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    Plan détaillé Texte intégral Un ancien débat : génétique et poétique De Louis Hay à Jean-Louis Jeannelle : un parcours théorique Croisement et renouveau disciplinaire Notes de bas de page Auteur

    Génétique textuelle

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    La critique génétique dans la collection « Poétique ». Une théorisation en acte

    Fanny Lorent

    p. 43-57

    Texte intégral Un ancien débat : génétique et poétique De Louis Hay à Jean-Louis Jeannelle : un parcours théorique Méditation Oscillations : le laboratoire et l’atelier Une poétique élargie Croisement et renouveau disciplinaire Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    Un ancien débat : génétique et poétique

    1À première vue, critique génétique et poétique ont bien des raisons de s’opposer. Une vision caricaturale, à la vivacité étonnante, réduit en effet la première à un avatar moderne de la philologie d’inspiration lansonienne, tandis qu’elle fait de la seconde une simple machine de guerre contre l’histoire littéraire traditionnelle, dont la critique des sources est l’un des premiers instruments. Or, très tôt, les généticiens, sans doute conscients du soupçon qui régnait sur leurs travaux, ont tenté de réconcilier leur approche avec celle des poéticiens. En 1972, déjà, Jean Bellemin-Noël, à qui l’on doit la notion « d’avant-texte », propose l’expression de « poétique des brouillons1 ». Quelques années plus tard, en 1976, Laurent Jenny, dans le n° 27 de la revue Poétique, appelle pour sa part à considérer l’intertextualité, une des grandes problématiques de la poétique, d’un point de vue génétique : tout à fait compatible avec une approche formaliste, cette perspective ne doit pas être confondue, dit-il, avec ce qu’il nomme « la critique traditionnelle des sources2 ». En 1977, Raymonde Debray-Genette, dans un texte intitulé « Génétique et poétique », défend l’idée d’une « poétique de l’écriture », propre à la génétique, s’élaborant alors en complémentarité avec une « poétique du texte3 », qui serait celle de la poétique dite classique – c’est-à-dire la poétique telle qu’elle a été pensée par Gérard Genette et TzvetanTodorov, fondateurs, avec Hélène Cixous, de la revue Poétique et de la collection du même nom, qui nous occuperont toutes deux dans la suite de cet article. Pour s’en tenir à un dernier exemple, l’on peut relever la tentative plus récente de Jean-Louis Lebrave, en 2009, dans « Manuscrits de travail et linguistique de la production écrite », de fonder une « poétique des transitions entre états4 ».

    2D’autres universitaires, à l’inverse, n’ont eu de cesse de renvoyer la critique génétique à la philologie, accusant les généticiens de se targuer d’innover là où ils ne feraient que reprendre une méthode déjà bien ancienne. Jean-Louis Lebrave, dès 1992, faisait d’ailleurs le point sur toutes ces critiques dans un article dont le titre – « La critique génétique : une discipline nouvelle ou un avatar moderne de la philologie ? » – témoigne des difficultés persistantes de la génétique à légitimer son existence en tant que pratique nouvelle et « émancipée », et ce malgré les longs efforts des critiques précités. Jean-Louis Lebrave revenait ainsi sur les amalgames conduisant, selon lui, à faire de la génétique un ersatz tardif de l’ancienne critique des sources. Il en va ainsi de Falconer, aux yeux duquel l’intérêt pour la genèse littéraire est « une critique en apparence neuve, en réalité fort ancienne » ou encore de Molino ironisant sur les « les chantres de la structure » qui entonnent « l’air de l’histoire5 ». Sans revenir en détail sur ces reproches, l’exercice ayant déjà été réalisé de nombreuses fois, retenons donc que, plus de quarante ans après les premiers travaux qui la fondent, la génétique est toujours tiraillée entre tradition et modernité. Autrement dit, elle doit ainsi, sans cesse, à la fois se défaire des suspicions positivistes qui pèsent sur elle et justifier son appartenance possible à la (une ?) poétique.

    3Dans l’espoir de réinterroger cette problématique à nouveaux frais, il s’agira ici d’envisager les rapports existants entre la critique génétique et la collection « Poétique ». Cette collection a en effet accueilli certains ouvrages phares de la génétique, alors même que les fondements épistémologiques de cette discipline peuvent, a priori, entrer en contradiction avec sa ligne éditoriale initiale. Cet article sera ainsi l’occasion de questionner cette dissonance et d’aborder les enjeux d’une rencontre disciplinaire, telle qu’elle peut être médiatisée par un dispositif éditorial précis.

