• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16588 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16588 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Presses Universitaires de Bordeaux
  • ›
  • Sémaphores
  • ›
  • Une poétique des fictions autoritaires
  • ›
  • Fiction et engagement
  • Presses Universitaires de Bordeaux
  • Presses Universitaires de Bordeaux
    Presses Universitaires de Bordeaux
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Présences Reconfigurer le réel Représentation du politique Fictions d’engagement Vers une communauté L’engagement dans la forme Notes de bas de page

    Une poétique des fictions autoritaires

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Deuxième partie

    Fiction et engagement

    p. 75-180

    Texte intégral Présences Expériences d’engagement L’autorité du changement Reconfigurer le réel La connaissance Représentation du politique Fictions d’engagement Vers une communauté L’engagement dans la forme Une leçon Notes de bas de page

    Texte intégral

    1La conjonction des divers éléments évoqués (transformation de la forme du roman et des enjeux qui lui sont assignés, position de l’écrivain dans la sphère sociale renvoyant à une responsabilité au regard de la Cité, situation de chacun dans l’espace littéraire et politique), a fortement contribué à l’émergence de ces fictions autoritaires qui affirment le rôle social de la littérature, sa capacité à signifier les failles de la république et à être ferment de propositions.

    2C’est bien sur fond de manque, d’absence de projections, d’une incapacité du politique à combler les attentes et les espérances, qu’émergent alors ces fictions. Par leurs œuvres, les écrivains entendent prolonger, amplifier, et faire résonner le jeu du débat d’idées, prendre part aux projections idéologiques. Ils se chargent ainsi d’indiquer une voie, une direction tant esthétique qu’humaine, voire métaphysique. C’est une manière d’affirmer que la littérature n’est pas déliée du monde et qu’elle entretient une relation au pouvoir et au politique, en l’interrogeant, en mettant au jour les contradictions, les peurs, les impensés. Mais elle le fait dans une temporalité qui est la sienne, et elle n’est pas assignée aux contingences du politique, en cela elle s’en écarte, et négocie paradoxalement sa relation à la chose publique en s’en démarquant, et en signalant alors sa singularité.

    3En effet la littérature, même sous la forme d’une fiction autoritaire, n’est pas absolument réductible au temps de la complexité politique ou sociale qui l’a fait œuvre. Elle s’immerge dans un présent, s’en imprègne, se contextualise dans les méandres de celui-ci, mais ne s’y dissout pas. Le rapport au temps s’effectue suivant plusieurs données : le présent qui est très proche de celui de la narration et de son écriture – pensons à l’épisode de Boulanger pour l’Appel au soldat de Barrès, ou à l’affaire de Panama pour Leurs Figures, ou encore à l’affaire Dreyfus pour nombre des romans qui nous occupent –, mais aussi le temps du désir, de l’aspiration future largement explicitée (chez Zola) ou simplement suggérée (comme chez Barrès ou Bourget) de la prospection, font que ces récits ne peuvent être rabattus dans la catégorie des narrations factuelles. Il y a un déport de l’entreprise de l’immersion dans un temps vécu vers un élan, une projection d’un temps qui ne serait pas encore advenu. La responsabilité de l’écrivain est donc bien toujours « de parler du monde et au monde » – pour reprendre une expression de Jacques Dubois –, assurément d’en parler de manière plus assertive que ne l’a fait le roman réaliste antérieurement, et de faire entrevoir un monde autre, espace projeté, fantasmé, imagé, bien au-delà des pouvoirs du discours politique auquel on a trop souvent tenté de réduire le roman à thèse tout particulièrement. Ainsi, s’il y a une contiguïté évidente entre le monde de la littérature et la société de référence, la relation au politique ne se développe pas sur le mode de la fusion, comme pourrait le faire une littérature de propagande dont la visée unique serait de servir hic et nunc les intérêts matériels et la cause circonstanciée d’un mouvement politique, d’une forme de gouvernement. Dans cet écart, dans cette distance avec le monde mis en exergue par la fiction, scruté, analysé, recomposé, transfiguré par elle, la littérature affirme ainsi sa singularité et son autonomie, y compris dans des textes aux prises avec le traumatisme d’une actualité prégnante comme le sont ceux qui nous intéressent ici, et qui plongent au cœur de cette dernière de manière moins allusive que d’autres romans.

    Présences

    4Ces fictions ont la particularité de mettre en texte, outre la présence du narrateur, une voix d’autorité, celle d’un auteur très impliqué qui évalue, jauge, émet des hypothèses, analyse, observe, critique, s’effraie, mime la colère, gratifie, loue, exulte et fait varier les modulations d’une expression de sentiments exacerbés tout autant qu’une construction conceptuelle et idéologique. Autoritaires, ces fictions le sont par cette instance qui fait de l’écriture très souvent une forme de précepte, de grammaire d’expériences à visée morale. Mais tout roman n’est-il pas peu ou prou une réserve de vies imaginaires à l’intention de ses lecteurs ? Dans un article Alexandre Gefen souligne le propos de Wayne Booth1 concernant le récit impersonnel (showing) et le récit organisé en fonction du commentaire du narrateur (telling). Il montre que quel que soit le roman envisagé, « que l’on lise ou non un roman à thèse, le récit reste autoritaire car dirigé : malgré toutes les proclamations de réalisme, il n’y a pas d’optique objective2 », ni de récit dénué d’une forme d’arbitraire. Le dosage des marques d’auctorialité dans le texte est ensuite plus ou moins important, suivant le contrôle que l’on désire exercer sur le lecteur. L’autorité est avant tout un enjeu de contrôle de la réception et de maîtrise du discours.

    5Ces textes s’attachent tous au récit d’un vécu de l’histoire, proche de celle des lecteurs. Mais surtout ils s’arriment à des expériences de vies singulières qui façonnent des manières d’être dans ce monde, et déterminent le choix des valeurs qui fonderont les existences des protagonistes. Récit donc d’une expérience à vivre, par procuration, destinée à renseigner les voies nouvelles de vies imaginaires… et factuelles. Il n’est sans doute pas déraisonnable de mesurer dans cette tentative combien ces fictions rejoignent les vertus que Walter Benjamin3 accordait aux récits : le conteur délivrait autrefois à son auditoire, en attente d’histoires, des enseignements multiples. Nourri de son expérience véritable de la société, le narrateur/écrivain en donne sa vision, rendant compte de son propre parcours, de son expérience communicable, tant ces romans prennent racine dans le substrat vécu de l’expérience sociale du citoyen, et en cela le romancier, comme le conteur de Benjamin, est « de bon conseil4 ». Il se pose comme celui qui a perçu à la fois l’évidence et percé l’apparence, la face cachée des mécanismes humains politiques et sociaux, dans une entreprise salutaire de dévoilement. Car il n’est pas tant fait référence à des parcours à la singularité absolue, à l’originale distinction, qu’à des expériences partagées, communes ou aisément représentables dans la sphère du lectorat5. Au rebours du roman, dont généralement « le lieu de naissance […] c’est l’individu dans sa solitude6 », ces œuvres sont à la recherche d’un lien, d’une commune mesure qui arracherait l’individu à sa solitude profonde et fonderait l’émergence d’un sentiment de plénitude partagée instituant une forme d’unité de la cité.

    6Ces romans informent donc la communauté sociale des cheminements, des vies qu’elle promeut ou qu’elle brise, des aspirations qu’elle suscite ou qu’elle entrave, mais aussi des voies possibles de restauration de l’individu dans la société. C’est donc bien sur un manque, une insuffisance, voire une fracture (entre l’individu isolé et l’ensemble de la nation) que s’élabore la fiction. Ces romans réfractent une lueur sur les effets des systèmes de pensées idéologiques, politiques, métaphysiques dans la banalité d’un quotidien fictif. Mais, le lectorat, contrairement à l’auditoire du conteur, n’a pas à chercher une interprétation, elle lui est livrée, parfois avec la fougue des certitudes de l’écrivain, qui dans une forme assertive du roman, donne « le sens de la vie », et la voie d’une réalisation possible. C’est une littérature du don – au sens où l’écrivain se livre à un engagement enthousiaste – et de la transparence, du moins est-ce ainsi qu’elle veut apparaître. Mais ce don de l’écrivain risque aussi d’engendrer une paralysie du lecteur, qui, s’il ne réserve un accueil bienveillant, une entière participation, une adhésion à l’autorité du texte, a peu de chances de se frayer une voie de lecture fructueuse et plaisante, tout au plus sera-t-il en proie à une contestation ou à un mépris condescendant, tant l’indétermination axiologique est étrangère à ces fictions. La meilleure réception étant celle qui permettra la rêverie d’un monde autre et peut-être la certitude de lendemains plus enchanteurs à construire… Lire ces fictions suppose donc l’acceptation du magistère qui les anime et la reconnaissance d’une parole qui se pare d’une autorité nouvelle.

    7Autrement dit, il s’agit de reconnaître à l’écrivain la légitimité de proférer des propos qui s’exterritorialisent par rapport au champ familier de la littérature. Nos auteurs pour ces romans considérés ont chacun à leur manière dépassé la sphère qui les occupait pour faire entrer largement dans leurs œuvres l’actualité des discours, des interrogations, des détestations, bref un substrat idéologique très dense. Leur propos politique est de toute évidence premier dans la genèse de ces textes, qui articulera ensuite la forme des romans7. Celle-ci, si le propos est contraint – c’est-à-dire lié à la nécessité d’un moment particulier –, échappe paradoxalement à toute matrice figée. La diversité des formes romanesques ne peut qu’attirer l’attention. Celles-ci témoignent en vérité d’un domaine exploratoire où peut s’épanouir la fantaisie que le discours idéologique paradoxalement dénie : de la fiction réaliste et utopique, à un roman conçu comme une forme ouverte, floue bigarrée, mosaïque de chroniques et d’inventions. La pure imagination est aussi une manière de retranchement provisoire dans la projection d’un monde autre, et à ce titre plus excitante pour Zola notamment qui a décidé de se « réfugier dans ses livres8 », pour guérir ses meurtrissures et se protéger d’une désillusion destructrice. Mais cela tient aussi à la familiarité entretenue avec l’affabulation, et l’on sait combien Zola est un bâtisseur d’histoires quand Barrès précisait quant à lui : « les œuvres de pure imagination, en dehors de la poésie s’entend, s’imposent malaisément à mon esprit9 ».

    Expériences d’engagement

    8Si l’on évoque la notion d’engagement, il convient de rappeler qu’il est de nature fort différente chez nos auteurs. Ces hommes de lettres défendent même des conceptions radicalement opposées. Néanmoins leur pensée du rapport de la littérature à la politique est assez proche, indépendamment des convictions affirmées. Ce n’est d’ailleurs pas tant celles-ci qui nous occuperont que les formes de littérature qu’elles engendrent. L’affirmation de l’autorité de l’écrivain consiste, pour chacun, à exercer – hors la sphère publique – son pouvoir de dénonciation et d’expression de ses propres valeurs. Elles ne sont pas réductibles à la force d’un événement qui ferait agir, donc écrire. La manifestation de cette autorité se pare d’une marque d’authenticité de son auteur qui livre haut et fort la singularité de sa pensée, sans pouvoir être suspecté d’ambiguïté. C’est dire que cette recherche d’authenticité est un lien puissant entre l’écriture et l’existence, entre l’écrivain et l’homme.

    9L’engagement authentique crée une forme d’unité, d’harmonie entre les diverses instances du sujet. Les données axiologiques qui travaillent l’œuvre sont en consonance avec l’éthique de l’écrivain. Ce n’est qu’à cette condition que sa parole peut être crédible, et elle l’est d’autant plus que son énonciateur l’a déjà fait – en partie, et en partie seulement – connaître sous d’autres formes dans le débat public. Le roman est à la fois une expansion du discours et une affirmation de la puissance de la littérature qui amplifie considérablement celui-ci, ainsi que les effets qu’il peut produire : la dénonciation, la contestation, le didactisme, la propension à l’émotion, à la rêverie sont autant de strates lisibles de l’engagement. Celui-ci travaille l’écriture, et investit sur le plan esthétique des convictions politiques profondes ; elles viennent modifier la matière romanesque, notamment dans la régie de la narration et des formes du discours, nous y reviendrons.

    10Si contrairement à la littérature de propagande, ces fictions ne visent pas une conséquence immédiatement palpable dans l’action, leur ambition est bien d’être à l’origine de suggestions significatives, lisibles tant sur l’ethos des personnages que sur les principes axiologiques qui cimentent l’œuvre : les atermoiements de Sturel, les convictions de Saint Phlin (dans Les Déracinés), l’abnégation de Marc (dans Vérité), la propension à créer le bonheur des autres de Luc et Matthieu (dans Travail et Fécondité), la restauration de Monneron (dans L’Étape), sont autant de traces laissées par ces êtres imaginaires dans l’esprit bien réel des lecteurs. Être une invite à user abondamment de l’inférence, dans la fiction, destinée à éclairer le parcours existentiel des lecteurs, voilà bien l’ambition de ces textes, et l’incitation dont ils témoignent.

    11Ces romans vont évidemment privilégier des voies favorisant principalement l’inscription dans des valeurs morales et la participation à un ethos communautaire, d’autant plus aisées que la fiction réactive aux yeux du lecteur un univers partiellement connu. Elle peint le va-et-vient du personnage entre un vécu chaotique et les valeurs qui peu à peu l’habiteront jusqu’à ce qu’il en soit la complète incarnation, et qu’elles lui confèrent une plénitude jusque-là ignorée. Le récit souligne la complexité de l’adhésion et de l’investissement des personnages dans des actes que des valeurs motivent. Les mouvements tempétueux qui assaillent les personnages sont propres à happer l’attention du lecteur en qui résonnent des dilemmes identiques, et à enlever son assentiment. Il y a dans cette entreprise une croyance profonde dans les pouvoirs de la fiction, et l’idée d’une amplification de sa portée.

    12Il s’agit pour nous d’envisager comment une expérience d’engagement de l’auteur s’insinue dans l’écriture, en venant évidemment nourrir son œuvre, sans l’annexer totalement. Le romancier sait maintenir l’existant à bonne distance et ne pas se résoudre au seul vécu, à la seule substance événementielle, mais l’excéder. L’excéder pour suggérer les incertitudes, les doutes, les peurs, les fantasmes qu’elle fait naître, mais aussi les joies, substrat d’une représentation inédite. Autant dire que l’authenticité évoquée plus haut ne peut être envisagée que par rapport au prisme subjectif du regard de l’écrivain. Néanmoins il apparaît que le lecteur n’est pas simplement confronté, nous l’avons indiqué, à une simple appréhension fictive d’une temporalité connue, mais il est à son tour « embarqué » – pour reprendre un terme pascalien – dans les dédales d’une expérience d’engagement. Il ne se situe pas simplement dans une attitude contemplative, mais il suit, il accompagne le trajet d’engagement des personnages, et cette expérience qui élève l’être vers des valeurs supérieures trouve un écho dans le moi fictif du lecteur. C’est précisément parce qu’il aura pu y avoir une résonance de cet engagement chez le lecteur, que ces romans peuvent espérer un effet, soit en réactivant des expériences similaires, soit en les projetant comme des expériences possibles. C’est une solidarité envers les personnages que ces textes tentent de construire, mais surtout une solidarité envers les valeurs qu’ils portent et pour lesquelles ils mènent des actions dans le doute parfois, et dans la difficulté.

    13Mais ces fictions d’engagement qui redessinent sur le mode imaginaire l’engagement réel de leurs auteurs ont également une fonction mémorielle : les circonstances de l’engagement, la place des auteurs dans les débats et les combats affleurent dans l’écriture. Au moins l’événement réel a-t-il projeté sur la fiction des éclats particuliers. Ainsi Zola choisit-il des personnages qui ne s’inscrivent pas directement dans les sphères décisionnelles du pouvoir, mais qui pour leur action, eux aussi, vont sortir de leur sphère d’influence habituelle : Matthieu Froment de Fécondité est dessinateur en chef, avant d’œuvrer pour une entreprise familiale et agricole susceptible de transformer les sociétés futures, Luc Froment de Travail est ingénieur avant de fonder une Cité nouvelle, Marc Froment de Vérité est instituteur avant d’être le guide des générations à venir. Rien ne prédispose ces frères Froment à devenir sentinelles du Bien, mis à part leur détestation de l’injustice, pas plus que Zola n’était prédestiné à devenir un guide des foules, lui qui ne connaissait que la solitude de sa table de travail. Barrès, choisit des personnages, qui, comme lui, vont être attirés et happés par les méandres du monde politique et de la presse, ils en sont les premiers acteurs, tandis que ceux de Bourget s’attacheront davantage au magistère des lettres et à la pensée de leur influence alliée à celle de la religion. Il apparaît ainsi que les fictions restituent, en les conférant à leurs personnages, la place qui est celle de leur auteur dans l’espace des débats, à côté du domaine politique ou au cœur même de celui-ci.

    14Elles visent également la transmission d’événements politiques et sociaux, pas tant du point de vue de l’exactitude historique d’une histoire factuelle, – ceci est à nuancer évidemment pour Barrès qui prend néanmoins quelques libertés –, que du point de vue de l’intensité des émotions suscitées. Si l’on peut penser à l’histoire, il s’agit alors d’une histoire du vécu de l’événement par ceux-là mêmes qui l’ont éprouvé. Mais le concept d’histoire ne peut être longtemps tenu, qui n’assignerait en effet qu’une fonction mémorielle à ces écrits. Il serait plus judicieux de parler de fictionnalisation à partir du vécu d’un temps historique. Celle-ci a vocation à rassembler des individus, mais aussi à les émanciper en suggérant un déchiffrage des événements, pour des lecteurs dotés d’une connaissance partielle de ceux-ci. Ainsi ces romans de l’engagement visent-ils également la reconnaissance d’une communauté de pensée. Créer l’union dans une société présentée comme désunie relève de la fonction sociale de ces textes.

    15La fiction joue ainsi un rôle heuristique, en prolongeant sur le mode imaginaire une expérience vécue, connue, ou sue, elle suscite de nouvelles questions, réactualise des controverses. Elle permet ainsi d’établir un rapport d’intelligibilité avec une réalité extratextuelle, elle invite aussi à sortir du texte et à en prolonger les effets. En ce sens, la littérature suggère donc sa supériorité sur les failles de l’espace public dont elle souligne l’incapacité à construire le sentiment de communion nationale. Dans cette différence irréductible, elle signifie à la fois sa distance, son autonomie et sa pleine présence au monde.

    L’autorité du changement

    16Le corpus considéré renvoie à des fictions dont le point commun est de s’attacher à constituer les voies fictives d’une transformation radicale du protagoniste. En cela, rien de bien nouveau, et le roman de formation peint à l’envi ce type de parcours. Mais les romans que nous considérons, plus qu’une compréhension des fonctionnements sociaux et de l’habitus d’une classe spécifique, tentent de promouvoir une éthique particulière, que le personnage s’emploie à faire sienne, à incarner. Elle le met en mouvement, lui confère une cohérence interne et le sentiment d’une parfaite unité. Un bref rappel des divers univers diégétiques précisera notre propos.

    17Les romans de Barrès et Bourget présentent davantage une formation par le truchement d’expériences individuelles, quand ceux de Zola se centrent non tant sur l’être que sur l’agir de personnages. D’emblée, ils sont constitués de valeurs fortes qui les déterminent et qu’ils ne découvriront pas naissantes en eux-mêmes. Il ne s’agit pas dans ce cas d’une opération de dévoilement à soi-même, mais d’une confirmation pour soi et surtout pour la collectivité de la force et de la pertinence de valeurs devenues certitudes.

    18Bourget propose avec L’Étape – le titre à lui seul suggère un état intermédiaire au cours d’une transformation, moment réflexif avant la poursuite d’une vie – un parcours spatial et herméneutique du personnage, Jean Monneron, allant du voilement au dévoilement, où le jeune garçon déchiffre les signes sous l’opacité des discours connus, convenus, et éminemment trompeurs. C’est finalement toujours au nom de la quête d’une vérité que s’organise la fiction, ce qui suppose que dans ces romans les personnages ne se livrent pas à de petits arrangements avec leur propre soif de transparence et sont entièrement dévoués au plein épanouissement de leurs convictions, bien éloignées des faux-semblants. Une affirmation de la recherche de la vérité est d’emblée une manière d’instaurer une créance et une adhésion du lecteur. Le jeune Monneron, dont l’identité et les valeurs se situent à l’exact opposé de celles de son père anticlérical, républicain et jacobin (et ainsi il parvient à être lui-même) explique dès le début du roman : « cette sensation que j’ai eue, presque enfant, qu’il ne voulait pas voir certaines choses […] moi qui diffère tant de lui, par mon amour passionné de la vérité, quelle qu’elle soit10 ». L’absolutisme de la vérité promue vertu suprême, est déjà, dans son affirmation, une condamnation de l’idéologie incarnée par le père supposé adepte de l’aveuglement volontaire. Le fils Monneron, après diverses épreuves qui constitueront pour lui autant de signes à interpréter, acceptera d’être ce qu’il est devenu, un catholique converti11, rejetant, au mépris des principes paternels, l’égalitarisme de la démocratie républicaine. Il s’agit donc d’un parcours de formation qui est celui d’un cheminement individuel d’une idéologie à une autre, son exact opposé, avec toutes les hésitations, les doutes, les balancements que cela suppose. Bourget propose un récit qui se situe sur la scène affichée de l’observation d’un milieu type, lié à un contexte socio-historique, dans lequel le jeune héros incarne le déchirement de la société vécu au plus profond de sa chair. Sur ce terrain expérimental, l’analyste tente de mettre au jour les remuements de l’âme humaine pour laquelle la religion révélée offre de nouvelles voies, de nouvelles manières de voir, d’être et de penser. Le professeur Ferrand, destinateur et guide dans la conversion du protagoniste, déclare à son sujet :

    Ce qu’il y a de certain, c’est que Jean Monneron est travaillé, depuis des années, par cet atavisme qui n’a jamais tourmenté son père. La bonne race des cultivateurs Vivarais, dont il est issu, se révolte en lui, malgré lui, contre l’erreur paternelle. Ce fils d’un Jacobin a de continuels retours vers la vieille France. Il voudrait aimer la France nouvelle, et tout l’en écarte. Cet enfant d’un incrédule étouffe dans la négation. Il est né d’un fonctionnaire et d’un déraciné ; et il ne rêve, quand il s’abandonne à ses goûts, que d’une famille établie, de mœurs locales et traditionnelles, d’un milieu terrien. Cette lutte secrète dure depuis que je le connais. C’est la cause qui m’a tant intéressé à lui, durant son année de philosophie12.

    19Fidélité à ses origines sociales et locales, nostalgie du passé – aux indications temporelles assez floues au demeurant –, celui de la « vieille France », la démonstration s’ancre dans la promotion d’une tradition quintessenciée. Parce que Jean Monneron aura reconnu en lui la force d’imposition du passé, et notamment la religion, ainsi que l’attachement à une « race » et un sol, que son père a niés, il pourra à son tour fonder une famille avec toute l’espérance d’une harmonie recouvrée.

    20C’est également le parcours de jeunes gens, de sept Lorrains que Barrès, dans Le Roman de l’énergie nationale, choisit d’évoquer. Parcours spatial, de la province à Paris, à l’issue d’études secondaires et parcours de formation intellectuelle, sociale, politique, métaphysique. Il n’est pas question pour Barrès de réactiver la matrice du jeune provincial à l’assaut de Paris, sur le modèle balzacien, mais de textualiser les errements, le désarroi de la génération issue de la défaite de 1870. Comme chez Bourget, il s’agit de l’éveil de consciences qui s’interrogent sur la manière de vivre et d’être au monde. Ces jeunes gens, avec des expériences diverses, illustrent les désillusions et les aspirations d’une génération aux prises avec une interrogation sur la finalité de l’existence. La fortune des différents protagonistes est variée, ils connaissent surtout le désenchantement. Bernés durant leurs jeunes années au lycée de Nancy, par les théories d’un professeur de philosophie, Bouteiller, kantien convaincu13, devenu par la suite un député « chéquard » durant l’Affaire de Panama, ils parcourront les sphères politiques et intellectuelles parisiennes, à la recherche d’un équilibre et d’une réussite personnelle, que seuls trouveront véritablement Saint-Phlin et Rœmerspacher. Ceux-là auront accepté de reconnaître et de garder en eux la prégnance de leur histoire provinciale et familiale, marque de leur enracinement14, mais aussi creuset de leur énergie propre. Barrès fustige dans cette œuvre un rationalisme qu’il associe au kantisme, et au principe d’universalité qui l’accompagne, il désire en suggérer les apories ; évoquant le professeur Burdeau qui a été son maître et qu’il retrouvera lui aussi à l’assemblée nationale, Barrès précise dans ses Cahiers en juin 1896 :

    Monsieur Burdeau faisait reposer tout son enseignement sur le principe kantien. Il le formulait ainsi : agir toujours de telle manière que notre action puisse servir de règle à tout homme placé dans la même situation que nous. Il y a dans ce principe un élément de stoïcisme, il y a aussi un élément de grand orgueil ; car cela équivaut à dire que l’on peut connaître la règle applicable à tous les hommes ; il y a un germe d’intolérance fanatique, car concevoir une règle commune à tous les hommes, c’est être bien tenté de les y asservir « pour leur bien15 ».

    21Le véritable enseignement pour ces jeunes gens est, en réalité, l’épreuve de soi et la sensation individuelle de son appartenance à une communauté de naissance, de tradition. De l’ignorance de soi-même à la découverte de sa propre essence, tel est le trajet qu’empruntent les protagonistes positivement marqués. La formation véritable est la reconnaissance de son propre statut de passeur d’histoires, de coutumes, de modes d’être et de ressentir, dans la longue chaîne humaine, en fonction de son origine propre. Cette formation est fréquemment décevante et source d’échecs divers. Racadot, Mouchefrin en sont les exemples extrêmes, l’un, meurtrier, est décapité, l’autre, complice, sauve sa tête et devient journaliste de bas étage, friand de ragots et d’intrigues, il se vend au plus offrant. Tous deux renient les valeurs attachées à leur Lorraine natale. La déperdition d’énergie se réalise quand l’horizon de l’ambition ne dépasse pas les limites de l’individu, quand l’agitation se déploie à des fins personnelles, cela signe l’échec patent de certains parcours. Plus encore que pour Bourget, c’est bien l’idée d’une recomposition communautaire qui hante ces romans barrésiens, et les moyens d’une effective restauration de l’énergie de la nation.

    22Les Évangiles zoliens proposent eux aussi des parcours, mais à l’échelle d’une vie d’adulte. Les héros de ce cycle, Mathieu Froment dans Fécondité, Luc Froment dans Travail, et Marc dans Vérité, n’effectuent pas véritablement une formation de jeunesse. Ils ont déjà construit les valeurs qui guident leur évolution. La nécessité de transformation sociale les précipite dans l’action, après que des événements, une analyse du temps présent les ont mis en mouvement. Mais cette action est très nettement pensée et effectuée pour le bien commun, d’abord pour la famille avec Mathieu (famille hégémonique qui essaime et élargit sa sphère d’influence vers les colonies africaines), puis pour la société dans son ensemble, dans les deux derniers romans du cycle. La pensée du roman s’élargit à des proportions plus amples pour la fin de l’œuvre zolienne. Et c’est bien là du point de vue thématique, une différence au sein des romans de notre corpus. Zola élabore et donne à voir les transformations fictives de la société initiale si proche de la société de référence. La force de la fiction va au-delà d’une voie esquissée, d’une promesse d’avenir, elle représente l’autre scène, celle où l’idéologie et l’imaginaire se conjoignent pour esquisser un monde autre, qui pourrait ressembler à l’odyssée d’une humanité future, où le fantasme des Évangiles serait lié à une provocation combattante dans sa référence même, et à un désir de maîtrise à la fois. Cela échappe aux romans de Barrès ou Bourget, parce qu’ils laissent en suspens les réalisations futures, là ou Zola opère un déport sur l’avenir proche du temps de son écriture. Rivaliser avec les Évangiles chrétiens, est aussi réaffirmer une posture de grand créateur d’humanité, pour celui qui se sent toujours moralement banni, et qui ne peut oublier les cris de haine dont il a été la cible.

    23Ces œuvres sont, par leurs structures, très différentes ; si l’on était en mal de classification, l’on pourrait les répertorier ainsi : romans de formation individuelle positive chez Bourget, à la fois positive et négative chez Barrès, mais dans les deux cas avec l’horizon d’une transformation sociale, médiatisée d’abord par une trajectoire individuelle. Chez Zola, il s’agit d’emblée d’un roman de formation sociale vécue par une communauté d’abord à l’échelle d’une famille (Fécondité), puis d’une cité (Travail), enfin d’une contrée (Vérité), avec les aléas de tout parcours de transformation. La dimension collective, l’élaboration d’une société radicalement nouvelle, dont témoignent les fictions zoliennes, leur confèrent une finalité cathartique plus nettement perceptible encore que dans les autres romans. Ces œuvres ont en commun la vocation à signifier le délitement de la nation, et à en dépasser le vertige en suggérant, ou en précisant très exactement les teneurs d’un changement. Parce que leur visée est celle de la réconciliation sociale, elles s’apparentent en effet à une promesse de restauration d’une paix sociale. La fiction devient alors le vecteur d’une accession à un ordre inédit, à un au-delà d’elle-même, à une forme d’éthique. C’est précisément là que réside la spécificité de ces fictions d’engagement, qui non seulement réitèrent, réfléchissent du point de vue fictif l’engagement de leurs auteurs, mais à leur tour, sont une invite à l’urgence de l’agir. La posture de leurs auteurs est donc celle d’un thérapeute qui rapporte, diagnostique et prescrit, et qui a vocation à éveiller et à entraîner les consciences.

    Reconfigurer le réel

    24Tous les romans du corpus considéré, fortement ancrés dans un temps vécu récent, multiplient les procédés pour signifier le réel. Ils apparaissent comme autant de dénégations de fiction : documents, conversations, articles de presse, éléments factuels authentiques jalonnent la lecture, hommes politiques ou d’influence évoqués dans leurs propos et leurs fonctions. C’est dire que l’engagement du romancier nécessite, au-delà de la simple mention qui suggère le réel existant, l’universalité de la référence afin d’asseoir de manière optimale une dénonciation, qui demeure l’un des fondements de son engagement. Ces textes présentent un postulat d’identité entre le monde réel et le monde fictionnel. Barrès pousse aussi loin que possible cette homologie en empruntant à l’histoire très contemporaine ses protagonistes. Ainsi l’Appel au soldat évoque la personne même de Boulanger, dans ses failles, ses atermoiements et ses actions concrètes. Leurs Figures fait la part belle aux discussions dans les couloirs du parlement, à la chronique de l’affaire de Panama, que nul à la sortie du roman ne songea d’ailleurs à contester pour fait de travestissement ou de déformation grossière. Le document devient une empreinte irréfutable du réel. Zola évoque également Gambetta ou encore Léon XIII16, non pas pour en faire des personnages fictionnels, qui ont un rôle dans la diégèse, et appartiennent au personnel romanesque, – comme cela put être le cas avec Napoléon III dans Son Excellence Eugène Rougon – mais pour un ancrage référentiel qui est plus qu’un gage donné à une vraisemblance ; la fictionnalisation de l’histoire est le moins possible dotée de traits relevant de la pure invention ; ces personnages ne doivent pas être privés de leur valeur de vérité, parce que nommer, c’est s’assurer une dénonciation active, c’est éviter d’entraîner le lecteur à opérer des reconstructions fictives qui courraient le risque de brouiller la fulgurance de l’attaque.

    25Tout en prenant l’assurance d’une interprétation sans équivoque, l’écrivain réaffirme la portée subversive de la littérature, et sa posture de contre-pouvoir. Si comme le rappelle Gérard Genette, « le “discours de fiction"est en fait un patchwork, ou un amalgame plus ou moins homogénéisé d’éléments hétéroclites empruntés pour la plupart à la réalité17 », il convient de noter que Barrès opère l’emprunt le plus large, dans un écrit qui s’apparente au moins pour les deux derniers romans de la trilogie à une chronique au plus près de la forme des jours d’un parlementarisme perçu comme vacillant. Rendre l’éclat du modèle, ou ses divers miroitements, telle est la posture adoptée. Mais il y a diverses voies pour s’approcher de la référence. Barrès choisit, en effet, de présenter une restitution scrupuleuse des événements dans une forme d’enquête sur les linéaments et les causes de ceux-ci. Il s’agit donc d’ancrer ses textes dans une histoire factuelle à laquelle les protagonistes prennent part, – on peut évoquer les obsèques de Victor Hugo dans Les Déracinés, les manifestations boulangistes, le départ du général en gare de Lyon vers son affectation à Limoges, puis son séjour anglais et sa mort, dans L’Appel au soldat, des séances à la Chambre et certaines péripéties de l’affaire de Panama, dans Leurs Figures –. Certains jeunes Lorrains (Sturel ou Suret-Lefort) tentent même d’infléchir le cours de l’histoire. Au cœur d’un passé proche, aux prises directes avec l’événement, se cristallise une tentative d’être dans la vie, de s’inscrire dans une société, et de s’y réaliser. Cette grande prégnance d’une actualité historique restituée dans ses détails presque au jour le jour – au moins dans Leurs Figures –, n’est pas sans effet sur la régie de la fiction, qui prend l’allure d’une chronique, où les interstices purement fictionnels sont ténus et se rattachent pour l’essentiel aux émotions des jeunes rescapés lorrains. Néanmoins si la lecture peut conduire parfois à s’interroger sur la facture romanesque des deux derniers romans de la trilogie de Barrès, cette dernière n’est pas contestable. L’écrivain ne vise pas véritablement à dispenser un savoir historique, mais à rendre lisible une époque particulière, restituée à partir des sentiments et des sensations de personnages parfaitement inventés. C’est par le filtre de consciences douées de sensibilités différentes que l’écrivain éclaire un temps vécu. Ce n’est pas tant la connaissance que vise le roman que la sensation qui projette alors le lecteur dans des vies imaginaires, une expérimentation des voies d’un passé récent.

    26Bourget quant à lui, procède par suggestions. Outre la datation précise de sa fiction, en 1900, dans le Paris studieux du quartier latin, il s’appuie, de fait, sur une connivence avec son lecteur, et suggère de manière allusive les événements de l’histoire contemporaine, ici l’affaire Dreyfus. Ce refus de nommer précisément engendre une forme de dramatisation et de dénonciation renforcées, comme si l’innommé relevait également de l’indescriptible. Nommer est aussi faire surgir l’événement dans toute sa force, lui redonner une réalité et une résonance particulière, or Bourget entend nier l’affaire comme événement signifiant de l’histoire récente, et amoindrir sa portée symbolique et idéologique. Ainsi, il indiquera : « une récente et lamentable crise », ou encore « la funeste guerre civile à laquelle une retentissante affaire judiciaire servit de prétexte plus que de cause18 ». Bourget dans son roman, L’Étape, entretient un rapport de déni avec les faits marquants de l’histoire française depuis la Révolution dont les effets à long terme ont été de distiller dans les esprits contemporains « le poison quotidien des sophismes révolutionnaires19 ». Il ne se réfère aux événements contemporains de son écriture que dans la perspective d’une dénonciation et d’une restauration d’un ordre ancien ; le présent n’intéresse Bourget qu’autant que son évocation peut servir la néantisation de celui-ci au profit d’un retour offensif aux valeurs du passé.

