Vivre et revivre l’événement militaire
Acting and Reenacting the Military Event
p. 55-70
Résumés
Cet article propose une description ciblée et critique du théâtre militaire de la Révolution, et surtout du volet « événementiel » de cette vaste production. En nous inspirant de la recherche sur la reconstitution historique et sur le rôle du théâtre dans la formation de l’identité de groupe, cet article soutient l’idée que le théâtre militaire était une expérience émotionnelle forte qui cherchait à construire des connaissances ainsi qu’une communauté qui liait les sujets français les uns aux autres dans le but de faire la guerre.
This essay presents a critical discussion of the French Revolution’s military-themed theatre, and more specifically, of the “event based” plays in this vast military corpus. Inspired by research on re-enactments and on the role of theatre in group identity formation, the essay argues that military theatre offered strong emotional experiences that sought to build knowledge and forge a community of French subjects with the shared mission of making war.
Entrées d’index
Mots-clés : théâtre militaire, guerre, reconstitution historique, événement, actualité
Keywords : military theatre, war, theories of re-enactment, historical events, present time
Texte intégral
1Les Français et les Françaises ont eu une expérience sensible de la guerre et du conflit pendant la Révolution à travers, pour certains, leurs expériences personnelles, et pour d’autres, grâce à un amalgame de pièces de théâtre, fêtes, actes de propagande et la lecture de la presse. Les batailles théâtralisées ont fourni un vocabulaire et des moments affectifs communs. Il s’agissait d’une expérience belliqueuse pour une nouvelle ère, fondée sur le renforcement de la communauté, l’expansion des connaissances, la formation de l’identité et de nouvelles approches pour décrire les conflits armés. Les auteurs de pièces de théâtre de guerre, plus qu’avant 1789, ont déployé des images d’un passé très récent, des intrigues identificatoires avec des personnages d’origine modeste et des stratégies de reconstitution historique et de relation au quotidien. Le monde théâtral a travaillé de concert avec un effort de guerre croissant pour mobiliser idéologiquement un nouvel espace public démocratique français. Ce que nous appelons dans cet article le phénomène national-militaire a modifié les normes de la littérature dramatique et de la performance pour catalyser de nouveaux types de programmation théâtrale et pour fournir des simulations en direct des efforts militaires de la nation.
2Les chercheurs d’aujourd’hui sont réticents à aborder le phénomène national-militaire dans son ensemble, même avec une résurgence de la recherche sur les cultures théâtrales de la Révolution française qui a commencé au moment du Bicentenaire en 1989. Les pièces de guerre encourageaient la violence d’État et de nombreux gestes vers la xénophobie et un militarisme nationaliste que la plupart des lecteurs trouveraient abjects à présent. Cependant, ces pièces ont constitué un mouvement populaire avec des objectifs stratégiques et des dispositifs esthétiques innovants. Le phénomène national-militaire au théâtre n’était pas un exemple de propagande simpliste. Les pièces à sujet militaire ont incorporé des stratégies, souvent avec tact et précision, de la littérature pathétique, du journalisme, des spectacles de guerre et des reconstitutions de batailles pour « encourager les spectateurs à devenir des participants actifs » à la fois dans le spectacle et par l’engagement militaire1. Les spectateurs des pièces de théâtre de guerre, en particulier des œuvres illustrant les batailles et les sièges les plus récents de la France, sont intervenus dans les efforts militaires de la nouvelle nation presque au moment où ils se déroulaient et par le biais de stratégies de performance qui cherchaient à plier le temps et l’espace vers un présent toujours plus proche. Les formes innovantes d’écriture pendant la Révolution, ainsi que la manipulation d’exemples et de pratiques passées, ont produit de nouvelles sensations, nouvelles émotions pour un nouveau public de spectateurs-citoyens.
3Cet article propose une description ciblée et critique du théâtre militaire de la Révolution, et surtout du volet « événementiel » de cette vaste production. En nous inspirant de la recherche sur la reconstitution historique et sur le rôle du théâtre dans la formation de l’identité de groupe, nous soutenons que le phénomène national-militaire était une expérience émotionnelle forte qui cherchait à construire des connaissances ainsi qu’une communauté qui liait les sujets français les uns aux autres dans le but de faire la guerre. Il est évident que toutes les représentations théâtrales de guerre après 1789 n’ont pas rompu avec les traditions dramatiques de l’Ancien Régime. Les dramaturges de la Révolution ont utilisé la tragédie et la comédie dite « classique » ainsi que des genres dramatiques qui avaient gagné du terrain dans les années 1770 et 1780, et notamment le drame (ou drame bourgeois), l’opéra-comique, la pantomime et le vaudeville. Néanmoins, les Français et les Françaises ont été plus actifs dans les efforts militaires de la Révolution et dans leurs célébrations théâtralisées que sous le régime précédent. Les révolutionnaires ont été encouragés à rentrer dans un récit circulaire parfois vertigineux de sacrifice personnel et d’engagement armé. Cette chaîne d’événements a conduit à accroître les pièces sur les soldats et, suivant l’intention des administrateurs, le nombre de soldats pour la guerre.
4Nous décrirons une affinité entre la prolifération théâtrale et la mobilisation militaire pendant les années 1790 – une période sans précédent qui a nourri les chevauchements entre la guerre et les arts de la scène. Ensuite, nous détaillerons les caractéristiques principales du théâtre militaire événementiel – les pièces qui représentent les batailles, les prises et les sièges cataclysmiques récents, qui ont mis en œuvre une esthétique de reconstitution, des innovations technologiques, des efforts dramaturgiques de bricolage et d’autres stratégies. Dans la dernière partie, nous décrirons comment le théâtre de guerre révolutionnaire pourrait être réévalué avec les critères critiques plus appropriés à sa mission politique, sa programmation innovante et les émotions qu’il espérait susciter dans le public. Comment la soif de guerre croissante de la France révolutionnaire a-t-elle été étanchée en puisant dans de nouveaux enjeux et procédés dramaturgiques ?
