Suggestions criminelles dans la polémique littéraire
Charles Péguy / Jean Jaurès, Lu Xun / Liang Shiqiu et les références révolutionnaires
p. 371-392
Texte intégral
1A priori, la polémique est le contraire de la suggestion car c’est le champ de l’explicite et de l’attaque directe. Sa forme simple est l’invective et elle transgresse facilement l’interdit rhétorique de l’ad hominem. Le polémiste se présente comme celui qui dit tout (le parrhésiaste), qui dévoile la vérité, démasque ses contemporains, refuse les conventions rhétoriques et les normes de l’échange civil modéré. En revanche, une suggestion peut être polémique, et Ducrot a analysé le procédé, qui, dans le champ politique médiatique, « consiste à introduire dans le discours des présupposés dont l’adversaire devient pour ainsi dire prisonnier1 » et qui relève d’une forme de suggestion polémique. Cependant, l’écriture polémique est aussi un lieu propice à l’allusion, à l’ironie, au pastiche, à la parodie, à l’insinuation, à l’incitation. Marc Angenot a ainsi détaillé les techniques variées de la « parole pamphlétaire » : subversion du contre-discours par la citation, l’ironie, le sarcasme ; mise en scène de l’adversaire (de son corps, de ses défauts d’élocution, de son accent) pour susciter le dégoût ou le mépris ; paradoxisme (« proposition qui va à l’encontre de certaines opinions reçues mais que l’intuition ou l’expérience font néanmoins sentir comme vraie ») ; raisonnement par induction (du particulier au général) ou par analogie, qui suppose un « supplément intuitif qui vienne combler l’écart entre ce qui est posé et l’amplification ou l’homologie impliquée » ; types de raisonnement paralogiques, qui reposent sur une complicité culturelle entre le locuteur et l’auditoire, afin de créer le sentiment d’une évidence intuitive ; raisonnements par comparaison, par apologue, par fiction2. Toutes ces caractéristiques incluent une part de suggestion. Celle-ci, rappelons-le, peut se définir par l’art de « faire naître une idée sans l’exposer ouvertement » (d’après le TLFi), de proposer sans imposer, de laisser libre, contrairement à l’ordre qui impose. Si on définit la suggestion comme « indirection de sens » (Mallarmé, dans sa réponse à l’enquête de Jules Huret), comme le fait Antoine Compagnon pour qui, de la citation à l’allusion, et de l’allusion à la suggestion, on s’éloigne de plus en plus d’une référence étroite, alors la polémique n’est pas suggestive3. Mais la suggestion peut suggérer quelque chose de plus ou moins précis : d’indécis, dans le cas d’un poème symboliste, ou de bien précis. Comme le symbole, elle est ouverte ou fermée, qu’elle donne accès à l’interprétation et à l’imagination, ou qu’elle soit associée étroitement à une connotation univoque. Quand elle se ferme, la suggestion devient insinuation, ruse, manipulation. On « suggère » un bon conseil mais aussi « un mauvais dessein », et la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie (1762) précisait que « suggestion » ne se disait qu’en mauvaise part, comme synonyme d’instigation, de persuasion, associé aux adjectifs « pernicieuse, dangereuse ». C’est en particulier le « malin esprit », le diable qui fait des suggestions. Un testament est fait par « suggestion » quand il est le résultat d’une manipulation. En grec ὑπόβalloo peut vouloir dire « attribuer quelque chose à quelqu’un, l’accuser de quelque chose », « souffler (une réponse ou un texte) à quelqu’un, dicter quelque chose à quelqu’un ». La suggestio dans la rhétorique latine est aussi très fermée, c’est la réponse qu’on sous-entend en posant une question. Dans la polémique, ce sens étroit, manipulateur, est engagé. La suggestion peut même déboucher sur l’action criminelle. Nous nous intéresserons ici à cette part criminelle de la suggestion en régime polémique, chez les écrivains. Le détour cultivé est-il plus bénin que l’invective directe ? Le polémiste est-il un tigre de papier ? Dans l’œuvre des trois grands polémistes qu’ont été Karl Kraus (1874-1936), Charles Péguy (1873-1914) et Lu Xun (1881-1936)4, cette question de l’incitation criminelle propre à la polémique s’est posée, dans ou après la vie des auteurs. Le maître viennois de la polémique qu’était Kraus, confronté à la Première Guerre mondiale puis à la violence antisémite nazie en Allemagne, a été contraint de s’interroger sur les dangers de la suggestion polémique : ne favoriserait-elle pas l’avènement d’un régime qui la rend obsolète ? Quant aux célèbres suggestions polémiques de Péguy à propos de Jaurès en 1913, comment évaluer leur criminalité ? Enfin, nous nous pencherons sur une polémique (lunzhan 论战) chinoise des années 1927-1930, qui a structuré le paysage lettré de l’époque, entre les intellectuels Lu Xun et Liang Shiqiu. Sous des dehors purement esthétiques, les échanges ont une résonance criminelle invisible à nos yeux, dans ces années de grande violence politique.
2Quand la polémique est prise dans le polylogue que forme le discours public, il est clair qu’elle peut créer une atmosphère favorable à des actes violents. Mais le lien entre le discours polémique, fût-il le plus violent, et l’acte criminel n’est pas si évident, sauf lorsque le discours lui-même entre dans le champ du délit, comme le sanctionne la loi de 1981 sur l’incitation à la haine raciale5. C’est une mécanique plus complexe qu’expose le film d’Amos Gitai, Le dernier jour d’Yitzhak Rabin, réalisé en 2015, vingt ans après l’assassinat du chef du gouvernement israélien qui avait signé en 1993 les accords d’Oslo. Dans une reconstitution qui mélange les documents d’archives et la fiction, Gitai suit les travaux de la commission d’enquête postérieure à l’assassinat et montre que le climat, l’ambiance générale favorisait le geste du jeune homme d’extrême-droite qui assassina de plusieurs coups de revolver le premier ministre, à la suite d’un grand meeting pour la paix, à Tel Aviv. La lecture allégorique de la Torah que fait, sous la houlette d’un rabbin, dans la yeshiva où il étudie, le jeune Yigal Amir, transformant certains versets en justifications théologiques du meurtre, n’est que l’une des nombreuses formes de parole qui ont produit un climat de suggestion au meurtre. Les manifestations de rue menées par le Likoud en font partie : dans celles-ci, les slogans (« Rabin le traître », « l’assassin », « Mort à Rabin », « Dans le feu et le sang nous expulserons Rabin ») et les représentations de Rabin habillé en dignitaire nazi ou entouré de croix gammées, ses effigies brûlées sont autant de mises à mort symboliques de l’ennemi. S’y ajoute la malédiction cabalistique dite de la pulsa di Nura ou du din Rodef, formulée par certains rabbins à l’encontre du chef de l’État, qui autorise la mise à mort selon la loi religieuse. À cela s’ajoute encore la violence verbale au sein de la Knesset. Ainsi, un certain nombre de discours dans des espaces publics et semi-publics ont contribué à favoriser l’assassinat difficilement imaginable du chef de l’État. C’est ce qui conduit la chercheuse Ruth Amossy à faire de l’assassinat d’Yitzhak Rabin un cas de bascule du fonctionnement de la polémique : « L’argument ad hominem a le droit de mettre en question la crédibilité de l’autre et de le terrasser symboliquement. Mais il ne peut servir de passerelle à une action qui inscrit la violence dans les corp […]6 ». On sent ici la gêne d’une apologiste de la polémique face à l’indétermination de la suggestion propre au genre. Dans les années 1990, Ruth Amossy a été pionnière avec Dominique Maingueneau, dans la transformation de la polémique en objet d’étude légitime. La violence symbolique du discours, qu’elle juge régulatrice des passions et des « rationalités alternatives » de l’espace démocratique, atteint un point de bascule lorsque la polémique pousse à réaliser le meurtre qu’elle suggère symboliquement, et dont elle devait au contraire constituer un substitut suffisant.
