Peut-on écrire de la poésie en français ?
Histoire d’une question
p. 21-31
Texte intégral
1« Que vaut la langue française pour l’expérience de poésie ? », se demandait Yves Bonnefoy en 19651. Une telle question en engage au moins deux autres2. L’une est générale : est-ce à l’aune de l’expression poétique que se mesure la valeur d’une langue ? L’autre est plus particulière : y a-t-il un lien généalogique entre cette formulation moderne, qui place la poésie du côté de l’expérience, et les doutes de l’âge classique sur les propriétés versificatoires du français ? Si la question de Bonnefoy reste troublante, quelle que soit la réponse qu’on voudra lui apporter, c’est qu’elle est parasitée par des enjeux qui la dépassent, par des discours qui la précèdent. L’impropriété du français à la poésie est en effet un bien vieux thème. On peut sans difficulté en trouver les premières traces au xviie siècle, mais c’est le xviiie qui nous en a légué les formulations les plus fortes. Notre langue « répugne à la poésie3 », aurait ainsi dit André Chénier. Le verbe répugner a le mérite de l’ambiguïté : il peut à la fois signifier que le français n’aime pas la poésie ou alors qu’il lui inspire une sorte d’horreur. Sans doute, dans l’imaginaire du temps, c’était tout un : l’hostilité était réciproque. Mais on peut s’éclairer en prenant appui sur un autre propos de Chénier, et c’est alors le premier sens qui s’impose : « La langue française a peur de la poésie ; et la poésie a peur de la langue anglaise4. » Mais peu importe après tout. L’amateur de rapprochements incongrus se souviendra ici que Samuel Beckett ne dirait pas autre chose, ni même Julien Green qui reformulera à sa façon l’opposition de Chénier : « La langue anglaise avec sa richesse de sonorités, sa musicalité, son vocabulaire à peu près inépuisable supplie la poésie de chanter son langage et de chanter avec elle. Le français avec sa tendance à l’abstrait et son uniformité de sons n’encourage nullement la poésie. Il faut que celle-ci le prenne de force, alors que l’anglais se donne dans des cris de bonheur5. »
2Ce qui apparaît particulièrement intéressant dans cette dernière remarque, c’est moins qu’elle permet d’assister au maintien d’une représentation collective et imaginaire des propriétés intrinsèques des idiomes européens à travers les siècles, que le fait qu’elle joue sur deux tableaux. Le premier, c’est celui de la musicalité des langues : sans accent lexical, à accent grammatical moyennement marqué et de toute façon assujetti à l’organisation phrastique, le français limiterait considérablement le travail sonore du poète, contraint, s’il s’avise de faire des vers réguliers, de composer avec les rigueurs peu compatibles de la scansion syntaxique et de la scansion métrique. Le second est tout autre et assurément de bien moindre pertinence linguistique : par la spécificité de son fonctionnement sémantique et référentiel, le français serait une langue « abstraite ». Quand on y regarde bien, ces deux aspects de la question, a priori sans relation, resteront assez indissociables, même à la toute fin du xxe siècle. Ils formeront ce qu’Henri Meschonnic appelait un « patron idéologique », celui qui « veut le français n’a pas de rythme, que le français est la langue de la raison », dualité qui s’unit dans une seule et même conclusion selon laquelle l’idiome serait « une langue non poétique, alors que d’autres langues seraient poétiques »6.
3Mieux vaut sur ce point n’y pas regarder de trop près et ne pas observer la chose avec les lunettes du linguiste. Pour l’histoire littéraire, tout cela revêt en revanche une pertinence plus grande. Les deux raisons avancées par Julien Green pour constater l’apoéticité du français témoignent simplement du passage d’une définition de la poésie à une autre, puis de leur cumul, bref d’un changement de paradigme que l’on peut situer fort grossièrement autour dans le second quart du xixe siècle et dont le surgissement d’une poésie « en prose » apparaît comme un symptôme parmi d’autres. Ce ne serait plus le vers qui définirait prototypiquement la poésie mais un emploi « évocatoire » du langage. L’étonnant, c’est que ce changement de paradigme resta sans conséquences sur le jugement final qui voudrait que le français fût langue apoétique. Bref, on ne sait plus par quel bout prendre la question et notre perplexité est cousine de celle qu’André Gide éprouvait lorsqu’un jour, à Cambridge, un commensal britannique l’interrogeait, sans courtoisie ni nuances, sur l’absence de toute poésie en France. On se mit d’accord pour accuser cet « esprit français » que l’on voudrait peu enclin au lyrisme, voire pour suspecter les règles strictes du vers français comme un cache-misère ou comme une ruse de la raison nationale7.