    4Mais d’abord il faut sans doute rappeler ici en quelques mots les orientations générales de la collection « Poétique ». Fondée en 1970, en même temps que la revue Poétique6, elle promeut la réflexion théorique sur la littérature, qu’elle soit générale ou élaborée à partir d’un texte particulier et favorise le dialogue entre différentes perspectives conceptuelles – essentiellement celles qui composent la Nouvelle Critique, exception faite de la critique d’inspiration marxiste –, tant que celles-ci s’éloignent du paradigme lansonien, qui dominait, jusqu’à l’institutionnalisation du structuralisme, la critique littéraire en France. D’emblée, il importe de souligner que la revue Poétique est plus ouverte à la perspective critique que la collection, dont la position est, du moins initialement, plus « strictement » poétique. « Poétique » n’admet ainsi, au départ, que des études à haut niveau de généralité, transcendant la singularité d’un texte ou d’une œuvre pour s’intéresser aux formes de la littérature. Les objets privilégiés de la collection sont, à l’origine, les genres7, les procédés narratifs8, les relations intertextuelles9, etc10. De prime abord, la génétique est donc exclue naturellement, comme le dit bien Raymonde Debray-Genette en 197711, de la perspective poétique : la poétique, étude du général et du théorique, avait en effet peu de chances de rencontrer la génétique, étude du spécifique et de l’empirique. Pourtant la revue, puis la collection, s’ouvrent toutes deux à cette nouvelle approche, et plus rapidement que l’on pourrait le penser. La collection « Poétique » n’a, en effet, pas attendu 2011 et Logiques du brouillon de Daniel Ferrer pour s’intéresser à la génétique12. Nous voudrions, dans cet article, faire un tour d’horizon de cette rencontre entre ces deux perspectives qui, a priori, se rejettent mutuellement et considérer de la sorte les mécanismes généraux agissant lors du rapprochement entre deux domaines du savoir. Notre but n’est ainsi pas de montrer en quoi la poétique et la génétique sont conciliables ou non, ou de déterminer ce qui les oppose ou les rapproche, ou encore d’établir les conditions de leur collaboration, mais, plus modestement, de poser quelques jalons pour une histoire de la rencontre entre ces deux domaines du savoir, la négociation entre deux disciplines aux contours mouvants, à travers le prisme réduit de la collection « Poétique » – et du métadiscours que les auteurs élaborent dans celle-ci, que l’on trouve préférentiellement dans le paratexte des œuvres (quatrième de couverture, préface, postface, etc.).

    De Louis Hay à Jean-Louis Jeannelle : un parcours théorique

    5Avant de nous attarder sur la collection en elle-même, soulignons que la revue, en juin 1985, publie un article important de l’un des pères fondateurs de la génétique, Louis Hay13. Dans ce texte, intitulé « Le texte n’existe pas. Réflexions sur la critique génétique », Hay fait l’historique de la notion de texte et invite à passer d’une critique textuelle, c’est-à-dire d’un produit, à une critique du processus. Discutant la notion d’« avant-texte », proposée par Jean Bellemin-Noël, et son corollaire, le texte, Hay préfère alors parler de la relation de l’écriture à l’écrit. Il conclut ces quelques lignes qui n’ont rien perdu de leur pertinence :

    L’écriture ne vient pas se consumer dans l’écrit. Peut-être faut-il penser le texte comme un possible nécessaire, comme une des réalisations d’un processus qui demeure toujours virtuellement présent à l’arrière-plan et constitue comme une troisième dimension de l’écrit14.

    6Et il annonce alors : « L’ébranlement produit par la critique génétique n’a donc pas fini de produire ses effets. Ce sera, à coup sûr, un enjeu pour la recherche en cours ces prochaines années15 ». Louis Hay ne s’était en effet pas trompé et l’on voit paraître, trois ans plus tard, en 1988, la première publication à ambition génétique de la collection « Poétique », Métamorphoses du récit. Autour de Flaubert de Raymonde Debray-Genette – alors que Genette lui-même, dès 1982, dans Palimpsestes. La littérature au second degré, avait déjà consacré quelques pages à la question des brouillons et des avant-textes16. Néanmoins, en dépit de cette première ouverture, il faudra encore attendre une dizaine d’années pour que la collection accueille durablement des travaux à l’approche génétique, investissement dont Les Brouillons de soi de Philippe Lejeune17 marque le seuil.

    Méditation

    7Philippe Lejeune, dans cet ouvrage, fait le point sur ses recherches génétiques menées, depuis plusieurs années, sur les brouillons d’œuvres autobiographiques, sans chercher pour autant à justifier scientifiquement la génétique. Dans l’avant-propos, très ancré, comme c’est le cas pour une majorité des études génétiques, dans l’expérience personnelle de son auteur, on peut ainsi lire que « les études génétiques sont moins une science qu’une méditation et un apprentissage […]18 ». Lejeune insiste donc sur le caractère empirique, expérimental, d’une pratique et non d’une science ou même d’une discipline, et il répugne même à employer la formule de « critique génétique », à laquelle il préfère celles d’« études génétiques », « pratique génétique » et « approche génétique ». Loin de vouloir doter la génétique d’un corps de doctrines établi et d’une méthodologie propre, il présente ainsi, sous forme de récits, différents « chantiers », selon le terme consacré en critique génétique, au sens archéologique du terme : « Les fouilles sont avancées mais le terrain est difficile. Il faut prendre des bottes, de la patience, et suivre le guide19 » ne manque-t-il pas d’écrire, déployant de la sorte une rhétorique de la praxis. Notons qu’un autre topos des récits génétiques de Lejeune tient dans le caractère laborieux de telles recherches : l’analyse génétique est décrite comme souvent fastidieuse, mobilisant une énergie considérable pour des résultats parfois très minces et très difficilement communicables au public.

    8La génétique est désignée comme un nouveau champ d’investigation, un « terrain », dit Lejeune à plusieurs reprises, c’est-à-dire plus un lieu qu’une méthode, un espace « pour traiter des questions théoriques épineuses que posent, aux théoriciens de l’autobiographie, les rapports du moi et du langage, de l’art et de la vérité20 ». Ainsi, les recherches génétiques sont orientées, dirigées, par des questions d’ordre poétique : « Y a-t-il des spécificités génériques dans le travail de la création littéraire ? L’avant-texte d’une autobiographie est-il strictement comparable à celui d’une fiction21 ? », s’interroge Lejeune. Pour affirmer plus loin :

    Les deux enjeux principaux des études génétiques sur l’autobiographie sont donc les spécificités génériques (en quoi l’écriture d’une autobiographie diffère-t-elle des autres formes d’écriture ?), et les innovations génériques (pourquoi et comment un écrivain est-il amené à innover ?22)

    9Les études génétiques sont donc subordonnées ici à des problématiques formelles (génériques, en l’occurrence) qui sont celles de la poétique, et le but de Lejeune est moins d’attribuer à la génétique des soubassements théoriques distincts que d’approfondir, en soumettant à l’analyse de nouveaux documents, la connaissance de son sujet de prédilection, l’autobiographie. Pour le dire autrement : Lejeune ne se montre pas soucieux de négocier l’existence autonome d’une science ou même d’une critique génétique, et inscrit pleinement ses recherches dans la continuité directe de ses anciens travaux poétiques, qu’il poursuit en élargissant simplement son corpus aux documents de genèse.

