Chapitre 4 : Destination inconnue
p. 71-83
Texte intégral
1Deux solutions s’offrent aux personnages amenés à voyager dans une Ruritanie de moins en moins identifiable : compulser des dictionnaires, des guides et des cartes avant de se rendre où que ce soit ou… ne rien faire, c’est-à-dire prendre le train et se retrouver en terre inconnue.
Dracula en « terre française »
2À la fin du siècle, les succès des romans d’Anthony Hope et celui de Dracula, qui n’est pas tout à fait étranger à la romance ruritanienne même s’il se déroule dans des pays tout à fait réels1, expliquent la présence de plus en plus marquée de l’imaginaire anglo-saxon dans les lettres françaises2.
3Dans Le Réveil (1905), Paul Hervieu crée un État ruritanien qu’il ne situe pas, la Sylvanie. Le simple retranchement du préfixe invite le lecteur à voir un clin d’œil à Dracula, d’autant que Grégoire, ex-roi que ses excès de cruauté ont fait surnommer le « Prince Rouge3 », n’est pas sans faire songer à un vampire.
4Où est la Sylvanie ? On « imagine facilement quelque principauté balkanique », écrit un journaliste de La Revue hebdomadaire4. C’est « un proche voisin, je suppose, des Balkans », enchérit le critique dramatique Adolphe Brisson (1860-1925)5. Aucune importance, en réalité ; car il est exclu de faire les recherches fébriles d’un Jonathan Harker ou de ses épigones pour préparer un voyage en terre inconnue.
5Le héros de Dracula, lorsqu’il envisage de se rendre dans l’Est européen, se précipite en effet à la bibliothèque du British Museum pour obtenir des renseignements sur sa destination6 ; son successeur littéraire créé par Henry Harland l’année suivante dans « The Queen’s Pleasure » ne procède pas autrement lorsqu’il part pour la principauté de Tchermnogorie, aussi nommée Monterosso :
Je vous écris depuis un coin perdu du Sud-Est lointain de l’Europe. L’auteur de mon guide, dans sa préface, remarque qu’un voyageur dans cette partie du monde, « à moins qu’il n’ait une connaissance des idiomes locaux, est susceptible de se trouver complètement dérouté devant les noms des lieux ». Jeudi, la semaine dernière, j’ai réservé pour Vescova depuis Charing Cross, par Douvres, Paris et l’Orient-Express ; j’ai changé dimanche à Belgrade, quittant la terre pour l’eau, et j’ai descendu pendant près de quarante-huit heures le Danube en bateau à vapeur – j’ai été débarqué dans la ville de ВСКОВ, dans la Principauté de Tchermnogorie.
J’aurais certainement pu me trouver fort déconcerté ; et si je ne le fus pas – car je crains de ne pouvoir me vanter d’avoir une grande connaissance des idiomes locaux –, c’était assurément parce que ce n’était pas ma première visite dans le pays. J’étais ici il y a quelques années, et puis j’ai appris que ВСКОВ se prononce presque comme Vscof et que Tchermnogorie est la traduction littérale de Monterosso – tchermnoe (attestent les dictionnaires) signifiant rouge, et gora, ou goria, une colline, une montagne.
C’est notre usage en Angleterre de parler du Monterosso, pour peu que nous en parlions seulement, comme je viens de le faire : nous disons la Principauté du Monterosso. Mais si nous enquêtions au ministère des Affaires étrangères, je suppose qu’on nous dirait que notre manière de parler n’est pas absolument correcte. Dans sa Constitution, le Monterosso se décrit comme un Krolevstvo, et son souverain comme un Krol ; et dans tous les traités et les correspondances diplomatiques, Krol et Krolevstvo sont identifiés par les lexicographes les plus autorisés, les Puissances, comme équivalents respectifs de Roi et Royaume. Quoi qu’il en soit, appelez-le comme vous voulez, le Monterosso est géographiquement le plus petit État du Bas-Danube, bien que le plus ancien politiquement. (À propos, il est parfois mentionné dans les journaux d’Europe occidentale comme un État des Balkans, ce qui ne peut guère être précis, dès lors, un coup d’œil sur une carte le montrera, que les éperons rocheux les plus proches des montagnes balkaniques sont bien à cent miles de sa frontière méridionale7.)
