Vivre au couvent de La Tourette
p. 113-120
Résumés
Le Frère Jean Mansir, religieux dominicain du couvent Le Corbusier de La Tourette témoigne ici de son attachement à ce bâtiment en lequel il trouve à épanouir sa vie de foi en quête du Mystère de Dieu, établissant les correspondances étonnantes avec l’ancienne abbaye romane de Boscodon où il avait vécu auparavant durant une douzaine d’années : simplicité et pauvreté dans la juste fonctionnalité de ces architectures, rusticité et vérité des matériaux, jeu des ombres et des lumières, ouverture et intériorité… même profondeur spirituelle, à plus de huit siècles de distance.
Brother Jean Mansir, a Dominican monk of Le Corbusier’s La Tourette convent, testifies to his attachment to this building in which he finds his faithful life in search of the Mystery of God fulfilling his astonishing correspondence with the ancient Romanesque abbey of Boscodon where he had lived before for twelve years: simplicity and poverty in the just functionality of these architectures, rusticity and truth of the materials, play of shadows and lights, openness and interiority... same spiritual depth, with a distance of more than eight centuries.
Entrées d’index
Mots-clés : vérité, fonctionnalité, simplicité, rigueur, intériorité
Keywords : truth, functionality, simplicity, strictness, interiority
Texte intégral
1On me demande un témoignage. On me demande de partager l’expérience profonde que je fais, maintenant depuis quatre ans, de vivre ma vie de religieux dans ce couvent de La Tourette que l’architecte Le Corbusier a conçu et édifié pour des gens comme moi, c’est-à-dire des frères dominicains, voici maintenant presque une soixantaine d’années1.
2Alors je demande à mon tour que l’on veuille bien me pardonner de parler ici de moi, de mettre en avant mes sentiments profonds, subjectifs, mes convictions intellectuelles. Cela, me semble-t-il, fait partie du jeu… Je ne m’exprime pas en tant que spécialiste d’architecture que je ne suis pas, mais en tant que simple usager.
3Au crépuscule de ma vie, après de nombreuses années vécues dans des couvents à l’architecture plus que banale, voire insipide, et cela à Paris et dans la région parisienne, il se trouve que, coup sur coup, je fais l’expérience d’une vie humaine, religieuse, dans des lieux prestigieux : tout d’abord l’ancienne abbaye romane de Boscodon, dans les Hautes-Alpes (2001 à 2012) et, à présent, le couvent de La Tourette, à Éveux, près de L’Arbresle, dans le Rhône (2013 à aujourd’hui). À vrai dire, « prestigieux » n’est vraiment pas le qualificatif convenable, d’ailleurs pas plus pour l’un que pour l’autre de ces deux lieux, de ces deux œuvres architecturales constituées avant tout de pauvreté, de simplicité, de vérité. Je parlerai donc plutôt de lieux « captivants », en ceci qu’ils ont de quoi se saisir de leurs habitants, du moins autant que ces derniers peuvent et acceptent de les adopter eux-mêmes dans leur être et leur vie personnels, de se laisser saisir, si ce n’est accaparer par eux.
4Vivre, au sens pleinement humain du terme, n’est pas une expérience banale et moins encore aisée : c’est communier de façon essentielle aux êtres et aux réalités qui vous entourent, au fil du temps qui passe ; d’où, évidemment, l’importance majeure du cadre de cette vie. Vivre une vie de religieux, c’est-à-dire de célibataire consacré à Dieu et son Mystère, est encore moins simple, moins facile et, à l’encontre de ce que beaucoup imaginent, c’est être encore plus fortement tributaire, dans l’inconscient, du cadre de cette vie assez étrange. Dans tous les cas, ce sont une « foi » et une « espérance » qui sont les moteurs de cette aventure. Je mets des guillemets, car ces deux vertus peuvent fonctionner, soit au simple plan humain, intellectuel et psychologique, soit également au plan surnaturel, disons au plan religieux. Dans les deux cas, mais surtout bien sûr dans le second, deux éléments majeurs vont contribuer à la possibilité d’abord, à la qualité ensuite de cette vie.
5Le premier élément majeur, ce sera le compagnonnage : par exemple, dans l’amour d’un couple et dans les amitiés nouées ; dans le second cas, ce sera la communauté religieuse fraternelle, les relations et les partages dans la foi et la mission.
6Le second élément majeur, ce sera donc, comme on l’a dit, le cadre de cette vie, le home. Et, très concrètement, surtout pour la vie religieuse, ce sera le bâtiment d’habitation, le couvent ou le monastère, et surtout, essentiellement, l’église. Car cette dernière est bien le lieu majeur où se joue à tout moment la vérité ultime de la vie que le religieux a choisie, voulue.
7Or justement, dans les deux derniers lieux de ma vie religieuse, j’ai pu et je peux vraiment, personnellement, éprouver le sentiment profond que j’y rejoins cette vérité ultime.
8Je ne m’étendrai pas longuement sur le premier de ces deux lieux, l’ancienne abbaye romane de Boscodon (xiie siècle, Hautes-Alpes), puisqu’il s’agit essentiellement ici, pour moi, de témoigner de mon expérience de vie dans le couvent de La Tourette créé par Le Corbusier dans les années 19502. Mais je ne peux non plus passer sous silence cette première expérience, tant je décèle et éprouve de concordances entre les deux lieux, au-delà ou plutôt en deçà des huit siècles qui devraient les séparer, sinon les opposer.
9Douze années de vie et de prière dans l’ancienne abbaye bénédictine de Boscodon, dans cette architecture romane à la radicale simplicité, à l’exigeante pauvreté, à la vérité ultime paisiblement affirmée dans le soi-disant « style » roman, et cela, dans le cadre grandiose et la lumière pénétrante des Alpes du Sud… Comment trouver cadre à la fois plus exigeant et plus apaisant pour l’aventure d’une vie en quête du Mystère ? De fait, plus j’avance dans cette aventure commencée il y a plus de cinquante ans, plus je vois en moi la « Foi » prendre le pas sur la « Religion », c’est-à-dire l’adhésion libre et responsable au sein d’un questionnement, prenant le pas sur l’affirmation dogmatique d’un donné doctrinal. Certes, il faut bien parler, à commencer par se parler à soi-même ; il faut donc bien des mots, ne serait-ce d’ailleurs que pour pouvoir partager avec d’autres ce questionnement. Mais si l’on veut essayer de véritablement rejoindre la vérité, il est impératif de toujours se rappeler que les mots d’une langue, quelle qu’elle soit, ne sont que des approximations, des symboles, des outils au service de la pensée intérieure et de la sensibilité. Et les mots « Dieu », « Création », « Salut », etc., ne sauraient échapper à la règle…
10Tout cela fait que, comme je le disais plus haut, le cadre de vie va jouer un très grand rôle dans le développement de la pensée et de la vie spirituelle. C’est dans l’abbaye de Boscodon que j’ai vraiment découvert, vraiment ressenti et compris ce lien étroit, essentiel, entre l’activité intellectuelle du cerveau et l’imprégnation sensible de tout le corps, la sensibilité, l’affectivité, l’imagination…
11Et voici que, après douze années de « pétrissage » dans et par cette humble et douce abbatiale romane, je me trouvais brusquement livré à la rude proposition d’avant-garde d’un architecte athée ! Comment allais-je pouvoir y poursuivre ma quête du Mystère de la foi ? Pour le moins, il ne me semblait pas évident de passer sans dommages, ou au moins sans bouleversements, d’une architecture traditionnelle, tellement liée à la notion de « sacré », à une création que l’on peut dire moderniste, a priori « profane » ; de passer de la belle pierre blanche ou crème, bien polie par les constructeurs et les siècles, au gris béton brut de décoffrage ; d’abandonner les douces formes enveloppantes, rassurantes, de l’art roman pour le raide « brutalisme » corbuséen… Sans parler de mes chères et fières montagnes des Alpes que j’allais quitter pour les bien modestes collines des monts du Lyonnais…
12Mais très vite, j’ai ressenti les étonnantes mais indéniables correspondances qui allaient lier mes deux expériences, apparemment tellement différentes, voire opposées. Voici d’abord qu’ici comme là-bas, rigueur et force se liaient à douceur et intériorité. Ici, selon moi, le bâtiment est affirmé et raide, mais situé dans une nature accueillante, harmonieuse ; là-bas, c’était exactement l’inverse : un bâtiment qui se propose souplement, mais dans l’environnement intraitable et tranché des hautes montagnes. Dans les deux cas, ma vie d’homme et de religieux pouvait et peut trouver le cadre adéquat, à la fois provocant et sécurisant, engageant et consolant, pour une recherche intérieure de l’Absolu.
13Et puis, dans les deux cas, une authentique figure de pauvreté s’imposait et s’impose à tout instant à mon esprit, à mes rêves. Nous avons affaire, dans les deux cas, à ce qu’on peut appeler la « fonctionnalité » : nous sont offerts non pas des monuments mais de simples outils pour vivre, pour prier. Il est bien évident que les constructeurs romans des églises et monastères n’envisageaient à aucun moment et d’aucune façon d’avoir à créer des « œuvres d’art », des monuments architecturaux ! Ils édifiaient, ils agençaient des dispositifs au service d’hommes ou de femmes voulant consacrer leur vie à la recherche de Dieu dans la méditation et la prière. De la même façon, sur un registre plus général, Le Corbusier déclarait sans ambages vouloir construire des « machines à habiter », au point qu’il faillit refuser l’appel des frères dominicains de la Province de Lyon, en 1953, à devenir l’architecte du couvent de La Tourette ! Il était en train de construire la chapelle de Ronchamp, en Bourgogne-Franche-Comté (1953-1955) et, s’il avouait ne pas le regretter, il réaffirmait haut et fort qu’il n’entendait pas du tout se définir comme un architecte de « monuments » et que son véritable objectif, son métier, c’était de « loger des gens ». Et ce n’est que lorsqu’il comprit que la proposition des frères visait à abriter l’existence d’étudiants et de professeurs en philosophie et en théologie, leur vie religieuse, leurs recherches, leur prière, qu’il accepta enfin la proposition. Il conçut donc une « machine » à cet usage. Et si les nombreux visiteurs de ce qui est malgré tout reconnu comme une « œuvre » majeure du vingtième siècle veulent ne pas se fourvoyer dans leur jugement final, ils devront se rappeler sans cesse le « fonctionnalisme » délibéré de cette œuvre. Nous parlions du « brutalisme » de l’art de Le Corbusier : parlons ici plutôt de son « purisme », que l’on peut donc sans paradoxe rapprocher de celui des constructeurs romans3.
14Ce que l’on peut assurément qualifier de « pauvreté » pour ce couvent et son église se traduit plus radicalement et plus justement en termes de « simplicité » et même de « vide ». Pour quelqu’un qui cherche et tend vers l’Absolu, ce qui est normalement le cas des religieux, voici que les lieux se mettent à le rappeler sans cesse à l’essentiel : aucune fioriture, aucun gadget, aucun excès. Le symbolisme nécessaire est directement donné par le bâtiment lui-même et non par ce qu’on pourrait y ajouter. Nous sommes ici dans le provisoire, dans un lieu de passage. Il ne s’y trouve aucun « meuble » : tout le nécessaire, autel, stalles, bancs… est en pierre, en béton ou fixé dans le béton. Et nous voici tout proche de ce qu’il y a de plus fondamental en nous, tout éclairé sur notre primitivité, notre fragilité. Le bâtiment est tout juste construit, tout juste prêt à fonctionner, comme nous le sommes nous-mêmes : tout le reste, ce que nous souhaitons, ce que chacun de nous peut rêver, tout est à construire par soi-même, en soi-même, avec l’aide de l’Esprit. Nous voici ici dans la radicale simplicité de la démarche religieuse authentique, celle, comme je le disais, de la « Foi ».
15Quant au « vide » que l’on éprouve à juste titre, plus ou moins fortement, en vivant dans ce bâtiment, et en particulier dans l’église conventuelle, il correspond parfaitement au « Mystère » qui polarise cette Foi. La devise qui devrait être proposée à tout candidat à la vie religieuse est celle-ci : « Nul n’a jamais vu Dieu4. » Tant d’efforts sont faits souvent par ceux qui se veulent chrétiens pour garnir leur esprit et leur cœur de mots et d’images, espérant exorciser ainsi le « vide » de notre savoir sur Dieu et son Mystère ! Tant d’églises sont remplies de statues, d’images, de symboles supposés exprimer, donner à voir et à toucher la Présence de l’Inconnaissable ! Ce « vide » que nous propose ici Le Corbusier n’est pas la constatation ou l’affirmation d’une absence, d’un néant : il est l’appel à une mise en route de l’esprit et du cœur, une provocation à la recherche et à l’espérance d’une Rencontre dans l’invisible et l’impalpable de l’Esprit. Même la grande croix se fait discrète, s’élevant à côté de l’autel qui, lui, annonce les eucharisties que la communauté va y célébrer, en rappelant, par son matériau de belle pierre blanche et son caractère massif, la radicale séparation entre ceux qui officient et Celui vers qui est dirigé cet office ; séparation ainsi affirmée, réaffirmée, au sein même de l’acte rituel de l’union, de la communion. Partout et par tout, ici, est manifestée la Transcendance, pourtant présente par et dans l’Esprit.
