La suggestion de lecture
p. 423-444
Texte intégral
1Lire, de manière classique, nous semble telle une activité solitaire qui est celle de l’isolement, de l’absence au monde. Comment ne pas penser là aux très belles pages de Proust Sur la lecture où il raconte son désir, enfant, en Eure-et-Loir, chez tante Léonie, de fuir toutes les activités prévues pour préférer la compagnie des livres ? Comment ne pas penser aux pages les plus fameuses de Rousseau dans Les Confessions sur sa découverte de la lecture et la plongée que cela a pu être pour lui dans des mondes qui lui ont semblé plus réels que ceux qu’il a traversés ? Mais, dans les faits, pourtant, cette immersion dans les « bons livres » est bien synonyme d’un lien créé ou recréé avec d’autres, cette fameuse « conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés », selon le bon mot de Descartes, auxquels nous pourrions ajouter le meilleur des esprits qui nous sont contemporains. Liens, relations, échanges, transferts, autant de mots qui sont inséparables de l’acte de lecture. Rien n’est plus vivant que la traversée des livres, Proust le rappelle en préambule de son célèbre texte sur la lecture1. Ainsi une seule œuvre peut-elle à l’infini nous donner envie d’aller découvrir mille autres choses, d’aller de livre en livre, comme Le Rouge et le Noir peut donner envie de plonger dans le Mémorial de Sainte-Hélène ou Les Mots de Sartre nous encourager à reprendre les vieilles « séries noires » de la NRF que le philosophe avoue lui-même avoir bien souvent préférées aux œuvres de Wittgenstein2.
2Puisque nous ne sommes rien sans les livres qui nous ont forgés, chaque œuvre repose de facto sur un ensemble de sous-textes ou d’intertextes que la lecture peut nous donner envie d’aller découvrir ou redécouvrir. Et si certains aiment à cacher ce qui leur a servi d’aliment ou de stimuli – on ne saura rien de ce qui a nourri l’imaginaire de Raymond Roussel qui a écrit Impressions d’Afrique, en 1910, sans rien connaître du continent noir – d’autres au contraire comme Perec se sont amusés à truffer leurs œuvres de références en feu d’artifices comme pour inciter le lecteur à replonger dans les classiques des lettres qu’il a comme on sait pillées ou détournées, pour le plus grand plaisir, jubilatoire, du lecteur. Ce n’est pas seulement – pour parler de l’auteur de La Vie mode d’emploi – qu’il a voulu s’inventer une famille littéraire en allant puiser dans les volumes des grands auteurs la matière dont il a eu besoin pour son œuvre même, c’est qu’il a conçu son propre travail comme une machine à faire lire ou faire aimer la littérature, comme une œuvre-trait d’union, si l’on peut dire3.
3Chaque texte porte en lui des suggestions de lectures, chaque texte est une invitation à poursuivre la lecture. Invitation qui peut être thématique comme la lecture de Jorge Semprun peut donner envie d’aller voir ce que Primo Levi dit des mêmes événements, ou Robert Antelme, ou Elie Wiesel, ou David Rousset, pour comparer leurs discours, pour sentir ce qui les distingue. Ce que sont les différentes visions, les différentes expériences de l’épisode concentrationnaire. (C’est du reste ce qui légitime le fait même que Gallimard ait souhaité rassembler autour du texte d’Antelme d’autres récits de Cayrol ou de Delbo notamment, en « Pléiade », sous le titre générique L’Espèce humaine et autres écrits des camps4.) Cette suggestion de lecture peut aussi être très directe. Comme Rilke lui-même, de manière célèbre, invite le jeune poète Franz Xaver Kappus, son correspondant, à plonger dans les pages de Jens Peter Jacobsen (Niels Lyhne5). Il est vrai alors qu’il s’agit de lettres et que ses propos n’ont pas eu vocation à être publiés6. Mais dans les journaux comme celui de Gide, dans les esquisses, notes et carnets des plus grands auteurs, comme dans les pages de Jules Renard, Valéry et tant d’autres, la suggestion est partout, l’évocation des œuvres qui inspirent l’auteur et qui dans leur pluralité dressent une cartographie des lectures possibles et aident à établir des priorités dans la masse de tous les livres à lire.
4Ce travail est facilité par la critique qui, depuis le XIXe siècle, a aidé à se faire une idée de la production. Ce travail est aujourd’hui lié aux nouveaux professionnels de la liste dont nous allons reparler, le journal Le Monde, en France, le New York Times, aux États-Unis, des media qui, au-delà de leur fonction critique, ont prolongé leur mission en se faisant encore plus directement prescriptifs. Ce qui nous pousse à nous poser la question suivante : ces instances médiatrices ont-elles senti, plus encore que par le passé, le besoin d’indiquer des pistes de lectures ? La multiplication des possibles, la flambée des titres parus ont-elles mécaniquement rendu plus urgent le besoin d’avoir des repères, des guides, des balises, des noms ?
5Mais avant que d’ouvrir de nouveaux livres, sur la suggestion des livres déjà lus, il faut bien que quelque chose nous ait poussé à traverser le présent livre… Lecteurs, nous vivons, de fait, dans un monde de suggestions, d’incitations, de prescriptions, de conseils qui font masse et désorientent, qui stimulent et qui désespèrent par l’ampleur de tout ce qui mérite attention. D’où la nécessité de juger de la fiabilité des sources de prescription et de savoir peut-être en limiter le nombre. Ou de savoir harmoniser mode de vie et gestion de « la PAL », la fameuse « pile à lire » qui est comme le baromètre de nos goûts, le reflet de nos curiosités ou de nos envies. Quels sont les biais par lesquels les livres peuvent nous arriver ? Faut-il parler de prescription ? de recommandation ? de suggestion ? Le conseil de lecture à l’ancienne, vertical, est-il mort face aux stimulations horizontales du web ? La critique a-t-elle encore un rôle ? un poids ? Que valent tous ces livres qui sont des listes de livres à lire comme celui que Jean d’Ormesson nous a légué (Les 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie, autrement dit avant de mourir comme l’indique le titre original en anglais7) ? Quid de ce qui a pour nom « la PAL », la pile de livres à lire ? Dans un monde où paradoxalement la lecture de livres semble devenir un loisir menacé, ne sommes-nous pas cernés de toutes parts par des injonctions à la lecture de livres toujours plus nombreux, plus de 100 000 par an en France désormais ?