3À la décharge de la polémique, ce n’est pas le discours le plus explicitement agressif qui apparaît comme le plus « efficace » en terme de suggestion criminelle. En littérature, les meilleurs cas de suggestion criminelle n’ont rien d’agressif, mais sont insidieux et demeurent dans l’implicite. C’est Humpty Dumpty qui dans Alice à travers le miroir désapprouve qu’Alice ait sept ans et demi, et répond, quand Alice lui rétorque que « […] one can’t help growing older » : « One can’t, perhaps, but two can. With proper assistance, you might have left off at seven7. », ce qu’Antonin Artaud a traduit ainsi dans « L’arve et l’aume » :
– Je veux dire que nul ne peut s’empêcher de vieillir en grandissant.
– Nul peut-être, dit Dodu Mafflu, mais un le peut. Avec une aide appropriée, vous auriez pu vous arrêter à sept ans8.
4Si Alice ne comprend pas la suggestion criminelle, elle sent tout de même la menace et change de sujet brusquement. Un autre exemple célèbre de suggestion criminelle doucereuse est la conversation à double entente, dans Les Frères Karamazov, entre Ivan et le valet Smerdiakov au sujet d’une prochaine crise d’épilepsie et d’un voyage à Tchermachnia, deux sujets qui n’ont rien à voir apparemment avec la possibilité du meurtre du père d’Ivan, mais qui y conduisent tout de même par suggestion. « Il y a plaisir à causer entre gens d’esprit » répète le texte, car la suggestion criminelle passe dans le non-dit et installe une complicité entre les deux interlocuteurs, complicité dont Ivan ne cesse de se défendre. En informant Smerdiakov qu’il part pour Moscou, puis finalement pour Tchermachnia, Ivan ne réalise-t-il pas le parricide, comme tente de le lui faire admettre, après l’assassinat, Smerdiakov qui dit n’en avoir été que le bras armé ?
5À l’inverse, la polémique explicite en général ses adversaires et ses insultes. Elle invite à replacer la frontière entre le langage et la violence, comme le fait Judith Butler dans Le Pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif, qui rappelle que « tous les énoncés de forme performative, qu’ils soient illocutoires ou perlocutoires, ne produisent pas l’effet escompté9 ». Il faut les resituer dans le champ politique, dans un champ de forces contraires, où celui qui énonce une menace n’a pas toujours les moyens de réaliser l’effet de son acte de parole : performatifs ratés, ou comiques (comme un ordre auquel personne n’obéit). Depuis que les descendants d’Archiloque ne riment plus à mort leurs ennemis par leurs ïambes, la polémique peut se réfugier dans la posture d’une guerre pour de faux, une guerre de mots. Le texte en appelle à une puissance qu’il n’a pas toujours, loin de là, et qu’au mieux (ou au pire, selon les circonstances) l’entourage du discours social lui confèrera presque malgré lui. Nadine Gelas et Catherine Kerbrat-Orecchioni écrivent que « même si son enjeu peut être fort sérieux, […] la polémique n’est guerre que pour de rire : petite guerre ou fantasia, simulacre et substitut de la guerre littéraire, les boulets qu’elle tire, aussi rouges soient-ils, ne tuent que symboliquement10 ». La polémique aurait ses règles, sur un champ de bataille de papier. Gisèle Sapiro, dans son étude des procès des intellectuels et écrivains à la Libération, a montré toute la difficulté qu’ont eue les accusateurs à prouver que les écrits polémiques étaient des actes de trahison (soumis aux articles 75 et suivants du Code Pénal) qui avaient pu suggérer, au sens de susciter, des comportements collaborationnistes chez leurs lecteurs. Les accusés se défendent en avançant, pour justifier la violence de leurs écrits, un mouvement d’humeur qui a dépassé leur pensée. Les mêmes qui clamaient la valeur d’actes de leurs textes se cachent désormais derrière leur viscérale impuissance : c’est Lucien Rebatet qui demande si les polémistes ne font pas « toujours plus de bruit que de mal11 ». Puisque l’expression d’opinions ne peut être en tant que telle retenue à charge contre eux, il faut prouver que leurs écrits incitatifs ont eu des effets réels. Mais tel avocat de la défense déclare qu’« on ne convainc que ceux qui sont déjà convaincus », tandis que tel autre conteste qu’une dénonciation individuelle publique soit une délation, même lorsqu’il s’agit d’un appel à l’arrestation et à l’exécution de militants communistes. La succession chronologique d’un article de Maurras dans L’Action française appelant nommément à l’arrestation d’un tel, et l’intervention de la Gestapo ou de la Milice n’a pas suffi à prouver la relation de cause à effet entre l’un et l’autre12. Rebatet et Céline nient l’impact de leurs écrits et en minimisent la diffusion. Ils se défendent par le style, en essayant de transformer la dimension idéologique de leurs textes en pur art littéraire, autonome. Le texte polémique peut toujours, effectivement, être abordé comme essayisme subjectif et fortement stylisé, à inscrire dans une histoire du style pathétique, de la vituperatio, etc. La suggestion incitative, qui va jusqu’à l’exhortation au meurtre, se déguise alors en suggestion symbolique.
6Certains polémistes se méfient toutefois de la valeur incitative de leurs suggestions les plus troubles, comme le Viennois Karl Kraus, qui suggérait en novembre 1914 de procéder à un « modeste autodafé » et d’en finir avec la liberté de la presse13, visant le « gros juif, l’homme assis à la caisse de l’histoire universelle14 ». Kraus, avait abandonné la confession judaïque au début du siècle, s’était temporairement converti au catholicisme, et la bourgeoisie juive libérale était une de ses cibles favorites. Le renforcement de la censure pendant la guerre, puis, dans les années 1930, l’avènement en Allemagne d’une politique raciale antisémite amèneront le polémiste à s’interroger sur la pertinence de ses suggestions – indépendamment de leur manque d’effets directs. Dans « Le sérieux de notre temps et la satire du temps d’avant » (février 1915), Kraus prend une posture de retrait par rapport au régime de l’opinion dont semble relever la polémique. Pourtant en 1913 quelqu’un écrivait que les vitupérations de Kraus sur le monde moderne feraient presque attendre une guerre mondiale apte à débarrasser le monde de ceux qui sont coupables de ses maux. La violence polémique des échanges entre hommes de lettres ne contribue-t-elle pas à faire admettre la violence réelle ? Après l’entrée en guerre, Kraus s’interroge sur la légitimité du polémiste à parler encore, et sur la valeur de ses suggestions apocalyptiques d’avant-guerre. La guerre est-elle l’alliée du polémiste ? Celui-ci ne l’a-t-il pas espérée comme un moyen d’en finir avec le monde d’avant15 ? Il répond par la négative. Après 1933, il se verra obligé d’insister sur le caractère figural des « ennemis » auxquels il s’était jusque-là attaqué, à commencer par les patrons de presse juifs. Un peu maladroitement, il déplore alors la perte de ses principales têtes de turc, qui lui sont soustraites par la politique nazie : « Un satiriste, par penchant naturel, n’est jamais totalement d’accord avec la façon qu’on a de réduire ce qui lui appartient, dans la mesure où ce qui lui importe n’est pas de régler un cas particulier mais de préserver au contraire le modèle comme une possibilité de présenter le mal du genre, ce en quoi il ne finit jamais et ne voudrait jamais finir16. » Il compare ses ennemis à des « élus » (« il y en a beaucoup mais peu sont élus ») ou à des espèces rares (« tout comme on ne souhaite pas l’extinction du bison, le satiriste veille, toujours à l’affût dans les fourrés de la politique et de la culture »), qu’il faudrait protéger même « d’un pouvoir plus efficace qui partage à tort et pour de tout autres considérations son aversion17 ». Le régime nazi place le polémiste dans l’hébétude car il accomplit ce qu’il annonce et ne laisse plus d’espace entre le langage et l’acte, resémantisant les métaphores les plus violentes. Le polémiste, lui, appartient à l’époque d’avant, au temps où le langage suggère mais n’agit pas, à ce que Kraus nomme « une pré-histoire qui croyait aux symboles18 ».
