Entre l’opinion publique et le « tribunal de l’Histoire »
Une pratique « raisonnée » de l’écriture chez le cardinal de Bernis
p. 117-132
Texte intégral
1De la longue et tumultueuse carrière de l’homme d’État Bernis (1715-1794), et de la vie plus courte et non moins animée du poète Bernis, la postérité a construit une image souvent partiale, parfois trompeuse1. Le premier éditeur des Mémoires de François-Joachim de Pierre de Bernis insiste sur son service à la cour au mitan du xviiie siècle, où il fut tour à tour ambassadeur à Venise, puis candidat envisagé pour l’ambassade en Espagne, membre du conseil du Roi et chargé de l’Alliance avec l’Autriche durant la guerre de Sept Ans. Alors que l’historiographe fait l’éloge d’un homme politique modèle de loyauté confronté aux calomnies, la critique littéraire évalue les mérites du poète Bernis, portant son attention sur l’homme privé auteur de vers, le courtisan, l’ami des femmes et le compagnon de Casanova. Les biographies de Bernis ont suivi ces perspectives aujourd’hui revisitées par l’historiographie2. Dans ce décalage entre l’histoire et la littérature se trouve la tension d’une vie qui semble scindée entre le privé et le public, l’écriture et la charge, l’homme et l’œuvre. « L’abbé-poète », le « cardinal des plaisirs », le « malheureux » ou le « martyre », sont autant d’étiquettes apposées sur ce poète qui devint homme d’État puis sur cet ancien homme d’État qui se fit mémorialiste.
2Le jeune auteur de l’Épître à mes dieux pénates (1736), des Réflexions sur les passions et sur les goûts (1741), ou des Poésies diverses (1744) gagne son auditoire dans les salons du duc de Nivernois et de la duchesse du Maine. Il reçoit des marques d’amitié de Madame de Pompadour. Sa renommée est suffisante pour que sa candidature à l’Académie française soit acceptée en 1744.
3Huit ans plus tard, sa réputation le sert lorsqu’il demande une ambassade. Ses productions écrites, qui s’étaient faites plus rares aux cours des ans, cessent complètement, tandis que des rééditions de ses œuvres circulent toujours. Disgracié en 1758, il retrouve la plume de l’écrivain pour débuter la rédaction de ses Mémoires. Qu’il s’agisse de poésies, de correspondances, de mémoires, les pratiques de l’écrit permettent de suivre les étapes de ce parcours. Le projet d’écriture n’est jamais le même, il est assumé comme le meilleur moyen d’agir dans des circonstances précises. Dans le cadre d’une pratique plutôt syncopée de l’écriture, les enjeux qui entourent la manière dont Bernis prend la plume permettront de mettre en lumière le rapport entre le parcours de cet homme et les formes prises par ses écrits.
4Dans le sillage de l’École des Annales et son renouvellement par les travaux du GRIHL, il s’agit d’étudier l’écriture et l’écrivant dans leur dimension sociale3. L’enjeu est de tenter de revisiter la problématique complexe du rapport de l’homme à l’œuvre, en se focalisant sur les projets d’écriture et l’usage qu’en fait l’écrivant, mais aussi et surtout le public, au moment où le texte lu et publié échappe à son auteur.
5Ce cas précis nous permettra aussi d’observer le rapport à l’écriture de François-Joachim de Pierre de Bernis. Nous nous écartons, sans la quitter pourtant, d’une approche essentiellement littéraire des productions écrites, pour emprunter la voie de l’histoire sociale. Les controverses de la théorie générique, en particulier sur la « valeur » des textes, ne sont pas l’objet de cette recherche sur la genèse et les dynamiques sociales du projet d’écriture. Nous appréhendons donc la trajectoire sociale de l’écrivant. Pourquoi écrire ? Et surtout pourquoi écrire à un moment précis ? Ces questions s’éclairent en partie grâce à la mise en regard du parcours de l’homme avec ses pratiques de l’écrit. Cette étude tente de restituer les différentes conditions de production du texte, le choix d’une forme plutôt que d’une autre, le jeu des renvois à l’actualité, la désignation ou non d’un public cible, la réception et l’impact du texte dans le monde. Ces différents aspects permettent de donner leur cohérence aux projets d’écritures du cardinal de Bernis. Si « prendre la plume » se veut une forme d’action sur le monde, est-ce effectivement le cas ? Étudier les écarts entre l’investissement dans le projet d’écriture et la réception de celui-ci dans le temps est au cœur de nos approches.
Poésie et « célébrité » au xviiie siècle
6François-Joachim de Pierre de Bernis est issu d’une famille de l’ancienne noblesse, mais désargentée. En 1729, il entre au collège Louis-le-Grand de Paris grâce à la protection du cardinal de Fleury. Ses études continuent au Séminaire Saint-Sulpice. « [S]a franchise, [s]a vérité et [s]a gaieté4 » le font apprécier de ses collègues et des professeurs, qui se montrent toutefois réservés quant à son intérêt pour les belles-lettres. Cinq ans plus tard, il rend visite à sa famille, et, de retour à Paris, il se voit retirer la protection du cardinal de Fleury, qui considère d’un mauvais œil ses poésies et son refus de s’engager dans la prêtrise :
Qu’on imagine la situation d’un homme de dix-neuf ans, sans pension, sans conseil, livré à lui-même dans une ville comme Paris. On n’éprouve guère de disgrâce à cet âge. Si j’avais eu des vices, ils se seraient développés dans une circonstance si critique. Je m’armai de courage. Je sus prendre mon parti, et je sus mettre à profit l’adversité, qui est un bon maître5.
