Approche proustienne, psychanalytique, et linguistique
p. 33-51
Texte intégral
1Je vais commencer ce parcours en prenant tout d’abord dans l’œuvre de Proust quelques exemples de suggestions, mais où le mot « suggestion » n’apparaît pas. Il s’agira, plusieurs fois, de suggestions dans le domaine érotique ou sexuel, domaine de prédilection pour une expression passant par le détour de la suggestion.
2Ce lien entre suggestion et érotisme reviendra plusieurs fois dans le présent volume, et justifie ici un premier détour par la psychanalyse. En 1921, Sigmund Freud, dans le texte important intitulé Massenpsychologie und Ich-Analyse (« Psychologie des foules et analyse du moi »)1, et plus précisément dans le chapitre 4 « Suggestion et libido », dans le chapitre 8 « État amoureux et hypnose », et dans le chapitre 10, veut révéler « ce qui se cache derrière les mots énigmatiques d’hypnose et de suggestion » (p. 193), « ce qui est dissimulé derrière l’écran, le paravent de la suggestion » (p. 152), derrière « le mot magique de suggestion » (p. 148) : pour lui, il s’agit de la libido (p. 150), des « pulsions amoureuses » (p. 151), des « pulsions sexuelles » (ibid.), par lesquelles le sujet devient suggestible à une identification à l’objet aimé. Pour Freud, l’opérateur de la suggestion prend pour le sujet la place de l’idéal du moi auquel le sujet s’abandonne comme à un objet d’amour influençant ses croyances et son comportement. Ainsi Freud en arrive-t-il à cette « définition de la suggestion : une conviction qui n’est pas fondée sur la perception et le travail de la pensée, mais sur un lien érotique » (p. 196). Aussi ne serons-nous pas étonnés de trouver, dans certains des exemples que je vais donner chez Proust, le domaine érotique à la fois comme contenu thématique des suggestions (au niveau des signifiés) et ressort du fonctionnement de la suggestion (au niveau du processus).
3Dans le chapitre « Combray » de Du côté de chez Swann, on apprend que la fille du professeur de piano Vinteuil, est homosexuelle. Les villageois de Combray évoquent à mots couverts les relations charnelles homosexuelles entre la fille de Vinteuil et son amie :
Le docteur Percepied […] savait faire rire aux larmes le curé et tout le monde en disant d’un ton rude : « Hé bien ! il paraît qu’elle fait de la musique avec son amie, Mlle Vinteuil. Ça a l’air de vous étonner. Moi je sais pas. C’est le père Vinteuil qui m’a encore dit ça hier. Après tout, elle a bien le droit d’aimer la musique, c’te fille. Moi je ne suis pas pour contrarier les vocations artistiques des enfants, Vinteuil non plus à ce qu’il paraît. Et puis lui aussi il fait de la musique avec l’amie de sa fille. Ah ! sapristi on en fait une musique dans c’te boîte-là. Mais qu’est-ce que vous avez à rire ? […] ».2
4La suggestion du signifié érotique, sexuel, de l’expression « faire de la musique », vaut pour les auditeurs du docteur, mais aussi pour les lecteurs du texte. En toute rigueur, ici, la suggestion est plutôt le support d’une allusion, car le signifié connoté est clairement identifié : il est connu par les auditeurs du docteur, et déjà compris par les lecteurs du roman grâce aux lignes précédentes (« une amie plus âgée, qui avait mauvaise réputation », « ce n’est pas de la musique qu’elle s’occupe avec sa fille », « des relations charnelles », « l’amour physique »).
5Quelques pages plus loin, a lieu la scène, qui se passe après la mort de Vinteuil, où le narrateur adolescent, un soir, est en position de voyeur, près de la maison de Vinteuil à Montjouvain. Il observe par une fenêtre éclairée Mlle Vinteuil et son amie. Par une série de suggestions, les deux jeunes filles vont s’entraîner vers une relation charnelle. La suggestion fonctionne à deux niveaux, à la fois entre les deux jeunes filles et entre le texte et le lecteur (je souligne et commente à mesure) :
Bientôt elle se leva, feignit de vouloir fermer les volets et de n’y pas réussir.
« Laisse donc tout ouvert, j’ai chaud, dit son amie.
– Mais c’est assommant, on nous verra, répondit Mlle Vinteuil [sous-entendu : on nous verra dans nos ébats amoureux].
Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu’elle n’avait dit ces mots que pour la provoquer à lui répondre par certains autres qu’elle avait en effet le désir d’entendre, mais que par discrétion elle voulait lui laisser l’initiative de prononcer [à la fois révélation et dénégation de la suggestion amoureuse]. Aussi […] elle ajouta vivement :
« Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire [dénégation de la suggestion amoureuse], c’est assommant, quelque chose insignifiante qu’on fasse, de penser que des yeux vous voient. »
Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle taisait les mots prémédités qu’elle avait jugés indispensables à la pleine réalisation de son désir [réaffirmation, par le commentaire, de la suggestion érotique qui se masque dans l’implicitation des mots tus]. Et à tous moments au fond d’elle-même une vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer [à la fois le désir et sa dénégation, son refoulement] un soudard frustre et vainqueur.
« Oui, c’est probable qu’on nous regarde à cette heure, dans cette campagne fréquentée, dit ironiquement son amie [ironie, car dans cette campagne à cette heure il est censé n’y avoir personne, personne pour regarder – mais le lecteur sait qu’il y a quelqu’un qui regarde : le narrateur derrière la fenêtre]. Et puis quoi ? » ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner d’un clignement d’yeux malicieux et tendre, ces mots qu’elle récita par bonté […] d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre cynique) « quand même on nous verrait ce n’en est que meilleur » [derrière ce « ce », se cache la suggestion de la relation sexuelle désirée et d’un souhait d’exhibitionnisme].