    27Zola, quant à lui, n’a jamais été radicalement attaché à une histoire factuelle20, pas davantage dans ses dernières œuvres que dans les Rougon-Macquart, même s’il est indéniable que certains événements historiques sont rapidement évoqués. Son intérêt se porte davantage vers un vécu de l’histoire, vers un envers de l’événement, vers une histoire des mœurs et des mentalités. Les Évangiles se situent dans un passé proche du temps de l’écriture. La question de la dépopulation des années 1890, celle des grandes grèves minières et de la répartition des richesses, et plus encore l’affaire Dreyfus constituent le creuset de ces romans. Le temps du passé clos sur lui-même, d’une fiction où la prégnance des déterminismes obstruait toute trouée euphorique vers des temps meilleurs est révolu, l’heure est à la pensée d’un avenir proche par la transmutation du présent.

    28Il est indéniable que les romans qui accueillent une plus forte présence de données historiques augmentent le poids de leurs contraintes. Cependant le recours à la fiction instille quelque liberté et un respect moins scrupuleux de l’exacte restitution des faits. C’est le choix qu’effectue Zola pour Vérité qui transpose l’affaire Dreyfus, sans être contraint à une restitution rigoureuse et chronologique de chacun des faits. Il peut ainsi, sélectionner et typifier certains personnages, donner une lecture d’ensemble en choisissant d’insister davantage sur une compréhension des enjeux et une intelligence du fonctionnement des structures institutionnelles de la république. Le romancier s’attache plus à l’intelligence de l’événement qu’à sa restitution scrupuleuse. Si l’histoire se réfracte dans des séquences très précises – évocation du procès de Rennes/Rozan, de la dictée lors de l’arrestation de Dreyfus et des rapports des experts notamment –, le plus souvent elle se dilue, dans la diégèse, dans une forme d’achronie, sans jamais disparaître véritablement.

    29Barrès effectue, lui, le choix de présenter un panorama de l’affaire de Panama qui soit le plus exhaustif possible, il entend faire le tableau d’une vie politique à l’agonie. Ce parti pris engage lui aussi un renouvellement formel. Le roman s’oriente vers la chronique, fait de l’histoire la projection d’une aventure, le lieu d’un pari, d’une affirmation de soi ou d’un groupe, la possibilité par-delà les événements de retrouver l’élan dynamique d’une nation. Le roman de formation, la chronique, les références précises à l’histoire immédiate n’empêchent pas le rebond des aventures de chaque personnage, dont l’existence s’affirme romanesque à proportion d’un projet idéologique, d’un choix de vie ou d’une déviance qui font sens dans le cadre de l’histoire immédiate. Plus précisément encore, on peut se demander s’il n’existe pas une sorte d’harmonie entre la contemporanéité de l’histoire et de la production du roman et le fait, qu’en fiction, les personnages soient des jeunes hommes. On est en quelque sorte toujours dans l’advenir, advenir d’une formation, advenir d’une politique, advenir d’une chronique qui laisse de l’imprévu dans la prévisibilité d’un cadre historique connu. Ce type de roman court cependant le risque de ne plus parler aux lecteurs des époques à venir. En effet, un ancrage temporel fort et précis institue une invite à sortir du texte, à établir un rapport cognitif avec une période particulière, quand la fictionnalisation des données historiques maintient le lecteur dans la captation qu’exerce la diégèse, tout en permettant une lecture oblique de l’histoire.

    30S’engager, c’est toujours vouloir réformer, et particulièrement ce qui apparaît condamnable du point de vue d’une éthique sociale. Ces fictions vont donc s’employer à lever des voiles sur le caché, l’innommable, et suggérer dans la tradition du roman réaliste l’envers du visible dans une opération de démystification des institutions, des discours, des comportements communément pratiqués dans la société de référence. La fiction envisagée comme dévoilement de la vérité se fait œuvre de salut public, instrument de lutte contre l’ignorance ou l’aveuglement volontaire. Elle entend ainsi contribuer à une prise de connaissance et de conscience ; susciter le questionnement, faire vaciller les certitudes, cela participe de la vocation heuristique du roman. Ces fictions autoritaires proposent une analyse, une interprétation des dérives politiques, et supposent par leur médiation une nouvelle et légitime interrogation sur les rouages de la société21. Elles réfléchissent leur époque pour la faire éprouver, voir et sentir autrement. Dans cet « autrement » se situe exactement la possibilité d’un savoir nouveau et d’une incitation à l’action, parce que là se joue la remodélisation des liens cognitifs, affectifs, existentiels avec le monde. S’il n’y avait cette dimension d’altérité et d’adresse à l’autre, l’écriture d’un pamphlet, qui est d’abord expression désespérée d’un sujet, aurait certes suffi. Ces fictions suggèrent l’engagement en présentant les thèses qui sont celles de leurs héros comme affectées d’un déficit de reconnaissance, au sein même de la diégèse ; évidemment cette absence de reconnaissance justifie le combat mené ou le parcours effectué.

    31La suggestion de la vraisemblance s’appuie notamment sur ce qui relève du politique, l’organisation institutionnelle de la cité fictive, et le personnel politique, que toutes les œuvres installent au centre de leurs récriminations. Il s’agit là de l’un des marqueurs mimétiques et l’un des points de contact les plus saillants dans la reconfiguration du réel. Nous envisagerons quelques traits de sa mise en cause, où l’on verra qu’il n’y a pas une grande fracture entre ces diverses peintures. La dénonciation et donc la polémique qui l’accompagne nécessairement renvoient à l’idée d’une parole qui est une adresse à l’autre, à l’autre de la collectivité environnante. L’instance énonciatrice est à la fois l’expression d’une individualité et d’un groupe, elle vise à parler tout à la fois en son nom et au nom des siens. Il s’agit plus que d’une instance qui serait un strict porte-parole, elle est à la fois voix collective et singulière.

    La connaissance

    32Elle détermine une manière d’être dans la société, soit en dessinant un espace de retrait, si l’on reste dans la compilation de savoirs constitués, soit en signifiant une inscription dans une histoire commune. La question de l’individu et de ses rapports à cette histoire partagée renvoie à une conception qui évolue dans ce dix-neuvième siècle et qui s’attache de plus en plus à un rapport dynamique du lecteur aux connaissances, que le roman éclaire.

    33Nous venons de remarquer combien ces fictions se proposaient de lever le voile sur un monde perçu comme opaque, dans lequel les jeunes protagonistes ne peuvent aisément trouver leur place, ni même des raisons de s’enthousiasmer. Ils doivent donc faire l’expérience de connaissances multiples, existentielles, affectives, émotives, cognitives, stratégiques, qui participent de la constitution de nouveaux savoirs susceptibles d’affermir et d’éclairer leur manière d’être au monde. Les romans n’ont de cesse de représenter ce rapport à la connaissance et à ses conditions d’accessibilité. Si ce point est au cœur même de la problématique des fictions autoritaires, c’est bien parce que la thèse défendue s’appuie sur un surcroît de savoirs divers que pense posséder l’écrivain – et qui est aussi à l’origine de l’écriture du roman –. C’est parce qu’il sait, que son incitation à professer, à enjoindre, est légitime. L’autorité se place ici dans la perspective d’un savoir non exclusivement fictionnel. Les romanciers exhibent dans leurs excursus fréquents la légitimité d’une opinion qu’ils transforment en savoir, en raison même de leur autorité littéraire et de leur expérience acquises antérieurement. Ils exercent alors une forme d’expertise sur la société, ses maux et ses remèdes, que la fiction est chargée de restituer.

    34Si tout mouvement d’engagement suppose une recherche de connaissances, d’expériences nouvelles qui viennent conforter l’argumentation, la croyance, la perception de la justesse d’une position, la fiction réfracte à son tour ce parcours. Ces fictions autoritaires présentent une interprétation de l’univers social – que d’autres laisseraient à la charge du lecteur – qui vient fonder une thèse. Ainsi elles s’assignent une valeur cognitive. Mais les méandres de la fiction, l’exigence de persuasion, supposent d’évoquer la connaissance sous des aspects éminemment antithétiques, autrement dit chacun de ces romans suggère deux types, une connaissance positive, et l’autre négative, enjeu même de la thèse défendue. À une époque où l’on débat beaucoup de l’éducation, de ses enjeux, de la nécessité d’une instruction liée à des valeurs, les romans bâtissent des histoires d’apprentissage mobilisant un personnel romanesque propre à ce type de fictions22. Il représente les figures du savoir : instituteurs, professeurs, universitaires, savants, ingénieurs. Ces romans de formation impliquent la présence de maîtres bons et mauvais qui seront autant de relais positifs ou négatifs de la thèse et de la voix auctoriale, comme nous le verrons.

    35Dans L’Étape, Bourget situe l’intrigue précisément dans un milieu où la recherche de connaissances est le moteur même de la vie pour divers personnages. Le père de Jean Monneron est professeur de rhétorique au lycée Louis le Grand, tout déclassé qu’il est, et Ferrand, le destinateur de Jean, est professeur de philosophie au lycée Henri IV. Étant le type de « l’universitaire radical et libre penseur », Joseph Monneron, bien évidemment négativement connoté, a fait de sa sphère de connaissances un rempart aveuglant face à son environnement proche, et notamment celui de sa famille : « […] il s’en va du monde réel dans ses idées. Il ferme les yeux intellectuellement comme on les ferme physiquement devant un spectacle insupportable23 ». Cette accumulation de connaissances est frappée de stérilité, car elle est dans une absolue séparation d’avec la vie qu’elle ne vient pas innerver de sa richesse. Ferrand, quant à lui, « trop connu pour son remarquable livre » est

    […] un de ces accoucheurs d’esprit, possédés par le goût, par la passion du talent jeune. Les éducateurs de grande race éprouvent, à discerner dans un écolier de dix-sept ans les premiers linéaments de la supériorité future, des émotions d’inventeurs et d’artistes24.

    36La première rencontre avec ces personnages suggère une différence du rapport que chacun lie avec le savoir : pour Ferrand il s’agit de partage et d’incitation, pour Monneron, de repli sur soi dans une frénésie de compilation, sans supplément d’âme, qui ne fait que suggérer la petitesse du sujet qui s’y adonne, face à l’autorité et l’immensité de la distinction du savoir. L’érudition n’est donc d’aucune utilité, d’aucun secours, si ce n’est celui d’un écran projeté sur soi-même et ses proches, enveloppant chacun d’une opacité desséchante.

    « Ces anciens ont tout dit » eût répété Joseph Monneron, mais le propre du Monneron est de savoir cela, de comprendre et de sentir les vérités éternelles que nos maîtres de la Grèce et de Rome ont si puissamment rendues, et de ne jamais les appliquer à la vie25 !

    37Ainsi, l’attitude face au savoir signale une position morale indissociable d’une distinction esthétique et sociale. Pour Bourget l’impossible détachement, l’impossible légèreté ou familiarité joyeuse qui est le lot de Joseph Monneron proviennent de sa situation de déclassé auquel une forme d’élégance, une aisance avec les choses de l’esprit échappent. Bourget fait de son personnage, qui n’a connu que les valeurs de l’idéalisme républicain enseignées dans les internats des institutions laïques, un pur produit de la république totalement désincarné, figé dans ses certitudes. Cette connaissance accumulée, uniquement adossée à des valeurs d’abstraction, déliée de toute communauté, envisagée hors de la famille, hors de coutumes locales, ne peut constituer un substrat positif sur lequel pourrait s’épanouir un individu. Bourget lie ainsi une connaissance négative à un idéalisme républicain fortement teinté de jacobinisme. Jean Monneron, énonçant la thèse de l’écrivain, fait du déracinement l’origine de l’inadaptation du savoir26, et partant, de son statut de vaine érudition. Il s’adresse ainsi à Victor Ferrand, avant d’évoquer devant lui son père :

    Vous aviez une famille, vous, et un milieu. Vous aviez un pays, cet Anjou dont vous m’avez dit souvent ce que vous lui deviez, tant de points de contact avec des réalités vivantes […] Son pays, ce sont ses idées. Son milieu, ses idées encore. Sa réalité, ses idées toujours27.

    38La connaissance ne saurait être, en elle-même, une valeur suffisante, elle peut même – et Joseph Monneron en est la parfaite illustration, c’est d’ailleurs ce qui en grande partie fonde ce personnage – être contreproductive lorsqu’elle s’apparente à un retrait du groupe, de la famille, elle doit être investie du principe d’enracinement. Évoquée à diverses reprises dans le roman, cette défaillance inhérente au personnage du père, qui de fait, n’assume pas son rôle puisqu’il s’est désengagé de la vie au profit d’un processus cumulatif stérile et répétitif, ne peut qu’être amplifiée dans sa dénonciation par une comparaison avec Victor Ferrand, éminemment positif dans l’axiologie du roman.

    Certes, Joseph Monneron n’avait pas moins une haute nature que son condisciple de l’École Normale. Il n’était ni moins intelligent, ni moins tendre. Il n’avait pas eu un autre métier, il n’appartenait pas à un autre corps. La différence entre eux résidait dans la discipline intérieure : l’un s’était conformé à l’expérience séculaire de ses morts, dans son interprétation de l’existence, et l’autre non28.

    39La position de Barrès est évidemment très proche de celle de Bourget. Il n’a eu de cesse dans Les Déracinés de fustiger les méfaits d’une connaissance fondée sur l’universalité des principes, bien éloignée d’un ancrage dans la spécificité d’une terre ancestrale. C’est dire que ces fictions adoptent un double mouvement : elles proposent à la fois une réflexion sur la nature même d’un savoir pertinent, et dans le même temps s’interrogent sur les conditions de sa transmission. Le propos du premier roman de la trilogie de Barrès s’attache à faire éprouver aux personnages, et au lecteur, les écueils et les conséquences néfastes d’une connaissance mal acquise, sans ramification aucune dans le substrat identitaire d’une contrée, d’un terroir, et qui ne peut donc être d’aucun secours dans l’exercice de la vie. Subjugués par leur professeur, les jeunes Lorrains confondent séduction et profondeur, et recherchent à l’extérieur d’eux-mêmes, dans une forme d’idéal, les raisons d’un transport. Leur professeur Bouteiller, devenu à leurs yeux « un jeune Dieu de l’Intelligence » nie les particularités, l’individualité de chacun, au profit d’idées innées,

    Il allait hausser ces enfants admiratifs au-dessus des passions de leur race, jusqu’à la raison, jusqu’à l’humanité29 […] Le lycée de Nancy avait coupé leur lien social naturel ; l’Université ne sut pas à Paris leur créer les attaches qui eussent le mieux convenu à leurs idées innées, ou, plus exactement, aux dispositions de leur organisme […]. Chacun d’eux porte en son âme un Lorrain mort jeune et désormais n’est plus qu’un individu. Ils ne connaissent pas d’autre responsabilité qu’envers soi-même. […]. Déterminés seulement par l’énergie de leur vingtième année et par ce que Bouteiller a suscité en eux de poésie, ils vaguent dans le Quartier latin et dans ce bazar intellectuel, sans fil directeur30.

    40Après avoir visité le tombeau de Napoléon aux Invalides, établissant un parallèle entre la jeunesse de celui-ci et la leur, les jeunes bacheliers lorrains en concluent que la force de sa terre corse a transmué son énergie en action, et qu’il a ainsi réalisé le rêve de libération de sa terre natale. La connaissance ne saurait être suffisante, si elle est dénuée d’une inscription dans le particularisme d’une réalité commune, ce point de vue déjà formulé par le narrateur est évidemment repris par les personnages à l’issue de leur pèlerinage, comme une sensation fugacement éprouvée : « “S’attacher à des réalités ! Se placer dans des conditions vitales"se répètent ces jeunes gens subitement éclairés sur l’art de vivre31 ». Cet art de vivre est à envisager dans le respect du lien communautaire qui unit une collectivité. Barrès suppose qu’à défaut, une forme de nivellement, d’uniformisation par retrait des caractères spécifiques, des âmes et des esprits, serait destinée alors à la domination des êtres. Les rémanences du culte du moi viennent frayer avec la pensée de l’intérêt collectif.

    41Pour Zola aussi, le mal social est dû en grande partie à un défaut de connaissance, ou plutôt à l’absence de celle-ci. Il y a là une différence remarquable avec les deux auteurs évoqués précédemment. Barrès et Bourget, fustigeant l’enseignement de la république, avec « la théorie réglée en haut lieu32 » déplorent une connaissance déterritorialisée en quelque sorte, qui ne soit pas incarnée dans une réalité socio-historique, géographique, et qui fabrique un homme « tout abstrait et vraiment suspendu dans le vide33 ». Mais ils choisissent d’évoquer des personnages bacheliers et fréquentant le milieu universitaire, la connaissance constituant déjà significativement un trait de distinction. Le contrat social, que suggèrent ces romans, évacue le peuple, ou quand ils l’évoquent passagèrement en la personne du déclassé Mouchefrin, c’est pour en faire un criminel, conforme ainsi, dans ses actes, aux suggestions que sa basse extraction pourrait laisser supposer. Dans Les Déracinés, la connaissance participe au brouillage des marqueurs sociaux, parce que, pensée suivant une idéalité républicaine, elle arrache les jeunes gens à l’empreinte des traditions et à l’influence familiale ; elle ne manque pas d’engendrer ainsi un nivellement égalitariste pour Bourget, une uniformisation et une perte des repères identitaires pour Barrès. Rien de tel, donc dans les romans zoliens qui s’attachent à suggérer l’émancipation du peuple, précisément par les effets de la connaissance. Le romancier précise dans son Ébauche de Vérité :

    Ce que je veux mettre dans Vérité : je pars de cette idée que si les progrès humains sont si lents, c’est que la grande masse des hommes ne sait pas34. L’instruction est donc à la base, savoir et surtout savoir la vérité permettrait la réalisation rapide de tous les progrès, assurant le bonheur universel35.

    42Mais pour celui-ci, la connaissance n’est rien, si elle n’est adossée à une démarche scientifique qui éveille les facultés de raisonnement, d’analyse et l’appétence au savoir. Il suggère l’inanité d’une instruction qui ne serait que ressassement de bribes de savoirs ou de litanies religieuses. Il montre ainsi que l’ignorance, ou la connaissance « mal digérée » sont coupables de perpétrer les fléaux de la société, injustice, haine quels que soient les milieux. Probablement, avec le plaisir indicible de suggérer la conduite d’une expérimentation sociale, Zola prévoit trois visites de Marc Froment, l’instituteur, dans différentes familles représentatives de strates sociales diverses (chez le paysan Bongard, l’ouvrier Doloir, et l’employé Savin), qui sont autant d’indicateurs du dénuement intellectuel du peuple. Cela s’apparente à l’essence d’une analyse et d’une expérimentation sociologique. L’instituteur effectue cette visite sous le prétexte romanesque de rechercher des preuves de l’innocence de son collègue juif Simon/Dreyfus, injustement accusé du meurtre et du viol de son neveu. Sa conclusion est sans appel :

    C’était complet, du paysan ignorant au petit employé imbécile et peureux, en passant par l’ouvrier abêti, fruit gâté de la caserne et du salariat […] Si les ténèbres restaient épaisses dans tous les esprits, il semblait que la demi-instruction acquise sans méthode, sans base scientifique sérieuse, n’aboutissait qu’à un empoisonnement de l’intelligence, à un état de corruption plus inquiétant encore36.

    43Dès lors, la fiction mettra en exergue l’harmonie progressive et l’accroissement de prospérité des citoyens de Maillebois, que des instituteurs laïques ont eu à cœur d’initier à des connaissances nombreuses sans cesse réintérrogées. Cela est évoqué évidemment sur fond de bataille entre l’enseignement privé catholique et l’enseignement laïque. Les partisans de la religion et des vérités révélées verront leur sphère d’influence décroître avant de disparaître définitivement. Le véritable combat pour Zola est celui de l’ouverture des esprits à la démarche scientifique, à l’esprit d’examen, de là découleront les progrès humains, qui résisteront alors à l’obscurantisme et à toute forme d’imposition : « Nos maux viennent de ce qu’il n’y a pas assez de science, la science intégrale. Une religion de la science, oui !37 » s’écrie Zola dans un mot d’ordre de combat. La fiction de Vérité narre les étapes de cette libération intellectuelle et humaine.

    44Le héros de Travail, Luc Froment, est aussi un personnage qui place la nécessité de la connaissance au cœur de sa vie et de son œuvre. Avant d’entreprendre la transformation de La Crêcherie en un phalanstère doué d’une expansion géographique bientôt hégémonique, il fait une station prolongée dans une bibliothèque, moment lui aussi déterminant dans la motivation de son action future. Le contact avec l’altérité pensante met en mouvement et donne un supplément de sens à l’action, en l’inscrivant dans une communauté de pensée et de discours. Cet apport essentiel sert au bénéfice de l’ensemble, le savoir sort de son confinement, matérialisé dans cet extrait par l’évocation de l’armoire et vient irradier le projet d’action et le devenir de la cité :

    C’était une armoire vitrée assez grande, où l’ancien fouriériste, l’ancien saint-simonien avait réuni une collection très complète de tous les ouvrages humanitaires qui avaient passionné sa jeunesse […]. Et Luc, la bougie à la main, s’intéressait, lisait les noms et les titres au dos des volumes, les comptait, s’étonnait de leur nombre, de tant de bonnes semences jetées au vent, de tant de bonnes paroles qui dormaient là, en attendant la moisson38.

    45Ce premier contact matériel, cette proximité clairement indiquée avec l’histoire d’une pensée idéologique est déjà l’annonce du rôle moteur du savoir dans la conception des sociétés à venir. Il n’est pas fortuit que cette armoire qui recèle des pépites se situe précisément dans la maison de Jordan, destinateur de l’œuvre de Luc, tel un trésor caché qui ne demande qu’à être parcouru à nouveaux frais. Cette armoire vitrée qui, laisse découvrir à l’observateur la teneur de ses richesses, rachète le souvenir de celle du Docteur Pascal, dont le contenu exact a été refusé au lecteur. Les secrets de la connaissance privée ont cédé la place à la transparence du savoir et à son partage.

    Il avait beaucoup lu déjà, il connaissait les pages maîtresses de la plupart de ces ouvrages. Le système philosophique, économique, social de chacun de ces auteurs lui était familier ; mais il se sentait envahi d’un vent nouveau, à les trouver tous réunis là, en un groupe compact. Jamais, il n’avait eu une idée si nette de leur force, de leur valeur, de l’évolution humaine considérable qu’ils apportaient39.

    46La matérialisation physique de l’armoire confère une cohérence aux éléments épars de sa propre bibliothèque intellectuelle. L’apanage de la lecture fonctionne comme un élément de distinction de ces deux personnages (Jordan et Luc) qui, par la proximité qu’ils entretiennent avec les livres – mentionnée dans cette seule séquence – sont fondés à dire ce qui est bon pour le peuple et pour l’avenir de l’humanité. Leur savoir les dote d’une légitimité supplémentaire que l’épisode de l’armoire-bibliothèque permet de figurer. Cependant, cette matérialité du livre et de la bibliothèque, si elle place en effet les actes futurs de Luc Froment sous les auspices d’esprits autorisés et reconnus dans l’histoire de la pensée politique (« tous les apôtres du nouvel évangile, se trouvaient là : Fourier, Saint-Simon, Auguste Comte, Proudhon, Cabet, Pierre Leroux, d’autres encore, la collection complète, jusqu’aux plus obscurs disciples40 »), l’effet de liste, de recension qui tente de les unir « dans le commun évangile » souligne l’artifice de la référence, et son effleurement41. Le texte lui-même suggère combien ces références relèvent plus de la désignation que de l’analyse de constructions idéologiques particulières. La citation de philosophes vaut autorité, pour le reste le narrateur s’en remet à un opuscule, « un tout petit volume, dans lequel un disciple de Fourier avait résumé la doctrine entière du maître42 ». La proximité spatiale de ces ouvrages renvoie à l’idée d’une « fraternité » des pensées qu’elles dégagent, et la synthèse évoquée permet un excursus concis des théories de Fourier. Le savoir est ici invoqué, plus qu’il n’est effectivement évoqué dans sa lettre même. C’est d’ailleurs à une connaissance de seconde main, un « résumé » que Luc se réfère, comme Zola lui-même, que la théorie n’intéresse guère, et qui utilisera les indications précieuses de J.B. Noirot pour l’élaboration du phalanstère de la Crêcherie dans son roman Travail43.

    47De même dans Vérité, le livre d’instruction, le manuel scolaire est évoqué, cette fois comme vecteur d’une puissance morale et idéologique forte, dans sa négativité même. C’est pourquoi l’instituteur Marc Froment veille particulièrement au degré de pertinence du manuel, dans son combat contre l’assujettissement des esprits par l’Église.

    48On n’exaltait en lui [l’enfant], par le livre, par l’image, par les leçons de chaque heure, que le droit du plus fort […]. Les livres de prix donnés aux élèves, les petits journaux publiés pour eux, jusqu’aux couvertures de leurs cahiers de devoirs, ne leur mettaient sous les yeux que des armées s’égorgeant […]. Et quand il ne s’agissait pas d’une bataille, c’était d’un miracle, quelque légende absurde, source de ténèbres44.

    49Le livre évoqué dans ces romans est celui qui incite l’être à agir, le met en mouvement, le conduira à s’engager. Zola, souligne également les effets possiblement néfastes d’une littérature par trop réflexive. Dans Fécondité, il élabore le personnage de l’écrivain décadent, Santerre, et à son propos dénonce « la désastreuse influence sur les mœurs d’une littérature qui professait la haine de la vie, la passion du néant45. » Plus de récit qui peindrait les méandres et les vertiges de l’âme humaine, plus de littérature sentimentale dont Marie Pichon dans Pot-Bouille emplissait sa vie, plus de roman ni de littérature qui incitent à l’illusion46, mais des livres qui conduisent leurs lecteurs à se mettre en mouvement pour la collectivité. Ainsi l’autorité du livre est-elle perçue strictement dans le bénéfice qu’il peut apporter à la communauté, c’est dans un rapport de fonctionnalité qu’il est envisagé, comme agent d’action des protagonistes.

    50Barrès et Bourget évoquent, quant à eux, les dangers d’un savoir coupé de la réalité qui ne permettrait pas de s’y inscrire. Joseph Monneron, dans L’Étape, nous l’avons vu, utilise le savoir comme une protection enveloppante qui l’isole de la présence d’une réalité qu’il refuse de considérer. Son rapport au savoir entretient essentiellement une visée réflexive. Dans un récit d’engagement, ce processus est évidemment disqualifié, et doublement disqualifié, car, outre les références helléniques qui jalonnent sa bibliothèque, la dysharmonie est suggérée par le disparate et l’hétérogénéité des références :

    C’était ledit Eschyle et le Sophocle de la même collection, un Virgile, et à côté, le Contrat social de Rousseau47, la Justice dans la révolution et dans l’Église de Proudhon, les Châtiments d’Hugo, et, – contraste suprême à ces trois monuments de la folie révolutionnaire – parmi les auteurs du dix-septième siècle, les Caractères de La Bruyère48 !

    51Enfin, une nouvelle disqualification émane cette fois d’une intervention directe du narrateur, redouble les deux précédentes, et indique nettement (comme dans Le Disciple) la responsabilité des œuvres dans l’avènement des faits. Cela justifie l’existence même de L’Étape dans sa volonté de réparation du désordre, grâce à une élévation religieuse qui guidera les pas de la jeunesse.

    Représentation du politique

    52La perception du désordre de la nation est au cœur même de l’écriture de ces œuvres, celui-ci renvoie inévitablement à la dérive d’un sens et au brouillage de perspectives sociétales et politiques. La fiction autoritaire se fonde sur la révélation d’un manque, d’une perte de significations, d’une errance eschatologique. Celle-ci justifie l’adhésion à des concepts et des valeurs ; des représentations fictionnelles doublées d’un discours d’escorte suggèrent inlassablement la référence au hors-texte.

    53Une critique des formes d’organisation et des options du pouvoir va au-delà d’une contestation, elle consiste, dans la fiction, en une remise en cause de la validité, voire de la légitimité de l’ordre établi. Ce n’est pas seulement le strict pouvoir politique qui est atteint, il s’agit bien d’opérer une mise à distance et d’interroger les comportements, les croyances, l’axiologie, les modalités d’existence, d’embrasser donc le champ du politique au sens large. Cette mise à distance, grâce à la fiction, permet de questionner et de suggérer ce qui dans la pratique sociale se laisse ignorer, faute d’un prisme suffisant, alors que le roman projette une lumière sur la charge symbolique et idéologique de ce champ. La dénonciation du politique s’attache à la représentation des institutions, des comportements, des discours, des idées organisées en un système a priori cohérent et finalisé que la fonction figurative de la fiction doit manifester. Car, au fond, il s’agit aussi de penser la « rupture du tissu49 » social et idéologique.

    54Bourget choisit de ne pas peindre d’institutions politiques dans L’Étape, ni même certains de leurs représentants. C’est essentiellement la révélation d’un malaise social, perceptible à travers une sphère privée et intime, qui retient l’attention du romancier. En n’omettant pas l’héritage tainien, Bourget se livre à une apparence d’expérimentation et d’analyse de deux universitaires (pères des jeunes protagonistes Jean Monneron et Brigitte Ferrand), en faisant jouer les variables de milieu d’origine et d’appartenance idéologique :

    L’un, Joseph Monneron, fils d’un cultivateur du Quintenas, en Ardèche, avait fait ses études, comme boursier […]. Arrivé, grâce aux concours, à se déclasser par en haut, sa carrière offrait le type accompli du développement que préconisent les doctrinaires de notre démocratie […]. C’était un exemplaire absolu du Jacobin50.

    55L’autre est Victor Ferrand : « issu d’une famille de propriétaires angevins, et suffisamment riche pour ne pas dépendre de son traitement, ce chrétien avoué n’a jamais dissimulé l’intégrité de ses convictions51 ». L’apparente démonstration est évidemment biaisée et se transforme en simulacre de démonstration tant l’idéologie impose son discours, et encadre a priori toute entrée dans la fiction, en différant d’ailleurs l’immersion fictionnelle du lecteur. À l’image de l’opposition qui régit ces deux personnages,

    […] les deux professeurs étaient partis des deux points les plus opposés du monde social, pour aboutir, sous une étiquette officiellement identique, aux plus radicales oppositions de sentiments et de pensées52.

    56La société est absolument fracturée par des héritages historiques prégnants et fort différents, des positionnements idéologiques qui sont autant de vecteurs de désunion. Comment donc restaurer l’unité du pays dans cette dissonance totale qui altère un sentiment d’appartenance à une communauté ? L’individuel versus le collectif, ou l’individu et le collectif. Tel apparaît l’un des enjeux de ce roman. L’autre enjeu est évidemment l’acquiescement au besoin d’une spiritualité susceptible de réunir le mouvement des êtres dans un élan qui mobilise à la fois leur esprit et leur cœur. Ainsi Joseph Monneron, pur orfèvre de l’érudition, s’est retiré de la vie, en « dormeur éveillé53 » dans « l’orgueil » de la réussite personnelle, que Bourget attribue à la pensée de l’égalitarisme républicain, au seul règne des idées universalistes, délié du cœur même de l’individu. À cette fin, le romancier s’évertue à suggérer combien l’égalitarisme républicain issu de la Révolution renvoie l’individu à lui-même sans projection identificatoire, sans lien non plus avec sa propre histoire, ni celle de ses ascendants. D’une certaine manière, la rupture de reproduction sociale engendrée par la République – avec la promotion par le mérite –, est pour Bourget la réfraction du chaos que la Révolution représente dans le domaine politique.

    57La référence à l’Histoire devient ici un détour pour aborder, de manière oblique, la période du présent de l’écriture saisie ainsi dans un amalgame avec une période passée. Il est d’ailleurs significatif que le personnel politique ne soit pas représenté, quand la République est tellement attaquée, comme si la politique était désincarnée depuis la chute de la royauté. Transparence d’un pouvoir qui suggère une forme d’absence, de béance d’une direction morale et politique, et souligne le défaut d’ordre dans cette société. Le silence sur les institutions, la non-représentation du politique s’accompagne d’une dilution des individus dans des débats stériles et de vaines agitations. Des réunions ouvrières (lors de rencontres à l’université populaire Tolstoï) caricaturent l’impossibilité d’une mixité sociale :

    Ils prétendaient réformer l’ordre social, et ils ne s’entendaient pas pour organiser une conférence. Ils se donnaient comme altruistes, et ils ne faisaient qu’affirmer leur personnalité avec une énergie exaspérée54.

    58Dans ces échanges qui tournent au pugilat, il est difficile de faire entendre sa voix, ou d’œuvrer pour une construction commune, tant l’irrespect est le lot commun ; la corruption est la voie empruntée par certains, que l’idéal républicain ne suffit pas à contenir. Ainsi, Antoine, le frère de Jean Monneron n’est qu’un malfrat, sa sœur se laisse séduire et corrompre par un fils de famille sans scrupules. L’absence de direction morale de la société et de pouvoir fort et visible se signale par l’égarement de l’individu, qui ne peut imprimer un sens à sa vie. Telle est la peinture qu’offre Bourget d’une nation en proie à la décomposition, dénuée d’une spiritualité qui lui offrirait élévation, projection morale et désir de dépassement de ses intérêts immédiats.

    59Les Évangiles zoliens se proposent de représenter le politique en accentuant sa dénonciation. Ainsi Fécondité, premier roman du cycle, ne désavoue pas frontalement le politique, mais il en pointe les effets pervers dans les manières de vivre, dans les habitus des diverses strates de la population. C’est effectivement une vision englobante que propose l’auteur, et non la sélection d’un microcosme social déterminé, comme ce fut son choix dans les cycles antérieurs. Bien évidemment, la société perpétue des inégalités toujours plus criantes, que le contact de Mathieu Froment avec tous les représentants des couches sociales rend immédiatement lisible, il est toujours présent, en témoin bienveillant, (et de ce fait d’un usage narratif fort labile). Ainsi, le roman met au jour une synthèse des « réalités » qui échappent d’ordinaire à la connaissance du lecteur, et, par ce personnage qui déambule dans tous les milieux, souligne l’étanchéité de mondes et leur désunion. Ce roman présente (dans sa première partie) une société en stagnation, où les ouvriers sont misérables et fragilisés, quand les plus riches assouvissent leurs appétits. La partition entre les Gras et les Maigres55 ne cesse de se répéter d’un roman à l’autre, l’évocation de la misère est propice à un soulignement du trait, en des scènes fortement mélodramatiques : le dénuement, le manque de nourriture, l’enfance malheureuse, la mort des nourrissons, constituent en eux-mêmes la mise au jour d’une injustice, et l’assise immédiate d’un discours de dénonciation d’un ordre inique. Le regard du héros qui accompagne ces scènes est une manière de souligner et d’imprimer dans la mémoire du lecteur un tableau qui fonctionne comme une hyper métonymie de la misère :

    […] le terrible vent de neige soufflait plus glacial, flagellait les quatre misérables créatures, qui grelottaient de froid sous leurs minces robes de pauvre. Elles s’en allèrent, la face rougie, les mains mordues par l’onglée, comme emportées dans le grand frisson impitoyable de l’hiver. Et, il les regarda qui disparaissaient, les trois filles dolentes, serrées autour de la mère en larmes56.