7Enfant, François-Joachim cachait « [s]on Ronsard » pour se protéger des réprimandes de ses parents. Cette familiarité avec la poésie, il l’approfondit pendant le collège et le séminaire, à côté de la philosophie et de la rhétorique. Sur sa résolution à l’écriture, la source principale et entièrement subjective dont on dispose est le discours mémoriel, rétrospectif. Au moment de la rédaction des Mémoires, en 1759, Bernis n’a plus composé de vers depuis sa nomination à l’Académie française en 17446. Les remarques de Pierre Bourdieu sur « l’illusion biographique » et les débats autour de cette notion sont donc particulièrement utiles pour aborder ce texte où le mémorialiste retrace son parcours7. L’ancien homme d’État cherche le fil rouge de son passé. Pour celui-ci, prendre la plume répond à un projet de vie sciemment mis à l’œuvre :
Réduit aux seules ressources de mon âme, je fis mon plan, et ce plan fut très honnête : je me vouai à la plus exacte probité, à la patience et au courage. J’envisageai les lettres comme une ressource et comme un amusement ; je renonçai aux études de la Sorbonne, ma fortune ne me permettant pas de les suivre8.
8L’étude des lettres a une double vocation, caractéristique de cette période. François-Joachim cultive l’écriture comme un plaisir, pour des textes qui lui apportent en retour un bénéfice d’ordre social, dans un contexte bien précis, le salon. Cet espace de sociabilité littéraire est le premier « tribunal » auquel sont soumis ses vers. Le verdict favorable qu’il reçoit est un facteur important de son ascension sociale9.
9Mais l’homme n’est pas encore un « grand auteur », sans pour autant se confondre avec les « Rousseau du ruisseau » selon l’expression de Robert Darnton10. Les travaux de ce dernier, comme ceux d’Antoine Lilti, éclairent la relation complexe qui se noue entre les gens de plume, les hommes de lettres et les grands dont ils recherchent la protection. Placé dans une situation matérielle inconfortable, François-Joachim s’appuie sur ces pratiques, tandis que son origine sociale est un atout évident. Dans cette économie sociale de la mondanité littéraire, le mémorialiste évalue sa situation au regard de son statut afin de définir une ligne de conduite : « dès ce moment, je mis une intention suivie dans toute ma conduite. Je fis un système raisonné de la vie que je menais, toute dissipée qu’elle paraissait être, et j’entrevis dès lors que ce plan me serait fort utile11 ». Le jeune François-Joachim embrassait ainsi l’idéal de l’honnête homme en tentant d’adopter les pratiques de l’homme du monde au xviiie siècle.
10Ainsi, avant de parler du poète Bernis, il faut mettre l’accent sur la recherche d’une présence agréable, d’un discours qu’on lui suppose savamment agencé (au vu des études de rhétorique), mis en valeur par le charme de sa poésie légère12. Grâce aux « micro-genres13 » si prisés à son époque, François-Joachim se fait l’observateur de son temps, tout en cherchant à séduire son auditoire :
Je résolus d’étudier les hommes de toutes les classes et de tous les ordres, et de m’instruire de la science du cœur humain en m’amusant. Je compris que cette étude du monde me rendrait capable des grands emplois, si les circonstances m’y appelaient, mais que du moins il serait bien difficile que, vivant dans la bonne compagnie, m’y faisant aimer et considérer, je ne trouvasse enfin le moyen d’obtenir quelques bénéfices avec lesquels je pourrais vivre avec décence14.
11Sa démarche relève presque de l’investigation méthodique. Elle n’est pas sans rappeler les mémoires du cardinal de Retz et de Saint-Simon15. Leurs descriptions de la cour procédaient déjà d’un enjeu littéraire. Bernis se met lui-même en scène dans ce contexte social, pour en dégager le fonctionnement. Le « système raisonné », puisque c’est ainsi que Bernis désigne ses actions planifiées en vue de se faire une place dans le monde, se traduit par un important engagement social. Il se propose d’explorer les différentes relations entre les convives des salons dans lesquels il cherche à faire « admettre » sa présence :
Je cherchai des amis dans le grand monde, j’en trouvai : la réputation d’esprit que j’avais déjà acquise m’en ouvrit la porte. Une imagination assez brillante, une gaieté soutenue, l’air et les agréments de la santé, une façon de penser noble, une hauteur d’âme sans vanité, une indépendance qui n’avait que l’air de la liberté, des productions faciles et aimables, mais surtout de la discrétion, du secret, et un esprit de conciliation et de douceur, furent les qualités qui me firent admettre dans la bonne compagnie, et qui bientôt m’en firent rechercher16.
12Des « productions faciles et aimables » permettent sa reconnaissance parmi les hommes de lettres. L’écriture, la poésie en particulier, vient compléter une réputation également bâtie grâce à ses pratiques de sociabilité dans le monde de la cour et sa connaissance de la « psychologie » des courtisans. Avant de faire une lecture publique de son premier poème, François-Joachim écoute, observe, séduit son entourage. Il apparaît bientôt dans « la société des Torcy, des Polignac, des d’Aguesseau, des Bolingbroke » ou encore des « Fontenelle, Montesquieu, Mairan, Maupertuis, Crébillon17 » :
J’étais secret, quoique ouvert ; cette qualité fit oublier ma jeunesse. J’appris ainsi de bonne heure à connaître la cour, et comme la réflexion a toujours été l’attribut distinctif de mon esprit, je faisais un grand profit de toutes les anecdotes qui m’étaient confiées […]. Il ne m’en coûtait rien pour prendre le ton des autres, sans perdre cependant celui qui m’était propre. Cette facilité de mœurs et d’esprit me rendit fort aimable dans la société ; j’y devins ce qu’on appelle dans le monde la coqueluche. Il fallait s’y prendre de loin pour m’avoir à souper. J’étais fort à la mode, sans que ces succès me donnassent aucune vanité intérieure, ni aucun air de fatuité. Les femmes ne me gâtèrent pas plus que les hommes.
13De ce point de vue, les Mémoires de Bernis ressemblent beaucoup au roman de formation de « l’honnête homme », qui ne cache pas son usage du monde18. La notoriété rapide du jeune Bernis doit beaucoup à sa naissance, à sa conduite étudiée dans le monde, à sa capacité de s’entourer de personnalités qui le légitiment, et notamment des femmes de premier plan. Madame de Pompadour se trouve parmi elles. Fort des normes de la sociabilité de cour, Bernis s’affirme en poète et se fait nommer comme tel dans la société qu’il fréquente. Il comprend l’horizon d’attente de son public et met son talent au service d’un texte façonné sur mesure, selon les canons de la littérature de société mis en évidence par Nicole Masson19.