4C’était convoquer l’invérifiable, sans évaluer cette « gêne de notre syntaxe ou de notre prosodie8 », que Gide pourtant — ce sont ses mots en effet — évoquera bientôt pour célébrer les contournements de Malherbe. D’autres avaient été plus audacieux. En 1938, appelé à « donner en quelques mots une idée des Lettres françaises », Paul Valéry en était revenu à la langue dans un texte où l’on trouve une variation sur l’une de ses sentences les plus célèbres, celle qui veut que la littérature soit « une exploitation de certaines propriétés d’un langage donné »9. Or, poursuivait-il, « le français est bien séparé des autres langues, non seulement par le vocabulaire, mais par sa diction, mais par la rigueur et la complication des règles de l’orthographe et de la syntaxe10. » Il ne s’agit donc pas de redire — après Voltaire (« de toutes les nations polies la nôtre est la moins poétique »), après Flaubert (« Il faut déguiser la poésie en France ; on la déteste »), après Baudelaire (« la France a HORREUR de la poésie, de la vraie poésie »)11 et tant d’autres — que le Français n’a pas la tête poétique, mais bien que le français ne semble atteindre la poésie qu’en recourant à « un art savant et formel, très distinct et très éloigné de toute production naïve et populaire12 ».
5À ce stade, on se croirait rassuré sur un point : ce serait la langue et non l’esprit de la Nation qui serait revêche à la poésie13. Dès lors, la mise en question de la poésie française ne serait plus à considérer que comme une simple variante du procès instruit, depuis le début du xviiie siècle au moins, contre la valeur du français comme langue. En effet, pendant toute la période où celui-ci a été l’idiome dominant en Europe, on a assisté au développement, en marge ou au creux des éloges et célébrations, d’un contre-discours qui insistait sur les faiblesses et les limites de la langue de la raison universelle et abstraite. La question de savoir ce que vaut le français pour la poésie n’est donc, quoi qu’on ait longtemps pu croire, qu’une simple façon de décliner une suspicion plus générale sur ce que vaut cette langue comme langue. De fait, l’histoire de ces deux interrogations peut sembler largement parallèle, ce qui dédramatise assurément la première.
6Cette histoire, on peut la retracer à grands traits : elle n’appelle finalement que peu de nuances. La naissance du débat sur la propriété « poétique » du français peut nous apparaître d’abord comme un simple épisode de la querelle des Anciens et des Modernes. Ce fut en effet dans les derniers soubresauts de cette dispute que devaient surgir, pour la première fois en grand nombre, d’intéressantes remarques sur les limites expressives de notre langue. La plus célèbre vint sous la plume de Madame Dacier, dans la préface qu’elle donna en 1711 à sa traduction de L’Iliade : Homère ne pouvait être rendu dans un idiome sans hardiesse et soumis au joug de l’usage. Pour des raisons bien différentes, Fénelon ne dirait pas autre chose dans sa Lettre à l’Académie de 1714, mais il fournirait, à l’appui, une liste intéressante des défauts du français. Ceux-ci seront alors déclinés à l’envi au long du siècle, notamment lors de l’« affaire des Géorgiques françaises » qui, autour de la question de la capacité du français non seulement à proposer une transposition de Virgile, mais aussi à produire une poésie campagnarde, se développa tout au long de la seconde moitié du xviiie siècle. L’École, qui fit de Fénelon un de ses grands auteurs à dictée et rangea sa Lettre à l’Académie parmi les premiers textes français que les élèves dussent connaître, fit entrer l’épître dans la mémoire nationale du xixe siècle.