    60C’est dire, en d’autres termes, que le régime républicain est ici caractérisé par l’insuccès de ses prétentions, et par une nécessité de perfectibilité que ne cesse de lui asséner le roman zolien. Dénoncer, c’est inscrire dans le texte les potentialités argumentatives du discours démocratique et signifier les enjeux assignés au roman.

    61La mise en fiction du politique chez Zola, se traduit par une représentation d’une étanchéité des classes sociales, (les points de contact se font par la transgression du sexe ou du meurtre), et la transformation souhaitée se mesurera à l’aune d’une porosité de celles-ci jusqu’à une totale évanescence de leur survivance, dans la partie plus utopique de chacun des Évangiles. Cette désunion initiale fonctionne comme un invariant riche évidemment de virtualités fictionnelles, de partitions d’espaces, de personnel romanesque, de rencontres, de fantasmes d’union, de rejets. C’est en effet Mathieu Froment qui est le point nodal de jonction de ces vies au départ parallèles. C’est évidemment de lui, personnage métissé de toutes ces histoires, que viendra la métamorphose sociale d’une société éminemment statique. La seule porosité y est d’ordre érotique, mais si elle mêle momentanément les corps physiques, elle ne fait que renforcer l’inégalité de départ. Ainsi le motif de l’ouvrière séduite apparaît-il dans Fécondité, Beauchêne le patron de l’usine où travaille Mathieu Froment séduit l’une de ses jeunes ouvrières, Norine Moineaud, qu’il laisse dans le dénuement dès lors que sa grossesse est manifeste. Beauchêne exemplifie l’impudence des possédants d’autant plus pernicieuse qu’elle se déploie sous des allures bonhommes. Zola ne fait pas que reprendre un motif convenu de l’employée séduite – dont il a décliné une autre virtualité avec Denise Mouret dans Le Bonheur des Dames –, il souligne ainsi la collusion des pulsions dominatrices. Beauchêne incarne le possédant total, liant la jouissance économique et érotique du corps ouvrier qu’il possède totalement. Le corps de Norine devient le signe d’une longue histoire d’exploitation ouvrière, littéralement incarnée. Il n’est pas fortuit que le même Beauchêne ne cherche pas à conquérir sa femme, Constance, pour laquelle il n’a aucun désir de possession. Dans cet exemple, la capacité suggestive de la fiction va au-delà du discours immédiat du narrateur, le texte soulignant essentiellement l’adultère du mari et son défaut de conception au sein de la famille :

    Norine, restée la dernière sous un prétexte, se pâmait la tête renversée, les yeux noyés, tandis que Beauchêne, qui l’avait saisie violemment, à bras-le-corps, lui écrasait les lèvres sous les siennes. C’était le mari fraudeur, le mari affamé, et qui portait ailleurs la semence57.

    62C’est aussi sur la question de la dépopulation, que Zola porte le débat, pour combattre une morale bourgeoise qui sert ses intérêts propres :

    Malthus était leur homme […] uniquement parce que son hypothèse, en rendant les pauvres seuls responsables de leur pauvreté, soulageait les riches du poids importun des remords58.

    63Sur cette question de la dénatalité, l’écrivain pointe l’égoïsme des riches, qui abandonnent la question de l’enfantement aux seuls miséreux, leur dénuement amplifie évidemment la mortalité infantile. Si les travailleurs ne peuvent projeter l’avenir de leurs enfants, la bourgeoisie qui cède à la culture du désenchantement et au mal de vivre, ne peut non plus se figurer l’enfant comme une promesse d’avenir. Les nouveau-nés abandonnés aux nourrices deviennent des marchandises parfois lucratives, et ce trafic pécuniaire d’enfants à grande échelle que peint Zola renvoie à une forme de violence généralisée. Là encore, le corps du peuple vient satisfaire une bourgeoisie qui s’absente peu à peu de la vie, ne revendique que la néantisation de toute chose, ou au mieux cherche à assouvir ses pulsions immédiates.

    64Ainsi, le politique, en tant que pensée du collectif, hante la facture même du roman, et organise la fiction. Les déambulations de Mathieu et du docteur Boutan à la recherche de nourrices, les séquences exotiques relatives au placement des enfants en Bretagne, sont autant de situations romanesques qui informent la pensée du politique dans ce roman et servent son traitement. Zola ne se livre pas dans ces fictions à une incarnation du politique à travers des figures dominantes, mais décline surtout l’imposition d’une manière de vivre et la faiblesse du lien social ; le trafic des nourrices à grande échelle qui vendent leur corps, le marché des enfants, signalent le pouvoir mortifère de cette société :

    C’était ainsi par an, vingt mille enfants que les corneilles de mauvais augure emportaient de Paris, et qu’on ne revoyait plus. Il ne suffisait pas que la semence humaine fût gâchée, jetée pour le plaisir au pavé brûlant, il ne suffisait pas que la moisson fût mal récoltée, qu’il y eût l’affreux déchet des avortements et des infanticides, il fallait encore que la moisson vivante fût mal mise en grange, que la moitié s’en trouvât détruite, écrasée, tuée59.

    65La métaphore de la moisson suggère la dénégation d’une véritable projection d’avenir. On a souvent lu ce roman comme une dénonciation du malthusianisme, et une promotion de l’enfantement, ce qu’il serait inconvenant de nier, car Zola précisait lui-même :

    Il y a longtemps que le sujet de Fécondité me préoccupait. Dans ma conception première, cela devait s’intituler : Le Déchet, et je ne songeais pas encore à opposer aux pratiques malthusiennes, à la stérilité voulue d’une certaine bourgeoisie, pratique d’où résultent des vices, la désorganisation de la famille et les pires catastrophes, l’exemple d’un groupe social où l’on ne frauderait pas la nature et où le grand nombre des enfants deviendrait une cause de prospérité60.

    66Mais au-delà de cette lecture, la représentation du politique et la contestation d’une organisation du pouvoir passent par le sème de la jouissance et de la mort. Ainsi les possédants et ceux qui se rallient à eux, dans l’imaginaire zolien, appartiennent aux forces du mal, celles qui fraient avec la mort. La représentation du politique ne peut se départir d’un glissement conceptuel, sous la plume de Zola, pour rejoindre des valeurs morales. Il n’est pas anodin que tous les représentants de la bourgeoisie, les Beauchêne, les Seguin, et ceux qui veulent s’identifier à eux, les Morange, soient frappés par la mort ou la stérilité : Valérie Morange meurt à l’issue d’un avortement, sa fille, Reine également, Maurice, le fils unique des Beauchêne meurt, Constance Beauchêne est frappée de stérilité, et ne peut donner d’autre descendant ; elle fomente alors la mort de Blaise Froment qui devait devenir directeur de l’usine et Alexandre, fils illégitime de Beauchêne meurt dans des circonstances tragiques. Le pouvoir des possédants est mortifère et leur attractivité d’une grande nocivité. Il y a dans ce roman une collusion de la possession, de la stérilité et du désenchantement. La partition du pouvoir s’effectuera donc entre le registre de la perte (de semence, de vie, de projection d’avenir) voire du néant, et celui de l’énergie de vie, de l’exaltation de l’élan vital, qui est procréation et harmonie avec la nature. La bourgeoisie elle-même procède à son anéantissement, nul besoin de combats, la semence naturelle y pourvoira. Ainsi, le registre de la représentation du politique est délaissé au fil du roman au profit du biologique. L’organisation économique, sociale disparaît au profit de la création d’une famille toujours expansée en harmonie avec la nature, et qui figure à elle seule l’humanité conquérante et régénérée.

    67Les autres romans des Évangiles, Travail et Vérité ne mettent pas davantage en scène l’incarnation de la vie politique, mais opèrent une concentration représentative des institutions de la république dans des espaces restreints qui ressemblent parfois à des camps retranchés. Pour Travail, Zola reprend le motif du repas où la socialité des notables se laisse lire dans la collusion des pouvoirs suggérée par la proximité des intérêts des convives. Reprise d’un agencement éprouvé dans Germinal61, au dénuement des ouvriers à l’issue de leur grève répondent l’abondance de la table et le confort douillet de l’intérieur bourgeois. Ces tableaux parodiques d’un paysage politique empreints d’une dérision tragique accueillent les possédants de Beauclair, personnages typifiés représentant la justice, l’armée, la sous-préfecture, la mairie, l’industrie, la rente62, l’église qui mêlent pour la plupart le service de la république aux intérêts personnels bien pensés. Ainsi, s’ils pressentent un malaise structurel du régime, ils n’évoquent aucune orientation, aucune priorité, aucune projection. Ils tentent simplement de le faire perdurer afin de prolonger les bénéfices qu’ils en retirent, dans une forme de privatisation du politique, ce qui fait dire au sous-préfet Châtelard :

    Eh ! Non, l’esprit des masses n’est pas à Beauclair plus mauvais qu’ailleurs. C’est partout le même esprit, il faut tâcher de s’y accommoder, et le mieux est encore de prolonger l’état de choses actuel aussi longtemps qu’on pourra, car il paraît certain, que le jour où il changera, il sera pire63.

    68Il y a dans la vision de Zola l’idée d’une poussée des masses absolument inéluctable, à laquelle chacun doit se résoudre tôt ou tard. Cette poussée est comme une force cosmique qui va dans le sens de l’histoire. L’imaginaire zolien ne s’arrime pas à une lutte des classes, dont les effets seraient incertains, mais à la prégnance de forces immanentes qui assurent une transformation irréfragable et inscrivent l’humanité dans une vision positive et progressive de l’histoire. Si Germinal actualisait la découverte par les bourgeois du pouvoir du peuple et la menace qu’il constituait, Travail suggère la conscience d’un temps compté, la perception de la fin programmée d’un modèle social que Luc accompagnera, en contenant, par son action, une forme explosive de transformation tant redoutée. La pensée du politique et le devenir de l’humanité s’envisagent pour Zola suivant une sédimentation, une succession de phases, qui n’interagissent pas véritablement, et qui ne relèvent pas d’une vision dialectique de l’histoire. Ainsi, dans Travail, les personnages représentant la bourgeoisie intègrent-ils curieusement, la sensation d’une fin de leurs privilèges, et l’aspect crépusculaire de leur univers. L’imaginaire mécanique vient ici surenchérir dans la représentation du politique pour en faire une structure évidée, en voie de décomposition ; et Châtelard, sous-préfet, représentant de l’autorité de l’État, ce qui donne une certaine légitimité à sa pensée, avoue lui-même :

    C’était la vieille machine gouvernementale qui continuait à marcher d’elle-même, par la force acquise, avec des grincements et des heurts, et qui se détraquerait, qui tomberait en poudre, dès que naîtrait la société nouvelle […] Ça marchait parce que c’était monté, mais au premier cahot sérieux, tout ficherait le camp. Même les vains efforts tentés pour consolider la vieille patraque, les réformes timides qu’on tentait, les lois inutiles qu’on votait, sans oser seulement appliquer les anciennes, les crises furieuses d’ambitions et de personnes, les rages et les affolements des partis, ne faisaient qu’aggraver, que hâter l’agonie suprême64.

    69L’imaginaire de la catastrophe renvoie à la figuration d’un temps et d’un mode d’organisation révolus, qui échappent à une analyse précise des dysfonctionnements du politique et des enjeux de sa dynamique. On voit bien combien Zola recycle dans cette évocation des images percutantes de la vieille charpente, de la vieille machine parvenue à son terme, que l’on retrouve dans Germinal ou dans Paris ; la « vieille patraque », renvoie également au registre familier d’un discours populaire, très habilement utilisé comme vecteur d’inférences du domaine des croyances vers celui de la fiction, et en retour le discours littéraire vient étayer par l’autorité de son propos la certitude d’une décrépitude généralisée. Le roman à thèse, d’une manière générale, ne se prive pas de ces métaphorisations qui circulent d’un domaine à l’autre, d’un imaginaire à l’autre, et qui assoient par là même l’aspect de véridicité de l’œuvre et le nécessaire crédit que l’on doit lui apporter. Ainsi Zola n’est-il pas dans une représentation extrêmement précise du politique, la dénonciation à grands traits de l’existant basée sur des grands principes, la justice, l’égalité, la fraternité constituent un réservoir de scènes fictives (festivités chez les Boisgelin, vol du pain par Nanet dans Travail) et de discours qui mêlent fantasmes, dérisions, aspirations. Significativement, la fiction se déroule dans une période non datée, – même s’il y a quelques rares références à la république –, comme dés-historicisée, comme si la prégnance de l’injustice sociale et salariale écrivait toujours la même partition, avec les mêmes personnages formatés, et les mêmes propos récurrents. Et c’est précisément cette répétition inlassable du même, qui renforce aussi l’idée d’épuisement social et d’inéluctable bouleversement.

    70Il faut insister ici sur le choix délibéré d’une stratégie d’écriture pour Zola. Le reproche d’absence d’inventivité formulé pour les dernières œuvres, que la critique a délaissées, relève d’un jugement rapide et qui n’explore pas vraiment les choix esthétiques de l’auteur, préférant rester à la surface du texte. Le « recyclage » d’images (le défilé des travailleurs tel « un piétinement de troupeau »), de situations (l’évocation de la faim, le cabaret de Caffiaux où l’on vient s’enivrer après la paie), de personnages (l’ouvrier collectiviste, l’ouvrier résigné, les bourgeois méprisants) dont il a été fait mention plus haut, ne signifie pas stricto sensu la plate réutilisation par absence d’inventivité ; le recyclage vise précisément à donner une fonction nouvelle. Et cette fonction est justement l’exacerbation du même, son soulignement, à des années d’intervalle avec Germinal, images rémanentes qui hantent la surface du texte, comme si la république n’avait fait qu’entériner les pratiques du Second Empire. La dénonciation du politique se situe précisément dans la mise en évidence de l’inertie de ses actions, de la répétition des mêmes motifs, des mêmes injustices, et cela est d’autant plus aigu que le constat est identique sous le régime républicain auquel Zola aspirait depuis toujours. Le texte ne cesse d’évoquer des situations archétypales (« C’était l’histoire banale et poignante de tant de pauvres filles65 », « Partout, les travailleurs, les meurt-de-faim étaient exploités, mangés, broyés sous les rouages de la machine sociale grinçante66 ») dans des segments qui ne sont que des condensés d’histoires de vies, version de l’ordinaire humain bien éloigné des vies illustres. Cette réactivation du même n’est donc qu’un tremplin pour accéder à l’aire des possibles, et mettre un terme à toute représentation connue et convenue du politique, en rejoignant l’espace épuré des idées, l’espace utopique.

    71Le dernier roman de Zola, Vérité, aborde le politique d’une manière plus immédiate, en s’attachant tout aussi bien au fonctionnement des institutions, qu’à la représentation politique, tentant de faire de l’univers fictif du roman une synecdoque de la France de la fin des années quatre-vingt-dix. Et pourtant là encore, l’estompe de toute datation précise instaure une forme de brouillage temporel, que le lecteur parvient à dissiper en mobilisant son savoir sur une période particulière, celle de l’Affaire Dreyfus, et en opérant des rapprochements entre éléments fictifs et non fictifs. Zola semble extirper les données référentielles précises de cet événement, sans cesser d’en reconstruire les zones d’ombre. Il cherche à mettre au jour les ténèbres de cette affaire, les rouages, les connexions des pouvoirs pour en restituer une forme d’intelligibilité, que la fiction aurait pour charge de donner à voir. L’utilisation d’un fait divers suffisamment proche de celui de l’affaire Dreyfus, mais pas exactement similaire, contraint le lecteur à mobiliser ses capacités représentationnelles, mais aussi à s’appuyer sur des données mémorielles qu’il réactive. Il fait alors entrer celles-ci en congruence ou en dissonance avec l’événement pour en effectuer une nouvelle lecture interprétative, la fiction informe aussi l’événement à partir de nouvelles lumières projetées : l’écrivain avait probablement perçu que la création de Simon/Dreyfus sollicitait un engagement de lecture plus grand, mobilisant croyances et compréhensions diverses, que s’il avait tenté, ce qu’il projetait initialement, une « simple » histoire de l’Affaire.

    72Le témoignage n’est pas une reconfiguration des rouages voilés du politique, ni même un dévoilement suffisant de ses mécanismes complexes. De plus, le témoignage aurait pris le risque de singulariser le propos, or une portée fictionnelle plus ample était censée crédibiliser davantage les discours et les événements évoqués. Vérité, plus que les autres Évangiles, choisit de représenter le politique à travers des hommes qui l’incarnent directement (maire, député) ou indirectement (institutions assujetties à une domination politique et qui suggèrent la collusion des pouvoirs). La palette de représentation privilégiée du politique concerne la lâcheté ordinaire qui rend le personnage politique bien éloigné de tout ce qui pourrait le faire dévier de ses intérêts propres, et le précipiter dans la défense de valeurs pour le bien commun. Zola cède à une peinture typifiée du personnage, en déclinant quelques variantes, placées à des échelons différents, il réunit assez facilement un personnel politique mobilisant peu le lecteur, si ce n’est dans la reconnaissance d’une forme de cliché. Les personnages étant peu individualisés, son attention peut être alors être davantage sollicitée par d’autres données. Ainsi les hommes politiques que Marc Froment évidemment visite – le motif de la visite des strates sociales a toujours une densité informative, elle conforte la constatation des défaillances de l’existant ; la rencontre, elle, recèle une part d’inattendu plus propice à instaurer une transformation –, sont-ils toujours des personnalités altérées qui masquent leurs insuffisances, parfois, par le vernis des convenances. La visite est une mise en scène, où le cadre, le discours d’accueil, les personnages présents sont à lire comme autant d’indices de la dénonciation du politique, et de signes de la distance qu’il entretient avec ce qui l’entoure. Deux exemples empruntés à Vérité sont assez significatifs, pour lesquels le romancier prévoit dans son dossier préparatoire : « la question de toute la politique dans le département, question qui est à la base même de mon sujet67 ».

    73Marc Froment et David, (le frère de Simon, juif et, de plus, instituteur laïque) accusé injustement du meurtre et du viol du petit Zéphirin, rencontrent les personnes influentes pour organiser la défense de l’accusé. Ils visitent tout d’abord le député réactionnaire et opportuniste Hector Sangleboeuf, – dont le physique signale déjà l’impossible pureté, avec ses « gros yeux d’un bleu trouble » – qui, malgré un mariage conclu avec une belle juive dont il a épousé uniquement la fortune, fait vivre sous le même toit, sa femme nouvellement convertie au catholicisme – mieux vaut faire oublier sa judéité – et sa maîtresse qui s’occupe des intérêts de son amant « peu intelligent et docile68. » Cette présentation du narrateur intervient juste avant le récit de la visite, et en programme négativement la réception.

    Lorsque David et Marc, que le concierge laissa passer, se trouvèrent dans le parc de la Désirade, ils ralentirent le pas, jouissant de la splendide journée d’août, émerveillés de la beauté des grands arbres, de la douceur infinie des pelouses, de la fraîcheur délicieuse des eaux. C’était une royale demeure69.

    74Derrière cette façade trompeuse, cet écrin de verdure et de beauté recèle, outre l’adultère organisé, la collusion des pouvoirs de l’argent, de la noblesse réactionnaire et de la religion. Le père Crabot, recteur du collège de Valmarie, et puissant personnage de l’Église, séjourne en cet endroit, dont le raffinement n’est que de surface. Le député Sanglebœuf reçoit vertement Marc et David : « il se fâcha, se montra brutal », « déblatéra contre les sans-Dieu, les sans-patrie, les insulteurs de l’armée70 ». Aucune distinction intellectuelle ou langagière ne vient atténuer l’indélicatesse des occupants, qui ne cessent d’être en dissonance avec ce cadre distingué que l’écriture par ses images et son affectation cherche à traduire :

    […] On était venu là, sous ce chêne, jouir du bel après-midi, […] près d’une vasque de marbre, où tombait le perpétuel cristal d’une source qu’une nymphe galante y versait de son urne71.

    75L’imposture se traduit par l’aspect clivé de l’espace, par la dysharmonie du lieu et des manières d’être de ses habitants. C’est donc l’ensemble des institutions représentées, le politique et le religieux qui est conséquemment désavoué. La seconde visite concerne un autre politique, Lemarrois maire de Beaumont, ville de concentration des pouvoirs de « la France en raccourci » qu’a voulu représenter Zola. Lemarrois est aussi chef de la députation du département. « Républicain solide », gambettiste, il incarne la république bourgeoise, déterminée à conserver son pouvoir, au prix de quelques concessions à l’aile réactionnaire. Évidemment, il habite « en plein quartier aristocratique72 » « un hôtel luxueux », l’espace est surdéterminé, particulièrement dans la conception de ce roman. Cette fois, le personnage est affable, apparemment dans l’empathie avec ses visiteurs, qu’il reçoit dans une « vaste pièce d’un luxe grave73 ». Cette mention redondante est d’emblée l’indication d’un souci de préservation des acquis, donc d’une absence de prise de risques ou de courage politique. Lemarrois, bien assis sur ses privilèges, politicien avisé, fait passer l’intérêt supposé de la République avant celui de la défense de Simon qu’il pense, en effet, innocent, figurant ainsi la lâcheté de tout le camp des républicains modérés, (« Ah ! si nous n’avions pas les élections devant nous ! Oui, je marcherais tout de suite74 ! »). Les types ainsi portraiturés n’ont pas vocation à être des pôles déterminants dans le roman, mais suggèrent cependant l’inanité d’une république dévoyée. Le pouvoir vacille, il n’est pas représenté par une incarnation de la force, comme cela a pu être le cas dans les Rougon-Macquart, notamment avec le personnage d’Eugène Rougon75. Marc effectue une troisième visite chez un jeune député, et de manière symétrique il visitera trois milieux socioprofessionnels différents. Ces segments renvoient évidemment à l’établissement d’un diagnostic politique et social de la France de la fin du siècle. La dernière visite prépare le lecteur à une réception positive, puisque le jeune député Marcilly, représentant de la jeunesse intellectuelle, peu rompu donc aux compromissions politiques figure l’espoir en un personnel nouveau. L’accueil est fort sympathique dans un cadre « délicatement aménagé et orné », la délicatesse étant une des ostentations de Marcilly. Néanmoins, l’espoir suscité est évidemment une fausse piste, la démonstration n’ayant qu’une vertu, indiquer qu’aucune cause, aucune valeur ne tient dans le monde politique face à la jouissance du pouvoir conquis, « mais avec beaucoup de bonne grâce, il finit par recommander une grande prudence, à cause des élections prochaines76. »

    76Ces scènes extrêmement rapides sont à la fois des effleurements d’éléments de fictionnalité – elles sont assez peu précisées, les personnages sont brossés à grands traits, peu de descriptions ou de dialogues – et de référentialité – peu de mentions des enjeux et des types d’élections, ni même de la vie des partis évoqués –. Il s’agit simplement, par l’accumulation des évocations, de laisser le sentiment d’une lâcheté doublée de médiocrité. Le texte exhibe son désintérêt pour la vie politique et ses représentants. Mais il tente, dans le même temps, de montrer également combien les institutions républicaines, notamment l’école et la magistrature, sont elles aussi contaminées par le désir d’ambition à des fins personnelles et la servilité, qui vont de pair. Le procureur de la république, Raoul de la Bissonnière, « extrêmement ambitieux », caractérisé par « son respect complaisant du pouvoir77 », n’a rien à envier au juge d’instruction, Daix, homme honnête, mais « préoccupé de l’opinion publique et tyrannisé au logis par sa terrible femme […] pénitente aimée du père Crabot […] travaillée d’une âpre ambition78 ». Zola distribue ainsi la palette des éléments de négativité affectant l’ensemble du corps judiciaire, cela permet par avance de décrédibiliser les instances d’énonciation qui devraient précisément avoir du crédit. Quant au personnel scolaire, il n’est point besoin d’y insister, sa caractéristique principale est de frayer avec les cléricaux qui ont le pouvoir économique, celui sur les esprits par l’intermédiaire du confessionnal, du catéchisme et de toutes les œuvres de bienfaisance, mais aussi sur l’opinion via leur organe, La Croix de Beaumont. La presse et particulièrement Le Petit Beaumontais s’illustrent par leur assentiment à l’antisémitisme, ainsi qu’à la réaction :

    Et voilà qu’il abuse désormais de sa situation unique, de sa clientèle immense, en se mettant à la solde des partis d’erreurs et de réaction, en battant monnaie avec tous les impudents tripotages financiers et toutes les louches aventures politiques […] S’être introduit chez les humbles d’un air de bonhomie, et mêler ensuite de l’arsenic à chaque plat, les faire délirer, les pousser aux actions monstrueuses dans l’intérêt du tirage, je ne sais pas de crime plus grand79…

    affirme Salvan, le directeur de l’École Normale à Marc Froment.

    77Il s’agit là d’offrir un panorama de l’ordinaire, que le lecteur, qui a un point de vue limité sur le monde, ne peut appréhender sans l’élargissement des perspectives qu’offre la fiction. Il s’agit de construire une attention renouvelée au réel, et à l’expérience qu’en avaient les lecteurs du début du vingtième siècle, de relire cet épisode (l’affaire Dreyfus) par une inférence effectuée grâce au détour fictionnel. Ce dernier permet d’analyser l’inquiétante étrangeté du familier, et plus encore, l’imposture républicaine que constitue finalement cet événement vécu. Et ce panorama tente de restituer les collusions qui ont pu permettre cet emballement de l’événement et sa force dramatique. Delbos, l’avocat de Simon (aux traits assez proches de Labori, l’avocat de Dreyfus), en se livrant à l’examen des forces, et en faisant un constat redondant, précise :

    Chez tous ces gens, il n’y avait que de bonnes paroles à recevoir, pas un acte à attendre, pas une franchise, pas un courage. Puis le monde universitaire, le monde politique ainsi jugé, Delbos en vint à la magistrature80.

    78La déambulation au milieu de représentants des institutions est une sorte de « leçon de choses » au sein des faillites du politique. En vérité, du fonctionnement de celles-ci le lecteur n’apprend que la lâcheté humaine largement partagée afin de satisfaire des pulsions primaires de pouvoir et de reconnaissance. La dénonciation, pour être totale, n’échappe pas à une dramatisation du propos suggérant un complot orchestré et sournois, une stratégie élaborée de brouillage, dont on ne peut nettement percevoir le point originel81. Les rhizomes maléfiques d’une puissance destructrice, principalement celle de l’Église82 dans le roman, appartiennent à l’imaginaire du mal à l’œuvre dans Vérité : « puissances occultes » qui « enveloppent dans un savant réseau d’exhortations83 », « main invisible […] dans l’ombre et qui mène toute l’affaire84 ». Telle est pour Zola, la traduction romanesque des constructions mensongères qui n’ont cessé de jalonner le déroulement de l’Affaire. Ce recours au complot sciemment organisé contre la République est la lecture dont Zola transpose les éléments saillants. Face à lui, l’accession à la lumière et donc à la vérité est évidemment l’un des axes métaphoriques du roman, en même temps qu’un programme-titre. La collusion des pouvoirs s’effectue dans un espace restreint, tel que celui de Beaumont, où il s’agit de figurer « La France en raccourci » nous l’avons vu, et elle s’effectue par la proximité des individus signalant ainsi ce que les petits arrangements ont de scandaleux au regard des principes républicains bafoués : la toute petite histoire mise au service des grands dérapages institutionnels. C’est sans doute là un raccourci historique indéniable, mais d’une efficacité argumentative certaine. Ainsi le général Jarousse – représentant à lui seul, l’armée – est-il supposé intervenir directement sur la désignation du coupable, (l’instituteur juif laïque), que sa cousine des papeteries Milhomme aurait pu contribuer à innocenter :

    […] on contait une visite inattendue, faite à Mme Édouard Milhomme, la papetière, par son petit-cousin, le général Jarousse, qui commandait la division à Beaumont : parenté jusque-là inavouée, dont il s’était brusquement souvenu, pour faire cette visite amicale, dont la papeterie était restée toute stupéfaite et ensoleillée85.

    79Le roman à thèse est bien sûr doté d’une excessive lisibilité, et le texte ne cesse de répéter tous les signes qui assurent une permanence de sa signifiance.

    80Le poids des appétits, les pulsions de puissance qui les accompagnent, ne renouvellent pas vraiment l’image des politiques ou des institutions sous la plume de Zola, la collusion des pouvoirs est elle aussi redondante dans la vision romanesque de la société. Avec Vérité, cela conduit, plus fortement encore que dans d’autres romans, à la faillite de la République, mais avec elle de toute idéologie politique. Si, dans Travail, le collectiviste Bonnaire ou l’anarchiste Lange délaissaient leurs idéologies de référence pour en mesurer l’inanité, dans Vérité, seule une promesse socialiste avec l’avocat Delbos élu député, et la certitude d’un peuple éduqué, instruit, dans un état devenu laïque suffiront à la projection d’une cité harmonieusement conduite. L’idéologie politique n’a jamais provoqué la passion de Zola, peu au fait des écrits des penseurs de ce champ (ses dossiers préparatoires de Paris86, de Travail en attestent). Écartant peu à peu toute peinture précise des institutions et des politiques, l’imaginaire du complot et de la destruction organisée conduiront l’écrivain, dans ses fictions, à recourir à l’homme providentiel, figure rassurante du père. Il ne s’agira pas de l’homme fort attaché au pouvoir, mais d’une sorte de guide spirituel de bonté et d’humanité échappant à toute configuration politique normée. Il faut bien convenir que son socialisme, devenu légendaire, a bien in fine des airs de paternalisme régressif.

    81Depuis de nombreuses années, Zola perçoit le personnel politique comme une concentration d’ambition et de médiocrité. En cherchant, on aurait quelque difficulté à exhiber des figures politiques positives à l’échelle de son œuvre. Depuis 1880, il a affirmé son antiparlementarisme dans ses chroniques87 qui préfigurent nettement ses positions ultérieures, l’affaire Dreyfus a inévitablement accentué cette perception, pour lui, elle « étale au plein jour la louche cuisine du parlementarisme, ce qui le souille et le tuera88 ».

    82Cet antiparlementarisme rejoint, de toute évidence, celui dont témoigne Barrès, qui dénonce également la promotion des ambitions et des médiocrités. On notera d’ailleurs que pour son dernier roman de la trilogie, Leurs Figures, il utilise les notes prises in vivo, durant les séances du Parlement. Mais Barrès, à la différence de Zola, est un homme politique, la vie politique est une composante essentielle de ce qu’il est et de son œuvre : « Le rôle de la politique à un instant donné de ma vie et dans l’effort que je fis pour saisir mon moi […] je lui dois la vie89 », aime-t-il à rappeler.

    83Barrès se concentre essentiellement sur deux axes majeurs de dénonciation, qui lui tiennent à cœur et justifient sa pensée politique au tournant du siècle. Avec Les Déracinés, il fustige d’emblée le centralisme républicain qui constitue, à ses yeux, une altération, un reniement de toute identité originelle. Pour lui, l’institution scolaire, et son système universitaire dépeuplent les provinces en les privant de leur jeunesse et de leur histoire, de leur enracinement. « L’Université est un puissant instrument d’État pour former les cerveaux […] À toutes les époques, elle eut pour tâche de décorer l’ordre établi90 ». Dans L’Appel au soldat, il stigmatise « l’anarchie mentale, dite humanisme, que mit en eux l’Université.91 » L’assujettissement à l’esprit républicain et l’idée d’une fabrique de déclassés constituent l’un des arguments que Barrès avance, reprenant en cela un discours partagé d’opposition, que la presse ne cesse de relayer. L’autre élément fondamental d’une dénonciation du politique, concerne évidemment l’incarnation de celui-ci, à travers ses députés, des « êtres artificiels », mais aussi le personnel institutionnel préoccupé de lui-même, « sur ce territoire habité par des fonctionnaires qui pensent à leur carrière92 ». La dispersion d’intérêts, d’enthousiasme, d’énergie, facteur de dilution du sentiment national, est imputée au parlementarisme, quand l’engouement pour le général Revanche est un facteur de rassemblement et de cohésion : « l’unité de sentiment, en France, c’est un danger pour l’Allemagne ; c’est aussi la négation du parlementarisme93 ». Les romans de Barrès constituent avant tout un parcours d’apprentissage déceptif dans les arcanes du pouvoir et de la vie politique. Barrès choisit de représenter le politique dans des situations où il n’est en rien exemplaire, puisqu’il choisit des périodes de crise, la montée du boulangisme dans L’Appel au soldat, ou la crise de Panama avec Leurs Figures. La perspective est différente de celle de Zola, car il s’agit d’une reconstitution événementielle précise, susceptible dans le tableau qui en est effectué de suggérer l’enchaînement des faits et des causes. Il choisit un recours fréquent à la chronique, notamment dans L’Appel au soldat, dans Leurs Figures, dénonciation de la conception du parlementarisme et de ses effets, qui ne cesse de fabriquer des intrigues de couloir, de faire et défaire des coteries, de maintenir dans des cercles restreints des ferments de corruption, de fabriquer de fausses exaltations à sauver des coupables par souci de préservation d’un fonctionnement. Ainsi, lors de la mise en accusation du ministre Constans par le député boulangiste Laguerre,

    […] cette assemblée, où chacun à part soi le condamnait, l’amnistia dans un coup d’apothéose, terrifiée par la cruauté du boulangiste, et exaltée par le sentiment que tout le parlementarisme, honnêtes gens et coquins, fraternisait dans ce sauvetage94.

    84Barrès attaque frontalement l’inanité des institutions parlementaires par la voix de divers hommes politiques boulangistes, dont Alfred Naquet qui plaide, comme le fera l’auteur, pour la séparation des pouvoirs législatif et exécutif :

    Le mal gît dans les institutions parlementaires. Un régime qui place les ministres dans les Chambres stérilise celles-ci ; nous ne discutons jamais ce qui semble à l’ordre du jour, mais la chute ou la conservation du cabinet […] Les intérêts privés priment l’intérêt public et l’Administration se désorganise ; députés et ministres le déplorent, mais continuent95.

    85Si Barrès fera de cet argument l’un des points de ses campagnes politiques, notons cependant la causticité du portrait de Naquet auquel se livre l’auteur :

    […] avec ses magnifiques yeux juifs qui semblent tristes et mouillés de pleurs ; avec ses plis sur le front qui simulent un effort cérébral […] avec sa petite taille et, sur un corps insuffisant, sa magnifique tête de grand bouc, avec un cigare à la bouche96.