Proliférations : théâtres et guerres
5La France des années 1790 présente un milieu culturel dynamique pour étudier les liens entre la guerre et le théâtre. La Révolution a été une féroce période de conflits internationaux et domestiques avec une fulgurante prolifération de la taille des armées (et du nombre de victimes), marquée aussi par une transformation du service militaire et de l’engagement patriotique. Comme le remarque David Bell, effectivement, « plus d’un cinquième de toutes les grandes batailles livrées en Europe entre 1490 et 1815 ont eu lieu dans les vingt-cinq années après 17902 ». La fréquence des batailles avec des armées de plusieurs centaines de milliers de soldats était donc sans précédent ; le monde n’avait jamais vu une armée citoyenne aussi colossale que la force française créée après que la Convention a déclaré une levée en masse et enrôlé près de 750 000 hommes à l’été 1793 dans la célèbre armée de l’an II. Comme l’ont démontré Jacques Houdaille, Ian Germani et d’autres, plus de soldats français sont morts en 1793 et 1794 (environ 95 000 chaque année) que pendant toute l’histoire moderne jusqu’à la Première Guerre mondiale. Les pertes, selon Houdaille, ont été particulièrement dévastatrices pour la génération d’hommes nés entre 1770 et 1774, car ils ont vu près d’un quart de leurs « camarades de classe » tués ou gravement blessés dans les années 17903.
6L’armée citoyenne était non seulement plus grande, mais aussi philosophiquement distincte de la force militaire de l’Ancien Régime. Bien que les prodromes de ce changement soient antérieurs à la Révolution4, l’armée républicaine a combattu plus que les forces françaises précédentes, selon Bell, « pour la sécurité de la nation et pour des principes idéologiques » qu’« au nom des rois », leurs querelles dynastiques, ou pour des raisons purement économiques5. Comme le note Christopher Tozzi, au début des années 1790, « la guerre et les institutions militaires ont joué un rôle central dans la transformation de politiques révolutionnaires abstraites en faits sur le terrain6 ». Jamais l’Europe n’avait subi une force combattante aussi dévastatrice : toute la raison d’être de la guerre passa ainsi d’une démonstration de « valeurs aristocratiques » et d’une « guerre quasi permanente mais restreinte » à un programme presque messianique de « guerre totale » et de « guerres pour finir toutes les guerres » qui ont caractérisé les conflits de la Révolution et de l’Empire7.
7La nouvelle armée citoyenne française n’est pas née d’un ensemble délibéré et cohérent d’initiatives politiques, mais plutôt de la panique, provoquée par le départ soudain à la fin de 1791 de plus de 2 100 officiers de l’armée, dont plusieurs ont rejoint les bataillons des Émigrés (et notamment celui du Prince de Condé). Après des incursions réussies dans le nord par les troupes prussiennes, autrichiennes et royalistes françaises à l’été 1792, les révolutionnaires à Paris pensaient être immédiatement attaqués, ce qui provoqua, au moins en partie, les insurrections du mois d’août et les décrets de l’automne 1792 créant dix grandes armées au lieu des trois existantes. L’armée citoyenne, cependant, restera à jamais associée aux fameuses levées en masse de 1793, qui firent passer les forces françaises de 200 000 soldats en février à 500 000 en juillet, puis à 723 000 en septembre, culminant avec les levées d’automne de 804 000 hommes au sein de ce qui était à la fin de 1793 une force élargie de quinze armées8.
8En plus d’une augmentation des effectifs et des changements institutionnels dans l’armée française, la guerre est devenue une présence tangible et quotidienne pendant les années 1790. Avant 1791, il y eut très peu de batailles sur le sol français pendant une grande partie du siècle, contrairement aux deux siècles précédents, qui avaient vu les guerres de religion dévastatrices, suivies de la Fronde. L’éloignement du front et des tactiques de combat plus restreintes entre des unités de combat plus petites ont favorisé une situation dans laquelle « la guerre au xviiie siècle a eu relativement peu d’impact sur la vie de la plupart des gens en France9. » La guerre de Sept Ans (1756-1763) a pourtant ramené le conflit armé et ses effets dans le domaine public, et la période a vu une augmentation des tentatives des dramaturges pour représenter sur scène les épreuves et les tribulations des soldats10. Cette vogue théâtrale s’est accompagnée d’efforts pour engager de vrais soldats français à la suite des pertes de guerre de la France avec les processus, les émotions et les expériences du théâtre qui ont été jugés positifs et constructifs par les administrateurs militaires11. Mais les efforts de l’Ancien Régime pour promouvoir le théâtre au service des armées ne sont rien comparés à la véritable explosion d’expériences théâtrales militaires qui a commencé après juillet 1789, et surtout après 1792, lorsque la France est entrée dans un état de guerre quasi permanent jusqu’en 1815.
9La prolifération des guerres pendant la Révolution s’est accompagnée d’une période d’immense création, représentation et de publication d’œuvres théâtrales. De 1789 à 1799, et rien qu’à Paris, le public put apprécier 855 nouvelles productions théâtrales, 40 000 représentations et 1 600 nouvelles pièces publiées12. Le 13 janvier 1791, la France a aboli son système de privilèges pour le théâtre, qui avait été utilisé pendant l’Ancien Régime pour limiter la concurrence, imposer la censure du matériau imprimé et joué, et distinguer des lieux placés au sommet de la hiérarchie symbolique tels que la Comédie-Française et l’Académie royale de musique (Opéra). Presque du jour au lendemain, le nombre de salles de spectacle dans la capitale passa de douze à trente-cinq. Si plusieurs études récentes ont atténué la nouveauté du théâtre à l’époque en montrant que la plupart des pièces jouées pendant la Révolution avaient été écrites avant13, il est indéniable que de nouveaux genres dramatiques ont émergé ou se sont concrétisés après juillet 1789, dont l’un des plus populaires et des plus novateurs, le « fait historique et patriotique », dépeint des événements récents et actuels d’importance nationale et militaire.