6Le propos est très sérieux, garanti par une érudition sans faille : le narrateur cite différentes sources (guide, dictionnaires, journaux), use d’un vocabulaire technique ou académique (« idiomes », « lexicographes ») tout en adoptant un ton prudent et modeste. Or sa démarche est un peu trop parfaite pour être efficace, et ce début est trompeur ; en effet, on relève potentiellement deux erreurs : sur le sens de « tcherno » (Чорно), ce préfixe signifiant « noir » en ukrainien (pensons par exemple à Tchernobyl), et sur « gora », très proche de « gorod » (город), qui désigne la ville en russe. La seule certitude ici visible, la double identité de la ville et du pays, est liée à un précédent séjour ; il s’agit donc d’une connaissance acquise sur le terrain. Pour le reste, toutes les recherches faites ici ou là aboutissent à la plus grande imprécision : qu’est-ce donc que ce « coin perdu du Sud-Est lointain de l’Europe » qui est « le plus petit État du Bas-Danube » sans être balkanique, cette principauté qui pourrait être une royauté ? La connaissance livresque ne sert à rien, pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses ou, plus grave, suscite l’angoisse.
7Car on ne peut pas dire que Jonathan Harker ait été rassuré à l’idée de se rendre « à l’extrémité de l’est du pays, à la frontière de trois États, la Transylvanie, la Moldavie et la Bucovine, au milieu des montagnes carpatiques ; un des coins les plus sauvages et les moins connus d’Europe8 ». L’accumulation de noms étranges et étrangers affole le personnage. Aller dans un pays inconnu est déjà chose périlleuse pour un Anglais ; aller dans trois pays inconnus, qui plus est situés dans les confins du Near East, donc presque au Far East, voilà qui est particulièrement effrayant.
8Rares sont ceux que cette perspective enchante, et pourtant… C’est bien la lecture du guide Murray qui excite l’imagination de la jeune Camiola dans A Castle to Let de Mrs. Baillie Reynolds (1917). L’héroïne s’est mis en tête d’aller en Transylvanie, où le père d’une amie hongroise qu’elle a accueillie et qu’elle veut raccompagner chez elle commande une division de l’armée autrichienne. Alors qu’on lui apprend qu’un groupe de touristes et leurs guides ont disparu il y a quelques années dans les montagnes transylvaniennes près du charmant château d’Ildestadt – ou Yndaia, pour donner son nom approprié9 –, Camiola s’écrit :
Oh, c’est trop beau pour être vrai ! Je ne savais pas qu’il existait un tel lieu en Europe ! […] Une ville fortifiée ! Un château à même la roche ! Précipices ! Caverne ! Et par-dessus tout, un mystère10 !
9Ce château transylvain est possédé par une bien étrange famille, les Vajda-Maros : ses membres, « très pauvres et très désagréables », vivent à Ildestadt dans « une minuscule maison, comme une prison »11. Dracula est partout, et la lecture de ce guide n’a pas vraiment de quoi tranquilliser les esprits, si aventureux soient-ils.
10Autant partir le cœur léger, comme Coq, petit voyou de Montmartre que des circonstances improbables amènent à se rendre en Grégorie dans Coqueluche Ier de Pierre Sales (1911). Bien sûr, la Grégorie ne serait pas tout à fait ruritanienne si elle ne possédait quelques caractéristiques plus ou moins familières : ainsi du passage de l’Orient-Express dans sa capitale Régina-Star12 (clin d’œil à Sophy of Kravonia d’Anthony Hope, dans lequel l’héroïne éponyme a une tache de naissance en forme d’étoile13 ?) et de son fleuve principal, la Maritza. Celle-ci arrose la Bulgarie et sépare la Grèce de la Turquie d’Europe ; dans le roman, sa gorge sert de frontière à la Grégorie et… à la Tasmanie14. Que la Grégorie soit régulièrement en conflit avec ses voisins austrasiens, slaviens, saxoniens, germaniens ou romaniens15, passe encore ; qu’elle le soit avec un État qui porte le nom d’une île australienne, c’est plus étonnant. Et que dire de la mention des « différents ports qui se faisaient face, des deux côtés de la presqu’île kalbanique, sur la mer Tasmanienne et la mer Mystérienne16… » ? Deux lettres inversées, un jeu de mots : l’auteur s’amuse décidément avec la géographie et les codes ruritaniens.