    86Ces lignes soulignent une distance avec ce personnage politique, qui suscite l’admiration et une forme de méfiance atavique, théoricien du boulangisme, député d’extrême gauche, les moindres traits positifs sont altérés par des renvois aux stéréotypes dépréciatifs imputés aux juifs97. Représenter le politique impose des choix de forme narrative et une construction qui rendent le point de vue convaincant pour le lecteur. La technique du portrait utilisée par Barrès s’avère être une arme redoutable, susceptible de jeter rapidement le discrédit sur un personnage. Afin de dénoncer les hommes politiques dans leurs pratiques et dans ce qu’ils sont, Barrès choisit quelques traits saillants et ne cesse de les réactiver, leur répétition prenant valeur de vérification. La versatilité, l’inconstance, la servilité, l’absence de courage sont autant de caractéristiques dominantes qui imposent une sélection de scènes, d’anecdotes au sein de la chronique. L’image d’un pouvoir politique en défaut, aux prises avec l’égoïsme des intérêts et des jouissances immédiates, compromet l’intégrité et le devenir de tout l’édifice social et politique.

    87C’est dire qu’au-delà d’une exigence événementielle que la chronique servirait, s’élabore une histoire engagée des mœurs politiques, qui affirme donc l’origine de sa visée, qui la lie à une réflexion et à une option idéologique. Le choix de cette forme de récit, s’il a une apparence de plus grande véracité en raison de sa forte prégnance référentielle, ne masque pas l’intentionnalité du discours qui lui préexiste. La thèse est entendue et oriente la visée vers des situations d’une classe politique qui ne s’illustre ni par sa grandeur, ni par son extrême distinction, le narrateur d’ailleurs de préciser dans Leurs Figures : « Il est bon d’entrer dans des détails médiocres et burlesques d’abord, mais qui peignent d’après nature les dieux secrets du parlementarisme98 ». Le ridicule des propos, des situations, l’inflation des ambitions font perdre toute légitimité au personnel politique. La figuration des lieux divers du pouvoir, salons privés, antichambres, cabinets, parlements dit assez l’éclatement, la dilution de ses formes, et la multiplicité des sphères d’influence. Ainsi Barrès évoque-t-il « une de ces grandes fêtes courtisanes » données à l’hôtel du Louvre, lorsque les orléanistes accueillent le Général Boulanger venu chercher des fonds. Aux côtés de quelques bonapartistes et des boulangistes « ils fraternisaient ces soirs-là comme une veille de bataille99 ». Les lieux du parlementarisme révèlent une scénographie du leurre, où s’échafaudent les mensonges, les rumeurs, les manipulations. Aucune concentration dans un espace décisionnel fortement identifié, mais des endroits feutrés ou privés qui suggèrent l’absence d’un épicentre de pouvoir véritable, et la difficulté du régime. Le narrateur souligne :

    […] la Chambre se met à agir en conformité avec ces indignations factieuses qui l’assaillent de toutes parts. Triste assemblée qui ne prend pas ses décisions en elle-même, mais qui suit les volontés du dehors100.

    88Le pouvoir est représenté comme détaché de ses administrés, fonctionnant dans le cercle clos des initiés, évoqué comme toujours plus corrompu dans les deux derniers romans de la trilogie ; il se lie chez Barrès avec la notion de complot, que l’on retrouvera active dans sa pensée du nationalisme. La narration fictionnelle de l’événement se dote alors d’une mosaïque de formes, biographies à charge – par exemple celle de Cornelius Herz101 –, reconstitution de dialogues notamment entre les protagonistes de la vie politique, de scènes parlementaires, narration de micro-événements, rites de socialités (repas, soirées où se nouent des alliances improbables de prime abord) qu’il s’agisse du général Boulanger, « un messie alité », des petits arrangements de cabinets, ou des renoncements progressifs que la présence répétée de Bouteiller permet de mesurer, lui qui « dorénavant tiendra le parlementarisme pour une façade derrière laquelle il faut installer une dictature occulte102 » ; devenu « chéquard » durant l’affaire de Panama, il s’offusque que l’on confonde « les principes de la morale avec les lois de la politique. C’est beau, le culte des principes, mais c’est dangereux d’alarmer en leur nom la masse de la population !103 » Barrès privilégie fréquemment la scène plutôt que la narration. Les faits rapportés, mais choisis, s’apparentent alors à « l’universel reportage » et veulent suggérer dans leur objectivité apparente, dans leur juxtaposition, néanmoins savamment étudiée, l’incurie du parlementarisme.

    89La privatisation du politique à des fins personnelles ou l’absence de volonté véritable ne cessent de hanter la plume de Barrès qui souligne aussi le manque d’idéal et de théories politiques capable de drainer des énergies. L’épisode Boulanger a rassemblé des individus en mal d’un homme providentiel, mais qui se rejoignaient plus sur une personnalité que sur une pensée politique véritablement fondatrice d’un mouvement, « le dégoût collecteur104 ». Suivre pas à pas l’heure de gloire et la chute du général Revanche, c’est à la fois suggérer le réservoir d’enthousiasmes et le besoin de croyances, de projections positives de la jeunesse, mais c’est aussi suggérer l’absolue nécessité d’une pensée forte du politique, précisément dans son défaut même. Barrès précise explicitement :

    Avec les pleins pouvoirs que lui donne Paris, le Général devrait être le cerveau de la nation et diriger ce que sollicite l’instinct national. Il défaille faute d’une doctrine qui le soutienne105.

    90C’est aussi cette expérience de vie et de pensée, que Barrès réactive par le biais de la fiction, afin de suggérer combien est illusoire l’agitation dénuée de fondement éthique, moral et politique qui lui donne sens. Dénoncer le politique est, pour lui, suggérer la viduité de ses formes d’organisation, de ses instances et de son personnel. Dénoncer le politique est aussi souligner sa responsabilité au regard des vies humaines106 et des victimes qu’il compte parmi la jeunesse, (les jeunes Lorrains mis à part Saint-Phlin et Romœrspacher illustrent cette thèse).

    91Si les formes choisies par ces trois écrivains diffèrent quant à la dénonciation du politique, des constats analogues les incitent à mettre en lumière, dans leurs fictions, les manquements d’une organisation publique qui obère le développement et l’accomplissement des vies de la jeunesse et des citoyens. Le monde fictif qui se superpose au réel fait apparaître, dans chacun des romans, une incidence du fonctionnement des institutions sur la population engendrant souffrance intellectuelle et physique, impossibilité d’épanouissement et d’harmonie au sein d’une communauté. La privatisation du politique ou son incapacité à embrasser au-delà de lui-même les aspirations des citoyens, conduit à un désenchantement, parfois même à une forme de désespérance. Il existe ainsi une violence morale générée par la conception du politique, que les romanciers tentent de restituer. Dévoyé de ses fins, il ne cesse de fonctionner dans un système autarcique, étranger à toute aspiration nouvelle – cela a pour effet une altération des forces vives de la nation. Celles-ci ne peuvent être en congruence avec les institutions ou la forme idéologique dominante qui les sous-tend, les personnages de jeunes gens entrent, de fait, en dissidence avec une société dans laquelle ils ne peuvent véritablement s’intégrer (et en cela ressemblent à nombre d’autres héros romanesques). Cette société qu’ils habitent difficilement, ne peut susciter chez eux aucun engouement, ni aucun élan d’adhésion à une perspective commune. Seul le sentiment d’une incomparable différence et d’une exigence autre, ainsi que le défaut de perspectives sauront les mettre en mouvement. Mais dans ces romans, s’il peut y avoir individualisation de parcours pour les personnages principaux, ce n’est que parce qu’ils ont en charge la tâche d’examen des vérités axiologiques du monde fictif dans lequel ils évoluent. En cela, ces romans atteignent l’un des enjeux fondamentaux de la fiction, tout en supposant une activité de complétion du lecteur.

    Fictions d’engagement

    92Il s’agit dans cette section d’envisager comment les romans de notre corpus imaginent des dispositifs qui exemplifient des parcours de personnages s’engageant dans la défense de valeurs, pour eux-mêmes, à la fois en tant qu’individus, citoyens et pour une communauté. La littérature met ainsi en abyme le rôle de contestation, de didactisme et d’édification morale qu’elle s’assigne, ce qui n’exclut pas une recherche de distinction esthétique. On a longtemps opposé novation esthétique et littérature d’engagement, instrumentalisation de la littérature et impossible atteinte du réel, ce que souligne plus récemment l’opposition de Sartre et de Barthes. Certes, les textes qui nous occupent ont en commun d’être composés à une époque où le roman accueille la critique, le débat d’idées, où la fonction sociale de la littérature est pensée comme une valeur refuge, mais ils témoignent, néanmoins de recherches de formes nouvelles, et ne sont aucunement réductibles à l’enseignement qu’ils souhaiteraient délivrer. Aussi pourrait-on revisiter à nouveaux frais cette dichotomie entre portée esthétique et visée critique et didactique, qui établirait que la littérarité devrait nécessairement s’extirper de tout accaparement des problèmes du monde et ne se réaliserait que dans le retrait de celui-ci. Peut-être peut-on aussi penser que c’est la conception même de l’écriture qui entraîne vers une dimension contestatrice de l’ordre existant, et qu’elle veut frayer avec le dépassement de celui-ci, dans sa figuration et dans sa manière de le signifier. Pour le dire autrement, la fiction d’engagement réfléchirait les interrogations, les doutes, les rejets, les aspirations qui s’emparent du corps social. C’est donc l’inscription du sujet dans le corps social qu’elle réfracte, ou les difficultés qu’il peut y éprouver. Ce n’est donc pas le besoin exclusif de rassasier un désir fictionnel qui pousse le lecteur à aller plus avant dans ces textes, mais c’est davantage la part de reconnaissance, de révélation par le roman d’une impossible adhésion à la société déjà éprouvée que l’on se plaît à vérifier, ainsi que le sentiment de la nécessité de l’engagement que l’on se plaît à ressentir, et peut-être à retrouver.

    93Ces fictions présentent des personnages « embarqués » dans leur univers, plus que placés dans une posture essentiellement réflexive, même si celle-ci, évidemment, peut interférer parfois. Ils ont tous une disposition particulière à l’altérité, dans un mouvement d’extériorité qui les rend inaptes au perpétuel ressassement intérieur. Le récit de leur évolution, de leurs actions et à travers lui celui d’une microsociété se placent sur un axe dynamique, la stagnation et l’immobilisme constitueraient en effet la fin de l’histoire, ou du moins l’atteinte d’un point stabilisé du récit. Ils sont en mouvement, car ils incarnent précisément la résistance à l’immobilisme. Le point nodal du récit ne réside pas dans le vertige de leur conscience individuelle, mais dans le vertige d’une prise de conscience collective que vise le récit. Aussi la disposition à l’altérité, la bienveillance attentive dont ils font montre – notamment Jean Monneron ou les frères Froment –, se double-t-elle d’une forme d’acquiescement enthousiaste à la vie, malgré les difficultés et parfois même les déceptions du parcours. Tous ces personnages sont dotés d’une forme d’énergie qui les fait se mouvoir, les transporte dans une force d’agir qui confère un sens à ce qu’ils sont.

    94La littérature d’engagement sollicite un vitalisme qui reconfigure le personnage romanesque des dernières années du dix-neuvième siècle, assez éloigné du solipsisme ou même de l’égotisme barrésien de la trilogie du Culte du moi. Ces fictions tentent d’exhiber ce que peut être l’engagement, ses effets sur l’individu, mais également sur la société ; ces formes littéraires cherchent à capturer, dans leurs mouvements mêmes, la variété des états, des émotions, des sentiments, des réflexions, des certitudes aussi qui trouvent place dans cette aventure. Néanmoins, les effets de l’engagement ne sont pas réductibles à une représentation unique, ils diffèrent suivant les formes que celui-ci peut prendre, même si dans tous les romans, s’inscrire dans le temps présent est une accession à soi-même. Il s’agit d’imprimer sa marque dans une extériorité qui donne sens à sa vie. On voit bien là, combien l’éthique n’est jamais très éloignée de la littérature et notamment des fictions autoritaires qui nous intéressent.

    95L’élément déclencheur demeure dans tous les cas une rencontre, celle d’une autorité supérieure ou d’un événement particulier qui imprime sa marque, et transforme peu à peu une volonté de mouvement en passion sublimée d’action. Si le personnage n’agit pas, il reste englué dans un réel qu’il réprouve, et il ne peut se projeter dans un contre-monde qu’il rêve comme susceptible d’advenir. Il y a évidemment là, une réfraction de la situation même de l’écrivain dans son propre univers. Chez Bourget et Barrès, la posture de responsabilité, nous l’avons vu, est évidemment tenue par un professeur, qui comme l’écrivain peut être un facilitateur de destinées particulières, un créateur de vie. Si nos personnages sont déterminés par le monde dans lequel ils évoluent, leur grand mérite est de parvenir à acquérir une intelligence de son fonctionnement et donc à pouvoir le penser de manière singulière, pour agir sur celui-là, et s’extraire d’une reproduction paralysante du continuum de la vie, même si quelques échecs jalonnent le chemin. La conséquence en est que chaque personnage, parmi ces jeunes gens, a quelque chose de particulier, un élan, un engouement qui est un élément de distinction. Cela le constitue en être de réflexion et d’action qui respecte ses aspirations individuelles, tout en parvenant à déchiffrer une complexité sociale. Le personnage romanesque abandonne le statut d’être essentiellement déterminé – qu’il a beaucoup connu tout au long de la seconde moitié du xixe siècle –. Il s’agitait dans un espace marqué par l’impossible émergence d’enthousiasme moral et devait parfois se satisfaire d’un refuge dans le rêve, et le plus souvent d’une déchéance morale, avec sa cohorte de désillusions que lui apportait chaque jour un quotidien toujours plus décevant. Avec ces fictions autoritaires, le personnage se réapproprie des aspirations morales et éthiques, et ouvre l’horizon des possibles à l’atteinte de ses idéaux. Le roman renoue avec une forme de grandeur morale des personnages, faite de désintéressement personnel, de sacrifices aussi, et d’adhésion à une raison supérieure. C’est probablement pour cette raison, que les exigences de l’ordinaire, les ennuis domestiques, les petites complications amoureuses ou adultérines échappent apparemment à cet univers qui est celui de la réflexion agissante, et ne constituent pas l’épicentre de la problématique romanesque.

    96Les modalités de mise en mouvement sont différentes d’un roman à l’autre, mais tous l’évoquent en y insistant, comme moment fondateur dans l’économie du récit, phénomène introduisant une rupture avec l’existant, vacillement de l’être créant la phase qui va véritablement instituer le personnage en élément dynamique et porteur de convictions. Ainsi, dans Les Déracinés, le professeur Bouteiller quittant sa classe de Nancy pour rejoindre Paris distingue sept de ses élèves en leur indiquant la voie d’avenir à suivre,

    Ainsi parlait-il à chacun. Eux le regardaient marcher, jouissaient de sa voix contemplaient son autorité, plus avidement qu’ils n’eussent contemplé un héros de tragédie […] son image triomphante dominait ces enfants, les faisaient à sa ressemblance et obligeait leur volonté107.

    97La théâtralisation qui accompagne la valorisation de certains personnages dans ce roman signe le défaut d’authenticité et l’ascendant momentané suggère une voie erronée pour ces jeunes gens ; néanmoins l’émerveillement est bien présent, qui fait de cet instant une scène d’exception dans la mémoire des élèves institués alors en épigones :

    Ces sept jeunes gens notables, c’est-à-dire chez qui les impressions peuvent prendre une forme individuelle et les idées développer toutes leurs conséquences, ayant été distingués et préférés ensemble, se sentent par là réunis. Chaque jour désormais, jusqu’à la fin de l’année, sitôt les rangs rompus, ils se retrouveront108.

    98Cet éblouissement allié à l’enseignement de leur maître contribue à décider de leur désir d’« émigration » parisienne. Ce n’est là qu’une mise en mouvement pour eux-mêmes, un désir de proximité et de mimétisme avec leur maître, une énergie dépensée à des fins personnelles dans un premier temps, mais qui ouvrira la brèche pour la recherche d’actions conférant du sens à leurs existences. Déçus par leur professeur Bouteiller, qui à Paris, s’affaire dans les cabinets ministériels et après ses leçons d’absolu s’attache à la relativité des affaires politiques courantes, ces jeunes tentent, ensemble, autour du tombeau de Napoléon, devenu nouveau professeur d’énergie, de s’enraciner dans leur réalité. Si Barrès reprochait à Bouteiller, au début du roman, l’échec de son enseignement, auprès de ces jeunes gens qui, plus que partager des principes d’universalité, désiraient avant tout être des individus, il faut bien noter que la fiction suggère une interprétation autre. C’est ensemble, au sein de leur petite communauté constituée – qui cependant a aussi à voir avec leur territoire d’origine – qu’ils tentent de trouver la ressource nécessaire pour œuvrer. Ce groupe lorrain cherche néanmoins à former une entité d’énergie et d’action, et vient se régénérer, auprès d’un tombeau, celui de Napoléon, – cela en dit long quant à la suggestion de délitement du présent de la nation –, dans le souvenir d’une histoire collective estimée glorieuse pour la France, mais qui appartient résolument au passé. « Toutes nos théories sont excellentes, si chacun de nous y trouve son motif d’action109 », précise Sturel. S’ils désirent être des individus reconnus, leur visée ne s’arrête pas là,

    Voulons-nous être ces endosseurs, ces audacieux qui prennent des responsabilités devant leurs contemporains ? Telle est la position exacte du beau problème qu’en nous réunissant ici j’ai voulu soulever110.

    déclare à nouveau Sturel. Le sens de leur vie à venir est de découvrir le motif du véritable engagement qu’ils appellent de leurs vœux, en cela ce parcours est le récit d’une aspiration à l’engagement, plus que celui d’un engagement essentiel. Il est question ici de mise en mouvement, de ressort de l’action111, plus que d’accession véritable à un idéal, dont le dévoilement progressif jalonne l’expérience de l’existence. Ces romans de Barrès ne cessent d’évoquer la déambulation, le voyage des protagonistes, métaphore du chemin tortueux qui les mène à leur propre vérité, le voyage est toujours un parcours vers soi-même. Parmi tous ces personnages, Sturel, le plus grand voyageur de tous, est aussi celui qui, pour un temps, se dévouera à une cause, entraînant momentanément certains de ses camarades auprès du général Boulanger. Plus que le personnage lui-même, c’est l’attitude de la foule à son égard, la ferveur collective et le sentiment d’une communauté constitutive de son pays qui ont profondément ému le jeune homme et l’ont déterminé dans ce cheminement. C’est donc d’une émotion, d’une ferveur partagée, propre à la constitution des foules qu’est né l’engagement de Sturel, et non d’une exaltation pour une idéologie particulière, au demeurant assez opaque en ce qui concerne le boulangisme112. C’est par un élan vers cette figure, véritable réceptacle d’aspirations de la nation, que Sturel se sent porté, l’engouement nécessitait une concrétisation, Boulanger eut ce rôle. Il y a toujours une mention de théâtralisation dans l’évocation du personnage, qui laisse en suspens la question d’une énergie et d’une volonté authentiquement déterminées :

    Le jeudi 19 avril, Sturel le voit qui se rend à la Chambre au milieu d’un concours immense de peuple, dans un landau superbe, dont les deux alezans portent aux oreilles des cocardes vertes et rouges, et le cocher, le groom, à la boutonnière des œillets rouges. De ce « Vive Boulanger ! » sonore, obstiné, qui assourdit et commande la nation, il n’est pas singulier qu’un jeune homme ardent, au retour d’Italie, ressente de la mélancolie. C’est avec une sorte d’envie généreuse que Sturel surveille ce favori des foules et du destin113.

    99Cette mise en mouvement de Sturel – visiblement assez proche de certains sentiments éprouvés par Barrès lui-même – s’appuie davantage sur une captation de l’être, une fascination exercée par la capacité à produire une onde de choc parmi le peuple, une brèche d’espérance dans l’opposition au parlementarisme, liée probablement au désir pour une jeune âme de participer à l’élaboration d’un moment d’histoire nationale. C’est donc un mouvement de l’être qui trouve dans une proximité immédiate la concentration, évidemment éphémère, de ses vœux. Cette captation par un personnage affable, séducteur et dynamiseur de foules, s’explique d’autant mieux, que Sturel, plus que ses autres camarades, possède « un tempérament chevaleresque114 » qui lui confère une appréciation esthétique des événements, plus qu’une lecture politique.

    […] il ne voulait pas savoir si Boulanger différait de l’image populaire et nationale qu’en 1887 la France avait prise pour son drapeau. Ce loyalisme se compliquait d’une certaine loyauté de joueur ; il y avait entre eux partie liée115.

    100L’engagement est toujours une manière de donner de soi à un mouvement, à une personne, de se mettre soi-même en gage, dans une démarche désintéressée, pour une fidélité à soi-même, et aux autres, même si en l’espèce, il s’agit d’une expérience qui n’aura pas la réussite escomptée. Les signes de vacillement de la « fièvre » boulangiste n’ont précisément pas été décodés par Sturel, aveuglé qu’il était par la personne même de celui en qui il avait fâcheusement placé tous ses espoirs. L’aveuglement redondant, celui envers Bouteiller, puis envers Boulanger marque les étapes d’un apprentissage et d’une formation à l’acquiescement empathique à autrui, ce qui revient à un succédané d’engagement. Le personnage aura accompli la totalité de son parcours, et en cela la trilogie s’achève sur une trouée d’espérance, lorsqu’il aura acquis la capacité d’exprimer sa désaffection d’avec ses émerveillements passés, d’en mesurer l’inanité. La scène ultime de confrontation entre Sturel et Bouteiller, dans Leurs Figures, clôt définitivement le récit sur le deuil d’une impossible référence :

    Ces deux ennemis, en se touchant, en se connaissant non plus comme deux systèmes politiques, mais comme deux animaux palpitants, souffrirent de la manière la plus profonde que tout leur interdît d’être des frères, un maître et un disciple, […] Sturel sentit qu’il ne poursuivrait pas Bouteiller d’une haine toute simple, mais d’une sorte d’amour trompé116.

    101Erreur d’engagement certes, mais pas renoncement à toute forme d’engagement ; bien au contraire ce parcours est une expérimentation ressentie des errements propres à l’action collective qui ne peut se satisfaire de l’oubli des individus et des origines qui la constituent, suggère l’écrivain. L’engagement est aussi un choix de l’individu et toujours une prise de risque quant à la réussite des buts poursuivis. Il renvoie cependant à la réalisation véritable de la personne, à son implication dans le monde, comme le suggère le cheminement de certains de ces jeunes Lorrains. Si l’engagement dans diverses actions politiques de ces jeunes gens s’apparente à un apprentissage négatif, une sorte de désillusion et une conscience progressive de l’impossibilité de mettre à bas le parlementarisme, par exemple, ils accomplissent un véritable parcours de connaissance et de formation, que seul, en effet, l’engagement aura permis, sorte de propédeutique à un déchiffrement du réel et à une inscription réfléchie dans celui-ci.

    102À l’instar de Barrès, et de manière plus aiguë encore, Bourget s’attache à peindre un engagement de Jean Monneron, motivé dans ses linéaments par la relation à son maître Ferrand. Mais ce dernier, à l’opposé de Bouteiller dans Le Roman de l’énergie nationale, ne faillira pas à sa responsabilité. Sa constance assurera la métamorphose de Jean Monneron, sa propre accession à lui-même. La représentation de l’engagement se décline simultanément dans le domaine métaphysique, amoureux, politique, familial et amical. L’ensemble des relations qui régissent la vie du personnage sont affectées et donc perturbées, mais la fidélité qu’implique précisément l’idée d’engagement est à ce prix. Elle suppose aussi un renoncement à des attitudes ou à des modes de pensée antérieurs ; c’est une sorte de déculturation à laquelle accepte de se livrer le personnage, un « parricide moral », par fidélité à sa croyance naissante et une conversion complète, qui vient modifier ses schèmes de pensées antérieurs, et font ressentir au héros une forme d’étrangeté au sein même de son milieu, dans lequel il ne peut se reconnaître117. Le courage est un trait du protagoniste qui éprouve sa détermination et sa capacité d’affirmation en marquant sa différence avec ce qui l’a construit. L’engagement se matérialise dans un premier temps par l’émission d’un serment qui lui donne une forme dans la réalité et lie, dans le même temps, le protagoniste à de nouvelles épreuves118. Il y a bien une forme d’exemplarité, de fidélité totale, qui accompagne cet engagement, comme c’était aussi le cas de Sturel auprès de Boulanger, même défaillant lors des heures les plus noires de l’épisode de l’île de Jersey. L’engagement est ici au service d’une aristocratie symbolique que Bourget appelle de ses vœux, qui trouve son soubassement dans la religion, et s’éloigne d’un matérialisme républicain faussement égalitaire, dénué de valeurs permettant de vivre ensemble. Cet engagement, qui se situe d’abord dans la sphère de l’intime, est certes l’accueil progressif à une conversion religieuse, mais aussi, et surtout une lecture sociale, politique ainsi que l’émergence d’une manière d’être, visant à infléchir le réel, tout en se transformant soi-même. Cette dimension de la conscience progressive de l’aliénation de soi, c’est-à-dire de l’inadéquation du sujet avec ce qui l’entoure, est particulièrement remarquable dans le roman de Bourget. Jean Monneron, dans une situation d’extrême distance avec son milieu ne cesse de l’observer comme la preuve d’une désaffection qui s’opère. Le romancier se saisit des détails pour que l’infime recèle déjà l’irrémédiable de la séparation, l’incommensurable du rejet :

    Que Jean le connaissait bien ce profil maussade de sa sœur […] cette expression mauvaise et qu’il en était tourmenté, comme des élégances dispendieuses de son frère Antoine, comme des façons si aisément dures de sa mère, comme de l’usure inscrite autour des tempes de son père, comme du ton précocement canaille de son plus jeune frère […] la toile cirée mal nettoyée, les verres dépareillés, les assiettes pour la plupart écornées, les couverts désargentés, les couteaux les uns ébréchés, les autres mal assurés dans leur virole ! Ce bohémianisme sans pittoresque attristait le jeune homme […] C’était un signe entre mille autres, de l’avortement auquel tout effort des siens était condamné119.

    103L’engagement est donc la marque d’une inscription absolue de l’individu dans le monde, qui est en quête d’une harmonie entre intériorité et extériorité qu’il va progressivement conquérir. L’engagement fait alors du roman le creuset des débats d’idées d’une époque, s’approchant parfois de l’aspect d’un essai. Philippe Dufour rappelle que « le dialogue d’idées dans le roman est d’abord essai d’idées offertes à la méditation du lecteur120 ». Mais il s’agit ici davantage de confrontation de deux systèmes opposés, institués et reconnus par le lectorat comme tels. Les personnages ne sont donc pas tant des deviseurs, des représentants d’idées mises en discussion, qu’une incarnation de celles-ci. Évidemment cette représentation n’échappe pas toujours à l’excès, rejoignant parfois des traits caricaturaux. Joseph Monneron dont les énoncés sonnent toujours comme des vérités générales et définitives, et qui encense le primat de la raison121, de la volonté individuelle, ne cesse d’être démenti par l’échec de l’éducation qu’il a donnée à ses enfants, le seul qui reste honnête est celui qui rejoint la religion ! La fiction désavoue le personnage en venant perpétuellement contrecarrer ses dires. Jean Monneron s’oppose à son père pour tenter d’expliquer les raisons qui ont prévalu à la dérive de son frère et de sa sœur (« le fils d’un universitaire, et d’un universitaire républicain, faussaire et voleur ! Sa fille séduite et assassinant son séducteur122 ! »). Il invoque alors le défaut du respect des valeurs ancestrales et le leurre de l’ascension sociale pour expliquer le désordre généralisé au niveau individuel ou collectif, qu’aucune croyance suffisamment forte ne permet de combattre :

    […] on ne change pas de milieu et de classe sans que des troubles profonds se manifestent dans tout l’être, et nous avons changé de milieu et de classe, c’est un fait […] Nous sommes trop voisins du peuple. Nous n’avons pas été préparés à ce que nous sommes devenus !…Tu dis qu’ils ont eu la raison pour se diriger, et la conscience. Crois-tu vraiment que ce sont des freins bien efficaces ? La raison ? Mais la raison n’est pas une doctrine. C’est le développement du sens critique et ce n’est que cela. Le sens critique, une fois déchaîné, où s’arrête-t-il123 ?

    104Le rationalisme n’apporte donc aucune direction morale, et c’est bien une forme de contention morale et sociale que Jean Monneron appelle de ses vœux, la religion et le traditionalisme familial étant pour Bourget les garants d’un ordre social stable fondé sur les mérites de la naissance. S’engager, pour les personnages fictifs, est toujours une manière de se réapproprier les erreurs du passé qu’une génération nouvelle désire enrayer et auxquelles elle souhaite porter remède. La dimension temporelle et historique est donc consubstantielle à cette notion. Ces romans s’inscrivent dans un substrat mémoriel de la nation, le réactivent à l’occasion pour mieux légitimer le bien-fondé, la nécessité même de l’œuvre fictive.

    105Ainsi, l’engagement et l’apprentissage qu’il suppose pour les personnages de Barrès et de Bourget passe chez les uns par un parcours accidenté et chez les autres par une métamorphose qui les fait accéder à un nouvel horizon. L’engagement implique une transcendance éthique et politique qui peut prendre des formes diverses, mais qui présuppose un acte de foi en des valeurs quasi sacrales.

    106Chez Zola, il ne se décline pas exactement comme dans les autres romans du corpus. Les héros de chaque roman, nous l’avons précisé, ne sont pas des personnages pour qui importe le devenir d’une formation individuelle, leurs convictions sont déjà solidement établies, leur engagement n’est donc que la déclinaison de celles-ci. C’est dire que ces personnages ne se transforment pas, mais restent au contraire immuables, puisqu’ils incarnent les seules valeurs qui permettent un avenir véritable. Ils représentent « une force qui va » – pour paraphraser Hernani –, une énergie, qui entraîne dans son sillage des épigones. Mais cette force ne méconnaît pas la finalité de son action, qui est une projection pensée, assumée, voulue, dans chacun des cas, à l’échelle d’une vie, elle est d’ailleurs toujours couronnée de succès. Les héros zoliens dans Les Évangiles en ont fini avec le doute, la désespérance, la désillusion. Ils sont habités par la certitude de la vérité124, et l’aptitude à l’argumentation sereine, que viennent renforcer au fil de la fiction des marqueurs de réussite, souligne cet état de positivité absolue. La véritable force émane des idées de vérité, de justice, d’égalité, qui se transforment alors en programme d’action. Cette notion de force est centrale. Pierre Citti, après d’autres, dans son ouvrage, Contre la Décadence125, montre combien la prégnance des sciences infuse l’imaginaire littéraire : outre le domaine de la biologie largement convoqué dans la seconde moitié du siècle, la physique laisse aussi son empreinte, et l’idée de force irréductible de la matière – on pense à la découverte du radium –, et probablement aussi celle de transformation envahissent la pensée de l’époque. Pierre Citti évoque l’ouvrage d’Alfred Fouillée, L’Évolutionnisme des Idées-Forces qui suggère combien l’idée est en elle-même une promesse de changement. Le roman à ce sujet reflète aussi l’ère de l’action de grande ampleur. « Le but de ce livre est de montrer qu’en effet la révélation de ce qui est, peut être ou doit être, rend possible et même commence actuellement la modification de ce qui est, la réalisation de ce qui peut être ou de ce qui doit être126 ». Alfred Fouillée, en développant ce concept d’idée-force dans son œuvre, a probablement contribué à diffuser la pensée d’idées dotées de vertus irradiantes, parce que se réalisant dans une action consciente. Quelles que soient ses formes, une pensée de la vie, du vivant, qui avait pu nourrir précédemment une vision entropique, se convertit en culte de l’action et de l’énergie.

    107Nous l’avons vu, le spectacle de la souffrance ou de l’injustice déclenche le besoin d’action, et très vite le protagoniste se met au chevet de cette société dont il devient le thérapeute. Chez Zola, il s’agit d’un engagement sublimé, d’une forme d’abnégation de l’être au service de la communauté, qui dès lors devient sa raison de vivre. L’engagement est total, absolu, il se décline sur le mode sacrificiel et ne saurait être éphémère ou dilatoire. Les réminiscences des propres combats de l’auteur constituent évidemment une matrice présente dans la manière d’écrire l’engagement, en penser l’évidence absolue lui confère un élan et une énergie décuplée127. Le protagoniste est investi d’une force particulière, qui n’est pas le signe d’une transcendance, mais plutôt d’une forme d’immanence qui transporte littéralement l’élu. C’est ainsi que

    […] Matthieu absorbé dans des rêveries indéterminées […] n’en était qu’à cette heure trouble et frissonnante, où les inventeurs sentent passer sur eux le vent de la découverte128

    108Et Luc sentit qu’ :

    […] un brusque coup de vent passa, un vent d’ouragan qui l’emplit d’un frisson sacré. Était-ce donc en messie qu’une force ignorée le faisait tomber dans ce coin de pays douloureux, pour la mission rêvée de délivrance et de bonheur129 ?

    109Fécondité, roman de l’harmonie de l’homme et de la terre, témoigne d’une sorte de panthéisme qui laisse la voie libre à des caractérisations, renvoyant pour le moins à un attribut légendaire, signe d’une distinction particulière au sein même d’un personnel romanesque affecté par la recherche de vraisemblance.

    Et, dans leur grandeur de héros, il y avait aussi tout le désir dont ils avaient brûlé, le divin désir […] Ils étaient comme le temple sacré que le dieu avait habité constamment, ils s’étaient aimés du feu inextinguible dont l’univers brûle, pour la continuelle création130.

    110Les images ont ceci de particulier qu’elles disent en fait la prégnance des formes de représentation desquelles on affirme néanmoins vouloir se détacher. Elles constituent l’enveloppement, le voile d’une pensée, et sa concentration pour traduire en régime fictif la suggestion d’une héroïsation du personnage, héros de la raison et de la fécondité. L’écrivain, d’ailleurs affirmait dans une lettre :

    Et ce dont je suis bien certain encore, c’est que le mysticisme wagnérien croulera plus ou moins prochainement devant une renaissance de la raison et de la santé humaines131.