10De la prise de la Bastille à la libération de Toulon, au flot de victoires réussies de l’armée citoyenne pendant la guerre de la Première Coalition, les batailles, les sièges et les prises ont été une grande affaire pour les théâtres. Avec une estimation assez prudente tirée des catalogues de représentations et des publications de pièces de juillet 1789 à décembre 1795, nous constatons l’existence d’au moins 110 nouvelles pièces à sujet militaire – un boom théâtral qui est largement tombé dans l’oubli dans son ensemble. Le théâtre de guerre est compliqué en tant que catégorie de recherche et de réflexion, car il manque de cohérence formelle et thématique. Les batailles apparaissent dans tous les genres imaginables, et les pièces de guerre dépeignent divers thèmes et décors en allant des champs de bataille internationaux jusqu’aux foyers domestiques ruraux. De plus, les titres des pièces n’indiquent pas nécessairement si l’intrigue est centrée sur la guerre. Les chercheurs ont donc privilégié une approche plus anecdotique du phénomène avec des articles sur des représentations théâtrales de batailles spécifiques ou des études de la façon dont des soucis particuliers en temps de guerre sont évoqués sur scène14. Le contenu des pièces de théâtre sur le siège de Toulon, sur les levées en masse, sur la guerre en Vendée ou sur l’importance de servir l’armée française en tant que mère, sœur ou épouse de soldat a donné des contours humains aux notions abstraites de la politique révolutionnaire et la stratégie militaire – des idées qui remplissaient les brochures, les journaux et les discours des années 1790.
11La principale contribution de la Révolution au théâtre de guerre était tout aussi expérimentale et émotionnelle qu’elle était axée sur de nouveaux sujets et genres. Les stratégies affectives pour engager de nouveaux citoyens-spectateurs dans les pièces militaires – telles que la dramaturgie documentaire, l’innovation technologique, les formations et batailles militaires sur scène, la présence des acteurs-soldats ou les auteurs-soldats, les pauses pour les chansons militaires, les us et coutumes militaires au sein des pièces, etc. – témoignent de pratiques théâtrales innovantes à succès. Les diverses formes de pièces militaires ont fourni aux nouveaux citoyens des connaissances géopolitiques ainsi qu’un sens tangible du rôle du citoyen dans les efforts armés d’une nouvelle nation.
Prises, sièges et batailles : la « pièce-événement » militaire
12Un coup d’œil sur quelques titres de pièces militaires, postérieurs à 1789, souligne un départ important des stratégies d’éloignement géographique ou temporel de la majorité (mais non pas toutes) des pièces de l’Ancien Régime. Les exemples sont nombreux : Le Patriotisme récompensé, ou l’Arrivée à Paris des sauveurs de la Patrie (1791), Les Hussards du 1er régiment de Berchiny ou l’Exemple de l’armée (1792), La Prise de la ville de Mons, victoire remportée par l’armée de la République française (1793), La Mort du jeune Barra ou une journée de la Vendée (1794), La Caserne ou le Départ de la première réquisition (1793) et Le Premier Coup de canon aux frontières (1792) constituent un bref échantillon parmi des dizaines de pièces à thème militaire ciblant des batailles spécifiques de la Révolution pour des représentations devant des spectateurs supposés avoir participé à, ou lu, ces mêmes événements.
13Le volet quantitativement le plus important et qualitativement le plus innovant du théâtre militaire pendant la Révolution est la « pièce-événement » qui dépeint, parfois avec une attention particulière aux détails, les principaux moments d’une bataille, d’un siège ou d’un événement d’importance nationale-militaire15. La portée publique de ce sous-genre révolutionnaire était répandue, comme l’indique Mark Darlow dans son étude d’au moins cinquante-quatre pièces désignées comme « fait historique », « trait historique » ou « pièce historique », publiées ou jouées de 1789 à 1799 (il n’y avait que très peu de pièces avec ces appellations avant la Révolution)16. En outre, des dizaines d’autres pièces représentant les sièges militaires, les prises et les batailles sont apparues sur scène au cours de la période, mais sous l’étiquette des genres qui existaient avant 1789, tels que les drames, les comédies, les opéras-comiques ou les vaudevilles. En allant des grands spectacles militaires à l’Opéra de Paris aux récits sentimentaux de réquisitions joués sur les scènes de province, en passant par un attentat théâtralisé « par des paysans armés de vieux fusils et vêtus en soldat » contre une Bastille en carton, construit à côté de la Mairie de Saint-Maur (près de Tours)17, le phénomène national-militaire en performance fut un mouvement divers et répandu à travers pratiquement toute la francosphère.
14Les pièces militaires ont souvent été écrites à la hâte, peu après un événement militaire. Ce mouvement a été caractérisé par une tendance dramaturgique de bricolage, de partage et algame. Les pièces du phénomène national-militaire se sont mélangées lorsque les dramaturges et les organisateurs de fêtes partageaient des personnages, des slogans, des chansons et des images révolutionnaires. La collaboration entre les productions a développé un vocabulaire et des expériences partagés entre les spectateurs, qui à leur tour ont stimulé leurs expériences d’une pièce à l’autre. Les pièces militaires sont des exemples particulièrement saillants de théâtre de l’actualité qui, selon Thibaut Julian, cherche à « archiver un moment intense […] éprouvé comme historique, et [à] prouver à la postérité que ce qui ne manquerait pas d’apparaître comme une action inouïe se produisit véritablement et méritait qu’on l’immortalisât18 ».
15De nombreux auteurs ont utilisé des journaux pour créer les dialogues et les actions de leurs personnages. Par exemple, dans son opéra de 1794, La Prise de Toulon par les Français, Bertin d’Antilly met en scène une discussion des stratégies de combat par les officiers et administrateurs républicains Paul Barras, Jean-François de La Poype et (Louis-Marie Stanislas Fréron19. Dans le deuxième acte, le personnage de Fréron ramasse un drapeau français et s’exclame : « Soldats de la Patrie, ralliez-vous à ce signe ! » – une phrase que le véritable Fréron aurait criée le soir du 18 décembre 1793, peu avant que l’armée française ne libère la ville20. Cette démonstration d’exactitude historique, d’après les recherches d’Hervé Guénot, est la preuve que Bertin d’Antilly s’est servi de journaux et de dépêches militaires pour construire sa pièce en janvier 179421. Représentée un mois à peine après l’événement, La Prise de Toulon par les Français a fourni des informations sur l’actualité et de vifs témoignages aux spectateurs qui n’avaient pas lu ou qui ne pouvaient pas lire les reportages dans la presse. Cet exemple fait partie d’une vague de représentations inspirées de Toulon qui est arrivée à Paris en janvier, lorsque huit théâtres jouèrent au moins une quinzaine de pièces différentes sur les événements de Toulon pour un total d’à peu près 200 représentations en moins de trois semaines22.
