De la restauration archéologique

Emanuele Romeo

p. 367-378


Texte intégral

Quelques réflexions

1La protection et la conservation des biens archéologiques furent l’un des sujets traités par la Commission Franceschini (1964-1967), qui tenta de formuler un réexamen critique des réglementations italiennes. À plus de 50 ans de la clôture des travaux, le thème de la restauration archéologique exige certaines réflexions pour une révision théorétique, méthodologique et opératoire32.

2En effet, alors que justement durant ces années-là, les indications internationales sur la restauration archéologique (New Delhi en 1956 et Londres en 1969) se concentraient sur une catégorie de biens qui nécessitait des solutions spécifiques d’intervention, peu d’efforts récents ont été faits pour faire émerger du débat la valeur des biens archéologiques en tant que patrimoine culturel, dans la plus ample acception du terme.

3L’exigence d’une réflexion dérive de la constatation que certaines questions – discutées durant ces années – semblent aujourd’hui non résolues, mettant en crise les principes fondateurs de la conservation, comme objectif de la protection du patrimoine, réalisable grâce à des opérations d’entretien constant, consolidations, restaurations et actions de valorisation33.

4Le nœud du débat réside précisément dans la difficulté de distinguer les instruments réglementaires (la protection) des finalités (la conservation) par rapport aux instruments parmi lesquels émerge aujourd’hui nettement la valorisation [Fig. 56].

Fig. 56 : Hiérapolis de Phrygie (Turquie) : ensemble architectural du baptistère

© Cl. E. Romeo.

5Protection, conservation, valorisation : trois aspects qui devraient être interconnectés, mais qui tendent à être toujours plus divisés, comme si la protection et la conservation étaient des phénomènes culturels, tandis que la valorisation est un business exercé par des organismes locaux, auxquels on attribue la mission de planifier des stratégies promotionnelles. Les biens archéologiques doivent certes être gérés – mais en étant conscients que leur valeur principale ne réside pas tant dans la possibilité d’être utilisés et pour cela transformés, mais plutôt dans la nécessité d’être un manifeste de leur authenticité dérivant de diverses cultures.

6Par conséquent, un éventuel réexamen doit inévitablement partir du panorama législatif puisque, après la Charte internationale de Lausanne de 1985 et la Convention européenne de La Valette de 1992, le seul document tenant compte de la fragilité du patrimoine archéologique est la Charte de Syracuse pour la conservation, l’utilisation et la gestion des architectures théâtrales antiques, datant de 2004. Elle signale les risques auxquels sont exposés essentiellement les édifices ludiques et théâtraux, qui sont transformés – avec toujours plus de désinvolture – dans le but d’y organiser des événements. Ce document contient des réflexions fondatrices qui pourraient servir de base pour suggérer une gestion adéquate de tout le patrimoine archéologique, car plusieurs questions fondamentales y sont abordées : les compétences spécifiques des archéologues et architectes dans le projet de conservation et les possibles ouvertures à d’autres disciplines ; les exigences d’intervention minimale, de lisibilité, de compatibilité et de réversibilité dans les interventions de restauration ; l’élargissement de la protection du monument au paysage archéologique ; le problème de la protection des ruines ; la refonctionnalisation et les actions de valorisation consécutives34.

7Parmi les thèmes qu’il est nécessaire d’aborder pour la lecture de certaines critiques dans la gestion du patrimoine archéologique figure l’exigence de définir les domaines d’intervention : peut-on encore parler de monument, site ou parc, ou bien est-il plus juste de parler de paysage archéologique ? Du paysage, comme lieu dans lequel les phénomènes naturels et anthropiques ont défini des contextes unitaires et dans lequel les sciences de l’archéologie se confrontent avec les disciplines de la géologie, de la sociologie et de l’anthropologie culturelle ? Une gestion du patrimoine plus consciente et plus étendue, en relation à d’autres phénomènes, a déjà produit ses résultats positifs dans le fait de proposer, comme dans le cas de Hiérapolis de Phrygie, en Turquie, la création d’un paysage archéosismologique qui implique la connaissance et la valorisation des effets produits par les événements telluriques sur le patrimoine, avec des renvois à toutes les traces testimoniales (lésions, déformations, écroulements primaires) de telles actions ; cela comme réaction à une pratique, encore trop diffusée, qui prévoit comme action de restauration l’anastylose et la perte consécutive de documents historiques35. Ce même domaine élargi, qui comprend le patrimoine archéologique submergé, comme rappelé par le Conseil de l’Europe en 2008, grâce au Protocole sur la gestion intégrée des zones côtières de Méditerranée36.