Mlle Vinteuil frémit et se leva […].
« Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques, ce soir », finit-elle par dire.3
6Dans cet épisode, qui fonctionne sur une série de suggestions, le désir sexuel ne peut pas être dit explicitement (« elle taisait les mots prémédités », « la scène que ses sens réclamaient »), il n’est signifié qu’en creux, par dénégations (« quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire ») : la dénégation d’un signifié érotique le suggère d’autant plus ! Paroles suggestives… Et les derniers mots cités révèlent explicitement la teneur sexuelle du signifié suggéré (« des pensées bien lubriques »).
7Je prendrai un troisième exemple dans Le Côté de Guermantes. Il s’agit des sous-entendus critiques de la domestique Françoise envers le narrateur lors des visites d’Albertine dans la chambre de celui-ci. Proust commence par présenter à un niveau assez général les suggestions critiques de Françoise :
Françoise, ne pouvant nous répondre d’une façon explicite, parlait comme Tirésias et eût écrit comme Tacite [on se souvient des « insidieuses suggestions » de Tacite envers l’Empereur Tibère]. Elle savait faire tenir tout ce qu’elle ne pouvait exprimer directement, dans une phrase que nous ne pouvions incriminer sans nous accuser, dans moins qu’une phrase même, dans un silence, dans la manière dont elle plaçait un objet.4
8Les reproches de la domestique Françoise envers ses maîtres ne s’expriment donc que sur le mode de la suggestion. Au début du même paragraphe, Proust avait comparé cette méthode de Françoise avec la rhétorique des écrivains en régime tyrannique (car dans un régime tyrannique, comme pour Tacite l’Empire romain, les critiques des écrivains envers le pouvoir ne peuvent s’exprimer que par une rhétorique de la suggestion). D’où cette comparaison :
Comme les écrivains arrivent souvent à une puissance de concentration [la concentration des sens sous-entendus] dont les eût dispensés le régime de la liberté politique ou de l’anarchie littéraire, quand il sont ligotés par la tyrannie d’un monarque ou d’une poétique […], ainsi Françoise, ne pouvant nous répondre d’une façon explicite, parlait comme Tirésias et eût écrit comme Tacite.
9Tout cela amène la scène où, à la page suivante, Françoise entre dans la chambre du narrateur et le surprend étendu sur son lit avec Albertine :
Surpris pourtant par l’entrée inattendue de Françoise, je m’écriai :
« Comment, déjà la lampe ? Mon Dieu que cette lumière est vive ! »
Mon but était sans doute par la seconde de ces phrases de dissimuler mon trouble, par la première d’excuser mon retard [il y a aussi de la dénégation et de la suggestion, de la suggestion dénégatrice, dans la parole du narrateur]. Françoise répondit avec une ambiguïté cruelle : « Faut-il que j’éteinde ? »
10Sous-entendu : « faut-il que j’éteigne, pour vous laisser à vos ébats amoureux ? » C’est donc là un exemple significatif, de nouveau dans le registre érotique, des reproches implicites que Françoise n’exprime que par suggestion. On aura remarqué au passage la faute (involontaire) de conjugaison (« que j’éteinde ») de la part de la servante. D’où la réaction d’Albertine :
« Teigne ? glissa à mon oreille Albertine, me laissant charmé par la vivacité familière avec laquelle […] elle insinua cette affirmation psychologique [suggérant que Françoise est une teigne] dans le ton interrogatif d’une question grammaticale [la correction de « que j’éteinde » en « que j’éteigne »].
11Derrière la correction grammaticale de -teinde en -teigne, est suggérée l’« affirmation psychologique » désignant Françoise comme une « teigne ».
12On a pu remarquer que plusieurs de ces suggestions appartiennent au domaine érotique, car les locuteurs, ne pouvant exprimer explicitement le signifié sexuel, parlent par le détour du sous-entendu et de la suggestion. Les commentaires du narrateur sur ces épisodes n’explicitent pas forcément le signifié sexuel, mais explicitent plutôt les raisons et le fonctionnement du détour par la suggestion. Dans ces passages, cependant, le mot « suggestion » n’apparaissait pas.
13Mais Proust emploie plusieurs fois le mot « suggestion » dans la Recherche. J’ai pu en relever une dizaine d’occurrences.
14Je voudrais d’abord m’arrêter sur celles-ci : « la suggestion du souvenir »5, et « les suggestions que les minutes anciennes exercent sur nous »6. Ici, nous entrons dans les suggestions proustiennes par la grande porte : la mémoire proustienne, qui agit par suggestion, surtout la mémoire involontaire, la mémoire des sensations. Une odeur, ou une saveur, commune à un moment du passé et à un moment du présent, suscite des suggestions mémorielles, par associations de sensations. On peut reprendre l’épisode de la petite madeleine au début de Du Côté de chez Swann ; le mot « suggestion » n’y apparaît pas, mais ce que Proust décrit y ressemble beaucoup :
Je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement […].
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées […].
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ?7
15Les mots que j’ai soulignés nous rappellent le caractère indéterminé et confus de la suggestion (« quelque chose », « confusément », « insaisissable »), et un fonctionnement par association de sensations (« lié à ce souvenir »). Ce mouvement incertain d’une remontée des profondeurs du psychisme vers la surface de la conscience (« à une grande profondeur », « au fond de moi », « tout au fond de moi », « jusqu’à la surface de ma claire conscience ») correspond bien au mouvement psychique de la suggestion (déjà présent chez Bergson dans son Essai sur les données immédiates de la conscience en 1888), presque un mouvement psychanalytique de l’inconscient vers le conscient.
16D’autres sentiments peuvent être induits chez Proust par suggestion : « L’ennui […] lui avait été inoculé grâce à une sorte de suggestion »8, ou encore : « la suggestion amoureuse »9.