16De nombreuses pièces-batailles et pièces-sièges ont été publiées et jouées le plus rapidement possible après un événement militaire. Elles se caractérisent également par leurs prouesses technologiques et spectaculaires. Des coups de canon et de mousquet, des éclats pyrotechniques, dont des explosions et des incendies ont parfois étouffé des dialogues et des scènes sentimentales. En février 1794, par exemple, cinq pièces sont jouées sur les scènes parisiennes représentant l’incendie dévastateur que les forces aristocratiques anglaises, espagnoles, italiennes et aristocratiques ont laissé derrière elles avant de s’échapper du port de Toulon23. Quelques mois plus tôt, le citoyen Boullault avait déjà mis en scène, au Théâtre des Variétés, l’opéra-vaudeville Les Brigands de la Vendée « mêlé de combats et incendie ». Le deuxième acte présente un décor vaste et effrayant de « plusieurs maisons incendiées et plusieurs prisonniers enchaînés », suivi d’une scène d’assaut massif dans laquelle les républicains libèrent leurs compatriotes d’un camp rebelle qui explose24.
17Plusieurs pièces militaires représentent des demi-divisions et des bataillons entiers, poussant le nombre de personnes sur scène à des niveaux que les spectateurs se seraient attendus à voir lors de fêtes en plein air, de défilés militaires et de spectacles de ballet à grande échelle. Un journaliste de la Décade philosophique note la présence de plus de trente-cinq soldats sur scène (en plus des personnages civils) dans une production en 1797 de La Victoire du Pont de Lodi – un événement dramaturgique vertigineux qui, combiné avec « douze fusées, marches rapides, l’appareil bruyant d’artillerie, [et] les multiples chocs », a créé, selon le critique, une expérience complexe et déroutante25. Dans La Discipline républicaine (1794) de Valcourt et Foignet, « deux divisions sortent par des côtés opposés » tandis qu’une « colonne de brigands » descend d’une « montagne » fabriquée à l’arrière de la scène26. Et dans Le Patriotisme, ou les Volontaires aux frontières (1792) de Macors et du compositeur Walter, « le théâtre change et présente à l’instant une forêt » où deux bataillons, une section de volontaires alsaciens et un groupe de soldats ennemis dirigé par le général allemand Ethmuler s’affrontent dans une bataille « vive » avec des explosions et des incendies. Après la victoire éclatante des « fils de la Révolution », le « théâtre change et présente un lieu préparé pour une fête » et le « spectacle finit par un divertissement analogue à la circonstance27 ». Les batailles ont provoqué des pièces de théâtre militaire, qui se sont ensuite transformées en spectacles militaires et en moments de collectivité et de célébration.
18De nombreuses pièces ont été écrites par des anciens-combattants, des binômes de soldats-dramaturges et des soldats qui avaient gravi les échelons de l’apareil politique révolutionnaire. En plus de bâtir la réputation du genre en tant que programme gouvernemental, la pratique militaire a ajouté des connaissances de première main et elle a renforcé l’authenticité (ou l’apparente authenticité) des mœurs militaires représentées dans les pièces. Un exemple flagrant est La Guerre de la Vendée, un « bon ouvrage du citoyen Thiébaut » qui était aussi un « ancien militaire » et le chef de l’administration de la Meurthe. Il n’est pas surprenant que la pièce patriotique de Thiébaut ait été jouée pour la première fois dans sa propre circonscription lorsqu’elle est apparue sur la scène de Nancy en 179328. Quelques mois après les efforts de Thiébaut, Antoine Vieillard Boismartin, le maire de Saint-Lô (Manche), a mis en scène Le Siège de Rouen sur le théâtre de sa ville29.
19Au retour des soldats du front, il n’était pas rare de les trouver s’essayant au théâtre militaire. Les œuvres écrites par des soldats ou co-écrites avec l’aide d’auteurs dramatiques « standard » étaient particulièrement courantes dans les villes frontalières militarisées. À Colmar, par exemple, les spectateurs ont apprécié plusieurs pièces du duo « Antoine (artiste lyrique) et P. Broulard, militaire en retraite », tout au long de la première décennie du xixe siècle30. En 1795, peu de temps après que les forces révolutionnaires ont arraché Liège au contrôle de la Coalition, le théâtre de la ville mit en scène Les Dragons français et les Hussards prussiens, « petite pièce par le citoyen Villiers, officier au 3e régiment de dragons31 ». Et à Perpignan, les spectateurs en 1799 apprécièrent Demonville, ou les Vendéens soumis, un drame du « citoyen Privat, aide de camp de feu Lazare Hoche, général en chef de l’Armée des Côtes de l’océan, et du général Augereau32 ». En 1805, La Vie du soldat français de « L’Éveillé, conscrit du département de l’Ardèche » fut publiée et jouée à Munich où Napoléon arriva en octobre de la même année33. Les pièces de théâtre militaire ont suivi les armées et elles apparaissent là où l’on trouve une population importante de soldats. Ces pièces, très nombreuses, étaient sans aucun doute d’intérêt national, mais elles ont été rendues possibles, puis soutenues et appréciées grâce à des initiatives, des coutumes et des préoccupations locales.
Vivre et revivre l’expérience militaire
20Les journalistes de l’époque hésitent lorsqu’il s’agit de juger la valeur des pièces militaires et ils se montrent indécis quant à la place de la réception du public dans une hiérarchie de critères d’évaluation34. La posture politique ou la peur des représailles expliqueraient manifestement la réticence de certains critiques à aborder ce théâtre, mais les différences esthétiques, idéologiques et sociales entre les pièces-événements et la plupart des pièces d’Ancien Régime pourraient tout de même exposer leurs caractéristiques les plus innovantes. Effectivement, en créant des « zones d’interférences35 » entre actions militaires, fêtes, stratégies dramaturgiques et autres modalités, le théâtre événementiel de la Révolution remet en question les pratiques traditionnelles de la critique littéraire et dramatique. D’où la question : comment les chercheurs peuvent-ils maintenant apprécier la valeur – esthétique, sociale, politique ou autre – du théâtre militaire de la Révolution ?