    111Celui qui a une forme de révélation, et éprouve la nécessité de l’action liée à des convictions renvoyant aux valeurs d’humanisme, de partage et d’équité, est évidemment celui qui se distingue de la masse de ses congénères, et s’institue en sauveur d’une humanité vouée à la dégénérescence et frappée d’épuisement. Tous les superlatifs viennent suggérer l’excès, la surabondance d’une positivité, ils sont signes d’individus hors du commun. À terme, ils inscrivent les romans également hors d’une représentation commune, si bien que les derniers livres de Zola s’écartent du principe de vraisemblance. Le roman, tout en s’attachant à une représentation mimétique du réel, promeut une trouée vers les mondes possibles. Et s’il faut créditer ces fictions d’une vertu exemplificatrice dans la conduite des affaires humaines et sociales, on peut se demander si les suggestions utopiques des derniers livres, qui renvoient à une société autre, hors d’un temps représentable, ne suggèrent pas l’impossible achèvement de l’œuvre de transformation toujours à accomplir, dont l’atteinte est à jamais hors de portée. Avec ces héros qui s’engagent si fortement pour le bien commun, le roman zolien s’attelle, cette fois, à la représentation de la transformation sociale. Il ne s’agit plus ici, comme les Rougon-Macquart ont pu en évoquer, de mouvements sporadiques de colère, de convulsions éphémères, de soubresauts révolutionnaires, pas plus que de l’enchantement du Grand Soir, mais d’une réorganisation profonde, durable et progressive de la cité. Les romans qui nous occupent exposent une expérience, un parcours qui illustre la manière dont l’individu attaché à une communauté peut s’y inscrire pleinement tout en tentant d’en modifier en profondeur l’éthique et l’organisation politique. Le roman est de ce point de vue une invite à éprouver par empathie et à penser et jauger la justesse, la pertinence d’expérimentations diverses sociales, politiques, métaphysiques. S’il arrive aux héros de Bourget ou Barrès de tâtonner, de chercher, parfois même de faire erreur, les héros zoliens sont programmés pour être dans une permanente exemplarité qui ne supporte aucun atermoiement. Leur perfection est totale, eux qui comme Luc « très bon, très beau, très grand » ont une visée évidemment modélisatrice qui joue comme une projection identificatoire à destination du lecteur ; de plus, le cahier des charges des Évangiles et l’intertexte biblique supposaient des personnages à l’humanité excessivement positive afin de faire pendant aux Évangiles bibliques. Enfin, le pouvoir charismatique d’un guide ne pouvait être dévolu à des personnages versatiles, complexes ou défaillants. Avec les Évangiles, Zola en termine avec des meneurs momentanés et imprévisibles. Si l’on s’interroge beaucoup à l’époque dans le sillage de Gustave Le Bon, mais aussi des médecins aliénistes132 sur le phénomène de suggestion des foules, et donc sur celle de ses meneurs, Zola répond par le pouvoir charismatique d’un seul et sa force de persuasion renforcée par l’épreuve des faits. Le dossier préparatoire de Travail prévoit pour ce personnage : « Mais pas un bâtisseur seulement, un remueur de foules aussi133 ». On peut supposer que l’écrivain a médité l’enseignement boulangiste, et le phénomène de personnalisation du pouvoir, en élaborant des héros qui ont une capacité d’attraction et d’entraînement certains, et auxquels une construction idéologique affirmée ne fait pas défaut.

    Ce qui doit se dégager de la physionomie, c’est l’homme d’action, mais de l’action utile, créatrice, bienfaisante […] À sa voix, il faut que les pierres se soulèvent d’elles-mêmes et montent en construction, il faut que les hommes se groupent, s’associent et créent la Cité nouvelle134.

    précise encore l’écrivain pour l’élaboration de Luc Froment. Chez Zola, l’engagement appelle un dévouement corps et âme, une totale abnégation de soi. Au mépris de leur tranquillité, de leur équilibre passé, Luc ou Marc acceptent de mettre en péril leur vie personnelle au nom du combat à mener. Effet de dramatisation certes, dans un récit par trop raisonnable, mais surtout affirmation réitérée, cette fois au sein de la fiction, que l’intérêt supérieur d’une cause juste pour la collectivité dépasse celui de vies individuelles. Ainsi l’engagement pour Simon/Dreyfus sépare Marc de son épouse Geneviève, devenue favorable au cléricalisme et aux tenants de la chose jugée :

    L’épouse, la mère, s’en était allée, on l’avait volée à l’homme et à l’enfant pour les torturer […] Et une douleur affreuse le suppliciait, son foyer était saccagé, détruit, son amour pleurait l’amante, l’épouse perdue, […] Mais, brave, en héros obscur, il continuait son œuvre135.

    112L’engagement chez Zola renvoie à une forme d’exception de la personne. Rendre aussi exemplaires les meneurs du peuple, c’est constituer une référence stable, produire une icône mémorable, associer une exemplification éthique et esthétique, tant le décollement de l’ordinaire est plus aisément mobilisable dans le souvenir qu’une figure n’échappant pas à l’humanité moyenne. Le danger serait néanmoins qu’elle apparaisse comme coupée de toute commune mesure. En raison de ce comble de positivité, les personnages sont parfois reconfigurés dans des scènes, certes éphémères, où ils connaîtront le doute, la solitude, l’abattement et qui correspondent également au cheminement de la démarche d’engagement pour une cause particulière. Écrire l’engagement est aussi en évoquer les effets, les implications sur la personne136. Seule la mise en récit peut suggérer combien celui-ci ne saurait être une simple adhésion intellectuelle, mais un mouvement complexe qui emporte l’individu dans sa totalité.

    113Ces romans sont à la fois une forme d’appel à l’engagement, et une exposition de ses exigences qui en font précisément la grandeur. Le prix de l’engagement se dessine aussi avec ses aléas qui creusent les contours d’un destin romanesque, par définition hors du commun. Le sacrifice de soi est une forme laïcisée du martyr, et l’engagement permet une épure de l’individu qui alors peut atteindre à une expression du sublime137.

    114Mais pour que l’engagement des protagonistes suscite l’empathie, l’attention du lecteur, d’autres procédés peuvent en souligner la prédominance. Ainsi chez tous nos romanciers, il existe des figures négatives de l’engagement ou du moins des instances qui servent de repoussoir et dotent ainsi les héros d’une lumière beaucoup plus positive. Chaque roman actualise des personnages engagés pour de mauvaises causes, ou qui, même si la cause est juste au regard de la thèse dominante, la servent de manière imparfaite par ce qu’ils sont en eux-mêmes. Ils permettent ainsi une démarcation et une différenciation du héros sur lequel peuvent aisément se concentrer davantage de traits positifs. Certes la bipolarité est aisément repérable dans le roman à thèse, inutile d’y insister, mais il y a une déclinaison, une sorte de concentration dosée et disséminée quant aux engagements que nous qualifierons de négatifs, c’est-à-dire aboutissant à un échec total et disqualifiés par le narrateur. Ainsi Crémieu-Dax, l’ami de Jean Monneron dans L’Étape est-il engagé dans l’œuvre d’émancipation des ouvriers de l’université populaire, l’Union Tolstoï qu’il a créée. Cependant juif et socialiste – ces deux mentions constituent déjà une lourde disqualification au regard de l’antisémitisme et du royalisme affichés par la voix parfois fort assertive de l’auteur –, son engagement masque d’autres visées beaucoup plus pernicieuses et dangereuses, Bourget dévide là les clichés d’époque, – comme emblème d’une pensée réactionnelle dans laquelle le lecteur peut se retrouver aisément – et mêle dans une même détestation le juif et la Révolution de 1789.

    Si profonde qu’elle fût cependant, la foi révolutionnaire de Crémieu-Dax était demeurée dans le domaine de la théorie, jusqu’à cette funeste crise de 1898 […] C’était depuis lors que le jeune agrégé millionnaire s’était jeté dans l’action avec une frénésie froide, bien différente du vague humanitarisme qui vers la même époque sévissait dans les milieux universitaires138.

    115D’emblée, ce type d’engagement présenté comme intéressé est porteur de négativité, et il a des effets dévastateurs mettant en exergue la discorde sociale et l’inanité de son fondement.

    Ils prétendaient réformer l’ordre social, et ils ne s’entendaient pas pour organiser une conférence. Ils se donnaient comme altruistes, et ils ne faisaient qu’affirmer leur personnalité avec une énergie exaspérée139.

    116Cette déviation de l’engagement, qui est fondamentalement don absolu de soi en vue d’une cause supérieure et subsume l’individu, est une faute. C’est là une manière de suggérer en filigrane la trahison attachée évidemment à la représentation du judaïsme, sous une forme d’innéité. La « foi » de Crémieu-Dax est « si évidemment fausse et stérile140 ». L’antisémitisme s’exprime ici dans sa forme la plus vindicative, la plus élémentaire et la plus convenue. La fiction met en scène un rapport au monde qui se situe très nettement sur le mode de l’exclusion, et de la reconnaissance limitée à une forme d’entre soi extrêmement restreinte d’individus partageant les mêmes idées religieuses et sociales. C’est d’ailleurs bien sur le mode allusif et sur celui de la connivence que se joue la dénonciation du judaïsme, telle que nous venons de l’évoquer. Elle peint surtout la discorde, la désunion.

    117Au-delà, il y a dans ce roman une impossible communion d’individus essentiellement préoccupés d’eux-mêmes, puisque la République a éveillé tous les égoïsmes d’ascension sociale, et les appétits de réussite, c’est-à-dire de déclassement, martèle Bourget. Ainsi Joseph Monneron professe des idées sans agir dans la réalité, penseur reclus et égoïstement émerveillé dans son univers savant qu’il rend stérile du fait même de son isolement141. Le seul engagement véritablement positif dans la recherche d’une cohérence entre sphère intime et harmonie extérieure est celui de Jean Monneron, évidemment détenteur de la thèse de l’écrivain. Mais on pourrait dire qu’il fait preuve également d’une forme d’aveuglement qu’il ne cesse de reprocher à ses adversaires, les républicains de gauche. Il tente de relier le présent de chacun à l’histoire ancestrale en magnifiant l’avant 1789, mais il ne cesse de condamner les périodes ultérieures, dont il fait l’origine d’un développement malheureux pour le pays. S’il critique une absence de prise en compte de l’enracinement historique, il minore, au besoin en la niant, l’histoire récente de la République, comme si l’effacement était la seule voie réparatrice dans un retour régressif au passé, nous y reviendrons.

    118Crémieu-Dax ou même le professeur Bouteiller des Déracinés servent, en vérité, de repoussoir aux protagonistes (Jean Monneron ou les sept jeunes Lorrains), quand leurs regards commencent à se déciller après l’admiration irraisonnée. Dans les deux cas, l’engagement n’est pas désintéressé. Avant de servir une cause, Bouteiller est son propre admirateur, la suffisance du personnage dès l’ouverture du roman entache ses actions à venir, parce que là encore personnalité et discours sont clivés ; certes c’est une technique bien connue du roman pour dénoncer la duplicité d’un personnage et le roman à thèse l’utilise à l’envi. Le personnage ne cesse d’apporter, par ce qu’il est, des démentis à ce qu’il a pu être ou dire, lui qui se confondait pour ses élèves avec les deux images qui flottaient sur la France : « […] il fut Victor Hugo et la république héroïque142 ». Il prône les valeurs d’égalitarisme et reçoit avec une grande désinvolture teintée de mépris la grand-mère de Gallant de Saint-Phlin, et signe là son premier faux pas décelable ; il promet de toujours soutenir ses anciens élèves et ne les reçoit que difficilement dans son cabinet parisien. Son engagement déjà en tant que professeur est décevant et ne va pas à son terme :

    Mais voilà un des aspects les plus intéressants de l’œuvre de M. Bouteiller au lycée de Nancy : il fait avec ampleur son geste de semeur et ignore absolument ce que devient la graine143.

    119Barrès prend un malin plaisir à caricaturer ce personnage, soulignant, par des traits assassins l’aspect clinquant de sa rhétorique, et une mise en scène de soi venant heurter l’imaginaire de la profondeur que requiert l’héroïsme de l’engagement :

    Pendant que ces vieux cahiers, présentés avec chaleur, tombent en nouveautés enivrantes sur des êtres avides de recevoir, il assouplit sa voix, essaie des débuts à voix basse qui forcent un public à l’attention, cherche et trouve ces intonations émouvantes, ces accents du devoir et ces appels à l’énergie virile qui s’accordent le mieux avec son génie144.

    120Point n’est besoin d’insister, ces éléments préparent la versatilité et le désir de briller de Bouteiller ; évidemment dans le système dénonciatif, son kantisme et sa soif d’absolu ne résistent pas à l’attrait de l’argent qu’incarne le baron de Reinach fréquenté assidûment. On pourrait opposer le kantisme qui postule un universel au narcissisme de Bouteiller. Mais pour Barrès le kantisme universitaire repose sur un postulat discutable, puisque c’est au sein même de la conscience singulière, dans le dictamen de la conscience individuelle que s’affirme l’universalité du devoir, conçu sous la forme d’un impératif catégorique, d’où une éventuelle sophistique qui consiste à considérer comme relevant de l’universel ce qui en réalité relève de l’intérêt personnel.

    121Barrès ne cesse dans ses romans d’envisager des engagements franchement négatifs ou défaillants, comme le seront ceux de certains des sept jeunes Lorrains. Même si la thèse du romancier est absolument explicite et rappelée à de nombreuses reprises par une voix autoritaire et autorisée, son roman s’attache à la sinuosité des parcours, aux doutes, aux tâtonnements et diffère la révélation, la compréhension de l’engagement juste, qui est celui de l’acquiescement à son histoire propre et l’acceptation du lien à ses origines familiales, terriennes et singulières. Barrès écrit avec le personnage de Sturel la reconnaissance (qui n’est donc pas un rejet) d’un parcours erratique comme promesse d’accession à soi-même. Ces romans portent un intérêt particulier à la défaillance des projets comme autant de voies menant peu à peu à la vérité de l’individu et à son harmonie qui passe par l’acceptation, non de son absolue subjectivité, mais de sa singularité au sein d’une chaîne collective.

    122Mobilisant la notion d’engagement, et par-delà la défense d’une posture politique ou morale à laquelle on aurait tort de les réduire, ces fictions autoritaires posent aussi, à leur manière, et par ce détour, la question des enjeux de l’existence. Elles la posent en tentant d’apporter des réponses qui ne peuvent fonctionner comme des préceptes, même si leur formulation s’en approche. Et c’est là probablement la limite de leurs ambitions, l’inatteignable de leurs prétentions, quand elles s’arriment davantage à des types qu’à des expériences singulières. Ce n’est que par celles-ci, qu’elles peuvent instaurer une proximité avec le lecteur. L’exemplarité des personnages appelle à la fois l’adhésion et la distance, l’admiration empathique et le sentiment d’étrangeté, de ce qui est précisément hors d’une préhension commune.

    123Le véritable engagement n’est pas l’agitation désordonnée, il ne renvoie pas simplement à un élan velléitaire et circonstancié, il happe tout l’individu, et provoque chez lui la sérénité de la paix intérieure retrouvée. Ainsi ces romans soulignent-ils des personnages, qui, au regard de la thèse autorisée, s’apparentent à ce que l’on pourrait nommer des apostats de l’engagement. Ils permettent de mettre en lumière les engagements à promouvoir, selon un mode de distribution préférentielle de traits positifs. Lange, l’anarchiste de Travail, dans un combat permanent contre la société qui l’entoure ne montre que gesticulations inconsidérées145, qui finalement se retournent contre lui puisqu’il tuera sa compagne lors de manipulations d’explosifs. Certes, la caricature n’est pas loin de cette évocation. De même, c’est bien une forme de pulsion transformatrice qui met en mouvement Bonnaire, le collectiviste, sans que la situation ou les finalités soient clairement analysées, ce qui évidemment annule la pertinence de sa vision initiale. Quant à Sturel dans L’Appel au soldat, il apprend à reconnaître que son adhésion au boulangisme résultait partiellement d’un aveuglement : en cédant à la ferveur populaire, il avait commis une erreur par excès de dévotion146. Il s’était laissé aller à idolâtrer une icône altérée de grand homme – même si le boulangisme a été accueilli très favorablement par Barrès, car il lui semblait susceptible de recréer un sentiment national. On peut supposer que l’écrivain, comme Bourget avec Le Disciple, met la jeunesse en garde contre l’oubli d’elle-même, de sa singularité, au profit d’une projection de soi dans l’autre, qui n’est qu’évitement dangereux et dépossession ; cela peut être également envisagé comme un avertissement au lecteur sur les menaces que fait peser une absence de distance avec le personnage. Dans tous les exemples que nous avons évoqués, se rencontrent une forme de démesure, l’excès d’une fougue individuelle, insuffisamment pensée ou maîtrisée, quand l’engagement suppose un apprentissage.

    124Barrès développe ainsi une longue séquence qui s’apparente à une leçon d’engagement que Saint-Phlin adresse à son ami Sturel. Il l’accueille dans leur Lorraine natale et à travers un périple de quelques jours dans l’enchantement de la campagne mosellane et dans le sentiment de son histoire (qui compte parmi les plus belles pages de L’Appel au soldat147 auxquelles Barrès a accordé un soin tout particulier148), il tente de lui faire ressentir l’attachement au sol originel ainsi que les raisons de le défendre et d’y puiser son équilibre. Cette déambulation pédagogique est d’ailleurs doublée par l’évocation de l’enseignement moral dispensé par Frédéric Mistral à qui Saint-Phlin a rendu visite. Le poète occitan cherche à faire percevoir la particularité de son sol natal, avec les effets qui résultent de cette reconnaissance. Mistral s’impose ainsi comme un modèle qui permet de faire l’apprentissage d’un sol, d’une géographie inspirée, tout en fixant des comportements moraux et politiques :

    La dignité de sa vie sort naturellement du bon ordre de ses pensées, de leur beauté et de leur rapport intime avec la Provence où elles se développent […] il use […] des hommes et des circonstances pour l’influence de son œuvre. […] Ne penses-tu pas, Sturel, qu’à nous-mêmes Mistral fournit une grande leçon sur l’importance, pour notre bien-être et pour la conservation de nos énergies supérieures d’accepter un ensemble dont nous dépendions149 ?

    125Ce voyage vers soi-même, que mènent les deux jeunes gens, se nourrit de la beauté des paysages, des survivances d’une culture locale et des traces de l’histoire qui confèrent une certaine grandeur, parfois, à leur périple. La campagne barroise est à la fois pour Sturel une présence du passé et une quête d’identité, où chaque détail révèle un ancrage dans une tradition commune et partagée, et se laisse lire par celui qui revient vers ses origines, tout en l’apaisant :

    Ce soir-là, envahi par une paix profonde, Sturel comprenait les harmonies de cette prairie, de ce ciel doux, de ces paysans, de son ami, de cette aïeule attentive à surveiller un étranger150.

    126Le retour vers les lieux du passé n’est pas comme pour le narrateur de Sylvie l’expérience d’une impossible restitution d’une période révolue, qui n’aurait de sens que par rapport à soi-même. C’est bien d’un temps commun et d’une histoire qu’il s’agit ici. D’ailleurs Barrès donne à voir celle-ci dans la proximité de sa dimension humaine et géographique. Loin d’un récit officiel, le personnage de la grand-mère de Saint-Phlin évoque, comme dans des récits nourris d’indications testimoniales, l’histoire de la contrée, (dont la nuit de Varenne), en suggérant combien les faits historiques tiennent parfois aux aléas des circonstances locales, à certaines contingences qui décident ensuite d’une histoire nationale. Mais plus précisément, Sturel vérifie que la perception que l’on retire de son pays d’origine est constituée d’un entrelacs d’événements passés et de sensations présentes. Le présent est hybridation, que le récit suggère même dans sa facture, mêlant diverses formes, récits, considérations générales, conversations, sensations et descriptions prises sur le vif, mais aussi diverses époques. Il se présente tel un guide avec ses étapes historiques, ses anecdotes, ses considérations politiques et ses ancrages fictifs également (rencontre du père de Racadot, l’assassin guillotiné, souvenirs d’enfance), et s’apparente à une sorte d’hapax dans le roman, dont le sens comme en surplomb, innerve néanmoins toute la trilogie. Cette quête est aussi celle de l’originel, de l’essence même d’une population et de paradigmes communs. Ainsi les grands noms de la contrée, les monuments, les lieux sont-ils des vecteurs de la dignité et de l’identité locales, parce qu’ils sont dotés des marqueurs de puissance, de désirs, de souffrance ou de passion qui les ont fait être… mais ils sont également les vecteurs du pouvoir de recréation de celui qui contemple. La mémoire est une fabrication active du présent, et le passé n’existe jamais que par la recomposition de celui qu’il touche,

    La motte de terre elle-même qui paraît sans âme est pleine de passé, et son témoignage ébranle, si nous avons le sens de l’histoire, les cordes de l’imagination151.

    127Ce périple dans la vallée de la Meuse se présente comme une « leçon de choses » in vivo. Sturel s’y doit d’expérimenter dans sa chair la différence entre la conscience de la spécificité d’une contrée, et l’engouement pour un moment de « fièvre » auquel pourrait ressembler le boulangisme. Et cette spécificité est définie par cette formule à la fois générale et absconse « d’une terre où des âmes de même qualité se sont additionnées152 ». Cette leçon de l’énergie puisée dans la terre des morts que Saint-Phlin veut faire éprouver à son ami Sturel est déterminante pour l’engagement de chacun dans sa vie, ainsi que pour le sentiment de son appartenance à un pays, « ce jeune homme aventureux prit soudain conscience de sa responsabilité153 », certes de manière assez fugitive afin que le roman serpente sur d’autres voies. Il y a cependant une forme de déterminisme radical dans le discours des deux amis154 que nuance subtilement parfois le narrateur, comme si la reproduction de la prégnance du sol pouvait être le seul critère d’une communauté de gens « qui sont nés quelque part »155. Si la quête est de « comprendre comment se forme et se déforme une nationalité », autrement dit le sentiment de la terre et de son histoire que l’on a en partage, le périple poussé jusque dans la région messine, sous domination allemande, prend tout son sens. Le sentiment de la nation passe par l’inviolabilité des territoires qui la constituent dans un repli identitaire. Et Saint-Phlin enjoint alors Sturel – et avec lui le lectorat, la leçon est évidemment à double entente – de ne pas oublier les provinces annexées et même de faire de cette mémoire un credo politique – comme le fera Barrès lui-même :

    Nous avons vu qu’une nation est un territoire où les hommes possèdent en commun des souvenirs, des mœurs, un idéal héréditaire. Si elle ne maintient pas son idéal, si elle le distingue mal d’un idéal limitrophe, ou bien le subordonne, elle va cesser de persévérer dans son existence propre et n’a plus qu’à se fondre avec le peuple étranger qu’elle accepte pour centre […] le long de cette vallée de la Moselle, visiblement nous sommes entamés, et même par cette voie des fusées du mal allemand pénètrent bien avant dans notre nation. Le boulangisme doit être une réaction là contre. Ce qu’on demande au Général, c’est un service de soldat d’abord : la reprise de Metz et Strasbourg, ouvrages avancés qui couvrent la patrie156.

    128Ce voyage si riche d’enseignements pour Sturel quant au sentiment et à la compréhension de la conscience nationale, bien éloignés du jacobinisme républicain, pose en effet la question de la représentation de la communauté pour laquelle vaut l’engagement de la jeunesse ou des citoyens. Cette question est consubstantielle de celle de l’engagement, et chacun des auteurs projette plus ou moins explicitement une communauté idéale qui est au cœur même du désir romanesque.

    Vers une communauté

    129Cette dernière est l’horizon d’un vivre ensemble. Elle s’élabore à partir de l’existant mais aussi dans son dépassement. L’autorité de la parole s’impose d’autant plus que l’écrivain s’arroge le droit de parler pour tous ceux qui en sont privés, pour ces foules nombreuses qui s’affichent en cette fin de siècle, mais dont les manifestations ne sont que des acclamations, des éructations ou des silences157. Le discrédit jeté sur le personnel politique depuis l’affaire de Panama déplace l’autorité du discours, et c’est dans le lien entre politique et poétique que se joue l’espace d’une parole possiblement proférée pour tous. Et précisément, ces fictions autoritaires soulignent cette exemplarité revendiquée de la parole de l’écrivain. Elles ne cessent de mettre en fiction la légitimité et le bien-fondé d’un discours proféré pour un bien commun supposé. Comme dans une conversation prolongée, elles s’adressent à un narrataire qu’elles interpellent, prennent à témoin, mettent en garde ou tentent de séduire, mais qui est un semblable, partageant les mêmes expériences vécues, et partageant également le déroulé d’une fiction, le substrat d’une communauté de points de vue qui peut alors se dire. Barrès est friand de ce regard surplombant, partagé dans une connivence déclarée avec le lecteur, et qui fait de l’épisode mis à distance une trouée aussi fictive que spectaculaire ainsi, lors de la nuit de l’assassinat d’Astiné, la belle Orientale, le narrateur commente :

    Quant à nous, dans cette soirée, pourquoi perdre notre temps à juger ? Par une nuit d’une beauté rare sous nos climats, la tête perdue dans l’obscurité, assistons aux heurts de ces énergies égarées158.

    130Certes, le pronom utilisé peut être aussi un « nous » de majesté et l’auteur utilise habilement une ambiguïté possible dans son traitement. Cependant, il semble bien qu’étant dans une position de magistère, il associe directement son lecteur à ses propos, en opérant une véritable captation du destinataire ; l’exemple suivant intervient après la visite que les jeunes Lorrains effectuent au Panthéon, en quête d’un motif d’action :

    Au tombeau de l’empereur et tandis que des jeunes gens impatients de recevoir une direction s’agitaient sous nos yeux, nous avons cru reconnaître que la France est dissociée et décérébrée159.

    131Ce diagnostic qui emprunte au vocabulaire médical et renvoie au propos commun de la décadence affirme avec ce pronom de première personne une communauté de vues tout en ayant la délicatesse de la modaliser avec l’utilisation du verbe « croire ». Ainsi le narrataire est-il happé dans un discours où sa connivence supposée avec le narrateur le place en situation d’interlocuteur permanent160. Le propos mime, par exemple, un besoin de connaissance et tente d’y répondre. Bourget dans l’Étape use de procédés proches, mais plus variés : il revient au dialogue entre les personnages la charge de mimer les interrogations du lecteur et d’y répondre. Ainsi, l’échange entre deux personnages, l’un naïf (Brigitte Ferrand), l’autre savant (son père le professeur Ferrand), se substitue à la relation d’autorité qui existe entre l’écrivain et son lecteur, tout en reconduisant les deux pôles de l’ignorance et du savoir que réunit tout échange explicatif161. Le narrateur peut aussi, autre éventualité, poser des questions directement à l’adresse du lecteur, ou évoquer des éléments qui échappent à la sphère de connaissance des personnages, soit au regard du fonctionnement de la fiction, soit au regard de savoirs qui vont au-delà de celle-ci :

    132Comment ce dangereux garçon, et qui semblait si absorbé par son plaisir, avait-il surpris le secret de son frère ? Jean ne se le demanda même pas162.

    133Ces récits à forte charge didactique ménagent ainsi la place d’un narrataire/élève virtuel face à l’autorité de la parole auctoriale. Ils la mettent en scène et en texte de manière assurément plus ostentatoire que dans d’autres récits. L’enseignement, l’apprentissage, mais aussi l’engagement qu’ils supposent sont au cœur même de ces romans par l’intermédiaire des personnages163, de la thématique et des modalités d’inscription du discours dans le roman.

    134Ces fictions autoritaires ne postulent pas pour l’écrivain le temps de l’éternité, le temps de l’œuvre est contemporain de celui de son auteur, précisément car elles sont une conversation prolongée avec des pairs dont elles espèrent une adhésion immédiate. L’harmonie recouvrée de la communauté est l’horizon de leurs aspirations et la prétention de leur création. Ainsi cherchent-elles à suggérer les contours (pour Bourget et Barrès) ou à représenter (pour Zola) une sorte de double idéalisé de la société. Dès lors, elles s’inscrivent dans une tension permanente avec la société du hors-texte, comme nous l’avons déjà évoqué. La fiction devient la médiation qui permet d’accéder à un ordre autre, celui du dépassement de ce que le récit peut lui-même contenir. Il est promesse d’avenir, promesse d’incommensurable. La fiction est tendue vers ce qui lui est extérieur, mais qu’à sa manière elle tente d’appréhender, une communauté autre qui soit une œuvre de positivité, qui soit aussi une forme de résistance au pessimisme schopenhauerien, à celui des « entrepreneurs de démolition » selon le mot de Léon Bloy. Les romans du corpus présentent des sociétés où les héros sont taraudés par la conscience désespérée de leur impossible inscription dans la cité, et par le renoncement inéluctable au vivre ensemble. Au nom de la reconnaissance des droits de l’individu, ces romans tentent de penser d’autres formes possibles, selon d’autres modalités, d’une vie de la société. C’est aussi toute leur complexité : par leur appartenance générique (le roman est prioritairement centré sur le sujet), c’est d’abord la pensée par l’individu de son aliénation, de son adhésion au monde, des possibilités de son bonheur qui les occupe. Mais le personnage condense à la fois des traits relevant du général, du type – le jeune lycéen provincial, l’ouvrier abêti, le professeur jacobin – et la déclinaison de traits particuliers – avec toute la palette des distinctions possibles –, interdisant une véritable plongée dans l’intimité d’une subjectivité. Il s’agit davantage de l’individu comme unité appartenant potentiellement à une communauté164. S’il est question in fine dans ces œuvres d’une refondation de la communauté, c’est à partir de l’échelle de l’individu et de ses besoins inaliénables qu’elle est envisagée. Car, c’est bien sur le substrat des relations problématiques de l’individu à la communauté que s’élaborent ces fictions, qui permettent de penser à nouveaux frais les enjeux et les conditions d’une inscription dans une collectivité harmonieuse.

    135Dans L’Étape, Jean Monneron ne se sent relever d’aucun groupe, malgré son appartenance effective à une association, mais il se situe dans une position de refus de l’ordre communautaire tel qu’il est institué, contestation de l’organisation familiale et sociale ; il n’est d’aucun groupe, et se trouve en position de transgression par rapport à la pensée de la société civile. S’il souffre d’isolement, il n’a pourtant rien à voir avec les héros célibataires, puisque son aspiration profonde et intime est d’accéder une proximité spirituelle et religieuse auprès d’êtres avec lesquels il serait en harmonie. Auprès de ceux-ci, il puiserait une conduite de vie et l’acceptation d’une altérité bienfaisante, dont la proximité ne constituerait plus une menace permanente pour lui-même. La conversion apparaît comme la voie ouverte à l’altérité, à une autre configuration spirituelle, humaine et collective, et, partant, à un autre ordre social dans la représentation politique de Bourget. La pensée d’une refondation communautaire à partir de la morale catholique est l’aire de projection de personnages s’extirpant de l’hégémonie républicaine et jacobine. Cependant, la diatribe incessante proférée à l’égard de cette dernière rapproche davantage la perspective d’un repli communautaire, de la défense d’un entre-soi que d’une expansion et d’une prolifération d’une pensée du partage. La sauvegarde d’une tradition du passé, d’un ordre social et géographique dus à la naissance et aux desseins d’une transcendance dessinent les contours d’une stratégie de survivance plus que d’innovation. L’ordre de la société auquel rêve Bourget est un ordre perdu dans une représentation du passé figée, – qui nie la poussée démocratique du xixe siècle – et probablement idéalisée. Il manifeste la nostalgie d’une époque qu’il n’a pas connue et conçoit comme un âge d’or la période pré-révolutionnaire, perçue comme une époque exempte de heurts et de fractures. Bourget reproche à la société moderne l’enfermement des individus dans des formes d’égoïsme qui se parent des oripeaux d’un faux égalitarisme, le pacte social ne reposant en vérité que sur des intérêts individuels toujours plus acérés. Néanmoins le retour absolu du passé demeurant parfaitement illusoire et contre-productif, Bourget pense la communauté future non du point de vue collectif, mais comme une concaténation d’individus qui se distinguent, semblablement tournés vers une même cause, ce qui évidemment est quelque peu sommaire comme trait définitoire : « Vous êtes mûr pour elle et pour ce qui est notre grand devoir à tous : vous pouvez guérir la France en vous165 ». Combattant l’égalitarisme forcené qu’il croit percevoir dans la République, il revalorise l’individu dans le courage qui peut être le sien de faire entendre une voix singulière, qui reste, néanmoins une recherche de concordance avec autrui, dans le partage de mêmes valeurs. La communauté, dans ce cas, est envisagée comme un élan vers une construction spirituelle susceptible d’extirper le mal dont souffre le pays, et n’évoque pas encore ce qui relève d’un contrat social, d’une volonté d’un vivre ensemble, elle n’est qu’une projection thérapeutique d’unanimité et de recherche idéale du même.

    136Si ces fictions autoritaires sont évidemment une dénonciation de l’existant, elles sont aussi – comme toute fiction – , le réservoir de projections fantasmatiques, d’aspirations sans doute régressives qui se parent de la nécessité du changement. Il y a comme un fantasme immunitaire à penser une forme de réunions d’élus au pouvoir régénérateur pour le pays, issus de quelques familles seulement. Pour Bourget, la toute-puissance et le rythme « naturel » imposent des « étapes », une durée, pour asseoir une réussite sociale qui, dénuée d’une morale religieuse, ne pourrait advenir. Ainsi l’harmonie de la cellule familiale tient-elle du respect des traditions, et non de leur mise à distance, de la compréhension de la place de chacun dans une lignée ; de même la société est-elle l’agglomérat de toutes ces unités, et repose-t-elle sur le respect de leur ordre. La famille reste la structure de sauvegarde contre la dissolution de la nation, et le seul contrat social qui vaille est celui du maintien de l’ordre réfrénant finalement les aspirations démocratiques. Le roman ne cesse d’évoquer l’échec de personnages qui se sont défaits à la fois de leur contrée géographique et de leur rang social, et qui aspirent à modifier ce qu’une transcendance, appelée « ordre de la Nature » aurait établi. Ramener le politique vers l’ordre naturel peut avoir une efficacité double – tout en masquant la logique des intérêts sociaux qui la sous-tendent : c’est indiquer que toute volonté de transformation radicale est vaine ou éphémère agitation face à une force immuable, mais aussi que s’opposant à celle-ci, les tenants de la république égalitaire, instillent des ferments évidemment contre-nature et altèrent, gangrènent, détruisent le pays. S’ils constituent des assauts répétés contre la France, Jean Monneron en est un des thérapeutes, car il a compris et ressenti la nécessité du respect de sa tradition et de son ordre immuable. Il y a pour Bourget une imposture de la démocratie, qu’il souligne d’une raillerie empreinte de condescendance et probablement de mépris : évoquant un ouvrier autodidacte qui fréquente l’Union Tolstoï, société d’éducation mutuelle, il précise,

    […] pathétique soupir vers un peu plus de lumière, qui avait, par cette cruelle ironie, abouti à faire de cet autodidacte un cacographe désespérant […] Il y avait quelque chose de tragique dans le grotesque et si sincère effort de ce primitif qui avait peiné héroïquement pour aboutir à ce résultat […] Que cette passion de s’instruire eût été canalisée et endiguée dans une voie résolument professionnelle, et Boisselot fût sans doute devenu, avec sa patience et son intelligence, un ouvrier supérieur, tandis qu’il n’était qu’un bourgeois inférieur166.

