Le deuil de l’Ancienne France
p. 59-66
Texte intégral
1Une des racines du grand mouvement de restauration des monuments historiques, au sens que lui donnera Viollet-le-Duc, durant le xixe siècle, est une des conséquences majeures de la Révolution : le bouleversement du paysage français. La nationalisation des biens de l’Église, le 2 novembre 1789, suivie le 13 février 1790 de la suppression des ordres religieux eut en effet pour conséquence une mesure sans précédent : la mise sur le marché, en un temps bref de quelques années, d’une masse énorme d’édifices parfois immenses, en un instant privés d’usage et d’occupants. Or, intimement liés au fonctionnement de la société d’Ancien Régime, pleinement insérés dans le système féodal, les établissements religieux étaient par leur nombre une véritable composante physique du territoire, où ils possédaient en outre de nombreux patrimoines fonciers, y compris urbains, assortis de nombreux droits, dans cet enchevêtrement bien connu, à la fois religieux au sens strict, seigneurial, judiciaire, économique ou fiscal et bien sûr symbolique, touchant à de nombreux aspects de la vie quotidienne encadrée par l’Église. Ces édifices, dont les dimensions et l’ambition artistique ou monumentale avaient suivi, depuis des siècles, la croissance de ces patrimoines qui leur étaient propres et leur emprise sur la société, tout à coup privés de rôle social et vidés de leurs occupants, bientôt vendus et, pour beaucoup, démolis, ont caractérisé, pour le plus grand nombre, la chute de l’Ancien Régime, donné à voir et à percevoir, dans l’expérience du quotidien, le passage à un ordre nouveau.
2Certes, sur le plan symbolique, la démolition de la Bastille a pu représenter – au moins pour l’espace parisien – cette inversion dans l’ordre politique, abattant une des images abhorrées de l’absolutisme monarchique. Mais cette disparition, idéologiquement mise en scène, ne peut cacher la réalité vécue dans la plupart des villes françaises, dont le tissu urbain était dominé par la silhouette des clochers et où, le plus souvent, l’importance et l’emprise des établissements monastiques l’emportaient, parfois de loin, sur le réseau paroissial. La vacance qui s’installa brusquement effaça, bien entendu, cette présence et libéra, au moins pour une part, l’espace même des villes, ouvrant la voie à leur modernisation. Mais c’est tout autant un monde de relations quotidiennes, de rites, de fonctions qui n’étaient pas toutes spécifiquement religieuses, d’événements ou de sociabilités qui se trouva compromis. Dans le schéma que constituait cette nationalisation puis la Constitution civile du clergé, alors qu’on ne parlait encore que de réformer l’Église, désormais entretenue aux frais de l’État, nulle place n’était d’ailleurs accordée au monachisme, dont la présence architecturale était ainsi privée de sens et implicitement condamnée.
3Il n’existe pas, semble-t-il, de statistiques ou de données chiffrées qui permettent de se rendre compte de l’importance en nombre des établissements supprimés : si l’on imagine que ceux-ci pouvaient, grossièrement, faire jeu égal avec les églises séculières, on obtiendrait un chiffre tournant autour de quarante mille ; estimation hasardeuse, sans doute, mais dont l’ampleur témoigne de l’aspect extraordinaire du phénomène qui concerna la France entière, sans exception, y compris les territoires conquis ou dominés jusqu’à la fin de l’Empire. Phénomène de masse, donc, dont les conséquences furent de deux ordres : économiques, d’une part et symboliques, d’autre part, puisqu’elles ont changé les rapports entre la société et le territoire.