21Une réponse consisterait à s’engager dans ces types d’expériences selon leurs propres termes et la façon dont elles se sont déroulées dans la société révolutionnaire. Pour avoir une idée (bien qu’incomplète) des pièces de théâtre militaires telles que les nouveaux citoyens français pouvaient les vivre, nous devrions d’abord revenir à la programmation holistique, « totale », des représentations théâtrales militaires après des événements nationaux majeurs. Il s’agissait de périodes d’émotion intense qui pouvaient durer des jours ou des semaines et où les fêtes et les reconstitutions se transformaient en représentations théâtrales (et vice-versa), les soldats apparaissaient sur scène comme personnages et les spectateurs mettaient à l’épreuve souvent leur propre zèle militaire à travers des chansons intégrées dans les œuvres ou des hymnes entonnés après la fin des pièces36. Les spectateurs passaient d’un événement d’inspiration militaire à un autre, ce qui rend difficile de distinguer lorsqu’un moment patriotique s’arrête et un autre commence. Prise dans son ensemble, l’expérience théâtrale militaire engage une définition profondément inclusive de la performance en tant que « toute la constellation d’événements, la plupart passant inaperçus, qui se déroulent entre les interprètes et le public à partir du moment où le premier spectateur entre dans le champ de la performance [… et] jusqu’au départ du dernier spectateur37 ». Les pièces d’événements militaires étirent davantage la portée de cette définition de la performance en amont de l’arrivée du premier spectateur et en aval du départ du dernier. Les performances militaires, comme l’illustrent les quelques exemples suivants, ont été des expériences totales avec des points de départ difficiles à déterminer et, pour les participants impliqués dans les événements, un terme indéfini.
22Douze jours après la reconquête française de Toulon, le 10 nivôse an II (30 décembre 1793), Marie-Joseph Chénier, alors l’un des auteurs dramatiques les plus célèbres de la Révolution, et Jacques-Louis David, le plus grand peintre et organisateur d’événements patriotiques de l’époque, organisèrent la fête la plus militaire de l’histoire de la jeune République. Outre des dizaines de danseurs, musiciens, enfants et autres interprètes-citoyens, Chénier et David ont choisi de faire défiler « un détachement de cavalerie, trente sapeurs, cinquante tambours » et « deux détachements de la force armée parisienne38 ». Le « moment fort », selon le Courrier républicain, fut « l’apparition du Char de la Victoire », une immense structure entourée de plus de cinquante vétérans blessés et de « cent braves sans-culottes en bonnets rouges ». La fête se conclut au Champ de Mars par une « symphonie militaire », suivie d’un Hymne sur la prise de Toulon de Chénier et Gossec39. Elle connut un tel succès que la Convention publia un décret, affirmant qu’elle transformerait l’effort de Chénier et David en véritable tournée militaire, avec des représentations prévues à « Brest, Bordeaux, Tours, Angers, Montpellier, [et] Perpignan40 ».
23Le soir même de la fête parisienne de Chénier et David, à Lille, ville sur le front nord qui n’était pas étrangère à la guerre, des élus municipaux construisirent une réplique réduite de Toulon « sur l’étendue de la place publique ». Dès qu’une foule se rassembla, la Garde nationale rejoua « les attaques faites par les braves soldats de la République contre les vils esclaves du Roi » et la soirée se termina par un défilé militaire et une danse41. La superposition de significations militaires est presque vertigineuse : le 30 décembre à Lille, des soldats mirent en scène d’autres soldats qui, douze jours auparavant, avaient attaqué des ennemis (également joués par des soldats à Lille) contre lesquels les responsables lillois espéraient enrôler les nouveaux citoyens (le public) en tant que (vrais) soldats. Au cours de la première quinzaine de janvier 1794, de nombreux drames militaires sur le siège de Toulon apparaissent dans la foulée de ces fêtes martiales de participation collective, et souvent avec une reconstitution historique de la prise sur scène. Les créations de pièces militaires telles que La Prise de Toulon (8 janvier ; Théâtre du Lycée des arts), L’Heureuse Nouvelle ou la reprise de Toulon (9 janvier ; Théâtre des sans-culottes [anciennement Théâtre de Molière]), Beauvais dans les cachots de Toulon (14 janvier ; Théâtre des sans-culottes), La Prise de Toulon par les Français (20 janvier ; Opéra-Comique), se sont nourries d’un circuit émotionnel mêlant guerre, fête, et représentation théâtrale42.
24La fusion de la bataille militaire dans la fête, de la fête dans la pièce militaire et de la pièce dans des reconstitutions et d’autres pièces est la caractéristique la plus radicale du phénomène. L’énergie et la totalité créées par de nombreuses performances militaires différentes mais qui se chevauchaient ont rendu le phénomène national-militaire attrayant pour les spectateurs, mais déstabilisant pour la plupart des critiques de théâtre, passés et présents, en raison d’un désir de démêler et de distinguer les mérites esthétiques et les éléments artistiques de chaque événement individuel. En avançant dans le temps, la plupart des lecteurs d’aujourd’hui trouveraient peu attirante cette célébration de la guerre rendue possible par l’État, en particulier lorsqu’elle est examinée à travers le prisme presque inévitable des politiques culturelles et des pratiques sociales des régimes totalitaires du xxe siècle43. Toutefois, pendant la Révolution, les pièces de théâtre militaire – et les fêtes inspirées par la guerre – décrivaient les préoccupations les plus tranchées de la Révolution et encourageaient les nouveaux citoyens à participer activement aux processus théâtraux, voire guerriers conformément au vœu des dirigeants.
25Les théories critiques de la reconstitution, et les émotions qui sont propres à l’expérience de reenactment, peuvent aider à dévoiler l’énergie et la valeur des œuvres dramatiques qui pourraient apparaître maintenant comme des exemples de propagande simpliste ou, pour établir un parallèle plus contemporain, des précurseurs des films de guerre hollywoodiens. Le phénomène national-militaire dans le théâtre révolutionnaire était, à l’origine, une machine de construction communautaire véhiculée par l’art. En voyant des soldats-acteurs brûler une Bastille en carton ou en acclamant l’acteur jouant un grenadier célèbre à côté du vrai grenadier lui-même44, les participants aux drames militaires de la Révolution se sont engagés à la fois avec « la chose elle-même (le passé) » et « pas pas la chose (le passé), car elle passe à travers leurs corps dans le temps nouveau45 ». La liminalité, ou statut transitoire de l’objet de performance – sa matérialité, sa référence au fait militaire et sa fabrication artistique – était une source d’énergie pour le public et pour des nouveaux modèles esthétiques, en même temps qu’elle était déroutante pour les critiques qui continuaient à lire les pièces de guerre comme des dégradations d’un modèle d’excellence poétique. Tout en revivant au théâtre le passé militaire récent de la France, les spectateurs des pièces événementielles sont sortis des chronologies linéaires, souscrivant à l’idée que « le passé est une direction future dans laquelle on peut voyager – qu’il peut s’étendre devant nous comme un paysage inconnu qui attend à être (re)découvert46 ». Les nouveaux citoyens-spectateurs ont ainsi vécu « l’instabilité et la dissolution des frontières dans le cadre de l’événement » lorsque les pièces de guerre remettaient en question les notions d’ici et de maintenant47. La fusion des événements pourrait « ouvr[ir] l’espace liminal entre des antipodes tels que la présence et la représentation, et un sentiment d’entre-deux domine » ; ce brouillage cognitif et sensible a peut-être fini par évoquer une puissante « expérience de seuil qui pourrait transformer ceux qui en font l’expérience48 ». Dans leurs contextes de représentation et de programmation, les pièces de guerre de la Révolution étaient émotionnellement radicales et socialement importantes – des caractéristiques qui manquent souvent dans l’analyse purement littéraire de leurs textes ou dans un traitement unique de chaque exemple du genre.