8C’est précisément l’élargissement du contexte géographique qui a suggéré le développement de techniques de connaissances et de relevés plus sophistiquées que la géomatique et l’ingénierie environnementale. Toutefois, même si ces instruments ont eu le mérite d’offrir des systèmes modernes de communication multimédia et virtuelle, divulguant ainsi avec plus de facilité la valeur du patrimoine auprès d’un public plus vaste, le risque est que l’instrument multimédia ou la reconstruction virtuelle (qui est d’ailleurs la seule nouvelle proposition non destructive et réversible) remplace – comme cela est déjà arrivé dans de nombreux musées – l’authenticité de la pièce ou de la ruine, dont la mémoire est, de cette manière, confiée à la « digital history » qui en évoque la forme, mais ne peut pas reproduire les valeurs matérielles et artistiques ni les instances anthropologiques et culturelles. De telles solutions innovantes sont alors bien acceptées, si elles ne remplacent par la matière de l’œuvre d’art, mais s’y ajoutent, comme dans les récentes représentations installées à Rome aux forums impériaux, où des lumières, sons et narrations ont permis de comprendre l’histoire des ruines. L’instrument numérique peut alors aider à prendre ses distances vis-à-vis d’éventuelles tentations de reconstruction, pouvant raconter les stratifications historiques sans altérer la substance authentique de l’existant37. En revanche, les reconstructions, bien que partielles, du Templum Pacis, paraissent moins faciles à partager : étant dépourvues d’explications adéquates et hors de leur contexte original, elles continuent à être des ruines muettes fortement modifiées.

9La question est donc de contrôler le limes entre la conservation de l’authenticité et l’évocation de la mémoire historique à travers de nouveaux langages. Dans ce sens, l’art contemporain s’est souvent révélé comme une voie efficace pour la valorisation réciproque de l’antique et du neuf, dans ses formes variées de créativité, tel que réalisé dans de nombreuses installations d’œuvres d’art sur les principaux sites archéologiques italiens (Mitoraj à Pompéi et Agrigente, Pistoletto à Rome). Toutefois, on trouve dans ce cas aussi des expériences mal partagées, comme l’imposante installation qui propose autrement les formes et dimensions de la basilique paléochrétienne de Santa Maria à Siponto (Foggia), réalisée par Edoardo Tresoldi. Cette expérience fait réfléchir, car elle illustre une utilisation de technologies pouvant altérer le patrimoine archéologique38.

10En outre, l’expérience menée sur les récents travaux de dérestauration sur des sites siciliens où était intervenu Francesco Minissi, interroge sur le retrait des interventions de restauration effectuées précédemment sur le patrimoine archéologique, qui, à l’inverse, pourraient être conservées en tant que « dépôts historicisés » tentant de contrebalancer les éventuels effets nocifs provoqués par des techniques et matériaux non dûment testés39. Par ailleurs, on peut se demander si les solutions adoptées aujourd’hui, qui remplacent les choix du passé, concourent effectivement à la conservation du patrimoine archéologique ou si, au contraire, elles ne représentent pas seulement des occasions pour un retour d’image destiné à une recherche de consensus immédiats. Comme exemple, citons d’abord l’énorme « éventail » qui recouvre le théâtre grec d’Eraclea Minoa (Sicile) et sépare du paysage environnant un édifice qui, à l’origine, s’intégrait de par sa nature au paysage, mais ne le protège pas du vent chargé de sable et de salinité ; mais aussi l’intervention de Gela (Sicile), où les grands chapiteaux qui s’étendent le long du tracé des murs ne protègent pas la structure mégalithique des pathologies naturelles et anthropiques. En outre, on peut se demander si les interventions sur la Villa du Casale de Piazza Armerina sont objectivement plus réversibles par rapport aux précédentes. Dans ce cas, on pourrait sûrement regretter de ne pas avoir utilisé des instruments virtuels d’évocation de la mémoire moins invasifs (pensons au plafond à caissons en bois de la salle en abside). On pourrait aussi évoquer avec nostalgie les ajouts de Minissi, plus reconnaissables, par rapport aux éléments d’imitation formelle et stylistique (poutres en bois, éléments en pierre, manteaux de couverture) que les solutions actuelles de restauration. On peut donc raisonnablement affirmer que, en l’absence d’une réversibilité totale, la seule action qui puisse garantir la conservation du patrimoine archéologique est la maintenance – malheureusement insuffisante dans la plupart des pays européens et du bassin méditerranéen. La situation est analogue en ce qui concerne un autre aspect central de la restauration archéologique, à savoir la « lisibilité » – qui n’est pas toujours garantie – si on analyse les intégrations massives au grand théâtre de Pompéi. Dans ce dernier cas, le vieillissement précoce des matériaux employés rend la distinction entre les fragments originaux et ceux employés plus récemment encore plus difficile.