4Il est difficile, évidemment, de prétendre rendre compte d’emblée du poids des représentations des édifices monastiques, ruraux comme urbains, dans l’univers mental de la société française du tournant du xviiie et du xixe siècle. Les grands monastères ruraux, abbayes parfois fondées mille ans, déjà, avant les événements de 1789 étaient souvent dans une forme de décadence, en exceptant peut-être ceux de l’ordre bénédictin mauriste ou certains foyers spirituels encore actifs. Mais déjà, comme on le sait, l’amenuisement des ressources ou des effectifs avait commencé à conduire à la suppression de certains d’entre eux. Les monastères urbains, pour ce que l’on sait de leurs effectifs au moment des suppressions, n’étaient pas très peuplés non plus. Si l’on s’en rapporte à des situations qui se sont reproduites en de nombreux endroits80, les communautés locales se sont souvent attachées à obtenir le transfert des fonctions paroissiales dans les églises monastiques, quand celles-ci étaient au cœur de leur espace et qu’elles accueillaient, déjà, les rites ou les évènements annuels, fêtes, pèlerinages, les plus importants. Ce fait permettait, en tout cas, d’en éviter la vente et soit qu’il corresponde à un attachement réel, soit qu’il soit la manifestation d’un certain opportunisme (les abbatiales concernées étant, pour la plupart, plus vastes et plus somptueuses que les paroisses des mêmes lieux), il marque ce qu’était le lien avec les besoins exprimés de la société au moment de ce bouleversement. De la même façon, on repère dans beaucoup de régions françaises, les stratégies de rachat, opérées par des communautés ou des groupes d’habitants, de sanctuaires locaux, spécialement ceux des pèlerinages traditionnels, entraînant de nouvelles formes de propriété collective, hors du cadre concordataire qui sera celui de la France d’après 1802. Mais ces manifestations, qui sont déjà des stratégies de conservation, décrivent-elles pour autant, en creux, un désintérêt pour la majorité des milliers de couvents vendus par ailleurs ? Il y a évidemment deux choses à prendre en compte : d’une part les besoins religieux essentiels, que l’on entend préserver dans le nouveau contexte et qui poussent à agir, d’autre part la disparition de tout l’univers de relations qui existait entre la société et un tel tissu institutionnel et monumental, qui composait, volens nolens, le cadre de vie, le paysage. L’ordre nouveau, issu de la Révolution, s’instaure dans l’expérience collective par ce bouleversement, d’abord institutionnel (les établissements religieux disparaissent, avec eux leur pouvoir, leur juridiction, les redevances dues, l’autorité de tout ordre) ensuite physique, par l’amorce des destructions.
5Les destructions n’ont pas été beaucoup étudiées, ce serait pourtant un sujet à part entière pour mettre au jour les mécanismes à l’œuvre dans ce qui fut un véritable basculement. Le vandalisme a été souvent invoqué – d’ailleurs dès l’époque même, le mot étant l’argument de polémiques politiques qui traversent la Convention81 – mais, au-delà de manifestations ponctuelles d’extrémisme sur les symboles82 (les fameux « signes de la féodalité et de la superstition »), ou plus rarement, sur certains édifices pris délibérément pour cible, la plupart de ces destructions s’expliquent par l’ordre économique du moment. Il faut bien avoir à l’esprit, en effet, le nombre de biens concernés et leur densité, comme l’espace de temps court dans lequel la plupart de ceux-ci furent mis sur le marché. Dans la plupart des villes « moyennes », si ce mot a un sens pour l’époque considérée, les établissements monastiques se comptent sur la base d’une dizaine, d’une douzaine, voire plus, avec leurs enclos et leurs dépendances83. Dès lors, on peut comprendre qu’un tel parc immobilier n’était pas susceptible de réutilisation immédiate, même en faisant jouer les effets d’opportunité pour loger ou reloger certaines fonctions publiques, ce qui fut aussi le cas84. Il y avait, d’autre part, une certaine urgence, pour l’autorité publique, à vendre ces biens dont la garde ou l’entretien pouvait devenir problématique. Si l’on ajoute à ce tableau le fait