De la prescription à l’ancienne
6Bien avant que des enquêtes de terrain aient pu être menées au sujet de la prescription littéraire, les professionnels du livre ont cherché à savoir ce qui a pu être la clé des comportements d’achat dans le domaine de l’imprimé. Tôt les éditeurs ont voulu user du pouvoir des médiateurs – journalistes, enseignants, libraires ou bibliothécaires – en les instrumentalisant, il n’est pour s’en convaincre que de voir comment Swann et les Jeunes Filles en fleurs ont été portés vers leurs publics, Thierry Laget le rappelle dans son beau volume sur Proust, prix Goncourt, le lancement d’un livre dès le début du XXe siècle ne peut être laissé au hasard8. Les échos payés dans la presse par les éditeurs sont déjà devenus courants dès la fin du XIXe siècle, dès la libéralisation de l’imprimé en 1881. Il suffit de lire les textes critiques d’Octave Uzanne – Nos amis les livres ou Les Zigzags d’un curieux – pour voir que, dès cette période, les gens du livre ont compris que le facteur numéro un susceptible de faire lire s’avère être ce qui s’appelle « le bouche à oreille ». Tout cela de manière empirique et non sans lien avec la prescription première puisqu’un livre conseillé par le libraire ou encensé par la critique peut alimenter un bouche à oreille bienvenu9.
7Pour les professionnels, dès le règne des Albin Michel et autres Bernard Grasset, l’essentiel du lancement passe par la création ou la stimulation de ce bouche à oreille, le souci de faire événement, par le livre, et ils montreront chacun avec Louis Hémon d’un côté, Pierre Benoit de l’autre, qu’ils auront su alimenter cette grande et belle machine susceptible de faire partir des livres par brassées…10 Les lancements de L’Atlantide en 1919 ou de Maria Chapdelaine en 1921 sont des modèles en termes d’événements littéraires. La sortie du Diable au corps de Raymond Radiguet figure peut-être même le chef-d’œuvre du genre et tous les éditeurs après, à commencer par René Julliard avec Françoise Sagan, tenteront à nouveau de refaire le coup de la révélation d’un génie en herbe, de la découverte d’un Victor Hugo encore en formation11.
8Si la figure de Bernard Grasset a été évoquée, c’est qu’il est le premier des professionnels du livre à avoir théorisé le lancement et réfléchi aux éléments liés aux succès des livres dans une plaquette devenue fameuse, Lettre à André Gillon sur les conditions du succès en librairie12. Dans tous ses textes, depuis La Chose littéraire, jusqu’à son Évangile de l’édition selon Péguy, Grasset explique très bien, pour qu’un livre fasse une belle carrière en librairie, qu’il faut identifier ce qu’est son public potentiel et ensuite passer par les bons canaux pour le toucher. Dans le cas de Maria Chapdelaine il a estimé que son public cible était le monde catholique provincial et il a donc tout misé sur les évêques d’importance, les membres du clergé en vue, les dames patronnesses qui reçoivent pour s’assurer que ces personnes puissent lire le livre et l’aimer et le recommander. Le résultat a dépassé toutes ses espérances13.
9Tous ces médiateurs traditionnels, à commencer par les critiques journalistiques, ont eu un rôle d’importance dans une société qui a reconnu leur légitimité et suivi, de fait, leurs avis ou leurs conseils, sinon leurs oracles. De là les soins ou les prévenances dont ont été entourés les critiques les plus influents jadis, Paul Souday dans Le Temps, Poirot-Delpech plus près de nous au Monde, encore un Jérôme Garcin dans L’Obs aujourd’hui, et sur France Inter, même si le poids réel des articles de ces auteurs n’a jamais pu être estimé de manière nette. (Car c’est bien plus le battage, le concert médiatique qui fait parler du livre et suscite la curiosité pour le titre ainsi évoqué, en bien ou en mal, du reste, peu importe, ce n’est pas un article en soi qui peut suffire à faire événement, mais il est vrai qu’un papier peut piquer la curiosité d’autres critiques et ainsi les conduire à traiter du même livre et amorcer un petit phénomène d’écho médiatique. Comme le rappellent Pierre Péan et Philippe Cohen dans leur brûlot contre le journal du soir, c’est l’article agressif du Monde contre La Littérature sans estomac de Pierre Jourde comportant des pages acides contre le double magistère dans ses colonnes du duo Sollers-Savigneau qui a suffi à lancer le livre et faire connaître l’auteur, au grand dam du journal ainsi pris à son propre piège14.)
10Du reste, il est entendu que, depuis la crise de la société traditionnelle et l’approfondissement d’un processus de démocratisation avancée, le pouvoir des instances élitaires classiques tend à diminuer, ce qui se traduit par une défiance de plus en plus marquée pour tous les discours directifs venus d’en haut. L’audience de la presse en soi n’a pas forcément baissé – un article est vu aujourd’hui par nombre d’internautes si le journal papier, lui, est moins vendu – mais le poids d’un papier dans Le Monde aujourd’hui est chaque jour un peu plus limité alors qu’un Bernard Grasset avait imaginé toute la campagne en faveur de Radiguet15 à partir d’un seul papier de Paul Souday dans le journal Le Temps.
11Ce qui a pour nom bouche à oreille a, de fait, à la fois un côté magique, inexplicable, et en même temps se travaille comme une pâte. Il est l’objet de toutes les convoitises comme de toutes les manipulations.
12Ce que Grasset a compris le premier, avec son compère Albin Michel, c’est que l’art de l’édition est un art du teasing, de la manœuvre, voire de l’intoxication. Les Flammarion l’ont eux-mêmes expérimenté avec La Garçonne de Victor Margueritte, lancé en 1922 avec ce slogan, « le livre le plus scandaleux de tous les temps » (slogan bien discutable pour qui a lu le marquis de Sade). Notons au passage que la NRF en ces domaines s’est toujours voulue plus sage ou réservée et Gaston Gallimard a dû batailler pour vendre sans jamais recourir au pire des méthodes de corsaire ou de faussaire comme il s’en explique dans une lettre fameuse à Marcel Proust quand ce dernier, de manière sournoise, s’est plaint du manque d’entrain commercial de la NRF : « J’annoncerais volontiers que nous en sommes au 80e ou au 100e mille pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, si toutefois vous voulez bien m’y autoriser, lui répond son éditeur. Je crois en effet que ce genre de probité que j’avais est nuisible à l’auteur et à l’éditeur. Il est fatal qu’une maison qui a de tels scrupules paraisse moins commerçante auprès de celles qui savent annoncer, pour le moindre volume, des milliers d’exemplaires vendus16. » Gaston Gallimard fait ici allusion aux procédés de Bernard Grasset qui pratique le mensonge éhonté sur les chiffres de ventes, mais qui n’est pas le seul, loin de là…
13S’il n’y a donc pas eu d’étude pendant longtemps sur la logique de la recommandation, les éditeurs, quant à eux, ont bien identifié les biais par lesquels passer pour réussir à faire partir leurs volumes. D’un côté ils ont misé sur les journalistes pour faire parler des livres et, on l’a dit, c’est là le concert critique qui a donné ses effets, non un papier positif isolé, comme Grasset l’a bien compris, qui a usé du papier de Paul Souday dans Le Temps pour lancer Radiguet, bien que celui-ci ait été mauvais, car un papier de Souday suffit à faire événement, montrer l’importance de l’œuvre et de là piquer la curiosité de tous ceux qui sont dans un snobisme des lettres typique des Années folles, là encore abondamment évoqué par Grasset dans ses travaux sur le livre et l’édition17. De l’autre, via les représentants, ils ont poussé leurs nouveautés auprès des libraires pour les mobiliser et les transformer en ambassadeurs de la marque auprès des acheteurs. Dans les archives de la maison Julliard on peut ainsi voir par exemple des traces des sommes dépensées pour séduire les libraires et même le récit d’un dîner sur les bateaux mouches à Paris pour créer du lien avec les vendeurs et en faire des affidés, des relais, des prescripteurs au sens plein du terme, comme il en a été pour cette marque autour des volumes de Françoise Sagan ou de Minou Drouet dans les années 195018.
