Introduction
p. 15-19
Texte intégral
1On ne présente plus la critique génétique, cette approche critique apparue en France dans les années 1970, qui se propose, par l'étude des manuscrits de travail des écrivains, de mettre au jour le processus créateur qui a donné naissance à l'œuvre. Contrairement aux autres méthodologies critiques, la critique génétique n'a pas pour visée ultime le texte mais l’écriture, « entendue comme avènement et événement, comme processus d'énonciation écrite1 ». Elle opère donc un déplacement d’intérêt du texte vers les étapes de son élaboration et de l’œuvre achevée vers le brouillon, état mouvant et incertain, laboratoire mystérieux de l’écrivain qu’elle analyse en même temps qu’elle le donne à voir. Née dans le cadre du CAM (Centre d’Analyse des Manuscrits) devenu par la suite ITEM (Institut des Textes et Manuscrits Modernes), la discipline s’est développée, enrichie, affermie dans la confrontation aux différents corpus explorés.
2Cet intérêt pour le manuscrit de travail s’est confirmé lors de l’exposition Brouillons d’écrivains organisée en 2000 par la BnF et a pu atteindre le grand public grâce, d’une part, à la numérisation et à la mise en ligne progressive des fonds de la Bibliothèque nationale de France et de ses partenaires (Bibliothèque numérique Gallica) et, d’autre part, à des projets d’édition numérique de grands corpus (Madame Bovary, Bouvard et Pécuchet de Flaubert, sous la responsabilité scientifique de l’Université de Rouen).
3Le dynamisme de la critique génétique n’a cessé depuis de s’affirmer, tant dans l’affermissement de sa méthodologie que dans la diversité et la variété typologique et générique des corpus qu’elle embrasse. Littérature, philosophie, linguistique, mais aussi arts visuels – photographie, peinture, cinéma – sont les territoires de la création qu’elle interroge.
4Indépendamment d’une méthodologie désormais assurée, la critique génétique conserve ses détracteurs ; en Italie en particulier, la critique génétique doit composer avec son illustre devancière, la philologie d’auteur, et son corollaire, la critique des variantes. Bien que les matériaux analysés soient dans, une certaine mesure, comparables, des finalités divergentes entretiennent le malentendu entre les approches critiques : sous-tendue par une vision sacralisée de l’œuvre d’art héritée de la critique crocienne, la philologie d’auteur valorise l’état final du texte et privilégie, dans les avant-textes, tout le matériel qui lui est strictement lié. C’est cette visée téléologique qui distingue très essentiellement la philologie de la génétique textuelle qui, si elle ne peut échapper à une lecture finalisée des manuscrits, s’attache à la dynamique transformationnelle perceptible dans les brouillons. La collusion des documents de travail, la préexistence de la philologie ont sans doute participé du sentiment de dépossession éprouvé par certains philologues, et, conséquemment, des difficultés d’implantation de l’approche critique dans la péninsule. Si des chercheurs comme Giovanni Bonaccorso et Rosa Maria Palermo à Messine, Cesare Segre à Pavie, ou encore Maria Teresa Giaveri à Naples ont su accueillir la critique génétique et la concilier avec la tradition philologique italienne, force est de constater que leurs héritiers ne sont pas légion et que la génétique n’a pas encore intégré les enseignements universitaires.
5C’est dans ce contexte qui oscille entre méfiance et indifférence qu’est né le projet Génétique textuelle et système chaotique. Pour une nouvelle approche du processus d’écriture (2015-2020), financé par le Ministère italien de l’Université et de la Recherche (MIUR) et cordonné par Daniela Tononi, Université de Palerme (Italie), en partenariat avec l’Université Bordeaux Montaigne (France) et l’Université de São Paulo (Brésil). Le projet se propose d’analyser les avant-textes de romans français écrits entre 1850 et 1960 et d’observer tant les survivances du modèle romanesque traditionnel d’inspiration balzacienne que les transformations, évolutions, transgressions qui l’affectent. Le projet s’inspire de la théorie des systèmes dynamiques non linéaires, dans laquelle déterminisme et imprévisibilité jouent à parts égales, et qui permet de reconfigurer le rapport entre programmation du processus d’écriture et trouvailles aléatoires. Il manifeste également, par la bande, un souhait d’implanter plus visiblement la génétique textuelle dans le paysage critique et universitaire italien. Le bon accueil du projet, tant par le Ministère italien que par la communauté scientifique, pourrait laisser présager une ère nouvelle de coexistence pacifique entre les ennemis héréditaires, génétique et philologie.
6Ce volume rassemble les contributions des journées d’étude Critica genetica : storia, metodi e corpus qui ont inauguré, en avril 2016, à l’Université de Palerme, ce projet de recherche ; ces rencontres ont réuni des universitaires et de jeunes chercheurs italiens et français qui, par la variété des corpus interrogés et la complémentarité des approches, ont démontré la persistance du pouvoir de fascination des scartafacci2 d’écrivains et le dynamisme des études de genèse. L’intérêt de l’ouvrage est double : il s’agit d’une part de confronter, sur des œuvres diverses, les acquis de la critique génétique telle qu’elle s’est développée et enrichie particulièrement en France depuis sa fondation d’obédience structuraliste et à distance des analyses issues de la tradition philologique italienne dans le fil de la « variantistica » ou « critique des variantes ». D’autre part, les différents articles offrent, à côté de corpus manuscrits déjà bien étudiés tels que Flaubert et Proust, des investigations sur des auteurs qui ne sont que rarement analysés dans le cadre d’études de genèse, qu’il s’agisse de Butor – dont on présente ici des manuscrits inédits – Némirovsky, Malraux ou Pavese.