14Le jeune Bernis publie bientôt un texte caractéristique : l’Épître à mes dieux pénates est son premier texte poétique. Il paraît en 1736 à Paris, chez Didot. L’auteur y reprend les codes d’une forme très employée de la poésie fugitive : « Laisse-moi, Philosophe austère, / Goûter voluptueusement/ Le doux plaisir de ne rien faire, / Et de penser tranquillement [...] / Sous les grands travaux je succombe, / Les Jeux et les Ris sont mes Dieux20 ». « Ses » Dieux, mais aussi et surtout « leurs » Dieux : il capte merveilleusement les beautés de l’otium, valeur usitée dans les poèmes qui circulent au sein de l’aristocratie du temps.
15La surabondance de son style, chargé de métaphores, saturé de références mythologiques, le fait nommer par Voltaire : « Babet la Bouquetière », d’après une fleuriste de l’époque. S’il eut une célébrité attestée en tant que poète, ses productions passent pour trop naïves auprès de bon nombre de ses contemporains. On ne saurait faire de Bernis la victime d’une critique contemporaine malveillante. Alors que la poésie fugitive acquiert une nouvelle reconnaissance au xixe siècle, ses poésies paraissent encore, sous le titre Poètes de second ordre21. Sainte-Beuve et Barbey d’Aurevilly revisitent ses poèmes, reconnaissant leurs mérites mais ils restent estimés médiocres malgré leur clémence22. Bernis lui-même ne semble y mettre que peu de prix lorsqu’il écrit ses Mémoires. Peut-être se conforme-t-il alors à l’esthétique de la poésie fugitive du xviiie siècle23. L’écriture au cours de sa jeunesse s’accompagne bien d’une réflexion sur l’art poétique, dont il expose ainsi la légèreté : « Mon style n’est point infecté / Par le fiel amer des critiques, / Ni par le Nectar apprêté / Des longs et froids panégyriques […]. / Tandis que ma Muse volage / Par un aimable égarement / S’arrête où le plaisir l’engage, / Et donne tout au sentiment24 ». La poésie s’épanouissait dans le cadre spécifique de la littérature de société, valorisant une écriture du sentiment qui inspirait nombre de grandes figures. Dans ses réflexions poétiques, le poète décrit très bien un « air du temps » qui incline à la poésie : « il est difficile d’être jeune, et de vivre à Paris, sans avoir envie de faire des vers25 ». Mais Bernis n’écrivait pas uniquement des vers. Son œuvre est complétée en 1744 par les Réflexions sur les passions et sur les goûts, par M. de B*** :
On me demande, comment est-il possible qu’un homme fait pour vivre dans le grand monde, puisse s’amuser à écrire, à devenir Auteur enfin ? Je réponds, que s’il n’est pas honteux de savoir penser, il ne l’est pas non plus de savoir écrire ; et qu’en un mot, ce sont moins les ouvrages qui déshonorent, avec la triste habitude d’en faire de mauvais ; mais du moins, dira t’on, vous courez de grands risques. Sont-ils si grands après tout, quand on connaît ses forces, quand on n’entreprend rien de trop élevé, on peut entrer hardiment dans une carrière dont on a borné l’étendue26 ?
16Il s’agit d’une réponse en filigrane à ses détracteurs, illustrant la manière dont Bernis envisage son rapport à l’écriture : en prétendant estimer peu ses productions, il les intègre cependant dans un projet qui ne cesse d’évoluer, sa « carrière ».
17Bernis, et surtout le jeune Bernis, oscille sans cesse entre le commerce du monde et l’écriture : cette dernière trouve sa place entre les temps de retraits et les promenades de l’auteur. Elle apparaît comme un remède contre l’ennui :
Puisque je suis seul, que le temps est mauvais, et que le monde m’ennuie, je prends le parti de réfléchir et d’écrire ; bien résolu, cependant, de laisser là, et mes Réflexions et mes Ouvrages, dès que le Ciel sera plus serein, que les Tuileries seront plus belles [...]. Les gens du monde, même ceux qui pensent, ne retournent à leurs livres que lorsqu’ils s’ennuient, ou qu’on les boude27.
18Bernis semble bien considérer ses pratiques de l’écrit comme celles d’un homme du monde. Il peut s’agir d’une manière de construire la figure du poète, car il n’en reste toutefois pas aux succès mondains : en 1744, il entre à l’Académie française malgré une confrontation directe avec le « parti » de Madame de Tencin. Cette nomination précoce à vingt-neuf ans se fait dans un climat de tension, qui joue finalement en sa faveur, la rivalité avec ses contestataires lui offrant une certaine publicité.
19C’est à ce moment qu’il est identifié en tant qu’homme de lettres par le « grand public ». Les adversaires se multiplient également. Selon une pratique courante, ils s’emparent des textes de Bernis pour en faire des éditions apocryphes tronquées et lui construire une image fallacieuse. L’année de son entrée à l’Académie est riche en parutions : Les Poètes lyriques, Ode, Les Rois, Ode, Poésies diverses, puis l’Épithalame de Monseigneur le Dauphin. Par M. L. D. B., de l’Académie Françoise, en 1745. Pour l’éditeur des Poésies diverses, il est impératif d’avertir le lecteur sur les éditions pirates qui circulent28. Il s’agit de défendre l’œuvre d’un « auteur » ayant reçu le sacre institutionnel d’une communauté distinguée : « ce recueil d’épîtres est le premier hommage public que M. L. de B... ait rendu aux belles-lettres. Il désavoue tous les morceaux de prose et de vers qu’on lui a attribués29 ». En 1747, l’éditeur anglais des Œuvres complètes attire également l’attention sur les éditions inexactes :
Les éditions réitérées des œuvres de Mr. le C. de B.*** qui ont paru depuis plusieurs années, tant en France qu’en Hollande, ont été jusqu’à présent si incorrectes et si tronquées, que nous en avons cru devoir en publier une nouvelle, aussi fidèle que complète, et faire tous nos efforts pour la rendre digne de son illustre Auteur, et de la présenter au Public qui la désirait depuis longtemps. Persuadés que cette Édition sera bien accueillie en France, où règne le meilleur goût pour la Littérature, nous en avons fait passer un grand nombre d’exemples à nos libraires correspondants30.