14Autrement dit, la mobilisation des acteurs de la médiation du livre n’a jamais été abandonnée au hasard, elle a été l’objet de tous les plans d’attaque conçus dans les bureaux de l’édition parisienne, parfois avant même la signature du contrat d’édition ou la rédaction de l’incipit de l’œuvre. Autrement dit encore, les éditeurs ont utilisé tous les moyens possibles dans un monde vertical en passant par les médiateurs ou culturels ou commerciaux en cherchant à nourrir ce qui serait appelé bien plus tard un buzz, un brouhaha, un écho public dont Barthes lui-même s’est saisi dans ses Mythologies puisqu’il a consacré tout un chapitre à Minou Drouet qui a tant passionné un certain Léo Ferré…19
Le pouvoir des prix
15Parmi tous les moyens à la disposition des éditeurs pour faire lire leurs productions il y a eu les prix apparus comme on sait dans le sillage du Goncourt impulsé en 1903. Le prix de La Vie heureuse a, lui, été lancé en 1904, le Grand Prix de l’Académie en 1914, le Renaudot en 1926, l’Interallié en 1930, le Médicis en 1958… Conçue comme une assemblée d’écrivains protégés par une rente, débarrassés du souci d’aller chercher leur pitance auprès des journaux, l’académie Goncourt a eu pour mission de saluer le talent et d’attirer la lumière sur un jeune auteur méritant, autrement dit d’en conseiller la lecture20. On se souvient que c’est a priori au « meilleur ouvrage d’imagination en prose, paru dans l’année », selon le testament du dernier des Goncourt, que le prix est supposé aller, pour fonctionner tel un révélateur et lancer ainsi la carrière du nouvel auteur désormais reconnu. On sait si Proust a été assez moqué pour ses presque cinquante printemps lors de son prix décroché en 1919. Aussi n’est-ce pas le prix en soi qui a suscité l’attention des éditeurs, dès les années 1900, mais le battage journalistique autour de la compétition ainsi générée entre les aspirants au prix qui, très vite, s’est révélé être un facteur de vente, une invitation à la lecture d’abord confidentielle, puis assurément plus forte, dès après les années 1910, quand l’effervescence autour des prix a permis de faire partir des milliers d’exemplaires. Plus de 20 000 pour Marcel Proust comme on sait21. Plus d’un million pour L’Amant de Duras quelques décennies plus tard22.
16On comprend que, dès cette époque, les éditeurs aient voulu peser sur les jurés et se voir attribuer les prix afin de lancer la carrière de leurs poulains et s’assurer des rentrées d’argent faciles. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le premier grand scandale du Goncourt est lié à Céline en 1932 ; c’est justement que c’est le début des difficultés financières pour les maisons qui avaient connu les années fastes de l’après-guerre et qu’il est devenu vital pour un Gallimard ou un Grasset, après la crise de 1929, de renflouer les caisses de l’entreprise par des volumes vendus au forceps par la magie du Goncourt ou des autres prix comme celui de La Vie heureuse devenu prix Femina.
17Cette suggestion de lecture, cette invitation à la découverte des auteurs méritants est typique de l’esprit volontariste dans le domaine des lettres qui est celui de l’élite politico-culturelle sous la Troisième République – que l’on songe ici à ce que peut dire Gide dans son journal de Léon Blum qu’il a bien connu à La Revue blanche – et le succès des prix à bien des égards peut sembler la meilleure marque de ce que Bourdieu a appelé « une bonne volonté culturelle », bonne volonté qui a fait la fortune des éditeurs qui ont su peser sur les jurés.
18Ce temps de la prescription verticale, cette époque d’une assemblée d’experts délivrant leur oracle pour pousser dans les boutiques les lecteurs hésitants, peut-être en quête d’un bon cadeau pour Noël, cette période bénie pour les éditeurs tout-puissants et les auteurs stratèges n’est-elle pas terminée ? Non si l’on en croit les bons chiffres du Goncourt de l’année 2020. Le tirage du titre d’Hervé le Tellier, nous dit-on, a atteint le million d’exemplaires en mai 202123. Mais, dans les faits, une bonne réussite ponctuelle, peut-être liée aux désirs des personnes qui ont souffert du confinement d’aller retrouver dans la joie leurs libraires et les soutenir par des achats massifs, ne change rien au fait que la prescription à l’ancienne, le conseil venu d’en haut, la suggestion de lecture qui est celle d’une assemblée d’élite pour des consommateurs passifs ou suiveurs est sans nul doute peu en phase avec les nouveaux réflexes de la vie démocratique où la plupart des gens se déterminent en fonction d’autres choses sur lesquelles les dernières enquêtes nous renseignent…
Les données contemporaines sur la prescription
19Par-delà l’empirisme des professionnels, les chercheurs ont voulu saisir les ressorts des comportements d’achat et diverses études ont été réalisées depuis les années de multiplication des enquêtes sociologiques et des sondages en tous genres dont Les Choses de Perec portent la trace avant même mai 1968. Pour évoquer les derniers chiffres connus, penchons-nous sur ceux d’une enquête sur les Français et la lecture réalisée par Ipsos en 2019 pour le compte du Centre national du livre (CNL)24. Selon les données de cette étude, 82 % des acheteurs de livres savent ce qu’ils veulent acheter avant de se rendre en boutique. À la question : « qu’est-ce qui peut vous donner envie d’acheter un livre précis avant d’aller en librairie ? », 87 % évoquent la recommandation d’un proche, 87 % l’envie de lire un auteur apprécié (donc déjà connu), loin devant (64 %) la recommandation d’un journaliste. (La question, cela dit, est quelque peu biaisée : « qu’est-ce qui peut… », cela ne veut pas dire dans les faits que ce soit bien là ce qui pousse concrètement à l’achat…) On note au passage qu’un prix littéraire peut encore décider 34 % des personnes interrogées à se laisser tenter, ce qui indique que la force prescriptrice des institutions constituées n’est pas nulle et peut encore agir, ce que semble indiquer le succès du Goncourt de l’an 2020. Parmi ceux qui se décident dans leurs achats sur le lieu de vente – dont 18 % exclusivement, ce qui n’est pas rien – 96 % se fondent sur le sujet du livre, 90 % sur le « résumé au dos du livre » (on notera au passage le sérieux très relatif de l’enquête puisque la quatrième n’est pas un résumé au sens propre), 80 % la connaissance de l’auteur. 56 % évoquent la mise en avant d’un titre, ce qui rappelle ce que peut être le pouvoir du libraire, 29 % le bandeau, ce qui renvoie aux biais par lesquels l’éditeur peut attirer le regard du lecteur éventuel.