11En revanche, comme exemple positif, il convient de signaler la restauration du temple-cathédrale de Pouzzoles (Naples), sous la direction de Marco Dezzi-Bardeschi, où ont été conservées toutes les stratifications successives : l’approche est correcte et met en évidence les apports contemporains par rapport aux éléments originaux dont l’authenticité est valorisée40.

12S’il est donc nécessaire de réfléchir aux exigences de réversibilité et de lisibilité dans la restauration archéologique, il est encore plus urgent de revoir l’exigence de compatibilité (des formes, des matières) qui a incité à réexaminer de manière critique certaines interventions du passé, dont notamment le monument à Memmio recomposé par Bammer sur le site archéologique d’Éphèse (Turquie). Pourrait-on alors penser à remplacer l’exigence de compatibilité par l’exigence de durabilité ? Cette dernière n’implique pas tant une « adaptation » à des conditions énergétiques ou économiques, mais plutôt une exigence indispensable dans les stratégies environnementales et culturelles de conservation : un plus grand respect du contexte (urbain ou de paysage) où la ruine est située ; une plus grande attention concernant les identités autochtones dans une vision de la restauration qui ne considère pas le modèle eurocentrique comme l’unique auquel se référer dans les politiques de sauvegarde. Une durabilité qui ait comme objectif l’utilisation de matériaux locaux ; qui tienne compte des spécialités professionnelles locales et, lorsque nécessaire, de l’utilisation de nouvelles technologies ; qui fasse appel à la matière végétale comme instrument d’évocation, de lecture ou d’intégration des lacunes. L’exemple de la « reproposition » du Septizodium à Rome avec une rangée de cyprès, démontre à quel point il peut être intéressant d’entreprendre cette voie et d’abandonner celle des reconstructions plus invasives41.

13Ceci rappelle, en revanche, à quel point le concept d’intervention minimale est encore valide, et dans quelle mesure il est toujours moins respecté, surtout dans les actions de valorisation ; celles destinées à une exploitation maximale du patrimoine archéologique (il suffit de penser à la proposition récente de couverture de l’amphithéâtre de Vérone ou au pavage de l’arène du Colisée) à travers une incompatibilité entre les usages actuels et l’authenticité matérielle et formelle de la ruine.

14Il y a donc la nécessité de signaler les exemples de biens archéologiques qui sont à risque ou complètement compromis, aussi bien par l’effet d’interventions de restauration inconsidérées, que par les résultats de valorisations qui ont « justifié » l’usage, parfois même invasif, de la ruine pour garantir un flux continu de touristes : l’intervention déjà mentionnée sur le théâtre de Pompéi (Italie) ou l’intervention sur l’amphithéâtre de Fréjus (France), réalisée par l’architecte Francesco Flavigny, dans le but de refonctionnaliser la ruine romaine42. Cette intervention empêche aujourd’hui la lecture de l’édifice : une « restauration » qui a illustré comment la « valorisation » peut aller à l’opposé de toute vision raisonnable d’une juste conservation. Mais aussi la « réouverture » à des fins didactiques des résidences romaines sur le site archéologique de Carnuntum (Autriche) : ce choix, visant à faire comprendre les ruines, a entraîné une reconstruction d’habitations entières, selon une interprétation subjective basée sur des modèles qui auraient pu être reproposés au moyen d’instruments virtuels, alors que tout est « réel » et repose sur les quelques ruines romaines authentiques43.

15L’évocation a aujourd’hui (si le sens du geste est bien compris) un rôle important dans la conservation du patrimoine archéologique car elle permet de rappeler à la mémoire ce qui n’existe plus, sans pour autant imiter ce qui est désormais perdu. Chaque « muséalisation » a toujours modifié le souvenir de l’objet qui est exhibé dans un musée : la mémoire du bien inclut son contexte, et cela est impossible – ou du moins difficile – à reproduire dans un musée, même avec l’aide d’outils multimédias qui peuvent seulement évoquer, et non pas concrétiser, le souvenir.