    Oscillations : le laboratoire et l’atelier

    10En ce sens, la démarche de Daniel Ferrer, dans Logiques du brouillon. Modèles pour une critique génétique, est très différente de celle de Lejeune. Publié en 2011 dans la collection « Poétique », Logiques du brouillon se présente comme un ouvrage à portée théorique, non limité par un corpus spécifique – ce corpus est même remarquable par sa diversité –, dont l’enjeu est de répondre à des questions générales : « Pourquoi se préoccuper des brouillons, de tous ces manuscrits de travail illisibles qu’ont laissés derrière eux les écrivains ? » lit-on sur la quatrième de couverture. Si Daniel Ferrer, tout comme Lejeune, maintient très fortement sa tentative dans son expérience personnelle, et amorce lui aussi son ouvrage par le récit de la genèse de son propre intérêt pour la génétique, l’on remarque rapidement une très nette affirmation théorique. Alors même qu’en 1998, il déclarait que « non, la génétique ne peut avoir pour objet principal la production de lois de portée générale, car elle est vouée au singulier23 », Daniel Ferrer rassemble ici « une série de modèles (simples analogies ou schématisations plus élaborées) qui essayent de rendre compte des enjeux de la genèse et des logiques qui lui sont propres24 ». Ces logiques, précise-t-il plus loin, « sont celles qui sont à l’œuvre dans les processus de création, mais aussi, inséparablement, celles qui gouvernent l’activité du généticien reconstituant ces processus25 ». Cette interrogation d’ordre méthodologique rejoint alors parfaitement les objectifs d’une collection qui désire publier des travaux « portant plus sur les genres que sur les auteurs et sur les œuvres, portant sur les méthodes formelles plus que sur les analyses positivistes, faisant l’inventaire des méthodes au moins autant que des objets26 », comme on peut le lire dans les archives de « Poétique ».

    11Mais Daniel Ferrer partage avec Lejeune une sorte de prudence, pour ne pas dire de méfiance, à l’égard de la génétique, et de sa constitution en tant que discipline autonome : « L’idée d’une génétique littéraire, voire d’une critique génétique fondée sur l’étude des brouillons, laisse souvent perplexe. On se demande si une telle bizarrerie peut revendiquer sérieusement le statut d’une véritable discipline27 », écrit-il dans son avant-propos. On trouve ainsi dans l’ouvrage toute une série de qualificatifs à portée dévalorisante, qui semblent faire office de paratonnerre aux éventuelles critiques : la critique génétique, nous dit Daniel Ferrer, peut être vue comme « absurde », « simpliste », « puérile », etc. Ses propres modèles sont, par ailleurs, décrits comme autant « d’approximations successives » qui risquent bien de « donner le tournis28 » aux lecteurs. À ces mécanismes de légitimation paradoxaux sur le mode de l’autodépréciation s’ajoute un flottement terminologique. Si Daniel Ferrer hésite moins que Lejeune à employer le terme de « critique génétique » – bien que l’on observe une certaine réserve dans des formulations du type « l’idée d’une génétique littéraire, voire d’une critique génétique » (quatrième de couverture) –, l’on trouve aussi une panoplie de termes plus retenus, qui peuvent apparaître contradictoires : ainsi à côté du très neutre « approche génétique », voisinent des formules telles que « expérience génétique » et « science de l’invention en écriture » – appellations témoignant alors sans doute, d’une part, de l’oscillation, entre récit d’expériences personnelles et théorisation stricte, dans laquelle se situe l’entreprise de Daniel Ferrer et, de l’autre, de la fragilité épistémologique de la génétique, qui perdure des années après les travaux fondateurs.

    12Si, selon la confession de Daniel Ferrer lui-même, Logiques du brouillon n’aboutit en effet pas à une théorie unifiée, elle marque tout de même une avancée très importante dans la légitimation de la génétique, qui délimite ses propres frontières, rejette ce dont elle ne relève pas (la philologie) et identifie clairement les résistances auxquelles elle est confrontée (la pensée textuelle, celle qui ignore le caractère procédural des documents de genèse et s’obstine à les considérer comme des textes). Ainsi, il est vrai que l’ouvrage de Daniel Ferrer ne revêt pas le caractère de dureté théorique propre à beaucoup d’autres ouvrages de la collection « Poétique », mais il a le mérite de présenter la génétique comme une discipline qui se soumet constamment à son propre examen et cela le dote sans doute d’une justification amplement suffisante pour figurer dans la collection de Genette29.

    13Deux ans plus tard, Lejeune publie dans « Poétique » Autogenèses, second tome des Brouillons de soi, et poursuit de la sorte ses études consacrées à la genèse des autobiographies. Mais, à la différence du premier volume, point ici une volonté nouvelle de théorisation. Autogenèses entend répondre à des interrogations à haut degré de généralité du type « qu’est-ce que la génétique30 ? » ou « la génétique ainsi conçue est-elle une “science”31 ? », et espère circonscrire les pourtours épistémologiques de ce domaine en voie de construction disciplinaire. Désormais, la génétique ne semble plus être considérée comme un nouvel espace d’exploration pour les problématiques poéticiennes, et Lejeune tend même à inverser le rapport postulé dans les Brouillons de soi :

    [La génétique] n’est pas une « méthode critique » particulière, comme les diverses méthodes ou approches psychologiques, sociologiques, poéticiennes ou autres. Ces méthodes-là, d’ailleurs, elle peut elle-même à l’occasion les mettre à contribution, parmi d’autres instruments de description ou d’interprétation32.