20De ces chiffres ressortent différents enseignements :
une très large partie des lecteurs sait par avance ce qu’elle désire puisque seuls 18 % viennent en boutique sans idée en tête ;
le pair ou le proche est tout et c’est la confiance dans les goûts de celui qui conseille qui pousse à l’achat ;
s’ils ne sont que 21 % à ne prendre sur place que ce qui a été décidé par avance, somme toute, les lecteurs ne se laissent tenter que par ce qu’ils connaissent déjà ; autrement dit, nous, lecteurs, sommes prisonniers de nos goûts en quelque sorte ;
libraires, journalistes, jurés ne sont pas sans pouvoir du tout mais ils sont depuis longtemps tombés dans « l’ère du soupçon » et leur discours par nature vaut moins que celui censément pur ou désintéressé des pairs ou des proches ;
enfin les professionnels gardent des moyens d’action, par le design du livre, sa fabrication, par sa mise en avant en boutique, mais ces biais semblent comme secondaires en apparence…
21Dans les faits on voit bien que ces chiffres sont difficiles à interpréter. Car qui est ce proche ? comment a-t-il lui-même connu ce titre ? l’a-t-il lu ? quels sont ses goûts ? sa crédibilité ? On ne peut s’en tenir qu’à ce seul constat déjà connu intuitivement par les anciens : le bouche à oreille demeure de loin l’activateur des ventes principal mais il est plus que jamais difficile de théoriser ce que peuvent être les moyens de l’alimenter, de le faire naître et prospérer25.
Enquête dans l’univers numérique
22Louis Wiart, chercheur à l’université de Bruxelles, a quant à lui enquêté sur la prescription littéraire en réseaux. Il a fait passer un très long questionnaire aux internautes présents sur les plateformes comme Babelio et les a interrogés sur leurs pratiques de lectures. Il leur a demandé, lui aussi, « quelles sont les trois informations qui vous incitent le plus à lire un livre26 ». À 86,8 % c’est le sujet du livre qui a été évoqué, 47,7 % l’auteur du livre, 38,8 % la recommandation d’un proche, 8,6 % les critiques des médias traditionnels, 47,6 % les critiques sur internet, 13,7 % la recommandation d’un libraire ou d’un bibliothécaire, 1,8 % l’obtention d’un prix littéraire, le prix du livre 5,8 %, la couverture du livre 43,5 %, l’éditeur ou la collection 16,1 %, la publicité dans 2,7 % des cas…
23De là ressort un certain nombre de points :
l’échantillon constitué par Louis Wiart est par nature lié au web et peuplé de jeunes connectés ;
cet échantillon, très présent sur les réseaux, accorde par nature bien plus de crédit ou d’intérêt à ce qui se trouve sur le web sans quoi il n’y serait pas ;
il est donc logique que la prescription par voie numérique semble de très loin supérieure au crédit reconnu aux institutions classiques comme les médias traditionnels ;
on peut toutefois douter de la validité des résultats : que signifie « le sujet du livre en soi », déconnecté de l’auteur ou de l’éditeur : bien sûr une internaute féministe lira volontiers un essai nerveux comme Moi, les hommes, je les déteste de Pauline Harmange, au Seuil, ou bien Le Génie lesbien d’Alice Coffin, chez Grasset, mais se jettera-t-elle sur un essai puissant publié au CNRS par une pléiade de chercheurs de renom qui lui sera présenté sur Instagram ? On peut en douter alors que le sujet serait le même…
la recommandation d’un proche et les critiques sur internet ne tendent-elles pas à se confondre quelque peu pour des gens dont les pairs sont ceux avec lesquels échanger parfois plus par le web que dans la vie courante ?
l’éditeur ou la collection semble important mais on peut imaginer qu’il s’agit dans les faits justement de productions sérielles et pour ainsi dire exclusivement, ce que semblent confirmer les 47,7 % attribués à l’auteur du livre, ce qui masque une réalité simple : nombre de ces lecteurs interrogés sont fans de productions sérialisées sur lesquelles Matthieu Letourneux a travaillé27 et lisent donc systématiquement tout du même auteur dans la même série comme jadis Jean-Patrick Manchette lisait tous les polars de la « Série noire » chez Gallimard…
24On note in fine que les résultats sont très contrastés entre l’enquête de l’institut Ipsos et celle de Louis Wiart. Tout cela est on ne peut plus logique tant les publics interrogés semblent bien différents, traditionnel d’un côté, davantage lié aux jeunes lecteurs passionnés sur les réseaux de l’autre. Il en ressort que plus l’échantillon est jeune et plus la recommandation du pair prend d’importance au détriment de la prescription à l’ancienne. L’observateur de « la galaxie Gutenberg » pouvait intuitivement s’en douter.
25Le site nonfiction.fr avait déjà glosé sur ces questions en 2010 dans un dossier très riche sur « la mort du critique culturel », un dossier quelque peu triste sur le remplacement du critique professionnel qui officie dans les médias classiques au détriment du lecteur amateur qui, sur les réseaux, donne son avis de manière sauvage28. Ce règne de l’amateurisme qui est abondamment étudié en sociologie et en sciences de l’information et communication – généralement pour montrer, comme le fait Patrice Flichy, que l’amateur est lui-même poussé à devenir professionnel29 – est probablement ce qui conduit à abandonner le terme de « prescription » pour préférer celui de « conseils », ou « suggestions », ou « recommandations » de lecture. Ce n’est plus l’expert qui, du haut de l’Olympe médiatique, donne son avis autorisé ayant valeur de couronnement légitime, c’est un lecteur comme tous les autres qui dit ce qu’a été son plaisir de lecture (ou son déplaisir) dans le refus de tout discours normatif, institutionnel, classique, visant à hiérarchiser. Ce qui n’interdit ni le discours critique ni le débat mais qui s’inscrit dans le refus de considérer un discours comme plus recevable qu’un autre. Ce n’est pas que tout se vaut, c’est que tout se discute30.
