Avant-dire à l’ébat des langues

Éric Benoit

p. 5-7


Texte intégral

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1Le présent volume est le résultat d’un travail organisé conjointement par les enseignants-chercheurs de l’équipe TELEM appartenant à l’Université Bordeaux 3 et à l’IUFM d’Aquitaine. Le sujet choisi pour ce travail de recherche s’inscrit ainsi dans le double souci de la littérature et de l’enseignement : « Sens de la langue et sens du langage. Poésie, grammaire, traduction »1. Il s’agira ici de s’interroger sur les rapports problématiques entre l’enseignement du français d’une part et d’autre part la littérature et/ou la poésie. Les contributions de ce livre aborderont ces questions par différents biais : la poésie, l’institution scolaire, la grammaire, la linguistique, la théorie littéraire, la traduction d’une langue à l’autre (et de ce dernier point de vue on comprend immédiatement que, si le « sens du langage » peut être entendu dans le singulier du langage, le « sens de la langue » devra être entendu aussi dans le pluriel des langues).

2Pour ma part, j’aurais tendance à aborder ces questions d’abord par le biais des écrivains et des poètes, dont le sens de la langue me semble pris dans une tension entre d’une part le legs institutionnel, scolaire (pensons à la reconnaissance de Péguy par rapport à l’institution scolaire) et d’autre part une réappropriation personnelle, éventuellement antiinstitutionnelle, pouvant s’accompagner de torsions faites à la langue (pensons de nouveau à Péguy n’hésitant jamais à s’élever contre les institutions si elles se figent, et imprimant à la langue la marque d’un style qui communique à la syntaxe l’énergie très physique d’une voix propre).

3Une version dure de cette tension serait celle dite par Roland Barthes (Leçon), qui montre l’écrivain pris entre la langue désignée comme « fasciste » et la littérature désignée comme « révolution permanente du langage ». Déjà lorsque « la langue était l’État d’avant quatre-vingt-neuf », comme le proclamait Hugo, il fallut bien porter la révolution dans le langage. Plus tard, Henri Michaux voudra « retirer son être du piège de la langue des autres/faite pour gagner contre vous, comme une roulette bien réglée », pour « retrouver le don des langues/la sienne au moins, que, sinon soi, qui la parlera ? », – où se lit, justement, un bel exemple de syntaxe transgressive ou déstandardisée, le jaillissement d’une langue personnelle.

4Une autre façon de dire cette tension serait la phrase de Marcel Proust citée dans le texte programmatique du présent travail collectif : « La meilleure façon de défendre la langue, c’est de l’attaquer ». Ou bien encore l’attitude particulière de Mallarmé, qui tout à la fois disait « Je suis profondément et résolument un syntaxier » et tordait la syntaxe pour faire une langue singulière au point que Jacques Scherer a pu donner à l’un de ses livres le titre Grammaire de Mallarmé. Dans sa réponse au jeune Proust qui l’avait accusé d’obscurité, Mallarmé répondait en 1896 (Le Mystère dans les Lettres) :

Quel pivot, j’entends, dans ces contrastes, à l’intelligibilité ? il faut une garantie –
La Syntaxe –
[…] Un parler, le français, retient une élégance à paraître en négligé et le passé témoigne de cette qualité […] mais notre littérature dépasse le « genre », correspondance ou mémoires. Les abrupts, hauts jeux d’aile, se mireront, aussi : qui les mène, perçoit une extraordinaire appropriation de la structure, limpide, aux primitives foudres de la logique. Un balbutiement, que semble la phrase, ici refoulé dans l’emploi d’incidentes multiples, se compose et s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancement prévu d’inversions.
S’il plaît à un, que surprend l’envergure, d’incriminer… ce sera la Langue, dont voici l’ébat.

5Cet « ébat » de la langue m’indique qu’il faudrait penser non seulement un « sens de la langue », mais aussi un amour de la langue, une jouissance de la langue, qui nous conduirait sans doute du côté de « lalangue », « la lalangue », selon la graphie de Lacan, – et aussi un travail de la langue au sens presque d’une torture faite à la langue pour en tirer des effets esthétiques inédits. Le poète travaille sa langue poétique pour « rémunérer le défaut des langues », « les langues imparfaites en cela que plusieurs » (Crise de vers).

6Contre la langue et contre les langues, Rimbaud au temps de la Commune voulait « trouver une langue », une langue qui fût à la fois « langage universel » (« le temps d’un langage universel viendra ») et langue absolument une, singulière, individuelle : ce qui serait une autre version de la même tension entre l’universel et le singulier.

7Animé d’un sens profond de la langue et de sa langue, aimant la langue et sa langue, jouissant de la langue et de sa langue, travaillant la langue et sa langue (fût-ce à la façon des « horribles travailleurs » dont Rimbaud prophétisait l’avènement), le poète enrichit la langue en réalisant et en actualisant des virtualités jusqu’alors restées latentes en la langue. C’est ce que dit Mallarmé à propos du poète anglais Tennyson récemment disparu en 1892 : « Faute de Tennyson, une musique qui lui est propre manquerait à l’Anglais », et, ainsi, « Avoir doté la voix d’intonations point ouïes jusqu’à soi […] et fait rendre à l’instrument national tels accords neufs reconnus innés, constitue le poëte ». Dans sa modulation personnelle de la langue, le poète « avec son jeu et son ouïe individuels se peut composer un instrument, […] en user à part et le dédier aussi à la Langue ».

8La diversité des langues est une chance et une richesse de l’humanité. Mallarmé le savait aussi, qui avait projeté de faire une thèse sur la Science du Langage, et qui était enseignant, professeur de langue (de langue vivante, l’anglais), et qui était aussi traducteur de Poe en français, comme Baudelaire avant lui : parce que les grands poètes sont parfois aussi de grands traducteurs (Jaccottet, Bonnefoy…), travaillant leur propre langue pour tenter, dans la différence, de produire le « frisson nouveau » du poème en sa langue originale.

9Pour terminer cet « avant-dire », je ne peux pas ne pas regarder l’image qui a été choisie pour illustrer la couverture de ce livre. Je la regarde (elle me regarde) : gargouille peut-être, ange ou démon je ne sais… Cet être s’extrait péniblement de la matière où son corps est pris. Sa voix reste bloquée, comme celle du Cri d’Edvard Munch. Angoisse : il se serre la gorge. J’entends terriblement le silence de cette voix bloquée : parole empêchée d’un corps paralysé. Surtout, de langue, il n’en a pas (l’illustration joue sur les sens de « la langue », et ainsi elle est parlante) : la langue est absente, et un trou à la place (à l’opposé d’autres gargouilles tirant la langue).

10Que voulait-il nous dire, cet être mystérieux, par son absence même de langue ?

Notes de bas de page

1 Titre du colloque organisé par Chantal Lapeyre, Isabelle Poulin et Jérôme Roger, qui s’est tenu les 17 et 18 novembre 2010 à l’IUFM d’Aquitaine et à l’Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3. Que soient remerciées ici Claudia Boursier de l’IUFM d’Aquitaine et Fabienne Perilhou de l’Université Bordeaux 3.


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