7Entre-temps, certes, il y avait eu bien d’autres débats, comme celui que suscita la Lettre sur la musique française que Rousseau avait fait paraître en 1753, en pleine « querelle des Bouffons » sur les mérites comparés des compositions françaises et italiennes. En effet, si le texte proposait avant tout un parallèle peu avantageux pour les pratiques musicales françaises, celui-ci reposait largement sur une comparaison entre les deux idiomes : « Je crois avoir fait voir qu’il n’y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n’en est pas susceptible14. » L’argument de Rousseau est d’abord grammatical et rebondit simplement sur les débats en cours sur l’« ordre naturel » qui serait ou non celui de la phrase française : « les inversions de la langue italienne sont beaucoup plus favorables à la bonne mélodie que l’ordre didactique de la nôtre15. » Au plus fort de la polémique, Rousseau enrichit cependant l’avertissement qui ouvre la seconde édition de la Lettre de considérations qui se veulent plus consensuelles, en ce qu’elles reconnaissent à l’idiome bien des mérites et rappellent qu’il convient de limiter la critique du français à son caractère apoétique et amusical (« notre langue [est] peu propre à la poésie, et point du tout à la musique ») et se revendiquent du meilleur témoignage possible, celui des « poètes mêmes »16.
8Bref vers 1750, le dispositif topique semble déjà définitivement en place : c’est trop demander à une langue d’être à la fois claire et harmonieuse, expressive et rigoureuse. Sans doute le grec y était-il parvenu, mais l’exploit n’avait pas été réitéré. Après Diderot, Rivarol n’hésiterait pas, en 1784, à sacrifier sans gêne excessive la poésie sur l’autel de la raison. Mais l’Encyclopédie témoigne qu’il n’y avait point consensus. En 1756, sub verbo « Français », Voltaire concédait lui aussi la langue nationale n’était guère propice « au grand enthousiasme de la poésie », mais que du moins « l’ordre naturel dans lequel on est obligé d’exprimer ses pensées et de construire ses phrases répand dans cette langue une douceur et une facilité qui plaît à tous les peuples »17. Quatre ans, trois lettres et deux tomes plus tard, l’entrée « Langue française » inversait la balance : « quelque précieuse que soit la clarté, il n’est pas toujours nécessaire de la porter au dernier degré de la servitude, et je crois que c’est notre lot18. » Et l’auteur, Louis de Jaucourt, de faire apparaître, point par point, les tares du français, qui n’en ressortent que mieux si on les mesure à l’aune de la poésie. La preuve ultime en est donnée à la même page, dans l’article « Langue anglaise » du même Jaucourt, où la richesse, l’énergie et l’expressivité de la langue d’outre-Manche compensent largement son absence de pureté, de clarté et de correction.
9Il reviendrait à La Harpe, dans le livre inaugural de son Lycée vers 1790, de fournir à tout cela des formulations décisives dont — l’École aidant à nouveau — tout le xixe siècle se souviendrait, et dont on trouverait des variations sous les plumes les plus diverses : Félicité de Lamennais, par exemple, écrirait ainsi en 1840 que le français manque des ressources rythmiques qu’exige la poésie et est donc « la langue la moins favorable au vers » ; mais il se consolerait par un paradoxe déjà bien attesté : « ces causes réunies ont eu pour effet d’introduire, en quelque façon, la poésie dans la prose, circonstance à laquelle est dû le rang supérieur qu’occupent, dans les littératures de l’Europe, nos grands prosateurs, qui tous ont été poètes, et plus poètes que beaucoup de ceux qui se sont astreints à la gêne du vers »19. Le propre de la doxa, c’est qu’elle reste observable même quand tout a changé dans les discours qui la manifestent. On le voit bien, si l’on note qu’un siècle plus tard, Paul Valéry s’élèverait contre cette conclusion (« on a pu dire avec une certaine exactitude apparente, et une grande injustice dans le fond, que nous étions plus faits pour la prose que pour les vers20 »), tout en concédant la prémisse : « le français, bien parlé, ne chante presque pas. Notre discours est de registre peu étendu : notre parole est plane, aux consonnes très adoucies21. »