que, au moins pour une part, les édifices se présentaient sous la forme spéciale d’une église, d’un cloître, dont la réaffectation à d’autres usages était difficile, on comprend la condamnation de la plupart à la disparition. Un autre facteur joue, de façon importante : dans cette société encore artisanale, les matériaux dont se compose un édifice sont réutilisables et ont une valeur marchande réelle (le bois, la pierre, le métal), de telle sorte que la démolition d’un édifice, a fortiori s’il est grand et bien construit, est une entreprise profitable, qui en outre, en ville, libèrera un terrain lui aussi valorisable. Beaucoup plus tard, vers 1820, ces forces économiques brutes seront encore à l’œuvre et la revendication « patrimoniale », à ses débuts, prendra pour forme la lutte contre les pratiques spéculatives de démolition, menées par une supposée « Bande noire », dénoncées par Hugo dans sa Guerre aux démolisseurs85. Une autre conséquence à souligner de la nationalisation opérée en 1789, qui aura également de fortes conséquences dans l’ordre économique et édilitaire, mais cette fois sur les édifices conservés par la puissance publique pour une affectation religieuse, est celle de la dissociation opérée entre les édifices et les sources de revenus qui permettaient jusque-là de les entretenir (ou de les renouveler, le cas échéant). En effet, dans la France d’Ancien Régime, la plupart des institutions religieuses vivaient soit de redevances (les dîmes), soit de revenus fonciers ou de droits divers, issus de fondations, patrimoines parfois hétéroclites dont le produit pouvait être inégal. Tout cela aboli, les édifices, quels que soient leurs dimensions ou leurs besoins d’entretien, passaient à la charge de la collectivité nationale et, une fois stabilisé le nouvel ordre avec le Concordat de 1802, respectivement à celle de l’État, pour les cathédrales et des communes, pour les paroisses. Les ressources budgétaires auraient désormais à entretenir les édifices, voire à y investir pour en actualiser la fonction.
6Quant aux démolitions, elles ne pouvaient être concrètement immédiates. Les décisions des autorités publiques au sujet du destin de tel ou tel édifice ont parfois varié – au gré des fluctuations de l’ambiance politique, de 1792 à 1797, ou d’incertains projets d’affectation – et, pour les ensembles vendus, les délais proprement techniques de la mise en œuvre du démantèlement ont demandé du temps. Il ne pouvait être question d’abattre d’un seul coup, selon la pratique inspirée des techniques militaires que les protestants avaient systématisée durant les guerres de Religion, les vaisseaux des grandes églises en provoquant leur écroulement86. En milieu urbain comme rural, d’ailleurs, les craintes d’accidents étaient réelles : ce fut, par exemple, une inquiétude de ce genre qui sauva le clocher de l’Eau-Bénite et le bras nord du transept de l’abbatiale de Cluny87. Ce furent donc des méthodes de “démontage”, de haut en bas et d’un bout à l’autre, à la main, qui furent employées. En outre, comme la démolition avait pour corollaire le réemploi des matériaux, ceux-ci ont pu n’être prélevés sur l’édifice qu’au fur et à mesure, pour alimenter le marché local, au rythme des besoins de celui-ci. On peut avoir une idée de ces processus par l’iconographie, abondante, de ces démolitions. Spectacle absolument inédit pour la société française, la multiplication de ces chantiers a suscité une intense curiosité et a été beaucoup représentée par les artistes et par les dessinateurs. Parfois dramatisées, ces images prennent pour sujet, généralement, le moment qui n’est ni le début ni la fin du processus, mais celui où l’édifice est déjà en partie démoli, ouvert, altéré. Il garde encore sa forme générale, sa masse, mais déjà le ciel domine l’espace plutôt que les voûtes, tandis qu’au sol s’amoncellent les blocs, les vestiges, les statues. Ces images montrent également, si on les observe avec attention, les processus de récupération des matériaux, que l’on voit triés et bien rangés au pied des murs ou en cours d’enlèvement et parfois même la destruction en action, ouvriers au travail, engins, charrois, etc.