7La polémique, contrairement à l’écrit militant, jouit d’un état d’irresponsabilité propre au monde des lettres au XXe siècle, et dont André Breton, dans son second manifeste du surréalisme, a esquissé la défense. Mais c’est pour des raisons plus circonstancielles que, sous la censure de guerre en 1914-1918, les écrits de Kraus sont globalement épargnés19. Et ce n’est pas non plus la raison pour laquelle ils ne figurent pas parmi les œuvres mises à l’index et détruites dans les autodafés de mai 193320. Kraus se sent à bon droit déshonoré car ses combats contre le militarisme allemand et contre le projet d’Anschluss auraient dû à eux seuls le mettre dans le viseur de l’État nazi, mais ce serait la responsabilité des prises de position politiques qui serait engagée, non celle des propos polémiques.
8À l’inverse, que peut répondre le polémiste lorsqu’on lui impute la responsabilité d’un crime qu’il a suggéré par ses vitupérations ? S’il avait vécu, qu’aurait répondu Charles Péguy à ceux qui l’ont accusé, après la mort de Jaurès, d’avoir causé l’assassinat de cette « grande voix », par ses suggestions criminelles réitérées ? Lui-même est mort si vite au front, en septembre 1914, qu’il n’a pu affronter ces critiques. Dès 1910, Péguy suggère que Jaurès est un traître : traître à l’affaire Dreyfus et traître à la France. Il l’accuse d’avoir fait du dreyfusisme un mouvement antifrançais en se montrant complaisant avec Hervé l’antimilitariste. Il lui reproche également son combisme, ses talents d’orateur et de politicien21. En 1913, Péguy participe au débat sur la loi des trois ans (qui allongeait le service militaire en prévision d’un affrontement avec l’Allemagne), présentée à la Chambre le 6 mars 1913. Lui la promeut activement, contre Jaurès qui veut développer une armée de réserve et ne pas alourdir le poids du service militaire (L’Armée nouvelle). Dans L’Argent, tout en affirmant ne pas vouloir « revenir ici sur le nom de Jaurès », Péguy le qualifie de « représent[ant] de la politique impériale allemande », de « traître par essence », tombé dans un « mépris universel22 ». Se glisse dans ces accusations qui martèlent le mot de « traître » un avertissement : « Il a ici rencontré une résistance qui doit l’avertir de ce qui l’attend dans le honteux couronnement de sa carrière et que tant de turpitudes ne trouveront peut-être pas toujours une égale réussite. » L’insulte et la suggestion criminelle sont encore plus nettes dans L’Argent suite, où la « bassesse » du caractère de Jaurès et son « goût de l’avanie » sont conspués, et où Péguy convoque la référence à la Convention et au Comité de Salut public pour suggérer de guillotiner le grand homme qu’il appelle « gros homme », « poussah », « agent du parti allemand ». Il s’agit d’être « courageux », de se « port[er] aux extrémités » pour « être délivrés de cette affreuse bande », « à tout prix, à n’importe quel prix ». Péguy écrit qu’il aurait fallu « suivre à la piste » Jaurès, et que désormais « rien ne nous arrêtera ». De son propre aveu, Péguy a dans ce texte « l’âpreté » de qui a « manqué sa carrière », et reconnait une volonté de « revanche », ou encore « une vertu de criminel » qui entend faire « table rase23 ». L’évocation de Jaurès dans la charrette qui mène à la guillotine est bien connue : « En temps de guerre, il n’y a plus qu’une politique, et c’est la politique de la Convention Nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention Nationale c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix. » Ces lignes ont été souvent citées – parfois pour incriminer la responsabilité de Péguy dans la mort de Jaurès le 31 juillet de l’année suivante, parfois pour relativiser la portée de ces termes qui relèvent d’une topique polémique d’époque. Alexandre Zévaès, avocat de la défense de l’assassin de Jaurès Raoul Villain après guerre, écrira en 1940 que Villain lisait moins L’Action française (où on peut lire le 23 juillet 1914 : « Nous ne voudrions déterminer personne à l’assassinat politique. Mais que M. Jaurès soit pris de tremblement ? ») que Péguy24. Il ajoute que Villain (acquitté par les jurés en mars 1919 au nom de sa fragilité psychique et du patriotisme de son acte) était « bien moins responsable que les auteurs de provocations et d’excitations qui avaient échappé à toute poursuite25 ». Nous pouvons estimer qu’au premier rang de ceux-là figure l’écrivain Paul Adam (1862-1920), l’auteur du Triomphe des médiocres, qui publie le 20 juin 1913 dans La Dépêche de Toulouse un article intitulé « Les politiques et les hommes d’État ». L’article est si violent que Jaurès le brandit à la Chambre le 3 juillet en s’indignant : « Les journaux du gouvernement poussent tous les jours à la violence et à l’assassinat ». Une sorte de métapolémique en résulte dans différents journaux, où les protagonistes et leurs alliés s’interrogent sur la valeur incitative des menaces rhétoriques de la polémique26. Paul Adam ironise dans des articles publiés les jours d’après sur la réaction de Jaurès : elle serait la preuve d’une défaillance rhétorique (Jaurès serait « à bout d’arguments »), d’une défaite dans la polémique, et d’une faiblesse « comique ». Il reformule sa logique et ses accusations, récusant le caractère sanguinaire de ses métaphores27. Jaurès ne le tient pas quitte de ces passages violents où il se voit menacé des « justes colères » des septembriseurs, et répond encore dans un autre article : « Est-ce que ce n’était que de la “littérature”28 ? » Dans ce cas, ce serait une littérature bien meurtrière, souligne-t-il. Il conclut par le constat las qu’« avec un homme qui écrit de telles paroles toute discussion est inutile ».
9La responsabilité de Péguy dans la mort de Jaurès sera reposée en 1968, suite à la parution du livre d’André Robinet, Péguy entre Jaurès, Bergson et l’église (Seghers) qui déclenche une série d’articles dans Le Monde, entraînée par la personnalité de l’historien Henri Guillemin29. Péguy a sa part de responsabilité, écrit Robinet, soutenu par Guillemin. Mais Péguy n’était qu’une voix parmi bien d’autres : Urbain Gohier, Léon Daudet, Maurras, Franc-Nohain, Bainville, Maurice de Waleffe ont tous fait de Jaurès, en 1913, un agent de l’Allemagne et ont tous imaginé la veille de l’entrée en guerre où il serait fusillé pour éviter son coup de poignard dans le dos. Quant aux Cahiers de la quinzaine, ils étaient certainement moins lus que Le Figaro, L’Œuvre, L’Action française, La Liberté, Le Matin, Paris-Midi et L’Écho de Paris30. On touche ici à la limite d’une analyse auctoriale de la polémique : comme Marc Angenot et Ruth Amossy y ont insisté, la polémique relève du discours social et se nourrit de stéréotypes ; c’est tout un climat de violence verbale qui peut avoir « armé » symboliquement le bras d’un individu singulier, comme le dit au procès de Villain l’avocat des parties civiles Me Paul Boncour, au sujet de L’Action française, sans pouvoir plaider pour autant la « complicité »31. L’avocat de la défense Me Henri Géraud plaida lui aussi la responsabilité de la presse mais pour disculper Villain, un cœur pur, naïf et dont le seul tort aurait été de prendre littéralement les polémiques de presse32. Ce qui, au fond, est en jeu ici, c’est la valeur factitive de la suggestion historique, qui convoque contre Jaurès la violence de la Terreur. En quoi l’allusion historique procure-t-elle tout particulièrement à la polémique une force de suggestion menaçante ? En littérarisant l’énoncé, le détour historique ne devrait-il pas au contraire déréaliser la menace ?