10Nous voici alors à la croisée des chemins : soit nous considérons que le maintien d’une même idée à travers les siècles atteste qu’elle a un fondement positif (ce qu’en l’occurrence, une réticence épistémologique, plus encore que l’orgueil national, nous pousse à récuser), soit nous décidons qu’un tel maintien ne s’explique que par la capacité de survie et d’adaptation des imaginaires langagiers, mais aussi par la complicité des instances de stabilisation et de transmission des savoirs, comme l’École. La question se pose de façon sans doute plus cruciale quand on observe sur une période longue la récurrence d’une variation particulière sur une idée générale. Par exemple, si l’on réduit la question de l’atonie du français à celle de savoir s’il est possible d’écrire, dans cette langue, de longues pièces versifiées sans perte de musicalité. En 1857, le critique musical Castil-Blaze se souvenait que Marmontel, Diderot, Grimm, La Beaumelle avaient considéré qu’il était difficile pour un poète français de relever au-delà de quatre vers le défi d’insuffler de la musique dans un poème, mais poussait la générosité jusqu’à se demander si l’on pouvait imaginer « huit vers que l’on puisse scander, huit vers réels dont les cadences brisées, outrageusement fracassées n’offensent pas l’œil et l’oreille du lecteur22 ? » Avant lui, La Harpe s’était contenté d’affirmer que « la difficulté de faire lire un long ouvrage en vers dans notre langue est telle, qu’il sera toujours très rare d’y réussir23 ». Bien après lui, Valéry dirait encore que « cette langue française est la seule, peut-être, où des poèmes entiers de grands poèmes (ou prétendus tels) soient d’un bout à l’autre non musicaux, sinon anti-musicaux24 ». On voit qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle variation sur la proposition d’Edgar Allan Poe selon laquelle un « long poème » est une contradiction dans les termes25 ; la question était bien d’abord proprement française : « la musique de notre langue est si cachée, si inconsistante, — elle doit être si positivement cherchée et créée contre la langue même, qu’elle n’y existe que par artifice26. » L’étrange, c’est qu’il ne s’agit pas ici de propos amers d’un homme qui a renoncé à la poésie depuis bien longtemps : ces remarques datent de 1917, l’année même où, revenant aux vers, Valéry donnait le plus long de ses poèmes, « La jeune Parque ».
11Longtemps, nous l’avons vu, le xixe siècle reprit et glosa, sans les renouveler, les arguments essentiellement prosodiques que les Lumières avaient fait valoir contre l’aptitude poétique du français. De fait, nous les retrouverons longtemps, et encore tout récemment dans la polémique qui opposa Henri Meschonnic à Yves Bonnefoy. Celui-ci s’était en effet imprudemment demandé ce que pouvait signifier le mot poésie pour une langue sans accent de mot (en des termes somme toute proches de Valéry) et avait constaté l’évidence : que traditionnellement le vers français repose sur le retour d’un même nombre de syllabes et non d’un même schéma accentuel, et sur le retour de la rime, si bien qu’il « faut attendre le bout du vers pour voir que c’est un vers27 ». Meschonnic avait répliqué qu’il y avait là une double erreur : une définition trop étroite de la notion de rythme, une réduction de la poésie au prototype versifié28. Le fondement prioritairement prosodique du débat sur le caractère apoétique du français ne s’éteignit donc jamais, mais se doubla d’un second type de considérations. Avant de nous y attarder, soulignons d’abord que celles-ci ne furent pas exactement celles que l’on pouvait d’abord attendre. L’association de plus en plus stricte et presque exclusive que le romantisme allait opérer entre le genre poétique et le projet lyrique laisse en effet croire qu’au début du xixe siècle le débat prît une couleur syntaxique : on aurait pu déclarer le français apoétique tout simplement parce que sa grammaire analytique — multipliant à l’excès les ligatures prépositionnelles et conjonctives, les renforts déterminatifs ou pronominaux, contraignant l’ordre des mots — fût considérée comme apoétique, parce que n’offrant aucune possibilité d’expression du sujet personnel. Or, ce type d’argument n’est guère attesté. Non que cette spécificité de l’idiome ne fût point déplorée (Voltaire s’en était déjà vivement ému, par exemple, et après lui La Harpe), mais on ne l’utilisa pas particulièrement pour prouver son apoéticité.
12Si le débat s’enrichit avec l’avancée du xixe du siècle, c’est dans une autre direction et surtout parce que la doxa française fut reprise et développée hors des frontières nationales. De l’anecdote d’André Gide que l’on rappelait plus haut, on pourrait croire que c’est d’Angleterre que nous revinrent les charges les plus virulentes contre le français. Il n’en fut rien, sans doute parce que les élites britanniques avaient secoué depuis longtemps le joug du français, alors que le reste de l’Europe utilisa longtemps celui-ci comme possible langue de culture. C’est là un paradoxe, car dès l’époque romantique et encore tard dans le xxe siècle, c’est généralement aux possibilités lyriques de l’anglais que la médiocrité de l’idiome national fut opposée, et cela par les écrivains français eux-mêmes. Pourtant, c’est d’Italie et d’Allemagne que fusèrent pour l’essentiel les attaques les plus virulentes contre le français poétique, et cela de façon assez systématique avec l’entrée dans le romantisme puis à l’occasion des guerres napoléoniennes.