7Un autre aspect de ces représentations est celui qui met en scène la curiosité que suscitent de tels spectacles. Par un glissement certainement aisé, toute cette iconographie des démolitions reprend celle, initiée à la Renaissance, mais si répandue au xviiie siècle, de la contemplation des ruines. Ce ne sont plus ici les ruines de l’Antiquité romaine ou grecque qui sont le sujet, mais la typologie des images présente d’évidents parallèles. L’architecture est mise en vedette, avec ses caractères propres, par exemple la voûte sur croisée d’ogives, les colonnades des cloîtres, les fermes de charpente. Souvent figure le dessinateur ou le peintre lui-même, discrètement assis sur un bloc de pierre au premier plan, son carton à dessin sur les genoux, comme une mise en abyme de la destruction et de la mémoire qui s’en opère, aussi représentée. Selon un autre topique de ces images, on y voit aussi des visiteurs, des curieux, parfois arrêtés devant un vestige, une statue arrachée d’un tombeau. Quelquefois encore un autre personnage les accompagne, qui paraît expliquer, présenter, ou se souvenir. La dimension de curiosité, d’émotion ou de nostalgie de ces démolitions est ainsi rappelée, qu’il faut joindre à longue durée de ces disparitions progressives, véritables agonies qui ont parfois duré des décennies88, induisant une sorte de permanence de ces ruines. Chateaubriand a bien vu cette situation et rapporte en ces termes, en 1802, ce qui lui paraît être devenu une composante sensible du paysage français, dans sa préface au Génie du christianisme : « Partout, dit-il, on voyait des restes d’églises ou de monastères qu’on achevait de démolir et c’était devenu comme un amusement que d’aller se promener dans ces ruines ».
8La disparition institutionnelle doublée de la disparition physique n’a pu, du moins le croyons-nous, être sans conséquence sur le rapport d’appropriation qui existe de toute façon entre toute société et son espace, son territoire, à différentes échelles, du local au régional et au plus général encore. Mais encore fallait-il que tous ces événements, parfois spectaculaires mais nécessairement locaux, de la disparition de grands édifices qui comportaient souvent des signaux visibles de loin, clochers, flèches, façades, que toutes ces modifications, qui en résultaient, de l’expérience sensible des habitants dans leur quotidien, soient partagées, médiatisées à une échelle plus large pour produire un sentiment collectif. La parole, le récit, les rencontres sont certes un véhicule essentiel, mais il y a aussi l’image, qui est un mode de communication spécifique. L’iconographie dont on a parlé, pour fréquente qu’elle ait pu être, ne concernait évidemment qu’un petit nombre de personnes, les artistes, les dessinateurs, les récipiendaires des œuvres, parents, amis, invités divers. Cela ne fait pas encore une société. C’est à ce point qu’il faut remarquer que cette nouvelle manière rencontre, à la même époque, une mutation décisive dans la production et la diffusion des images : la lithographie. Inventé à Munich à partir de 1796 par Aloys Senefelder – pour faciliter l’édition de musique – ce procédé d’impression est développé et perfectionné progressivement au début du xixe siècle. Importé en France, d’abord à Mulhouse, par Engelmann, celui-ci ouvre un atelier à Paris en 1813 et rencontre le succès. C’est sur les ailes de ce nouveau procédé, qui ne nécessite pas la gravure, que l’image et sa diffusion peuvent connaître un développement sans précédent dans la société française. En