20Pour François-Joachim de Pierre, l’écriture venait de prendre une autre dimension, l’exposant à une critique nouvelle qui ne fut peut-être pas sans effet sur la suite de sa carrière.
Conversion d’une poétique à la politique
21L’après 1744 est une période féconde pour l’activité éditoriale et les œuvres de l’académicien, traduisant ainsi l’intérêt du public. Les textes de Bernis lui échappent en grande partie : des éditions censées saper la réputation de l’ambassadeur et de l’homme d’État qu’il devient en 1752 s’ajoutent aux éditions tronquées. Elles continuent de voir le jour bien après la fin de sa « carrière » de poète. L’éditeur de sa Correspondance avec Voltaire fait ainsi un rappel des injustices subies par l’ensemble des ouvrages poétiques du cardinal : « ce ne fut pas lui qui donna la première édition des Poésies de sa jeunesse. Pendant qu’il était ambassadeur à Venise, ses ennemis les firent imprimer à son insu pour lui donner un tort ou, ce qui était pis encore un ridicule31 ». La carrière politique de l’auteur devient un argument légitimant la mauvaise presse que reçoivent certaines de ses productions.
22Bernis cesse d’écrire des vers après l’obtention du fauteuil à l’Académie. Comme s’il s’agissait d’une étape dans sa carrière, Bernis transforme ses pratiques de l’écrit, se consacrant à une correspondance qui demande du temps, et ce jusqu’en 1759, l’année suivant son exil. Son objectif est atteint : il s’agissait de « se faire un nom dans les lettres ». Il est donc temps de passer à l’échelon suivant, conformément au « plan » qui, a posteriori, apparaît évident au mémorialiste :
Malgré les intrigues de madame de Tencin, je fus reçu à l’Académie française, dont je remplis les devoirs pendant quelques années avec exactitude et assez d’éclat. Je devins bientôt l’ami de mes confrères et le bienfaiteur de ceux qui m’avaient été opposés. Mais content de m’être fait un nom dans les lettres, je ne voulus pas qu’on crût que je m’étais borné à les cultiver. Une assiduité trop grande aux séances de l’Académie aurait été nuisible aux vues que je commençais à avoir32.
23Que ce soit dans les Mémoires ou dans la Correspondance avec Voltaire (1761-1777), Bernis revient sur l’usage purement pragmatique qu’il aurait fait de l’écriture. La plume aurait été un instrument habilement manié, dans des circonstances choisies et visant un public étudié, conformément à un projet d’élévation sociale :
Ma jeunesse s’écoulait, je n’avais ni établissement ni revenus ; la porte des bénéfices m’était fermée ; la carrière des lettres, où j’étais entré plutôt en amateur qu’en écrivain, ne pouvait jamais être une ressource pour moi : elle m’avait acquis de la célébrité, c’était tout le bien que je pouvais en attendre33.
24Les Lettres lui ont assuré la visibilité qu’il recherchait. Elles l’élèvent à un statut social qui renforce sa situation parmi les gens de cour. En effet, sa notoriété se transforme lorsqu’il associe la figure de l’homme de lettres à celle de l’homme du roi. La célébrité acquise par la poésie apparaît au mémorialiste comme un prélude à son entrée dans les « Affaires » :
Je savais bien que le Roi n’aimait pas les vers, et que les poètes ont toujours été assez généralement regardés comme des gens frivoles et dangereux. Mais j’étais malheureux, et j’avais besoin de distractions ; je vivais d’ailleurs dans un siècle où l’esprit était fort goûté. Je choisis le genre le plus agréable, il me coûta peu d’y réussir ; c’était pour moi un jeu, et non pas un travail. Dans le fond de mon âme, j’estimais assez peu mes productions ; mais je savais qu’elles établiraient rapidement la réputation de mon esprit, que cette réputation me serait un peu utile ; qu’en abandonnant ensuite la poésie, j’éviterais les inconvénients qui y sont attachés, et que la célébrité me resterait. Je ne me trompai pas dans ma prévision34.
25L’académicien, ambassadeur et conseiller du Roi, délaisse la poésie. Son rapport à l’écriture perçoit cette première phase de manière presque cynique, comme une étape nécessaire pour l’accomplissement d’une « belle ambition35 ». En se conformant ainsi au stéréotype du courtisan, le mémorialiste semble aussi répondre aux critiques adressées à ses premiers textes. Au-delà de la littérature de société, il les associe alors aux productions des « gens de lettres » dont il cherche à se différencier36. Cette forme d’autocritique est constante.
26Dans les lettres à Voltaire de 1761-1762, il revient sur la médiocrité de ses poèmes, « amusements de [s]a jeunesse37 » :
Vous êtes curieux de savoir si je fais quelque chose et si je cultive encore les Lettres. J’ai abandonné totalement la poésie depuis onze ans ; je savais que mon petit talent me nuisait dans mon état et à la cour je cessai de l’exercer sans peine parce que je n’en faisais pas un certain cas, et que je n’ai jamais aimé ce qui était médiocre, je ne fais donc plus de vers38.