    137Le spectre de la maladie, (l’élément étranger à l’intégrité originelle, et qui l’altère), métaphore usée que l’on retrouve d’ailleurs dans les autres romans renvoie à une description simple et qui se pare des effets d’une rationalité imparable pour le lecteur. Comment ne pas vouloir éradiquer le mal ? Cette explication exige des données narratives qui soient des incarnations du discours (scènes accompagnées de commentaires interprétatifs où le personnage de l’ouvrier, dans un désir bêtement égalitaire, selon une déclinaison de types divers, suggère sa grossièreté et l’impossible uniformité des classes sociales, scènes de corruption car l’égalité est l’explosion de tous les appétits individuels, etc.). Il faut en effet que les valeurs positives et négatives soient incarnées suivant une bipolarité immuable, afin que puisse s’opérer aisément une connivence avec le lecteur pour la reconnaissance d’un idéal commun. « Guérir la France », c’est extirper le mal qui l’attaque, afin de lui permettre de recouvrer une identité originelle. Celle-ci est lisible à travers ces marques particulières que sont les traditions ancestrales, la religion, la lignée familiale, sur lesquelles s’ancre le propos du professeur Ferrand et qui constituent l’horizon d’une idéalité sociale. Ces valeurs éprouvées coexistent aussi avec un sentiment de rancœur qui est le fondement d’une clôture cohésive d’une communauté de l’entre-soi, de la distinction qui n’a rien de plébéien, et qui risque fort de s’apparenter à une tentation du repli, du retrait nostalgique. L’unique point de contact avec la société représentée est de l’ordre de la dénégation et en appelle à un autre espace, à un autre univers non « réel », espace de sauvegarde du passé, de recouvrement d’une intégrité supposée, mais également de fétichisation antimoderniste d’un passé révolu.

    138La pensée de la communauté que suggère Barrès revêt des traits communs avec celle de Bourget, sans être en tout point identique à cette dernière. L’idée d’une altération, d’une dégradation du pays, de la perte de son identité propre, en raison de la valorisation d’universaux éthiques et civiques, conduit à la promotion de valeurs identitaires susceptibles d’enrayer ce qui est vécu sur le mode de la perte, des repères, des origines, de la conscience du territoire, de la fierté nationale. L’imaginaire de la perte assorti d’un sentiment de victimisation est d’autant plus aigu que Barrès le fait porter sur la jeune génération : « nous sommes révoltés à la fin de cette haine que ne cessent de nous témoigner les gens de la politique167 », écrit-il dans La Revue indépendante dès 1888, dans un article éclairant sur son engouement boulangiste intitulé « Monsieur le général Boulanger et la nouvelle génération ». La victimisation grandit, gagnant aussi la jeunesse provinciale, perçue comme davantage mise à l’écart encore. Le Paris tant miroité n’est pas celui de Balzac où la jeunesse souhaitait essentiellement assouvir ses désirs d’ambition et d’élévation sociale168, mais « ce désert de Paris », « Paris [qui] n’est pas un univers saisissable pour nous, mais un désordre169 » érode les enthousiasmes d’une jeunesse désenchantée au parcours erratique170, à la recherche d’un sens supérieur qui justifierait l’engagement commun dans la vie et dans le monde171. Le danger perçu renvoie à la crainte d’une dissolution dans une communauté purement abstraite, dans l’idée de l’humanité universelle, où le sujet n’existe pas, ce qui relève de l’enseignement de Bouteiller : « l’individu vaut dans la mesure où il se sacrifie à la communauté172 ». Très vite, les jeunes Lorrains font l’expérience de l’insuffisance de ce principe, et de la nécessité de la juste distance entre individu et communauté, c’est-à-dire de la réalité d’une association.

    Mais où trouver maintenant un lien entre des individus ? Quel homme, quelle idée peuvent aujourd’hui fournir à des imaginations le modèle, l’élan initial, l’image exaltante173 ?

    s’interroge Rœmerspacher. Si des voies possibles de rémission peuvent être envisagées, Barrès propose, lui aussi un diagnostic. Il partage avec Bourget, ce qui deviendra un topos de la fin du xixe siècle, l’imaginaire de l’organisme vivant174, comme principe de métaphorisation du fonctionnement de la société, posée comme équivalent d’un organisme biologique175 ; l’anarchie, le désordre que pointent les jeunes gens relèvent en réalité d’une nation dissociée176, dont les composantes éparses ne peuvent œuvrer pour une entité unique. Mais pour Barrès, seul l’individu conscient de sa singularité et de ce qui le constitue peut éprouver la perception de sa communauté, du lien qui peut l’unir et l’identifier à ses semblables. Il ne s’agit donc pas d’un choix possible du sujet, mais d’une détermination, puisque pour l’auteur le sol originaire qui constitue le ferment de chaque être, son enracinement – « le lien social naturel » –, dessine les contours de l’appartenance à une identité collective. Mais ce sentiment renvoie, de fait, à l’idée d’un repli communautaire. Sturel dans sa redécouverte de la vallée de la Meuse est sensible à « l’uniformité ethnique de la région où il pénétrait177 ». Le sentiment de la communauté trouve ses limites à l’approche de l’autre, qui est donc un étranger. Les Déracinés évoque un bref séjour de Sturel à Neufchâteau, dans sa terre lorraine, où le constat s’impose d’une transformation sociologique, d’une modification des composantes de la population :

    De quoi ces petites villes perdent-elles l’âme ? Du départ des fils pour les villes ; de l’arrivée des Allemands. La race germaine se substitue à l’autochtone dans tout l’est de la France. Vaut-elle moins ? – Oui car elle est étrangère. Par ces immigrés, le type se modifie et se gâte178.

    139L’imaginaire de la dépossession, de la tradition, d’un temps qui paraissait ne pas subir d’altération ainsi que la perte de ce qui semblait relever d’une pureté originelle constituent les fondements de toute pensée qui s’attache au communautarisme. La communauté de la terre, pour laquelle est posé le postulat de l’identité de conscience et de sensations de ses membres, est circonscrite et n’a pas vocation à l’accueil de l’altérité. Elle serait perçue comme une atteinte et une menace potentielle du fait même de son extranéité. La crainte de l’autre dont il faudrait se prémunir est le ciment de tout nationalisme à travers les âges, qui s’ingénie à sacraliser une prétendue identité commune particulièrement remarquable par sa spécificité et sa différence irréductible. Le mythe de la pureté des origines et de leur sauvegarde accompagne la pensée de l’enracinement, tout en développant un sentiment de rancœur à l’égard de ce qui a été usurpé. La perception de la juste restauration d’un ordre antérieur se nourrit du sentiment de la dépossession d’un bien commun et presque sacré.

    140Le nationalisme de Barrès, influencé par la pensée de Jules Soury179, se fonde sur l’idée d’une communauté qui trouve en elle-même son énergie propre, qu’elle puise dans les forces du passé, dans une manière particulière de ressentir dont elle assure la pérennité. L’héritage d’une tradition et une capacité perceptive sont les piliers de l’enracinement qui constitue le lien social au sein de la communauté. Bien loin de l’absolu de principes universaux et de l’exercice de la raison qui seront les choix de principes zoliens, Barrès se méfie de la raison pure, ainsi le narrateur dans Les Déracinés précise-t-il : « L’intelligence, quelle petite chose à la surface de nous-mêmes180 ». Le sujet est d’abord en état d’accueil face aux sollicitations, aux sensations diverses : « profondément, nous sommes des êtres affectifs181 ».

    141La pensée d’une communauté renvoie chez tous ces auteurs à une envie irréfragable d’unité, qui conjure évidemment le syndrome du chaos, de la désunion, synonyme de désordre et d’anarchie, repoussoir de taille pour ces écrivains182. Chacun d’eux a le fantasme d’une communauté unifiée, rassemblée et d’une certaine manière conquérante, affirmant fièrement son identité. Mais là où Barrès borne la conscience de la communauté évidemment aux frontières géographiques, Zola, dans une attitude d’expansion et de promotion des valeurs universelles portées par la France, ouvre l’espace aux États-Unis d’Europe183. Deux idéologies se laissent appréhender dans la configuration même de l’espace : à un espace habité par une histoire, défendu, aspirant à réunir ses composantes, « les provinces perdues » de la guerre de 1870 dans lesquelles déambulent Sturel et Rœmerspacher, s’oppose, dans chacun des Évangiles zoliens, un espace neuf, détaché du passé, parfois vierge de toute trace ancienne comme les habitations de la Crêcherie, cité nouvelle appelée à s’agrandir, et à envahir par sa vitalité proliférante toujours plus d’espace, en effaçant les traces du passé qui n’a pas contribué à élaborer une communauté heureuse. Zola imagine dans Travail une scène d’évaluation spatiale par un personnage, Ragu, revenant dans son lieu d’origine. Le paysage, à des années d’écart, exhibe la refonte complète de la société et offre aux regards une cité radieuse, aérée, propre et accueillante.

    Le pauvre avait suivi les explications […] Mais il hocha de nouveau la tête, il ne pouvait croire à la réalité de ce qu’on lui disait.

    Non, non, je ne vois pas, ce n’est plus Beauclair… Voilà bien les deux promontoires des monts Bleuses, entre lesquels s’élargit la gorge de Brias, et voilà bien, au loin, la plaine de la Roumagne. C’est tout ce qui reste, ces jardins et ces maisons sont d’un autre pays de richesse et d’enchantement, que je n’ai jamais vu… Allons, il faut marcher encore, je me suis pour sûr trompé de chemin184.

    142La conservation de l’espace existant de la province lorraine, ou l’évocation d’un arrachement forcé et forcément négatif du sol d’origine, chez nos écrivains traditionalistes, s’oppose à la pensée d’un monde nouveau, matérialisé par l’effacement des traces, stigmates de souffrance du monde ancien. Prendre congé du passé revient chez Zola à en effacer les traces du paysage, à en supprimer les marques d’enracinement, pour ouvrir l’horizon sur l’espace des possibles, parce que la société rêvée ne peut s’édifier sur les survivances du passé. S’il n’y a pas de révolution, mais plutôt une transformation progressive de l’organisation de la cité, la seule radicalité est celle qui affecte l’espace. Les lieux d’asservissement et de souffrance y sont spectaculairement et parfois soudainement balayés185. Même si Zola ne méconnaît pas le besoin de croyance de l’individu, il ne peut rester captif du pouvoir de l’église ou même tenté par l’autorité insidieuse qu’exercent les hommes d’Église sur les âmes faibles ou ignorantes. Il ne peut non plus aspirer à une indépendance qui ne serait que la satisfaction égoïste de ses intérêts, et dont l’individu précisément serait la seule mesure. Dans la communauté zolienne, l’individu est d’autant plus accompli qu’il est capable de s’élever au-dessus de lui-même, de se dépasser, de négocier une liberté qui s’élabore au contact des autres et avec eux, dans un mouvement de solidarité, et dans la compréhension d’une interaction d’intérêts. C’est là une grande modification des rapports humains. On se rappelle combien dans les Rougon-Macquart, la lutte de l’individu pour sa propre sauvegarde était âpre, et ses liens avec son entourage fréquemment destructeurs, l’acharnement du quartier contre Gervaise en est une illustration. Zola établit, dans Les Évangiles, une liaison fondamentale entre l’avènement de l’individu et celui du peuple, voire de l’humanité nouvelle. Rompant avec toute aspiration à l’individualisme, l’individu doué de raison, débarrassé des tutelles asservissantes, a trouvé son épanouissement dans le dévoilement de ses potentialités186 et dans son propre dépassement, dans le commerce des autres, autrement dit dans une garantie réciproque et dans l’égalité des conditions. Là réside le moteur du progrès moral et social. Il y a donc une identification absolue des individus à la société qu’ils contribuent à construire, une intériorisation de ses valeurs par chacun de ses membres. C’est aussi la condition d’appartenance à la communauté, à défaut l’individu s’exclut de lui-même pour une errance définitive ‑ on pensera au frère Gorgias de Vérité, à Ragu dans Travail, qui bien sûr, pour l’efficacité de la démonstration, sont des personnages maléfiques, et sont eux-mêmes le jouet d’« appétits énormes187 » qu’aucune véritable mesure ne vient réguler, ils ne sont pas constitués en individus doués de raison. L’organisation de la cité, basée sur une juste répartition des biens, sur la défense de valeurs universelles de justice et de vérité, sur des espaces communs de loisirs, de culture, d’éducation, de travail contribue aussi à l’élévation de l’individu188. Ce lien entre l’éthique, l’esthétique189, le politique est le fondement même de cette pensée humaniste, et de l’élan vers une communauté nouvelle envisagée, non pas repliée sur elle-même, mais dans une expansion vitale perpétuelle190 :

    La population s’accroissait toujours, des maisons se bâtissaient, des jardins se créaient. Un peuple heureux, libre et fraternel, est un foyer d’attraction, où tous les peuples voisins viennent forcément se fondre. Les petites villes des environs […] avaient dû suivre l’exemple de Beauclair, s’étaient peu à peu groupées, associées, puis avaient fini par être un simple prolongement de la ville initiatrice. Il suffisait d’avoir tenté l’expérience en petit, on gagnait de proche en proche l’arrondissement, le département, le pays entier191.

    143En satisfaisant les besoins de l’individu avec un souci de juste répartition égalitaire, la communauté le dépossède par là même de ses pulsions primaires d’avidité, de possession, et de désir de domination. Elle transforme cette énergie négative en désir de perpétuation du bien commun. L’individu dans les derniers romans est essentiellement une instance sociale, il ne vaut que pour et par la communauté. L’opacité, la complexité du sujet est évincée de son champ d’appréhension, ce n’est pas ici son objet. C’est de l’humanité et de son devenir que l’écrivain se préoccupe, les perspectives se sont élargies, l’échelle de ses constructions fictives est inversement proportionnelle à celle de ses contemporains qui réduisent l’espace de leurs investigations :

    Ce n’était plus la serre chaude d’une littérature bornée, aristocratique, c’était la pleine humanité, des poèmes où débordait la vie de tous, que tous avaient aidé à faire de leur sang, et qui retournaient au cœur de tous192.

    144Zola, à l’inverse de Barrès ou Bourget, ne tente pas d’effectuer une restitution du passé, que chacun garderait jalousement en lui comme élément constitutif de sa personne et des aspirations de la communauté. Certes, les enseignements tirés du passé nourrissent une projection, mais Zola, et c’est bien là sa différence, s’évertue à donner une forme concrète à l’avenir, à imprimer un sens, et à indiquer l’œuvre à accomplir par la cité. La dimension incitative et sa force imageante rendent l’œuvre éminemment pédagogique, qui s’immisce précisément avec ses configurations particulières, ses tableaux de groupe, ses scènes de communautés heureuses, dans l’imaginaire du lecteur. Zola sait allier l’exemplarité de vies vertueuses consacrées au bien commun193, avec l’ordinaire d’une vie, c’est-à-dire avec les malheurs qui frappent aveuglément les individus194. Ce n’est pas tant l’idylle communautaire qui est propre à happer le lecteur, que le sens de l’histoire doublement menée. Certes, le récit s’accomplit et trouve une résolution finale, la promesse d’une continuation, ce qui est efficace dans la démonstration de la thèse qui trouve là sa pertinence ; mais au-delà, c’est une Histoire signifiante que semble écrire ce récit. Aux soubresauts et aux stagnations de celle-ci, la fiction a le pouvoir de conférer un sens qui est celui du progrès, social et humain, et de le mener à son terme. Fantasme suprême, que seule la fiction peut en effet réaliser, et le peignant, elle l’inscrit dans l’univers du possible. Chez Zola, l’écriture est un combat pour l’humanité, pas simplement pour narrer une douce chimère, mais pour aller au-delà du connu, au-delà de l’ordinaire familier, et contribuer à l’élévation des hommes au-dessus de leur commune mesure. La fiction est alors envisagée comme une défamiliarisation du quotidien, qui l’éclaire d’un autre jour, elle devient une sorte de révélateur, un espace d’ajustements et de « réalisations fictives » qui peut nourrir, évidemment une part de rêves, mais aussi d’irréfragable lucidité. Pour Zola, l’évocation de la communauté ne renvoie pas aux exigences d’individus semblables, c’est-à-dire qui ont une manière identique de ressentir, – voire un ressentiment commun –, ou qui se ressemblent, par l’histoire d’un espace partagé, sorte d’îlot jalousement gardé. Elle renvoie au magistère de la raison, et à la croyance au progrès, autrement dit à une idéologie de la modernité et à un humanisme qui est un pari sur l’avenir et non une reconfiguration du passé.

    145Ainsi Zola pousse-t-il toutes les ressources du roman à thèse en allant jusqu’à configurer très précisément la communauté qu’il appelle de ses vœux, et en peignant son évolution progressive, là ou Barrès ou Bourget ne franchissent pas le pas d’une projection d’avenir et « limitent » leurs fictions aux prolégomènes d’une communauté autre, aux espérances d’options discursives affirmées. Avec Zola, la figuration de la thèse renforce sa proximité pour le lecteur, son efficace tient précisément à son travail de représentation, à ce qu’il impose une forme concrète, particulière dans les derniers chapitres de chacun de ses Évangiles. Mais évidemment se pose alors le problème de l’acceptabilité de ce monde fictif, parfois suffisamment éloigné d’un univers « réaliste » pour qu’il semble relever de la pure fantasmagorie. Il apparaît qu’il y a là un effet de dissonance qui peut expliquer la disgrâce relative de ces romans. Si, comme le rappelle Thomas Pavel, « nous aimons jouer avec les mondes incohérents y cherchant le vertige et la transgression ludique195 », avec des mondes d’une douce félicité exempts de toute négativité, l’éloignement d’avec l’univers familier confère à la thèse illustrée l’aspect d’une réalisation passablement hors d’atteinte. Cette dimension ne lui confère pas un potentiel de conviction immédiate, mais redonne au roman « un espace étranger où déployer l’énergie de l’imaginaire196 ». C’est néanmoins cette forme imageante d’un univers inconnu qui laisse durablement les traces de son inventivité dans la mémoire de lecture, beaucoup plus qu’un discours d’autorité. En cela Zola a perçu les pouvoirs possibles de modélisation de la fiction, en peignant une communauté par des tableaux, (« La Cité est fondée et j’indique sommairement comment elle fonctionne par des tableaux de joie197 »), des scènes du quotidien ou des scènes de fêtes et de groupes en liesse198. Il fraie une voie originale pour la fiction autoritaire, qui au-delà de la pensée d’une thèse et de ses aspirations qui orientent vers un au-delà du texte, configure l’objet de ses espérances. À ce titre, et dépassant la déception de l’existant, sa projection est nécessairement dynamique, tendue vers un espoir.

    L’engagement dans la forme

    146Si la section précédente a mis en exergue les enjeux de la fiction et la notion même d’engagement qui était au cœur de son élaboration, il convient maintenant d’envisager que la fiction autoritaire ne peut se ramener à une histoire d’engagement pour une cause aussi pertinente soit-elle. C’est bien à cela que le roman à thèse a été longtemps limité ; si l’on veut sortir de cette considération réductrice, il suffit de dégager combien cet engagement innerve la conception même de l’écriture, et offre aussi de possibilités nouvelles.

    147Si s’engager, c’est avant tout montrer sa pleine présence physique et discursive dans un espace collectif, si c’est aussi avoir l’avenir en ligne de mire et dresser le constat du présent, nous avons vu que ces fictions autoritaires actualisent toutes ces données. Mais la présence de l’auteur se module de diverses manières, que l’on souhaiterait ici envisager. Et tout d’abord, l’implication dans l’œuvre sera d’autant plus remarquable, – et il convient qu’elle le soit, sinon la légitimité de l’auteur ne peut servir la thèse, ne peut être une valeur surajoutée –, que la forme choisie sera différente, constituera un changement important par rapport à la production antérieure. Cela se vérifie pour nos auteurs et plus particulièrement pour Zola, qui, plus que ses confrères, a tenté de théoriser son écriture. Certes, la présence se marque par l’autorité d’une voix prépondérante que Susan Suleiman a déjà évoquée dans son ouvrage199, mais l’implication se lit aussi par une transformation de la forme même du roman, autrement dit par une prise de risques certaine. Zola fait cette fois voler en éclats le cadre de la vraisemblance qui contenait jusqu’alors ses fictions, même si certains signes se laissaient lire dans les Trois Villes et plus ponctuellement dans les romans antérieurs. La crédibilité aisée, immédiate, du récit repose évidemment sur son degré de vraisemblance, autrement dit sur le degré d’adéquation de l’histoire narrée avec l’univers référentiel. Et pourtant, Zola verse dans l’utopie, serait-ce au risque d’altérer la crédibilité tant recherchée ? Il semble peu envisageable que l’écrivain, lui-même, mette à mal, intentionnellement, l’effet de sa propre fiction. On peut supposer qu’il a recherché dans d’autres voies que celle de la vraisemblance un gain de crédibilité, ou plutôt d’adhésion. C’est peut-être là que s’opèrent le déplacement et le lien entre une fiction réaliste et une fiction que l’on pourrait qualifier de « prospection éthique », car la particularité de Zola est de faire coexister les deux formes fictionnelles. En effet, la recherche d’un récit que vient nourrir un désir de vraisemblance200 est toujours aussi forte pour l’auteur, mais en même temps « le saut dans les étoiles », pour reprendre une de ses expressions, le conduit à déréaliser sa fiction, à en déconstruire la part de réel, empruntée à l’univers référentiel. Ainsi Zola fait-il, pour une part seulement, voler en éclats les sillons bien rodés de sa création romanesque, pour verser dans l’utopie, c’est-à-dire la figuration du rêve associé à la foi dans un lendemain proche.

    148La fiction autoritaire s’apparente alors à une forme d’œuvre inédite, ambitieuse et peut-être d’une certaine manière infaisable. C’est aussi une manière de revoir son propre rapport à la création et non seulement d’y jouir d’une aire de liberté plus grande, en ce que l’utopie est une invention sans limites, mais aussi d’inventer une portée plus large à l’œuvre en gestation. C’est aussi parce que la fiction donne à penser et à espérer collectivement, qu’elle a une portée morale en tant qu’elle vise à créer un lien d’ordre social et éthique, à œuvrer pour rendre plausible une entité communautaire. Représenter le lien possible entre les hommes d’une même société, est aussi faire que la littérature soit l’image d’une socialité particulière. L’enjeu est tout autant de dire le monde, de tenir un discours à son sujet, de le représenter, que de le reconfigurer. La littérature est alors l’expression d’une espérance partagée, et non pas l’expression d’une irréductible solitude201, l’écrivain parle alors au nom de tous, et dessine, comme une injonction imageante, les contours d’une projection qui pourrait devenir commune.

    149Zola, plus particulièrement, en allant au-delà d’une simple thèse, en ayant recours à des projections visionnaires, effectue l’expérience d’une œuvre inédite. Nous avons vu que la vraisemblance est mise à mal quand le roman use de temporalités différentes, où le brouillage des marques temporelles et l’effacement d’un temps précis sont constants. À défaut de pouvoir bénéficier d’un véritable espace de débat public, qui aurait signifié la reconnaissance de son apport politique, Zola a déporté son propos et sa vision à long terme dans le domaine de l’art. Il ne pouvait alors en rester à l’affrontement de thèses adverses. Lui qui avait sauvé un homme de l’injustice et de l’enfermement total, il devait libérer, à nouveau par sa plume, l’humanité, et franchir le pas de l’injonction incitative. Le corollaire de celle-ci est évidemment le reflux de l’histoire aux marges de la fiction.

    150La difficulté réside ici dans l’exclusivité des rôles distribués, qui du point de vue des personnages ne peuvent être interchangeables. Il y a les acteurs de l’engagement, les personnages qui l’incarnent par leur action constante – nous avons évoqué les frères Froment –, qui sont autorisés à diffuser les valeurs et le discours idéologique de l’écrivain, et les spectateurs de celui-ci qui n’ont qu’un rôle de labeur, et servent le pouvoir dominant quel qu’il soit. Il y a là tous les personnages secondaires qui peu à peu sont déportés vers les héros et contribuent à leur action202. Cependant la distribution des rôles entre « acteurs » et « spectateurs » s’effectue sans qu’il n’y soit jamais question de réciprocité. Ainsi les cités envisagées donnent-elles la vision de sociétés figées autour des seuls « acteurs », et gauchissent-elles en partie l’éthique qu’elles veulent promouvoir. Elles le sont d’autant plus que le roman doit suggérer le caractère définitif de la réalisation, l’efficace de la démonstration ne supporte pas les données mouvantes d’un espace public d’échanges, de débats ; étrangement, l’écriture de l’engagement ne peut que faire l’impasse (pour les héros zoliens) des soubresauts de celui-ci, de son évolution. Les romans autoritaires n’ont pas la même forme, chez Barrès et Bourget l’écriture de l’engagement présuppose un apprentissage. Dans le roman zolien, on n’apprend que par contamination du héros qui est tel d’emblée. Cette fois, Zola a donné la priorité à la représentation d’une réalisation, plus qu’à la subjectivisation de l’engagement qui aurait tendu le récit plus nettement dans les interstices de l’histoire. C’est l’action générant un double idéalisé de la communauté qui mobilise alors son énergie créatrice.

    Une leçon

    151Ces fictions autoritaires et plus généralement le roman à thèse s’apparentent véritablement à une leçon de vie. Comme tout roman, il est tendu vers une finalité, mais sa dimension informative et injonctive le distingue incontestablement. Cette leçon de vie s’apparente à la fictionnalisation d’une expérience de vie, dans ses deux aspects à la fois, suivant la distinction de Walter Benjamin qui paraît opératoire pour ce qui nous occupe. L’expérience s’entend à la fois comme « vécu » pris dans sa singularité, dans le particularisme d’un parcours individuel, et parfois même dans ce qu’il recèle d’ineffable (Erlebnis), mais surtout dans la mise en récit d’une expérience vécue et transmissible en ce qu’elle a de commun, d’aisément partageable avec le lecteur (Erfahrung)203. Évidemment, l’accent dans nos romans porte surtout sur la relation d’une expérience transmissible avec ses embûches, ses doutes, ses errements parfois, mais aussi ses réussites. Ces romans ne cessent d’interroger la finalité d’une vie. Au-delà de la défense d’une thèse, l’interrogation que poursuivent ces fictions autoritaires est bien celle du sens à donner à une vie, du sens de l’action que l’on mène et de la manière dont on s’inscrit dans la société, de la qualité de l’échange que l’on entretient avec autrui, et de la manière dont on s’inscrit ou non dans un contrat social.

    152Comme toute leçon, le roman à thèse recèle des présupposés didactiques, idéologiques, qui organisent les formes de réponses apportées tant du point de vue discursif que fictif. Cependant pour être lisibles, ces romans ne peuvent se situer uniquement sur le versant de la transmission, ils risqueraient alors de se transformer en un recueil de préceptes illustrés. Ils doivent aussi suggérer la part des sensations, des émotions les plus intimes d’un être, un entrelacs de dérisoire et d’insignifiance au regard de la leçon, mais qui dans les interstices de la démonstration viennent crédibiliser et renforcer l’efficace de l’ensemble. Ces éléments simplement suggérés, souvent fugaces, qui appartiennent à une manière d’être et de ressentir communément partagée, renvoient pourtant à l’unicité de l’expérience de vie. Ainsi, dans Vérité, Geneviève, l’épouse de Marc, sent-elle confusément dans sa chair même l’éloignement d’ordre éthique qui désunit son couple :

    Il lui avait semblé que ses idées et ses sentiments de jeune fille lui revenaient, la heurtaient contre sa vie actuelle d’épouse et de mère. Mais c’était là un frisson à peine, et elle redevint gaie et confiante204.

    ou encore dans L’Étape, à propos de Jean Monneron :

    Et cet orage intime se déchaînait en lui, tandis qu’il prononçait, comme M. Ferrand lui-même, et comme Brigitte, d’insignifiantes paroles sur les menus incidents de cette interminable traversée du jardin205.

    153Dans les deux cas, l’expérience intérieure de la dissonance, et la volonté de masquer cette poussée de la profondeur de l’être rendent compte d’une singularité souffrante dont le lecteur ne peut mesurer l’acuité, ne peut partager la douleur, mais dont il est le témoin. Pour le dire autrement, ces textes, parce qu’ils sont avant tout des fictions, ont à moduler, ou plutôt à savamment doser – ce qu’ils ne font pas toujours – la part d’expérience commune, collective et transmissible de l’engagement qui renvoie bien à une communauté historicisée dans tous les cas, et la part de l’expérience personnelle, intime que le vécu de l’engagement suscite. C’est précisément autour de ces deux axes que se manifeste la crédibilité qu’accorde le narrateur, et qui détermine donc la positivité ou la négativité de l’engagement, et confère à ces expériences de vie une fonction modélisatrice immédiatement repérable ou pas. Lorsque Zola écrit au sujet de Luc, par exemple, dans Travail,

    Un brusque coup de vent passa, un vent d’ouragan qui l’emplit d’un frisson sacré. Était-ce donc en messie qu’une force ignorée le faisait tomber dans ce coin de pays douloureux, pour la mission rêvée de délivrance et de bonheur206 ?

    154Le lecteur repère une complète adéquation entre les sensations supposées du personnage et la position du narrateur dont le discours indirect libre suggère l’entremêlement. Le narrateur est là dans une collusion totale avec le personnage, renforçant par un discours d’escorte positif ses initiatives, ses agissements, ses impressions. L’investissement dans la fiction et l’effet de sa crédibilité doivent être immédiats. Zola recherche l’adhésion instantanée du lecteur, et en aucun cas il ne désire laisser le lecteur à une certaine distance du personnage, ce que fera Barrès. La captation du lecteur doit être totale, ainsi, il sera réceptif aux excursus du narrateur, et accueillera son enseignement. Il ne doit pas être ballotté entre le narrateur et le personnage.

    155En revanche, Barrès, peut-être parce qu’il a toujours manifesté une retenue à l’égard du roman, n’entend pas qu’une croyance immédiate se développe avec ses personnages romanesques. Il s’opère fréquemment une dissociation entre le narrateur, dont la position de surplomb est constamment soulignée, et le personnage, l’un ne cessant de souligner les faux pas, les errements, les erreurs, les fautes que l’autre commet. Le roman est alors pour Barrès davantage l’exposition des parcours erratiques des personnages que l’exposition immédiate de certitudes, même si le narrateur détient la réponse, et l’indique par les nombreuses dénégations dont il affuble les pérégrinations des jeunes Lorrains. Le roman chronique présuppose la bévue virtuelle des béjaunes, qui finissent par cesser de l’être. La force de Barrès est d’avoir lié la fiction autoritaire, le roman-chronique et le roman de formation. Par là même, il y a un jeu d’adhésion et de distance, et bien évidemment une possibilité d’ironie qui fait totalement défaut aux romans de Zola et de Bourget.

    On ne demande pas à Sturel, Saint-Phlin, Mouchefrin, Racadot de dessiner dans leur esprit un plan de leur avenir et de s’y promener par avance. Mais dans aucun moment ils ne prennent conseil, pour s’y soumettre, des conditions imposées par les circonstances. Ils se composent de vagues chimères et ne veulent rien entendre qui les détourne de cette chasse impossible207.

    156Le narrateur se place à une distance suffisante des personnages, à la fois pour proférer un métadiscours, pour indiquer ce que sa fiction n’est pas, et pour tenter également de dé-fictionnaliser ses personnages, subterfuge s’il en est qui permet malgré tout à la voix du narrateur d’apparaître aussi dans son unicité empreinte d’autorité. Il n’y a donc jamais d’autonomisation des personnages dans ces romans, toujours sous surveillance, simplement ils peuvent évoluer dans une « aire de jeux », plus ou moins valorisés par le narrateur lui-même. Si l’on trouve parfois chez Barrès, et c’est sa différence avec les autres écrivains considérés, un discours autonome du personnage, il est vite encadré et désavoué par le narrateur. C’est là que se situe néanmoins la marge d’expérimentation. Le narrateur barrésien laisse au personnage la possibilité de l’erreur, du fourvoiement, ne cherchant aucunement l’assujettissement du lecteur à l’adhésion immédiate d’une représentation positive, c’est davantage dans l’évaluation qu’il profère, qu’il vise alors l’assentiment du lecteur. Il y a chez Barrès une forme de résistance à la fiction simplificatrice – ses protagonistes sont d’ailleurs fortement empreints de négativité –, plus nette encore dans L’Appel au soldat ou dans Leurs Figures – où les éléments empruntés à une histoire récente sont en plus grand nombre –, qui permet de recentrer l’autorité du propos essentiellement sur le discours du narrateur. Préférant le discours de la morale et de l’idéologie à la fabrication d’un univers fictionnel avec ses intrigues, sa part de vie et d’ordinaire, ses rebondissements orchestrés vers une fin signifiante, Barrès s’emploie à envisager les vicissitudes du sujet aux prises avec une société qui ne cesse de porter atteinte à son intégrité, de l’affaiblir, sans lui permettre de conférer du sens à son inscription dans le monde. On pourrait utilement considérer toutes les tentatives barrésiennes pour échapper à une configuration romanesque classique208 et proposer une forme extrêmement ouverte : insertion d’écrits allogènes (discours officiel209, correspondance véritable210, liste de sentiments sous forme de tableaux211, insertions d’articles de presse), position fluctuante du narrateur (discours d’autorité d’un narrateur omniscient, ou supputations morales d’un narrateur parfois intradiégétique212). L’instabilité de la position énonciative, au moins dans Les Déracinés, renvoie très certainement à la difficulté de rendre compte à la fois de l’individu dans son unicité, – et donc de rester pour ce faire à bonne distance de lui – et d’une vision totalisante de l’état de la société. L’instabilité des points de vue renvoie chez Barrès au désir de ne pas assimiler les deux instances individu et société, de ne pas dissoudre complètement l’individu dans les limbes de la société. Car si la communauté est pour Barrès une véritable préoccupation, elle ne peut être envisagée qu’à partir du sentiment de la singularité de l’individu, y compris dans son appartenance à une collectivité. La dimension sociale de l’œuvre s’ancre d’abord pour lui dans une exaltation et une concentration des dispositions individuelles.

    157Si Bourget a choisi l’individu inséré dans une famille, comme mesure de la société, si Zola a choisi la communauté comme étalon de transformation, il nous apparaît que Barrès ne cesse d’alterner ces deux perspectives d’analyse. Et de fait, la fluctuation des points de vue renvoie à l’impossibilité de représenter un mode parfaitement ordonnancé suivant des repères immuables213. Mais ainsi, la voix du narrateur prenant des accents différents est omniprésente, et la teneur du propos savamment distillée est, elle, absolument constante. L’engagement pour Barrès consiste à se poser en analyste de la société française plus qu’en pourvoyeur d’une solution définitive. Mais cette position le conduit à envisager la communauté comme devant être une sorte d’expansion du moi, débarrassée alors de ses imperfections et de ses miasmes. S’il y a une équivalence entre l’individu et la communauté, l’un et l’autre peuvent être également frappés d’affections qu’il faut éradiquer : c’est ainsi que, comme l’a indiqué Jean-Michel Wittmann214, les images de décomposition, de dégénérescence sont également attribuées à l’une ou l’autre instance, l’image du corps social malade et de ses membres affectés est un raccourci saisissant et évocateur de l’époque215. Bourget, lui-même, use de la collusion entre l’organisme vivant et la société, nous l’avons souligné216, la théorie de la décadence puisera dans ce réservoir d’images et de représentations. L’engagement dans la forme conduit cependant ces trois auteurs à délivrer une leçon, qui, empruntant aux modèles didactiques en vogue à l’époque, fictionnalise un parcours, une déambulation à travers un espace social et spatial. Il n’est pas déraisonnable de repérer la matrice d’une sorte de manuel – comme le précise Barrès – à l’usage de citoyens, qui à la lumière d’une littérature pédagogique trace à la fois un parcours de connaissance et de formation individuelle, sociale et politique, c’est aussi la singularité de ces fictions.