une dizaine d’années, des ateliers lithographiques se répandent dans les villes de province, qui permettent la production de nombreuses publications illustrées. À partir de 1820, Isidore-Justin Taylor (le baron Taylor) promeut la colossale entreprise des Voyages pittoresques et romantiques dans l’Ancienne France, qu’il poursuivra jusqu’en 1878. Le Voyage pittoresque est un genre né au xviiie siècle, avec ce nom, pour de vastes ouvrages illustrés décrivant les pays. Un de ceux qui peuvent être posés comme modèles directs est le Voyage pittoresque de l’Espagne, commandité et rédigé par Alexandre de Laborde à partir de 1808, entreprise encore lourdement tributaire de la gravure sur cuivre, qui connaît d’ailleurs de grosses difficultés de réalisation89. Taylor opte dès le début pour le procédé lithographique et s’adjoint les « signatures », célèbres alors, de l’écrivain Charles Nodier et d’Alphonse de Cailleux, pour la rédaction des textes, propres descriptions des auteurs, mêlées aux renseignements historiques compilés de diverses sources, tandis qu’il demande à de nombreux artistes d’aller spécialement dessiner les sujets sur place. Le premier tome, Ancienne Normandie, commence de paraître, par livraisons, en 1820 (jusqu’en 1825), avec 241 planches, suit Franche-Comté, 1825-1829, avec 158 planches, etc.90. Cette publication de luxe (in-folio), très soignée (les pages de texte sont elles aussi agrémentées d’un entourage illustré en lithographie91), qui rencontre le succès, ne change pas, bien sûr, à elle toute seule, le regard des Français sur leur territoire, mais elle est très vite le modèle et la référence de nombreuses autres publications, locales, régionales ou nationales, dénommées elles aussi Voyage pittoresque, ou non. En réalité, on assiste à une diffusion des images à une nouvelle échelle, à une abondance absolument nouvelle de la représentation de l’espace familier ou des monuments qui le parsèment. Et l’appropriation du paysage inhérente à toute société, jusque-là vécue de façon collective mais peut-être inconsciente, dans le partage des parcours, des rites ou des travaux, ou seulement dans l’expression littéraire ou métaphorique, prend tout à coup visage, s’exprime dans des images qui peuvent voyager au loin et bientôt deviendront familières. Et parmi ce que la lithographie exprime, à partir de 1820 ou peu avant, se trouvent aussi répétées, multipliées, ces images « d’églises et de monastères que l’on achevait de démolir », comme le disait Chateaubriand. Il serait sans doute réducteur de voir là un processus de cause à effet, si l’on voulait exprimer la montée de la considération pour les « monuments historiques » à cette époque et surtout à celle qui suivra dans la décennie 1830; en fait, ces sentiments, si sentiments il y a, ont une commune origine avec ces publications et, surtout, y trouvent un miroir qui les conforte, qui favorise le partage de l’expérience bien au-delà de l’horizon local, en un mot produit ou accompagne une représentation qui devient réellement collective dans la société française. La mise à bas de cette population d’édifices n’avait en effet pas pu et ce, quelle que soit la perception, positive ou moins positive, que l’on avait de l’évolution politique et sociale produite par la Révolution, ne pas créer une sorte de vide, une attente, un deuil peut-être. Les promenades dont parlait Chateaubriand pouvaient être, en tout cas pour lui, nostalgiques, elles n’en signifiaient pas moins l’expérience de la perte, du changement de repères.