    14La poétique apparaît ainsi non plus comme le cadre disciplinaire orientant l’étude de la production des textes, mais comme un réservoir d’outils que le généticien peut mobiliser, aux côtés d’autres, au cours de sa recherche.

    15Lejeune prolonge sa réflexion quant au statut scientifique de la génétique – qu’il finit par rapprocher d’une « science historique » – tout en précisant sans cesse que cette science « n’a ni credo ni doctrine ». Comme pour Daniel Ferrer, il s’agit plutôt pour lui de se défaire d’une ascendance problématique affiliant la génétique à la philologie, tout en établissant une méthodologie propre à la génétique : « elle aura ses exigences et ses méthodes », « son rêve serait d’établir des lois générales33 », écrit-il. Mais, comme en témoignent le futur et le conditionnel, cette entreprise n’en est qu’à ses débuts, et Lejeune se borne à esquisser des perspectives dont il semble encore douter de l’aboutissement. Ainsi, l’on trouve, suivant immédiatement ces vœux de théorisation, la réaffirmation de la génétique en tant que praxis :

    Il s’agit pour nous d’entrer dans l’atelier du créateur. Pour en dégager des lois ? Ce serait bien ambitieux – disons : pour y prendre des leçons. Faire une étude génétique, c’est un peu faire un stage chez un artisan. On devrait en revenir sinon plus savant, du moins plus créatif…34

    16En résumé, si l’ouvrage de Lejeune reste très orienté par un corpus, qui est celui des brouillons d’autobiographie, son projet rejoint celui de Daniel Ferrer – les divers chantiers explorés par Lejeune sont bel et bien émaillés de réflexions à portée théorique – dont il partage aussi les hésitations : on ne cesse de voir Lejeune insister sur la double nature des études génétiques, « laboratoire et atelier », « savoir et savoir-faire », « traités théoriques et vade-mecum », etc.

    17Il semble ainsi que Logiques du brouillon et Autogenèses participent du même mouvement de théorisation et de stabilisation méthodologique de la génétique. Néanmoins, Daniel Ferrer et Philippe Lejeune partagent la même ambiguïté face à leur objet, et sans doute, le même attachement à la génétique en tant qu’activité. Les auteurs se retrouvent dans une certaine discrétion théorique : réservés, ils continuent de s’exprimer tous deux sur un mode mineur, bien loin du ton audacieux, et parfois vindicatif, des premiers ouvrages de la collection « Poétique ». Génétique et poétique sont présentées comme cohabitant en paix, s’épaulant sans cesse mutuellement, que la génétique apparaisse comme lieu d’investigation pour les questions formelles ou que la poétique soit vue comme un outil au service de l’exploration des documents de genèse.

    Une poétique élargie

    18Le véritable choc en retour sur la poétique de cette poussée génétique, semble advenir, ou du moins s’exprimer comme tel pour la première fois, avec Jean-Louis Jeannelle, dernier auteur abordé dans cet article. En 2015, celui-ci étend l’approche génétique au domaine non strictement littéraire et publie, dans la collection « Poétique », Films sans images. Une histoire des scénarios non réalisés de La Condition humaine. Cette entreprise se situe à « la croisée de littérature et du cinéma, de la poétique et de la génétique », et « explore un processus de création continuée, dont l’examen soulève d’importantes questions théoriques sur le statut opéral des scénarios non réalisés » (quatrième de couverture). Cet ouvrage fait l’histoire de sept tentatives filmiques inabouties au gré desquelles Jeannelle distille des réflexions théoriques qui dépassent le corpus envisagé : « Une littérature pour l’écran ? », « Un scénario est-il une œuvre ? », « Extensions opérales : hypertextes, transfictions et adaptations », etc. Et il nous intéresse particulièrement ici dans la mesure où l’on voit son auteur très soucieux d’ancrer son projet génético-sociologique dans la poétique :

    L’enjeu d’une telle recherche relève de la poétique – une poétique élargie, ne visant plus à court-circuiter l’histoire littéraire dont elle déterminerait, a priori, le champ des possibles, mais renouvelée au contraire par son inscription dans l’histoire d’œuvres précises, envisagées à la fois dans une perspective sociologique comme production à laquelle collaborent de multiples agents et dans une perspective génétique comme processus de création dont chaque étape importe autant que le résultat final35.

    19Cette déclaration liminaire de Jean-Louis Jeannelle, inscrivant fortement la génétique dans le cadre d’une poétique remaniée, nous apparaît comme la fin – toute provisoire, on peut l’imaginer – d’un processus de rapprochement entre deux domaines du savoir, où l’un ne finit pas par absorber l’autre, mais où chacun des deux voit, par ce contact, ses fondements initiaux réinterrogés. Il faut noter ici qu’une telle réunification disciplinaire se situe dans un mouvement général, qui a vu, peu à peu, la poétique se diriger vers des approches plus empiriques, et s’intéresser à des objets à la frontière de la littérature, ou en dehors de celle-ci.