Des défis et autres challenges de lectures
26Dans ce même esprit de partage et de stimulation dans les rapports aux livres le net a donné de l’importance à ce qui est connu sous le nom de « défis de lectures » ou de « challenges de lectures ». Portés par des internautes que l’on peut dire hyperactifs et doués de talents d’animateurs de réseaux, ces défis sont comme autant d’incitations à lire par exemple des auteurs femmes de pays du monde entier à un rythme qui peut être d’un par mois31, ou plus, ou moins, défis qui ne sont que la part organisée la plus visible d’une gigantesque caisse de résonance qu’est le web littéraire, machine à faire lire et à alimenter ce que des chercheurs autour de Dominique Boullier ont appelé « une conversation-livre32 » – un partage qui est la norme sur les réseaux où chacun, notamment par le biais des shelfies, s’affiche ou se pose en homme-livre ou en femme-livre, comme pour alimenter ce qui est désormais appelé bookporn, une manie qui consiste à ne pas se penser hors des livres ou sans livres33. À montrer ses livres comme autant de parties intimes sur les sexfies. Tout cela fait du livre et un objet de décoration et un élément constitutif de l’être mais comme extérieur ou esthétisé.
27Ces défis rappellent finalement que ceux qui viennent sur Babelio ou Bookstagram sont là pour vivre dans les livres, dans la passion partagée du « bon vieux codex » et donc dans le double but de suggérer ou de se voir suggérer des livres. Pour être portés par des conseils, des incitations à la lecture. Comme s’il fallait lutter contre le risque du vide ou de l’ennui. La peur de ne pas être alimenté en idées de lectures. Ces défis ou ces challenges ont l’avantage d’être ouverts car aucun titre la plupart du temps n’est suggéré ou imposé – chacun peut lire la femme de lettres de son choix pourvu qu’elle soit indonésienne ou péruvienne, sinon maltaise ou malgache.
28Ces défis sont à l’occasion intégrés à d’authentiques organisations de lectures en circuit non pas fermés mais alternatifs comme il s’en crée bien souvent dans des librairies en France pour fidéliser des clients qui sont ainsi sans cesse stimulés, poussés à lire et en même temps intégrés à une communauté de lecteurs passionnés qui sont aussi des voisins ou des proches. Depuis que les Fnac, les hypermarchés et Amazon sont venus concurrencer les libraires, ceux-ci ont dû réinventer leur métier et devenir en quelque sorte d’authentiques acteurs culturels au sens plein du terme et trouver des biais pour faire venir en boutique ceux qui peuvent être tentés d’aller acheter leurs livres ailleurs. Cela passe par du lien social sans cesse retissé ou recréé, et la réussite de ces clubs de lecture partout sur le territoire est la preuve d’un besoin d’échanger par les livres. Preuve que les livres en eux-mêmes sont des activateurs puissants du lien social encore aujourd’hui. Et peut-être même plus que jamais34.
29On sait que des personnalités fameuses elles-mêmes ont créé leurs clubs de lectures qui fonctionnent comme de solides machines à faire lire. Essentiellement par Instagram mais par d’autres canaux également à l’occasion. Le plus célèbre est sans doute celui de l’animatrice Oprah Winfrey aux États-Unis qui a lancé son Oprah’s Book Club en 1996 dont le pouvoir de prescription rappelle pour les Français celui d’un certain Bernard Pivot qui, du temps d’Apostrophes, pouvait faire partir des milliers d’exemplaires dès le samedi matin si la prestation télévisée de l’invité avait pu donner envie à des milliers de téléspectateurs d’aller y voir de plus près35.
30L’actrice Reese Whitherspoon est aussi fameuse pour avoir ouvert son propre club de lecture accessible sous de multiples formes, par Instagram mais aussi par Facebook, par lequel tous les mois elle indique un livre de son choix qu’elle lit et conseille. La chose est assez cocasse quand on sait qu’elle a elle-même joué dans Et si c’était vrai, l’adaptation au cinéma de la romance signée Marc Levy dont les droits, on s’en souvient, ont été achetés avant parution par un certain Steven Spielberg. Sur Instagram plus de deux millions de personnes sont abonnées au Reese’s Book Club en mars 2022, c’est assez dire son étonnante force de prescription virtuelle, sa gigantesque capacité d’entraînement.
31Plus récemment, Camilla Parker Bowles a fait parler d’elle puisqu’elle aussi a créé par Instagram son propre club de lecture qui a été conçu comme un moyen d’indiquer aux sujets britanniques des biais par lesquels échapper aux sévérités du confinement grâce aux joies de la lecture. Plus haut de gamme, si l’on peut dire – bien que des choix d’Oprah Winfrey aient pu être jugés très bons quand elle a recommandé Cormac McCarthy ou Jonathan Franzen – la duchesse de Cornouailles a suggéré nombre de titres (devenus des succès) pour pousser ses sujets à la lecture36. Et là encore les influences de ces nouveaux médiateurs du livre ont été jugées tout à fait remarquables car, dans un monde où les repères changent ou s’effacent, tout ce qui peut faire vendre des livres est bon à prendre pour des professionnels de l’imprimé qui ne savent plus à quel saint se vouer. En profitent toutes sortes de livres, des classiques comme des ouvrages contemporains, de fiction ou de non-fiction.
32Comme un bon prix Goncourt, si l’on peut dire, les livres indiqués sont supposés distraire et en même temps faire réfléchir, détendre et en même temps enrichir, divertir mais aussi penser. Dans la promotion d’une lecture-plaisir. De l’idée même qu’un livre est un attribut du care contemporain37. Un élément essentiel dans une logique qui est celle du feel good pour parler comme Alexandre Gefen38.