10S’interroger sur la part suggestive de la polémique invite à relativiser l’effet des invectives les plus visibles, et à réévaluer la dimension criminelle de ce qui n’est pas dit explicitement mais bien suggéré. Ainsi, une polémique qui peut sembler au premier abord purement littéraire se révélera peut-être plus menaçante qu’une polémique où s’affichent des haines (métaphoriquement) mortelles. Dans le deuxième chapitre de son essai Le Détour et l’accès, où il distingue la stratégie frontale du discours adversatif en Grèce, et la stratégie oblique du discours critique en Chine à partir d’une comparaison de la stratégie militaire de chacune de ces cultures, François Jullien cite « L’art de l’invective » 骂人的艺术 de Liang Shiqiu :
Si quelqu’un vous vole et que vous dites, pour le blâmer, qu’il est un voleur ; ou si quelqu’un vous dépouille et que vous dites, pour le blâmer, qu’il est un bandit, cela est stupide. Quand on veut blâmer quelqu’un, il faut d’abord mettre en valeur l’art du vide et du plein, du voile et du reflet ; il convient aussi de suggérer indirectement et de faire ressortir de biais, de frapper de côté et d’attaquer latéralement : parvenu au point crucial, il vous suffit d’un seul mot pour en finir, et l’autre a, comme on dit, le couteau sous la gorge33.
11Liang Shiqiu fait l’éloge de l’implicite : « Quand on invective quelqu’un, il faut le faire dans un langage infiniment subtil et dont le sens reste implicite. Il convient d’éviter que l’autre s’aperçoive à la première parole qu’on l’injurie : ce n’est qu’au bout d’un certain temps de réflexion qu’il se rend compte progressivement que cette parole n’était pas bien intentionnée, de sorte que son visage, qui était d’abord souriant, vire du blanc au rouge, puis du rouge au violet, enfin du violet au gris. Tel est le plus haut degré dans l’art de l’invective34. » Il invite à user du langage littéraire, « dont le caractère détourné est riche de sens implicite » 曲折含蓄 quzhe hanxu (en zizgag et voilé). Cet art du détour s’inscrit dans une longue tradition chinoise de suggestion érudite, qui consiste à faire allusion à l’Antiquité ou à la littérature classique pour critiquer le présent, à mobiliser les poèmes du Shijing 诗经 pour régler une affaire politique par exemple. Les poèmes du Livre des odes peuvent être stéréotypés, connus de tous, comme ceux d’un « centon », ils n’en ont pas moins un « infini pouvoir de suggestion35 », art hautement utile en période de censure et d’instabilité politique, à toutes les époques, comme l’a rappelé encore le grand philologue chinois du XXe siècle Qian Zhongshu36. Liang Shiqiu avait appris jeune la leçon de la polémique littéraire auprès d’un maître qu’il affronta à 25 ans sur la scène des revues littéraires : Lu Xun.
12Liang Shiqiu 梁实秋 (1902-1987), né à Pékin, éduqué à l’Institut sino-anglais Qinghua, passe trois années d’études aux États-Unis, où il a pour professeur à Harvard Irving Babbitt. Avant son retour, il publie dès 1926 un long article dans la presse de Pékin où il dresse un tableau critique du mouvement pour la « nouvelle littérature » chinoise (né autour de 1915-1919, et fondé sur la défense du chinois vernaculaire), l’accusant d’être une simple imitation de l’Occident37. Rentré en Chine, il se rapproche à partir de 1927 des membres du groupe « Création » avant de participer activement aux publications du nouveau mouvement Croissant 新月. Il diffuse en Chine la pensée néo-humaniste de Babbitt, en promouvant une conception de la littérature dégagée des mots d’ordre politiques. Il se range du côté des « classiques » contre les « romantiques » et en appelle à une « discipline » en littérature, contre le règne du « sentiment »38. Le long article de Liang sur la « nouvelle littérature » chinoise et sa tendance romantique épinglait le règne du « sentiment » dans tous les genres (poésie, roman) et l’illusion de l’expérience vécue garante de l’authenticité du texte dans ce courant moderne. Liang y ironisait sur les écrivains qui ayant dû attendre leur repas une demi-heure se targuent d’écrire sur le jeûne ou la faim. Il raillait aussi la nouvelle figure à la mode dans la jeune littérature en baihua (chinois oral), le tireur de pousse. Dans l’année qui suit, Lu Xun répond indirectement à ce texte par allusions : il réhabilite les écrivains qui s’intéressent à l’expérience de la faim, en évoquant sans le nommer le roman de Knut Hamsun (Ny Jord, 1890), et le sujet qu’est la vie des tireurs de pousse39. Il s’en prend aussi bien aux écrivains dans leur tour d’ivoire, qui veulent écrire sur la lune, les fleurs et les oiseaux, qu’aux écrivains autoproclamés révolutionnaires, qui croient que la littérature est action. Il vise donc à la fois les membres de Croissant que ceux de Création (Guo Moruo, Cheng Fangwu…). Liang Shiqiu écrivait que pour le « classique », ce qui compte est la tête, tandis que pour le romantique tout est dans le cœur40. Lu Xun répond ici que les « humanitaristes » 人道主义者 qui, dans la veine de Tolstoï, se penchent sur le destin de leur prochain, se verront couper la tête ou se suicideront comme l’ont fait Essénine et Sobol après la révolution soviétique. La tendance mondiale depuis le XIXe siècle est que les écrivains se fassent couper la tête. Ici déjà il replace la question théorique du débat entre classiques et romantiques sur le plan de la vie humaine et des menaces politiques qui, en cette période troublée, pèsent concrètement sur elle.
13Lu Xun, qui a été longtemps professeur de littérature chinoise (jusqu’à son arrivée à Shanghai en 1927) et a édité des anthologies de la littérature chinoise ancienne, ne manquait pas de ressources pour parler de son temps de manière détournée. En 1926, il quitte Pékin qui vient de passer sous la férule d’un seigneur de la guerre qui persécute les intellectuels et n’hésite pas à faire tirer sur les étudiants qui manifestent, passe quelques mois à l’université de Xiamen, dans le Sud, avant d’arriver à Canton, où il dirige un temps le département des lettres. Il s’y trouve dans une position délicate, accusé par certains de connivences avec les communistes et de former une clique avec ses étudiants. Dans les mois où Lu Xun est à Hong Kong puis Canton, il se montre très prudent, se sent traqué et surexposé41. Il écrit un certain nombre de textes sur les dangers qui le menacent et le manque de responsabilité de ses contemporains qui ne se rendent pas compte que leurs polémiques internes ont des répercussions criminelles : que certaines étiquettes ad hominem sont comme des mises à prix de sa tête. Faire de Lu Xun, dans cette année 1927 qui est celle du coup de force de Tchang Kai-shek contre les communistes, de la main mise sur certaines villes par les seigneurs de la guerre, et (toujours) de la domination coloniale à Hong Kong, un « combattant » et un « révolutionnaire », c’est le désigner comme cible de la répression. Et mieux vaut n’être le chef de file d’aucun mouvement, d’aucune faction, pas plus qu’un parangon de vertu ou un « guide de la jeunesse ». « Le plus à craindre, ce sont les compliments et les insultes qui vous font de la publicité, qui ne sont rien d’autre qu’une peau de serpent morte suspendue à un étal d’onguents42. » Préférant le détour obscur43 à l’exposition du général de la grande vertu (qui surgit sur la scène de l’opéra chinois avec ses drapeaux plantés dans le dos, qui permettent de l’identifier aux yeux de ses adversaires)44, Lu Xun parachève un art de feintise qui associe ironie et symbolisme45, et touche l’adversaire au cœur sans laisser de trace de sang sur sa peau, comme le dit métaphoriquement Liang Shiqiu dans un texte où il analyse le style satirique de son aîné46.