    20Après dix ans de publication, la collection adoucit déjà ses positions et s’ouvre une approche davantage chevillée aux œuvres, avec notamment des ouvrages tels que Baudelaire et Freud de Bersani (1981), Borges ou la Réécriture de Lafon (1990), Nabokov ou La tyrannie de l’auteur de Couturier (1993), etc. Dans la revue également, on remarque, à partir du début des années 1980, l’apparition de numéros consacrés à un écrivain en particulier : Flaubert (n° 43, 1980), Borges (n° 55, 1983), Rabelais (n° 103, 1995), Stendhal et Leiris (n° 104, 1995), Flaubert et Proust (n° 114, 1998), etc. Et, à partir du milieu des années 1990, l’on voit poindre de nouvelles thématiques telles que « Le texte et l’image » (n° 112, 1997), « Littérature et peinture » (n° 121, 2000), « Cinéma et littérature » (n° 138, 2004), etc.

    21Ainsi la ligne théorique de la collection « Poétique » apparaît peu à peu comme bien plus large que la discipline poétique héritée d’Aristote et revisitée par les formalistes, qui lui avaient pourtant offert les bases de son programme de départ. Se constituant en un espace d’accueil et de croisement des savoirs, « Poétique » a permis à la génétique de dépasser sa dimension monographique et de considérer sa portée théorique, d’interroger ses possibilités de généralisation, de se confronter à la possibilité d’une science de la création littéraire, bref, de se constituer, selon l’opposition de Louis Hay, en une génétique générale face à une génétique restreinte. En retour, la génétique a contribué à un renouvellement de la poétique, qui, loin d’apparaître comme une discipline anachronique ou figée dans un structuralisme dépassé, prend en compte les changements propres aux études littéraires et ne cesse d’ouvrir des portes vers de nouveaux domaines de recherche. L’accueil qu’a réservé la collection « Poétique » à la génétique témoigne ainsi des capacités de renouvellement de la théorie littéraire des années 1970, qui ne se constitue certes plus en contre-discours, mais qui n’a rien perdu de sa volonté de suivre la recherche en marche, la recherche vive – vive en tant qu’elle ne cesse de se questionner elle-même.

    Croisement et renouveau disciplinaire

    22Tout au long de ce parcours moins accidenté qu’hésitant, et moins hésitant encore que prudent, l’on a pu souligner divers paliers d’une théorisation en acte, dont nous avons tenté d’établir la progression, en soulignant tant les persistances que les avancées. Entre frilosité et audace, un chemin s’est tout de même dessiné : partant d’une génétique considérée avant tout comme un lieu d’enquête pour nourrir un questionnement poétique, se dirigeant ensuite vers une autonomisation mesurée d’une science des sources dotée d’une méthode propre, pour aboutir à un métissage disciplinaire dans lequel chacune des deux approches scientifiques se voit rénovée au contact de l’autre. Cette dynamique nous semble alors potentiellement exemplaire des différentes étapes se succédant lors de la rencontre et du rapprochement entre deux disciplines, dont l’une est en voie de durcissement théorique, et l’autre en phase de réorientation, tant au point de vue de ses méthodes que de ses objets. La génétique a profité du cadre qu’offrait la collection « Poétique36 », relais éditorial et institutionnel d’un corps de doctrines stabilisé, pour fortifier ses bases conceptuelles, encouragée à la fois pour le souci d’abstraction animant les poéticiens, et par la légitimé acquise grâce à l’intégration d’une collection prestigieuse, tandis que la poétique, discipline constituée, s’est vue interrogée, actualisée, par la confrontation avec des approches historiquement plus expérimentales, et rejoignant alors une aspiration plus large à se dégager des modèles généraux pour s’ancrer davantage dans le singulier.

    23Grâce à ce mutualisme disciplinaire, œuvrant conjointement à la consolidation de la critique génétique et à la plasticité de la poétique, l’on peut donc voir émerger un espace de l’entre-deux, une zone intermédiaire, où les oppositions épistémologiques s’amoindrissent, permettant ainsi le renouvellement des différents champs du savoir.

    Notes de bas de page

    1Jean Bellemin-Noël, « En guise de conclusion : vers une poétique des brouillons ? », Le Texte et l’avant-texte, Paris, Larousse, 1972, p. 131-133.

    2Laurent Jenny, « La stratégie de la forme », Poétique, n° 27, 1976.

    3Raymonde Debray-Genette, « Génétique et poétique : esquisse de méthode », Littérature, n° 28, 1977, p. 20.

    4Jean-Louis Lebrave, « Manuscrits de travail et linguistique de la production écrite », Irène Fenoglio, Jean-Michel Adam (dir.), Modèles linguistiques, Tome XXX, année 2009, vol. 59, p. 13-21.

    5Jean-Louis Lebrave, « La critique génétique : une discipline nouvelle ou un avatar moderne de la philologie ? », Genesis, n° 1, 1992, p. 33-72, https://www.persee.fr/doc/item_1167-5101_1992_num_1_1_870.

    6Pour plus d’informations, voir notamment le numéro « L’aventure poétique », LhT Fabula, n° 10, décembre 2012, http://www.fabula.org/lht/10/, [consulté le 06 février 2017], ainsi que Fanny Lorent, « La revue Poétique », La Revue des revues, n° 56, 2016, p. 10-33.

    7Il s’agit du premier chantier poétique auquel la collection s’attaque, dès son premier volume : Introduction à la littérature fantastique de Todorov, en 1970. Il sera suivi d’autres ouvrages relevant, d’une façon ou d’une autre, de ce que l’on peut nommer une poétique des genres : Formes simples de Jolles (1972), Questions de poétique de Jakobson (1973), Le Pacte autobiographique de Lejeune (1973), Logique des genres littéraires de Hamburger (1986), Qu’est-ce qu’un genre littéraire ? de Schaeffer (1989), Introduction à la paralittérature de Couégnas (1992), etc.

