Conclusion
p. 295-303
Texte intégral
Les voies des fictions autoritaires
Quelles que soient leurs options idéologiques, ces fictions autoritaires s’ancrent inévitablement dans l’évocation et la mémoire d’une histoire partagée. Les divers romans du corpus, nous l’avons souligné dans la seconde partie, ne cessent d’évoquer un monde politique et social corrompu, délétère, provoquant la désunion et la dégénérescence du pays et de ses institutions. Ces œuvres partagent la vision d’une société crépusculaire qui motive la pensée de son dépassement.
1Nous avons suggéré combien les derniers romans zoliens opéraient une sortie de l’Histoire. Bien qu’il lui semble impossible de transformer le cours des choses dans l’actualité brûlante du présent, Zola ne se résigne pas et demande à l’utopie de supplanter toute tentation sceptique, en dessinant l’atteinte possible d’une espérance. Il cède aussi, cela a été souligné, à un espoir messianique qui baigne toute la fin du siècle. Dans Les Évangiles, peu à peu le matériau historique est absorbé par le désir irréfragable d’un monde qui transcende l’Histoire et réalise enfin le rêve d’humanité heureuse et pacifiée. Mais cet au-delà d’une temporalité ordinaire a probablement d’autres motivations qu’il nous faut éclairer. Certes, il permet un réservoir de thèmes, de tonalités et d’écritures toujours stimulantes pour qui désire un ressourcement des habitudes de composition et une liberté de conception supérieure. Cependant sortir du temps historique n’est pas sans quelques conséquences sur la portée des romans. Qu’est-ce à dire qu’un roman à thèse qui déporte l’actualisation de sa thèse vers un temps hors d’atteinte ? Qu’est-ce à dire qu’un roman qui nie le temps historique quand il enjoint dans le même temps à agir et à réparer celui-ci ? N’est-ce pas une manière de réaffirmer le caractère de pure affabulation du propos et de rester finalement dans la sphère unique de la fiction ? N’est-ce pas avouer l’impossibilité de toute transformation dans l’histoire immédiate ? N’est-ce pas surtout indiquer l’incapacité ontologique du peuple à penser et infléchir sa destinée ? Car enfin, les trois versions proposées à la clôture de Travail par chacune des femmes entourant Luc évoquent des voies meurtrières, celles du collectivisme, de l’anarchisme, de la guerre, qui ont toutes laissé les populations exsangues et… pour ainsi dire de guerre lasse, elles se sont résolues à des temps nouveaux. La seule évolution positive n’est le fait que des seuls apôtres. Il se pourrait bien que la forme choisie ne serve pas exactement les visées que l’auteur s’était assignées, et que l’écriture finalement démentirait. Il semble aussi que la sortie d’un temps historique génère des représentations qui aient quelque proximité avec le mythe. Dans Travail et Vérité, les édifices religieux, dans une volonté évidente de détournement sont frappés par l’orage, ou par l’engloutissement de la terre, qui évidemment dans l’imagerie chrétienne métaphorise la colère divine purificatrice1. Zola se joue de cette connotation, mais dans le même temps accapare, par cet emprunt, des survivances d’images apocalyptiques de la destruction. Ainsi le recours au mythe, même ténu, néantise la référentialité de l’histoire et du temps politique. L’écrivain revisite en le revitalisant le mythe de l’Apocalypse, en adjoignant aux destructions « spontanées » le récit d’une parousie laïque. C’est alors que tout ce qui suggère le mouvement de la vie, de la création, de la régénération de l’espèce humaine sera sans cesse valorisé, champs cultivés2, enfantement proliférant, inventions diverses et nombreuses…
2Le recours à une expression mythologique pour pouvoir figurer une rénovation sociale peut s’expliquer aussi par le fait que l’on est encore, à la fin du xixe siècle, extrêmement dépendant de cette représentation fortement ancrée dans l’imaginaire collectif et sans son secours, l’évocation serait peut-être de l’ordre de l’irreprésentable ou de l’indicible. Mais il peut également signifier l’obstacle que constitue le mythe à toute pensée d’une évolution et qui la fait verser dans l’ordre de l’imaginaire. Le roman zolien, en même temps qu’il peint les temps nouveaux invite nécessairement à une mise à distance de la fable dont il ne sait se passer pour les dire.
3Mais étrangement, les autres fictions de notre corpus n’échappent pas non plus à cette orientation, même si le propos idéologique est radicalement différent. Inscrits dans une actualité particulière, dans un état de la société française, qu’ils ne cessent de contester, ces romans entretiennent un rapport particulier avec l’Histoire, paradoxalement fait d’évitement, alors même qu’ils semblent vouloir ancrer leur récit dans celle-ci. Ainsi Bourget n’évoque la révolution de 1789 que comme une donnée cataclysmique, excluant toute approche historique raisonnée pour n’en faire qu’une lecture impressive : « Le mal d’anarchie dont notre pays souffre depuis 1789, et dont il menace de mourir, n’est plus seulement dans les institutions, il a pénétré jusqu’au tréfonds des sensibilités3. » Il n’évoque d’ailleurs aucun événement précis, nous avions déjà remarqué que l’Affaire Dreyfus relevait de l’innommable4, contribuant ainsi à une vague temporalité d’un présent jamais véritablement identifié, simplement évoqué dans la négativité et la dispersion des êtres qui le caractérise. Ce présent d’ailleurs est sans lendemain, il est comme bloqué, dénué de toute projection d’avenir. La seule aspiration est celle d’un retour vers l’ordre, c’est-à-dire l’immuabilité de la partition des classes sociales. C’est donc à la fixité de l’unité de la famille, à la reconnaissance de son atavisme que se réfère Bourget, et à travers elle à la famille emblématique, car le « droit du passé doit avoir un représentant héréditaire, d’où la nécessité d’une famille royale et de la monarchie5 ». Ainsi aucune transgression des « règles naturelles », autrement dit des règles sociales de partition des Français ne serait à déplorer. À un moment où les politiques pensent la nation comme une entité forte, et tentent d’affirmer des choix visant à une unification de celle-ci, Bourget donne l’image d’une littérature qui n’a d’autre proposition que la pensée d’une communauté frileuse tournée vers un fantasme d’ordre passéiste et qui revient à une lecture erronée de l’Histoire. Comment oublier, sauf à considérer que la littérature est à appréhender comme un refuge, les motivations profondes qui ont conduit aux principes de la révolution ? Bourget, lui aussi participe de ce mouvement qui ne cesse d’agiter le syndrome de la décadence : la maladie du corps social par la contamination des groupes qui le composent (au sens biologique du terme) due à des échanges entre eux alimente la déploration de l’écrivain. Ainsi, redoutant une place grandissante du peuple,
[…] on lui a mis en main de quoi porter à la civilisation dans notre pays des coups irréparables. Il y a lieu surtout de s’attrister devant ce chétif échantillon d’espèce humaine, quand on pense que l’effort séculaire de notre histoire aboutit aujourd’hui avec la complicité de tous les charlatans électoraux, à la souveraineté de pareilles incompétences. Une telle constatation est toujours amère. Elle l’est davantage encore, quand cette preuve de l’avortement national dans les couches profondes de la vie populaire s’ajoute à la constatation d’un avortement pareil dans les couches plus élevées6.
4Cette dégradation généralisée trouve aussi sa source dans une « intoxication mentale7 », la métaphore de la pathologie permet ainsi de suggérer l’affectation de la totalité du corps social, qu’il faut immuniser contre les maladies. Jean-Michel Wittmann a montré combien l’idée de décadence de la nation était tributaire d’une représentation d’un corps altéré8, ce que l’on retrouve chez Bourget et Barrès. La solution préconisée par Bourget est donc la voie d’un état antérieur de développement, perçu comme état d’un bonheur perdu, supposé ancré dans un ordre immanent. On voit bien ici que le refus de l’histoire et des transformations que ses mouvements ont générées alimente un discours et une élaboration romanesque à contre-courant de l’époque qui les a vues naître. Il isole la littérature dans l’expression d’une rancœur, et risque de la conduire dans une impasse, quand précisément l’enjeu de ces fictions autoritaires était de placer cette même littérature aux avant-postes des discours, et des représentations sur le temps présent.
5Barrès, pour ce qui concerne l’Histoire, reste dans une configuration similaire. Rêvant d’un espace territorial plus fantasmé que vécu, il ne l’évoque qu’à travers les témoignages que lui en livrent des Lorrains enracinés et tournés vers le passé. C’est une terre chargée d’Histoire, que l’on revisite en même temps que les protagonistes. Ils ont le désir d’en extraire une authenticité, une distinction qui constituerait une identité lorraine, là encore rêvée, pour des jeunes Parisiens qui regardent avec nostalgie la terre de leur enfance. Celle-ci est faite d’une intégrité supposée qui reproduirait une constitution pérenne, comme celle d’un corps physique. La communauté lorraine espérée renvoie donc à l’innutrition du sol, devenu une entité sous la plume de Barrès, indépendamment de toute considération sociale ou politique véritable : « la plante humaine ne pousse vigoureuse et féconde qu’autant qu’elle demeure soumise aux conditions qui formèrent et maintinrent son espèce durant des siècles9. » Mais c’est à une histoire basée sur l’éveil à une sensibilité que s’attache Barrès, assez éloignée de la conception scientifique qu’une discipline en train de se construire entend donner d’elle-même10. Il y a une intimisation de la matière historique chez Barrès. Sturel effectue une redécouverte historique de son pays natal, où toutes les périodes coexistent à travers des bribes de récits et de souvenirs rapportés. L’histoire n’a de présence et d’existence que rapportée à un sujet qui retrouve une partie de son identité à travers elle. C’est à une forme évanescente et très élective qu’aspire Barrès et qui ne peut guère constituer le viatique d’une société dynamique et tournée vers l’avenir de sa jeunesse. Saint-Phlin, dans une lettre à Sturel dit son désir d’enseignement pour « notre petit peuple lorrain » :
[…] il y faut les inspirations de l’amour, de l’amour pour la terre et pour les morts. Nul manuel d’histoire locale ne suppléerait chez les instituteurs certain sentiment de vénération qui, sensible à chaque minute de leur enseignement, saura seul éveiller chez l’enfant la génialité de la race11.
6C’est finalement une approche sensible de « la terre et des morts », une fois encore qui est privilégiée, elle tourne le dos à la constitution d’une pensée nationale de l’histoire, pour se réfugier dans un îlot protecteur. L’histoire pour Barrès peut avoir une « vertu régénératrice », parce qu’elle permet une mémoire du passé et une perpétuation. « Que nos enfants se connaissent comme la continuité de leurs parents12 » : on approche là le rêve d’une reconduction du même qu’aucune transformation prise alors comme une altérité malfaisante ne viendrait perturber. Si l’intégrité du corps servait métaphoriquement l’évocation de la nation, on voit là combien un fantasme de pureté, d’intégrité originelle hante l’imaginaire barrésien, ce fantasme affecte l’individu, la société et son histoire. La Lorraine terre d’histoire devient l’espace d’un mythe et cet espace se referme sur son idéalité et sur la poésie de son passé.
7Ainsi tous les romans du corpus se détournent finalement d’une vision historique. Cela ne manque pas de surprendre pour des entreprises romanesques qui désiraient fondamentalement agir sur leur temps, revitaliser et régénérer l’inscription de l’individu dans la société. Il est vrai que le retour vers le mythe donne accès à une réalisation envisagée selon l’ordre du fantasme. La littérature est aussi affaire de projection désirante. Il est vrai aussi que la représentation politique a du mal à s’extraire des représentations mythiques qui la contaminent. Néanmoins cette solution romanesque de la pensée d’une communauté dont l’évocation se situe finalement dans l’ordre du mythe ou du fantasme affirme conjointement deux données d’ordres différents. La violence dénonciatrice qui a accompagné l’évocation de la société témoignait d’une attention et d’un intérêt historique et politique ; le désenchantement, l’amertume se sont transmués en volonté de leur propre dépassement. Ainsi la mélancolie profonde et indicible s’est-elle masquée sous l’écriture d’un nouvel enchantement. Il réaffirme alors que l’écriture a à voir avec la magie en ce qu’elle crée une réalité autre, et qu’elle seule finalement par le recours au mythe, tente d’ordonner ce qui est perçu comme une forme de chaos. C’est sans doute à ce point précis que ces fictions autoritaires donnent malgré tout leur mesure, qui est celle d’une espérance et d’une vision. Mais elles disent dans le même temps, suprême paradoxe, que ne tissant que des histoires, elles sont ailleurs, dans une forme de résistance à l’Histoire, dans son dépassement, même au risque d’échapper à toute tentative véritable de prise en compte d’une modernité.
Notes de bas de page
1 Après que l’abbé Marle eut repéré une immense crevasse, quelques instants plus tard… « Et, au moment où le prêtre élevait le calice, ce ne fut pas le miracle demandé qui se produisit, ce fut l’anéantissement […] Et il ne demeura rien […] qu’un tas énorme de gravats, dans lequel on ne retrouva même pas le corps de l’abbé Marle, dont les poussières de l’autel semblaient avoir mangé la chair et bu le sang. Et l’on ne retrouva rien non plus du grand christ de bois peint et doré, foudroyé lui aussi, tombé en poudre. », Travail, p. 908.
2 « De nouveau, l’abondance revenait dans les logis propres et bien tenus, les champs se couvraient de magnifiques moissons, grâce aux méthodes nouvelles adoptées, la campagne était redevenue une joie pour les yeux, au grand soleil de l’été. », Vérité, op. cit., p. 1411.
3 L’Étape, op. cit., p. 8.
4 « La funeste guerre civile à laquelle une retentissante affaire judiciaire servit de prétexte plus que de cause », ibid., p. 13. Nous soulignons.
5 Ibid., p. 400.
6 Ibid., p. 105.
7 Ibid., p. 125.
8 Voir Barrès romancier une nosographie de la décadence, Paris, Champion, 2000.
9 Leurs Figures, op. cit., p. 1173.
10 Seignobos ou Langlois œuvrent à une réflexion sur l’historiographie, bien opposée à une conception moins scientifique que représentent Taine ou Michelet. Voir sur cette question, Antoine Compagnon, La Troisième république des lettres. De Flaubert à Proust, Paris, Seuil, 1983.
11 Leurs Figures, op. cit., p. 1173.
12 Ibid.
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