14François Jullien repérait deux expressions typiques de l’art du détour allusif chinois : « montrer du doigt la poule pour injurier le chien » 指鸡骂狗 zhi ji ma gou, et sa variante : « montrer du doigt le mûrier pour injurier le sophora » 指桑骂槐 zhi sang ma huai. Dans la polémique entre Liang Shiqiu et Lu Xun, ce sont deux autres expressions idiomatiques qui surgissent et font intervenir non une poule ou un mûrier mais Upton Sinclair, Irving Babbitt et Jean-Jacques Rousseau. Dès son grand article de 1926 sur la tendance romantique de la nouvelle littérature chinoise, Liang avait attaqué la diffusion de ce qu’il analysait comme un faux idéalisme sentimentaliste hérité de Rousseau. Quelques mois plus tard, Liang publie un article suite à la parution de la traduction de L’Émile en chinois. Il y loue (malgré son jugement général sur l’auteur) le dernier chapitre consacré à l’éducation des filles, où Rousseau fondait sur l’inégalité naturelle entre hommes et femmes la nécessité d’élever différemment les filles des garçons47. Dans sa réponse railleuse à ce texte, Lu Xun ne s’attaque pas directement au sujet de l’éducation des femmes ni ne revient sur la valeur de ce chapitre douteux, mais use d’une pirouette en citant un passage du recueil de critiques littéraires Mammonart (1925), où l’homme préhistorique Ogi, premier artiste de l’humanité, dialogue avec sa femme Mrs Ogi sur l’art du XXe siècle :
« Pourquoi vous en prenez-vous à cet homme ? Souhaitez-vous déblayer la voie qui mène à son objectif de liberté, égalité, fraternité ? Ou êtes-vous de ceux qui craignent le torrent des idées nouvelles et des sentiments nouveaux que Rousseau a lâché sur le monde ? Votre but est-il de porter le doute sur tout le mouvement individualiste qu’il a engendré et de nous ramener au bon vieux temps où les enfants obéissaient à leurs parents, les serfs à leurs maîtres, où les femmes obéissaient à leurs maris, les sujets à leurs papes et leurs rois, où les étudiants acceptaient sans questionner ce que disaient leurs professeurs ? » Madame Ogi dit : « J’ai dans l’idée que la dernière phrase est destinée au professeur Babbitt. » « Il est admirable qu’il porte ce nom-là, dit son mari. C’est sans doute la Providence qui l’a puni48 ! »
15Lu Xun cite ici le chapitre XLIV d’Upton Sinclair, « The Trumpeter of Revolution », consacré à Rousseau et suivi d’une virulente satire d’Irving Babbitt, dans le chapitre XLV, « The Harvard Manner ». Mammonart fut traduit dès 1927 en japonais, puis en chinois en 1928-1929, par Yu Dafu, poète et membre du groupe Création. Cet essai sur la dépendance de l’art aux puissances économiques et politiques eut une influence importante en Chine à cette époque, alors qu’il ne fut jamais traduit en français. Lorsque Liang Shiqiu réagit à son tour à l’article de Lu Xun qui vient d’être cité, il relève l’effet de suggestion polémique que produit sa citation de Mammonart. Mais il juge le procédé facile et mauvais : Sinclair n’a pas de valeur en lui-même, l’œuvre que cite Lu Xun ne vaut pas grand-chose, ses critiques sont superficielles. « Se servir du propos de quelqu’un d’autre pour attaquer celui que l’on veut attaquer, cela n’est pas nécessairement une bonne méthode ; c’est sans doute une méthode sûre car assassiner par personne interposée [jie dao sha ren 借刀杀人] permet de garder les mains bien propres. Mais ce n’est pas une affaire si pratique49. » C’est sur ce procédé de suggestion polémique que Lu Xun répond un mois plus tard, dans un article intitulé « Des têtes » 头. Il y repart exactement de l’article de Liang, et en renverse la logique : Liang estimait que Lu Xun, en citant Sinclair ironisant sur Babbitt s’attaquait à Babbitt sans se salir les mains soi-même ; Lu Xun répond que Liang, lui, expose la tête de Rousseau, non pour attaquer un tiers mais pour avertir publiquement les Chinois qui œuvrent pour la liberté. Toute la critique de Rousseau, de sa moralité et du « romantisme » contemporain constitue une menace adressée implicitement aux auteurs de la « nouvelle littérature » : leur tête est mise à prix. Alors que Liang critiquait sur un plan logique et rhétorique le caractère suggestif de la réaction que Yu Dafu avait rédigée en réponse à sa recension50, Lu Xun critique la part factitive (la suggestion criminelle, la menace) de la critique morale que Liang adresse à Rousseau : la critique de Liang,
ce n’est pas « assassiner par personne interposée » [jie dao sha ren], c’est « emprunter une tête pour l’exhiber en guise d’avertissement » [jie tou shi zhong]. Si Rousseau n’avait pas été « le type même de la manière de se conduire de la plupart des écrivains libéraux », sa tête n’aurait jamais été amenée d’aussi loin pour être exhibée en Chine51.
16Le traducteur des Éditions en langues étrangères de Pékin traduit langman wenren par « écrivains libéraux » mais il s’agit littéralement des « lettrés romantiques », puisque toute la critique que Liang adresse à Rousseau et à son influence jusqu’au XXe siècle et jusqu’en Chine fait de lui le maître à penser du romantisme. Liang reprend la critique d’Irving Babbitt dans Rousseau and Romanticism (1919)52. Toute l’ambivalence de cette polémique chinoise tardive sur l’influence de Rousseau est d’ailleurs qu’elle assimile « romantisme » et « libéralisme ». Lu Xun use de l’expression jie tou shi zhong 借头示众 en la rapprochant de l’expression « décapiter une tête pour l’exposer à la foule » 枭首示众 (xiao shou shi zhong). Il reconnait dans la suite de son court texte qu’il exagère la portée du propos de Liang, que celui-ci n’a pas appelé à ce que « la tête de Rousseau soit exhibée », mais il tire parti d’une concordance entre ce débat lettré et l’actualité terrible de ces jours-là : l’expression idiomatique est resémantisée car c’est au sens propre que les têtes de deux jeunes communistes accusés d’avoir lancé une bombe ont été exposées publiquement après leur exécution, attirant les foules. L’exhibition des têtes en place publique faisait partie de l’arsenal de la justice traditionnelle chinoise et était resté, à l’état résiduel, un moyen de terreur politique. Il y a ainsi le jeu de haute culture, où s’échangent les références, et où les cibles directes et indirectes ne font l’objet que d’attaques symboliques, et la réalité d’une violence politique qui procède à des exécutions sommaires. En allant plus loin que Liang Shiqiu dans l’analyse des tensions agoniques de la société, et en passant du plan figuré au sens propre, Lu Xun suggère que la position intellectuelle de son adversaire (une défense abstraite des droits de l’homme) est intenable.