    8Outre le célèbre ouvrage de Genette, Figures III, paru en 1972, on peut citer ici, de façon non exhaustive, Poétique de la prose de Todorov (1971), Logiques du récit de Brémond (1973), Le Récit spéculaire de Dällenbach (1977), La Transparence intérieure de Cohn (1981), Nouveaux discours du récit (1983), La Tension narrative de Baroni (2007), etc.

    9On pense ici surtout aux travaux de Genette, avec Introduction à l’architexte (1979), Palimpsestes (1987) et Seuils (1987), mais aussi de Riffaterre, avec Sémiotique de la poésie (1983).

    10Par la suite, la collection s’intéressera particulièrement à la question de la fiction, avec, entre autres, Fiction et diction de Genette (1991), Pourquoi la fiction ? de Schaeffer (1999), Le Propre de la fiction de Cohn (2001), Fictions transfuges. La transfictionnalité et ses enjeux de Saint-Gelais (2011), Fait et fiction de Lavocat (2016), etc. Elle s’aventurera également du côté de l’esthétique analytique américaine avec la traduction des ouvrages d’Arthur Danto, de La Transfiguration du banal (1989) à La Madone du futur (2003), et les deux tomes de L’Œuvre de l’art de Genette (1994 et 1997).

    11« La poétique, en s’attachant à analyser des textes achevés, c’est-à-dire constitués en œuvres, semblait avoir oublié la vieille génétique, réduite, il est vrai, le plus souvent à l’étude des “sources” ou plutôt avoir esquivé les problèmes véritables que soulèverait une génétique pleine et entière. Détachée de tout biographisme, attachée à repérer des structures, même s’il lui fallait en marquer les limites historiques, elle ne semblait pas devoir contribuer au renouveau de la génétique, et encore moins cette dernière au sien » (Raymonde Debray-Genette, Art. cit., p. 19).

    12Comme semblent pourtant parfois le penser les généticiens eux-mêmes, à l’instar de Jean-Louis Jeannelle : « Prise entre la tradition philologique et la révolution structuraliste dont elle peut à bon droit se réclamer, la génétique, qui offre de droit une solution de compromis idéale, souffre de fait du poids que font peser sur elle ces deux héritages. De la première, elle traîne le soupçon de masquer sous des dehors attrayants un positivisme atavique ; la seconde la contraint à sans cesse justifier son apport à la poétique – la collection du même nom aux Éditions du Seuil aura attendu 2011 pour accueillir un essai consacré à cette discipline ; à ce titre la publication de Logiques du brouillon vaut-elle comme un signe de consécration » (Jean-Louis Jeannelle, « La critique génétique existe-t-elle ? », Critique, 3/2012, [n° 778], § 9, https://www.cairn.info/revue-critique-2012-3-page-230.htm. Nous soulignons).

    13Si ce texte marque un tournant dans l’histoire de Poétique, signalant de façon forte son ouverture à la critique génétique, il faut tout de même insister sur le fait que certaines études publiées dans la revue avaient déjà ouvert la voie. On pense ainsi, par exemple, au texte de Philippe Lejeune « Les carafes de la Vivonne », paru dans le n° 31 en 1977, consacré à l’examen d’un brouillon proustien.

    14Louis Hay, « Le texte n’existe pas », Poétique, n° 62, 1985, p. 158.

    15Ibid.

    16L’intérêt de Genette pour la critique génétique est repérable dès l’année 1979 avec l’article « Écrire cattleya » (Poétique, n° 37) et prend de l’ampleur en 1982, avec Palimpsestes, ainsi qu’une série réécritures ludiques réalisées à partir de brouillons (de Proust, de Chateaubriand et Flaubert), publiée sous la rubrique éphémère « Apocryphe » dans Poétique (n° 51, n° 55, n° 57).

    17Notons ici que Philippe Lejeune est un très proche collaborateur de « Poétique » et Poétique, dont il fait partie du conseil de rédaction. Il a publié, dans la collection, trois ouvrages avant celui-ci : Le Pacte autobiographique (1975), Je est un autre (1980) et Moi aussi (1986).

    18Philippe Lejeune, Les Brouillons de soi, Paris, Seuil, « Poétique », 1998, p. 10.

    19Ibid., p. 9.

    20Ibid., p. 145.

    21Ibid., p. 144.

    22Ibid., p. 150.

    23Daniel Ferrer, « Le matériel et le virtuel : du paradigme indiciaire à la logique des modes possibles », Michel Contat et Daniel Ferrer (dir.), Pourquoi la critique génétique ? Méthodes, théories, Paris, CNRS Éditions, 1998, p. 29.

    24Daniel Ferrer, Logiques du brouillon. Modèles pour une critique génétique, Paris, Seuil, « Poétique », 2011, p. 12.

    25Ibid., p. 13.

    26Texte de présentation de la revue et de la collection « Poétique », à l’allure officielle, mais sans doute destiné à un usage interne au sein du Seuil. Conservé à l’IMEC (Institut Mémoire de l’Édition Contemporaine, Caen, fonds des Éditions du Seuil), il est non daté et non signé mais l’on en trouve un brouillon daté, lui, du 5 novembre 1969.

    27Daniel Ferrer, Logiques du brouillon. Modèles pour une critique génétique, op.cit., p. 12.

    28Ibid., p. 13.

    29Après le départ de Hélène Cixous en 1974 et celui de Tzvetan Todorov en 1987, Gérard Genette dirige seul la collection. La revue est, quant à elle, depuis 1979, sous la direction de Michel Charles. On peut noter ici que Genette et Todorov avait d’abord pensé à un duo pour les remplacer, composé du directeur actuel et de Philippe Lejeune, qui préféra décliner la proposition, craignant d’être figé dans une identité poéticienne trop contraignante, lui laissant peu de marge pour dériver vers d’autres lieux des études littéraires.