16De fait, même une simple couverture qui protège une ruine peut en détruire la mémoire, car elle crée une césure entre l’objet et son contexte : un cas emblématique est celui du temple d’Apollon Épikourios à Bassae (Grèce), où le monument a été « emprisonné » à l’intérieur d’un grand chapiteau en tissu blanc. Que reste-t-il de la valeur d’authenticité du temple ? Son rapport au paysage a été annulé (le bois, les sources indispensables pour comprendre la spiritualité du lieu), et même la perception architecturale est compromise par des tubes d’acier qui alternent avec les colonnes antiques. À l’Ara Pacis (Rome), quel a été l’avantage apporté par la destruction du pavillon dessiné par Ballio Morpurgo et remplacé par la structure de Meier ? « On peut commencer à constater les effets dévastateurs » – affirme Carbonara – de ce projet « utilisé comme un véritable cheval de Troie », bien qu’il ait eu le mérite d’abattre le tabou selon lequel aucun apport de « neuf » n’était possible dans le centre historique de Rome. Toutefois, on peut percevoir les effets négatifs lorsque dans le musée, sont organisés des événements liés au monde du spectacle et de la mode : dans certains cas, « ne sont pas rares les visiteurs qui, au cours des fréquentes expositions à thèmes hétérogènes, oublient de réserver leur attention à la présence monumentale principale (l’Ara Pacis) – comme s’il s’agissait presque d’une présence secondaire à caractère décoratif ».

17Toutefois, en jugeant positivement la présentation au public des éléments résiduels de la Schola Armaturarum, la conservation soigneuse de certaines domus à Pompéi (Italie), tout comme les dernières études (effectuées par la Direction du patrimoine et par les chercheurs de l’Université Federico II de Naples) pour la réalisation d’éléments fonctionnels visant à améliorer l’accessibilité du site, avec l’élimination des barrières architecturales, on ne peut qu’avoir encore confiance dans les actions de sauvegarde et de conservation du patrimoine archéologique.

La contribution du Politecnico de Turin : exemples de restauration en Turquie

18Pour les pays de la Méditerranée orientale, le patrimoine archéologique constitue une ressource économique et culturelle fondamentale, grâce à la richesse et à la diffusion des sites qui conservent des témoignages classiques et de l’Antiquité tardive. En particulier, les missions archéologiques internationales du siècle passé ont apporté une importante contribution aux fouilles et à l’étude, ainsi qu’aux propositions de conservation de tels sites.

19Toutefois, bien que les recherches procèdent avec continuité et que les fouilles mettent en lumière de nouveaux témoignages, les interventions de restauration et de conservation effectuées présentent souvent un caractère fragmentaire dû à des questions contingentes. Ces aspects apparaissent aussi en Turquie, dans les zones gérées par des organismes gouvernementaux locaux et par des missions archéologiques américaines et européennes, y compris les italiennes [Fig. 57].

Fig. 57 : Elaiussa Sebaste (Turquie) : le théâtre

© Cl. E. Romeo.

20Dans ce contexte s’insère la contribution du Politecnico de Turin pour certaines restaurations, relatives à la cathédrale byzantine de Hiérapolis de Phrygie et au théâtre, à l’agora et aux nécropoles d’époque classique de Elaiussa Sebaste44.

21Cette contribution est l’une des nombreuses qui, depuis 1957, ont impliqué des experts de l’institut turinois, participant aux fouilles, à la connaissance, à la restauration et à la valorisation du patrimoine archéologique turc45.

22En particulier, aux opérations de fouilles qui ont mené à des résultats satisfaisants, le groupe de recherche, sous ma coordination, a estimé qu’il était juste d’insérer les contextes archéologiques précités à l’intérieur de programmes de conservation et de valorisation plus amples, qui ont prévu une étroite collaboration entre archéologues et restaurateurs. Cette synergie a permis la rédaction de programmes opératifs (partagés par les communautés scientifiques locales et internationales) destinés à garantir plus de lisibilité et d’utilisation, en relation avec les villes, les sites et le territoire, clairement dans le but d’avoir un effet notable sur l’économie des lieux, basée essentiellement sur le tourisme. Cela a comporté l’utilisation d’instruments adaptés à la mise en valeur du patrimoine, en intégrant les instances de la conservation avec celles de sa promotion.