Des listes de lectures et autres bibliothèques idéales
33Le défi ou le challenge contemporain sur les réseaux est donc moins normatif que la bonne vieille bibliothèque idéale comme celle fameuse établie par Raymond Queneau après enquête en 195639. La plus connue pour la période récente est sans doute celle de Bernard Pivot40, l’homme-livre par excellence pour les Français des années 1970-2000, celui qui a été appelé « le roi Lire », en rappel de son cumul des mandats41, l’homme qui a fait lire les Français, qui leur a conseillé des milliers de livres et qui, dans la foulée, a aussi surveillé leur orthographe par le biais de sa dictée ludique42. Bibliothèque que l’on retrouve dans une version moderne avec les 1001 livres qu’il faut avoir lus dans la vie, préfacé par Jean d’Ormesson43, autre homme-livre du paysage audiovisuel de l’après-guerre, le plus invité des auteurs à Apostrophes où il a incarné la figure mythique de l’écrivain classique, le normalien bon teint, souriant, aimable, tout en modération, patiné par le temps, devenu sage à force de lectures, doté d’un puissant sens critique tout en acidité légère issue des plus grands auteurs passés, tous digérés, ayant légué quelques bonnes phrases qui facilitent les échanges et rappellent à quel point la sociabilité à la française a été inséparable de l’art de la conversation ou de la culture du bel esprit. Bibliothèque normative, pour le coup héritière d’une volonté prescriptrice générale, comme pour indiquer ce que sont les grands legs des anciens, la somme de ce qu’un honnête homme se doit de connaître, même si, grâce à Pierre Bayard, il est désormais possible d’en parler sans les avoir lus. Bibliothèque toujours agissante, belle idée cadeau puisque les livres restent en tête des cadeaux offerts en France, livre qui contient tous les livres méritant lecture dans un évident désir de pousser à la découverte de toutes ces œuvres qui existent en poche désormais. Livre publié dans sa version française chez Flammarion, marque désormais possédée par Gallimard. Or une très grande partie des livres prescrits se trouvent justement au cœur du catalogue de la NRF, cela tombe bien, le volume fera donc deux fois les affaires de la marque, ce qui pose la question de l’intérêt que peut avoir le prescripteur à distiller ses conseils de lectures, la question se posera tout particulièrement quand il faudra aborder la question des algorithmes.
34Ces bibliothèques idéales se prolongent désormais sous la forme de listes devenues fameuses. Il y a eu celle de Barack Obama très récemment44. De même celle de David Bowie, révélée par un livre, Bowie, les livres qui ont changé sa vie, donné aux Presses de la cité en 2020. Livre qui rappelle Les Livres de ma vie d’un certain Henry Miller ayant évoqué dans un volume célèbre tous les livres lus et qui l’ont inspiré, où Lao Tseu côtoie Louis-Ferdinand Céline45. Comme si, pour ceux qui s’en préoccupent, il était possible de percer le mystère des êtres par la traversée de ce qui les avait constitués. « Dis-moi ce que tu as lu, je te dirai qui tu es. »
35Les médias traditionnels eux aussi désormais éditent leurs listes. « Les meilleurs livres de l’année. » « Les Livres à lire avant de mourir. » « Les classiques à lire absolument. » « Les livres préférés des libraires. » Etc. Le Monde a donné la sienne en 202046 mais tous les médias en proposent, des anciens aux nouveaux comme Babelio ou Sens critique, sans oublier même la Fnac, ce qui rappelle qu’il y a donc un commerce derrière les conseils distillés et que cette injonction à lire n’est pas du tout désintéressée.
36Tout se passe comme si ces listes étaient faites pour se croiser, non pas multiplier les indications, mais plutôt inciter à se concentrer sur les titres ou les auteurs qui se retrouvent au carrefour de toutes les sélections, les éternels Don Quichotte et autres Proust ou Dostoïevski, comme pour se rassurer, savoir qu’il faut vraiment y passer pour ceux que cela terrorise encore, ou peut-être avoir des repères dans un monde de plus en plus incertain. Quand ces listes sont signées d’un grand nom, cela permet de s’approcher de l’intimité intellectuelle du grand homme. Quand il s’agit d’un site comme Babelio, de pouvoir être mieux intégré à la communauté qui vit dans l’échange par le biais de ladite plateforme. Dans tous les cas, ces listes rappellent la fonction éminemment sociale de la lecture puisque toutes ces plongées dans les livres débouchent ensuite sur des échanges et des commentaires et la culture se montre de facto plus que jamais sujet de partage dans un univers plus atomisé ou individuel et c’est la raison même pour laquelle ces listes se multiplient, non pour étendre le spectre des possibles, mais rappeler plutôt ce qui peut rassembler ou ce qui peut fédérer. Ce à partir de quoi échanger47.
La pile à lire, nouvel enfer moderne
37Ce monde de suggestions, cette « conversation-livre » qui sature les réseaux, toutes ces incitations à la lecture font grossir ce qui a pris le nom de « PAL », la pile à lire, le nouvel enfer moderne de celui qui aime les livres et qui découvre épouvanté chaque année les 100 000 nouveaux titres de l’édition française qui s’ajoutent aux 100 000 autres de l’an passé, et ainsi de suite chaque année, donnant des millions de titres plus que jamais disponibles depuis que la recherche d’ouvrages épuisés ne connaît plus de limites et que les projets de numérisation tous azimuts nous proposent d’aller retrouver même tous les textes oubliés ou perdus. (Comme ceux que le valeureux Éric Dussert est allé tirer de l’oubli48.)
38Car, en effet, la somme de ce qui nous tente, la masse des titres suggérés, conseillés, l’ensemble de ce que les proches peuvent évoquer, de ce que le web peut montrer, de ce que les médias classiques continuent d’évoquer, cette saturation des réseaux d’information et de communication est telle que la liste de titres à lire s’avère, dans tous les cas, bien plus longue que le nombre d’heures disponibles pour y plonger ; cette PAL est donc sans cesse réorganisée, bouleversée en permanence par la rythmique décalée des urgences, d’anciens livres finalement jamais lus disparaissent dans les tréfonds de la pile car plus rien ne les rend nécessaires quand d’autres, soudainement sortis, semblent à lire séance tenante, ne serait-ce que pour pouvoir en parler quand il s’agit des livres qui font débat comme le volume de Vanessa Springora sur Gabriel Matzneff par exemple49. Ainsi sommes-nous pris dans des injonctions contradictoires, influencés par le grand brouhaha qui nous entoure et en même temps séduits par la perspective de plonger dans un livre pour nous déconnecter justement, nous abstraire des bruits du monde et nous trouver en lien avec un esprit fin, hors de toute sollicitation.
39Cette pile dans les faits a tout du mont Blanc ou de l’Everest, jamais dominé, parce qu’il y aura toujours plus de nouveaux livres à lire qu’il sera possible d’en traverser dans une vie (la limite de 25 500 titres dans une vie paraît difficile à dépasser, selon certaines études50). Moyennant quoi cette pile ressemble bien à un cirque où sont sacrifiés sans cesse, tels des chrétiens des premiers temps, tous les volumes qui ne sont jamais aussi nécessaires que de nouveaux titres entre temps devenus pressés ; chaque nouvelle suggestion de lecture nous détourne un peu plus de tous les autres livres qui eussent pu être bien plus urgents ou nécessaires ou meilleurs. Et, paradoxalement, plus nous nous voyons suggérer des titres et moins nous lisons (en tout cas, plus nous traînons dans le cybermonde et moins nous sommes dans les livres). Deux cents livres par an pourraient être ainsi lus selon Slate en quittant simplement les réseaux sociaux51. Pour un peu, nous pourrions presque dire que la PAL n’existe que pour être l’objet d’échange, de discussion, elle est la nouvelle icône de la mode instagrammable, l’objet de tous les débats, elle n’existe que parce que nous en parlons et ne lisons pas pendant ce temps-là, elle fondrait comme neige au soleil si le courant était coupé, si nous quittions le monde du spectacle ou de la représentation pour celui du livre.
Quid des algorithmes dans tout cela ?
40D’après les dernières données connues sur l’achat de livres nous savons que 20 % à peu près désormais des ventes se font par le web52. Ces chiffres ne font que grimper depuis l’invention du net. C’est à la fois logique puisque nous vivons toujours plus par écran interposé – raison pour laquelle la loi Lang en elle-même n’a pas enrayé la logique amazonienne en France – et qu’en même temps la toile favorise ou flatte notre consumérisme titillé ou aiguillonné par des industriels intéressés puisque désormais tout est disponible à l’infini de partout, à toute heure du jour et de la nuit.
41On a vu que nombre d’achats, très majoritairement, portent sur des livres désirés qui nous ont été suggérés par toutes sortes de biais. Ces achats se font donc mécaniquement en un clic par le web qui nous semble presque le canal évident, premier, pour tout achat d’impulsion, fruit d’un désir urgent à satisfaire. Sans bouger de chez soi. Désormais livré dans un grand gâchis écologique qui est sans nul doute un des défis qui nous attend53. Or, sur le web, quelle que soit la plateforme choisie, nous sommes la proie des algorithmes qui nous présentent les réponses à nos requêtes tout en nous suggérant d’aller voir aussi ce que les autres internautes ont pu voir avant ou après avoir cliqué sur les mêmes titres. Amazon nous propose encore de nous faire découvrir « les autres livres que [nous pourrions] aimer ».
42Dans les deux cas, le résultat est étonnant. Prenons le livre paru récemment chez Gallimard sur Alde Manuce (Aldo Manuzio, le Michel Ange du livre). Amazon propose dans les livres « que vous pourriez aimer » le volume de Barack Obama, un livre pour créer sa propre BD, un roman de Marie-Hélène Lafon, autrement dit des livres très fréquemment consultés à l’instant de la recherche et qui ont donc mécaniquement plus de chances de plaire plus largement que d’autres. Et dans une catégorie dite « sponsorisée » qui a pour nom « produits liés à cet article »… des livres de coloriage pour se déstresser sont suggérés. Certes le chercheur, écrasé par les copies à corriger, est sans nul doute sous tension, mais, s’il se met à colorier au lieu de travailler, il ne risque pas de se décharger du travail à faire comme le lecteur frénétique ne pourra pas venir à bout de sa pile à lire.
43On l’aura compris, s’il n’y a pas de statistiques fiables au sujet de l’impact des algorithmes sur les ventes de livres, il est loisible de considérer que leurs effets sont limités en raison de l’absurdité même de leur fonctionnement. Ils brassent tant de données variées que les résultats proposés, fruits des croisements de connexions d’internautes de Belfort, Tarbes ou Brest, ne peuvent convenir à celui de Nice dont la culture, les pratiques, les attentes n’ont rien à voir. Pour le dire autrement, l’informatique n’est pas près de remplacer le libraire. Le conseil algorithmique ne vaut pas la suggestion du professionnel qui connaît les fonds et qui cherche à coller au mieux aux attentes des clients, une fois compris ce qui les guide. L’algorithme fait sortir avec les moyens du bord les livres qui peuvent intéresser, mais son ciblage demeure très imparfait, malgré toutes les peurs de ceux qui sont séduits par les théories du complot. Toutes les stratégies des professionnels du web se heurtent à la singularité de chaque être et au simple fait que ce qui vaut pour X ne convient pas pour Y.
44Somme toute, il sert à rappeler ce qui marche, il indique des tendances, des modes, des normes, il invite à aller vers le best-seller, il crée du commun, il séduit celui qui cherche des repères, mathématisés. Il ne peut en aucun cas remplacer ou annuler ce qui fait le propre du médiateur professionnel : doté d’un cerveau et d’une sensibilité, celui-ci peut adapter sa recommandation à ce que lui dira de lui l’amateur intéressé, en quête de conseils ou de suggestions. Il aura compris qu’il a affaire à un être humain irréductible ou singulier et non à un consommateur lambda interchangeable54.
En conclusion
45Nous sommes tous pris dans un maillage complexe de remarques, de suggestions, de sollicitations qui nous déterminent dans un monde où les livres sont plus riches et plus variés que jadis et tous disponibles désormais partout. Mais cette masse de titres désirables désespère ou écrase et peut aussi conduire le lecteur à préférer les valeurs sûres, comme Nicolas Bouvier n’a voyagé qu’avec Pascal ou Montaigne dans sa besace ou comme Sylvain Tesson n’a emporté que quelques classiques de la spéculation intérieure dans sa cabane en Sibérie. Une chose est certaine : nous sommes au cœur d’un paradoxe qui veut que les réseaux de circulation des informations se trouvent plus riches et plus vastes que jamais quand, de l’autre côté, les statistiques sur la lecture font apparaître plutôt une désaffection pour la plongée dans les livres. Étrange situation où les professionnels du livre dépendent de plus en plus, pour vendre leurs productions, des canaux de communication qui, dans les faits, captent de plus en plus l’attention de leurs publics potentiels et les détournent des livres qui, somme toute, n’ont jamais été aussi nombreux sur les sujets les plus improbables. Y compris sur la prescription comme le travail de Louis Wiart. Livre que l’on ne peut que conseiller de lire comme tous ceux qui ont été évoqués au cœur de ces pages sur la suggestion de lectures. C’est donc ici que ces développements se terminent pour que nous puissions tous retourner à nos livres et en finir avec la PAL qui grossit à vue d’œil et qui menace de tout écraser.
Notes de bas de page
1 Voir Marcel Proust, Sur la lecture, Paris, Jacques Antoine éditeur, « Vice impuni », 1985.
2 Voir Jean-Paul Sartre, Les Mots, Paris, Gallimard, « Soleil », 1964, p. 61.
3 Voir la très belle étude de Claude Burgelin, Georges Perec, Paris, Le Seuil, « Les contemporains », 1988.
4 Volume donné à Paris en septembre 2021.
5 Une édition en français en a été donnée à Paris chez Stock en 1928.
6 Voir Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Paris, Bernard Grasset, 1937.
7 Voir le volume attribué à Peter Boxall avec une préface de Jean d’Ormesson, Les 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie, Paris, Flammarion, 2007, nouvelle édition 2014.
8 Voir Thierry Laget, Proust, prix Goncourt, Une émeute littéraire, Paris, Gallimard, 2019.
9 Voir tout particulièrement Nos amis les livres, Paris, Maison Quantin, 1886, p. 29 et suivantes.
10 Voir Olivier Bessard-Banquy, La Fabrique du livre, L’édition littéraire au XXe siècle, Tusson-Bordeaux, Du Lérot éditeur - Presses universitaires de Bordeaux, 2016.