    30Philippe Lejeune, Autogenèses. Les brouillons de soi, 2, Paris, Seuil, « Poétique », 2013, p. 13.

    31Ibid., p. 14.

    32Ibid., p. 13-14.

    33Ibid., p. 14.

    34Ibid.

    35Jean-Louis Jeannelle, Films sans images. Une histoire des scénarios non réalisés de La Condition humaine, Paris, Seuil, « Poétique », 2015, p. 19.

    36D’autres lieux, bien sûr, ont participé au processus de constitution disciplinaire de la génétique : on pense à l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes, initialement Centre d’Analyse des Manuscrits, créé dans les années 1970, ainsi qu’à la revue semestrielle Genesis, fondée en 1991. Des ouvrages théoriques fondamentaux ont également été publiés en dehors de « Poétique », dont Éléments de critique génétique d’Almuth Grésillon, aux PUF en 1994, et, aux Éditions du CNRS, Génétique des textes de Pierre-Marc de Biasi, en 2011. Mais l’on peut émettre l’hypothèse que cette proximité avec « Poétique » a aidé la génétique à établir et à rendre lisible les positionnements théoriques dont elle désirait se doter et qu’elle voulait afficher – ce qu’a alors rendu possible le label « poétique » de la collection.

    Auteur

    • Fanny Lorent

      FRS-FNRS, Université de Liège

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    1Jean Bellemin-Noël, « En guise de conclusion : vers une poétique des brouillons ? », Le Texte et l’avant-texte, Paris, Larousse, 1972, p. 131-133.

    2Laurent Jenny, « La stratégie de la forme », Poétique, n° 27, 1976.

    3Raymonde Debray-Genette, « Génétique et poétique : esquisse de méthode », Littérature, n° 28, 1977, p. 20.

    4Jean-Louis Lebrave, « Manuscrits de travail et linguistique de la production écrite », Irène Fenoglio, Jean-Michel Adam (dir.), Modèles linguistiques, Tome XXX, année 2009, vol. 59, p. 13-21.

    5Jean-Louis Lebrave, « La critique génétique : une discipline nouvelle ou un avatar moderne de la philologie ? », Genesis, n° 1, 1992, p. 33-72, https://www.persee.fr/doc/item_1167-5101_1992_num_1_1_870.

    6Pour plus d’informations, voir notamment le numéro « L’aventure poétique », LhT Fabula, n° 10, décembre 2012, http://www.fabula.org/lht/10/, [consulté le 06 février 2017], ainsi que Fanny Lorent, « La revue Poétique », La Revue des revues, n° 56, 2016, p. 10-33.

    7Il s’agit du premier chantier poétique auquel la collection s’attaque, dès son premier volume : Introduction à la littérature fantastique de Todorov, en 1970. Il sera suivi d’autres ouvrages relevant, d’une façon ou d’une autre, de ce que l’on peut nommer une poétique des genres : Formes simples de Jolles (1972), Questions de poétique de Jakobson (1973), Le Pacte autobiographique de Lejeune (1973), Logique des genres littéraires de Hamburger (1986), Qu’est-ce qu’un genre littéraire ? de Schaeffer (1989), Introduction à la paralittérature de Couégnas (1992), etc.

    8Outre le célèbre ouvrage de Genette, Figures III, paru en 1972, on peut citer ici, de façon non exhaustive, Poétique de la prose de Todorov (1971), Logiques du récit de Brémond (1973), Le Récit spéculaire de Dällenbach (1977), La Transparence intérieure de Cohn (1981), Nouveaux discours du récit (1983), La Tension narrative de Baroni (2007), etc.

    9On pense ici surtout aux travaux de Genette, avec Introduction à l’architexte (1979), Palimpsestes (1987) et Seuils (1987), mais aussi de Riffaterre, avec Sémiotique de la poésie (1983).

    10Par la suite, la collection s’intéressera particulièrement à la question de la fiction, avec, entre autres, Fiction et diction de Genette (1991), Pourquoi la fiction ? de Schaeffer (1999), Le Propre de la fiction de Cohn (2001), Fictions transfuges. La transfictionnalité et ses enjeux de Saint-Gelais (2011), Fait et fiction de Lavocat (2016), etc. Elle s’aventurera également du côté de l’esthétique analytique américaine avec la traduction des ouvrages d’Arthur Danto, de La Transfiguration du banal (1989) à La Madone du futur (2003), et les deux tomes de L’Œuvre de l’art de Genette (1994 et 1997).

    11« La poétique, en s’attachant à analyser des textes achevés, c’est-à-dire constitués en œuvres, semblait avoir oublié la vieille génétique, réduite, il est vrai, le plus souvent à l’étude des “sources” ou plutôt avoir esquivé les problèmes véritables que soulèverait une génétique pleine et entière. Détachée de tout biographisme, attachée à repérer des structures, même s’il lui fallait en marquer les limites historiques, elle ne semblait pas devoir contribuer au renouveau de la génétique, et encore moins cette dernière au sien » (Raymonde Debray-Genette, Art. cit., p. 19).

    12Comme semblent pourtant parfois le penser les généticiens eux-mêmes, à l’instar de Jean-Louis Jeannelle : « Prise entre la tradition philologique et la révolution structuraliste dont elle peut à bon droit se réclamer, la génétique, qui offre de droit une solution de compromis idéale, souffre de fait du poids que font peser sur elle ces deux héritages. De la première, elle traîne le soupçon de masquer sous des dehors attrayants un positivisme atavique ; la seconde la contraint à sans cesse justifier son apport à la poétique – la collection du même nom aux Éditions du Seuil aura attendu 2011 pour accueillir un essai consacré à cette discipline ; à ce titre la publication de Logiques du brouillon vaut-elle comme un signe de consécration » (Jean-Louis Jeannelle, « La critique génétique existe-t-elle ? », Critique, 3/2012, [n° 778], § 9, https://www.cairn.info/revue-critique-2012-3-page-230.htm. Nous soulignons).