11À la différence des Anglo-Saxons, les auteurs français ne semblent pas obsédés et inquiétés par la frontier et le Near East. Ils créent des pays de pacotille et combinent allègrement les vieilles recettes sans se soucier aucunement de géographie : pour preuve encore, l’Orient-Express va directement en Grégorie alors qu’il fallait faire un changement à Belgrade pour se rendre à ВСКОВ dans « The Queen’s Pleasure17 ».
« Where’s that? » ou de l’utilité incertaine des cartes
12C’est depuis Dracula un topos et un devoir d’enquêter dès les premières pages sur la destination où l’on se rend et de fournir des données précises quant à la géographie des lieux ; mais c’est aussi depuis Dracula que la réponse apportée n’est jamais convaincante ou tranquillisante.
13Ainsi, si le narrateur de The Princess Elopes de Harold MacGrath (1905) confesse qu’il ne parvient pas à « se souvenir distinctement de l’emplacement du grand-duché de Barscheit ou de la principauté voisine de Doppelkinn, cela sert [ses] besoins et ses objectifs de dire que Berlin et Vienne étaient aisément accessibles et qu’un voyage de trois heures vous menait sous l’ombre de la chaîne carpathique18 » – encore, très certainement, un clin d’œil peu rassurant à Dracula.
14Les leçons de géographie s’imposent donc. Malheureusement, il y a des pièges… Ainsi, quand Alix Roustaine (alias Alix Von Rothstein, princesse de Vascovie) demande à son interlocuteur – qui porte par ailleurs le nom d’un château médiéval situé dans le nord du Northumberland, Chillingham – s’il sait quelque chose de la Vascovie, ce dernier répond :
Je pense qu’un tel lieu existe. Quelque part en Russie, n’est-ce pas ?
La réponse est logique, la Vascovie faisant penser à la Moscovie. Mais non…
Ce n’est pas en Russie, mais c’est en Europe orientale19.
Comment s’en sortir, dès lors ? Sans compter que la famille régnante porte un nom germanique20, comme la capitale du pays, Roystadt.
15Remarquons que la princesse n’a pas pris la mouche lorsque son allocutaire a dit : « Je pense qu’un tel lieu existe. » C’est là chose étonnante parce que c’est une réponse fort impolie et parce que les professeurs ruritaniens ne sont pas connus pour leur patience et reprochent communément aux Anglo-Saxons leur crime d’ignorance.
16Dans The King of Alsander de James Elroy Flecker (1914), c’est sans doute parce que son mystérieux interlocuteur est parti sitôt après avoir intimé au jeune Norman Price d’aller directement à Alsander que celui-ci ne se voit pas reprocher d’avoir demandé un peu grossièrement « Where’s that?21 ».
17La crise diplomatique est en revanche frôlée lorsqu’un Américain, Mr. Lorry, est incapable de situer Graustark sur une carte. La très patriote Miss Guggenslocker en est très affectée et fâchée :
« Mr. Lorry nous a offensés en ne sachant pas où Graustark est situé sur la carte », cria la jeune femme, et il put voir un éclair de ressentiment dans ses yeux. […] « Il devrait avoir honte de son ignorance ».
Il n’avait pas honte, mais il fit intérieurement le vœu qu’avant qu’il ait un jour de plus, il trouverait Graustark sur la carte et approvisionnerait son cerveau négligent de tout ce que l’histoire et l’encyclopédie avaient à dire sur le pays inconnu22.
18Tout le monde ne réagit pas ainsi, et cette ignorance dans laquelle se complaisent parfois les Anglo-Saxons est perçue comme un signe du mépris insupportable des grandes nations vis-à-vis des petites. À celle qui l’accuse de se moquer d’un petit État comme Eisenburg, le héros d’Alise of Astra (1911) oppose une défense surprenante :
« Non, je ne pense pas que nous le fassions », dit-il. « Je pense, au contraire, que la notion de royaume miniature, de camée, pour ainsi dire, a prise sur notre imagination. Après tout, il n’y a pas que la grandeur qui compte. Si nous concevons des choses trop grandes, l’esprit est dérouté, et renonce comme dans la contemplation de l’infini. Il y a quelque chose de séduisant dans la petitesse, dans sa définition, comme c’est le cas, disons, pour un petit organisme aussi adroitement construit qu’un plus grand. Nous nous émerveillons du grand ; nous admirons le petit23. »
19Cette réponse esthétisante et philosophique, qui annonce par parenthèse certaines idées développées par Bachelard dans La Poétique de l’espace24, est sans doute peu sincère ; et si elle est plutôt habile, elle ne résout évidemment rien. Il faut attendre encore quelques années pour qu’un homme comble ces graves lacunes géographiques en cartographiant la Ruritanie. Il s’agit d’un homme politique anglais membre du parti libéral, Francis Edwards (1852-1927), qui réalise une carte inspirée de ses lectures et analyse la géopolitique de quelques pays ruritaniens dans un article du Bookman intitulé « War footing of the imaginary kingdoms » (1915).