13Au début des années 1820, il revint au plus grand poète de la modernité italienne, Giacomo Leopardi, de proclamer que le français était « la plus apoétique langue du monde29 ». Non qu’il fût l’inventeur de la formule ; par-delà les Alpes, elle était attestée depuis longtemps. Mais Leopardi ne s’encombrait plus de la question de la monotonie rythmique du français. Le paradigme poétique changeait alors dans toute l’Europe : le vers, en effet, n’était plus le seul ni peut-être le premier critère définitoire de la poésie. Si, pour Leopardi, « la langue française est par nature incapable de poésie », c’est d’abord parce qu’elle est incapable « d’indéfini, et que tout, y compris dans ses styles les plus sublimes, y est toujours défini dans les moindres détails »30. Sans doute a-t-il encore en tête le procès si longuement instruit de la phrase française, tout encombrée de mots grammaticaux précisant à l’excès la relation exacte que les termes entretiennent entre eux. Mais il ouvre une voie vers autre chose : la poésie ne serait bientôt plus définie par la musicalité mais par un mode spécifique de référenciation et de prédication : si la prose convoque le monde, la poésie l’évoque : elle le fait advenir de façon indirecte. Dans la perception du « poétique », l’analogie serait bientôt un critère aussi important que la disposition versifiée.
14Dès lors qu’au cours du xixe siècle, la France releva les yeux de l’Italie vers l’Allemagne, le changement de paradigme se confirma. On apprit que, déjà à la fin du xviiie siècle, le grand philosophe Herder avait repris avec virulence un constat qui ne chagrinait guère Diderot : « Pour le génie poétique, cette langue de la raison est une malédiction31. » Fichte dirait bientôt la même chose et Madame de Staël contribua à donner à tout cela un premier crédit dans notre langue. Mais les choses s’aggravèrent encore. À la fin du xviiie siècle, il semblait acquis qu’à défaut d’être poétique, la langue française pouvait être philosophique, son fonctionnement lexical et sa structure grammaticale apparaissant particulièrement adaptés à l’exposé de notions abstraites dans le cadre strict d’un déroulé syntaxique des causes, des effets et des concessions. Or, voici que Hegel autant que Kant incarnait désormais la philosophie, et que celle-ci n’avoir plus pour but unique de stabiliser et d’enchaîner linéairement des contenus notionnels. La philosophie se fit progressivement cousine de la poésie : elle eut en partage la vocation de rendre compte du monde dans sa complexité et dans son irréductibilité aux catégories de la pure raison, suivant une évolution lente dont on sait qu’elle aboutira à la célébration heideggerienne du primat de la langue allemande.
15L’idée parvint en France par divers passeurs. On n’en retiendra qu’un, fût-il suisse, Henri-Frédéric Amiel, tout simplement parce qu’à la parution posthume d’extraits de son journal, on fut heurté à Paris par la radicalité de ses jugements sur la langue française : « Loin d’être psychologique, philosophique, poétique, elle est mécanique et géométrique32. » Amiel avait été professeur à l’université de Genève ; bien après lui, mais peut-être sous son influence, un autre grand nom de la même institution voudra donner une assise scientifique à tout ceci, pour aboutir à une conclusion similaire (« Le français n’est guère fait pour le prolongement de la pensée dans le rêve. Il donne aux idées la limpidité du cristal ; il leur en impose aussi la rigidité33 »), et en passant comme Amiel par une comparaison avantageuse pour la langue germanique : « On pourrait dire que le mot français signifie plus qu’il ne suggère, et que le mot allemand suggère plus qu’il ne signifie34. » On le voit, il n’est plus question de vers ici, ni même de musique, mais il est toujours question de poésie, au moins implicitement. L’idée fera d’ailleurs son chemin et on la retrouvera souvent, notamment dans le texte d’Yves Bonnefoy que nous citions à l’ouverture, où se dit la difficulté d’écrire en français une poésie de la présence au monde : « Ce qui me semble évident de notre langue, c’est que ses mots connotent, pour la plupart, non des aspects empiriquement définis, mais des entités qui ont l’air d’exister en soi35. »