26Le passé récent des conflits armés de la Révolution cesse ainsi de raconter une action achevée, indiquant plutôt une ouverture vers d’autres directions et possibilités. En mélangeant et en répétant les réalisations militaires contemporaines, les pièces de guerre se sont écartées du modérantisme de nombreux philosophes du xviiie siècle. Plutôt que la prétendue clarté et le progrès par étapes, le théâtre de guerre révolutionnaire souscrit à l’idée que « la récurrence conteste […] la linéarité vers l’avant de la temporalité, la continuité du temps et défie également une attitude envers la mort comme une perte nécessairement irrémédiable49 ». La notion de pièce à succès, comme celles de la mort, de la citoyenneté et de l’identité, n’étaient pas les mêmes en 1794 qu’avant la prise de la Bastille ou qu’après la dévastation des guerres napoléoniennes et la restauration de la monarchie. L’expérience théâtrale militaire de la Révolution complique les récits de continuité, de stabilité esthétique et d’emprunt dramaturgique concernant la production dramatique et les cultures de performance de l’époque. La « rupture » fondamentale de la culture théâtrale après 1789 est donc expérimentale, liée à l’engagement émotionnel des nouveaux citoyens dans une mobilisation martiale.
27Ce qui rend les pièces militaires (et leurs réceptions) troublantes aujourd’hui, c’est la possibilité que la littérature dramatique et les représentations théâtrales fassent partie d’une campagne plus répandue pour convaincre des millions de nouveaux citoyens que la mort n’était pas la fin mais plutôt le début d’une société dite « régénérée50 ». Les pièces militaires de la Révolution mettent en scène la mort d’armées et de populations étrangères, de traîtres aristocratiques, de fanatiques religieux et de soldats sacrifiés de la jeune République. Ces pertes, cependant, ne sont en aucun cas la fin d’une histoire, mais plutôt la rampe de lancement d’une république revitalisée, nettoyée de son passé monarchique à travers ses exploits militaires et leur célébration artistique. (Ré)interprétées comme des reconstitutions mises en scène plutôt que de mauvaises pièces de circonstances ou des actes de propagande simplistes, les pièces militaires de la Révolution prennent des valeurs et une importance nouvelles. Lorsque les spectateurs sont impliqués dans le processus de reenactment, les reconstitutions « cherchent moins à leur communiquer des lois universelles qu’à leur permettre d’intervenir activement et de porter un jugement sur les événements contemporains51 ». C’est donc la qualité inachevée du moment – un événement d’importance nationale qui nécessitait la participation active de ceux qui le regardent pour se concrétiser – qui était si vivifiante pour de nombreux spectateurs à l’époque. Grâce à la reconstitution et à des stratégies théâtralisées empruntées à la reconstitution, les spectateurs pouvaient s’approprier subjectivement l’histoire nationale parce que le temps de l’événement (la bataille) se poursuivait sur scène. Enfin, comme le suggère Yann Robert (mais pour un tout autre type de théâtre dans son livre sur le théâtre et la justice à l’époque), « une reconstitution, comme un brouillon, se présente ouvertement comme incomplète et indéterminée, ainsi que, surtout, comme naissant toujours pour la toute première fois52 ». Si les valeurs fondamentales de la Révolution étaient la démocratie et la participation, il est parfaitement logique que les stratégies de reconstitution soient cruciales pour ses projets sociothéâtraux.
28En relisant les pièces militaires de la décennie révolutionnaire à travers le prisme de la reconstitution, de nouveaux engagements théâtraux avec la politique révolutionnaire émergent. La reconstitution accorde au phénomène national-militaire des critères critiques qui sont plus appropriés à sa mission et à son époque. Ainsi, même les pièces militaires dans les genres établis sous l’Ancien Régime – les drames, les opéras-comiques et les comédies sans ancrage événementiel par exemple – prennent un nouveau sens en raison de l’écosystème performatif et idéologique de la France révolutionnaire. La reconstitution relie donc des pièces de genres disparates pour créer une force mobilisatrice au théâtre et dans les événements collectifs et performatifs de l’époque. Ce phénomène atteste de la qualité novatrice du théâtre des années 1790 en remettant en cause une posture critique qui cherche toujours à conceptualiser le théâtre de la Révolution française soit comme une période sans innovation, soit en continuité pure avec le théâtre d’Ancien Régime. Ce théâtre révolutionnaire de guerre, et les émotions qui en découlaient, furent à la fois puissants et, avec plus de deux cents ans de recul, sidérants. Les pièces à sujet militaire, et leurs réceptions souvent enthousiastes, nous fournissent une image troublante mais fascinante d’une période qui cherchait à établir de nouvelles relations entre la violence d’État, la construction communautaire et les arts de la scène.
Notes de bas de page
1Yann Robert, Dramatic Justice: Trial by Theater in the Age of the French Revolution, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2018, p. 41 (« encourage spectators to become active participants »). Toutes les traductions sont les nôtres, sauf indication contraire.
2David A. Bell, The First Total War, New York, Houghton Mifflin, 2007, p. 7.
3Ian Germani, « Dying for Liberty in the French Revolutionary Wars », in Briony Neilson et Julie Kalman (dir.), French History and Civilization, Festschrift in honor of Peter McPhee, The George Rudé Society and H-FRANCE, vol. 9, 2020, p. 98. Voir également Jacques Houdaille, « Les armées de la Révolution d’après les registres matricules », Population, vol. 38, no 4, 1983, p. 842-849.