17Deux autres occurrences méritent le commentaire : « la suggestion d’un hypnotiseur »10, et, concernant la lecture : « la suggestion presque hypnotique d’un beau livre »11. Ces expressions nous rappellent que, dans les années 1880, la notion et le mot de « suggestion » ont acquis un statut épistémologique et se sont répandus dans l’usage du vocabulaire grâce aux travaux de Bernheim sur le rapport entre hypnose et suggestion. Et, du point de vue de la réflexion sur la littérature, il est intéressant de constater que Proust applique cette idée de « suggestion hypnotique » à sa conception de la lecture.
18Un peu après cette dernière citation, Proust présente des associations d’idées qui ont eu lieu dans l’esprit du narrateur, comme produisant de « dangereuses suggestions »12 qui réveillent la jalousie. Les associations d’idées ayant produit pour le narrateur ces « dangereuses suggestions » de jalousie avaient été racontées une trentaine de pages plus tôt par le narrateur13 : celui-ci, ayant lu dans le journal le titre d’une mélodie de Fauré, « Le secret », s’est alors souvenu, par association d’idées, du titre d’un livre du duc de Broglie, Le secret du roi (1878), ce qui lui avait rappelé (nouvelle association d’idées) le fait que le duc de Broglie avait acheté le château de Chaumont-sur-Loire, lequel nom de « Chaumont » s’est associé en son esprit au nom du parc parisien des Buttes-Chaumont, lieu où le narrateur soupçonne qu’Albertine a des rendez-vous amoureux, d’où le réveil de la jalousie du narrateur envers Albertine : c’est cette série d’associations d’idées et de souvenirs qui sera désignée une trentaine de page plus loin par l’expression « dangereuses suggestions ». Notons que ces suggestions-associations d’idées proustiennes sont très proches de celles dont, dans son Essai sur les données immédiates de la conscience (1888), Bergson parlait en employant justement plusieurs fois les mots du vocabulaire de la suggestion14 ; et qu’elles fonctionnent aussi de façon proche de celles qu’utilise Freud dans ses commentaires sur le rêve et dans son élaboration de la cure psychanalytique.
19Mais avant d’en revenir à Freud, je voudrais m’arrêter sur cette fin de phrase où Proust parle, comme étant des « autosuggestions », des pensées qui nous arrivent quand nous sommes en train de nous endormir :
[…] quand on tourne le dos au réel, quand on atteint les premiers antres où les « autosuggestions » préparent comme des sorcières l’infernal fricot des maladies imaginaires ou de la recrudescence des maladies nerveuses, et guettent l’heure où les crises remontées pendant le sommeil inconscient se déclencheront assez fortes pour le faire cesser15.
20Plusieurs remarques sur ces quelques lignes. D’abord, la comparaison « comme des sorcières », que Proust emploie pour parler du fonctionnement psychique des « autosuggestions », nous rappelle que du Moyen âge au XIXe siècle le mot « suggestion » était surtout utilisé pour parler des suggestions diaboliques, des tentations du démon. Ensuite, on remarque que Proust utilise le mot « autosuggestions » entre guillemets. Je me suis bien sûr interrogé sur ces guillemets. Il me semble qu’ils produisent un effet citationnel, mais sans qu’on puisse référer le mot à une citation particulière : les guillemets sont pour Proust une façon d’indiquer que le mot « autosuggestion » est dans l’air du temps, et que c’est un mot qui est d’usage récent. Ces guillemets (eux-mêmes suggestifs) sont un peu l’équivalent d’un « comme on dit maintenant ». Et effectivement, ce mot fait partie du vocabulaire des neurologues depuis Bernheim, et des premiers psychanalystes : Charles Baudoin a publié le livre intitulé Suggestion et autosuggestion en 1919, et il est possible que ce passage de Proust ait été écrit à ce moment-là. Enfin, l’adjectif « inconscient » qui apparaît à la fin de la phrase m’a rendu attentif à l’usage du mot « inconscient » chez Proust. J’ai relevé, dans les trois derniers volumes de la Recherche, cinq ou six occurrences du substantif « inconscient » (« l’inconscient », « mon inconscient »), et une douzaine d’occurrences de l’adjectif « inconscient » et de l’adverbe « inconsciemment ». Proust n’avait sans doute pas une connaissance précise de la psychanalyse, mais il en connaissait l’existence, et l’idée de l’inconscient était déjà dans l’air du temps dans l’Europe de ces années-là.
21Le moment est maintenant venu de rappeler que l’idée et le mot de « suggestion » se sont répandus à la fin du XIXe siècle à partir des travaux du neurologue Hippolyte Bernheim (1840-1919), fondateur de l’École de Nancy appelée aussi « École de la suggestion ». Il a notamment étudié les phénomènes de suggestion dans l’hypnose. En 1884, il publie De la Suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille, puis, en 1886, De la suggestion et de ses applications thérapeutiques. Il définit la suggestion comme « influence provoquée par une idée suggérée et acceptée par le cerveau »16 et comme « idée conçue par l’opérateur, saisie par l’hypnotisé, et acceptée par le cerveau »17 : « la suggestion, c’est-à-dire la pénétration de l’idée du phénomène dans le cerveau du sujet, par la parole, le geste, la vue, l’imitation »18. Pour lui, « toute suggestion tend à se réaliser ; toute idée tend à se faire acte »19, ce qui indique aussi l’aspect prescriptif, factitif, de la suggestion.