16Ce n’est assurément pas la part la plus glorieuse du travail de l’historien de la littérature et des imaginaires langagiers que de se faire celui des doxas. Au moins peut-il aussi les dédramatiser, on l’a dit — du moins pour la question qui nous occupe —, en rappelant que la proposition qui veut que le français ne soit pas une langue favorable à la poésie n’est qu’un aspect parmi d’autres d’un procès général du français inauguré dès le xviiie siècle et qui, par bien des aspects, concerne aussi la prose littéraire. Ou encore peut-il non plus diluer la question dans un problème plus vaste, mais en diminuer la pertinence, en rappelant que les critiques adressées aux aptitudes poétiques du français se sont souvent tournées en accusation non contre la langue comme système mais contre un de ses états historiques, celui qui sortit du grand effort d’unification du xviie siècle. Tout espoir resterait alors possible pour une langue que l’on rendrait à elle-même en la libérant de la rigidité imposée par l’« esprit classique »36. L’historien des imaginaires peut encore opposer aux formulations doxiques les plus citées (celle d’Alfred de Vigny, par exemple : « La poésie n’a en France qu’une langue imparfaite, circonscrite et prude37 »), des proclamations inverses, en faisant par exemple parler en faveur de la poésie dans notre langue tels mots non moins fameux de Stéphane Mallarmé : « Un parler, le français, retient une élégance à paraître en négligé et le passé témoigne de cette qualité, qui s’établit d’abord, comme don de race foncièrement exquis38. »
17Si, à retracer de tels chemins, l’historien des doxas ne trouve pas de gloire, peut-être en tirera-t-il au moins de l’instruction. Il notera tout d’abord que, pour perdurer, une doxa doit pouvoir se revendiquer de données stabilisées, ici les caractéristiques positives de la langue française. Il notera par ailleurs qu’elle doit résister aux changements de paradigmes : on l’a vu, le français n’a pas été jugé plus « poétique » dès lors que la poésie n’a plus été associée à l’exigence métrique et à un idéal de musicalité réputé peu compatible à ses propriétés sonores (ni même à une vocation prioritairement « lyrique » du projet poétique à laquelle résisterait l’absence de souplesse prêtée à son système syntaxique), mais qu’elle a été plus lâchement définie par une expressivité « évocatoire » que la pauvreté et l’abstraction de son lexique ne permettraient pas d’atteindre. Encore le raisonnement peut-il fonctionner dans les deux sens : qu’une proposition survive aux changements de paradigme peut prouver tout aussi bien sa pertinence que sa vacuité. Il convient alors sans doute d’expliquer la survie de l’idée d’une apoéticité foncière du français par un constat d’un tout autre ordre, qui ne s’encombre pas de raisons linguistiques mais revient sur l’histoire proprement littéraire de la France : ce n’est pas tant parce que le français serait apoétique que cette langue s’est particulièrement illustrée dans la prose (selon l’idée que dénonçait Valéry sans y renoncer), mais parce que la poésie n’est pas au centre du canon littéraire français. C’est parce qu’en France — à l’opposé des grandes nations voisines — on n’a pas considéré que la poésie était nécessairement la part la plus étroitement « littéraire » des productions discursives, que l’idée que le français fût apoétique put perdurer comme une question mal posée ou irrésolue, bref comme une question sans doute de peu d’importance.
Notes de bas de page
1 Yves Bonnefoy, « La poésie française et le principe d’identité » (1965), repris dans L’Improbable, nouvelle édition, Mercure de France, 1990, p. 241.
2 Je me permets de renvoyer ici à mon livre : Le Français, dernière des langues. Histoire d’un procès littéraire, Presses Universitaires de France, 2010. On y trouvera une contextualisation des exemples et citations que je reprends ici. Dans ce qui suit, je tirerai simplement un fil qui n’apparaît qu’en filigrane dans cet ouvrage.
3 Cité dans Émile Faguet, Histoire de la poésie française de la renaissance au romantisme, Boivin, 1934, t. X, p. 162.
4 André Chénier, notes pour un « Essai sur les causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres et des arts » (1780-1790), Œuvres complètes, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1958, p. 672.
5 Julien Green, L’Arc-en-ciel. Journal 1981-1984 (10 juin 1984), Seuil, 1988, p. 447.
6 Henri Meschonnic, Poétique du traduire, Lagrasse, Verdier, 1999, p. 81.
7 André Gide, « Préface » (1947), Anthologie de la poésie française, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1949, p. 8-11.
8 Ibid., p. 12.
9 Paul Valéry, « Coup d’œil sur les Lettres françaises » (1938), Œuvres, t. II, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1960, p. 1113.