27Reléguée au rang de « petit talent », sa poésie devient anodine, inoffensive. Il faut donc se demander dans quelle mesure elle participe du projet d’écriture du mémorialiste. En effet, alors qu’il défendait ses poèmes dans les préfaces en avertissant le lecteur des contrefaçons, la position est différente une vingtaine d’années plus tard. En 1763, l’émotion s’estompe, la calomnie se transforme en véhicule de publicité, dans la mesure où elle magnifie sa notoriété. La véhémence de l’époque se teinte même d’une pointe de nostalgie. Mais une nostalgie toujours lucide de l’homme qui a pu dépasser cette épreuve :
À ma mort, quelque âme charitable purifiera les amusements de ma jeunesse qu’on a cruellement maltraités et confondus avec toutes sortes de platitudes. Pour moi, je ris de la peine qu’on s’est donnée inutilement de me faire des chiches. On a cru me perdre en prouvant que j’avais fait des vers jusqu’à trente-deux ans on ne m’a fait qu’honneur, et je voudrais de tout mon cœur en avoir encore le talent comme j’en ai conservé le goût mais je suis plus heureux de lire les vôtres, que je ne l’ai été d’en faire. Si vous voulez que je vous dise mon secret tout entier j’y ai renoncé quand j’ai connu que je ne pouvais être supérieur dans un genre qui exclut la médiocrité39.
28En comparant le discours de la Correspondance avec celui des Mémoires, le projet d’écriture semble différemment vécu. Le ton tranchant avec lequel l’exilé se remémore l’épisode de sa nomination à l’ambassade de Venise, véritable début d’une carrière longtemps espérée, s’adoucit après quelques années. La pondération avec laquelle il admet en 1764 que « les Lettres feront mon occupation et mon bonheur comme elles ont fait mon sort, ou du moins beaucoup contribué à ma fortune40 », a de quoi surprendre le lecteur qui lisait en 1752 :
J’avais changé d’état, je changeai de vie : mon esprit, qui, dans le temps de mon oisiveté, s’était occupé d’ouvrages de pur agrément, s’attacha uniquement aux affaires. Les amusements de ma jeunesse me parurent des songes, et je doutais quelquefois moi-même d’en être l’auteur. Ma conversion à cet égard a été si sincère, que j’ai perdu même le goût et le talent que j’avais pour la poésie : ce n’était que par accident, pour charmer mes ennuis ou mes chagrins, que j’avais donné carrière à mon imagination ; les choses sérieuses étaient la nature qui convenait le mieux au caractère de mon esprit : aussi, en entrant dans les affaires, je ne fus point désorienté41.
29En 1752, le projet de vie de l’ambassadeur de Bernis ne s’accorde plus avec le projet d’écriture. Une fois qu’il juge l’objectif atteint, un passage s’effectue pour l’acteur social. Il ne s’agit pas d’une rupture, après les interruptions dans les pratiques de l’écrit du poète puis de l’académicien Bernis. Son nouveau statut est donc naturellement assumé, sans mutation ni traumatisme. Le seul capital symbolique que lui procure la célébrité acquise à travers les lettres ne suffisait pas à l’édifice plus durable qu’il envisageait de se construire. Il semble que ce soit toujours en regard de sa plume qu’il définisse son parcours.
30Le passé littéraire reste un héritage inconfortable. À la cour de Venise, ses poèmes sont l’instrument de ses adversaires. Ces écrits, qu’il peut considérer a posteriori comme un amusement de jeunesse et un instrument d’ascension sociale, concentrent toujours l’attention de l’opinion publique. Son « système raisonné » lui permet de s’adapter à cette situation et de l’articuler avec un projet d’écriture fabriqué pour un lectorat spécifique. Les Mémoires contribuent à lui construire une image d’une victime des intrigues du pouvoir, prise au piège des grandes cabales. La chasteté de l’homme politique Bernis, ambassadeur à Venise à partir de 1752, devient un motif récurrent de ces biographies :
Le jour où il a pris sa marche vers la politique, Bernis a tué en lui le poète ; le jour où il franchit les degrés qui le rapprochent de la prêtrise, il tue en lui l’homme de plaisir. Il y aura désormais dans sa vie une tenue plus haute, une correction plus cherchée, une dignité plus étudiée42.
31Au-delà de l’image romantique du martyr, la conversion de Bernis d’une poétique à la politique se réalise avec la lenteur d’un processus d’ascension dont il considère les effets à mesure que les événements évoluent. Ce pragmatisme est à mettre en rapport avec la cohérence que le récit mémoriel cherche à construire sur le passé où la part de hasard est atténuée. Où classer d’ailleurs sa rencontre avec Madame de Pompadour, avec laquelle il semble entretenir une amitié des plus ambiguës jusqu’en 1758 ?
Le retour à l’écriture. Les pouvoirs du scripteur bridés par le Pouvoir
32En 1758, la roue de la fortune tourne pour Bernis. La défaite de Rossbach devant l’armée de Frédéric II de Prusse en 1757 avait exacerbé les tensions à la cour, partagée entre le camp pacifiste, auquel se rallia Bernis, et le parti de Madame de Pompadour, qui excluait l’inaction militaire. Pour s’être opposé aux vues de cette dernière, Bernis reçut une lettre du Roi l’informant de quitter la cour. Ce contexte ouvre une nouvelle phase dans le rapport à la plume de Bernis : l’après-disgrâce. Le ministre des Affaires étrangères vit deux ans au château de Vic-sur-Aisne Cette période se caractérise par un travail d’organisation de son patrimoine, des préoccupations domestiques, l’administration d’un domaine dont il savoure le caractère paisible. Ce temps introduit l’activité du mémorialiste, qui se tourne vers l’Histoire et ses souvenirs :
J’aime l’histoire. Je lis ou me fais lire quatre heures par jour ; j’écris ou je dicte deux heures voilà six heures de la journée bien remplies le reste est employé à mes devoirs, à la promenade et à l’arrangement de mes affaires. Je n’ai point abandonné Horace ni Virgile43.