23Au fil des ans, outre les enquêtes diagnostiques et les premières interventions sur les vestiges archéologiques, se sont ajoutés des approfondissements spécifiques concernant divers aspects de nature conservative, législative, culturelle, méthodologique et opératoire. Toutefois, les principales difficultés ont émergé lorsqu’il a fallu travailler avec un pays qui possède des lois sur les biens archéologiques souvent non conformes aux indications internationales et librement interprétées par ceux qui mettent en place leur protection. D’autre part, certaines considérations concernant la valeur de certains monuments sont liées à la culture actuelle de la Turquie qui, bien que marquée par les principes de l’Islam, observe avec intérêt les expériences occidentales et européennes. Ce comportement se note particulièrement dans la prédilection pour les biens de l’ère classique manifestée par les organismes gouvernementaux et en parallèle par le désintérêt fréquent pour le patrimoine de l’ère byzantine, dû non seulement à des raisons idéologiques ou religieuses, mais aussi à des stratégies de nature touristique et économique46. La législation turque, bien qu’elle contienne des indications sur la conservation du patrimoine, semble ne pas être assez incisive sur certains contenus conceptuels, qui sont en revanche fondamentaux. Ceux-ci concernent le rapport entre la valeur culturelle des biens et l’intérêt économique correspondant, la sauvegarde de l’architecture, le rapport entre monuments et territoire qui établit souvent la constitution d’un véritable « paysage archéologique », le respect de la stratification authentique des lieux due à l’action du temps et de l’homme47.

24En outre, sur le plan opératoire, la réglementation ne suggère pas des méthodes d’intervention spécifiques visant à la conservation plutôt qu’à la restauration, favorisant ainsi la mise au point de reconstructions plutôt que des opérations plus prudentes de consolidation et d’entretien ; elle ne promeut pas l’utilisation de matériaux locaux et de techniques traditionnelles, presque toujours plus facilement gérables par les artisans locaux ; elle ne spécifie pas des matériaux possibles et techniques innovatrices admissibles, étant compatibles avec le monument, son contexte ou les conditions environnementales ; elle n’affronte pas le problème de la lisibilité et de la réversibilité des interventions ; elle dénonce la division qui apparaît souvent entre organismes gouvernementaux centraux et organes locaux de protection48.

25Dans ce sens, les interventions de restauration se sont basées sur différentes approches méthodologiques qui ont comporté la « pure conservation » de la basilique de Hiérapolis de Phrygie et la refonctionnalisation du théâtre, de l’agora et de la nécropole de Elaiussa Sebaste.

26Après des siècles d’oubli, le complexe chrétien de la basilique de Hiérapolis a connu, entre les années 1960-1970, une saison de fouilles et de reconnaissances archéologiques suivie de trente ans d’abandon, avec la perte consécutive d’importants éléments architecturaux49. Par conséquent, à partir de 2002, il a été nécessaire d’effectuer une autre campagne de connaissance préparatoire à la reprise des travaux de fouilles. Partant des données acquises, ont été effectués des travaux plus urgents concernant les restaurations des fragments architecturaux retrouvés dans la nef centrale, dans le narthex et dans l’atrium. Mais, la principale intervention a concerné les colonnes du baptistère (spolia provenant du Nymphéum des Tritons)50. L’analyse historique, confrontée aux traces matérielles conservées sur place, a en effet suggéré, pour des raisons liées à la conservation de fragments architecturaux, une anastylose des éléments récupérés pour rendre la structure du baptistère plus lisible et pour identifier avec clarté la basilique à l’intérieur du site archéologique51.

27Les informations sur l’histoire de la construction, acquises durant les fouilles et vérifiées durant les opérations de restauration, ont fourni des indications pour les choix de conservation et valorisation (anastylose à terre, parcours de visite, aires d’exposition permanente) et de mise en œuvre et divulgation des informations au moyen d’instruments traditionnels et numériques, comme les reconstructions virtuelles et les bases de données des fragments52.

28Par contre, à Elaiussa Sebaste, on signale le programme de conservation des structures émergentes, l’interaction avec les activités de fouilles et de relevés, la préparation de projets organiques de restauration (mise en sécurité, élimination des phénomènes de dégradation, maintenance) et de refonctionnalisation (accessibilité, possibilité d’utilisation, lisibilité) du théâtre, de l’agora et de la nécropole53.