4Pour plus d’informations sur les réformes militaires sous l’Ancien Régime, voir Julia Osman, Citizen Soldiers and the Key to the Bastille, Basingstoke, Palgrave, 2015, p. 3-33 ; voir également Christy Pichichero, The Military Enlightenment: War and Culture in the French Empire from Louis XIV to Napoleon, Ithaca, Cornell University Press, 2017.
5Gillian Russell, The Theatres of War. Performance, Politics, and Society, 1793-1815, Oxford, Clarendon Press, 1995, p. 3.
6Christopher Tozzi, « Home Fronts and Battlefields: The Army, Warfare, and the Revolutionary Experience », in Mette Harder and Jennifer Ngaire Heuer (dir.), Life in Revolutionary France, London, Bloomsbury, 2020, p. 103 (« warfare and military institutions played a pivotal role in transforming abstract revolutionary policies into facts on the ground »).
7D. A. Bell, The First Total War, op. cit., p. 5.
8Voir Jean-Paul Bertaud, La Révolution armée : les soldats-citoyens de la Révolution française, Paris, Laffont, 1979 ; John A. Lynn, The Bayonets of the Republic. Motivation and Tactics in the Army of Revolutionary France, 1791-1794, Boulder, Westview Press, 1996, et Samuel F. Scott, From Yorktown to Valmy. The Transformation of the French Army in the Age of Revolution, Boulder, University of Colorado Press, 1998.
9Christopher Tozzi, « Home Fronts and Battlefields », art. cité, p. 104.
10Edmond Dziembowski, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770. La France face à la puissance anglaise à l’époque de la guerre de Sept Ans, Oxford, Voltaire Foundation, 1998 ; pour voir une tentative dramaturgique flagrante après la guerre de Sept Ans, voir la genèse du Siège de Calais de Pierre-Laurent de Belloy, présentée dans Logan J. Connors, « Introduction, » Le Siège de Calais [1765], Londres, MHRA, 2014, p. 1-60.
11Un exemple de cette théâtrophilie chez les commandants de l’Ancien Régime fut l’établissement en 1766 du Théâtre de la Marine à Brest – le seul théâtre qui fut financé et administré par une force armée française au xviiie siècle. Pour plus d’informations, voir Logan J. Connors « L’effet Déserteur : la création d’une expérience théâtrale militaire au xviiie siècle », in Sandra Cureau, Anne Debrosse, Yann Lagadec, Valeria Pansini et Giovanna Sparacello (dir.), Théâtre en guerre. Acteurs, auteurs, publics en temps de conflits armés, Rennes, PUR, 2023, p. 99-111.
12Emmet Kennedy, « History of the Problem and the Method of Solving It, » Theatre, Opera, and Audiences in Revolutionary Paris: Analysis and Repertory, Emmet Kennedy, Marie-Laurence Netter, James P. McGregor et Mark V. Olsen (dir.), Westport, Greenwood Press, 1996, p. 6-7.
13Ibid. Voir également Emmet Kennedy, « Taste and revolution », Canadian Journal of History, vol. 32, no 3, 1997, p. 375-392.
14Voir, entre autres, Suzanne Jean Bérard, « Une curiosité du théâtre à l’époque de la Révolution : les “faits historiques et patriotiques” », Romantistische Zeitschrift für Literaturgeschichte, vol. 3, 1979, p. 250-277 ; Hervé Guenot, « Le théâtre et l’événement : la représentation dramatique du siège de Toulon », L’Inscription de l’histoire dans les œuvres directement ou indirectement inspirées par la Révolution française. Annales littéraires de l’université de Besançon, vol. 354, Paris, Les Belles lettres, 1987, p. 261-302 ; Hans-Jürgen Lüsebrink, « Événement dramatique et dramatisation théâtrale : la prise de la Bastille sur les tréteaux français et étrangers », Annales historiques de la Révolution française, vol. 278, 1989, p. 337-355 ; Erica Joy Mannucci, « Le militaire dans le théâtre de la Révolution française », in Philippe Bourdin et Gérard Loubinoux (dir.), Les Arts de la scène et la Révolution française, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2004, p. 381-394 ; Ian Germani, « Staging Battles: Representations of War in the Theatre and Festivals of the French Revolution », European Review of History, vol. 13, no 2, 2006, p. 203-227 ; Rüdiger Schmidt, « “Le théâtre se militarise” : le soldat-citoyen dans le théâtre de la Révolution française », in Natalie Scholz et Christina Schröer (dir.), Représentation et pouvoir. La politique symbolique en France (1789-1830), Rennes, PUR, 2007, p. 63-82 ; Paola Perazzolo, « La dramatisation de la prise de la Bastille pendant la Révolution : représentations et révisions », Annales historiques de la Révolution française, vol. 367, 2012, p. 49-68 ; Pierre Frantz, « Entre journal et épopée : le théâtre d’actualité de la Révolution », Studi Francesi, vol. 169, 2013, p. 18-26 ; et Chela M. Aufderheide, « Theater and the Truth: Political and Theatrical Representations of the 1793 Siege of Toulon », James Blair Historical Review, vol. 9, no 1, 2019, p. 31-42.
15Ceci fut une véritable contribution de la Révolution à l’histoire du théâtre. Comme Pierre Frantz a remarqué il y a déjà trente-cinq ans, « les faits historiques qui racontent des événements très récents et élaborent une fiction immédiate sont une création de la Révolution ». Pierre Frantz, « Pas d’entracte pour la Révolution », in Jean-Claude Bonnet (dir.), La Carmagnole des Muses : l’homme de lettres et l’artiste dans la Révolution, Paris, Armand Colin, 1988, p. 392.
16Mark Darlow, « Staging the Revolution: The Fait historique », Nottingham French Studies, vol. 45, no 1, 2006, p. 77.
17Cette anecdote se trouve dans l’article de H.-J. Lüsebrink, « Événement dramatique et dramatisation théâtrale », art. cité, p. 344.
18Thibaut Julian, Un théâtre pour la nation. L’histoire en scène (1765-1806), Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2022, p. 81.
19Auguste-Louis Bertin d’Antilly, La Prise de Toulon par les Français, opéra en trois actes, mêlés de prose, de vers et de chants, Paris, Huet, an II (1794).