10 Ibid., p. 1114.
11 Successivement : Voltaire, Essai sur la poésie épique (1727-1733), The Complete Works of Voltaire, Oxford, Voltaire Foundation, 1996, t. III-b, p. 495 ; Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet (16 décembre 1852), Correspondance, t. II, Gallimard, Bibl. de La Pléiade, 1980, p. 209 ; Charles Baudelaire, lettre à Narcisse Ancelle (18 février 1866), Correspondance, t. II, Gallimard, Bibl. de La Pléiade, 1973, p. 610. Capitales et italiques sont dans les textes cités.
12 Paul Valéry, « Coup d’œil sur les lettres françaises » (1938), op. cit., p. 1114.
13 Non que ce parti pris disparût jamais : on en trouvera, parmi d’autres, un bel exemple dans la « fable » historique proposée par Pierre Drieu La Rochelle dans un texte de 1943 sur ses propres débuts littéraires (repris dans Sur les écrivains, nouvelle édition, Gallimard, 1982, p. 41). Je remercie Michel Sandras d’avoir attiré mon attention sur ce texte.
14 Jean-Jacques Rousseau, Lettre sur la musique française (1753), Écrits sur la musique, la langue et le théâtre, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1995, p. 328.
15 Ibid., p. 298.
16 J.-J. Rousseau, « Avertissement » de la seconde édition de la Lettre sur la musique française, ibid., p. 1448.
17 Voltaire, article « Français », Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris, 1757, t. VII, p. 286-287.
18 Louis de Jaucourt, article « Langue française », Encyclopédie, Neuchâtel, 1765, t. IX, p. 266.
19 Félicité de Lamennais, « De l’art et du beau », Esquisse d’une philosophie, t. III, Pagnerre, 1840, p. 466-467.
20 Paul Valéry, « Coup d’œil sur les Lettres françaises » (1938), op. cit., p. 1114.
21 Ibidem.
22 Castil-Blaze, L’Art des vers lyriques (1857), 2e édition, Delahays, 1858, p. 101.
23 Jean-François de La Harpe, « De la langue française, comparée aux langues anciennes », Le Lycée, ou Cours de littérature ancienne et moderne (1798-1804), Pourrat Frères, 1839, t. I, p. 170-171.
24 Paul Valéry, Cahiers, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1974, t. II, p. 1087.
25 « I hold that a long poem does not exist. I maintain that the phrase, “a long poem”, is simply a flat contradiction in terms » (Edgar Allan Poe, « The Poetic Principle », 1850 ; Essays and Reviews, New York, The Library of America, 1984, p. 71). Baudelaire fit connaître cette idée en France dans ses « Nouvelles notes sur Edgar Poe » de 1857 (Œuvres complètes, t. II, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1976, p. 332).
26 Ibidem.
27 Yves Bonnefoy « Sur la “poésie en français” (entretien avec Béatrice Bonhomme) », Nu(e), n ° 11, mars 2000, p. 15.
28 H. Meschonnic, Célébration de la poésie, Lagrasse, Verdier, 2001, p. 69-70.
29 Giacomo Leopardi, Zibaldone (12 octobre 1821), traduction Bertrand Schefer, Allia, 2004, p. 874.
30 Ibidem.
31 Johann Gottfried Herder, Fragmente (1767), repris dans Schriften zur Literatur, t. I, Berlin et Weimar, Aufbau Verlag, 1985, p. 408.
32 Henri-Frédéric Amiel, Fragments d’un journal intime, Paris, Genève et Neuchâtel, Sandoz, Thuillier & Georg, 1884, t. II, p. 185.
33 Charles Bally, Linguistique générale et linguistique française (1932), 2e édition, Berne, Francke, 1944, p. 260.
34 Ibid.
35 Y. Bonnefoy, « La poésie française et le principe d’identité », art. cit., p. 255-256.
36 Voir, par exemple, Hippolyte Taine, « L’esprit classique. I », Les Origines de la France contemporaine, t. I (L’Ancien Régime, 1875), Robert Laffont, Bouquins, 1986, p. 139-152.
37 Alfred de Vigny, « De la poésie en France » (note de 1844), Le More de Venise, suivi de Journal d’un poète, Nelson, 1915, p. 361.
38 Stéphane Mallarmé, « Le Mystère dans les lettres » (1896), Œuvres complètes, t. II, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 2003, p. 235.
Auteur
-
Gilles Philippe
Université Paris III Sorbonne Nouvelle
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