    158Ces romans désignent explicitement leur public : si la trilogie de Barrès s’adresse à la jeunesse, Zola voulait toucher un lectorat populaire – et notamment les femmes217 – Bourget s’adressait, lui, à une communauté cultivée et traditionaliste. Dans tous les cas, l’engagement littéraire se fait dans et par la forme choisie : ainsi « avant d’être une histoire, le roman est une instruction, un enseignement, un savoir218 », comme l’indiquait Julia Kristeva. Chaque écrivain use de cette forme suffisamment large et lâche en modifiant à sa manière la production d’époque, et en exhibant les marqueurs de l’enseignement dans toutes les strates de sa facture : personnages d’enseignants, roman visant une leçon garantie par le magistère du narrateur. L’engagement dans la voie du roman n’est pas anodin.

    159Cette tentative suppose aux yeux des écrivains sinon un renouvellement complet de leur matière, du moins une forme originale adaptée à la force du propos. Le roman prend acte d’un temps, l’informe en même temps qu’il l’imagine, s’attachant à une exploration prospective. En cela le projet d’engagement de ces écrivains, même s’il s’écrit différemment, ne trouvait son expression que dans une fiction autoritaire. Pour celle-ci et a fortiori pour le roman à thèse, la critique a souvent retenu le dernier terme du syntagme, il nous semble maintenant important d’éclairer comment cette forme joue avec son aspect romanesque, pour « mieux tenir le monde de la vie sous un éclairage perpétuel219 ».

    Notes de bas de page

    1 The Rhetoric of Fiction, Chicago, The University of Chicago, 1961.

    2 « Les conflits d’autorité textuelle : éléments d’histoire et de typologie », in Emmanuel Bouju (dir.), L’autorité en littérature, Presses universitaires de Rennes, « Interférences », 2010, p. 149-160.

    3 Voir « Le Conteur, réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov », in Œuvres Paris, Folio essais, Gallimard 2000, t. III, p. 114-151.

    4 Ibid., p. 119.

    5 La jeunesse confrontée au déclin du gambettisme, à l’éclosion du boulangisme, la république malade de ses institutions dont l’Affaire Dreyfus contribue à révéler le délitement, constituent le terreau sur lequel s’enracinent ces fictions.

    6 Ibid., p.121.

    7 Ainsi, Zola note-t-il dans ses dossiers préparatoires : « Pour les Quatre Évangiles, contre le cléricalisme, contre le militarisme, contre le capitalisme (les trois plaies) les détruire sans quoi la république n’est pas. Les Droits de l’Homme. La monarchie est sur l’église, la caserne et la grande propriété. » BN NAF, ms 10301, f° 462.

    8 Il écrit au président de la république Émile Loubet, le 22 décembre 1900 : « Moi, je ne suis qu’un poète, qu’un conteur solitaire qui fait dans un coin sa besogne, en s’y mettant tout entier. J’ai reconnu qu’un bon citoyen doit se contenter de donner à son pays le travail dont il s’acquitte le moins maladroitement ; et c’est pourquoi je m’enferme dans mes livres. Je retourne donc simplement à eux, puisque la mission que je m’étais donnée est finie. », La Vérité en marche, Œuvres Complètes, op. cit., t. XIV, p. 1002.

    9 Mes Cahiers, juin 1897, in L’œuvre de Maurice Barrès, Paris, Club de l’honnête homme, 1968, t. XIII, p. 135.

    10 L’Étape, Paris, Plon, 1902, p. 46.

    11 Bourget lui-même se convertit en 1901.

    12 L’Étape, op. cit., p. 26.

    13 « Dans mon premier chapitre, il faut que je fasse voir qu’on leur supprime la conscience nationale au lycée, ou du moins qu’on ne l’éveille pas », Mes Cahiers, L’œuvre de Maurice Barrès, op. cit., t. XIII, p. 59.

    14 Cette thématique du déracinement et de l’attachement indéfectible au sol natal est partagée au tournant du siècle chez les écrivains défenseurs de la tradition. On peut aussi penser à Henry Bordeaux, Le Pays natal paru en 1900.

    15 Mes Cahiers, L’œuvre de Maurice Barrès, op. cit., p. 60.

    16 Par exemple dans Vérité, op. cit., respectivement p. 1080, p. 1128.

    17 Fiction et diction, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1991, p. 60.

    18 L’Étape, op. cit., respectivement, p. 8 et p. 13.

    19 Ibid., p. 276.

    20 Voir l’article de David Baguley, « Histoire et fiction, les Rougon-Macquart de Zola », Romanesque et histoire, sous la direction de Christophe Reffait, Romanesque-3, Encrage Université d’Amiens, 2008, p. 69-82, et mon article « Zola et les reflets de l’Histoire », Fiction et Histoire, textes réunis par Zbigniew Pryzchodniak et Gisèle Séginger , Presses universitaires de Strasbourg, 2011, p. 95-104.

    21 « […] la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne s’en puisse dire innocent » écrivait Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, Folio essais, 2005, p. 29. C’était bien l’ambition qui présidait à l’écriture de ces fictions.

    22 La question de l’enseignement est au cœur d’une production romanesque importante dans ces dernières années du xixe siècle, voir Denis Pernot, La jeunesse en discours (1880-1925) discours social et création littéraire, Paris, Champion, 2007.

    23 L’Étape, op. cit., p. 46.

    24 Ibid., p. 10.

    25 Ibid., p. 308.

    26 Dans un article du Gaulois du 16 juillet 1902, « Il y a une littérature nationaliste », Barrès souligne que L’Étape est le déracinement envisagé à l’échelle d’une famille, quand Les Déracinés s’attachaient à l’individu.

    27 L’Étape, op. cit., p. 44.

    28 Ibid., p. 273.

    29 Les Déracinés, op. cit., p. 499.

    30 Ibid., p. 557.

    31 Ibid., p. 613.

    32 Ibid., p. 503.

    33 Ibid.

    34 Souligné dans le texte.

    35 Dossier préparatoire de Vérité, BN NAF 10343, f° 310.

    36 Vérité, op. cit., p. 1054.

    37 Dossier préparatoire de Vérité, BN NAF Ms 10344, f° 523.

    38 Travail, op. cit., p. 653.

    39 Ibid.

    40 Ibid.

    41 Les notes du dossier préparatoire ne font pas état d’une lecture précise de chacun de ces ouvrages.

    42 Ibid.

    43 Noirot fit visiter à Zola le familistère de Guise qui l’aida pour la conception de la Crêcherie, et surtout lui prêta Solidarité, d’Hippolyte Renaud. Dans une lettre du 6 avril 1897, il sermonne Zola : « Pourquoi vous ai-je dit hier : vous n’avez pas lu Solidarité ? C’est que vous m’avez parlé d’enrégimentation, etc., toutes choses absolument étrangères et contraires à la conception de Fourier. Donc vous ne la connaissiez pas […] Que vous faut-il pour être édifié ? Lire cinquante pages ? Est-ce un effort si grand qu’il vous empêche de courir la chance d’être frappé de clartés nouvelles et inconnues ? » Correspondance, op. cit., t. VIII, p. 328.

    44 Vérité, p. 1149

    45 Fécondité, op. cit., p. 59.

    46 Ainsi pour Silvère : « S’il lisait une histoire romanesque, il épousait Miette au dénouement ou mourait avec elle. S’il lisait, au contraire, quelque pamphlet politique, quelque grave dissertation sur l’économie sociale, livres qu’il préférait aux romans, par ce singulier amour que les demi-savants ont pour les lectures difficiles, il trouvait encore moyen de l’intéresser aux choses mortellement ennuyeuses que souvent il ne parvenait même pas à comprendre ; il croyait apprendre la façon d’être bon en aimant pour elle, quand ils seraient mariés. Il la mêlait ainsi à ses rêveries les plus creuses », La Fortune des Rougon, Œuvres Complètes, t. II, op. cit., p. 169.

    47 Notons aussi combien cette idée de la responsabilité de Rousseau et des philosophes du xviiie siècle dans les positions les plus radicales de la Révolution est communément partagée par les opposants à la République.

    48 L’Étape, op. cit., p. 98.

    49 L’expression est empruntée à François Furet.

    50 L’Étape, op. cit., p. 9.

    51 Ibid., p. 10.

    52 Ibid., p. 8.

    53 Ibid., p. 193.

    54 Ibid., p. 157.

    55 Dans Le Ventre de Paris, Claude Lantier expose à Florent la partition de la société entre les « gras »  et les « maigres » : « C’est une continuelle ripaille, du plus faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avalé à son tour…Voyez-vous, mon brave, défiez-vous des Gras […] Nous sommes des Maigres, nous autres, vous comprenez… Dites-moi si, avec des ventres plats comme les nôtres, on tient beaucoup de place au soleil ». Œuvres complètes, op. cit., t. II, p. 737.

    56 Fécondité, op. cit., p. 131.

    57 Ibid., p. 40.

    58 Ibid., p. 16.

    59 Ibid., p. 197.

    60 L’Affaire Dreyfus, Lettres et entretiens inédits, textes réunis et présentés par Alain Pagès, Paris, éd. du CNRS 1994, p. 177.

    61 Voir H. Mitterand, « La révolte et l’utopie : de Germinal à Travail », Le discours du roman, Paris, PUF, 1980, p. 150-163.

    62 Voir Travail, op. cit., p. 610 et sq.

    63 Ibid., p. 612.

    64 Ibid.

    65 Ibid., p. 564.

    66 Ibid., p. 558.

    67 Ébauche de Vérité, BN MS NAF 10343 f° 413.

    68 Vérité, p. 1073.

    69 Ibid., p. 1071.

    70 Ibid., p. 1073.

    71 Ibid.

    72 Ibid., p. 1080.

    73 Ibid.

    74 Ibid., p. 1081.

    75 Il affirmait d’ailleurs : « Je suis une force ».

    76 Ibid., p. 1083.

    77 Ibid., p. 1021.

    78 Ibid., p. 1074.

    79 Ibid., p. 1076.

    80 Ibid., p. 1085.

    81 L’utilisation récurrente du pronom indéfini « on » ne cesse d’évoquer l’impossible identification de la source locutrice, ainsi que la circulation de propos, de l’ordre de la rumeur, mais dont la prégnance, par sa diffusion rapide, ne cesse de croître.

    82 Zola fictionnalise alors une pensée profonde qu’il développe dans sa Lettre à la France du 6 janvier 1898 : « On a l’audace de nier la réaction cléricale. Mais elle est partout, elle éclate dans la politique, dans les arts, dans la presse, dans la rue ! […] La République est envahie par les réactionnaires de tous genres, ils l’adorent d’un brusque et terrible amour, ils l’embrassent pour l’étouffer. » Œuvres complètes, op. cit., t. XIV, p. 916.

    83 Vérité, op. cit., p. 1086.

    84 Ibid., p. 1091.

    85 Ibid., p. 1086.

    86 Voir l’article éclairant de Jacques Noiray, « L’imaginaire de la politique dans Paris », Les Cahiers naturalistes, n° 74, 2000, p. 203-221.

    87 « Dans notre époque de trouble, il est bon que des hommes de courage se lèvent et qu’ils disent ce qu’ils pensent. […] Il est une vérité qu’il faut dire aujourd’hui sur les hommes qui nous gouvernent. Je vois que leur ambition a besoin de la France, mais je ne vois pas du tout que la France éprouve le moindre besoin de leur ambition. » Les Trente-six républiques, Œuvres complètes, op. cit., t. XIV, p. 446.

    88 « Lettre à La France », La Vérité en marche, Ibid., p. 916.

    89 Mes Cahiers, Paris, Club de l’Honnête Homme, tome XVII, 1965-1968, p. 43.

    90 Les Déracinés, op. cit., p. 498.

    91 Op. cit., p. 775.

    92 Ibid.

    93 Ibid., p. 781.

    94 Ibid., p. 875.

    95 Ibid., p. 824.

    96 Ibid., p. 823.

    97 Ce roman est écrit en 1900, l’affaire Dreyfus et l’antisémitisme militant sont très vifs, et notamment parmi les amis de Barrès. Naquet avait défendu et obtenu le vote d’une loi sur le divorce pour faute, supprimé depuis 1816, Ibid., p. 823.

    98 Leurs Figures, op. cit., p. 1071.

    99 L’Appel au soldat, op. cit., p. 830. Il évoque par exemple l’appartement secret loué par le baron de Reinach « qu’il laisse assiéger par tous les aigrefins de la ville », Leurs Figures, op. cit., p. 1069, ou encore ce qu’il nomme « la campagne de couloir », L’Appel au soldat, op. cit., p. 869.

    100 Ibid., p. 848.

    101 « […] c’est encore un juif, né […] d’un petit relieur qui venait de Bavière », Reinach et lui sont qualifiés « de laquais allemands », Leurs Figures, op. cit., p. 1071.

    102 L’Appel au soldat, op. cit., p. 850.

    103 Leurs Figures, op. cit., p. 1058.

    104 Cette expression est reprise par Barrès, prononcée chez la duchesse d’Uzès début 1889 (voir Mermeix, Les Coulisses du boulangisme, p. 330) cité p. 1428, dans notre édition de référence.

    105 L’Appel au soldat, op. cit., p. 863.

    106 Ainsi dans Leurs Figures, Sturel après avoir entraîné sa mère à se déraciner à Paris, en raison de la fascination centralisatrice qu’orchestre l’idéologie républicaine pour Barrès, demande à celle-ci : « – Pourquoi ne retournerions-nous pas en Lorraine ? – Qu’y faire ? dit Mme Sturel. Nous n’y connaissons plus personne, et personne, François, ne t’y reconnaîtrait. – Ils se virent comme deux exilés », Leurs Figures, op. cit, p. 1199.

    107 Les Déracinés, op. cit., p. 508.

    108 Ibid.

    109 Les Déracinés, op. cit., p. 615.

    110 Ibid.

    111 « […] moi, j’aime Boulanger comme un stimulant ! », déclare Sturel, L’Appel au soldat, op. cit, p. 782.

    112 « Voilà bien le rôle de cet homme qui peut être un drapeau vivant. Il donne à chacun le droit de marcher à côté d’adversaires sans rien abandonner de ses différences et sans même s’expliquer », Ibid., p. 833.

    113 Ibid., p. 814.

    114 Ibid., p. 885.

    115 Ibid.

    116 Ibid., p. 1213

    117 Ainsi le meilleur ami de Jean Monneron lui avoue-t-il avant une conférence qu’ils organisent pour leur université populaire : « Tu as quelque chose, Jean ?… » avait dit Crémieu-Dax. « Que se passe-t-il ? Je ne t’ai pas vu depuis ces derniers jours, et je te retrouve si étrange… » « Il se passe que j’en ai assez du mensonge vis-à-vis de moi-même et des autres. J’ai trop vu où cela mène. Je veux vivre dans la vérité » répliqua Jean, L’Étape, op. cit., p. 402.

    118 Le professeur Ferrand dit à Jean Monneron qu’il n’accordera la main de sa fille qu’à « un catholique déclaré et pratiquant », combattant ainsi l’incertitude du jeune homme qu’il avait senti proche de la conversion. « Ce baptême à vingt-quatre ans, c’était une telle rupture avec tout son passé, avec tout son milieu ! Il entrevoyait de tels conflits […]. D’autre part, les raisons qui le rapprochaient des convictions de M. Ferrand laissaient en lui une telle place au doute ! » Ibid., p. 15.

    119 Ibid., p. 75

    120 Le roman est un songe, Paris, Seuil, Poétique, 2010, p. 160.

    121 « Un être humain est une raison, une conscience et une volonté. La raison dit à tous également quel est leur devoir, la conscience les avertit tous également s’ils le font ou s’ils ne le font pas, la volonté sert également à le faire ou à ne pas le faire ». L’Étape, op. cit., p. 458.

    122 Ibid., p. 457.

    123 Ibid., p. 459.

    124 Dans Vérité, l’instituteur juif Simon (condamné injustement comme le capitaine Dreyfus), s’écrie juste avant d’être arrêté : « N’est-ce pas mon bon Marc, lorsqu’on a la vérité avec soi, on est invincible ? », op. cit., p. 1044. Le roman assurera la mise en intrigue de cet aphorisme.

    125 Pierre Citti, Contre la Décadence, Paris, PUF, 1987.

    126 Alfred Fouillée, L’Évolutionnisme des idées-forces, Paris, Alcan, 1890, p. 13.

    127 Ainsi Zola précisait-il à son épouse Alexandrine, au moment de s’engager pour le capitaine Dreyfus : « Tu ne sais pas ce que j’ai fait ? Un article écrit en coup de foudre sur Scheurer-Kestner et l’Affaire Dreyfus. Il fallait que je me soulage. Je trouvais lâche de me taire. Tant pis pour les conséquences, je suis assez fort, je brave tout ». Correspondance, op. cit., t. IX, lettre du 24 novembre 1897 p. 101-102.

    128 Fécondité, op. cit., p. 176.

    129 Travail, op. cit., p. 459.

    130 Fécondité, op. cit., p. 500.

    131 Nous soulignons. Correspondance, op. cit., t. VIII, lettre du 25 février 1897, p. 393.

    132 La Commune, les manifestations ouvrières, les foules boulangistes ont conduit sociologues, aliénistes, juristes à interroger l’assujettissement de la foule dans les dernières années du siècle. Charcot à la Salpêtrière, Bernheim à l’hôpital de Nancy par exemple ont tenté d’étudier à travers la population asilaire et les phénomènes d’hypnose, la question du meneur de foules et du comportement de celle-ci. Cette pathologisation privait évidemment la représentation de la foule de toute interrogation politique. (Voir l’introduction de J.-Y. Mollier in J.-Y. Mollier (dir.), Les Foules, Revue d’histoire du xixe siècle, n° 17, 1998).

    133 BN MS NAF 10334, f° 5.

    134 Ibid., f° 4.

    135 Vérité, op. cit., p. 1255.

    136 Luc laissa échapper ce cri d’abandon suprême : « je suis à bout d’énergie, je ne me sens plus aucun courage, toute ma foi s’en est allée. C’est fini, je viens vous dire que j’abandonne tout, plutôt que d’exiger de vous [du scientifique Jordan] un nouveau sacrifice […] Et jamais cri de désespoir n’était sorti si déchirant de la poitrine d’un homme. C’était l’heure mauvaise, l’heure noire, que connaissent bien tous les héros, tous les apôtres, l’heure où la grâce s’en va, où la mission s’obscurcit, où l’œuvre apparaît impossible. » Travail, op. cit., p. 754.

    137 On ne peut que penser à ce propos aux paroles de Péguy évoquant a posteriori le combat pour l’Affaire : « Cette mystique, que nos amis ont ignorée, plus que méconnue, ignorée… nos adversaires eux-mêmes l’ont soupçonnée. M. Barrès a fort bien noté plusieurs fois que le mouvement dreyfusiste fut un mouvement religieux ». Notre jeunesse, Paris, Gallimard 1969, p. 77.

    138 L’Étape, op. cit., p. 114.

    139 Ibid., p. 158.

    140 Ibid., p. 413.

    141 Joseph Monneron a des traits communs avec Adrien Sixte, penseur et savant du Disciple : « ce personnage abstrait, rencontre d’un cerveau tout-puissant dans le domaine des idées et d’un naïf, d’un timide, presque d’un comique dans le domaine des faits. », Le Disciple, op. cit., p. 90.

    142 Les Déracinés, op. cit., p. 499.

    143 Ibid., p. 502.

    144 Ibid., p. 504.

    145 « […] un homme […] de vingt-cinq ans à peine, la tête carrée embroussaillée de barbe et de cheveux noirs. D’aspect rustique, les yeux brûlant d’intelligence, il parlait […] avec les rudes envolées d’un poète mal dégrossi, criant son rêve » (ce portrait reprend largement celui de Souvarine dans Germinal, ainsi que celui de Salvat dans Paris). Zola manifeste une attention particulière aux anarchistes dont il réprouve les méthodes radicales, mais qu’il considère néanmoins comme des « rêveurs définitifs », qu’il associe fréquemment à des poètes : « Luc emporta le frisson de cet accès de grande poésie noire, de ce rêve du bonheur par la destruction, qui hantait ainsi quelques cerveaux de poètes simplistes, parmi la foule des déshérités » Travail, op. cit., p. 667. Voir aussi sur cette question Émile Zola au pays de l’anarchie, Vittorio Frigerio, Grenoble, Ellug, 2006.

    146 À propos de Sturel « Son sens critique avait cessé de collaborer à son boulangisme », L’Appel au soldat, op. cit., p. 815.

    147 Voir le chapitre XI « La vallée de la Moselle », Ibid., p. 889 et sq.

    148 « […] cette Vallée de la Moselle où j’ai peut-être mis le meilleur de moi-même », « Réponse à Monsieur Doumic », Appendice à Un homme libre, op. cit., p. 180.

    149 L’Appel au soldat, op. cit., p. 949.

    150 Ibid., p. 890.

    151 Ibid., p. 910.

    152 Ibid., p. 900.

    153 Ibid.

    154 « Comme nous serions ordonnés et plus puissants, se disaient-ils, si nous comprenions que les concepts fondamentaux de nos ancêtres forment les assises de notre vie ! Mis à même de calculer les forces du passé qui nous commandent, nous accepterions, pour en tirer profit, notre prédestination […] Or, nos éducateurs ne se préoccupèrent pas une fois de ce qu’est la Lorraine ! Un jeune être isolé de sa nation ne vaut guère plus qu’un mot détaché d’un texte », Ibid., p. 911.

    155 Remarquons au passage comme l’a souligné Zeev Sternhell dans son ouvrage Maurice Barrès et le nationalisme français que la problématique de la Terre et des Morts est postérieure au boulangisme pour Barrès et que ce n’est qu’au moment de l’écriture de la trilogie qu’il les amalgame.

    156 L’Appel au soldat, op. cit., p. 960.

    157 On pensera évidemment aux foules boulangistes, antidreyfusardes ou encore aux pèlerinages nombreux déjà évoqués dans les quinze dernières années du xixe siècle. Les défilés des ouvriers, s’ils ont marqué l’imaginaire collectif, n’ont pas été très nombreux cependant.

    158 Les Déracinés, op. cit., p. 707.

    159 Ibid., p. 626.

    160 Ainsi dans Les Déracinés, le narrateur invoque-t-il une vision connue des Parisiens, qui est celle de l’exode de la jeunesse vers la capitale « Autour des gares, examinez ces enfants qui viennent avec leurs valises », op. cit., p. 523.

    161 « – Vous admettez pourtant, interrogea Brigitte, que cette conversion est un besoin de cette âme ? Comment expliquez-vous alors que l’enfant d’un tel père ait, au contraire, cette nostalgie de Dieu ? […] – Tu touches là, mon amie, à un grand mystère dit le philosophe. Celui-ci ne manquera pas de tenter de l’éclairer. » L’Étape, op. cit., p. 25.

    162 Ibid., p. 205.

    163 Bourget se livre même dans les premières pages de son roman à une apologie d’une génération de professeurs : « Que représentent aujourd’hui, sauf pour de bien rares piétés, les noms d’un Rinn et d’un abbé Noirot, et plus près de nous, d’un Aubert-Hix, d’un Merlet, d’un Charles ? », Ibid., p. 11.

    164 Zola rapporte dans ses notes pour Justice : « Quoi qu’en puisse dire Ibsen, “l’homme fort”n’est pas l’homme seul, mais l’homme uni par la pensée et par le cœur à tous les autres hommes, l’individualité en qui vit l’humanité entière » (Alfred Fouillée). Là est tout le sujet de mon roman Vérité plutôt Justice », op. cit., t. VIII, p. 1516.

    165 L’Étape, p. 515, (en italiques dans le texte).

    166 Ibid., expressions en italiques dans le texte, p. 155.

    167 La Revue indépendante, n° 18, avril 1888, p. 58.

    168 Voir l’article de Barrès, « La contagion des Rastignac », Le Voltaire, 28 juin 1887.

    169 Ibid., p. 604.

    170 « D’ailleurs toi-même l’enthousiaste, (dit Rœmerspacher à Sturel), tu languis isolé dans tes rêves », Les Déracinés, op. cit., p. 601.

    171 Dès 1888, Barrès écrivait : « J’ai confiance que mon pays connaîtra d’échapper au flot de barbares qui le recouvre et le salit ; mais, sortir de nous-mêmes pour prendre goût à la chose publique, ce nous est déjà un premier relèvement pour nous, jeunes gens, qu’ont repoussé à l’écart les intérêts et les artifices de la bande vulgaire qui exploite nos aînés et que nous saurons réduire. » La Revue indépendante, n° 18, avril 1888, p. 56.

    172 Les Déracinés, op. cit., p. 511.

    173 Ibid., p. 604.

    174 « Une société doit être assimilée à un organisme. Comme un organisme, en effet, elle se résout en une fédération d’organismes moindres, qui se résolvent eux-mêmes en une fédération de cellules. L’individu est la cellule sociale. Pour que l’organisme total fonctionne avec énergie, il est nécessaire que les organismes moindres fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée », Essais de psychologie contemporaine, Paris, Gallimard, 1993, p. 14.

    175 Spencer déjà avait déjà créé une forme de correspondance entre les domaines biologique et social. Voir Principes de sociologie, Paris, Germer Baillière et Cie, 1878, vol. II.

    176 Barrès relève quatre groupes d’énergies dépourvus de « coordination… Bien au contraire, ils s’appliquent à s’annuler ». La société est ainsi schématiquement répartie en divers groupes de force : l’administration, la religion (de laquelle est rapprochée la science), les ateliers agricoles, industriels ou commerciaux, et enfin « d’innombrables associations de toute espèce » parmi lesquels des syndicats ouvriers. Voir Les Déracinés, op. cit., p. 617.

    177 L’Appel au soldat, op. cit., p. 889.

    178 Les Déracinés, op. cit., p. 659.

    179 Jules Soury enseignait à l’École des hautes études la psychologie physiologique, également historien des religions et philosophe, Maurice Barrès suivit assidument ses cours durant plusieurs années (1893-1897).

    180 Les Déracinés, op. cit., p. 660.

    181 Ibid.

    182 Zola évoque dans le dossier préparatoire de Vérité la menace de « deux France », l’écartèlement du pays en deux entités inconciliables.

    183 Ceci était notamment explicitement envisagé dans les prévisions pour Justice et confirmait l’expansion d’une nouvelle idée de la nation envisagée dans les autres romans du cycle. « Puis Justice me donne le troisième palier, le sommet en créant l’Humanité, les États-Unis d’Europe. L’alliance de toutes les nations. », Ébauche des Quatre Évangiles, Œuvres complètes, op. cit., t. VIII, p. 506.

    184 Travail, op. cit., p. 911.

    185 On peut évoquer l’usine de l’Abîme qui est ravagée par un incendie, évidemment provoqué par les époux Delaveau. Le drame de la sphère intime vient heureusement servir la destinée collective ; on peut aussi mentionner les lieux de culte, dans Vérité, qui par un heureux hasard romanesque, sont frappés par la foudre, châtiment ironique d’un ciel dépourvu de transcendance, et d’un écrivain enclin à répondre abruptement aux nécessités de sa thèse, au risque d’une mise à mal d’une apparence de vraisemblance. Cela renvoie évidemment à la pensée d’une justice immanente, version laïcisée d’une forme de foi nouvelle.

    186 Le système scolaire de la Crêcherie s’ingénie à faire découvrir à chacun dans des ateliers divers les voies de son plein épanouissement, en faisant, comme Fourier, du désir, le moteur de l’apprentissage.

    187 Vérité, op. cit., p. 1458, à propos de Gorgias : « ses appétits énormes, gros mangeur, gros buveur, hanté dès l’enfance d’immonde lubricité ».

    188 C’est ainsi que dans Vérité, la réécriture du même mensonge concernant un meurtre à des années d’écart ne peut avoir lieu. L’éducation a porté ses fruits et a rendu impossible l’étouffement de la vérité.

    189 « […] c’était une extraordinaire végétation de tous les arts, depuis que l’âme de la foule battait dans toutes les âmes, et que toute la vie était vécue avec les passions libérées, tout l’amour donné et reçu », Travail, op. cit., p. 956.

    190 Fécondité, le premier des Évangiles évoque déjà le transfert de l’organisation de Chantebled sur le sol africain… mais la colonisation se targuait aussi d’exporter l’idée de la France civilisatrice au nom du progrès. Voir à ce sujet l’article de J.-M. Seillan, « l’Afrique utopique de Fécondité », Cahiers naturalistes n° 75, 2001.

    191 Travail, op. cit., p. 957.

    192 Ibid., p. 956.

    193 D’emblée, chacun des héros, dès le premier chapitre se consacre au secours de l’autre, Mathieu avec Norine dans Fécondité, Luc avec Josine dans Travail, Marc avec Simon dans Vérité.

    194 Et c’est là une grande différence avec Bourget, par exemple, pour lequel les événements malheureux affectent essentiellement les tenants de la polarité négative dans le roman.

    195 Univers de la fiction, Paris, Seuil, 1988, p. 187.

    196 Ibid., p. 186.

    197 Ébauche de Travail, BN NAF 10333 f° 374.

    198 Voir les tableaux à chaque fin de roman, fête autour des époux Froment dans Fécondité, scènes de liesse lors du retour de Simon dans Vérité, scène de repas festif réunissant toutes les familles de la Crêcherie, dans Travail.

    199 Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, op. cit.

    200 Nous en avons indiqué quelques éléments dans la section « Représentation du politique ».

    201 Comme W. Benjamin l’a indiqué pour le roman moderne et la situation du romancier, voir Œuvres III, op. cit., p. 121.

    202 Les personnages d’ouvriers dans Travail relèvent de cette catégorie : les Bourron, Bonnaire, Fauchard etc. De même dans Vérité les Bongard, Salvin, Doloir, Mignot. La dimension de descendance familiale pose la question légèrement différemment dans Fécondité.

    203 Sur cette question voir aussi l’article de M. Sheringham « Le romanesque du quotidien », Le Romanesque, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2004 et D. Rabaté, Le Roman et le sens de la vie, Paris, Corti, 2010.

    204 Vérité, op. cit., p. 1065.

    205 L’Étape, op. cit., p. 30.

    206 Travail, op. cit., p. 549.

    207 Les Déracinés, op. cit., p. 568.

    208 « […] je voulais, j’espère, une macédoine (nous soulignons) où il y aura des choses pittoresques irritantes et intelligentes sur les dix dernières années » précise-t-il à André Berthelot, dans une lettre de l’été 1894 (cité dans la préface de l’édition procurée par Emmanuel Godo et Jean Michel Wittmann, Paris, Champion, 2004).

    209 Les Déracinés, op. cit., p. 523.

    210 Leurs Figures, op. cit., p. 1156 et sq.

    211 Ibid., p. 1210.

    212 Les Déracinés, à propos de Mouchefrin, le plus perdu socialement des sept jeunes lorrains, « Quand je vois ses lèvres lourdes, sa mâchoire serrée et portée en avant, je sens avec quel plaisir il se ruerait contre la société et les conventions, et je regrette extrêmement qu’il ne puisse voyager ou se terrer dans un coin : sans doute il a de la résistance, mais rendu paroxystique par les ennuis, ne prendra-t-il pas des résolutions regrettables ? », op. cit., p. 688, « Quant à ce Mouchefrin, je ne serais pas étonné que son père ou sa mère fussent alcooliques ». Dans ces exemples la contemporanéité supposée de l’écriture et de la narration vise aussi à gommer toute distance romanesque.

    213 « Je ne me suis pas proposé d’apporter une solution, mais une description. Par hasard, Rœmerspacher tournera bien, mais il faudrait réduire la part de hasard. J’ai fait une coupe… Ce n’est point pour les petites filles qui veulent qu’on coupe leur pain en tartine. C’est une tranche de pain de chien… Manuel (nous soulignons) de la clairvoyance. » Mes Cahiers 1896-1923, Paris, Plon, 1963, 13 novembre 1897, p. 91.

    214 « Barrès romancier de la décadence ? » in Barrès au présent, Revue des sciences humaines, n° 257, 2000, p. 69-88.

    215 Rappelons que l’influence de Spencer a été déterminante dans ces dernières années du xixe siècle.

    216 Voir la section « Vers la communauté » de cette deuxième partie.

    217 « L’intérêt pour le public, c’est ce que je veux. Il faut que ces romans n’aillent pas qu’à des lettrés, mais passionnent les femmes. Donc, nécessairement tout un côté dramatique et tendre, mais d’une intensité décuplée. » Ébauche des Quatre Évangiles, op. cit., t. VIII, p. 506.

    218 Le Texte du roman, La Haye, Mouton, 1970, p. 21.

    219 L’expression est empruntée à Milan Kundera, L’Art du roman, Paris, Folio, 1995, p. 29.

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    L’Héritage de Bakhtine

    L’Héritage de Bakhtine

    Journée d'études, Bordeaux, mai 1995

    Catherine Depretto

    1997

    Michel Tremblay, l’enfant multiple

    Michel Tremblay, l’enfant multiple

    Marie-Lyne Piccione

    1999

    Écrire le cri

    Écrire le cri

    Le Livre des Questions d’Edmond Jabès. Exégèse

    Éric Benoit

    2000

    Rachid Boudjedra, la passion de l’intertexte

    Rachid Boudjedra, la passion de l’intertexte

    Kangni Alemdjrodo

    2001

    La plume dans la plaie

    La plume dans la plaie

    Les écrivains journalistes et la guerre d’Algérie

    Philippe Baudorre (dir.)

    2003

    Vladimir Nabokov, lecteur de l’autre

    Vladimir Nabokov, lecteur de l’autre

    Incitations

    Isabelle Poulin

    2005

    Driss Chraïbi, une écriture de traverse

    Driss Chraïbi, une écriture de traverse

    Stéphanie Delayre

    2006

    Littérature et sociologie

    Littérature et sociologie

    Philippe Baudorre, Dominique Rabaté et Dominique Viart (dir.)

    2007

    Abécédaire insolite des francophonies

    Abécédaire insolite des francophonies

    Christiane Chaulet-Achour et Brigitte Riéra (dir.)

    2012

    L’Empire vous répond

    L’Empire vous répond

    Théories et pratiques des littératures post-coloniales

    Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin (dir.)