11 Voir Gabriel Boillat, Un maître de dix-sept ans, Raymond Radiguet, Neuchâtel, La Baconnière, 1973.
12 Voir Bernard Grasset, Lettre à André Gillon sur les conditions du succès en librairie, Paris, Grasset, 1951.
13 Voir Bernard Grasset, La Chose littéraire, Paris, Gallimard, 1929 ; évangile de l’édition selon Péguy, Paris, André Bonne, 1955.
14 Philippe Cohen, Pierre Péan, La Face cachée du Monde, Du contre-pouvoir aux abus de pouvoir, Paris, Mille et une nuits, 2003.
15 Voir Gabriel Boillat, op. cit.
16 Lettre de Gaston Gallimard à Marcel Proust en date du 3 décembre 1921, Correspondance, Paris, Gallimard, 1989, p. 432-433.
17 Notamment dans La Chose littéraire, op. cit.
18 Voir Olivier Bessard-Banquy, op. cit.
19 Voir André Parinaud, L’Affaire Minou Drouet, Petite contribution à une histoire de la presse, Paris, Julliard, 1956.
20 Voir Sylvie Ducas, La Littérature à quel(s) prix ? Histoire des prix littéraires, Paris, La Découverte, 2013.
21 Voir Nicolas Ragonneau, Proustonomics, Cent ans avec Marcel Proust, Mazères, Le Temps qu’il fait, 2021.
22 Voir Raphaële Vidaling, L’Histoire des plus grands succès littéraires du XXe siècle, Paris, Tana éditions, 2002.
23 Voir l’article du journal Ouest France du 7 mai 2021. https://www.ouest-france.fr/culture/livres/prix-goncourt/le-tirage-de-l-anomalie-prix-goncourt-2020-atteint-un-million-d-exemplaires-d0a03374-af4a-11eb-b100-a92ec708d065.
24 Voir tous les résultats de cette étude sur le site du CNL (https://centrenationaldulivre.fr/donnees-cles/les-francais-et-la-lecture-en-2019).
25 Voir le volume collectif sous la direction de Brigitte Chapelain et Sylvie Ducas, Prescription culturelle : avatars et médiamorphoses, Lyon, Presses de l’Enssib, 2018.
26 Voir le volume de Louis Wiart, La Prescription littéraire en réseaux : Enquête dans l’univers numérique, Lyon, Presses de l’Enssib, 2017, p. 232 et suivantes.
27 Voir Matthieu Letourneux, Fictions à la chaîne, Littératures sérielles et cultures médiatiques, Paris, Le Seuil, « Poétique », 2017.
28 Voir https://www.nonfiction.fr/article-3909-p1-sur_la_mort_du_critique_culturel.htm.
29 Voir Patrice Flichy, Le Sacre de l’amateur, Sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique, Paris, Le Seuil, 2010.
30 Voir le volume collectif sous la direction de Valérie Baudoin, Thomas Legon, Dominique Pasquier, Moi je lui donne 5/5, Les paradoxes de la critique amateur en ligne, Paris, Presses des mines, 2014, et sous la direction de Valérie Croissant, L’Avis des autres, Prescription et recommandation culturelles à l’ère numérique, Paris, éditions des archives contemporaines, 2019.
31 Comme y invite par exemple le compte Instagram @autricesdumonde, 2 292 abonnés au 20 mars 2022.
32 Voir sous la direction de Mariannig Le Béchec, Dominique Boullier, Maxime Crépel, Le Livre-échange, Vies du livre et pratiques des lecteurs, Caen, C & F éditions, 2018.
33 Voir le dossier Vies du livre en régime numérique et tout particulièrement l’étude sur Bookstagram dans la revue Communication et langages, n° 207, Paris, PUF, mars 2021.
34 Voir les travaux de Vincent Chabault, éloge du magasin, Contre l’amazonisation, Paris, Gallimard, « Le Débat », 2020.
35 Voir édouard Brasey, L’Effet Pivot, Paris, Ramsay, 1987.
36 Son compte Instagram fédère 136 000 abonnés au 20 mars 2022.
37 Voir l’étonnant volume d’Ella Berthoud et Susan Elderkin, Remèdes littéraires, Se soigner par les livres, Paris, J.-C. Lattès, 2015.
38 Voir l’étude d’Alexandre Gefen, Réparer le monde, La Littérature française face au XXIe siècle, Paris, José Corti, 2017.
39 Voir Pour une bibliothèque idéale, enquête présentée par Raymond Queneau, Paris, Gallimard, 1956.
40 Voir Bernard Pivot, La Bibliothèque idéale, Paris, Albin Michel, 1989.
41 Parallèlement à ses responsabilités à la télévision, Bernard Pivot a dirigé la rédaction du magazine Lire de 1975 à 1993.
42 Voir Bernard Declerck, Bernard Pivot, une biographie, Lille, Les Lumières de Lille, 2017.
43 Voir le volume attribué à Peter Boxall avec une préface de Jean d’Ormesson, op. cit.
44 Voir le site web Actualitté à ce sujet, https://actualitte.com/article/97975/international/barack-obama-partage-sa-traditionnelle-liste-de-lecture-de-l-annee.
45 Voir John O’Connell, Bowie, les livres qui ont changé sa vie, Paris, Presses de la cité, 2020, et Henry Miller, Les Livres de ma vie, Paris, Gallimard, « Du monde entier », 1957.
46 Voir Le Monde du 6 mars 2020, https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/06/21/les-100-romans-qui-ont-le-plus-enthousiasme-le-monde-depuis-1944_5479594_3246.html.
47 Voir le volume collectif sur Le Livre-Échange, op. cit.
48 Voir Éric Dussert, Une forêt cachée, 156 portraits d’écrivains oubliés, Paris, La Table ronde, 2013.
49 Voir Vanessa Springora, Le Consentement, Paris, Grasset, 2020.
50 Voir https://lewebpedagogique.com/docdode/2012/05/29/combien-de-livres-peut-on-esperer-lire-en-une-vie/#:~:text=Prenons%20l’exemple%20d’un,’ann%C3%A9e%202010%2D2011).
51 Voir le site Slate.fr, http://www.slate.fr/story/172017/lire-200-livres-par-an-reseaux-sociaux.
52 Voir Vincent Chabault, op. cit.
53 Voir Alec MacGillis, Le Système Amazon, Une histoire de notre futur, Paris, Le Seuil, 2021.
54 Voir le volume de Mark Forsyth, Incognita incognita ou le plaisir de trouver ce qu’on ne cherchait pas, Paris, Le Sonneur, 2019.
Auteur
-
Olivier Bessard-Banquy
Université Bordeaux Montaigne, Plurielles, UR 24142, France
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