    13Si ce texte marque un tournant dans l’histoire de Poétique, signalant de façon forte son ouverture à la critique génétique, il faut tout de même insister sur le fait que certaines études publiées dans la revue avaient déjà ouvert la voie. On pense ainsi, par exemple, au texte de Philippe Lejeune « Les carafes de la Vivonne », paru dans le n° 31 en 1977, consacré à l’examen d’un brouillon proustien.

    14Louis Hay, « Le texte n’existe pas », Poétique, n° 62, 1985, p. 158.

    15Ibid.

    16L’intérêt de Genette pour la critique génétique est repérable dès l’année 1979 avec l’article « Écrire cattleya » (Poétique, n° 37) et prend de l’ampleur en 1982, avec Palimpsestes, ainsi qu’une série réécritures ludiques réalisées à partir de brouillons (de Proust, de Chateaubriand et Flaubert), publiée sous la rubrique éphémère « Apocryphe » dans Poétique (n° 51, n° 55, n° 57).

    17Notons ici que Philippe Lejeune est un très proche collaborateur de « Poétique » et Poétique, dont il fait partie du conseil de rédaction. Il a publié, dans la collection, trois ouvrages avant celui-ci : Le Pacte autobiographique (1975), Je est un autre (1980) et Moi aussi (1986).

    18Philippe Lejeune, Les Brouillons de soi, Paris, Seuil, « Poétique », 1998, p. 10.

    19Ibid., p. 9.

    20Ibid., p. 145.

    21Ibid., p. 144.

    22Ibid., p. 150.

    23Daniel Ferrer, « Le matériel et le virtuel : du paradigme indiciaire à la logique des modes possibles », Michel Contat et Daniel Ferrer (dir.), Pourquoi la critique génétique ? Méthodes, théories, Paris, CNRS Éditions, 1998, p. 29.

    24Daniel Ferrer, Logiques du brouillon. Modèles pour une critique génétique, Paris, Seuil, « Poétique », 2011, p. 12.

    25Ibid., p. 13.

    26Texte de présentation de la revue et de la collection « Poétique », à l’allure officielle, mais sans doute destiné à un usage interne au sein du Seuil. Conservé à l’IMEC (Institut Mémoire de l’Édition Contemporaine, Caen, fonds des Éditions du Seuil), il est non daté et non signé mais l’on en trouve un brouillon daté, lui, du 5 novembre 1969.

    27Daniel Ferrer, Logiques du brouillon. Modèles pour une critique génétique, op.cit., p. 12.

    28Ibid., p. 13.

    29Après le départ de Hélène Cixous en 1974 et celui de Tzvetan Todorov en 1987, Gérard Genette dirige seul la collection. La revue est, quant à elle, depuis 1979, sous la direction de Michel Charles. On peut noter ici que Genette et Todorov avait d’abord pensé à un duo pour les remplacer, composé du directeur actuel et de Philippe Lejeune, qui préféra décliner la proposition, craignant d’être figé dans une identité poéticienne trop contraignante, lui laissant peu de marge pour dériver vers d’autres lieux des études littéraires.

    30Philippe Lejeune, Autogenèses. Les brouillons de soi, 2, Paris, Seuil, « Poétique », 2013, p. 13.

    31Ibid., p. 14.

    32Ibid., p. 13-14.

    33Ibid., p. 14.

    34Ibid.

    35Jean-Louis Jeannelle, Films sans images. Une histoire des scénarios non réalisés de La Condition humaine, Paris, Seuil, « Poétique », 2015, p. 19.

    36D’autres lieux, bien sûr, ont participé au processus de constitution disciplinaire de la génétique : on pense à l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes, initialement Centre d’Analyse des Manuscrits, créé dans les années 1970, ainsi qu’à la revue semestrielle Genesis, fondée en 1991. Des ouvrages théoriques fondamentaux ont également été publiés en dehors de « Poétique », dont Éléments de critique génétique d’Almuth Grésillon, aux PUF en 1994, et, aux Éditions du CNRS, Génétique des textes de Pierre-Marc de Biasi, en 2011. Mais l’on peut émettre l’hypothèse que cette proximité avec « Poétique » a aidé la génétique à établir et à rendre lisible les positionnements théoriques dont elle désirait se doter et qu’elle voulait afficher – ce qu’a alors rendu possible le label « poétique » de la collection.

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    Lorent, F. (2023). La critique génétique dans la collection « Poétique ». Une théorisation en acte. In F. Pellegrini & D. Tononi (éds.), Génétique textuelle. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/161i4
    Lorent, Fanny. « La critique génétique dans la collection “Poétique”. Une théorisation en acte ». In Génétique textuelle, édité par Florence Pellegrini et Daniela Tononi. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2023. doi:10.4000/161i4.
    Lorent, Fanny. « La critique génétique dans la collection “Poétique”. Une théorisation en acte ». Génétique textuelle, édité par Florence Pellegrini et Daniela Tononi, Presses Universitaires de Bordeaux, 2023, https://doi.org/10.4000/161i4.

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    Pellegrini, F., & Tononi, D. (éds.). (2023). Génétique textuelle. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/161ik
    Pellegrini, Florence, et Daniela Tononi, éd. Génétique textuelle. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2023. doi:10.4000/161ik.
    Pellegrini, Florence, et Daniela Tononi, éditeurs. Génétique textuelle. Presses Universitaires de Bordeaux, 2023, https://doi.org/10.4000/161ik.
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