9La suite, dès lors, est bien connue. La France réorganisée administrativement par la Révolution et l’Empire fait face à ce nouveau besoin d’administration qu’est son paysage monumental religieux. Dans ses deux aspects : pour les édifices vendus et démolis, ou transformés, reconvertis, leur destin est d’alimenter une sensibilité, une esthétique de la disparition et de la nostalgie, à laquelle la diffusion des images a donné une visibilité et une nouvelle présence, puisque, dans la réalité, elle s’efface peu à peu : qu’on songe à la silhouette de certaines ruines, comme celles de Jumièges, devenues de véritables icônes du paysage français. Pour quelques aspects, on pourrait aussi parler d’une sorte de revanche séculière, à considérer les ensembles monastiques les plus prestigieux convertis en prisons d’importance nationale : Clairvaux, Fontevraud, le Mont-Saint-Michel... Pour les édifices conservés et qui retrouvent leur usage, plus ou moins malmenés depuis 1789, peu ou pas entretenus, réparés à la va-vite, il faut avant tout y conforter l’exercice du culte : déjà, on parle de restauration, déjà on organise un contrôle des projets les plus importants. C’est en 1814 qu’une circulaire du ministre de l’Intérieur soumet à une autorisation du pouvoir central toute restauration d’un « monument d’art de quelque importance », avec l’avis du Conseil des Bâtiments civils ; c’est en 1821 qu’un fonds est destiné (à disposition du même ministère) à aider certains projets, eu égard à la qualité architecturale ou historique des monuments : très modeste fonds dont héritera Mérimée, avant qu’il ne parvienne, à la fin des années 1830, par doublements successifs, à en faire un véritable budget. Le génie de Guizot et de la monarchie de Juillet aura été, sans doute, dans le propos idéologique de conciliation, sinon de réconciliation, qui était le leur, de marier cette nouvelle tâche, d’administration édilitaire des édifices issus de la nationalisation de 1789, avec les sentiments de la nostalgie et du deuil partagés, pour en faire un nouvel objet commun à la société française, un miroir de son histoire et de son identité : les Monuments historiques. Dans ce cadre, pressé par les besoins financiers, techniques et fonctionnels, mais aussi mémoriels, des édifices, l’État va bientôt s’interroger sur la meilleure forme de témoignage que ces bâtiments séculaires peuvent donner du passé de la France et prendre la tête de l’exercice majeur du siècle, dont il sera le commanditaire et l’acteur principal : la restauration.
Notes de bas de page
80Citons Vézelay, Conques, Aniane, Arles-sur-Tech, etc.
81Daniel Hermant, « Destructions et vandalisme pendant la Révolution Française », Annales, no 4, 1978, p. 703-719.
82Ainsi le cas des statues des rois de Juda (pris pour les rois de France) de Notre-Dame de Paris, jetées à bas en 1794, leurs débris restant plus de deux ans aux yeux de tous sur place, avant que d’être fournis en 1797 comme matériaux sur le chantier de l’hôtel Lakanal, rue de la Chaussée d’Antin, où les sentiments du maître d’ouvrage – certainement opposés à l’idéologie qui avait présidé à leur destruction – firent préserver les têtes en les enterrant dans la cour.
83Neuf à Perpignan (simple exemple) : Dominicains, Minimes, Carmes Déchaux, Grands Carmes, Clarisses, Chanoinesses de Saint-Sauveur, Augustins, Franciscains, Mercédaires.
84Le système carcéral s’est beaucoup développé aux dépens du parc monastique.
851825, 1832.
86La plupart du temps par la sape des piliers internes, sur un seul rang, provoquant l’effondrement de toutes les voûtes contiguës.
87Le marché public de la ville se tenant après 1790 dans l’espace sécularisé du cloître, la chute de ce clocher sur la place des échanges, si son démontage était entrepris, était redoutée.
88Rappelons que la démolition de l’immense abbatiale de Cluny s’est déroulée de 1798 à 1824. Œuvre d’un entrepreneur actif, Batonnard (de Mâcon), alors que les autorités locales ont essayé en vain, en 1805, de faire interrompre la destruction (Bruno Marguery, La destruction de l’abbaye de Cluny, Cluny, Centre d’études clunisiennes, 2011, 106 p.).
89La publication, débutée en 1808, s’interrompt en 1812 et reprend en 1820. L’auteur y a compromis sa fortune.
90Auvergne, 1829-1833 (2 t., 255 pl.), Languedoc, 1833-1838 (4 t., 532 pl.), Picardie, 1836-1847 (3 t., 472 pl.), Bretagne, 1843-1847 (2 t., 352 pl.), Dauphiné, 1843-1854 (173 pl.), Champagne, 1844-1857 (3 t., 411 pl.), Bourgogne (180 pl.).
91Les modèles de quelques-uns d’entre eux sont dus au jeune Eugène Viollet-le-Duc.
Auteur
-
Olivier Poisson
Inspecteur des Monuments historiques
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