33De la manière dont la disgrâce fut vécue, il reste une trace dans sa Correspondance et dans les Mémoires, qui sont le produit direct de l’expérience de l’exil. La première année de sa nouvelle situation semble avoir gommé le ressentiment. Une fois retiré de la cour et installé dans un espace-temps structuré par les valeurs du privé, Bernis emprunte dans ses lettres de 1759 le ton mesuré de la sagesse. Loin du monde, il se fait l’observateur clément du milieu qui l’a repoussé, tout en le sanctionnant : « aujourd’hui, je ne suis qu’un citoyen-philosophe qui s’intéresse sincèrement au bonheur public […] On peut dire que j’ai été mauvais courtisan, et quand on dit cela, on a tout dit et l’on fait peut-être mon éloge44 ». L’expérience du pouvoir transforme considérablement la vision du jeune homme du monde. C’est en philosophe que Bernis considère que « le bonheur, chez l’honnête homme, ne peut coexister avec le pouvoir ». La manière dont il prend la plume ne peut qu’en être changée, tout comme son regard sur ses écrits de jeunesse.
34Par rapport à Versailles, la vie à Vic-sur-Aisne est une retraite sinon une réclusion. Le statut de disgracié et un espace favorable à la réflexion stimulent le retour à la plume. Après l’écriture pragmatique qui le motivait une dizaine d’années plus tôt, Bernis s’investit dans un dernier projet d’écriture lors de l’hiver 1758-1759. Les circonstances de sa production orientent radicalement son contenu. La poésie de jeunesse était destinée à une lecture publique, caressant la sensibilité des courtisans. Les Mémoires sont logiquement une œuvre de maturité débutée à quarante-cinq ans. Bernis dicte ces textes, qu’il voue à une sphère uniquement familiale conformément aux codes du genre mémoriel largement repris après la Révolution :
Mon intention et mes ordres les plus absolus sont que cet ouvrage ne voie pas le jour, même après ma mort. Vous regarderez cet article-ci comme l’article le plus formel de mon testament. Vous éviterez donc avec le plus grand soin de laisser prendre aucune copie de ces Mémoires : vous ne devrez en confier le dépôt après vous qu’à des mains sûres et éprouvées45.
35Cette lettre que Bernis écrit à sa nièce, la marquise de Puy-Montbrun, fait office de préface aux Mémoires dictés à cette dernière. Il y expose les motivations de son geste. Ce texte est comparable à un testament destiné à instruire les générations futures. L’écriture mémorielle s’inscrit logiquement dans une certaine continuité avec la faculté d’observation que le jeune Bernis mettait en valeur dans son écriture. La maturité amène à des considérations sur le mal, le péché, l’erreur.
36Bernis engage le pacte mémorialiste en s’engageant à ne rien taire : « je veux dire la vérité, et la vérité ne peut se montrer toute nue sans de grands inconvénients46 ». Le cardinal associe à l’écriture les mêmes vertus rédemptrices qu’on lui attribue depuis Horace, une référence de la littérature de société. Lecteur passionné du poète latin, Bernis songe probablement à la même immortalité évoquée dans le vers : « j’ai achevé un monument plus durable que l’airain47 ». Ce faisant, il répond aux topoï littéraires de son milieu. Le mémorialiste trouve qu’« il est naturel aux hommes de laisser après eux un monument de leur existence », et ne se justifie pas par des raisons d’amour-propre : « comme je ne veux rien vous cacher de mes pensées les plus secrètes, ni de mes sentiments les plus intimes, je vous dirai en toute sincérité que la chimère de faire parler de moi après ma mort n’est pas l’objet que je me suis proposé en vous dictant les mémoires de ma vie48 ». L’écriture n’a plus du tout le même enjeu. Elle est le produit d’un effort de remémoration qui s’accompagne de l’inévitable retour critique sur les actions passées. Après avoir observé le monde, Bernis s’observe lui-même et la manière dont il s’y est conduit. La mise en texte, dont une partie s’opère par le moyen de la dictée, revêt un sens cathartique. La forme est assez proche de celle du dialogue, dont la portée s’élargit à la transmission d’enseignements appris tout au long de son parcours. Il apporte ainsi sa pierre à l’édifice mémorialiste des auteurs liés au monde de la cour à l’époque moderne :
Mon dessein, en vous faisant l’histoire de ma vie, est de vous instruire et de me corriger, de m’affermir dans les principes dont j’ai éprouvé la bonté, de me prévenir des idées dont les fausses lueurs m’ont égaré ou ébloui, et de puiser dans ma vie passée des instructions utiles pour l’avenir49.
37Rédigée dans un cadre domestique, l’expérience de l’homme public est mise en avant au profit des générations futures, celles qui pourront à leur tour écrire des mémoires après lui et apprendront :
[…] à compter le devoir pour tout et la fortune pour rien ; ou peut-être, d’après les fautes que j’ai faites comme courtisan, sauront-ils concilier avec plus d’art que moi les obligations du ministre et la nécessité de plaire à la cour. J’avoue que cet art est difficile, et qu’il faut avoir la main bien légère pour savoir l’employer de manière que la fidélité et la probité n’en éprouvent pas quelque atteinte50.
38La réputation de Bernis souffrit beaucoup lors de son renvoi de la cour. L’opinion publique ne fut pas tendre à l’égard de son activité au Conseil du Roi, sa réserve devant l’entrée en guerre du pays étant comprise comme une forme de lâcheté. Les Mémoires sont aussi une entreprise personnelle de réhabilitation, conçus comme une « défense et illustration » de son parcours. Il reprend notamment le motif du dévouement aux affaires d’État et à l’intérêt public, fut-ce en sacrifiant la vie personnelle, la santé, le bonheur.
39Si la ligne interprétative que fixe Bernis renvoie le texte à la sphère privée, il existe un écart entre ce projet d’écriture et la forme finale prise par le texte. Plusieurs indices amènent à nous méfier des protestations d’impartialité. Les Mémoires visent en creux un public plus large : ses détracteurs et ceux susceptibles de les rejoindre. Toute la difficulté pour les lecteurs modernes consiste à tenter de reconstituer l’horizon d’attente de l’auteur comme du lectorat du xviiie siècle. L’étude des projets d’écritures définis par Bernis montre que ce n’est qu’avec la plus grande prudence que l’on peut aborder ces textes et la manière dont ils sont conçus au fil du temps.