20Voici cette carte, suivie du corpus de textes à partir duquel elle a été élaborée. On notera d’emblée que ces livres ne sont pas rangés par ordre chronologique et qu’il en manque un, The Puppet Crown d’Harold MacGrath (1901), où il est question de la Carnavie.
Figure 18 : Carte indiquant la situation dans l’Europe imaginaire


Source : Francis Edwards, « War footing of the imaginary kingdoms », The Bookman, vol. XL, sept. 1914-fév. 1915, p. 23
21Observons-la à présent et arrêtons-nous un instant sur chacun de ces pays, en commençant par l’Illyrie pour finir avec la Carnavie :
22– Raguse, l’ancienne Dubrovnik, devrait être non loin de Gravosa (Gruž en croate). Ce port est en effet situé à environ deux kilomètres de la vieille ville.
23– Leybach (Ljubljana) devrait être au nord-ouest de Dubrovnik. Les villes indiquées, de manière générale, sont placées selon la fantaisie de l’auteur.
24– Grünewald est voisin de Gérolstein, ce qui correspond à ce que nous en dit Stevenson. Toutefois, Gérolstein est très vraisemblablement en Allemagne, donc mal situé.
25– Graustark est en fait insituable, et la jeune femme graustarkienne ne devrait pas tant accabler l’Américain quand on sait qu’« en termes de surface, Graustark n’est autre qu’une mite dans la grande galaxie des nations. Si l’on observe la carte du monde, on est presque sûr de manquer l’infinitésimale parcelle de vert qui marque sa situation. On ne peut pas être blâmé si on considère le point comme une illusion typographique ou topographique25 ». Rien n’indique que ce pays partage une frontière avec Gérolstein ; deux voisins et rivaux seulement sont mentionnés dans la série des Graustark, Axphain et Dawsbergen. Ceux-ci sont mal placés sur la carte : Axphain devrait être au nord, Dawsbergen au sud-est26 ; or c’est ici l’inverse. Ni Balak, ville axphainienne importante située à la frontière, ni la capitale de Dawsbergen, Serros, ne sont indiquées27.
26– On sait qu’on arrive en Ruritanie par le train de Dresde, qu’il s’arrête seize kilomètres après la frontière à Zenda puis, quatre-vingts kilomètres plus loin, à Strelsau, la capitale28. Dans cette configuration, la Ruritanie toucherait donc l’Allemagne29. Si Bertrand Westphal situe le pays entre l’Autriche et le monde balkanique, considérant les noms de ses deux villes principales, Strelsau et Zenda30, Francis Edwards la place inexplicablement entre l’Autriche et la Russie, faisant fi des pays intermédiaires, c’est-à-dire la Slovaquie et l’Ukraine.
27– La Corinthie n’apparaît nulle part dans les œuvres que cite notre cartographe (où est-il allé la chercher ? Mystère. Il l’a peut-être – sans doute ? – inventée). Il est en revanche question dans The Puppet Crown d’un « royaume qui était un mélange de vieille France et de plus récente Autriche », « une porte qui ouvrait sur la route de l’Orient »31 : la très germanique Osie, dont la voisine orientale est la Carnavie32. Pour autant, rien ne dit que cette dernière est située à proximité de la Russie. Notons enfin que ne figurent pas sur la carte deux villes importantes : Bleiberg, la capitale de l’Osie33, et Ehrenstein, dont on ne saurait exactement dire dans quel pays elle se trouve – d’autant qu’elle est transformée en duché dans The Goose Girl34, aussi écrit par Harold MacGrath (1909). Pour ajouter encore à la confusion, précisons que Bleiberg et Ehrenstein existent : Bleiberg est le nom allemand de Plombières, ville minière de Rhénanie, aujourd’hui wallonne, et Ehrenstein est un village du Land de Thuringe.