29Le projet de réutilisation du Théâtre et de l’Agora a vu la réalisation des œuvres nécessaires pour la mise en sécurité des deux monuments et la création de parcours de visite, réalisés avec des structures en acier, ouvertement modernes et compatibles du point de vue de la forme et de l’esthétique. En particulier, les interventions pour la jouissance du lieu ont prévu l’aménagement des aires dédiées aux parcours et des zones d’exposition en plein air54. En outre, un système d’éclairage nocturne a été conçu pour valoriser – en particulier grâce à une série de projections – la consistance de la matière et de la forme des ruines, tout en permettant, par la même occasion, une lecture virtuelle qui puisse faciliter la compréhension des monuments dans leur configuration architecturale d’origine. Cela a permis une lisibilité encore meilleure de toutes les stratifications : les préexistences d’époque hellénistique, les phases romaines et les ajouts médiévaux successifs55. Enfin, un projet de pointe a concerné la zone de la nécropole nord-est pour laquelle ont été prévues des opérations d’aménagement et de bonification générale, dans le but de limiter le phénomène de la dégradation anthropique et naturelle : les interventions de consolidation et de restauration des édifices sépulcraux ; la requalification du tissu conjonctif qui possède une extraordinaire valeur de paysage ; la conservation des stratifications avec les destinations successives à usage d’habitation.

30Ces interventions – les compétences polytechniques ayant émergé clairement pour seulement certaines d’entre elles – illustrent la nécessité, dans le domaine de la restauration archéologique, de renforcer les aspects interdisciplinaires de cette discipline et l’exigence de rapports internationaux toujours plus riches, basés sur le respect réciproque de compétences et de « visions culturelles ».

31Ce n’est que de cette manière que le patrimoine archéologique, expression de cultures, de confessions, de contextes géographiques variés, grâce aux transformations et reconfigurations séculaires, peut renouveler et renforcer – même à travers la contribution contemporaine – les interrelations avec leurs territoires d’appartenance, devenant un point d’accumulation de la mémoire des siècles, des événements historiques, des processus économiques et sociaux d’un peuple ou d’une société tout entière.

Notes de bas de page

32Paolo Demeglio, « Una nuova visione per l’archeologia in Italia », in Andrea Longhi e Emanuele Romeo, Patrimonio e tutela in Italia. A cinquant’anni dall’istituzione della Commissione Franceschini (1964-1967), Rome, Ermes Edizioni Scientifiche, 2017, p. 101-110.

33Emanuele Romeo, « Valorizzazione dei siti archeologici tra conservazione della memoria storica, nuovi linguaggi e nuove tecnologie », in Emanuele Romeo, Emanuele Morezzi e Riccardo Rudiero, Riflessioni sulla conservazione del patrimonio archeologico, Rome, Aracne Editrice, 2014, p. 15-90.

34Emanuele Romeo, « Sostenibilità culturale e d’uso nel restauro archeologico: dalla Commissione Franceschini alla Carta di Siracusa », in Guido Biscontin e Guido Driussi, Quale sostenibilità per il restauro?, Congrès « Science et biens culturels » – XXX, Bressanone juin-juillet 2014, Venise, Arcadia Ricerche, 2014, p. 84-95.

35Francesco D’Andria, Hierapolis di Frigia (Pamukkale), Istanbul, Ege Yayinlari, 2003, p. 80-85.

36Pour approfondir, cf. Marida Salvadori, Archeologia sommersa nel Mediterraneo. Tutela, restauro, valorizzazione, Naples, Edizioni Scientifiche Italiane, 2010.

37Riccardo Rudiero, « Dalla conoscenza alla valorizzazione. Metodi innovativi per la conservazione del patrimonio archeologico », in Emanuele Romeo, Emanuele Morezzi e Riccardo Rudiero, Riflessioni [...], op. cit., p. 126-146.

38Andrea Pane, « Per un’etica del restauro », in Donatella Fiorani e Stefano Francesco Musso, RICerca- REStauro, Rome, Edizioni Quasar, 2017, p. 120-133.