40La première partie des Mémoires « contiendra les événements de [s]a vie privée ». Il est nécessaire de les lire avec réserve, en tenant compte des transformations de l’approche « autobiographique » depuis les œuvres de Rousseau. Le récit d’enfance puis de la formation au collège et au séminaire, où Philippe Lejeune trouve un indice du caractère « autobiographique » d’un texte, ne donne pas lieu à une introspection au sens contemporain51. Le silence est gardé sur sa relation avec les femmes, au motif de l’observation des bonnes mœurs qui nous renvoie aux conceptions de la société polie de cette époque. Dire la vérité, dans la perspective du « pacte » mémoriel, n’empêche pas le maintien de zones d’ombre52. La première partie laisse le lecteur moderne sur sa faim, la deuxième section respecte la même retenue prudente. C’est le cœur du texte, la période la plus digne et significative pour l’auteur qui la décrit comme : « l’époque la plus remarquable de ma vie, je veux dire de celle où je me suis consacré aux affaires publiques ». Dans la troisième partie, inachevée, qui doit contenir «[s]es vues et [s]es principes sur l’administration, avec quelques mémoires politiques », Bernis dresse un plaidoyer en faveur de sa conduite publique. Plus loyal à la royauté qu’à son lecteur, l’ancien poète rompt encore une fois le pacte. Le geste d’écriture mémorielle est bien plus complexe qu’il n’y paraît, et obéit aux lois de celui qui prend la plume :
Il est fâcheux que la loi que je me suis imposé de ne rien écrire dans ces Mémoires qui découvre les secrets de l’État m’empêche de détailler ici les maximes que le Roi a suivies dans ses négociations secrètes avec la cour de Vienne […]. Je me suis fait une loi, en parlant des affaires d’État, de ne point laisser transpirer le secret du gouvernement53.
41Devant le « tribunal de l’Histoire », il recompose une vie marquée par le devoir et la loyauté envers l’État. Bien que retiré de la cour, son lien symbolique avec le pouvoir monarchique n’a pas disparu. Ce rapport au pouvoir royal et à ses institutions apparaît ainsi comme une forme de constante, un motif récurrent des différentes activités d’écriture de François-Joachim de Pierre.
42Le texte est donc ajusté à un univers mental restant essentiellement attaché au monde politique auquel il a participé. Le projet d’écriture de Bernis peut être interprété comme une célébration de la monarchie. Bernis lui rend hommage à travers son geste d’écriture, plaçant ses détracteurs hors d’une légitimité qu’il réclame pour sa personne. Le silence de celui qui sait est présenté comme un sacrifice consenti à l’intérêt de l’État. Les Mémoires ne sont pas destinés à révéler, tout en soulignant par sous-entendu l’implication dans les affaires cruciales du temps : « aucun ministre ne serait plus à portée que moi de faire un tableau vrai de notre situation actuelle ; mais je n’oublierai jamais le serment que j’ai prêté au Roi. Mes Mémoires en seront moins intéressants54 ». L’appel de la plume résonne comme un dernier service rendu au roi, qui s’intègre dans les formes de la société d’ordre. L’idée de revanche est atténuée au profit d’une contribution valorisant la stature et le rôle politique.
43Si le style est plaisant, le ton est grave. Bernis différencie clairement cet appel de l’écriture avec ses productions de jeunesse. L’homme de lettres et l’homme d’État sont deux destins bien opposés, l’un qu’il relègue dans un passé frivole, et l’autre qu’il glorifie, comme véritable expression et exercice d’une vie honnête. L’image de « l’honnête homme » se transforme ainsi sous une plume saisie aux différents moments de la vie du cardinal :
Les premiers amusements de ma jeunesse, ne convenant plus à l’état sérieux que j’ai embrassé, seront rangés exactement sous les époques où ils ont été écrits, afin qu’on n’attribue pas avec injustice, comme on l’a fait plusieurs fois, au cardinal ce qui appartenait au comte de Bernis dans sa plus grande jeunesse, lorsqu’il n’avait pris aucun engagement dans l’Église ni dans le ministère55.
44D’un côté l’usage pragmatique de la poésie et de la légitimité conférée par les belles-lettres et l’Académie, de l’autre, un texte d’autojustification, fidèle à la monarchie : la quête d’une légitimité sociale au travers de différents rapports au pouvoir est un fil directeur des pratiques de l’écrit de Bernis. Se faire recevoir et être compris, être accepté dans le monde et donner à voir une partie de sa réalité : toute l’écriture de Bernis se définit autour de ces deux temps forts que sont l’entrée dans le monde et la sortie du monde. Ces deux projets amènent la lumière d’une célébrité qui lui échappe en partie, et l’ombre d’une disgrâce qui lui permet d’éclairer autrement son expérience. Après avoir tenté d’agir au présent en adoptant la souplesse de la poésie fugitive, Bernis part à la reconquête d’une grâce qu’il remet entre les mains de la postérité. L’auteur n’a pas à attendre aussi longtemps : en 1764, il est rappelé à la cour. De nouveau, le projet de vie prend le pas sur le celui de l’écriture.
Notes de bas de page
1Surtout chez Roger Vailland, Éloge du Cardinal de Bernis, Paris, Fasquelle, 1956.
2Par exemple avec le colloque international organisé par Gilles Montègre, Le cardinal de Bernis (1715-1794). Médiateur et observateur de l’Europe monarchique et révolutionnaire, École française de Rome/Université Grenoble Alpes, 2015.
3Groupe de Recherches Interdisciplinaires sur l’Histoire du Littéraire. Christian Jouhaud, Nicolas Schapira, Dinah Ribard, Histoire, Littérature, Témoignage – Écrire les malheurs du temps, Paris, Gallimard, 2009.
4Mémoires et lettres de François-Joachim de Pierre Cardinal de Bernis (1715-1758). Publiés avec l'autorisation de sa famille d'après les manuscrits inédits par Frédéric Masson, t. 1, Paris, Plon, 1878, p. 23.
5Ibid., p. 32.
6Plus précisément, de la dictée des Mémoires, rédigés par la nièce du cardinal de Bernis, la Marquise de Puy-Montbrun.
7Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la Recherche en Sciences sociales, no 162-63, 1986, p. 69-72.