17Plus tard, la polémique se ramifie en ajoutant d’autres rapports analogiques : au cours des années 1930, Lu Xun, qui rassemble de plus en plus systématiquement en fin d’année ses articles polémiques sous forme de recueils, sera comparé à Mencken, le publiciste américain, adversaire de Babbitt, et qui publia six volumes de Prejudices entre 1919 et 1927. En réponse, selon une logique désormais bien huilée, Lu Xun compare Liang Shiqiu à Babbitt le conservateur dont l’humanisme est un masque des injustices sociales et qui jouit d’une position institutionnelle enviable, voire suspecte :
Il suffit que je publie un livre chaque année pour ressembler à ce Mencken qui publie chaque année un livre. Alors celui qui fait des festins tout en étant professeur pourrait être l’égal du Babbitt américain. Il semble que les capacités médiocres se transmettent aussi par l’enseignement. Mais le professeur Liang ne consentirait pas du tout à compromettre Babbitt, c’est ce qu’il appellerait une rumeur propagée par un être médiocre. Et pourtant, quand on me compare à Mencken, qui est bel et bien l’opposé de Babbitt, même si cela vient de la bouche d’un petit épigone, la cause profonde de tout cela, c’est encore le trouble que vient causer le fantôme de son éminence Babbitt [éminence blanche bai 白, premier caractère du nom chinois de Babbitt : Baibide白璧德]. Il lui suffit de lever le doigt pour que le personnage fasse un tour complet sur lui-même ; quant à moi, je pense avoir encore mes poings et mes yeux [ma force et ma lucidité]53.
18Cette polarisation Babbitt-Mencken servira donc dans les années 1930 à schématiser, sur la scène chinoise l’opposition entre la société Croissant, à laquelle appartient Liang Shiqiu, et la Ligue des écrivains de gauche, à laquelle appartient Lu Xun, deux pôles politiques auxquels on peut rattacher grossièrement l’intellectuel organique défenseur de l’humanisme universaliste et de l’art pour l’art qu’est Liang, d’une part ; Lu Xun, de l’autre, l’intellectuel critique défenseur de la lutte des classes et de l’art pour la vie, qui ne croit pas que la littérature puisse se situer au-dessus ou hors des divisions de classe54.
19La polémique a la caractéristique de passer facilement de la suggestion érudite et enjouée à la suggestion criminelle, elle-même formulée à travers des référents historiques (les « septembriseurs » de 1792 pour Paul Adam, la « charrette » du Comité de Salut Public chez Péguy, la tête de Rousseau chez Liang Shiqiu). Si ce type de débats demande de décortiquer dans le détail les réseaux d’analogies et de citations, ces polémiques d’écrivains suggèrent moins – heureusement – dans un sens factitif l’assassinat de l’adversaire indispensable, qu’elles ne suggèrent, dans un sens symbolique, une catastrophe maximale, une apocalypse universelle. Comme l’écrit Péguy : « Mais qu’imaginer de plus dangereux qu’un mensonge illimité, faussant le langage même, extensible donc autant que le langage, inaperçu et doublé d’une sécurité fausse », un « universel faux entendu » dont la presse politique est largement coresponsable55 ? Le scandale est permanent. Tout l’enjeu de l’écriture polémique est de maintenir à travers les aléas de l’Histoire cette suggestion d’une catastrophe qui excède la mesure, mais à la hauteur de laquelle le polémiste parviendrait à se hisser grâce à la perspective paradoxale qui est la sienne.
20Nous pouvons nous demander pour finir si le temps qui nous sépare d’un texte polémique accroît sa suggestivité dans un sens ouvert ou fermé. Le texte polémique semble d’autant plus suggestif (dans un sens ouvert) que ses allusions sont rendues vagues par le temps passé et le manque d’érudition du lecteur. Moins l’allusion est accrochée à une référence précise, plus le texte est suggestif (c’est l’emploi qu’Antoine Compagnon faisait du mot). Le paratexte éditorial joue alors un rôle important : en rappelant les références précises des sous-entendus, il rabat le texte du côté allusif ; au contraire, lorsqu’il n’y a pas de paratexte, les attaques polémiques ne font plus allusion à rien de précis pour le lecteur, mais deviennent hautement suggestives, et ouvertes sur une forme d’indignation délocalisée et atemporelle, en laquelle tout un chacun peut se reconnaître. Les éditions des proses polémiques de Lu Xun tendent au mode allusif, tandis que les éditions de Kraus tendent à détacher ses textes de la référence et à les rendre plus suggestifs. Cela correspond à la conception que Kraus lui-même se faisait du devenir de son œuvre, et sa manière de composer des programmes de lecture avec des extraits des prophètes bibliques et de l’Apocalypse de Jean va aussi dans le sens de cette lecture « suggestive ». Au contraire, pour Péguy, l’éloignement qui est le nôtre d’avec le « discours social » de l’époque et la situation des passages polémiques les plus violents au cœur de l’œuvre littéraire d’un auteur désormais canonique (malgré tout) tendent à nous faire percevoir l’injure polémique comme une suggestion criminelle ciblée et performative. Le statut de la cible modifie peut-être aussi la perception de la dimension factitive de la suggestion polémique : une cible que le lecteur identifie encore et qui se rapporte pour lui à un être extra-littéraire (comme Jaurès, personnage historique) tendrait à accroître le sentiment d’une dimension factitive de la suggestion polémique, là où une cible qui ne dit plus rien à personne peut plus facilement être perçue comme personnage, point d’accroche de l’écriture polémique qui n’engage aucune performativité hors du texte littéraire.
Notes de bas de page
1 Oswald Ducrot, Dire et ne pas dire. Principes de sémantique linguistique, Paris, Hermann, 1972, p. 96.
2 Marc Angenot, La Parole pamphlétaire, Paris, Payot, 1982.
3 Antoine Compagnon, dans Michel Murat (dir.), L’Allusion dans la littérature [actes du XXIVe congrès de la Società Universitaria per gli Studi di Lingua e Letteratura Francese (SUSLLF), en Sorbonne, novembre 1998], Paris, PUPS, 2000.
4 Cet article prolonge un travail de thèse comparatiste sur ces trois auteurs : Céline Barral, « Le “tact” du polémiste. Charles Péguy, Karl Kraus, Lu Xun. Du local au mondial, trois œuvres de polémiste au début du XXe siècle », Université Paris 8, 2015, à paraître aux éditions Classiques Garnier.
5 La liberté de la presse (loi de 1881) qui permettait d’écrire presque n’importe quoi et qui a fait exploser les polémiques au tournant du siècle est amendée par la loi du 29 juillet 1981 créant le crime d’incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination raciale, puni – en cas d’expression publique – par un an de prison et 45 000 euros d’amende.
6 Ruth Amossy, Apologie de la polémique, Paris, PUF, 2014, p. 203.
7 Lewis Carroll, Alice’s Adventures in Wonderland and Through the Looking-Glass, Londres, Penguin Classics, 1998, p. 184.
8 Antonin Artaud, « L’arve et l’aume », Œuvres, éd. E. Grossman, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2004, p. 919.
9 Judith Butler, Le Pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif (Excitable Speech. A Politics of the Performative, 1997), tr. de l’angl. Charlotte Nordmann, Paris, Amsterdam, 2004, p. 37.
10 Catherine Kerbrat-Orecchioni (dir.), Le Discours polémique, Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. Linguistique et sémiologie, 1980.
11 Cité par Gisèle Sapiro, La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXe siècle), Paris, Seuil, 2011, p. 615.
12 Ibid., p. 622.
13 « Car s’il [l’État] ne songe pas maintenant à étrangler ce qu’on appelle la liberté de la presse – qui ne remarque pas quelques blancs – l’idée ne lui en viendra plus jamais et si je le lui suggérais maintenant, il se méprendrait, et la seule victime serait mon texte. Il faut donc que j’attende, bien que je sois le seul Autrichien à ne pas savoir attendre et à préférer que la fin du monde soit remplacée par un modeste autodafé. » K. Kraus, Cette grande époque, tr. Éliane Kaufholz, Paris, Payot, 1990, rééd. Payot & Rivages, 2000, p. 172. [trad. modifiée] « Denn wenn er jetzt nicht auf die Idee kommt, die sogenannte Preßfreiheit, die ein paar weiße Flecke nicht spürt, zu erwürgen, so wird er nie mehr auf die Idee kommen, und wollte ich ihn jetzt auf die Idee bringen, er vergriffe sich an der Idee und mein Text wäre das einzige Opfer. Also muß ich warten, obwohl ich doch der einzige Österreicher bin, der nicht warten kann, sondern den Weltuntergang durch ein schlichtes Autodafé ersetzt sehen möchte. » Karl Kraus, « In dieser grossen Zeit », Die Fackel, n° 404, 5 décembre 1914, p. 20, repris dans Weltgericht, I (1919). Le texte constituait l’intégralité de ce premier numéro de guerre, exceptionnellement bref (19 pages). Il se présente comme une allocution (Anrede), car il avait fait l’objet d’une lecture publique le 19 novembre 1914 à Vienne, suivi d’un programme de lecture.