28Tout ou presque est donc faux, et l’on s’interroge sur le sérieux d’un auteur qui n’hésite pas à raconter qu’il s’est rendu à plusieurs reprises en Ruritanie, qu’il a vécu les trois dernières années dans sa capitale, Strelsau ; qu’il considère que la Ruritanie est le plus puissant de tous ces royaumes et que seul Graustark pourrait rivaliser avec lui35. La fantaisie semble bel et bien assumée mais quel serait l’intérêt d’un canular dont les ressorts doivent être si fastidieusement démontés ? C’est à se demander s’il n’y a pas ici une suspension volontaire d’incrédulité qui est propre au genre : on finit, comme l’auteur, par croire ce qu’on lit dans les écrits ruritaniens. C’est dire combien ces étranges pays sont familiers, combien l’imaginaire finit par se confondre totalement avec le réel – la puissance incroyablement évocatrice d’un genre littéraire pourtant très mineur. À moins qu’il ne faille voir derrière ces divagations un message géopolitique crypté touchant aux années de guerre.
29Une chose encore est amusante : l’auteur, qui reconnaît que sa documentation est incomplète mais croit que ce qu’il a écrit est accurate36, confie gravement au lecteur son projet de faire un atlas des pays ruritaniens37. Il lui faudra déjà reprendre tout ce qu’il a fait et ajouter maints pays et villes dont la localisation n’est pas plus claire : Busk, Tchermnogorie, Barscheit, Doppelkinn, Kravonie, Alsander… Autant renoncer.
30Autre phénomène étrange, la Ruritanie « connue » se déplace sur la carte. Dans The Princess and the Beggar Maid de Walter Howard (1908)38, l’Illyrie est en guerre avec la Sylvanie, manière sans doute de revenir aux origines vampiriques du pays39 et de « draculiser » les événements, et dans Mrs. Fitz de John Collis Snaith (1910), se rendre en Illyrie relève de l’épopée freestyle :
D’abord vous allez à Paris. […] Et après, je ne suis pas sûre, vous arrivez à Vienne, et puis j’imagine que vous traversez et que vous arrivez en Illyrie. Et ensuite, vous arrivez à Blaenau, la capitale, où vit le roi, qui est à plus de huit mille kilomètres de Saint-Pétersbourg à vol d’oiseau, parce que je l’ai marqué sur la carte40.
31Ces indications peu assurées ne sont guère éclairantes, et l’on s’attend un peu à découvrir n’importe quel nom après les « and then » qui ponctuent le texte original. Pourtant la dame de conclure avec le plus grand sérieux : « Le lieu est bien connu et son roi célèbre41. »
32La tentation de la carte se fait aussi sentir à échelle locale : ainsi Slavna, la capitale kravonienne, fait l’objet d’une esquisse de plan reproduite dans l’édition originale de Sophy of Kravonia (1906).
Figure 19 : Esquisse de plan de Slavna (p. 94)

Source : Anthony Hope, Sophy of Kravonia, Londres, Macmillan & Co. Ltd., 1906, p. 94
33Cette esquisse ne nous renseigne guère que sur la double identité de la ville, autrichienne et slave, donc « not unpicturesque42 » : Slavna est organisée autour d’une place St. Michael ceinte d’un double Ring au nord et au sud ; on aperçoit la très orientale Tour de Suleman et le casino à l’ouest, l’Hôtel de Paris qui a vue sur le domaine palatial au sud-est. La carte est exacte d’après la description fournie par le texte (c’est déjà ça !) mais en dit finalement moins que lui ; ainsi, elle ne fait pas apparaître les lieux commerciaux et les tramways43. En outre, ses caractéristiques ne la distinguent pas sensiblement d’une autre ville et Vesna Goldsworthy conclut que n’eût été son nom aux consonances slaves, elle pourrait être n’importe quelle petite capitale européenne44.
34La carte donne l’illusion de dominer un sujet ou un lieu qui échappe à toute définition ; seulement, elle est au mieux exacte, et de toute façon inutile ; de sorte qu’on peut se demander si toutes ces cartes ne raillent pas subtilement les pratiques des voyageurs de l’époque « accros » à leurs Baedekers45.