39Pour des approfondissements sur certaines interventions de restauration significatives, cf. Claudio Varagnoli, Conservare il passato. Metodi ed esperienze di protezione e restauro nei siti archeologici, Rome, Gangemi, 2006. Bruno Billeci, Stefano Gizzi e Daniela Scudino, Il rudere tra conservazione e reintegrazione, Rome, Gangemi, 2006. Comptes rendus du Congrès « Conservation et valorisation des sites archéologiques », Bressanone, juin-juillet 2013, Venise, Arcadia Ricerche, 2013.

40Giovanni Carbonara, Architetture d’oggi e Restauro. Un confronto antico-nuovo, Turin, Utet, 2011, p. 72-73.

41Emanuele Romeo, « Quale storia e quali teorie del restauro nell’era della globalizzazione culturale », in Donatella Fiorani e Stefano Francesco Musso, RICerca- REStauro, op. cit., p. 134-144.

42Emanuele Romeo, « Valorizzazione vs conservazione: sul “restauro” dell’anfiteatro di Frejus », in compte rendu du Colloque « Conservation et valorisation des sites archéologiques. Approches scientifiques et problèmes de méthode », Padoue, 2013, p. 257-268.

43Emanuele Romeo, « Valorizzazione dei siti archeologici tra conservazione della memoria storica, nuovi linguaggi e nuove tecnologie », art. cit.

44L’auteur a été responsable scientifique du PRIN (2004-2006) : Indagini conoscitive e strumenti operativi per la conservazione e valorizzazione del patrimonio archeologico fra l’età classica e il tardo antico nel Mediterraneo orientale (coordinateur national prof. E. Equini Schneider) et du PRIN (2011-2013) : Conservazione e rifunzionalizzazione del patrimonio archeologico di Elaiussa Sebaste e territorio. Emanuele Romeo, Problemi di conservazione e restauro in Turchia. Appunti di viaggio, riflessioni, esperienze, Turin, Celid, 2008 ; Emanuele Romeo, Emanuele Morezzi e Riccardo Rudiero, Riflessioni sulla conservazione del patrimonio archeologico, op. cit.

45Pour des approfondissements sur l’histoire relative aux campagnes archéologiques, cf. Donatella Ronchetta, Paolo Verzone 1902-1986. Tra Storia dell’Architettura, Restauro, Archeologia, Turin, Celid, 2005.

46Andrea Ugolini, Ricomporre la rovina, Florence, Alinea, 2010 ; Sandro Ranellucci, Coperture archeologiche. Allestimenti protettivi sui siti archeologici, Rome, Dei Tipografia del Genio Civile, 2009.

47R. H. Soner, « Definizione dei Beni Culturali ed Ambientali immobili nella legislazione turca », in Francesco D’Andria e Francesca Silvestrelli, Ricerche archeologiche turche nella valle del Lykos, Galatina, Congedo, 2000, p. 351-357.

48Emanuele Romeo, « Restauro archeologico in Turchia: riflessioni su alcuni interventi eseguiti a cavallo del millennio », Materiali e Strutture, VII, no 13, 2018, p. 85-104.

49Laura Palmucci-Quaglino e Gianluigi Ciotta, « La cattedrale di Hierapolis », in Daria De Bernardi Ferrero, Hierapolis scavi e ricerche IV. Saggi in onore di Paolo Verzone, Rome, L’« Erma » di Bretschneider, 2002, p. 179-201.

50Emanuele Romeo, « Progetto Cattedrale: conoscenza, restauro, ipotesi di valorizzazione », in Franscesco D’Andria e Maria Piera Caggia, Hierapolis di Frigia. Le attività delle campagne di scavo e restauro, Istanbul, Ege Yayinlari, 2007, p. 495-510.

51Franscesco D’Andria e Maria Piera Caggia, Hierapolis di Frigia. [...], op. cit.

52Diego Peirano, « La cattedrale di Hierapolis di Frigia: nuove acquisizioni sull’architettura », in Francesca De Filippi e Andrea Longhi, Architettura e territorio: internazionalizzazione della ricerca, Turin, PoliTo Editore, 2006, p. 29-32.

53Eugenia Equini-Schneider, Elaiussa Sebaste II. Un porto tra Oriente e Occidente, Rome, L’Erma di Bretschneider, 2003.

54Emanuele Romeo, Problemi di conservazione e restauro in Turchia. Appunti di viaggio, riflessioni, esperienze, Turin, Celid, 2008, p. 103-149.

55Emanuele Morezzi, « Il teatro di Elaiussa Sebaste in Turchia: tra conservazione e valorizzazione », Confronti, no 6-7, 2017, p. 127-132.


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