7La première partie (« Théorisations ») est un rappel historique qui confronte la méthodologie et la finalité de la critique génétique à celles de son illustre prédécesseuse italienne, la « critique des variantes », issue de la tradition philologique. Daniel Ferrer montre comment la critique génétique, tout comme la critique des variantes, repose sur une axiologie, mais d’un ordre différent, ce qui engage des conceptions différentes de la notion même de valeur : pour le généticien, il s’agit de déterminer « l’arbitrage entre les valeurs qui intervient dans l’acte même d’écrire ».
8L’article de Fanny Lorent rappelle quant à lui les relations contrastées entre génétique et poétique ; il revient, au travers de l’histoire des publications de la collection « Poétique » aux éditions du Seuil, sur ce qui est entendu comme un clivage tout à fait déterminant dans le moment théorique qui réunit génétique et poétique : la « poétique », telle que la collection initiée par Gérard Genette la développe comme réflexion générale sur les œuvres et les formes de la littérature ; la critique génétique, comme recherche sur la textualité en sa formation et ses processus.
9La deuxième partie du volume (« Rencontres disciplinaires ») met en lumière la productivité d’approches croisées qui font se rencontrer génétique textuelle et morpho-dynamique (Philippe Willemart), narratologie (Daniela Tononi) ou encore didactique (Florence Pellegrini). L’article de Philippe Willemart correspond exactement au projet de recherche dont le volume est issu : il développe une réflexion sur l’imprévisibilité chez Proust, sur la nouvelle forme qui apparaît dans les cahiers proustiens et sur la visée théorique nouvelle que l’œuvre développe dans le temps de sa rédaction.
10À partir de l’analyse des manuscrits de Michel Butor, Daniela Tononi interroge du point de vue narratologique l’éclatement formel du nouveau roman et le concept de réalisme mythologique. Florence Pellegrini, dans une intention nettement polémique, s’interroge sur la pertinence de l’approche génétique en classe, plus particulièrement pour l’appréhension du texte littéraire : Madame Bovary en classe de Terminale.
11La troisième et dernière partie, présente, au travers d’une série d’« Études de cas », une découverte des avant-textes de Gustave Flaubert (Stella Mangiapane), Irène Némirovsky (Teresa Manuela Lussone), André Malraux (Edoardo Gagnan) et Cesare Pavese (Maura Bonfiglio). Stella Mangiapane s’interroge sur la genèse du descriptif dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert ; Teresa Manuela Lussone analyse le « changement de manière » intervenu dans l’écriture de Irène Némirovsky pour la rédaction de Suite française. En confrontant les dix feuillets du dactylogramme de La Création artistique de Malraux au texte imprimé, Edoardo Cagnan distingue trois types de procédures d’emphase et montre comment cette dernière, loin d’être une simple ornementation du discours, participe de la pensée même de l’auteur. Enfin, dans une étude de l’imprimé et à partir de l’analyse contrastive de trois sommaires de Lavorare Stanca, l’article de Maura Bonfiglio relie les profonds bouleversements structurels intervenus entre l’édition Solaria du recueil (1936) et l’édition Einaudi (1943) à l’évolution de la conception pavesienne de l’œuvre.
12La diversité des approches, jointe à la multiplicité des corpus, rappelle, s’il en était encore besoin, toute la richesse de l’étude des manuscrits de travail des écrivains et son indéniable composante herméneutique. Une fois apaisée la polémique, celle qu’on a pu autrefois dédaigneusement taxer de « brouillonologie » peut alors devenir ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un outil critique particulièrement productif dans le champ des études littéraires et artistiques.
Notes de bas de page
1Almuth Grésillon, Éléments de critique génétique. Lire les manuscrits modernes, Paris, PUF, 1994, p. 109.
2Benedetto Croce, Illusione sulla genesi delle opere d'arte, documentata dagli scartafacci degli scrittori, « Quaderni della “Critica” diretti da B. Croce », novembre 1947, n° 9. Pour désigner les brouillons d’écrivains, Croce utilise les mots scartafacci et brutte copie qui sont tous deux très négativement connotés, ce qui manifeste toute l’hostilité du critique quant aux études des avant-textes.
Auteur
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Florence Pellegrini
Université Bordeaux Montaigne
Florence Pellegrini est Maître de conférences en Langue et Littérature françaises du xixe siècle à l’Université Bordeaux Montaigne. Ses travaux d’orientation stylistique sont essentiellement consacrés à Flaubert et aux écritures du réel de la seconde moitié du xixe siècle ; elle s’intéresse plus particulièrement aux questions d’argumentation dans le récit et prépare un ouvrage consacré aux notions corrélées d’engagement et d’empathie dans le roman français de la seconde moitié du xixe. Elle est actuellement responsable du groupe « Flaubert » de l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes. Elle est rédactrice en chef (avec Juliette Azoulai, Philippe Dufour et Anne Herschberg Pierrot) de la revue Flaubert. Revue critique et génétique : https://journals.openedition.org/flaubert/ et rédactrice en chef du site Flaubert de l’Université de Rouen : https://flaubert.univ-rouen.fr/pr%C3%A9sentation/%C3%A9quipe/florence-pellegrini/.
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