Notes de bas de page
1Vesna Goldsworthy lie explicitement romance ruritanienne et vampire stories (Inventing Ruritania, op. cit., p. 11). Les personnages de Dracula se rendent dans les Carpates roumaines, en Transylvanie. Mais les descriptions de paysages souvent sinistres, très « Europe balkanique », peuvent être rapprochées de celles que l’on retrouve dans les romances ruritaniennes. Bram Stoker a néanmoins écrit un roman « strictement » ruritanien, The Lady of the Shroud (Londres, W. Heinemann, 1909). Il y est question du « Pays des Montagnes Bleues » (“The Land of the Blue Mountains”), que Vesna Goldsworthy rapproche du Monténégro (“Black Mountain”), op. cit., p. 93, comme peuvent l’être le Monterosso ou le Pontévédro cités dans cette étude.
2Voir Augustin Filon, « Les drames romantiques d’Anthony Hope », Le Journal des débats politiques et littéraires, 21 mars 1900, p. 1 ; sur l’influence de la Ruritanie dans les lettres françaises, voir Bertrand Westphal, « La Poldévie ou les Balkans […] », art. cité, p. 10.
3Paul Hervieu, Le Réveil, Paris, A. Lemerre, 1906, p. 58.
4Charles Levif, « Les idées au théâtre. L’invraisemblance de l’action », in La Revue hebdomadaire, 14e année, t. 13, décembre 1905, p. 616.
5Adolphe Brisson, Le Théâtre et les Mœurs, Paris, E. Flammarion, 1906, p. 196.
6Bram Stoker, Dracula, Londres, Archibald Constable and Company, 1897. Version consultée : Dracula, Londres, Vintage Books, 2007, p. 1.
7Henry Harland, « The Queen’s Pleasure », Comedies and Errors, Londres/New York, J. Lane, The Bodley Head, 1898, p. 191-192 (passage traduit par nos soins).
8Bram Stoker, Dracula, op. cit., p. 1-2 (passage traduit par nos soins).
9Mrs. Baillie Reynolds, A Castle to Let, New York, A. L. Burt Company, 1917, p. 27.
10Ibid., p. 28 (passage traduit par nos soins).
11Ibid., p. 30 (extraits traduits par nos soins).
12Pierre Sales, Coqueluche Ier, Paris, E. Flammarion, 1911, p. 155-156.
13Anthony Hope, Sophy of Kravonia, Londres, Macmillan & Co. Ltd., 1906, p. 6-7.
14Pierre Sales, Coqueluche Ier, op. cit., p. 349.
15Ibid., p. 240 et 317.
16Ibid., p. 340.
17Henry Harland, Comedies and Errors, op. cit., p. 191, passage cité plus haut. Voir aussi Fergus Hume, Aladdin in London, Boston & New York, Houghton, Mifflin and Company, 1892, p. 224. Dans ce roman, les personnages empruntent l’Orient-Express jusqu’à Belgrade puis le bateau à vapeur à destination de Roustchouk. De là, ils prennent le train pour Varna et gagnent en diligence la ville ruritanienne de Varzo.
18Harold MacGrath, The Princess Elopes, Indianapolis, The Bobbs-Merrill Company, 1905, p. 1 (passage traduit par nos soins).
19John Oxenham, A Princess of Vascovy, New York, G.W. Dillingham Co., 1899, p. 160 (passage traduit par nos soins).
20Les von Rothstein sont en fait suédois d’origine. Le marchand Simon Petter Rothstein (1730-1806) fut anobli sous le nom de von Rothstein en 1782 par l’empereur du Saint-Empire romain germanique, Joseph II. La famille n’ayant jamais été introduite en Suède (c’est-à-dire reconnue comme faisant partie de la noblesse suédoise), elle est considérée dans le système de la noblesse suédoise comme membre de la « noblesse non introduite ».
21James Elroy Flecker, The King of Alsander [1914], Londres, G. Allen & Unwin, 1915, p. 25.
22George Barr McCutcheon, Graustark. The Story of a Love behind a Throne, Chicago, Herbert S. Stone & Co., 1901, p. 61-62 (passage traduit par nos soins).
23Henry Brereton Marriott Watson (H. B. Marriott Watson), Alise of Astra, Boston, Little, Brown, and Company, 1911, p. 120 (passage traduit par nos soins).