22Après avoir, dans les cinq premiers chapitres de son livre de 1884, présenté ses procédés pour endormir ses patients « par suggestion », puis décrit les différentes expériences auxquelles il s’est livré, et rapporté les phénomènes qu’il y a observés (suggestions d’actes, suggestions d’hallucinations, anesthésies suggérées à l’état de veille, etc.), Bernheim consacre le chapitre VI à un « aperçu historique » dans lequel il commence par réfuter la croyance de Mesmer et de ses disciples en un fluide magnétique animal20 ; il consacre ensuite plusieurs pages au chirurgien écossais James Braid, auteur de The Power of the mind over the Body (1846), et aux pratiques hypnotiques pour obtenir par suggestion l’anesthésie des malades opérés ; dans la lignée de Braid (dont les idées ont été introduites en France par Eugène Azam et Alfred Velpeau) il s’arrête alors sur les travaux du docteur Liébault, lui aussi de Nancy et maître de Bernheim ; il mentionne aussi les expériences de Charcot qui en 1878, à la Salpêtrière, « étudia le somnambulisme chez les hystériques » mais sans fournir « aucune théorie pour l’interprétation de ces phénomènes »21. Bernheim développe alors dans le chapitre VII sa conception de la suggestion. Il y établit que ces phénomènes « ne sont pas dus à un fluide magnétique, à une émanation quelconque allant d’un organisme à un autre, mais que tout est dans la suggestion, c’est-à-dire dans l’influence provoquée par une idée suggérée et acceptée par le cerveau » (p. 73). Il aborde l’automatisme des gestes habituels, et l’influence des idées sur le corps. Il mentionne son intérêt (qui annonce celui de Proust) pour ce qui se passe dans « les impressions mémoratives renaissant directement comme au choc de la réminiscence », « dans le rêve où nos sens engourdis ne rectifient plus les idées qui surgissent incohérentes », « dans la période de concentration psychique qui prélude au sommeil » (p. 78). Il cite Alfred Maury (Le Sommeil et les rêves, 1878), qui sera aussi une lecture de Bergson et de Proust. Bernheim développe alors l’intéressante notion de la « crédivité », disposition « qui nous porte à croire ce qu’on nous dit » (p. 80), qui implique « une certaine docilité cérébrale qui nous porte à obéir aux ordres reçus » (p. 81), et qui peut aujourd’hui nous permettre de comprendre le fonctionnement de la désinformation, des fake news, et de la propagande en général (j’aurai à y revenir plus loin dans le présent ouvrage). Certes, Bernheim traite surtout de la suggestion dans l’état de sommeil, mais il reconnaît que l’état de veille, « l’état normal, l’état physiologique, présente, à un degré rudimentaire, des phénomènes analogues à ceux qu’on observe dans l’hypnotisme » (p. 83). Il aborde alors l’aspect factitif, incitatif, de la suggestion : « L’idée du mouvement suggérée est acceptée par le cerveau dépourvu d’initiative, et cette idée engendre automatiquement le mouvement » (p. 83), ce qui entraîne « la transformation de l’idée en acte » (p. 85). Dans le chapitre VIII, le dernier de l’ouvrage, Bernheim tire des conséquences morales et pratiques. J’y reviendrai dans le chapitre sur la suggestion factitive ou incitative (approche pragmatiste).
23Dans les années qui suivent la publication de ces deux livres de Bernheim en 1884 et 1886, on voit que l’idée de suggestion se répand dans le monde intellectuel, comme en témoigne par exemple Romain Rolland dans son journal intime de ses années à l’École Normale Supérieure de la Rue d’Ulm, à la date du 13 mai 1888 : « Conversations sur le magnétisme, hypnotisme, catalepsie, suggestion, avec Renel qui a suivi des cours de Richer et des expériences d’internes, à la Salpêtrière »22 ; car l’École de Charcot à la Salpêtrière, à Paris, se livre aussi à des expériences sur l’hypnose. La même année 1888, Sigmund Freud traduit en allemand le livre de Bernheim de 1886, sous le titre Die Suggestion und ihre Heilwirkung. Puis Freud séjourne auprès de Bernheim à Nancy en 188923, et il écrit en 1890 à propos de la « psychothérapie-suggestion » de Bernheim : « les mots sont de bons moyens pour provoquer des modifications psychiques chez celui à qui ils s’adressent »24 : cette suggestion par le moyen des mots nous ramène dans le domaine de la littérature et de ses effets sur les lecteurs. Puis Freud se rapprochera de l’École de Charcot à la Salpêtrière à Paris ; Freud continuera à s’intéresser à la suggestion, mais il lui accordera moins d’importance que Bernheim ne le fait (selon Freud, le psychanalyste n’exerce pas par suggestion sur le patient, le psychanalyste n’est pas un hypnotiseur). Entre temps, Paul Souriau, Professeur d’esthétique à l’Université de Lille et à l’Université de Nancy, publie en 1893 La Suggestion dans l’art : la première partie, qui parle peu de littérature, est consacrée à l’hypnose, et Bernheim y est mentionné25. C’est dans ces mêmes années que l’on constate la fréquence du vocabulaire de la suggestion par exemple chez Mallarmé. La base de recherche de Gallica montre d’ailleurs la fréquence du mot « suggestion » dans les titres des livres publiés vers 1890 et dans ces livres eux-mêmes. Vers la fin de sa vie, Bernheim publiera un nouvel ouvrage intitulé De la suggestion (1911). Puis, même si Freud lui-même a fini par accorder moins d’importance à cette notion, d’autres psychanalystes y resteront attachés, comme Charles Baudoin (1893-1963), qui publie Suggestion et autosuggestion en 1919 (il est possible que ce soit à ce moment-là que Proust ait écrit avec guillemets le mot « autosuggestions » dans Le Côté de Guermantes), puis Psychologie de la suggestion et autosuggestion en 1924, et Qu’est-ce que la suggestion ? en 1924.
24Freud lui-même a continué de s’intéresser aux phénomènes de suggestion, moins dans la pratique psychanalytique que dans sa prise en compte de la littérature, notamment, en 1908, dans son article intitulé « Création littéraire et rêve éveillé ». Freud y projette d’étudier « le problème de l’effet produit par les œuvres littéraires », comment elles peuvent « provoquer en nous des émotions », « par quel moyen le créateur parvient à produire l’effet que ces créations éveillent en nous »26. Cette production d’effet, c’est la puissance de suggestion des œuvres littéraires. Freud, à la fin de l’article, commence à répondre, en indiquant que les textes littéraires produisent un effet en nous « par le bénéfice de plaisir esthétique qu’ils nous offrent », « afin de permettre la libération d’une jouissance supérieure émanant de sources psychiques bien plus profondes »27 (je souligne), c’est-à-dire de l’inconscient : ce que nous ressentons de suggestions lorsque nous lisons des œuvres littéraires remonte de notre inconscient vers la surface de notre esprit conscient.
25Cette dimension de jouissance mettant en jeu les profondeurs de l’inconscient me semble pouvoir être mise en rapport (pour nous permettre de mieux comprendre le fonctionnement psychique de la suggestion) avec la notion de « chôra sémiotique » théorisée en 1974 par Julia Kristeva dans La Révolution du langage poétique. Julia Kristeva (avec sa triple compétence littéraire, linguistique, et psychanalytique) emprunte ce mot, « chôra », à Platon : dans le Timée, la chôra est le fond matriciel originel et pré-existentiel en lequel le démiurge inscrit les déterminations des phénomènes du monde à venir. Chez Julia Kristeva, la « chôra sémiotique » est le fond de l’inconscient de l’écrivain, le sous-bassement psychique inconscient des textes littéraires, cette matrice pré-verbale et pré-langagière située dans les profondeurs du psychisme et où s’originent les œuvres littéraires, et notamment les rythmes poétiques, à partir des pulsations des pulsions inconscientes (c’est en cela que la chôra est « sémiotique », car en elle s’origine la signifiance). Ce processus d’engendrement est fondé sur les associations d’idées et de sensations qui se jouent au fond de l’inconscient de l’auteur. La chôra sémiotique est donc ce fond psychique inconscient pré-verbal mais rythmique et rythmé, pulsionnel, qui donne naissance à ce que Julia Kristeva appelle le « génotexte », le texte encore à l’état latent, virtuel, pré-verbal, qui va donner naissance au « phénotexte », le texte en tant que phénomène se manifestant par l’écriture puis à la lecture, par exemple tel poème que j’ai sous les yeux. Prolongeant ces hypothèses de Kristeva, je dirai que ce processus qui advient dans la phase de la création du texte se poursuit dans sa réception et nous permet de comprendre le mécanisme de la suggestion pour le lecteur. En effet, le texte est transmis à un récepteur, et va agir sur l’inconscient du lecteur (sur la chôra sémiotique du lecteur), sur le fond psychique du lecteur, où se jouent les associations inconscientes d’idées et de sensations, qui sont à l’origine des suggestions. Ces suggestions psychiquement générées au niveau de l’inconscient du lecteur remontent alors au niveau des représentations conscientes sous la forme de sens seconds suggérés. Le schéma suivant peut donc nous faire comprendre le fonctionnement de la suggestion en littérature :

26Julia Kristeva définit la littérature comme ce qui permet de « dissoudre non seulement la fonction dénotative » (j’avais mentionné, plus haut dans cet ouvrage, que pour Roland Barthes la littérature permet à la fois la position et la déception du sens, un sens suspendu) « mais aussi la fonction propre au thétique de poser le sujet »28, donc dissoudre à la fois la position d’un sens (suspension de la fonction dénotative) et la position d’un sujet (par le passage par l’inconscient du récepteur) : signifiant flottant et subjectivité flottante, qui rendent possible le processus psychique de la suggestion. Julia Kristeva indique que l’art permet « l’afflux de la jouissance dans le langage »29, ce qui s’accorde aux idées de Freud que nous citions tout à l’heure, et ce qui explique que la suggestion soit particulièrement à l’œuvre dans le domaine sexuel, érotique, pulsionnel (comme nous l’avons vu chez Proust, mais aussi chez Mallarmé qui, à propos de la lecture, mentionne « la jouissance du poëme qui est faite de deviner peu à peu »30).
27Après ce passage par la psychanalyse, qui nous a fait prendre en compte les profondeurs de l’inconscient, je voudrais terminer ce parcours théorique par la linguistique de l’énonciation, qui nous fera prendre en compte les contextes d’émission et de réception du texte.
28Selon le schéma habituel de la communication, dans la conversation un locuteur envoie un message qui sera reçu par son interlocuteur. Émetteur et récepteur font partie de la même situation, du même contexte, du même ensemble circonstanciel (ils diffèrent cependant par leurs psychismes, ce qui fait que le message peut être émis avec des sous-entendus qui dépendent de l’esprit du locuteur, et peut être reçu avec des sous-entendus qui dépendent de l’esprit de l’interlocuteur, ce qui rend possibles des effets de suggestion même dans le cas simple de la conversation).
29Dans la communication littéraire, et spécifiquement poétique, le schéma est un peu plus complexe, car la transmission est différée. L’émetteur (l’auteur) conçoit son message alors qu’il se trouve dans un certain contexte (contexte 1), dans certaines circonstances dont la poésie (surtout celle du XXe siècle) fait souvent l’ellipse (ce qui fait souvent difficulté dans la compréhension de la poésie du XXe siècle, c’est qu’elle fait souvent l’ellipse de la circonstance, du contexte d’énonciation). Le message (texte, poème) est transmis, et reçu par un lecteur qui se trouve, lui, dans une autre situation, dans un autre contexte (contexte 2). La transmission poétique repose sur la communication d’une subjectivité singulière (celle de l’auteur) vers une autre subjectivité singulière, celle du lecteur qui se trouve dans une autre situation, dans un autre contexte. Le lecteur peut actualiser, appliquer, l’énoncé poétique dans une autre situation, dans un autre contexte, et avec sa subjectivité personnelle : cela rend possibles chez le récepteur des suggestions liées à son contexte de réception. En poésie, message qui va d’une subjectivité singulière vers une autre subjectivité singulière, la signification n’est pas bijective (du type : un signifiant Sa1 vise un signifié Sé1 qui est le même pour l’émetteur et pour le récepteur, un signifiant Sa2 vise un signifié Sé2 qui est le même pour l’émetteur et pour le récepteur, etc.), elle est intersubjective : et c’est là que se glisse la possibilité de la suggestion et notamment de suggestions non-intentionnelles de la part de l’auteur. C’est ce que le linguiste Claude Hagège appelle « la nomadisation des messages »31 : les messages sont nomades, ils sont énoncés dans un contexte, puis reçus et actualisés dans un autre contexte. C’est le contexte du récepteur qui permet que pour lui se lève la possibilité de suggestions non-intentionnelles à partir du texte.
30La poésie repose sur un monde (une vision du monde, une conception du monde) absolument individuel, singulier à chaque poète. Le poème tente de communiquer quelque chose de ce monde singulier (quelque chose mais pas tout). Le poème tente ce partage de l’impartageable d’une subjectivité.
31Dans la lecture de l’œuvre poétique, il y une zone d’intersection entre le monde singulier du poète et le monde singulier du lecteur (ces éléments d’un monde commun sont des références à une histoire commune, une sensibilité commune, une nature commune, un langage commun, etc.). On pourrait représenter ces deux mondes comme deux ensembles partageant une intersection qui est le monde commun à l’auteur et au lecteur :

32Mais il y a aussi la zone personnelle de l’auteur, et celle du lecteur. La zone d’intersection (le monde commun) rend possible la communication partielle de l’incommunicable, le partage partiel de l’impartageable (les textes poétiques sont lisibles). Mais l’existence de la zone propre au lecteur permet la suggestion non-intentionnelle du fait d’un halo d’indétermination qui interfère dans le processus de signification entre le signifiant et le signifié.
33Alors que l’allusion repose sur une relation univoque dans laquelle le signifiant renvoie à un premier signifié Sé1 puis à un second signifié Sé2, la suggestion repose sur une relation plus complexe entre signifiant et signifiés : le signifiant renvoie à un premier signifié Sé1, mais celui-ci renvoie à une nébuleuse de signifiés seconds ou à un signifié second plus ou moins indéfini (et pas forcément intentionnel), ou bien encore la relation d’un signifiant à un signifié est d’emblée brouillée ou diffractée.
34On comprend donc que, dans le processus de la suggestion, l’esprit du lecteur joue un rôle actif, créatif même. La lecture, dans le processus de la suggestion, consiste moins à retrouver ou reconstruire un sens préalablement déjà là, qu’à produire un sens à réaliser, à effectuer par le lecteur lui-même, dans une dynamique créatrice de sens. Je voudrais comparer cela avec ce qui se passe dans les tests de Rorschach (élaborés par le psychiatre suisse Hermann Rorschach au début du XXe siècle). Si par exemple un psychiatre me demande à quoi tel dessin (une tache d’encre répandue par pliage de la feuille) me fait penser, j’interprète le dessin, je lui donne un sens, j’associe cette forme a priori non-figurative à une figure plus ou moins ressemblante à laquelle ce dessin me fait penser, je dis ce que le dessin me suggère. Dans l’expression « ce que le dessin me suggère », « le dessin » est le sujet grammatical du verbe, le dessin est censé être l’agent de l’acte de suggestion. Mais est-ce que le dessin est vraiment l’agent de la suggestion ? Empiriquement, non, car cette suggestion n’est évidemment pas intentionnelle de la part du dessin ni de son auteur, puisque ce dessin est en fait le résultat purement aléatoire d’une grosse goutte d’encre tombée sur une feuille qui a ensuite été pliée en deux, ce qui a produit cette tache de forme bizarre. Il en va un peu de même pour un texte, mutatis mutandis (c’est-à-dire en tenant compte de la différence de médium entre le dessin et le langage, mais dans les deux cas il s’agit d’un signifiant, pictural ou linguistique, renvoyant, pour son récepteur, à un signifié, visuel dans un cas, idéel ou émotionnel dans l’autre cas) : lire, pour une part (au-delà des données objectives du sens dénoté et de tout ce que l’érudition en différents domaines peut apporter à notre compréhension : connaissance de la langue, connaissance du monde, connaissance de l’Histoire, etc.), – lire, pour une part, c’est aussi ressentir ce que le texte me suggère, objectivement et subjectivement, au niveau des idées et à celui des émotions et des ressentis. Dans l’expression « ce que le texte me suggère », « le texte » est le sujet grammatical du verbe, le texte est censé être l’agent de l’acte de suggestion, mais il n’en est pas réellement l’agent car la suggestion qui vient du texte n’est pas forcément intentionnelle de la part de l’auteur du texte et encore moins du texte lui-même (elle n’est qu’en partie intentionnelle de la part de l’auteur, mais pas totalement et pas forcément). C’est le récepteur (ou son psychisme, de l’inconscient au conscient) qui est actif dans le fonctionnement du phénomène de la suggestion ; c’est lui qui invente (trouve, crée) ce que le texte lui suggère (le lecteur est le « trouveur » des suggestions qu’il ressent à partir du texte).