14 Ibid., p. 180.
15 Kraus, « Der Ernst der Zeit und die Satire der Vorzeit », repris dans Weltgericht, I, 1919, juste après « In dieser grossen Zeit ». Prononcé pour l’ouverture d’une soirée de lecture, le 13 février 1915. Texte non traduit en français. Kraus, Schriften, vol. 5, Francfort s/ Main, Suhrkamp, 1988.
16 Kraus, Troisième Nuit de Walpurgis (Dritte Walpurgisnacht, 1952), tr. Pierre Deshusses, Marseille, Agone, coll. Banc d’essais, 2005.
17 Ibid., p. 204 sq.
18 Ibid., p. 186. Je développe ce point dans C. Barral, « L’anticipation réticente du polémiste », L’Anticipation, dir. Laurent Zimmermann, Cahiers Textuel, n° 1 (nouvelle série), 2014.
19 Jacques Le Rider, La Censure à l’œuvre. Freud, Kraus, Schnitzler, Paris, Hermann, 2015.
20 Theodor Verweyen, Bücherverbrennungen. Eine Vorlesung aus Anlaß des 65. Jahrestages der „Aktion wider den undeutschen Geist“, Heidelberg, Universitätsverlag C. Winter, 2000, p. 145 et 173. Les œuvres de Kraus ne se trouvaient pas dans les 20 000 livres jetés au bûcher le 10 mai 1933 à Berlin par les étudiants galvanisés par le professeur de philosophie Alfred Bäumler. La liste noire du ministère ne comprenait que 24 noms, mais beaucoup plus d’auteurs furent touchés ; Erich Kästner fait figurer le nom de Kraus dans la liste des auteurs interdits entre 1933 et 1945 (ibid., p. 173).
21 Charles Péguy, Notre jeunesse, Cahiers de la quinzaine, XIe série, n° 12, 17 juillet 1910. Œuvres en prose complètes, t. III, éd. Robert Burac, Gallimard, coll. Pléiade, 1992, p. 88-113 et 138 sq.
22 Péguy, L’Argent, Cahiers de la quinzaine, XIVe série, n° 6, 16 février 1913. Œuvres en prose complètes, op. cit., p. 797.
23 Péguy, L’Argent suite, Cahiers de la quinzaine, XIVe série, n° 9, 27 avril 1913, Œuvres en prose complètes, op. cit., p. 924-933 et 980-988.
24 Alexandre Zévaès, « Souvenirs sur Jaurès. Son assassinat. Le procès de l’assassin. », La Nouvelle Revue, 15 janvier 1940, p. 3. Il ajoute que l’article de L’Action française était « capable de suggérer à quelque énergumène le désir de savoir si rien ne serait changé à l’ordre invincible dans le cas où le sort de M. Calmette [Gaston Calmette, le directeur du Figaro assassiné le 16 mars 1914 par la femme de Joseph Caillaux, cible d’une campagne de diffamation d’extrême-droite dans ce journal] serait subi par M. Jean Jaurès. »
25 Alexandre Zévaès, op. cit., p. 121.
26 P.R., « Ils ont de l’audace », L’Humanité, 23 juin 1913. Jaurès, « La justice immanente » (avec un p.s. sur Paul Adam), La Dépêche (Toulouse), 2 juillet, p. 1. Le Matin, 5 juillet, p. 2 (récit de la séance à la chambre du 4 juillet : « On veut m’assassiner »). « M. Paul Adam répond à M. Jaurès », La Liberté, 8 juillet, p. 1 sq. La Dépêche, 9 juillet, article de tête signé P. A. sur le pangermanisme de Jaurès, puis article signé Paul Adam, « Faute d’arguments… ». Fanny Clar, « Portrait de Paul Adam », Le Courrier européen, 11 juillet, p. 12. Camille Pelletan, « Et les radicaux ? », La Dépêche, 8 août, p. 1. Jaurès, « Le paradoxe européen », La Dépêche, 13 août, p. 1.
27 Paul Adam, « M. Paul Adam répond à M. Jaurès », La Liberté, 8 juillet, p. 1 sq. : « […] ni les conventionnels, ni les émeutiers sanguinaires de septembre [1792], ni Babeuf – qui mourut très bravement pour ses idées – n’eussent approuvé la tactique néfaste des pangermanistes unifiés. Ils les eussent bel et bien envoyés à la guillotine sans délai, parce qu’ils estimaient qu’avant tout il importait de mettre la France en état de repousser l’invasion allemande. / C’est parce que je me suis livré à ces considérations rétrospectives que M. Jaurès s’imagine voir en moi un massacreur. Il faut vraiment que la vérité historique le comble d’inquiétude… / Il feint aussi de ne pas comprendre mes paroles lorsque je soutiens qu’il “pactise avec l’ennemi”. […] ».
28 Jaurès, « La justice immanente », La Dépêche, 2 juillet 1913, p. 1.
29 André Robinet, Péguy entre Jaurès, Bergson et l’Église, Paris, Seghers, 1968, p. 233-236. « La responsabilité de Péguy dans l’assassinat politique de Jaurès est directe et entière. Il ne s’agit pas de faire retomber sur le seul Péguy le poids immonde des appels au meurtre qui sonnèrent l’hallali dans les derniers jours de la vie du chef socialiste. Il ne s’agit pas de l’en disculper. Péguy a sa part. » (p. 233 sq.) Compte rendu d’Henri Guillemin, Le Monde des livres, 1er février 1969, qui insiste sur cette responsabilité. Réactions dans Le Monde des livres du 15 février et du 1er mars (rien n’a prouvé que Raoul Villain avait lu les Cahiers de la quinzaine). Jean Rabaud, « Péguy est-il responsable de l’assassinat de Jaurès ? », Bulletin de la société d’études jaurésiennes, 1969, n° 35, p. 12 sq.
30 Pierre Accoce, Ces assassins qui ont voulu changer l’histoire, Paris, Plon, 1999, p. 144-172. L’auteur soutient, au contraire de Zévaès, la thèse d’une implication de L’Action française. Jean Rabaut, Jaurès assassiné, Bruxelles, Complexe, coll. La mémoire du siècle, 1984, p. 35-43. Rabaut rappelle que Jaurès était habitué dès 1907 à « cette “nuée d’outrages” qui l’accompagnait dans son action », mais qui « épaississait sans relâche » (p. 37). Ces outrages sont également énumérés au début de l’ouvrage de Jacqueline Lalouette, Jean Jaurès. L’assassinat, la gloire, le souvenir, Paris, Perrin, 2014, p. 17-26. Elle relativise cependant la portée de ces injures, « noyées dans des pages de grand format, très denses », et qui avaient un effet moindre que les caricatures (p. 24).
31 Plaidoirie du 28 mars 1919, citée par J. Lalouette, op. cit., p. 87.
32 Ibid., p. 96.
33 Trad. dans François Jullien, Le Détour et l’accès. Stratégies du sens en Chine, en Grèce, Paris, Grasset, 1995, p. 66.