8Bernis, Mémoires […], op. cit., p. 33.
9Antoine Lilti, Le monde des salons, sociabilités et mondanités à Paris au xviiie siècle, Paris, Fayard, 2005.
10Ibid. et Robert Darnton, Bohème littéraire et Révolution, Paris, Gallimard, 1983, p. 7-43. Voir aussi Gens de lettres, gens du livre, Paris, Odile Jacob, 1992.
11Bernis, Mémoires […], op. cit., p. 33.
12Serge Dahoui, Le Cardinal de Bernis ou la Royauté du charme, Paris, Lienhart, 1982.
13Nicole Masson, La poésie fugitive au xviiie siècle, Paris, Honoré Champion, 2002 (d’après Marc Fumaroli), p. 189.
14Bernis, Mémoires […], op. cit., p. 33.
15Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, La Pochothèque, 2003 ; Saint-Simon, Mémoires (extraits) et œuvres diverses, Paris, Gallimard, 1993.
16Bernis, Mémoires […], op. cit., p. 33.
17Ibid., p. 34.
18Ibid., p. 33-36. René Vaillot, Le Cardinal de Bernis, La vie extraordinaire d’un honnête homme, Paris, Albin Michel, 1985.
19Nicole Masson, La poésie […], op. cit.
20Bernis, Épître à mes dieux pénates, Paris, Didot, 1736.
21Jean-Noël Pascal, « Regards sur un siècle écoulé. La poésie du xviiie siècle vue de l’Empire », in Anouchka Vasak (dir.), Entre deux eaux. Les secondes Lumières et leurs ambiguïtés (1789-1815), Paris, Le Manuscrit, 2012, p. 189.
22Jules Barbey d’Aurevilly, xixe siècle. Les œuvres et les hommes, t. XIV, Paris, Amyot, 1860-1902, p. 301-319 ; Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. 8, Paris, Garnier, 1853, p. 54 : « Ce que je veux dire, c’est que Bernis, en ses moments les meilleurs, a une certaine langueur harmonieuse qui a un faux air du premier Lamartine en ses plus faibles moments ».
23Nicole Masson, La poésie […], op. cit., p. 89.
24Bernis, Épître […], op. cit.
25Bernis, « Réflexions sur la métromanie », in Réflexions sur les passions et sur les goûts, par M. de B***, Paris, Didot, Quay des Augustins, 1741, p. 40.
26Ibid., p. 20.
27Bernis, « Sur la curiosité », in Réflexions […], op. cit., p. 101.
28Bernis, Œuvres complètes de M. le C. De B. de l’Académie françoise, Londres, 1747, t. 1.
29Bernis, « Discours sur la poésie », in Poésies diverses par M.L.D.B, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1744, 57 p.
30« Avertissement », in Bernis, Œuvres […], op. cit.
31Correspondance de Voltaire et du cardinal de Bernis, depuis 1761 jusqu’à 1777, publiée d'après leurs lettres originales, avec quelques notes, par le citoyen Bourgoing […], Paris, Dupont, 1799, p. 12.
32Bernis, Mémoires […], op. cit., p. 91.
33Ibid., p. 107.
34Ibid., p. 37-38.
35Jean-Paul Desprat, Le cardinal de Bernis, La belle ambition, Paris, Perrin, 2000, p. 283.
36Sa critique des gens de lettres est toutefois nuancée : « cette fierté littéraire et cette hardiesse n’existent cependant que lorsque les gens de lettres n’ont aucun espoir de fortune : car rien n'est moins philosophe que les philosophes, et ces frondeurs si ordinaires des courtisans sont bas et rampants dès qu’ils ont quelque entrée à la cour. On sait bien que je ne parle qu’en général ; car j'ai rencontré parmi les gens de lettres des âmes pures, nobles, modestes et soumises à l'autorité », Bernis, Mémoires […], op. cit., p. 97.
37Bernis à Voltaire, 3 septembre 1763, Correspondance de Voltaire […], op. cit., p. 159.
38Idem, 23 décembre 1761, Correspondance de Voltaire […], op. cit., p. 32-33.
39Bernis à Voltaire, 3 septembre 1763, Correspondance […], op. cit., p. 159.
40Idem, 26 janvier 1764, Correspondance […], op. cit.,p. 177.
41Bernis, Mémoires […], op. cit., p. 151.
42Frédéric Masson, « Introduction » à Mémoires et lettres de François-Joachim de Pierre […], op. cit., p. XLVII.
43Bernis à Voltaire, 23 décembre 1761, Correspondance […], op. cit., p. 32-33.
44Bernis au comte de Choiseul, février 1759, citée par René Vaillot, Le Cardinal […], op. cit., p. 215.
45Bernis, « Lettre à ma nièce la Marquise de Puy-Montbrun », in Mémoires, 1759.
46On retrouve ce type de préface dans de nombreux Mémoires, plus encore au cours de la période suivante : nous renvoyons à la contribution de Michel Figeac dans ce volume, mais aussi à Catriona Seth, « La plume ou l’épée. Réflexions sur quelques mémorialistes », in Philippe Bourdin (dir.), Les noblesses françaises dans l’Europe de la Révolution, Rennes / Clermont-Ferrand, Presses Universitaires de Rennes / Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010, p. 443-458.
47Horace, Odes, III, 30, v. 1, in Œuvres de Horace, trad. Leconte de Lisle, Paris, Lemerre, 1873.
48Bernis, « Lettre à ma nièce […] », in Mémoires, op. cit.
49Ibid.
50Ibid.
51Philipe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975.
52Ibid. Le but de ce « pacte référentiel » n’est pas « la simple vraisemblance, mais la ressemblance au vrai », qui ambitionne non pas de recréer « l’effet de réel, mais l’image du réel ».
53Bernis, Mémoires […], op. cit., p. 132.
54Ibid.
55Bernis, « Lettre à ma nièce […] », in Mémoires, op. cit.
Auteur
-
Diana Curca
Université de Bucarest /
Centre de Recherches historiques de l’EHESS
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