35La suggestion, c’est ce qui se passe lorsque le lecteur « lève les yeux de son livre », pour reprendre une expression qui a transité de Proust à Roland Barthes et d’Yves Bonnefoy à Marielle Macé. Il y a dans Du côté de chez Swann (« Combray ») et dans Journées de lecture des pages admirables où Proust nous livre une phénoménologie mentale de la lecture et notamment des lectures d’enfance ; il évoque ces moments où nous nous laissons « à lever les yeux de la page », à « lever les yeux », où « mes yeux fatigués se levaient parfois »32, « quand je les levais du livre »33. Barthes reprend l’idée en 1970 : « ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ? »34 (souligné par Barthes). Barthes précise que notre esprit procède alors par associations d’idées, par « afflux d’idées, d’excitations d’associations » (je souligne) : « Cette logique-là n’est pas déductive mais associative : elle associe au texte […] d’autres idées, d’autres images, d’autres significations »35 (souligné par Barthes). Yves Bonnefoy reprendra l’idée et l’expression de Proust en 1988 dans un article intitulé « Lever les yeux de son livre », ce dont il recommande la pratique : « l’interruption peut avoir valeur essentielle », et « l’essentiel, c’est ce qui se dérobe encore » (comme la teneur de la suggestion, toujours fuyante) ; Bonnefoy prend alors l’exemple de Paolo et Francesca qui, chez Dante, lisent l’histoire de Lancelot et Guenièvre et s’embrassent : « quelque chose leur vint du texte, qui les incita à se tourner l’un vers l’autre » (il s’agit bien d’une suggestion, une suggestion qui porte au geste), par cet « élan dans les mots vers plus que les mots »36. Marielle Macé, en 2011, donne le même titre, « Lever les yeux de son livre », à un chapitre d’un de ses ouvrages37. La suggestion, c’est ce qui advient lorsque le lecteur lève les yeux de son livre.
36Ce phénomène se produit dès la lecture d’un titre. Dès que je lis un titre (de roman, de poème, de pièce de théâtre, d’essai, etc.), des suggestions adviennent en mon esprit, sous forme d’effets d’attente, d’idées que le ou les mots du titre me suggère(nt).
37Jusqu’à présent, nous avons surtout parlé des cas où la suggestion est suscitée en un récepteur différent de l’émetteur, en un lecteur différent de l’auteur. Mais il y a aussi des cas d’autosuggestion, lorsque le récepteur et l’émetteur, lorsque l’auteur et le lecteur, sont la seule et même personne, lorsque l’auteur est le récepteur du texte qu’il est en train d’écrire. Il me semble que certains poèmes sont écrits d’abord à usage personnel pour leur créateur, et qu’ils ont alors une fonction d’autosuggestion. Je crois que c’est le cas du poème « Recueillement » de Baudelaire : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille », « Ma douleur, donne-moi la main, viens par ici, // Loin d’eux. », « Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche »… L’écriture du poème et sa réception par le poète lui-même peuvent avoir quelque chose d’une autohypnose apaisante, non seulement par la teneur de ce qui est dit, mais aussi par les rythmes de l’alexandrin, par les rimes, par les enjambements, par les répétitions (je ne peux pas le démontrer textuellement, mais, expérimentalement, la lecture que j’ai faite de ce poème pendant le Séminaire me semble pouvoir indiquer que les auditeurs ont pu percevoir cet effet en se mettant mentalement, autant que possible, à la place de Baudelaire). De même, très proche de « Recueillement » de Baudelaire, le poème de Michaux intitulé « Repos dans le Malheur » : « Le Malheur, mon grand laboureur, / Le Malheur, assois-toi, / Repose-toi, Reposons-nous un peu toi et moi, / Repose, […] ». Là encore, les assonances, les rythmes réguliers, les répétitions, la congruence du fond et de la forme, nous font expérimenter la vertu apaisante de la parole poétique, d’abord à l’usage de celui qui la produit. Sans doute les neurosciences pourraient-elles nous apporter des indications sur le fonctionnement du cerveau dans ces phénomènes d’autosuggestion.
38Enfin, pour terminer ces considérations d’ordre linguistique, je voudrais indiquer que même un mot isolé peut être riche en suggestion, riche de suggestions, et peut déclencher des associations d’idées et des résonances affectives. C’est le cas du mot « presbytère » pour Colette dans La maison de Claudine. C’est aussi le cas, pour le narrateur proustien, des noms de personnes, comme le nom des « Guermantes » « toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe : “antes” »38 ; et des « noms de pays » : « ces noms : Balbec, Venise, Florence, dans l’intérieur desquels avait fini par s’accumuler le désir que m’avaient inspiré les lieux qu’ils désignaient », et « le nom de Parme […] m’apparaissant compact, lisse, mauve et doux », ou encore « Bayeux […] dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe » (et le paragraphe qui suit énumère d’autres exemples)39. Michel Leiris aussi part de mots dans son Glossaire, et toute l’entreprise autobiographique de La Règle du jeu, notamment dans L’Âge d’homme et dans Biffures, s’effectue à partir de certains mots qui résonnent mémoriellement en lui, des mots qui produisent des suggestions par associations de souvenirs. De même, le Dictionnaire des mots parfaits, dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet40, propose une cinquantaine de mots qui inspirent autant d’écrivains : mots suggestifs, mots dotés d’un halo affectif, d’une aura affective…
39Il me semble d’ailleurs que le mot « suggestif » est un mot suggestif…
Notes de bas de page
1 Sigmund Freud, « Psychologie des foules et analyse du moi » (Massenpsychologie und Ich-Analyse, 1921), dans Essais de psychanalyse, Payot, 1981. Je donnerai les références de pages directement dans mon texte.
