Préface
p. 7-12
Texte intégral
Le mythe et la mémoire
1Voilà deux ans que l’École nationale supérieure d’architecture de Clermont-Ferrand et le Centre d’Histoire « Espaces & Cultures » (CHEC) de l’Université Clermont-Auvergne ont décidé d’associer leurs forces au profit de la recherche : encadrement de masters, de thèses, organisation de manifestations scientifiques. Ce lien semblait naturel : d’anciens doctorants enseignaient dans la première institution ; les recherches privilégiées par le CHEC embrassent notamment les processus de création, les usages et langages des arts, dans un souci comparatiste et pluridisciplinaire, au titre duquel pratique et théorie méritent d’être associées – quand bien même l’institution universitaire clermontoise ne l’a pas toujours voulu ainsi. Au cœur de la théorie et de la création architecturale, des références pédagogiques et du design, l’œuvre de Le Corbusier correspondait bien aux attentes des chercheurs : à l’heure où l’Unesco classait le 17 juillet 2016 dix-sept sites (dont dix en France) aménagés par l’architecte, il leur semblait instant de comprendre ce que recouvrait une « figure patrimoniale », la confrontant aux usages sociaux du geste artistique.
2Seule une partie de la création de Charles-Édouard Jeanneret (1887-1965), plus connu sous le nom de Le Corbusier, a donc été retenue, car ses talents protéiformes l’ont aussi fait graveur, peintre, sculpteur, dessinateur pour les tapisseries d’Aubusson, décorateur ou designer. A été privilégiée la figure de l’architecte visionnaire et du reconstructeur au lendemain des deux guerres mondiales qui ont endeuillé le xxe siècle et laissé des traces profondes dans le tissu urbain. Le Corbusier, a, il est vrai, marqué de son empreinte la pensée contemporaine, depuis son atelier de la rue de Sèvres partagé avec son cousin Pierre Jeanneret. Pépinière de talents que fréquentent de jeunes architectes et étudiants venus du monde entier, il y multiplie dès les années 1920 les projets de villas (à Vaucresson, Paris, Corseaux, Anvers, Garches, Poissy), de cités ou lotissements (Lège-Cap Ferret, Pessac), d’ateliers (Boulogne-Billancourt), de pavillons pour des foires internationales, etc. Il aime à imaginer dans son ensemble un cadre de vie urbain et paysager idéal, ou le mobilier et l’agencement des espaces, il souhaiterait réurbaniser Paris en privilégiant des gratte-ciel, trace dans les années 1930 des plans pour Rio de Janeiro, Moscou, Alger, Barcelone, Anvers, Genève, Stockholm. Dans les lendemains de 1945, il propose « l’unité d’habitation de grandeur conforme », tentée à Marseille, Briey-en-Forêt, Rezé, Firminy et Berlin : un même bâtiment collectif doit regrouper tous les espaces nécessaires à la vie quotidienne (garderie, école, piscine, laverie, commerces, salles de réunion). Il s’essaie au minimalisme dans les résidences de vacances conçues pour sa terre d’élection, Roquebrune-Cap Martin. Au contraire, l’Inde, au début des années 1950, lui offre à Chandigarh un espace à l’échelle de ses espoirs les plus démesurés : il y programme la construction de plusieurs palais officiels, et est bientôt sollicité ailleurs dans le pays pour des résidences privées luxueuses.
3Le Corbusier s’est nourri de ses voyages, et notamment des premiers qui l’ont emmené sur les routes de l’Europe de l’Est, de la Grèce, de la Turquie, de l’Italie. Il est servi par les réseaux professionnels et artistiques qu’il fréquente puis qu’il organise, depuis son apprentissage chez les frères Perret ou Peter Behrens (chez lequel il rencontre Mies van der Rohe, Gropius), jusqu’à son invitation au Brésil par Lucio Costa et Oscar Niemeyer, le premier ayant fréquenté l’atelier de la rue de Sèvres, en passant par les relations nouées avec ses confrères Charlotte Perriand, Jean Prouvé ou Mallet-Stevens, ou son activisme au sein des congrès internationaux d’architecture moderne (CIAM). Cependant, il est aussi tôt confronté aux controverses esthétiques. Il y participe par de nombreuses publications en défense de ses choix (Vers une architecture, premier ouvrage paru en 1923, La charte d’Athènes en 1943, Œuvre complète, huit volumes édités entre 1929 et 1974), ou en s’affirmant, aux côtés d’Amédée Ozenfant, notamment dans la revue L’Esprit nouveau (1920-1925), comme le promoteur du « purisme », tourné vers une abstraction géométrique et mathématique, vers une rationalisation des couleurs qui le détournent un temps du cubisme et du futurisme, avant son amitié avec Picasso et Léger, et son ralliement au surréalisme.
4Tenu pour un agitateur dogmatique par plusieurs de ses confrères européens, cet homme entier avait été accusé d’être « le cheval de Troie du bolchévisme » pour son travail à Moscou. Ce sont d’autres eaux totalitaires qui vont un temps l’entraîner, bien françaises celles-ci, jusqu’à l’antisémitisme auquel sa famille l’avait habitué – et qu’il a pu décliner en projets d’unités d’habitation pour les Juifs forcés à l’exil, selon lui, habitués à la promiscuité des ghettos1. Lui qui affectionne autorité et élitisme, forgé par la pensée technocratique (Redressement français, X-Crise, etc.), est fortement séduit par le Faisceau de Georges Valois, dont plusieurs des membres (Philippe Lamour, Pierre Winter, aux journaux desquels il collaborera), comme par ailleurs l’ingénieur François de Pierrefeu, vont favoriser sa carrière quand il se décide à rallier Vichy et le régime éponyme durant une courte période : 1941-1942. Du gouvernement national, cet admirateur des réalisations autoroutières du IIIe Reich attendra en vain qu’il l’aide à réaliser ses rêves urbanistiques, au lieu de quoi on lui proposera surtout un strapontin et l’animation technique de chantiers de jeunesse. Dans l’immédiat après-guerre, quoiqu’il ne soit pas inquiété par l’épuration, il lui faudra tout l’appui d’André Malraux, de Raoul Dautry et d’Eugène Claudius-Petit, ministres de la Reconstruction et de l’Urbanisme (respectivement de 1944 à 1946 et de 1948 à 1953), pour bénéficier de commandes officielles. Certaines lui valent, si l’on peut dire, absolution : de la « Cité radieuse » de Marseille, demandée par le ministre communiste François Billoux, à Notre-Dame de Ronchamp voulue par l’archevêque de Besançon, qui lui ouvre les portes des réseaux catholiques – suivront le couvent Sainte-Marie de la Tourette et l’église Saint-Pierre de Firminy.
5Dès 1947, Le Corbusier entre au Conseil économique, mais la macule de cette période ne l’a-t-elle pas encouragé un peu plus encore à soigner son image, exercice auquel il est rôdé depuis les années 1920, et à valoriser son œuvre avec le sentiment d’un héritage à léguer ? Le présent ouvrage montre bien son attention à la représentation portée par la photographie ou le reportage cinématographique. Il nourrit son propre mythe, jusque dans les détails physiques de ses portraits (l’architecte au nœud papillon et aux lunettes rondes), pour mieux mettre en relief sa modernité et en faire partager les traductions artistiques par le grand public. Si la novation est évidente, toujours inspirante pour les créateurs contemporains, et largement diffusée par le commerce du design, les réappropriations sociales des bâtiments de Charles-Édouard Jeanneret nous rappellent aussi combien aucun patrimoine n’est éternellement figé.
L’héritage et les héritiers de Le Corbusier
6Que dire sur Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier ? Par provocation, la réponse pourrait être à peu près rien, si l’on songe que Le Corbusier a été examiné sous différentes coutures par une littérature scientifique et parfois dans une veine plus journalistique qui n’en est pas moins pléthorique. Pourtant, comme en témoigne encore le dernier ouvrage de Jean-Louis Cohen, Le Corbusier Tout l’œuvre construit2, surgissent toujours des analyses inédites et qui confirment à leur tour combien le legs d’un tel concepteur est multiple, inépuisable voire même insondable.
7Dans le titre de cet ouvrage intitulé Le Corbusier : figure patrimoniale ?, il y a là, de prime abord comme un oxymore qui raisonne, tant son œuvre incarne une modernité presque provocante. Elle est en réalité d’autant plus vite passée à la postérité, que l’on sait aujourd’hui combien l’architecte avait lui-même organisé savamment son héritage, conservant minutieusement ses archives, ainsi que l’a montré Gérard Monnier3. Le présent ouvrage présente quant à lui deux points originaux.
8Le premier est que cet ouvrage va au-delà de l’analyse de l’héritage architectural des édifices de Le Corbusier en cherchant à les comprendre dans un environnement. Il revient sur les documents, traces et médiums produits par et sur l’architecte qui nous parviennent sous diverses formes : photographies, courts-métrages, documentaires, films, interviews et enregistrements… Ces productions caractérisent de manière inédite l’œuvre du concepteur et complètent sa production éditoriale, fort mise en avant ces dernières années : Vers une architecture, premier ouvrage paru en 1923, La charte d’Athènes en 1943, Œuvre complète, huit volumes édités entre 1929 et 1974… La réception de son œuvre passe encore par la diffusion orale de son message : on pense ainsi, même si elles n’ont pas été explorées dans le cadre de cet ouvrage, aux célèbres conférences que Le Corbusier prononce dans le monde entier : en Europe bien sûr, Paris d’abord mais également Anvers, Barcelone, Genève, Madrid, Prague, Rome, Stockholm, Oslo, Zurich, mais aussi à Alger, Moscou, aux États-Unis et en Amérique latine, ce que retrace déjà l’ouvrage Le Corbusier conférencier4. À travers l’analyse de photographies conduite par Julie Noirot et l’étude de films menée par Véronique Boone et Stéphanie Jamet, on parvient à « augmenter » encore la mémoire de l’œuvre de Le Corbusier, on élargit le spectre de son œuvre… Dans cette allitération, on en oublierait presque la peinture… À ce titre, l’ouvrage rassemble des regards pluriels, celui de l’analyse des chercheurs issus de l’École nationale supérieure d’architecture de Clermont-Ferrand, de l’Université Clermont-Auvergne, mais également de l’Université Lumière Lyon 2, de la Faculté d’architecture La Cambre Horta, Bruxelles, et de l’Institut supérieur des beaux-arts de Besançon. Il a également associé l’expertise, notamment celle de François Goven, Inspecteur Général des Monuments Historiques au ministère de la Culture. Mais, fait plus original encore, cet ouvrage est complété par le regard d’usagers par le truchement de Jean Mansir, religieux dominicain du couvent Le Corbusier de La Tourette. Ces témoignages sont inédits et particulièrement utiles pour comprendre l’œuvre complexe, insaisissable et inépuisable de Le Corbusier.
9L’autre intérêt majeur de cet ouvrage est d’interroger la manière dont l’héritage de Le Corbusier s’est orchestré. Certes, Le Corbusier avait savamment préparé sa postérité à travers la Fondation Le Corbusier quelques années avant sa disparition en 19655. Mais outre l’héritage matériel, la multitude des héritiers, architectes, concepteurs ayant collaboré avec lui est frappante, dont Henri Ciriani, André Wogenscky, Georges Candilis, José Oubrerie, ou d’autres plus éloignés et sur qui l’influence corbuséenne sera considérable, tel Richard Meier… Pourtant, cet ouvrage rappelle, notamment grâce à la contribution de François Goven, combien la protection en France de l’œuvre de Le Corbusier ne fut pas, comme il le démontre, sans débat ni controverse. Olivier Poisson revient également sur l’histoire du classement Unesco en 2017 qui lui aussi fut précédé de plusieurs échecs. Désormais, la reconnaissance de Le Corbusier excède la prise en compte d’un seul édifice, au profit de de son œuvre, y compris son action en urbanisme, à travers la reconnaissance qui est portée notamment à Chandigarh ou encore à Firminy, ici examiné par Clarisse Lauras et Vincent Veschambre. Force est de constater que le nom même de Le Corbusier renvoie à un champ d’identification patrimonial de l’auteur, comme c’est le cas pour d’autres disciplines artistiques, dans le sens où sa simple signature est apte à susciter un large intérêt. Cette situation est suffisamment rare au xxe siècle pour être soulignée, lorsque l’on observe la faible part d’architectes français qui accèdent à une relative popularité (Auguste Perret ou Mallet-Stevens par exemple) et lorsque l’on voit a contrario la difficulté que l’on a à faire reconnaître l’œuvre d’architectes comme Henry Bernard, Jean Dubuisson, ou encore Bernard Zehrfuss.
10En réalité, cet ouvrage dévoile le rôle capital de transmission qu’a joué Le Corbusier, à travers des films réalisés sur ses opérations, les interviews qu’il a accordées, les nombreuses conférences prononcées… En substance, on révèle l’intérêt, souvent dévalorisé, des sources orales qui forment une contribution pourtant précieuse à la connaissance, comme à la reconnaissance patrimoniale.
11Cette reconnaissance presque absolue de l’héritage de Le Corbusier comporte aussi une limite : tout un chacun voulant se reconnaître dans cet héritage et revendiquant un morceau de la filiation corbuséenne. Pour autant, si chacun pourrait défendre ou protéger l’œuvre de Le Corbusier, l’actualité de ce patrimoine montre aussi combien celui-ci est difficile à faire connaître et vulnérable à bien des égards, si l’on ne prend pas soin de le faire (re)connaître. Dans cet ouvrage, les auteurs auscultent les « conditions testamentaires » de Le Corbusier et de mise à la postérité de son œuvre. On y décrypte les méthodes qu’il entreprend, on revient sur les points de blocage auquel il est confronté, son rapport ambigu aux médias et la médiatisation qu’il donne à ses œuvres architecturales… Relire Le Corbusier à travers les matériaux divers qui nous parviennent constitue un apport inédit que mettent en lumière Gwenn Gayet-Kerguiduff, Marianne Jakobi et Mathilde Lavenu.
Notes de bas de page
1Sur toutes ces questions sensibles, voir Xavier de Jarcy, Le Corbusier, un fascisme français, Paris, Albin Michel, 2015, et François Chaslin, Un Corbusier, Paris, Seuil, 2015.
2Jean-Louis Cohen, Le Corbusier Tout l’œuvre construit, Paris, Flammarion, Hors collection – Architecture et design, 2018.
3Gérard Monnier, Le Corbusier, Paris, Éditions Renaissance du Livre, 1999.
4Tim Benton, Le Corbusier conférencier, Paris, Éditions Le Moniteur, 2008.
5Dans une note du 13 janvier 1960, Le Corbusier affirme : « Je déclare en tout cas, ici, léguer la totalité de ce que je possède en faveur d’un être administratif, la “Fondation Le Corbusier”, ou toute autre forme utile, qui va devenir un être spirituel, c’est-à-dire une continuation de l’effort poursuivi pendant une vie. »
Auteurs
-
Philippe Bourdin
Directeur du Centre d’Histoire « Espaces & Cultures », Université Clermont Auvergne
-
Jean-Baptiste Marie
Directeur de Ressources à l’École nationale supérieure d’architecture de Clermont-Ferrand
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