16Oui, je peux dire que cette conscience de la Présence active de l’Esprit-Saint en notre monde est devenue capitale pour moi grâce en partie, mais de façon considérable, à ces deux architectures romane et corbuséenne de Boscodon et de La Tourette. Ici comme là, le cadre de vie et de prière qui m’est offert me conduit inexorablement à l’intériorité. D’ailleurs, Le Corbusier a voulu que l’on descendît vers l’église, loin d’y monter comme c’est généralement le cas : depuis l’Atrium, le large couloir descend nettement vers ce massif et énigmatique portail métallique qui s’ouvre sur l’église. Celle-ci, d’ailleurs, contrairement à l’ensemble aérien du couvent d’habitation simplement posé sur la prairie à l’aide de ses nombreux piliers, cette église donc ne sort-elle pas du sol, comme en jaillissant ? Et puis, contrairement aux locaux de vie courante, cellules, réfectoire, salles de cours, etc., qui sont comme traversés de partout par la lumière et la nature extérieure, cette église n’apparaît-elle pas comme un grand bloc clos, aux très rares fentes ou lanterneau de lumière ?
17Oui, ici tout est fait pour nous conduire à l’intériorité, à la vie intérieure : descente, fermeture, pénombre, vide… Certes, il s’y déroulera des offices, des célébrations, il s’y montrera des actes, des gestes religieux, mais c’est bien l’intériorité, le silence et le mystère en celle-ci, à quoi chacun et tous seront conduits et reconduits sans cesse.
18Nous parlions de « vide » ? Mais au fond, c’est « dehors » qu’il se trouve : à tout bien considérer, dehors, il n’y a rien ! Et en effet, tout ce « dehors », par son dépouillement extrême et sa radicale simplicité, il me conduit nécessairement à l’intérieur de moi-même, à l’intérieur de la communauté des frères avec lesquels j’ai engagé ma vie. Et ce qui joue pleinement ce rôle d’accompagnement de la vie, d’un côté, d’invite à l’intériorité, de l’autre, c’est la lumière et ses jeux.
19Or, qu’est-ce que la lumière sinon à la fois rien et tout ? Dans les deux cas, abbatiale de Boscodon, couvent de La Tourette, j’ai été et je suis frappé de l’intelligence des jeux subtils, opposition et conjonction, de l’ombre et de la lumière. Ici, à La Tourette, nous passons sans cesse de la clarté transparente, de l’éclat de la lumière dans les trois ailes du bâtiment d’habitation, cela pour les tâches journalières et plus largement pour la vie quotidienne − travail intellectuel, rencontres, repas, détentes − sans cesse nous passons à la large et profonde pénombre et aux subtiles lumières de l’église, pour le temps de la prière, de la méditation. Par là, j’apprends à habiter mon corps, mon esprit, mon âme, et à les partager.
20Architecture romane, fruit de la foi et de l’espérance de moines consacrés à Dieu ; architecture corbuséenne, œuvre d’un grand humaniste athée… Au-delà des discours, des formules et surtout des clichés, voici que, sur le tard, elles m’auront appris l’humilité et la joie véritable, elles m’auront aidé à construire mon être et ma vie sur la Foi et l’Espérance, sur l’Esprit.
21Merci, Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, que l’on qualifie d’athée selon d’ailleurs sa propre et humble définition, mais que j’ai plutôt envie de dire agnostique et qui a fait preuve, en toute son œuvre, d’une si profonde et exigeante spiritualité.
Notes de bas de page
1Ouverture fin 1959. Il faut se rappeler que ce grand couvent était prévu pour les frères étudiants et leurs professeurs de la Province dominicaine de Lyon, environ quatre-vingts religieux adonnés aux cinq années d’études d’exégèse biblique, de philosophie et de théologie.
2Engagement, premières recherches en 1953 ; finition du bâtiment fin 1959.
3Il en va tout différemment, me semble-t-il, avec les périodes suivantes : constructeurs gothiques, Renaissance, époque baroque... qui viseront manifestement à édifier des « œuvres » artistiques.
4Évangile de Jean, 4,12 : « Nul n’a jamais vu Dieu ; si nous nous aimons l’un l’autre, Dieu demeure en nous, et son amour est accompli en nous ».
Auteur
-
Frère Jean Mansir
Frère dominicain de la communauté du couvent de La Tourette
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