34 Ibid. Texte original dans Liang Shiqiu juan 梁实秋卷, Pékin, Renmin wenxue, 2001, p. 143-148 : « 骂人要骂得微妙含蓄,你骂他一句要使他不甚觉得是骂,等到想过一遍才慢慢觉悟这句话不是好话,让他笑着的面孔由白而红,由红而紫,由紫而灰,这才是骂人的上乘。 » (p. 146).
35 François Jullien, Le Détour et l’accès, op. cit., p. 113, citant Marcel Granet.
36 Qian Zhongshu, « Le poète et ses griefs », dans Cinq essais de poétique, Paris, Christian Bourgois, 1987.
37 Liang Shiqiu, « La tendance romantique dans la littérature chinoise contemporaine » 现代中国文学之浪漫的趋势, 15 février 1926, supplément du Chenbao (Pékin). Dans Li Zhao 黎照 (éd.), Lu Xun Liang Shiqiu lunzhan shilu 鲁迅梁实秋论战实录, Pékin, Hualing, 1997, p. 1-28.
38 Liang Shiqiu, Du romantique et du classique 浪漫的与古曲的, Shanghai, éd. Croissant, 1927 ; « La discipline en littérature » 文学的纪律, Croissant (revue) 新月, 3 mars 1928, n° 1. Voir aussi Jacqueline Estran, « Liang Shiqiu et la revue Xinyue (1928-1933) », Études chinoises, vol. 21, n° 1-2, 2002, p. 261-273. Certains textes de cet auteur sont traduits en anglais dans Kirk Denton (dir.), Modern Chinese Literary Thought: Writings on Literature 1893-1945, Stanford University Press, 1996 ; et dans David Pollard (dir.), The Chinese Essay, New York, Columbia University Press, 2000. Voir aussi Marian Galik, « Liang Shih-ch’iu and Chinese New Humanism », in The Genesis of Modern Chinese Literary Criticism 1917-1930, Londres, Curzon Press, 1980, p. 285-307.
39 Lu Xun, « Les chemins divergents de la littérature et de la politique » 文艺与政治的歧途 (conférence donnée à l’Université Jinan, Canton, 21 décembre 1927), tr. S. Veg, in Lu Xun, Errances, Paris, éd. rue d’Ulm, 2004, p. 279 : « À Pékin, il y a un groupe de lettrés qui méprisent par-dessus tout les écrivains qui décrivent la société. Ils se disent : si l’on peut même faire entrer la vie des tireurs de pousse dans les romans, est-ce qu’on n’a pas détruit toutes les règles selon lesquelles un roman raconte l’histoire d’un brillant lettré et d’une belle jeune fille […] ? ».
40 Liang Shiqiu, « La tendance romantique dans la littérature chinoise contemporaine », in Li Zhao (éd.), op. cit., p. 13-14.
41 Lu Xun, « Brefs propos sur Hong Kong » 略谈香港 (13 août 1927, Yusi), « Correspondance » 通信 (1er octobre 1927, Yusi), « Le “chef” de la révolution » 革 « 首领 » (15 octobre 1926, Yusi) – en réaction à un panorama des factions littéraires pékinoises rédigé par Liang Shiqiu sous le pseudonyme de Xu Danfu. In Li Zhao (éd.), op. cit.
42 Lu Xun, 革 « 首领 » : 最可怕的是广告底恭维和广告底嘲骂。简直是膏药摊上挂着的死蛇皮一般 (ibid.).
43 Comme dans sa conférence de juillet 1927, sur les dynasties Wei et Jin.
44 Lu Xun, 革 « 首领 », in ibid.
45 Voir François Jullien, Fonctions d’un classique : Luxun dans la Chine contemporaine, 1975-1977, Lausanne, A. Eibel, 1978 ; et Lu Xun : écriture et révolution, Paris, Presses de l’ENS, 1979, p. 94 notamment.
46 Liang Shiqiu, Compte rendu de Toujours sous le dais fleuri 评华《盖集续编》(5 juin 1927, Shishi xinbao), in Li Zhao, op. cit., p. 81-83. 鲁迅先生的文章,是不见血的,因为笔锋太尖了,一直刺到肉里面去,皮肤上反倒没有痕迹.
47 Liang Shiqiu, « Rousseau et l’éducation des filles » 卢梭论女子教育 (15 décembre 1926, Pékin, supplément du Chenbao), in ibid., p. 84-88. Liang Shiqiu rédige dans le même temps une recension critique de l’esquisse biographique que le poète « romantique » chinois Yu Dafu (1896-1945) venait de publier sur Rousseau : ibid., p. 123-124.
48 Lu Xun, « De Rousseau et du goût personnel » 卢梭与胃口 (7 janvier 1928, Yusi), tr. in Œuvres choisies. Essais (1918-1927), Pékin, éd. en langues étrangères, 1983, p. 416.
49 Liang Shiqiu, « En lien avec Rousseau » 关于卢骚 (25 mars 1928, Shishi xinbao), ibid., p. 124 : 借另外一个人的言论攻击你所要攻击的人,这方法不一定是好方法,却是稳当的方法,因为借刀杀人可以把自己刷洗得干干净净。但是没有这样便宜事. Littéralement, jie dao sha ren signifie « emprunter un couteau pour tuer quelqu’un », comme si Sinclair devenait l’homme de main de ceux qui visent Babbitt.
50 Liang décortiquait l’usage des citations, des guillemets et de la logique de Yu Dafu. Ibid., p. 123-124.
51 Lu Xun, « Des têtes » (23 avril 1928, Yusi), tr. in Essais choisis, 1928-1933, op. cit., p. 19 : 这虽然并非“借刀杀人”,却成了“借头示众”了。假使他没有成为“一般浪漫文人行为之标类的代表”,就不至于路远迢迢,将他的头挂给中国人看.
52 Voir aussi Irving Babbitt, « Bergson et Rousseau », tr. Jeanne Scialtiel, La Revue politique et littéraire (La Revue bleue), 7 décembre 1912, p. 725-730. Babbitt y critique l’anti-intellectualisme bergsonien, qu’il associe à William James. Il défend, contre l’intuition qui tourne au vertige face à la complexité du monde, une intuition qui permette de saisir la définition du Simple, en revenant aux classiques et à Socrate. Bergson et l’« expansion émotive » de sa philosophie encourageraient l’anarchie et la déraison.
53 Lu Xun, Préface d’Accents du Sud mêlés à ceux du Nord 南江北调集-序 (1934), in Lu Xun, Œuvres complètes 鲁迅全集, 18 vol., Pékin, Renmin wenxue, 2005, vol. 4, p. 427-430, ici p. 428. Lu Xun fait allusion à un article de Lou Luo’er (Mei Seng) paru en juillet 1933 dans le supplément littéraire du journal de Tianjin, Yishibao 益世报, que Liang Shiqiu dirigeait.
54 Sur l’importance de Babbitt dans les débats chinois des années 1920, voir Tze-ki Hon, The Allure of the Nation. The Cultural and Historical Debates in Late Qing and Republican China, Leiden, Boston, Brill, 2015, chap. 6 : « A New Aristocracy of the Chinese Republic ». Babbitt fut un vrai modèle pour les intellectuels de la revue Xueheng 学衡 (parfois traduit : « La balance des études »), la revue adverse aux auteurs du 4 Mai et de Nouvelle Jeunesse (Lu Xun, Mao Dun…). Wu Mi 吴宓, enseignant et rédacteur en chef de Xueheng, introduisit en Chine le Nouvel Humanisme de Babbitt (dont il avait été lui aussi l’étudiant aux États-Unis) y voyant une alternative au pragmatisme de Dewey et au modèle darwiniste.
55 Charles Péguy, Œuvres en prose complètes, t. I, op. cit., p. 1170 sq.
Auteur
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Céline Barral
Université Bordeaux Montaigne, Plurielles, UR 24142, France
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