24Gaston Bachelard, « La miniature », La Poétique de l’espace [1957], éd. Gilles Hieronimus, Paris, PUF, 2020, p. 219-257.
25George Barr McCutcheon, Beverly of Graustark, New York, Grosset & Dunlap, 1904, p. 2 (passage traduit par nos soins). Voir aussi Truxton King. A Story of Graustark, New York, Grosset & Dunlap, 1909, p. 5 (non cité dans le corpus de Francis Edwards) où il est question du « fabuleux, mythique pays de Graustark, principauté désuète, sinistre et petite située dans la poche la plus secrète de ce grand manteau qu’est la Terre » (extrait traduit par nos soins).
26George Barr McCutcheon, The Prince of Graustark, New York, Grosset & Dunlap, 1914, p. 356.
27George Barr McCutcheon, Beverly of Graustark, op. cit., p. 4 et 20.
28Anthony Hope, The Prisoner of Zenda, op. cit., p. 16-19.
29C’est là semble-t-il la localisation la plus communément admise ; voir Vesna Goldsworthy, Inventing Ruritania, op. cit., p. 51, et Andrew Hammond, British Literature and the Balkans, op. cit., p. 204.
30Bertrand Westphal, « La Poldévie ou les Balkans […] », art. cité, p. 11.
31Harold MacGrath, The Puppet Crown, New York, Grosset & Dunlap, 1901, p. 3 (extraits traduits par nos soins).
32Ibid., p. 43.
33Ibid., p. 49.
34Harold MacGrath, The Goose Girl, Indianapolis, The Bobbs-Merrill Company, 1909, p. 33.
35Francis Edwards, « War footing of the imaginary kingdoms », The Bookman, vol. XL, sept. 1914-fév. 1915, p. 23.
36Idem.
37Ibid., p. 20 : « Si j’en ai les moyens et le loisir, je publierai à l’avenir un atlas avec des cartes dessinées à grande échelle et des plans des villes principales » (extrait traduit par nos soins).
38« The Princess and the Beggar Maid », The Argus, 14 février 1910, p. 9.
39« […] C’est la terre classique des vampires, l’Illyrie, comme la Hongrie, la Servie, la Pologne » (Alexandre Dumas, Mes Mémoires, t. 3, Paris, Michel Lévy frères, 1863, p. 174).
40John Collis Snaith, Mrs. Fitz, New York, Moffat, Yard and Company, 1910, p. 8 (extrait traduit par nos soins).
41Idem (extrait traduit par nos soins).
42Anthony Hope, Sophy of Kravonia, op. cit., p. 97.
43Ibid., p. 98.
44Vesna Goldsworthy, Inventing Ruritania, op. cit., p. 56.
45Innombrables sont les voyageurs anglo-saxons – où qu’ils aillent – qui emportent avec eux le célèbre guide chez nos auteurs comme chez leurs contemporains ; voir par exemple Fergus Hume, Whom God Hath Joined. A Question of Marriage, Londres, F. V. White, 1894, p. 48-49 ; Henry Harland, « Cousin Rosalys », Comedies and Errors, op. cit., p. 252 ; Rupert Hughes, The Gift-wife, New York, Moffat, Yard and Company, 1910, p. 310 ; Harold MacGrath, The Carpet From Bagdad, Indianapolis, The Bobbs-Merrill Company, 1911, p. 190.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
L’Atlantique littéraire au féminin
Approches comparatistes (xxe-xxie siècles)
Chloé Chaudet, Stefania Cubbedu-Proux et Jean-Marc Moura (dir.)
2020
Emily Dickinson du côté de Shakespeare
Modalités théâtrales du lyrisme
Adeline Chevrier-Bosseau
2020
Voyages illustrés aux pays froids (xvie-xixe siècle)
De l’invention de l’imprimerie à celle de la photographie
Gilles Bertrand, Daniel Chartier, Alain Guyot et al. (dir.)
2020
Terrains vagues
Les friches urbaines dans la littérature, la photographie et le cinéma français
Jacqueline Maria Broich, Wolfram Nitsch et Daniel Ritter (dir.)
2020
Temporalités amérindiennes
Représentations de l'Autre et rachat du passé
Saulo Neiva et Soraya Lani (dir.)
2021
Vivre et travailler au même endroit
Personnages, écrivains et peintres confinés
Thierry Poyet (dir.)
2022