2 Proust, Du côté de chez Swann [1913], Gallimard, collection Folio, 1987, p. 145-146.
3 Op. cit., p. 159.
4 Le Côté de Guermantes [1920, 1921], Gallimard, collection Folio, 1988, p. 349.
5 Albertine disparue [1925], Gallimard, collection Folio, 1992, p. 19.
6 Sodome et Gomorrhe [1922], Gallimard, collection Folio, 1989, p. 265.
7 Du côté de chez Swann [1913], Gallimard, collection Folio, 1987, p. 45-46. Je souligne.
8 Sodome et Gomorrhe [1922], Gallimard, collection Folio, 1989, p. 411.
9 Le Temps retrouvé [1927], Gallimard, collection Folio, 1990, p. 218.
10 La Prisonnière [1923], Gallimard, collection Folio, 1989, p. 257.
11 Albertine disparue [1925], Gallimard, collection Folio, 1992, p. 142.
12 Albertine disparue [1925], Gallimard, collection Folio, 1992, p. 155.
13 Albertine disparue [1925], Gallimard, collection Folio, 1992, p. 124.
14 Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience [1888], PUF, 1976. J’ai relevé plus d’une quinzaine d’occurrences. Par exemple : « Le sentiment suggéré » (p. 13), « les sentiments et les pensées que l’artiste nous suggère » (ibid.) « Le pouvoir expressif ou plutôt suggestif de la musique » (p. 33), « la suggestion reçue dans l’état hypnotique » (p. 118 et p. 125), « comme une suggestion hypnotique » (p. 125), « la suggestion deviendrait persuasion » (ibid.), « la liaison subjective des deux phénomènes est semblable à l’association subjective qui nous en a suggéré l’idée » (p. 160),
15 Le Côté de Guermantes [1920, 1921], Gallimard, collection Folio, 1988, p. 79.
16 Hippolyte Bernheim, De la Suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille, Octave Doin Éditeur, 1884, p. 73 (rééditions L’Harmattan, 2004, et Hachette BNF, 2012).
17 Hippolyte Bernheim, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique, Octave Doin Éditeur, Paris, 1886, Avant-Propos, p. VII (réédition L’Harmattan, 2005).
18 Hippolyte Bernheim, De la suggestion dans l’état hypnotique. Réponse à M. Paul Janet, Octave Doin éditeur, 1884, p. 6.
19 Hippolyte Bernheim, Le docteur Liébault et la doctrine de la suggestion, conférence donnée à Nancy le 6 décembre 1906, Nancy, 1907, p. 12.
20 On se souvient que des écrivains français du début du XIXe siècle ont été très marqués par le mesmérisme, notamment Balzac comme on le voit dans La Peau de chagrin et plus encore dans Ursule Mirouët.
21 Hippolyte Bernheim, De la Suggestion dans l’état hypnotique et dans l’état de veille, op. cit., p. 70. Je citerai dorénavant les références des pages directement dans mon texte.
22 Cahiers Romain Rolland n° 4, Romain Rolland, Le Cloître de la Rue d’Ulm, Journal de Romain Rolland à l’École Normale (1886-1889), Éditions Albin Michel, 1952, p. 222. Et, toujours en 1888, Romain Rolland écrit dans son texte intitulé « Credo quia verum » : « lorsque quelque volonté extérieure s’impose à moi dans un état de suggestion », « par l’hypnotisme ou l’extase auto-hypnotisme » [sic] (ibid., p. 364).
23 Concernant ce lien entre Bernheim et Freud, il est intéressant de remarquer que, dans le chapitre VII de son livre de 1884, Bernheim emploie plusieurs fois le mot « inconscient » (en tant qu’adjectif) : par exemple p. 82, 83, 85, 86, 88…
24 Freud, « Traitement psychique », Résultats, idées, problèmes, PUF, t. 1, 1984 (cité par Marc-Alain Ouaknin, Bibliothérapie, Éditions du Seuil, 1994, collection Points, p. 16). Freud dit qu’on peut parler de « la magie d’un mot », ce qui nous rappelle l’expression de Baudelaire désignant la poésie comme « magie suggestive ».
25 Paul Souriau, La Suggestion dans l’art [1893], 2e édition, Félix Alcan Éditeur, 1909. Bernheim est mentionné par exemple p. 186.
26 Freud, « Création littéraire et rêve éveillé » [1908], dans Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, collection Idées, 1982, respectivement p. 80, 69, 80.
27 Ibid., p. 81.
28 Julia Kristeva, La Révolution du langage poétique, Seuil, 1974, p. 58.
29 Ibid., p. 71.
30 Mallarmé, dans Igitur, Divagations, Un Coup de dés, Gallimard, collection Poésie, 2003, p. 405.
31 Claude Hagège, L’Homme de paroles. Contribution linguistique aux sciences humaines, Fayard, 1985, p. 253.
32 Proust, « Journées de lecture », dans Contre Sainte-Beuve précédé de Pastiches et mélanges et suivis de Essais et articles, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1971, respectivement p. 160, 161, 175.
33 Proust, Du côté de chez Swann [1913], Gallimard, collection folio, 1987, p. 85.
34 Roland Barthes, « Écrire la lecture » [1970], Le Bruissement de la langue. Essais critiques IV, Seuil, collection Essais, 1984, p. 33.
35 Barthes, ibid., p. 35.
36 Yves Bonnefoy, « Lever les yeux de son livre », dans La Lecture, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 37, Gallimard, 1988, p. 9-19. Les citations proviennent respectivement des pages 13, 12, et 15. Proust est mentionné dans le dernier paragraphe (p. 18).
37 Marielle Macé, « Lever les yeux de son livre », dans Façons de lire, manières d’être, Gallimard, 2011, p. 39-55. Barthes est mentionné p. 40, Proust p. 42, Bonnefoy p. 48.
38 Proust, Du côté de chez Swann [1913], Gallimard, collection folio, 1987, p. 169.
39 Proust, « Noms de pays : le nom », Du côté de chez Swann, Gallimard, collection folio, 1987, p. 380, 381-382.
40 Dictionnaire des mots parfaits (Belinda Cannone et Christian Doumet, dir.), Éditions Thierry Marchaisse, 2019.
Auteur
-
Éric Benoit
Université Bordeaux Montaigne, Plurielles, UR 24142, France. Institut Universitaire de France
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