20Ibid., acte II, sc. 9. Louis-Marie Stanislas Fréron était le fils d’Élie Catherine Fréron, critique littéraire directeur de L’Année littéraire et féroce ennemi de Voltaire.
21Hervé Guénot, « Le théâtre et l’événement […] », art. cité, p. 269.
22Cette analyse quantitative est établie à partir des travaux de Kennedy et al. et d’André Tissier, Les Spectacles à Paris pendant la Révolution : répertoire analytique, chronologique et bibliographique, de la proclamation de la République à la fin de la Convention nationale (21 septembre 1792 – 26 octobre 1795), Genève, Droz, 2002.
23Hervé Guénot, « Le théâtre et l’événement […] », art. cité, p. 270.
24Citoyen Boullault, Les Brigands de La Vendée, opéra-vaudeville en deux actes, mêlé de combats et incendie, représenté au Théâtre des Variétés amusantes, le 3 octobre 1793, Paris, Toubon, 1793, p. 27.
25La Décade philosophique, littéraire et politique, 30 frimaire an VI (20 décembre 1797).
26Aristide Valcourt et le citoyen Foignet, La Discipline républicaine, fait historique, en un acte, en prose, mêlé d’ariettes, représenté sur le Théâtre de l’Opéra-Comique national, le primedi Floréal, l’an deuxième de la République française, une et indivisible, Paris, Cailleau, 1794, sc. 12, p. 26-27.
27Macors et Walter, Le Patriotisme, ou Les Volontaires aux frontières, divertissement en un acte, orné de chants et de danses, Lyon, Faucheux, 1792, sc. 12, p. 28 ; p. 34.
28Cité dans Suzanne Jean Bérard, « Une curiosité du théâtre […] », art. cité, p. 271.
29Voir la Bibliothèque dramatique de Monsieur de Soleinne, t. II (Théâtre français depuis Racine jusqu’à Victor Hugo. Théâtre des provinces. Théâtre français à l’étranger), éd. P.L. Jacob, Paris, Administration de l’Alliance des arts, 1844. Pour la référence à Saint-Lô, voir p. 383.
30Ibid., p. 348.
31Ibid., p. 354.
32Ibid., p. 378.
33Ibid., p. 375.
34Pour une analyse des réponses critiques au théâtre militaire pendant la Révolution, voir Logan J. Connors, « La critique dramatique face au théâtre national-militaire de la Révolution française », in Jérémie Majorel et Olivier Bara (dir.), Écrire l’inouï. La Critique dramatique dépassée par son objet, xixe-xxie siècles, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2022, p. 145-156.
35Pierre Frantz, « Pas d’entracte pour la Révolution », art. cité, p. 396.
36Pour plus d’informations sur les chansons militaires de l’époque, voir Katherine Hambridge, « Staging Singing in the Theater of War (Berlin, 1805) », Journal of the American Musicological Society, vol. 68, no 1, 2015, p. 39-98 ; ainsi que l’étude fondamentale de Laura Mason, Singing the French Revolution: Popular Culture and Politics, 1787-1799, Ithaca, Cornell University Press, 1996.
37Richard Schechner, Performance Theory, New York, Routledge, 1988, p. 72 (« the whole constellation of events, most of them passing unnoticed, that take place in/among both performers and audience from the time the first spectator enters the field of the performance [… to] the time the last spectator leaves »).
38Hervé Guénot, « Le théâtre et l’événement […] », art. cité, p. 263.
39Ibid., p. 264.
40Ibid.
41Description de la Fête donnée à Lille à l’occasion de la prise de Toulon par les troupes de la République, Lille, 10 nivôse an II (30 décembre 1793), in Victor Derode, Histoire de Lille, vol. 3, Paris, Hébrard, 1848, p. 289.
42Pour plus d’informations sur les militaires dans les fêtes révolutionnaires, voir Kimberly Jannarone, « Choreographing Freedom : Mass Performance in the Festivals of the French Revolution », The Drama Review, vol. 61, n° 2, 2017, p. 117-139.
43Voir George L. Mosse, « Fascism and the French Revolution », Journal of Contemporary History, vol. 24, no 1, 1989, p. 5-26.
44Ceci a été le cas le 3 septembre 1789 à la première représentation de la Fête du Grenadier, car le vrai grenadier qui a participé à la prise de la Bastille, Joseph Arné, a reçu « les applaudissements du peuple » sur scène et à côté de l’acteur qui jouait Arné. Voir Hans-Jürgen Lüsebrink et Rolf Reichardt, The Bastille: A History of a Symbol of Despotism and Freedom, Norbert Schürer (trad.), Durham, Duke University Press, 1997, p. 87-93.
45Rebecca Schneider, Performing Remains: Art and war in times of theatrical reenactment, Londres, Routledge, 2011, p. 8 (« the thing itself (the past) ») […] (« not not the thing (the past), as it passes across their bodies in again-time »).
46Ibid., p. 22 (« the past is a future direction in which one can travel – that it can stretch out before us like an unfamiliar landscape waiting to be (re)discovered »).
47Erika Fischer-Lichte, The Routledge Introduction to Theatre and Performance Studies, Londres, Routledge, 2014, p. 42 (« instability and the dissolution of boundaries as part of the event »).
48Ibid., p. 42 (« open up the liminal space between poles such as presence and representation, and a feeling of in-betweenness dominates » […] « threshold experience that can transform those who experience it »).
49R. Schneider, Performing Remains, p. 29 (« recurrence contests […] the forward-driven linearity of temporality, the continuity of time, and challenges, as well, an attitude toward death as necessarily irrecoverable loss »).
50Pour une analyse du temps révolutionnaire, voir Sanja Perovic, The Calendar in Revolutionary France : Perceptions of Time in Literature, Culture, Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 2012 ; Lynn Hunt, « Revolutionary Time and Regeneration », Diciottesimo Secolo, vol. 1, 2016, p. 62-76.
51Yann Robert, Dramatic Justice, op. cit., p. 26 (« seek less to impart universal laws to them than to enable them to actively intervene in and pass judgment on contemporary events »).
52Ibid., p. 41 (« a reenactment, like a sketch, openly presents itself as incomplete and indeterminate, as well as, crucially, as always coming into existence for the very first time »).
Auteur
-
Logan J. Connors
Professeur de langues et littératures modernes à l’Université de Miami
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