    2012

    La Nouvelle en Europe

    La Nouvelle en Europe

    Destins croisés d’un genre au XXe siècle

    Andrée-Marie Harmat, Yves Iehl, Nathalie Vincent-Arnaud et al. (dir.)

    2014

    La fabrique des valeurs dans la littérature du XIXe siècle

    La fabrique des valeurs dans la littérature du XIXe siècle

    Jean-Louis Cabanès

    2017

    Voir plus de livres
    1 / 12
    L’Héritage de Bakhtine

    L’Héritage de Bakhtine

    Journée d'études, Bordeaux, mai 1995

    Catherine Depretto

    1997

    Michel Tremblay, l’enfant multiple

    Michel Tremblay, l’enfant multiple

    Marie-Lyne Piccione

    1999

    Écrire le cri

    Écrire le cri

    Le Livre des Questions d’Edmond Jabès. Exégèse

    Éric Benoit

    2000

    Rachid Boudjedra, la passion de l’intertexte

    Rachid Boudjedra, la passion de l’intertexte

    Kangni Alemdjrodo

    2001

    La plume dans la plaie

    La plume dans la plaie

    Les écrivains journalistes et la guerre d’Algérie

    Philippe Baudorre (dir.)

    2003

    Vladimir Nabokov, lecteur de l’autre

    Vladimir Nabokov, lecteur de l’autre

    Incitations

    Isabelle Poulin

    2005

    Driss Chraïbi, une écriture de traverse

    Driss Chraïbi, une écriture de traverse

    Stéphanie Delayre

    2006

    Littérature et sociologie

    Littérature et sociologie

    Philippe Baudorre, Dominique Rabaté et Dominique Viart (dir.)

    2007

    Abécédaire insolite des francophonies

    Abécédaire insolite des francophonies

    Christiane Chaulet-Achour et Brigitte Riéra (dir.)

    2012

    L’Empire vous répond

    L’Empire vous répond

    Théories et pratiques des littératures post-coloniales

    Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin (dir.)

    2012

    La Nouvelle en Europe

    La Nouvelle en Europe

    Destins croisés d’un genre au XXe siècle

    Andrée-Marie Harmat, Yves Iehl, Nathalie Vincent-Arnaud et al. (dir.)

    2014

    La fabrique des valeurs dans la littérature du XIXe siècle

    La fabrique des valeurs dans la littérature du XIXe siècle

    Jean-Louis Cabanès

    2017

    Accès ouvert

    Accès ouvert freemium

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Acheter

    Édition imprimée

    • decitre.fr
    • mollat.com
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr
    • lcdpu.fr

    1 The Rhetoric of Fiction, Chicago, The University of Chicago, 1961.

    2 « Les conflits d’autorité textuelle : éléments d’histoire et de typologie », in Emmanuel Bouju (dir.), L’autorité en littérature, Presses universitaires de Rennes, « Interférences », 2010, p. 149-160.

    3 Voir « Le Conteur, réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov », in Œuvres Paris, Folio essais, Gallimard 2000, t. III, p. 114-151.

    4 Ibid., p. 119.

    5 La jeunesse confrontée au déclin du gambettisme, à l’éclosion du boulangisme, la république malade de ses institutions dont l’Affaire Dreyfus contribue à révéler le délitement, constituent le terreau sur lequel s’enracinent ces fictions.

    6 Ibid., p.121.

    7 Ainsi, Zola note-t-il dans ses dossiers préparatoires : « Pour les Quatre Évangiles, contre le cléricalisme, contre le militarisme, contre le capitalisme (les trois plaies) les détruire sans quoi la république n’est pas. Les Droits de l’Homme. La monarchie est sur l’église, la caserne et la grande propriété. » BN NAF, ms 10301, f° 462.

    8 Il écrit au président de la république Émile Loubet, le 22 décembre 1900 : « Moi, je ne suis qu’un poète, qu’un conteur solitaire qui fait dans un coin sa besogne, en s’y mettant tout entier. J’ai reconnu qu’un bon citoyen doit se contenter de donner à son pays le travail dont il s’acquitte le moins maladroitement ; et c’est pourquoi je m’enferme dans mes livres. Je retourne donc simplement à eux, puisque la mission que je m’étais donnée est finie. », La Vérité en marche, Œuvres Complètes, op. cit., t. XIV, p. 1002.

    9 Mes Cahiers, juin 1897, in L’œuvre de Maurice Barrès, Paris, Club de l’honnête homme, 1968, t. XIII, p. 135.

    10 L’Étape, Paris, Plon, 1902, p. 46.

    11 Bourget lui-même se convertit en 1901.

    12 L’Étape, op. cit., p. 26.

    13 « Dans mon premier chapitre, il faut que je fasse voir qu’on leur supprime la conscience nationale au lycée, ou du moins qu’on ne l’éveille pas », Mes Cahiers, L’œuvre de Maurice Barrès, op. cit., t. XIII, p. 59.

    14 Cette thématique du déracinement et de l’attachement indéfectible au sol natal est partagée au tournant du siècle chez les écrivains défenseurs de la tradition. On peut aussi penser à Henry Bordeaux, Le Pays natal paru en 1900.

    15 Mes Cahiers, L’œuvre de Maurice Barrès, op. cit., p. 60.

    16 Par exemple dans Vérité, op. cit., respectivement p. 1080, p. 1128.

    17 Fiction et diction, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1991, p. 60.

    18 L’Étape, op. cit., respectivement, p. 8 et p. 13.

    19 Ibid., p. 276.

    20 Voir l’article de David Baguley, « Histoire et fiction, les Rougon-Macquart de Zola », Romanesque et histoire, sous la direction de Christophe Reffait, Romanesque-3, Encrage Université d’Amiens, 2008, p. 69-82, et mon article « Zola et les reflets de l’Histoire », Fiction et Histoire, textes réunis par Zbigniew Pryzchodniak et Gisèle Séginger , Presses universitaires de Strasbourg, 2011, p. 95-104.

    21 « […] la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne s’en puisse dire innocent » écrivait Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, Folio essais, 2005, p. 29. C’était bien l’ambition qui présidait à l’écriture de ces fictions.

    22 La question de l’enseignement est au cœur d’une production romanesque importante dans ces dernières années du xixe siècle, voir Denis Pernot, La jeunesse en discours (1880-1925) discours social et création littéraire, Paris, Champion, 2007.

    23 L’Étape, op. cit., p. 46.

    24 Ibid., p. 10.

    25 Ibid., p. 308.

    26 Dans un article du Gaulois du 16 juillet 1902, « Il y a une littérature nationaliste », Barrès souligne que L’Étape est le déracinement envisagé à l’échelle d’une famille, quand Les Déracinés s’attachaient à l’individu.

    27 L’Étape, op. cit., p. 44.

    28 Ibid., p. 273.

    29 Les Déracinés, op. cit., p. 499.

    30 Ibid., p. 557.

    31 Ibid., p. 613.

    32 Ibid., p. 503.

    33 Ibid.

    34 Souligné dans le texte.

    35 Dossier préparatoire de Vérité, BN NAF 10343, f° 310.

    36 Vérité, op. cit., p. 1054.

    37 Dossier préparatoire de Vérité, BN NAF Ms 10344, f° 523.

    38 Travail, op. cit., p. 653.

    39 Ibid.

    40 Ibid.

    41 Les notes du dossier préparatoire ne font pas état d’une lecture précise de chacun de ces ouvrages.

    42 Ibid.

    43 Noirot fit visiter à Zola le familistère de Guise qui l’aida pour la conception de la Crêcherie, et surtout lui prêta Solidarité, d’Hippolyte Renaud. Dans une lettre du 6 avril 1897, il sermonne Zola : « Pourquoi vous ai-je dit hier : vous n’avez pas lu Solidarité ? C’est que vous m’avez parlé d’enrégimentation, etc., toutes choses absolument étrangères et contraires à la conception de Fourier. Donc vous ne la connaissiez pas […] Que vous faut-il pour être édifié ? Lire cinquante pages ? Est-ce un effort si grand qu’il vous empêche de courir la chance d’être frappé de clartés nouvelles et inconnues ? » Correspondance, op. cit., t. VIII, p. 328.

    44 Vérité, p. 1149

    45 Fécondité, op. cit., p. 59.

    46 Ainsi pour Silvère : « S’il lisait une histoire romanesque, il épousait Miette au dénouement ou mourait avec elle. S’il lisait, au contraire, quelque pamphlet politique, quelque grave dissertation sur l’économie sociale, livres qu’il préférait aux romans, par ce singulier amour que les demi-savants ont pour les lectures difficiles, il trouvait encore moyen de l’intéresser aux choses mortellement ennuyeuses que souvent il ne parvenait même pas à comprendre ; il croyait apprendre la façon d’être bon en aimant pour elle, quand ils seraient mariés. Il la mêlait ainsi à ses rêveries les plus creuses », La Fortune des Rougon, Œuvres Complètes, t. II, op. cit., p. 169.

    47 Notons aussi combien cette idée de la responsabilité de Rousseau et des philosophes du xviiie siècle dans les positions les plus radicales de la Révolution est communément partagée par les opposants à la République.

    48 L’Étape, op. cit., p. 98.

    49 L’expression est empruntée à François Furet.

    50 L’Étape, op. cit., p. 9.

    51 Ibid., p. 10.

    52 Ibid., p. 8.

    53 Ibid., p. 193.

    54 Ibid., p. 157.

    55 Dans Le Ventre de Paris, Claude Lantier expose à Florent la partition de la société entre les « gras »  et les « maigres » : « C’est une continuelle ripaille, du plus faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avalé à son tour…Voyez-vous, mon brave, défiez-vous des Gras […] Nous sommes des Maigres, nous autres, vous comprenez… Dites-moi si, avec des ventres plats comme les nôtres, on tient beaucoup de place au soleil ». Œuvres complètes, op. cit., t. II, p. 737.

    56 Fécondité, op. cit., p. 131.

    57 Ibid., p. 40.

    58 Ibid., p. 16.

    59 Ibid., p. 197.

    60 L’Affaire Dreyfus, Lettres et entretiens inédits, textes réunis et présentés par Alain Pagès, Paris, éd. du CNRS 1994, p. 177.

    61 Voir H. Mitterand, « La révolte et l’utopie : de Germinal à Travail », Le discours du roman, Paris, PUF, 1980, p. 150-163.

    62 Voir Travail, op. cit., p. 610 et sq.

    63 Ibid., p. 612.

    64 Ibid.

    65 Ibid., p. 564.

    66 Ibid., p. 558.

    67 Ébauche de Vérité, BN MS NAF 10343 f° 413.

    68 Vérité, p. 1073.

    69 Ibid., p. 1071.

    70 Ibid., p. 1073.

    71 Ibid.

    72 Ibid., p. 1080.

    73 Ibid.

    74 Ibid., p. 1081.

    75 Il affirmait d’ailleurs : « Je suis une force ».

    76 Ibid., p. 1083.

    77 Ibid., p. 1021.

    78 Ibid., p. 1074.

    79 Ibid., p. 1076.

    80 Ibid., p. 1085.

    81 L’utilisation récurrente du pronom indéfini « on » ne cesse d’évoquer l’impossible identification de la source locutrice, ainsi que la circulation de propos, de l’ordre de la rumeur, mais dont la prégnance, par sa diffusion rapide, ne cesse de croître.

    82 Zola fictionnalise alors une pensée profonde qu’il développe dans sa Lettre à la France du 6 janvier 1898 : « On a l’audace de nier la réaction cléricale. Mais elle est partout, elle éclate dans la politique, dans les arts, dans la presse, dans la rue ! […] La République est envahie par les réactionnaires de tous genres, ils l’adorent d’un brusque et terrible amour, ils l’embrassent pour l’étouffer. » Œuvres complètes, op. cit., t. XIV, p. 916.

    83 Vérité, op. cit., p. 1086.

    84 Ibid., p. 1091.

    85 Ibid., p. 1086.

    86 Voir l’article éclairant de Jacques Noiray, « L’imaginaire de la politique dans Paris », Les Cahiers naturalistes, n° 74, 2000, p. 203-221.

    87 « Dans notre époque de trouble, il est bon que des hommes de courage se lèvent et qu’ils disent ce qu’ils pensent. […] Il est une vérité qu’il faut dire aujourd’hui sur les hommes qui nous gouvernent. Je vois que leur ambition a besoin de la France, mais je ne vois pas du tout que la France éprouve le moindre besoin de leur ambition. » Les Trente-six républiques, Œuvres complètes, op. cit., t. XIV, p. 446.

    88 « Lettre à La France », La Vérité en marche, Ibid., p. 916.

    89 Mes Cahiers, Paris, Club de l’Honnête Homme, tome XVII, 1965-1968, p. 43.

    90 Les Déracinés, op. cit., p. 498.

    91 Op. cit., p. 775.

    92 Ibid.

    93 Ibid., p. 781.

    94 Ibid., p. 875.

    95 Ibid., p. 824.

    96 Ibid., p. 823.

    97 Ce roman est écrit en 1900, l’affaire Dreyfus et l’antisémitisme militant sont très vifs, et notamment parmi les amis de Barrès. Naquet avait défendu et obtenu le vote d’une loi sur le divorce pour faute, supprimé depuis 1816, Ibid., p. 823.

    98 Leurs Figures, op. cit., p. 1071.

    99 L’Appel au soldat, op. cit., p. 830. Il évoque par exemple l’appartement secret loué par le baron de Reinach « qu’il laisse assiéger par tous les aigrefins de la ville », Leurs Figures, op. cit., p. 1069, ou encore ce qu’il nomme « la campagne de couloir », L’Appel au soldat, op. cit., p. 869.

    100 Ibid., p. 848.

    101 « […] c’est encore un juif, né […] d’un petit relieur qui venait de Bavière », Reinach et lui sont qualifiés « de laquais allemands », Leurs Figures, op. cit., p. 1071.

    102 L’Appel au soldat, op. cit., p. 850.

    103 Leurs Figures, op. cit., p. 1058.

    104 Cette expression est reprise par Barrès, prononcée chez la duchesse d’Uzès début 1889 (voir Mermeix, Les Coulisses du boulangisme, p. 330) cité p. 1428, dans notre édition de référence.

    105 L’Appel au soldat, op. cit., p. 863.

    106 Ainsi dans Leurs Figures, Sturel après avoir entraîné sa mère à se déraciner à Paris, en raison de la fascination centralisatrice qu’orchestre l’idéologie républicaine pour Barrès, demande à celle-ci : « – Pourquoi ne retournerions-nous pas en Lorraine ? – Qu’y faire ? dit Mme Sturel. Nous n’y connaissons plus personne, et personne, François, ne t’y reconnaîtrait. – Ils se virent comme deux exilés », Leurs Figures, op. cit, p. 1199.

    107 Les Déracinés, op. cit., p. 508.

    108 Ibid.

    109 Les Déracinés, op. cit., p. 615.

    110 Ibid.

    111 « […] moi, j’aime Boulanger comme un stimulant ! », déclare Sturel, L’Appel au soldat, op. cit, p. 782.

    112 « Voilà bien le rôle de cet homme qui peut être un drapeau vivant. Il donne à chacun le droit de marcher à côté d’adversaires sans rien abandonner de ses différences et sans même s’expliquer », Ibid., p. 833.

    113 Ibid., p. 814.

    114 Ibid., p. 885.

    115 Ibid.

    116 Ibid., p. 1213

    117 Ainsi le meilleur ami de Jean Monneron lui avoue-t-il avant une conférence qu’ils organisent pour leur université populaire : « Tu as quelque chose, Jean ?… » avait dit Crémieu-Dax. « Que se passe-t-il ? Je ne t’ai pas vu depuis ces derniers jours, et je te retrouve si étrange… » « Il se passe que j’en ai assez du mensonge vis-à-vis de moi-même et des autres. J’ai trop vu où cela mène. Je veux vivre dans la vérité » répliqua Jean, L’Étape, op. cit., p. 402.

    118 Le professeur Ferrand dit à Jean Monneron qu’il n’accordera la main de sa fille qu’à « un catholique déclaré et pratiquant », combattant ainsi l’incertitude du jeune homme qu’il avait senti proche de la conversion. « Ce baptême à vingt-quatre ans, c’était une telle rupture avec tout son passé, avec tout son milieu ! Il entrevoyait de tels conflits […]. D’autre part, les raisons qui le rapprochaient des convictions de M. Ferrand laissaient en lui une telle place au doute ! » Ibid., p. 15.

    119 Ibid., p. 75

    120 Le roman est un songe, Paris, Seuil, Poétique, 2010, p. 160.

    121 « Un être humain est une raison, une conscience et une volonté. La raison dit à tous également quel est leur devoir, la conscience les avertit tous également s’ils le font ou s’ils ne le font pas, la volonté sert également à le faire ou à ne pas le faire ». L’Étape, op. cit., p. 458.

    122 Ibid., p. 457.

    123 Ibid., p. 459.

    124 Dans Vérité, l’instituteur juif Simon (condamné injustement comme le capitaine Dreyfus), s’écrie juste avant d’être arrêté : « N’est-ce pas mon bon Marc, lorsqu’on a la vérité avec soi, on est invincible ? », op. cit., p. 1044. Le roman assurera la mise en intrigue de cet aphorisme.

    125 Pierre Citti, Contre la Décadence, Paris, PUF, 1987.

    126 Alfred Fouillée, L’Évolutionnisme des idées-forces, Paris, Alcan, 1890, p. 13.

    127 Ainsi Zola précisait-il à son épouse Alexandrine, au moment de s’engager pour le capitaine Dreyfus : « Tu ne sais pas ce que j’ai fait ? Un article écrit en coup de foudre sur Scheurer-Kestner et l’Affaire Dreyfus. Il fallait que je me soulage. Je trouvais lâche de me taire. Tant pis pour les conséquences, je suis assez fort, je brave tout ». Correspondance, op. cit., t. IX, lettre du 24 novembre 1897 p. 101-102.

    128 Fécondité, op. cit., p. 176.

    129 Travail, op. cit., p. 459.

    130 Fécondité, op. cit., p. 500.

    131 Nous soulignons. Correspondance, op. cit., t. VIII, lettre du 25 février 1897, p. 393.

    132 La Commune, les manifestations ouvrières, les foules boulangistes ont conduit sociologues, aliénistes, juristes à interroger l’assujettissement de la foule dans les dernières années du siècle. Charcot à la Salpêtrière, Bernheim à l’hôpital de Nancy par exemple ont tenté d’étudier à travers la population asilaire et les phénomènes d’hypnose, la question du meneur de foules et du comportement de celle-ci. Cette pathologisation privait évidemment la représentation de la foule de toute interrogation politique. (Voir l’introduction de J.-Y. Mollier in J.-Y. Mollier (dir.), Les Foules, Revue d’histoire du xixe siècle, n° 17, 1998).

    133 BN MS NAF 10334, f° 5.

    134 Ibid., f° 4.

    135 Vérité, op. cit., p. 1255.

    136 Luc laissa échapper ce cri d’abandon suprême : « je suis à bout d’énergie, je ne me sens plus aucun courage, toute ma foi s’en est allée. C’est fini, je viens vous dire que j’abandonne tout, plutôt que d’exiger de vous [du scientifique Jordan] un nouveau sacrifice […] Et jamais cri de désespoir n’était sorti si déchirant de la poitrine d’un homme. C’était l’heure mauvaise, l’heure noire, que connaissent bien tous les héros, tous les apôtres, l’heure où la grâce s’en va, où la mission s’obscurcit, où l’œuvre apparaît impossible. » Travail, op. cit., p. 754.

    137 On ne peut que penser à ce propos aux paroles de Péguy évoquant a posteriori le combat pour l’Affaire : « Cette mystique, que nos amis ont ignorée, plus que méconnue, ignorée… nos adversaires eux-mêmes l’ont soupçonnée. M. Barrès a fort bien noté plusieurs fois que le mouvement dreyfusiste fut un mouvement religieux ». Notre jeunesse, Paris, Gallimard 1969, p. 77.

    138 L’Étape, op. cit., p. 114.

    139 Ibid., p. 158.

    140 Ibid., p. 413.

    141 Joseph Monneron a des traits communs avec Adrien Sixte, penseur et savant du Disciple : « ce personnage abstrait, rencontre d’un cerveau tout-puissant dans le domaine des idées et d’un naïf, d’un timide, presque d’un comique dans le domaine des faits. », Le Disciple, op. cit., p. 90.

    142 Les Déracinés, op. cit., p. 499.

    143 Ibid., p. 502.

    144 Ibid., p. 504.

    145 « […] un homme […] de vingt-cinq ans à peine, la tête carrée embroussaillée de barbe et de cheveux noirs. D’aspect rustique, les yeux brûlant d’intelligence, il parlait […] avec les rudes envolées d’un poète mal dégrossi, criant son rêve » (ce portrait reprend largement celui de Souvarine dans Germinal, ainsi que celui de Salvat dans Paris). Zola manifeste une attention particulière aux anarchistes dont il réprouve les méthodes radicales, mais qu’il considère néanmoins comme des « rêveurs définitifs », qu’il associe fréquemment à des poètes : « Luc emporta le frisson de cet accès de grande poésie noire, de ce rêve du bonheur par la destruction, qui hantait ainsi quelques cerveaux de poètes simplistes, parmi la foule des déshérités » Travail, op. cit., p. 667. Voir aussi sur cette question Émile Zola au pays de l’anarchie, Vittorio Frigerio, Grenoble, Ellug, 2006.

    146 À propos de Sturel « Son sens critique avait cessé de collaborer à son boulangisme », L’Appel au soldat, op. cit., p. 815.

    147 Voir le chapitre XI « La vallée de la Moselle », Ibid., p. 889 et sq.

    148 « […] cette Vallée de la Moselle où j’ai peut-être mis le meilleur de moi-même », « Réponse à Monsieur Doumic », Appendice à Un homme libre, op. cit., p. 180.

    149 L’Appel au soldat, op. cit., p. 949.

    150 Ibid., p. 890.

    151 Ibid., p. 910.

    152 Ibid., p. 900.

    153 Ibid.

    154 « Comme nous serions ordonnés et plus puissants, se disaient-ils, si nous comprenions que les concepts fondamentaux de nos ancêtres forment les assises de notre vie ! Mis à même de calculer les forces du passé qui nous commandent, nous accepterions, pour en tirer profit, notre prédestination […] Or, nos éducateurs ne se préoccupèrent pas une fois de ce qu’est la Lorraine ! Un jeune être isolé de sa nation ne vaut guère plus qu’un mot détaché d’un texte », Ibid., p. 911.

    155 Remarquons au passage comme l’a souligné Zeev Sternhell dans son ouvrage Maurice Barrès et le nationalisme français que la problématique de la Terre et des Morts est postérieure au boulangisme pour Barrès et que ce n’est qu’au moment de l’écriture de la trilogie qu’il les amalgame.

    156 L’Appel au soldat, op. cit., p. 960.

    157 On pensera évidemment aux foules boulangistes, antidreyfusardes ou encore aux pèlerinages nombreux déjà évoqués dans les quinze dernières années du xixe siècle. Les défilés des ouvriers, s’ils ont marqué l’imaginaire collectif, n’ont pas été très nombreux cependant.

    158 Les Déracinés, op. cit., p. 707.

    159 Ibid., p. 626.

    160 Ainsi dans Les Déracinés, le narrateur invoque-t-il une vision connue des Parisiens, qui est celle de l’exode de la jeunesse vers la capitale « Autour des gares, examinez ces enfants qui viennent avec leurs valises », op. cit., p. 523.

    161 « – Vous admettez pourtant, interrogea Brigitte, que cette conversion est un besoin de cette âme ? Comment expliquez-vous alors que l’enfant d’un tel père ait, au contraire, cette nostalgie de Dieu ? […] – Tu touches là, mon amie, à un grand mystère dit le philosophe. Celui-ci ne manquera pas de tenter de l’éclairer. » L’Étape, op. cit., p. 25.

    162 Ibid., p. 205.

    163 Bourget se livre même dans les premières pages de son roman à une apologie d’une génération de professeurs : « Que représentent aujourd’hui, sauf pour de bien rares piétés, les noms d’un Rinn et d’un abbé Noirot, et plus près de nous, d’un Aubert-Hix, d’un Merlet, d’un Charles ? », Ibid., p. 11.

    164 Zola rapporte dans ses notes pour Justice : « Quoi qu’en puisse dire Ibsen, “l’homme fort”n’est pas l’homme seul, mais l’homme uni par la pensée et par le cœur à tous les autres hommes, l’individualité en qui vit l’humanité entière » (Alfred Fouillée). Là est tout le sujet de mon roman Vérité plutôt Justice », op. cit., t. VIII, p. 1516.

    165 L’Étape, p. 515, (en italiques dans le texte).

    166 Ibid., expressions en italiques dans le texte, p. 155.

    167 La Revue indépendante, n° 18, avril 1888, p. 58.

    168 Voir l’article de Barrès, « La contagion des Rastignac », Le Voltaire, 28 juin 1887.

    169 Ibid., p. 604.

    170 « D’ailleurs toi-même l’enthousiaste, (dit Rœmerspacher à Sturel), tu languis isolé dans tes rêves », Les Déracinés, op. cit., p. 601.

    171 Dès 1888, Barrès écrivait : « J’ai confiance que mon pays connaîtra d’échapper au flot de barbares qui le recouvre et le salit ; mais, sortir de nous-mêmes pour prendre goût à la chose publique, ce nous est déjà un premier relèvement pour nous, jeunes gens, qu’ont repoussé à l’écart les intérêts et les artifices de la bande vulgaire qui exploite nos aînés et que nous saurons réduire. » La Revue indépendante, n° 18, avril 1888, p. 56.

    172 Les Déracinés, op. cit., p. 511.

    173 Ibid., p. 604.

    174 « Une société doit être assimilée à un organisme. Comme un organisme, en effet, elle se résout en une fédération d’organismes moindres, qui se résolvent eux-mêmes en une fédération de cellules. L’individu est la cellule sociale. Pour que l’organisme total fonctionne avec énergie, il est nécessaire que les organismes moindres fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée », Essais de psychologie contemporaine, Paris, Gallimard, 1993, p. 14.

    175 Spencer déjà avait déjà créé une forme de correspondance entre les domaines biologique et social. Voir Principes de sociologie, Paris, Germer Baillière et Cie, 1878, vol. II.

    176 Barrès relève quatre groupes d’énergies dépourvus de « coordination… Bien au contraire, ils s’appliquent à s’annuler ». La société est ainsi schématiquement répartie en divers groupes de force : l’administration, la religion (de laquelle est rapprochée la science), les ateliers agricoles, industriels ou commerciaux, et enfin « d’innombrables associations de toute espèce » parmi lesquels des syndicats ouvriers. Voir Les Déracinés, op. cit., p. 617.

    177 L’Appel au soldat, op. cit., p. 889.

    178 Les Déracinés, op. cit., p. 659.

    179 Jules Soury enseignait à l’École des hautes études la psychologie physiologique, également historien des religions et philosophe, Maurice Barrès suivit assidument ses cours durant plusieurs années (1893-1897).

    180 Les Déracinés, op. cit., p. 660.

    181 Ibid.

    182 Zola évoque dans le dossier préparatoire de Vérité la menace de « deux France », l’écartèlement du pays en deux entités inconciliables.

    183 Ceci était notamment explicitement envisagé dans les prévisions pour Justice et confirmait l’expansion d’une nouvelle idée de la nation envisagée dans les autres romans du cycle. « Puis Justice me donne le troisième palier, le sommet en créant l’Humanité, les États-Unis d’Europe. L’alliance de toutes les nations. », Ébauche des Quatre Évangiles, Œuvres complètes, op. cit., t. VIII, p. 506.

    184 Travail, op. cit., p. 911.

    185 On peut évoquer l’usine de l’Abîme qui est ravagée par un incendie, évidemment provoqué par les époux Delaveau. Le drame de la sphère intime vient heureusement servir la destinée collective ; on peut aussi mentionner les lieux de culte, dans Vérité, qui par un heureux hasard romanesque, sont frappés par la foudre, châtiment ironique d’un ciel dépourvu de transcendance, et d’un écrivain enclin à répondre abruptement aux nécessités de sa thèse, au risque d’une mise à mal d’une apparence de vraisemblance. Cela renvoie évidemment à la pensée d’une justice immanente, version laïcisée d’une forme de foi nouvelle.

    186 Le système scolaire de la Crêcherie s’ingénie à faire découvrir à chacun dans des ateliers divers les voies de son plein épanouissement, en faisant, comme Fourier, du désir, le moteur de l’apprentissage.

    187 Vérité, op. cit., p. 1458, à propos de Gorgias : « ses appétits énormes, gros mangeur, gros buveur, hanté dès l’enfance d’immonde lubricité ».

    188 C’est ainsi que dans Vérité, la réécriture du même mensonge concernant un meurtre à des années d’écart ne peut avoir lieu. L’éducation a porté ses fruits et a rendu impossible l’étouffement de la vérité.

    189 « […] c’était une extraordinaire végétation de tous les arts, depuis que l’âme de la foule battait dans toutes les âmes, et que toute la vie était vécue avec les passions libérées, tout l’amour donné et reçu », Travail, op. cit., p. 956.

    190 Fécondité, le premier des Évangiles évoque déjà le transfert de l’organisation de Chantebled sur le sol africain… mais la colonisation se targuait aussi d’exporter l’idée de la France civilisatrice au nom du progrès. Voir à ce sujet l’article de J.-M. Seillan, « l’Afrique utopique de Fécondité », Cahiers naturalistes n° 75, 2001.

    191 Travail, op. cit., p. 957.

    192 Ibid., p. 956.

    193 D’emblée, chacun des héros, dès le premier chapitre se consacre au secours de l’autre, Mathieu avec Norine dans Fécondité, Luc avec Josine dans Travail, Marc avec Simon dans Vérité.

    194 Et c’est là une grande différence avec Bourget, par exemple, pour lequel les événements malheureux affectent essentiellement les tenants de la polarité négative dans le roman.

    195 Univers de la fiction, Paris, Seuil, 1988, p. 187.

    196 Ibid., p. 186.

    197 Ébauche de Travail, BN NAF 10333 f° 374.

    198 Voir les tableaux à chaque fin de roman, fête autour des époux Froment dans Fécondité, scènes de liesse lors du retour de Simon dans Vérité, scène de repas festif réunissant toutes les familles de la Crêcherie, dans Travail.

    199 Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, op. cit.

    200 Nous en avons indiqué quelques éléments dans la section « Représentation du politique ».

    201 Comme W. Benjamin l’a indiqué pour le roman moderne et la situation du romancier, voir Œuvres III, op. cit., p. 121.

    202 Les personnages d’ouvriers dans Travail relèvent de cette catégorie : les Bourron, Bonnaire, Fauchard etc. De même dans Vérité les Bongard, Salvin, Doloir, Mignot. La dimension de descendance familiale pose la question légèrement différemment dans Fécondité.

    203 Sur cette question voir aussi l’article de M. Sheringham « Le romanesque du quotidien », Le Romanesque, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2004 et D. Rabaté, Le Roman et le sens de la vie, Paris, Corti, 2010.

    204 Vérité, op. cit., p. 1065.

    205 L’Étape, op. cit., p. 30.

    206 Travail, op. cit., p. 549.

    207 Les Déracinés, op. cit., p. 568.

    208 « […] je voulais, j’espère, une macédoine (nous soulignons) où il y aura des choses pittoresques irritantes et intelligentes sur les dix dernières années » précise-t-il à André Berthelot, dans une lettre de l’été 1894 (cité dans la préface de l’édition procurée par Emmanuel Godo et Jean Michel Wittmann, Paris, Champion, 2004).

    209 Les Déracinés, op. cit., p. 523.

    210 Leurs Figures, op. cit., p. 1156 et sq.

    211 Ibid., p. 1210.

    212 Les Déracinés, à propos de Mouchefrin, le plus perdu socialement des sept jeunes lorrains, « Quand je vois ses lèvres lourdes, sa mâchoire serrée et portée en avant, je sens avec quel plaisir il se ruerait contre la société et les conventions, et je regrette extrêmement qu’il ne puisse voyager ou se terrer dans un coin : sans doute il a de la résistance, mais rendu paroxystique par les ennuis, ne prendra-t-il pas des résolutions regrettables ? », op. cit., p. 688, « Quant à ce Mouchefrin, je ne serais pas étonné que son père ou sa mère fussent alcooliques ». Dans ces exemples la contemporanéité supposée de l’écriture et de la narration vise aussi à gommer toute distance romanesque.

    213 « Je ne me suis pas proposé d’apporter une solution, mais une description. Par hasard, Rœmerspacher tournera bien, mais il faudrait réduire la part de hasard. J’ai fait une coupe… Ce n’est point pour les petites filles qui veulent qu’on coupe leur pain en tartine. C’est une tranche de pain de chien… Manuel (nous soulignons) de la clairvoyance. » Mes Cahiers 1896-1923, Paris, Plon, 1963, 13 novembre 1897, p. 91.

    214 « Barrès romancier de la décadence ? » in Barrès au présent, Revue des sciences humaines, n° 257, 2000, p. 69-88.

    215 Rappelons que l’influence de Spencer a été déterminante dans ces dernières années du xixe siècle.

    216 Voir la section « Vers la communauté » de cette deuxième partie.

    217 « L’intérêt pour le public, c’est ce que je veux. Il faut que ces romans n’aillent pas qu’à des lettrés, mais passionnent les femmes. Donc, nécessairement tout un côté dramatique et tendre, mais d’une intensité décuplée. » Ébauche des Quatre Évangiles, op. cit., t. VIII, p. 506.

    218 Le Texte du roman, La Haye, Mouton, 1970, p. 21.

    219 L’expression est empruntée à Milan Kundera, L’Art du roman, Paris, Folio, 1995, p. 29.

    Une poétique des fictions autoritaires

    X Facebook Email

    Une poétique des fictions autoritaires

    Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    Une poétique des fictions autoritaires

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Laville, B. (2020). Fiction et engagement. In Une poétique des fictions autoritaires. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.51404
    Laville, Béatrice. « Fiction et engagement ». In Une poétique des fictions autoritaires. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2020. doi:10.4000/books.pub.51404.
    Laville, Béatrice. « Fiction et engagement ». Une poétique des fictions autoritaires, Presses Universitaires de Bordeaux, 2020, https://doi.org/10.4000/books.pub.51404.

    Référence numérique du livre

    Format

    Laville, B. (2020). Une poétique des fictions autoritaires. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.51396
    Laville, Béatrice. Une poétique des fictions autoritaires. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2020. doi:10.4000/books.pub.51396.
    Laville, Béatrice. Une poétique des fictions autoritaires. Presses Universitaires de Bordeaux, 2020, https://doi.org/10.4000/books.pub.51396.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Presses Universitaires de Bordeaux

    Presses Universitaires de Bordeaux

    • Mentions légales
    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Facebook
    • LinkedIn
    • Instagram
    • X
    • Flux RSS

    URL : http://www.pub-editions.fr

    Email : pub@u-bordeaux-montaigne.fr

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement