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    Plan détaillé Texte intégral Le Roman en question Réception spécifique du roman à thèse L’écrivain en question Des œuvres traversées par les débats sur l’enseignement Situation des écrivains : Bourget, Barrès, Zola Notes de bas de page

    Une poétique des fictions autoritaires

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Première partie

    Approches contextuelles, ou de quelques raisons d’écrire

    p. 17-74

    Texte intégral Le Roman en question Réception spécifique du roman à thèse L’écrivain en question Des œuvres traversées par les débats sur l’enseignement Situation des écrivains : Bourget, Barrès, Zola Notes de bas de page

    Texte intégral

    Le Roman en question

    1L’approche des fictions autoritaires à la fin du dix-neuvième siècle, ne peut être envisagée indépendamment d’une analyse plus générale s’attachant à la conception du roman, et aux finalités assignées à la littérature. L’influence du positivisme en littérature avait été, après 1870, plutôt bien accueillie par des républicains soucieux d’en découdre avec la réaction, le poids de la religion et des traditions. Le roman dit « naturaliste » avait finalement été en congruence avec un état de la société qui connaissait alors une poussée démocratique, que cette forme littéraire reflétait dans sa langue, dans sa facture et dans son rayonnement1. Mais dans le même temps Bourget, déplorait déjà en 1881 l’ennui qui contaminait les esprits, englobant sans distinction, et bien rapidement, des facteurs fort disparates. Tentant d’analyser cette situation, il écrivait :

    […] une nausée universelle devant les insuffisances de ce monde soulève le cœur des Slaves, des Germains et des Latins. Elle se manifeste chez les premiers par le nihilisme, chez les seconds par le pessimisme, chez nous-mêmes par de solitaires et bizarres névroses. La rage meurtrière des conspirateurs de Saint-Pétersbourg, les livres de Schopenhauer, les furieux incendies de la Commune et la misanthropie acharnée des naturalistes […] ne révèlent-ils pas un même esprit de négation de la vie qui, chaque jour, obscurcit davantage la civilisation occidentale2 ?

    2La fin du siècle, avec ses doutes sur les pouvoirs de la science, et le désenchantement progressif que cultivait l’esprit de la décadence eut besoin d’aborder d’autres horizons littéraires et spirituels. Le pessimisme philosophique3, l’anarchisme, l’occultisme devinrent des toquades à la mode dans les salons mondains, et le millénarisme n’arrangea pas la perception crépusculaire d’une société en voie de délitement. Il n’est qu’à remarquer combien cette hantise pénétra même chez les plus farouches opposants au pessimisme ambiant. Les derniers romans zoliens, qu’il s’agisse des Trois Villes ou des Quatre Évangiles, ne cessent de suggérer l’idée d’une décomposition imminente, fin de race4, fin de privilèges, fin de monde. Dans son ultime projet romanesque, l’écrivain notait : « L’idée que le cycle militaire est fini pour la France. Si elle s’y entête, la défaite certaine : les causes de cela (race latine, épuisement particulier)5 ». La perception d’un monde parvenu à son terme nourrit l’imaginaire et la trame de bon nombre de fictions, mais aussi de discours. Ainsi Zola écrit-il du fond de l’exil anglais : « Vous verrez qu’ils éteindront le soleil… ils préféreraient l’éternelle nuit sur le monde, si elle devait couvrir leurs crimes […] Ils l’auront voulu : la révolution est proche6 ». Dans Travail, l’écrivain évoque « le frisson des ténèbres envahissantes […] S’il [le soleil] s’était noyé dans la mer, s’il n’avait plus jamais reparu, quelle nuit sans fin, glacée et mortelle, pour la misérable humanité7 ! ». Il ne s’agit pas de la pensée d’une menace extérieure qui atteindrait la société, et lui ferait courir le danger d’une extinction, mais de celle d’une dégradation, d’un pourrissement endogène dont les écrivains de notre corpus tenteront à leur manière d’enrayer la présence et les effets.

    3La réaction contre le naturalisme, orchestrée par le manifeste des Cinq8 et entérinée par Brunetière dans son article « La banqueroute du naturalisme9 » ont aussi contribué à asseoir la pensée de l’épuisement du roman naturaliste et par voie de conséquence, du roman. Outre le reproche redondant de « gravelures et d’obscénités », de « pauvreté de l’observation » et « d’absence de sympathie envers les personnages », Brunetière portait l’estocade en achevant son article par l’énoncé d’une liste de manques, qui au contraire constituaient les principes mêmes de l’écriture romanesque pour Zola. On pouvait y lire la négation absolue des ambitions que Zola avait voulu atteindre : « indépendamment de beaucoup d’autres choses, s’il en est une dont manquent surtout les romans de M. Zola, c’est de valeur documentaire, de naturel et de vérité, de vie et de variété10. » Mais le grand reproche qui devait affecter le roman naturaliste était le défaut de psychologie. Les influences d’Hartmann, qui connut une certaine audience avec la Philosophie de l’Inconscient, ainsi que les travaux de Ribot, ses observations sur les dissociations de la personne, ne cessaient de renforcer l’intérêt pour ce que l’on nommait la psychologie pathologique. Cela constitua une voie nouvelle d’investigation qu’empruntèrent de nombreux romanciers. Évidemment, Brunetière se saisit de ce possible reproche faisant du roman un genre pour le moins minimaliste, déserté conjointement par l’affabulation et la complexité de l’âme, non sans quelque mauvaise foi :

    Qu’un roman puisse à la rigueur se passer d’aventures et d’intrigue, de composition et de style, de grammaire et d’esprit, on le conçoit encore, et il y en a des exemples, mais ce qu’on n’a jamais vu, c’est un roman sans psychologie11.

    4La transformation du roman devint inéluctable, et sa propension à la figuration du réel ne suffit plus, progressivement rejoint par des préoccupations morales, psychologiques. Cela n’avait rien d’absolument nouveau, et on ne pourrait sérieusement affirmer que le roman dit naturaliste en était dépourvu, mais la pensée de la personne humaine, de ses liens, de ses affects apparut plus signifiante que par le passé, ou du moins s’énonçait-elle avec plus de netteté. Le roman eut aussi l’ambition de conduire à une réflexion, et à ce titre n’était pas très éloigné du désir de livrer un enseignement12. Il le fit en privilégiant alors les aventures spirituelles, plus que les ascensions matérielles ou sociales. Mais surtout, la lumière ternie du naturalisme et du positivisme laissa la place à un nouvel engouement pour la spiritualité, la morale, qui accompagnait également un regain de ferveur catholique. La politique de ralliement à la République de Léon XIII en permit la réaffirmation. La vogue des romans russes traduits et promus par le conservateur Melchior de Vogüe en fut un témoignage. Bref, à une période où l’on ne cessait de s’interroger sur ce que serait le roman, où il devenait objet de recherches, où on le voyait paré de toutes les inflexions possibles, sans que l’on pût faire autre chose que différer son actualisation, dans une totale confusion d’aspirations contradictoires, Wyzewa non sans humour indiquait dans la Revue bleue :

    […] on découvrait des symptômes, on échangeait des pronostics […] comme on se passionne aux élections des académies […] nous voyions les romans de Zola plus achetés et plus lus que jamais, nous n’étions point choqués d’entendre affirmer par ailleurs que le roman naturaliste était un genre démodé, fini, et dont personne ne voulait plus13.

    5C’est aussi le moment où les écrivains ne cessaient de se confier dans diverses enquêtes que la presse fit paraître. Elle devint le vecteur privilégié de la pensée de la littérature, et, de ce fait, renforça son pouvoir. Les écrivains y répétaient, inlassablement, à l’image de Ludovic Halévy, leur distance à l’égard de tout regroupement et de toute simplification réductrice : « Je suis réfractaire aux définitions, aux écoles, aux classifications. Je crois surtout à la diversité du talent14 ». Ils promouvaient le talent individuel, tout en ne cessant d’examiner leur position dans le champ littéraire, entre maîtres et épigones, reconnaissant implicitement la structuration de celui-ci. Même si à cette époque, l’on s’interrogeait beaucoup sur l’avenir du roman, dont certains affirmaient la crise, si ce n’est la mort, ces débats furent le signe d’un vif intérêt des hommes de lettres pour un genre bien vivant comme en témoignait l’abondante production. Ainsi Aurélien Scholl remarquait :

    La cause de toutes ces enquêtes littéraires, de ces classifications, de ces articles, c’est l’abondance de production ; la pléthore de romanciers […] Chaque fois qu’un jeune homme donne un livre, il se croit obligé de faire un programme. C’est excellent pour la réclame, pour appeler l’attention sur son œuvre ; mais cela ne dit pas grand-chose15.

    6Entre les dissensions à l’œuvre dans le champ littéraire, notamment pour asseoir de nouvelles générations, et le goût du public, il n’y avait pas véritable corrélation. D’ailleurs la presse jouait un rôle non négligeable dans les désirs de lecture du public. Ainsi, bien après la mort proclamée du naturalisme et celle bien réelle de son plus illustre représentant, Anne-Marie Thiesse, étudiant les pratiques de lecture à la Belle Époque, indique relativement aux choix effectués par le journal L’Humanité :

    […] le feuilleton est mis au service d’une tentative « d’éducation populaire ». Cependant, c’est l’œuvre de Zola qui est le plus souvent mise à contribution : en dix ans, L’Humanité publie treize romans et nouvelles de l’écrivain, qui se voit ainsi attribuer à titre posthume un brevet de socialisme. La guerre viendra d’ailleurs suspendre la publication de La Débâcle16.

    7Mais dans les lieux de socialité de la littérature, notamment dans les revues influentes ou les salons littéraires, on ne cessait de penser à des subversions possibles du modèle dominant du roman depuis plusieurs décennies. Les essais du monologue intérieur écrits par Édouard Dujardin (« la pensée intime en formation »), en 1887, mais dont on peut légitimement penser que Flaubert avait ouvert la voie, orientèrent la création vers les états d’une conscience démultipliée, tandis que les conjectures théoriques trouvaient une place non négligeable et que la déflation de l’affabulation romanesque, bien connue depuis Flaubert et les Goncourt semblait se prolonger. Le roman n’était plus l’espace où l’on raconterait forcément des histoires.

    8Cependant, il convient de nuancer ce propos, à la lecture de « l’Enquête sur le roman romanesque », parue dans le Gaulois en mai 1891, peu après celle de Jules Huret17. À la suite d’un article de Marcel Prévost sur cette question, un journaliste Fly18 poursuivit la réflexion en interviewant quelques romanciers. Marcel Prévost, dans son article, avait défini « le roman romanesque moderne » de manière quelque peu réductrice comme « l’expression de la vie sentimentale ». La défense de ce genre pour lequel il reconnut l’autorité de George Sand, appartenait indiscutablement, comme certains de ses contemporains l’ont souligné, à une stratégie éditoriale19. Il indiqua d’ailleurs :

    Eh bien ! Ma conviction est que dans le roman contemporain, il y a une chaise inoccupée : non plus celle du roman psychologique, mais celle du roman romanesque ; la difficulté, c’est de s’y asseoir assez légèrement pour ne pas la casser20.

    9Ce sentimentalisme, hissé au rang de valeur littéraire, apparut comme une concession facile au goût d’un public peu éclairé, et au désir d’augmenter les ventes. Paul Bonnetain, qui reprochait à la presse de promouvoir une littérature de conte bleu, et de ne proposer que des feuilletons de « sous-Ohnet » qui « ravissent » le public, fulminait : « Même avec le nom d’un grand maître, une œuvre dépourvue de romanesque fait baisser le tirage, et l’abonné à qui l’on vient de servir L’Évangéliste, réclame du Montépin21 ! » Le romanesque se parait de négativité : non content de satisfaire les penchants bas du public22, il apparaissait comme une régression, fait d’affabulation, de fard et d’artifices. « Le mouvement actuel, précisait Zola, n’est, je le répète, qu’une réaction des âmes lasses de la vérité, et qui, par un retour en arrière veulent se jeter dans le romanesque23 ». Il était perçu comme l’envers de l’esprit scientifique que prônait le naturalisme. Avec lui, la littérature deviendrait une simple évasion réconfortante, une échappatoire à un quotidien terne, plongeant le lecteur dans les abîmes de délicieuses rêveries. C’est en substance le reproche que Zola adressait au romanesque, même s’il affirma :

    Pour ma part, je ne suis pas du tout l’ennemi du romanesque […] Il y aura toujours des gens que la réalité blesse au plus profond de leur être et qui veulent des mensonges, de la fiction romanesque, pour vivre, par la pensée dans un monde idéal24.

    10La fiction romanesque est associée, à la tromperie, à la fausseté25, alors que « le roman social » ou « scientifique » est associé, lui, à la vérité, ce qui constitue quoiqu’en dise Zola une disqualification du romanesque.

    11Mais alors, l’absence de vraisemblance, tant reprochée au roman idéaliste, risquait de faire retour. Et l’on mesure le bénéfice que les opposants à la « littérature putride26 » pouvaient en retirer, le romanesque était susceptible de procéder à un nivellement des topoï, d’où serait évidemment exclu tout ce qui avait pu choquer la bienséance morale27. Comme le souligne justement, J.M. Seillan, à la lecture de ces interviews, il apparaît que le romanesque « désigne moins un constituant stable et descriptible de la poétique d’un genre qu’il ne sert à formuler des jugements de valeur28 ». Mais il accueille, dans son indéfinition, toutes sortes d’éléments apparemment exogènes. C’est ce que déplorait, par exemple, Eugène Montfort lorsque le roman s’apparente davantage à un essai :

    […] un nombre considérable de produits d’école ont envahi, sans don inné, le roman […] mais voilà ce qui arrive : n’étant pas nés romanciers, ces écrivains-là, quand il s’agit de composer des livres avec uniquement des sentiments et des passions, se trouvent embarrassés ; ils cherchent alors comment ils vont pouvoir meubler leurs trois cents pages. Et ils ont trouvé cet expédient d’y insérer le plus possible d’histoire, de médecine, de philosophie, etc.29

    12L’autre grande enquête menée cette même année 1891 par Jules Huret a bien montré toutes les directions que l’on désirait assigner au roman, ayant probablement à son chevet, en ces dernières années du siècle, davantage de thérapeutes que d’authentiques créateurs. Les interviewés s’accordaient cependant sur l’idée d’une mort du naturalisme, qui était largement induite dans la démarche du journaliste, présupposant celle-ci30. Les conférences de Léon Bloy au Danemark la même année proclamaient les « funérailles du naturalisme ». Et Edmond de Goncourt d’affirmer :

    Et, tenez, à propos, je veux vous faire part d’une idée qui m’est toute personnelle. Ma pensée, en dépit de la vente plus grande que jamais du roman, est que le roman est un genre usé, éculé, qui a dit tout ce qu’il avait à dire, un genre dont j’ai tout fait pour tuer le romanesque, pour en faire des sortes d’autobiographies, de mémoires de gens qui n’ont pas d’histoire31.

    13Beaucoup louaient, en vérité, l’apport du naturalisme dans cette enquête. Et si certains ne voulaient (ou ne pouvaient en tant que signataires du « Manifeste des Cinq32 ») à l’image de Rosny et de Paul Margueritte évoquer Zola, plusieurs soulignaient néanmoins l’importance incomparable de ce mouvement. Le premier d’entre eux est sans doute Huysmans dont le propos à ce sujet ne varia pas. En 1891, il précisait « Ah ! quels reins ce Zola ! Et là où il est passé, il ne reste plus rien à faire33 ». Réfutant l’importance du symbolisme (« ni neuf, ni humain, ni intéressant ») ou la voie du psychologisme envisagée par beaucoup comme une conséquence inéluctable du désintérêt du naturalisme pour les complexités de l’âme humaine, il déplorait l’absence de perspective véritable :

    Le matérialisme crève ; le spiritualisme pur est impossible ; le juste milieu, en cela, comme en tout, est écœurant… je vous le dis, je n’en sais rien ; il faut attendre le Messie… s’il doit venir. Pourtant, il faut bien qu’on sorte de cette impasse […] Zola ne vous a-t-il pas dit que, s’il en avait le temps, il se mettrait lui-même à chercher l’autre chose […] Alors ce sera intéressant : on pourra voir34.

    14Mais quelques années plus tard, toujours déçu, Huysmans ne voyait le salut du roman que dans une forme inédite, qu’il avait peine à imaginer :

    Aujourd’hui que voulez-vous ? Il y a toujours les écrivains ennuyeux […] comme Bourget […] Ce sont les orléanistes de la littérature. Le dernier mouvement vivant a été le mouvement naturaliste. Tout ce qu’on a fait depuis dans le roman en dérive. Des gens peu distingués ont commencé par décrire les amours de la fruitière et du boulanger ; puis des gens plus distingués sont venus, et ont fait coucher la marquise avec le vicomte, ou bien avec l’ingénieur et le médecin. Que sais-je ? Ils ont beau nous embêter avec leur psychologie. Tout ça, c’est des histoires […]. La marquise couchera ou ne couchera pas. C’est là toute la question. Vous comprenez bien qu’un genre qui en demeure là est un genre usé. Le roman ne peut survivre qu’à la condition de devenir tout autre chose que ce que l’on appelle encore un roman35.

    15Au cours des quatorze années pendant lesquelles se déroulèrent les trois enquêtes évoquées36, aucune formule nouvelle ne s’imposait, et le naturalisme resta la référence, la norme par rapport à laquelle on mesurait souvent toute tentative ou tout écart romanesque. Si Anatole France en 1891 signala la mort du naturalisme, « sans une joie démesurée, mais aussi sans l’ombre d’un regret », il en diagnostiquait les causes, précisant qu’il s’était exténué « en même temps de saleté et de chasteté37 ! ». France reprochait à ce mouvement littéraire le manque d’amour, de sentiment, de volupté, tout reproche que l’on pourrait sans doute résumer par un défaut de romanesque qui, d’après lui, fit se détourner le public féminin. Cependant, il ne conclut pas à la fin du roman, comme certains de ses confrères le firent, associant dans une complète indistinction naturalisme et genre romanesque. Bien au contraire, dans l’enquête de 1905, il affirma : « […] je ne crois pas à la décadence du roman. Le roman est en perpétuelle évolution, comme la vie38 ». Et il revint à son tour sur le cas de Zola, pour suggérer malgré tout les limites de cet écrivain comparé à Balzac ou Flaubert :

    Après avoir beaucoup varié sur lui, j’ai reconnu la puissance de son œuvre. Mais, dans ses derniers livres, il n’est plus comme dans L’Assommoir. On voit nettement le moment où il a épuisé sa matière d’observation, et où il a fait des constructions sur des données écrites et non pas vues…39

    16C’est aussi un problème d’échelle qu’évoque implicitement France, en soulignant que le détail de l’observation, l’étude de particularités cèdent la place au fil de l’œuvre à des ensembles plus larges renvoyant à des généralisations. Il ne s’agit pas tant de rendre le vivant que d’en restituer une pensée, une analyse, une vision.

    17Barrès soulignait également dès 1891 l’intérêt du naturalisme si on le rapportait à « la littérature à l’eau de rose d’Octave Feuillet ». Il rappelait que pour lui, « l’œuvre de Zola est un monument puissant et qui restera, mais auquel [il n’a] jamais pu [s]’intéresser40 ». Analysant l’évolution du roman, il mentionnait l’apport des psychologues et affirmait son rejet du fait divers. Il en appelait à des « généralisations » qui dépasseraient la simple limite de l’existence individuelle, étriquée. Déjà en 1885, il avait précisé son rejet du roman d’observation, et avait écrit : « Oui, nous sommes las comme le public entier, de l’anecdote détaillée en quatre cents pages, las du roman machiné aux identiques péripéties, las de documenter des niaiseries41 ».

    18Une pensée assez répandue entendait modifier la conception même du personnage, il fallait l’extirper des contingences particulières et des impositions matérielles pour lui conférer un potentiel spirituel. Le personnage romanesque s’incarnerait moins dans un corps avec ses manifestations, ses soubresauts, que dans une idée, voire une idéologie. Ainsi Marcel Batilliat précisait : « Le roman de demain mettra en scène des personnages réels, mais le plus souvent représentatifs d’une idée générale, d’une phase de l’évolution humaine, d’un état social. Il sera symbolique, au sens éternel du mot42 ». Quelques années plus tard, Barrès ne s’attacha plus qu’à « une généralisation », qui concernait exclusivement la thèse qu’il tentait de promouvoir dans ses « livres », comme si le roman était dévolu à un art social, dont il passa sous silence l’esthétique, au demeurant :

    Devant toute œuvre littéraire, je me demande si elle déracine les Français, si elle les désencadre, vous m’entendez bien, si elle nous soustrait aux conditions dans lesquelles nous avons été préparés à travers les siècles […] Mes livres tendent de rattacher l’intellectuel à sa terre, à lui donner le goût de son milieu héréditaire, à lui faire accepter sa prédestination. Je prêche la subordination, et d’une belle contrainte reconnue et consentie, j’attends le meilleur rendement social et la plus grande intensité des individus43.

    19Et d’ajouter « c’est vous marquer avec quelle amitié je lis un romancier doctrinaire comme le Bourget de L’Étape et du Divorce […]. L’Étape c’est un beau livre, construit avec puissance, largement éclairé d’un beau courage spirituel44. » Le « prêche » avoué renvoie nettement le roman à des intentions didactiques, l’écriture fort heureusement dépasse le discours de l’écrivain et propose, notamment dans le cas de Barrès, une autre inflexion pour le genre. Cependant, l’on mesure à quel point la réponse de Barrès contraignait le roman dans les limites d’un art uniquement social, qui servirait l’édification de la nation, et placerait le romancier dans une situation de responsabilité significative, il ferait œuvre nationale. Mais, ce n’était pas là une pensée singulière. L’enquête de 1905 montra au contraire que l’importance des événements politiques et sociaux récents, générés par les ondes sismiques de l’Affaire Dreyfus, avait aussi infléchi la pensée de la littérature. Paul et Victor Margueritte qui estimaient que le roman était « un genre inépuisable », « à la disparate et renaissante fécondité », étaient d’avis que « la vie collective, le grand mouvement social qui entraîne les idées à cette heure45 » constituaient sa matière même. « Un bon roman doit être à la fois à thèse, social, de mœurs et de caractères46 », indiquait Marius-Ary Leblond, quant à Maurice Le Blond il constatait « un désir évident de collaborer à la vie sociale », même si le roman souffrait à ses yeux, là encore d’une indéfinition générique qui lui faisait sans cesse repousser ses limites et le faisait déborder indéfiniment sur le territoire des autres genres, des autres mouvements : « on a voulu y mettre trop de choses : de la thèse et du drame, de la synthèse et de l’analyse, du réalisme et du rêve, de la gravelure et du sentiment, de la couleur locale, de la reconstitution historique, que sais-je encore47 ? ». Cette inflation de l’espace du roman fut largement soulignée, mais aussi déplorée qui fit de celui-ci une leçon de choses, un « traité » d’enseignement. Henri de Régnier remarquait, lui aussi, qu’il « y a bien une tendance vers le roman social48 », dénomination suggérant à l’époque un propos idéologique affirmé et explicite. Et d’ajouter :

    On peut classer les romanciers en deux catégories : ceux qui veulent amuser et ceux qui veulent enseigner ou attaquer. Et on arrivera peut-être un jour à distinguer les conteurs des romanciers. Ce dernier nom servira à désigner ceux qui font des romans de prédication et de morale.

    20La vocation didactique du roman s’affirma, quelles que fussent par ailleurs les options esthétiques des romanciers. Dans les années quatre-vingt-dix se dessina nettement ce qui constituerait un élan profond et intense quelques années plus tard. Ainsi Léon Cladel assignait-il une visée politique au roman, précisément au moment où les maisons d’édition développèrent conjointement des collections peu onéreuses et se préoccupèrent de plus en plus d’éditions scolaires : « Par le livre à bon marché nous éduquerons le peuple, nous lui ferons entendre la bonne parole. Vous verrez ce que je vous dis se réaliser. De forme littéraire très pure, le roman sociologique ne tardera pas à triompher49. » Et Barrès projetait, ce qu’il développerait dans son œuvre, un enseignement qui fût une formation à la vie : « ce que je pense du roman de demain ?… les psychologues ont, je crois, la partie belle… Le public trouve dans leurs œuvres ce qui, j’en suis sûr, l’intéresse, le passionne au plus haut point : des règles de vie… Mais c’est là une opinion toute personnelle. Passons50 ».

    21Le danger d’un roman qui négligerait une dimension esthétique, littéraire, pour se mettre exclusivement au service d’une fonction sociale, était aussi envisagé. En 1905, cette crainte fut nettement exprimée par les interviewés, qui mesuraient combien le roman à thèse pourrait constituer une impasse, pour la recherche d’un renouvellement du genre. Ils voyaient là une manière de réduire le roman à une littérature transitive, qui ne tiendrait sa légitimité que d’une cause à défendre. Mais Gide affirmait fort heureusement, qu’« il est impossible, aujourd’hui surtout, de séparer les questions éthiques des questions esthétiques51 ». C’était là une donnée essentielle, qui certes n’était pas absolument neuve, mais qui fut finalement consensuelle, dans une période de recherches disparates, et d’indétermination romanesque, où les critiques voulaient désespérément trouver une dominante, là où existait un foisonnement scripturaire. Cependant, la dimension sociale et éthique émergeait nettement des propos et des préoccupations. Au-delà du roman, c’est aux finalités mêmes de la littérature que cette enquête tentait d’apporter des réponses, et le propos de Gustave Geffroy ne manquait pas d’intérêt dans sa volonté de synthèse :

    Mais, aujourd’hui, les habitudes littéraires se sont bien modifiées. La littérature est descendue sur la place publique. Elle s’est mêlée à la politique. L’isolement des tours d’ivoires l’exténuait ; elle voulait se donner de l’air. C’est vous le savez, le résultat de l’Affaire Dreyfus. Aujourd’hui, après cette impulsion, le mouvement continue. Des littérateurs qui étaient demeurés jusqu’alors des isolés, d’autres qui ne se souciaient que de l’art, de purs artistes, sont venus et vont chaque jour davantage au mouvement social. Et c’est là qu’est la véritable tendance de la littérature actuelle52.

    22Cette inclination, doublée d’une propension à un désir d’enseignement caractéristique des dernières années du xixe siècle, a favorisé un regain d’intérêt pour le roman à thèse dont la presse s’empare.

    Réception spécifique du roman à thèse

    23La presse des deux dernières décennies du xixe siècle rend compte à maintes reprises de l’essence même du roman à thèse, de ses configurations et de ses enjeux. L’examen des articles sur une vingtaine d’années (à partir de 1885 le roman à thèse apparaît régulièrement dans les rubriques littéraires) montre que s’il est très présent dans la production romanesque, il est aussi l’objet de vives critiques et les propos les plus contradictoires sont proférés à son égard.

    24Le reproche essentiel, qui lui restera toujours associé serait l’ennui qu’il procure. André Theuriet indique ainsi dans Le Journal du 10 octobre 1892 :

    On s’est demandé dans ces derniers temps, si le roman serait désormais philosophique, scientifique ou sentimental. […] Les romans à thèse et à grosses prétentions philosophiques ne retiennent pas longtemps le lecteur.

    25Le roman à thèse sert en réalité de repoussoir, il est l’envers d’une œuvre de qualité sous la plume de nombreux critiques littéraires : relevant souvent de propos doctrinaires et verbeux, il serait surtout dépourvu de toute recherche d’émotion :

    Le Chemin de Damas que vient de publier Monsieur de Tinseau serait un roman à thèse s’il était moins intéressant et moins mouvementé53.

    26À propos d’un roman de Paul Avenel, Le Docteur Hatt, évoquant une femme abandonnée avec enfant sauvée par une âme noble, le critique du Siècle précise :

    Ce roman que l’on pourrait croire un roman à thèse étant donné le sujet est pourtant exempt de théories et le récit, émouvant et dramatique, conduit le lecteur sans l’arrêter par des digressions inutiles54.

    27La lourdeur des démonstrations est fustigée pour qui a pu « songer à machiner péniblement des romans à thèse » au lieu de « narrer agréablement des histoires amoureuses55 ». Outre une construction formelle qui ferait la part belle à la thèse au détriment de la variété des aventures et des sentiments susceptibles d’attacher le lecteur, la véracité démonstrative supposée d’une œuvre de fiction est fréquemment mise en question, partant, sa crédibilité, et avec elle la facticité du genre. Ainsi le 10 janvier 1891, Paul Dupray écrit dans Le Siècle :

    Est-ce que le roman à thèse prouve quelque chose, et n’est-il pas trop simple vraiment de demander à l’imagination romanesque de faciles justifications ?

    28Et Anatole France à son tour d’affirmer le 8 mai 1892 dans Le Temps :

    C’est le vice des romans à thèse de ne rien prouver, par cela même qu’ils prouvent tout et que les caractères, les actions, les hasards y sont disposés dans l’intérêt de la démonstration.

    29L’issue éventuelle du roman à thèse, aux yeux des critiques littéraires, est de masquer habilement ce qui fonde son essence même, pour laisser se déployer la part romanesque du roman :

    Qu’on ne s’effraie pas d’ailleurs de cette dénomination de « roman à thèse » car dans La Fille adoptive la thèse est habilement dissimulée sous les péripéties d’un drame poignant et sous le charme attachant d’un style attachant et enivrant56.

    30Si tout est affaire de proportion, de dosage savamment équilibré, l’art de la composition est indispensable, car le danger est grand d’échouer dans cette entreprise « à hautes prétentions57 » et de minimiser la thèse au profit du dynamisme et de la tension de l’intrigue, ou au contraire de ne proposer qu’une fastidieuse dissertation. A.-Henri Becker dans un article du Siècle consacré à une critique d’un roman de Paul Brulat portant sur les dérives de la presse, La Faiseuse de gloire, pointe la difficulté inhérente à ce genre particulier :

    Le roman à thèse est en soi un genre hybride, bâtard et faux. Vous voulez exalter ou flétrir un monde, un groupe social, un système, une institution […] mais par défiance ou de vous-même ou du public […] vous n’osez attaquer de front la question qui sollicita vos observations, vos méditations […] vous envisagez non plus de face, mais d’un point de vue oblique, le problème sur lequel vous avez, croyez-vous, des vues originales ou peut-être une solution ; vous vous décidez à intercaler vos idées dans une intrigue toujours banale, puisque c’est toujours dans une histoire d’amour contrarié […] Qu’arrive-t-il bon gré mal gré ? C’est que les idées de la question, au lieu d’être traitées […] viendront ici et là par incidences à l’état fragmentaire […] Et finalement votre roman à thèse est un roman où la thèse faiblit ou dévie. Zola seul a pu, en raison de sa puissance lyrique, plaquer dans les interstices de ses fables, les accords immenses de symphonies grondantes. […] Mais sa formule si elle est d’emprunt facile, est d’un emploi dangereux58.

    31Si la facture même de l’œuvre suscite quelque difficulté, l’enjeu de celle-ci est aussi envisagé suivant deux modalités, celle du lecteur mais plus encore celle de l’auteur. S’il s’agit de « moraliser en amusant », la construction est essentielle qui fait que « la thèse est développée en action mise en valeur par les faits afin de la mieux faire entrer dans l’esprit du lecteur59 ». La dimension de persuasion par l’agencement et la séduction du récit plus que par le discours du narrateur est envisagée de manière redondante dans les propos des critiques60. Gustave Geoffroy, en ne stigmatisant pas le roman à thèse, mais en le considérant du point de vue du bénéfice pour le lecteur et de l’enjeu pour l’auteur qui se dit en écrivant, précise :

    La critique n’a pas à corriger et refaire les œuvres. Elle cherche seulement à savoir pourquoi elles sont faites et comment elles sont faites. Le roman à thèse se présente. Si la thèse est intéressante, si les arguments qui la soutiennent nous font réfléchir, quelle raison trouver pour récuser ce livre qui est, comme tous les livres en somme, le portrait de l’auteur par lui-même61.

    32Face à la difficulté de définir et de défendre le roman à thèse, la version minimaliste de sa caractérisation, qui se veut probablement consensuelle, est d’en faire le creuset de l’expression d’idées. D’ailleurs Bourget, très vite usera du qualificatif de roman à idée, tentant ainsi de colorer positivement le roman à thèse négativement connoté. Mais en 1886, dans le Journal des Débats, il félicite Octave Feuillet d’avoir « courageusement entrepris un roman à thèse62 » :

    On a beaucoup critiqué cette façon de comprendre l’art de conter ! Mais en définitive, il n’est pas de roman digne de ce nom qui ne soit, par un certain côté, un roman à thèse. […] Qu’il le veuille ou non tout conteur est un moraliste. C’est même son honneur d’être cela et de faire réfléchir profondément le lecteur sur les problèmes que nous retrouvons au fond de toute réflexion sur les autres, comme nous les rencontrons dans notre propre conscience aussitôt que nous essayons de comprendre et d’interpréter un fragment quelconque de la vie humaine63.

    33Si le partage de pensées et d’expériences intellectuelles que procure la lecture n’est pas dans ce propos d’une véritable originalité, il apparaît que la forme du roman à thèse répond cependant à une demande circonstanciée qui ouvre la voie à un art que l’on veut social et qui explique sa vogue malgré les attaques dont il est l’objet. Un critique du Temps remarque ainsi :

    Il se publie partout des romans à thèse et surtout à thèse sociale, et il n’est pas sans intérêt de comparer entre elles les conclusions auxquelles arrivent les divers écrivains qui se préoccupent de ce problème redoutable64.

    34La tentation d’une unité de forme artistique est grande qui voit dans le roman à thèse la possibilité d’une expression unifiée et collective, un élan vers un désir partagé comme en témoigne l’ère du temps, avec ses rassemblements collectifs nombreux (manifestations, pèlerinages). Henri Chantavoine, collaborateur au Journal des débats souhaite ainsi :

    […] voir les romanciers nouveaux, ceux d’aujourd’hui et de demain, les jeunes gens par exemple, les mieux doués du Mercure de France, de L’Art et de la Vie, des jeunes revues qui fleurissent ou languissent un peu partout à Paris et en province, se tourner de préférence vers le genre [du roman à thèse] toujours fertile et intéressant, toujours actuel et humain, de ces études sociales, nourries du réel et appelant l’idéal, plutôt que de composer pour quelques initiés, qui sont parfois des gobe-mouches ou des pince-sans-rire des livres étranges et inutiles, où il y a une si vaine dépense de talent perdu65.

    35L’enjeu est bien l’atteinte d’une stabilisation du genre que la multiplicité et la diversité des publications ne peuvent que brouiller. Mais surtout l’enjeu est l’atteinte d’un lectorat captif sans doute nécessaire à la stabilité sociale. L’on sait bien que la vocation du roman à thèse, même pensif, est de raconter des histoires, et il ne peut que s’éloigner avantageusement de la violence circonstancielle qui est celle du pamphlet, plus enclin à dénoncer qu’à convaincre quoiqu’en dise Henri Bousquet dans Le Matin qui judicieusement rapproche les deux genres :

    L’ancien pamphlet ne s’adressait guère qu’à l’élite : les convictions raisonnées qu’il voulait produire, il ne pouvait les espérer que de cerveaux habitués à la réflexion. Le roman à thèse sociale ou politique est la forme amplifiée et démocratisée de l’aristocratique brochure. Par le seul fait qu’il est roman, il atteint la masse, la masse plus sensible que pensante : il la séduit par l’intrigue, la retient par l’intérêt du récit et, tout en même temps, vulgarise la thèse qu’il porte en lui. […] La revanche du pamphlet est que de pareilles œuvres ne souffrent pas d’être médiocres ; un manque de tact dans l’agencement, un prosélytisme trop manifeste, une disproportion maladroite les rendent insupportables et odieuses66.

    36Cette lecture de la presse souligne en effet que la dimension dénonciatrice que porte en lui le roman à thèse est congruente avec l’aspiration à des transformations relevant de l’organisation de la société. La publication significative de ces romans montre l’implication des écrivains pour la question sociale que doit accompagner la production littéraire. Cependant ces œuvres ont une tendance forte à se centrer sur une thèse développant une opinion pour une réforme sociale, ou un aspect de celle-ci, qu’il s’agisse dans les romans retenus par la presse de l’enfermement pénitentiaire des enfants, du divorce, de l’abandon des femmes avec enfants, de la corruption de la presse, de l’adultère d’une mère, d’anciennes prostituées etc. Autrement dit l’empan du roman à thèse est généralement circonscrit à une thématique qui concerne le plus souvent un problème de société et qu’une approche plus ou moins édifiante, plus ou moins moralisatrice permettra d’exposer, d’interroger. Dans le meilleur des cas, il ouvrira des bribes de propositions. Cette porosité entre la littérature et les défis que doit relever la société ne manque pas d’être soulignée par la presse, non sans ironie :

    Le rôle de l’écrivain s’est élargi : le romancier est un homme d’État. Son livre n’a pas été écrit dans le but de faire une œuvre d’art […] Le roman prend de plus en plus la forme d’un rapport divisé par chapitre, plein de sciences sociales, c’est un travail important, qui sous des apparences modestes se propose de créer une agitation en faveur d’une idée de génie, l’idée de l’auteur67.

    37Si l’approche synthétique de la perception du roman à thèse souligne qu’il est souvent critiqué et doté d’une prétention mesurée, elle renforce l’idée qu’il y a bien au sein de ce genre extrêmement hétéroclite, des fictions politiques qui ont, elles, une ambition plus large. Elles sont des prospections et des projections attachées au devenir même de la société tout entière, à sa transformation complète et à une réorientation de ses valeurs. Elles constituent autant d’invitations à l’action.

    38Ces quelques pages rapportant des positions critiques ont montré que si le genre romanesque n’est pas, au tournant du xxe siècle, en voie d’extinction, bien au contraire, il demeure, malgré de nombreuses tentatives critiques, inclassable. Mais il est aussi, un genre qui, en raison de sa prodigieuse indéfinition, est susceptible d’accueillir des recherches fort diverses. Cependant, on remarque combien la volonté de classement et de définition suivant des critères objectivés, héritée du siècle scientiste, est toujours prépondérante, notamment pour l’enquête de 1905. Elle s’apparente néanmoins à une entreprise infaisable au regard de la labilité du roman, là où le foisonnement et la complexité semblent être de nouvelles valeurs littéraires. Une tendance forte se dégage qui engagerait le genre dans la voie d’un art social largement suscité par les événements politiques. Les fictions autoritaires de notre corpus s’inscrivent dans ce mouvement et tentent à leur manière d’apporter une réponse. Il ne faut pas non plus sous-estimer la question du romanesque qui, nous le verrons, s’invitera chez nos auteurs, même si en 1891, il est fort négativement connoté. La réponse de la littérature au désir de transformation de l’époque serait de jouer le rôle d’« éveilleur d’âmes », sacrifiant quelque peu à l’imaginaire pédagogique ambiant. Ainsi la littérature agirait au cœur même de la cité, et serait l’impulsion de ses mouvements profonds, bien loin de figurer une épopée d’entropie.

    L’écrivain en question

    39Les dernières années du dix-neuvième siècle sont riches d’interrogations, de débats, de conjectures, relatifs à la production littéraire et à ses effets. Il n’est pas anodin que ces questions taraudent les écrivains, à un moment où ils se sentent menacés et contraints dans leur production par l’hégémonie croissante de la presse et les exigences éditoriales. La littérature fin de siècle a largement, dans les années quatre-vingt-dix, cédé au syndrome de la décadence, et développé la pensée d’un monde déserté par le sens, qui n’offrait aucune possible inscription en son sein. L’enfermement et la solitude de Des Esseintes marquent bien le détachement du héros. Bourget évoquera « une monographie de névrose » à propos d’À Rebours. La spécularité du roman est la traduction littéraire de la désaffection d’un monde, mais aussi la marque d’une tentative esthétique qui extirpe le roman de sa forme connue et désormais convenue :

    « Célibataires », les « romans de la décadence » le sont non seulement parce qu’ils refusent d’être embrigadés dans des catégories littéraires apprises et figées, mais plus positivement, parce qu’en eux cristallise l’utopie d’un monde romanesque totalement replié sur lui-même, doté d’une langue qui se met à l’abri de toute socialité et en dehors de l’histoire, pour refaire en vase clos un univers à part entière, comble de l’artifice et de l’intellect68.

    40La recherche de nouvelles formes tant espérées ne peut donc se dissiper simplement dans un halo de désenchantement crépusculaire dans lequel on englobe trop souvent les romans de la fin du siècle. Ils témoignent d’une détermination et d’une volonté créatrices, bref d’une énergie d’innovation que l’on n’a sans doute pas suffisamment retenue. Parallèlement aux romans de la décadence, d’autres vont indéniablement susciter d’autres formes romanesques plus préoccupées de ce que Paul Bourget nomme « l’organisme social ». Il a d’ailleurs imaginé celui-ci sur le mode d’une analogie de fonctionnement avec un organisme naturel.

    Une société doit être assimilée à un organisme […] pour que l’organisme total fonctionne avec énergie, il est nécessaire que les organismes moindres fonctionnent avec énergie, mais avec une énergie subordonnée […] L’organisme social n’échappe pas à cette loi. Il entre en décadence aussitôt que la vie individuelle s’est exagérée69.

    41Si la décadence procède d’une forme de dérèglement, de l’hypertrophie d’un des constituants qui excède sa place par rapport à l’ensemble, il convient alors d’insuffler une énergie susceptible de dynamiser et d’équilibrer le rapport des parties au tout, autrement dit de l’individu à la société. Le développement des sciences sociales constitue un élan pour tenter de penser les conditions de l’harmonie au sein de la société. À l’idée du dilettantisme égotiste, ou plus simplement d’une centration sur l’individu70, succède la pensée des groupes et du collectif. C’est ainsi que, dans Le Voleur de Georges Darien, George Randal s’écrie en 1897, « l’individualisme n’est pas à la mode71 ». Les sciences sociales viennent, comme l’a fait l’imaginaire scientifique s’appuyant sur l’idée d’énergie empruntée à la physique72, innerver la pensée du littéraire, et distiller leur substance dans le discours dominant de l’époque. En 1896 Léon Bourgeois, dont le traité73 sera à maintes reprises réédité jusqu’en 1912, écrit Solidarité. Réfléchissant à l’organisation et à l’évolution des sociétés, il précise :

    […] si ces forces individuelles sont livrées à elles-mêmes, leur énergie, même parvenue à son plus haut point d’intensité, n’est pas seulement impuissante à produire des combinaisons sociales de quelque importance et de quelque durée : elle ne suffit pas à maintenir l’individu lui-même dans un état durable de prospérité, de sécurité, voire d’existence74 […] L’Homme n’est plus une fin pour lui et pour le monde […] Il est une unité et il est la partie d’un tout75.

    42La mesure de la collectivité requiert maintenant toutes les vigilances, on tente de lever ce qui était envisagé comme un antagonisme, la pensée de l’individu et celle de la société. Cela ne relève en rien d’une préoccupation passagère. Des facteurs politiques ont montré également la nécessité de construire une communauté. L’anarchisme fin de siècle, avec cette radicalité issue du nihilisme russe qui renvoie à une forme d’absolutisation du sujet, les affaires (Panama, Dreyfus) ont constitué autant d’ondes de choc qui ont conduit certains « intellectuels » à méditer une transformation et à œuvrer pour elle. Il y a donc là un faisceau de données profondes qui invitent à une pensée susceptible de régénérer la société. Mais si, à la lumière de Spencer, la société était envisagée comme se formant à la manière d’un organisme naturel, son développement devient le fruit de liens d’ordre contractuel76. Deux données viennent donc se conjoindre pour construire la pensée du lien social, une imposition d’ordre naturel et un engagement qui relève d’une décision. Reprenant une maxime de Fouillée, Bourgeois, par exemple, définit la place assignée à chacun et son lien consubstantiel avec la communauté : « […] il est vrai de dire que les lois morales qui s’imposent à l’individu ne peuvent être cherchées en dehors des conditions générales de la vie en société77 ». Il convient donc de développer la reconnaissance des droits individuels et du devoir de solidarité, d’assistance, au sein de la société. Le tournant du siècle constitue une période de forte interrogation sur les conditions de l’existence et de l’optimisation du lien social. Durkheim s’interroge également sur l’affaiblissement du lien social et sur les moyens d’une cohésion de la collectivité. Pour redonner une véritable conscience collective, il convient d’insuffler par l’éducation morale un attachement à la vie, à la société et au respect de ses intérêts. L’éducation vise à développer une collectivité véritablement cohésive, elle est essentielle à sa sauvegarde morale. C’est donc dans un mouvement de pensée du collectif, qui permet aussi de dépasser la décadence, que des écrivains aux idéologies fort différentes participent à ce courant d’énergie sociale78, à leur place, pour tenter de revitaliser et rendre pérenne une représentation de la société qui leur agrée. Jean-Louis Cabanès interrogeant « les valeurs du vivant » souligne :

    […] on a vu se développer un discours sur la continuité de la vie, sur la poussée du passé dans le présent, sur son débordement vers un futur, sur le fait que tout être vivant est un récapitulatif, une synthèse provisoire, qui produit à son tour de la vie. Ce discours repris par les écrivains dans les années 1890-1910, alimente des fictions qui se proposent de faire contrepoids aux mythologies de la dégénérescence et de la décadence79.

    43Plus spécifiquement dans le domaine littéraire, il y eut un événement qui fut la parution du Disciple de Paul Bourget en 1889. Wyzewa disait de ce roman qu’il s’agissait « d’un phénomène infiniment imprévu et curieux de notre histoire littéraire80 ». Le romancier thématisait à la fois le rapport du livre au lecteur et la responsabilité de l’écrivain, de l’homme de science, instituant la littérature comme l’un des vecteurs importants d’une transmission de la morale et du monde des idées.

    44Cette question taraudait, la pensée des écrivains de cette fin de siècle et notamment Bourget avec l’affaire Chambige à laquelle il pensait fortement lorsqu’il écrivit Le Disciple. À la lumière de ce triste fait divers81, Bourget voyant dans cet esprit romanesque et exalté une sorte de « victime du livre82 », souhaita envisager la question du pouvoir de la littérature et de ses effets. Autrement dit, la question de l’implication de l’écrivain dans la conduite de ses pairs était posée, ainsi que celle de sa responsabilité morale dans les prolongements que sa lecture suscite. Bourget supposait avec inquiétude que les écrivains, les savants, pouvaient altérer l’esprit de la jeunesse, d’où cette préface désormais célèbre qui désigne parfaitement son lectorat,

    […] tu as plus de dix-huit ans et moins de vingt-cinq ans […] cherchant dans nos volumes, à nous tes aînés des réponses aux questions qui te tourmentent83.

    45Le cas semblait d’autant plus préoccupant qu’il signait la faillite d’une instruction qui n’avait pas empêché une forfaiture. Chambige, admissible à Polytechnique et néanmoins meurtrier, conduisait à contester les républicains sur leur propre terrain, celui de la politique éducative dont on était en droit d’interroger les objectifs et les réalisations84. L’éducation devenait la préoccupation d’une société inquiète du devenir de sa jeunesse.

    46Anatole France dans Le Temps développa une analyse assez éloignée des craintes que Bourget manifestait dans cette préface. Il y lut le danger d’une limitation de la libre recherche sous le prétexte de ne pas altérer les mœurs, si l’on convenait d’une incidence directe de la science sur celles-ci. Au moment du procès d’Henri Chambige, il dressa un portrait du jeune homme, à la « tête faible et superbe […] pleine de rêves et d’images », qui « se rattachait assez étroitement à la littérature dite décadente. Malade de lecture, âme en proie au livre, victime dévouée au papier noirci85. » Anatole France situait la véritable responsabilité du meurtre dans la névrose personnelle de Chambige, qui le conduisit aussi à établir une équivalence totale entre fiction et réalité, à confondre réel et simulacre, à faire de sa victime une proie malheureuse de sa propre méprise. Là où Bourget s’interrogeait sur le pouvoir incitatif de la littérature, France opposait l’accaparement de la littérature par un malade, à ses propres fins :

    Ce qu’il y a de particulièrement détestable dans l’acte cruel de la ville de Sidi-Mabrouck, c’est qu’il se colore de littérature, c’est qu’il se revêt de brillantes couleurs de l’imagination, et que le coupable se drape dans la pourpre de la poésie. Il y a là un attentat odieux à la majesté des lettres86.

    47En des termes plus feutrés, Barrès déchargeait également la littérature de toute responsabilité dans cette affaire criminelle :

    Je voudrais montrer que si la haute littérature de ce temps a décrit et même a créé quelques-unes des façons de sentir qu’on trouve en Chambige, du moins elle les complète d’indications essentielles, tout à fait propres à éviter des accidents aussi déplorables que ces amours tragiques de Constantine […]. C’est pour avoir négligé tout un côté de l’enseignement de ses maîtres préférés qu’il a glissé dans ce drame87.

    48Le Disciple est une invite à reconnaître des héros positifs. Le véritable modèle proposé dans ce roman est celui du comte André de Jussat, personnage doté d’énergie physique et morale, officier pourvu d’un bel équilibre, alors que Greslou a sombré dans les affres du doute et du mal. Cependant le jeune homme indiquera la voie, en se tournant vers la morale de l’honneur et l’anti-intellectualisme qu’incarne le comte. Bourget reprend la matrice bien connue du roman du précepteur88, mais pour y condamner les effets de la philosophie positiviste et athée d’Adrien Sixte, aveuglément vénéré par un Greslou se posant en disciple, quand le savant est en réalité ignorant de la matière humaine et des effets possibles de ses théories. Le Disciple préfigure ainsi L’Étape, comme roman idéologique. L’irresponsabilité largement commentée de l’écrivain, du savant, n’est pas envisagée en général, mais bien spécifiée : il s’agit là de celle d’un personnage athée, positiviste et déterministe dont Robert Greslou tente d’appliquer les théories. Les conséquences s’avèrent mortifères dans le roman. C’est une condamnation à double effet, des fondements d’une théorie, mais aussi de l’irresponsabilité de son auteur, imputable à la teneur de ses principes, même si le texte ne le formule pas aussi explicitement89. La fin du roman actualise la négation de la pensée et de l’être du philosophe, alors qu’il veille le cadavre de Robert Greslou auprès de sa mère :

    Le grand négateur, assis sur une chaise, regardait cette femme prier […] et, pour la première fois, sentant sa pensée impuissante à le soutenir, cet analyste presque inhumain à force de logique s’humiliait, s’inclinait, s’abîmait devant le mystère impénétrable de la destinée. Les mots de la seule oraison qu’il se rappelât de sa lointaine enfance : « Notre Père qui êtes aux cieux… » lui revenaient au cœur90.

    49Dans L’Étape, le protagoniste hésitant entre deux modèles idéologiques pourra se tourner, cette fois, vers une figure positive d’« intellectuel », « un des chefs les plus en vue de la philosophie catholique dans l’Université91 », disciple de Bonald et de Le Play, le professeur Ferrand. On peut noter au passage que Barrès, mettant à distance ses personnages dans Les Déracinés, par l’intervention d’un narrateur qui en montre les égarements et l’immaturité, évite l’écueil d’une adhésion des lecteurs à des modèles identificatoires. Il suggère aussi combien la projection immodérée sur un homme fût-il enthousiasmant peut être lourde de désillusions, l’accompagnement de Boulanger par Sturel jusque sur sa tombe en atteste92. On pourrait y déceler l’un des enseignements que Barrès à son tour aurait pu retirer de la lecture du Disciple…

    50Et la leçon du Disciple ne se suffit pas à elle-même, puisque Bourget, afin d’être parfaitement entendu, élargit l’adresse de l’exemplum que constitue la fiction d’un discours préfaciel adressé « à un jeune homme ». Il invite la jeunesse à veiller sur la nation, associant complètement l’individu à la collectivité : « ta vie morale, c’est la vie morale de la France même ; ton âme, c’est son âme93 ». Il met en garde son lecteur contre toute forme de philosophie dangereuse et de centration sur soi, contre toute forme d’égotisme :

    Ne sois ni le positiviste brutal qui abuse du monde sensuel, ni le sophiste dédaigneux et précocement gâté qui abuse du monde intellectuel et sentimental. Que, ni l’orgueil de la vie, ni celui de l’intelligence ne fassent de toi un cynique et un jongleur d’idées94 !

    51La responsabilité de l’écrivain consiste pour Bourget à enseigner l’envie et la volonté de vivre au sein de la collectivité : « Es-tu décidé à savoir vivre ? […] Exalte et cultive en toi ces deux grandes vertus, ces deux énergies en dehors desquelles il n’y a que flétrissure présente et qu’agonie finale : l’amour et la volonté95. » La responsabilité dans le texte instaure nécessairement des rôles d’aînés (substitut du père, du frère96), qui aient une autorité et une expérience suffisantes et soient fondés à interpréter les phénomènes, à être garants de la vérité.

    52Ce désir d’énergie, d’action, cette inscription dans une aspiration collective sont aussi relayés par de jeunes écrivains. Parmi ceux-ci, les poètes naturistes97, qui s’élèvent contre le symbolisme (quoiqu’ils en soient nourris) et l’idée d’une littérature autotélique. Ils tentent alors de fonder un mouvement, qui défendrait un art du vivant, et chantent l’humanité. Maurice Leblond livre dans les Documents sur le naturisme en 1895 les principes de ce mouvement qui est aussi une réaction générationnelle au sentiment de désespérance et de parisianisme98 engendré, pour ces jeunes gens, par le symbolisme :

    Nos aînés ont préconisé le culte de l’irréel, l’art du songe, la recherche du frisson nouveau. Ils ont aimé les fleurs vénéneuses, les ténèbres et les fantômes, et ils furent d’incohérents spiritualistes. Pour nous l’au-delà ne nous émeut pas, nous croyons en un panthéisme gigantesque et radieux […]. Nous revenons vers la nature. Nous recherchons l’émotion saine et divine. Nous nous moquons de l’art pour l’art99.

    53Dans le domaine de l’art, ils vouent un culte à la force, à l’intensité, à la fusion de l’homme et de la nature, dans l’expression d’un lyrisme intense. Dans son manifeste Saint Georges de Bouhélier100 loue « les fresques ardentes où se répandent les hautes foules que créa Zola101 » ou encore « les puissantes statues de Rodin ». Ils veulent chanter la vie humaine sous toutes ses formes, « les exploits d’un roi, les actes ordinaires […] et tant de journaliers labeurs », et affirment que « les jeunes poètes sont passionnés d’énergie ». Ces jeunes écrivains s’inscrivent dans un mouvement euphorique de « joyeuse acceptation du monde102 » Le poète naturiste a donc une « mission d’éducateur » estime Maurice Leblond, car « le poète s’exprime pour tout le monde. C’est un maître de joie, de beauté de sagesse ; les héros, les martyrs sont sa progéniture. Ses rythmes deviennent pour les nations un sujet d’allégresse. Ils sont garants de la santé publique et ils sont nécessaires103 », garants de la reconnaissance d’une force et d’une vitalité.

    54La pensée d’une énergie nouvelle, d’une puissance de vie, d’une nécessaire régénérescence succédant à une impression de déliquescence traverse l’imaginaire de cette fin de siècle, et l’art devient le vecteur d’un renouvellement profond, possiblement le ciment d’une solidarité nouvelle. La pensée esthétique reconnaît à l’art, ancré dans la vie, une fonction sociale, qui va au-delà d’une contemplation désintéressée. Jean-Marie Guyau écrivait dans son ouvrage paru en 1889, L’Art au point de vue sociologique :

    L’émotion artistique est donc essentiellement sociale ; elle a pour résultat d’agrandir la vie individuelle en la faisant se confondre avec une vie plus large et plus universelle. Le but le plus haut de l’art est de produire une émotion esthétique d’un caractère social104.

    55L’idée d’une solidarité, d’une sociabilité passe par l’identification de l’individu à une appartenance collective et l’émotion artistique en est le vecteur.

    56La dimension sociale de l’art placé au cœur de la cité participe de ce mouvement d’émancipation, d’éducation auquel ont collaboré ces jeunes naturistes en créant d’ailleurs un Collège d’esthétique en 1901, dont Zola fut président d’honneur (de janvier à juin 1901). Lorsqu’Eugène Montfort, suppléant Saint-Georges de Bouhélier retenu par la défense de Dreyfus, présente à Bruxelles au congrès des écrivains le naturisme, dans son propos liminaire il insiste sur cet aspect : « j’essaierai d’établir qu’il est en vérité un art social105 ». Cet élan vitaliste, émanant de jeunes artistes, ne pouvait que séduire Zola qui leur apporta un soutien appuyé dans le numéro que La Plume consacra à ce mouvement : « Ces écrivains sont très intéressants, je vous l’avoue. J’ai été très convaincu d’un retour à la nature de la jeunesse lassée de toutes ces billevesées, le symbolisme et le décadentisme106 ». C’est exactement le moment où Zola prépare la documentation pour Fécondité, qui est un hymne à la nature107, et aux forces de vie, en même temps qu’un combat contre la décadence. Et si, auparavant l’ancrage moral n’accompagnait pas nécessairement la dépense et l’ivresse de l’énergie, ce n’est en cette fin de siècle que parce que l’énergie est dotée d’une détermination morale forte qu’elle peut insuffler au personnage des actions de grande envergure. C’est dire combien à cette époque la littérature exhibe son appétence pour l’idéologie, et indique ainsi la vitalité des réflexions qui la traversent, et dont elle est le vecteur. Mais cette revendication d’énergie et de puissance s’accompagne d’une volonté de restauration d’un héroïsme national et Saint-Georges de Bouhélier108 rejoint les thèses de Barrès, dans le « Manifeste du naturisme » paru le 10 janvier 1897 :

    […] ce qui caractérise les jeunes hommes de vingt ans, c’est moins un charme de véhémence et de tendresse que leur culte du sol et des traditions […] avec l’éducation donnée depuis dix ans à toutes les personnes françaises, avec cette sanguine énergie que nous ont transmise nos pères, comment pourrions-nous accueillir les poètes septentrionaux109 ?

    57Pour les naturistes, le recours à l’énergie s’effectue autant dans l’acquiescement de l’individu à ce que la vie a d’ordinaire et d’exemplaire à la fois, que dans l’emportement vers une identité nationale que servirait un art au service de la collectivité.

    58La responsabilité de l’œuvre littéraire pour le bien commun est partagée, on le voit, par des écrivains de générations différentes. Bourget, avec Le Disciple a réactivé une préoccupation qui n’était pas absolument nouvelle pour lui. Concernant les effets de réception d’une œuvre, il écrivait déjà à l’ouverture des Essais de psychologie contemporaine : « Il est des éducateurs d’âmes d’une précision d’enseignement plus rigoureuse que Baudelaire : Taine, par exemple, et Henri Beyle. Il n’en est point de plus suggestifs et qui fascinent davantage110 ». Cependant, il confère une ampleur véritable à cette problématique dans Le Disciple, et ouvre un espace d’interrogations et de débats relatifs à la responsabilité de l’auteur, mais plus largement à la fonction de la littérature, et au pouvoir de la fiction.

    59Ces positions évoquées, qui renvoient à des idéologies différentes, indiquent combien il incombe alors à la littérature, et à l’art en général111, de faire œuvre de positivité, c’est-à-dire d’élan euphorique, qui seul sera susceptible de porter une volonté de puissance, et de construire le sentiment partagé d’une communauté. L’art devient social et se met au service de la collectivité tout entière, sa place est au cœur même de la Cité, bien éloignée d’une conception élitiste que Zola en profite pour écorner :

    […] il fallait de la beauté au peuple pour qu’il fût sain et fraternel […] Tout chez lui, autour de lui, devait le rappeler à la beauté, surtout les objets d’un usage courant, les ustensiles, les meubles, la maison entière. Et la croyance à la supériorité de l’art aristocratique était imbécile, l’art le plus vaste, le plus émouvant, le plus humain, n’était-il pas dans le plus de vie possible112 ?

    60Aussi les œuvres romanesques vont-elles, au tournant du siècle, fortement s’attacher à des personnages de jeunes gens en formation, ou évoquer des situations d’enseignement. La production littéraire, au demeurant, (au-delà de l’art pour l’art et des tentations du culte du Moi), témoigne du désir d’écrire des romans sociaux en concordance avec l’émergence de la sociologie. Les deux champs incitent à penser une collectivité unie, peu à peu restaurée après le traumatisme de la défaite de 1870, et qui soit susceptible, un jour, de la gommer…

    61Le roman se préoccupe à sa manière d’enseigner et de participer à la prise en charge de la jeunesse. La question de l’enseignement innerve la forme excessivement didactique du roman et pas uniquement sa thématique. Bref, l’enseignement est le prisme à l’aune duquel s’ancre la réflexion sur tous les plans : politique, pédagogique, fictionnel, et romanesque.

    Des œuvres traversées par les débats sur l’enseignement

    62Si l’écriture du roman à thèse et son aspect éminemment didactique de fiction exemplaire reliée à un discours d’autorité s’apparentent à une « leçon », il convient d’envisager un instant les échos des débats dont les œuvres du corpus se saisissent.

    63L’influence du positivisme plaçait la science au cœur de la formation comme méthode plus que comme savoir. La science devint évidemment une arme de combat, en ce qu’elle parut dans les discours un étendard contre le dogme de la vérité révélée, et une promotion de la raison, de l’esprit d’analyse, qui étaient un accès à l’esprit positif. Jaurès inaugura en 1891, en tant que conseiller municipal, l’université de Toulouse. Il expliqua à cette occasion un point de vue nettement partagé par l’ensemble des républicains laïques :

    […] la science organisée et pénétrée d’idéal doit remplacer peu à peu dans la vie humaine et dans les profondeurs du peuple la foi morte ou mourante. Et l’Université peut devenir en ce sens l’Église de la pensée libre, la grande éducatrice humaine disputant le monde par la seule liberté aux ruses du dogmatisme finissant113.

    64Zola, combattant pour l’apport d’une démarche expérimentale dans la formation des esprits affirmait à son tour dans Travail : « C’était la bonne, l’unique façon de hâter l’avenir, de faire pousser les hommes chargés de réaliser demain, délivrés des dogmes menteurs, grandis dans les réalités nécessaires, acquis aux faits scientifiques démontrés, dont l’ensemble constitue la certitude inébranlable114 ». Dans Vérité, relayant en cela le discours offensif des pédagogues de la gauche républicaine que l’écrivain retrouve régulièrement dans les colonnes de L’Aurore : « Ils (les élèves) ne savaient bien que lorsqu’ils avaient touché les choses. Il ne leur demandait jamais de croire qu’après leur avoir prouvé expérimentalement la réalité d’un phénomène115. »

    65La méthode active, allant du connu à l’inconnu, perçue comme socle de la formation du jugement, devint une arme de guerre contre les fondements de l’éducation traditionnelle basés non sur la sollicitation de l’activité cognitive de l’élève, mais sur la mémoire et sa capacité de reproduction. Ferdinand Buisson, auprès duquel Zola se documenta pour son roman Vérité, écrivit d’ailleurs à l’article « Activité » de son Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire :

    Quant à attribuer à la pensée, au sentiment, à la volonté de l’homme une initiative propre et légitime, nul n’y songeait en philosophie, encore moins en pédagogie. Activité physique, activité intellectuelle, activité morale étaient également comprimées dans les systèmes d’éducation que nous a légués le Moyen Âge116.

    66Un autre enjeu du combat à mener concernait la mainmise de l’Église sur la femme. Pour l’enrayer, il fallait permettre l’accès à un savoir dépourvu de tout fanatisme religieux. Pour les républicains, et Ferry en particulier, il convenait de mettre un terme au « divorce intellectuel et moral dans le mariage », il en allait « de la garantie de l’unité de la famille française117 ». Zola dans Vérité fit de cette préoccupation l’un des fondements dramatiques de son intrigue, où Geneviève, l’épouse de Marc Froment est séparée de son mari par les manœuvres de l’Église influente, et où sa fille Louise saura exercer son libre arbitre grâce à son éducation laïque. Se livrant à la réitération d’excursus à ce sujet, l’écrivain dénonçait l’Église avec virulence, en suggérant dans le même temps sa puissance destructrice, sa soif hégémonique, et la perversité de ses stratégies. Il fit de son écriture un écho amplifié des condamnations républicaines, qu’il servait par la violence de ses images :

    […] sa politique était d’abord de garder la femme toute à elle, en continuant à l’hébéter, en la maintenant à l’état d’éternelle enfance. Elle en faisait ensuite une arme de guerre, certaine de vaincre l’homme incroyant par la femme pieuse. Elle avait par elle un continuel témoin au foyer domestique, elle agissait même jusque dans l’alcôve, quand il fallait réduire l’homme aux pires angoisses. Et la femme, ainsi, était toujours la bête de luxure, dont le prêtre simplement se servait aujourd’hui pour assurer le règne de Dieu118.

    67Il s’agit par l’exercice de la laïcité, dans l’enseignement, de limiter l’influence cléricale et d’éduquer la jeunesse de ce pays aux valeurs de la République, quand des catholiques persistaient à condamner les principes de 1789, ce que montre bien L’Étape de Bourget. Le catholicisme devint un parti pris politique.

    68Afin d’enrayer ou d’atténuer la fracture idéologique qui divisait le pays, seuls, le sentiment national, l’attachement à la collectivité pouvaient répondre à une volonté d’unification. Ainsi, science et sentiment national furent les deux piliers sur lesquels s’appuyèrent les volontés éducatives des républicains. Il convenait dans cette offensive de toucher toute une population. Les universités populaires virent le jour en cette fin de siècle, et connurent un bel essor. L’Union Tolstoï de L’Étape est une réplique de l’université populaire de la « Coopération des idées du faubourg Saint Antoine ». En vérité, « cours d’adultes », « classes du soir », « cercles », « bibliothèques pour tous », toutes ces associations participaient d’une éducation populaire119. L’Église avait aussi ses œuvres qu’elle concentrait surtout sur la jeunesse, afin de constituer une résistance efficace à l’éducation laïque. L’esprit mutuel fut un point commun à ces mouvements d’éducation populaire. Le plus important, et qui existe toujours, la Ligue de l’enseignement, était favorable à un encadrement de la jeunesse « de l’école au régiment », car après l’école les jeunes gens oubliaient souvent l’essentiel de leur instruction et étaient livrés à eux-mêmes.

    69Les universités populaires, avaient vocation à inciter à l’action les intellectuels et à les faire agir pour l’œuvre commune d’éducation120. Gabriel Séailles, théoricien du mouvement et professeur à la Sorbonne, souhaitait que l’université populaire soit « mêlée aux grands intérêts économiques de l’ouvrier, qu’elle se rattache au mouvement coopératif, qu’elle soit une école permanente de solidarité sociale121. » Ferdinand Buisson, Charles Gide, Édouard Herriot, André Siegfried comptèrent parmi les enseignants des universités populaires. Cet idéal de solidarité, de développement du lien social, s’actualisait dans le rapprochement des ouvriers et des intellectuels. Mais très vite quelques incertitudes se firent jour quant aux enjeux : émancipation de la classe ouvrière ou tentative de contention, de conservation sociale ? En outre, les contenus peinaient à être repensés en fonction du public. Ils oscillaient entre fidélité aux programmes de l’enseignement primaire et tentation d’encyclopédisme. On pouvait également craindre une forme d’éclectisme que Bourget ne manqua pas de souligner dans L’Étape, en ce qui concerne le programme de conférences de l’Union Tolstoï :

    On y lisait la table des matières d’une extravagante encyclopédie : La politique religieuse de Louis XIV, - Épicure, – Une fantaisie pseudo-scientifique : l’idée de race. – Le procès de Calas. – Principes du calcul des probabilités. – La pensée et la matière. – La doctrine de l’évolution. – Baudelaire. – Le sentiment de l’enfance dans la peinture italienne avec projections. – Les Fables de Phèdre et leur signification politique. – La circulation du sang. – Colbert. - Les miracles dans le paganisme. Ces titres et d’autres semblables attestaient l’orgie d’inassimilables connaissances auxquelles les membres de l’U.T étaient conviés122.

    70En cette fin de siècle, le ciment national s’élabora avec un patriotisme qui ne se limitait plus à l’illustration de faits guerriers, mais qui fit la part belle aux figures susceptibles de rassembler la nation123. La République fut encensée comme mode de gouvernance qui apportait la concorde et l’égalité par l’instruction, mais aussi « Une immense liberté, voilà le don que la République, en fondant l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, a fait aux travailleurs, aux paysans124 ». Le patriotisme s’ancra sur les grandes figures du savoir, tel Pasteur ou Ambroise Paré, qui étaient les gloires du pays. Une « solidarité internationale » fut même parfois revendiquée pour les avancées de la connaissance125. On développa l’idée d’une guerre comme réponse légitime à un crime commis par une puissance tyrannique. Dans Vérité, Zola fustigeait des manuels d’écolier qui alimentaient une incitation à la haine et construisaient insidieusement l’idée de la guerre nécessaire. Il dénonça :

    On enfiévrait les petits cerveaux d’un fracas d’armes, de cauchemars de tueries rougissant les plaines. […] Aussi cette pensée étroite qu’il fallait quand même et uniquement faire des soldats, soulevait-elle Marc de douleur et de colère. Au lendemain de nos désastres, un tel programme avait encore son excuse ; et, pourtant, tout le malaise, toute l’abominable crise actuelle venait de là, de l’espoir suprême mis dans l’armée, de l’abandon d’une démocratie aux mains des chefs militaires126.

    71L’effort réel consenti par la nation pour son enseignement scolaire et universitaire, la nécessité d’élever le niveau d’instruction afin de consolider la République en la dotant de citoyens lettrés, l’effort d’unification du pays au-delà des spécificités provinciales, voire communales127, placèrent l’éducation au cœur des débats des vingt dernières années du dix-neuvième siècle, et la littérature en réfléchit toute l’acuité.

    72Cependant les républicains de gouvernement qui avaient exalté le rôle de l’institution scolaire, ne ménagèrent pas pour autant, dans les faits, le traitement qu’ils réservèrent au personnel enseignant. Les hussards noirs pénétrés de la grandeur de leur tâche, furent entravés dans leur existence quotidienne par la pauvreté de leur condition matérielle. En 1901, parut un roman d’Antonin Lavergne, Jean Coste, dans Les Cahiers de la Quinzaine, qui racontait les difficultés d’un instituteur misérable décidant de mettre fin à ses jours. Cette histoire pathétique connut un vif succès parmi les instituteurs, Zola dans Vérité campa le personnage de Férou, instituteur devenu anarchiste, qui emprunta aussi à cette dénonciation. Le dossier de Vérité comporte de nombreux témoignages d’instituteurs relevés dans L’Aurore, l’écrivain utilisa aussi les lettres de l’instituteur Dauvé qui l’informait précisément de la misère de ses pairs. Jacques Ozouf, a réuni des témoignages d’instituteurs de la Belle Époque, ils évoquaient une vie de privations :

    Aussitôt après mon mariage, par besoin d’économie, je décidai : 1) de ne plus fumer ; 2) de ne plus mettre un pied dans un café ; 3) d’écrire à L’Humanité que je ne pouvais plus payer mon abonnement, et, presque dans le même temps, je quittai la franc-maçonnerie. La cotisation était de 2f50 par mois et l’assistance à une tenue me revenait à 15f de voyage128.

    73L’enseignement secondaire était matériellement mieux traité, mais ses enseignants ne pouvaient être apparentés pour autant à la bourgeoisie aisée. Si leur capital culturel est supérieur, ils n’ont pas de pouvoir, ni de reconnaissance sociale. La littérature, quand elle les évoque, les peint sous les traits de personnages besogneux, mais étriqués, confinés dans leur domaine d’excellence, Joseph Monneron de L’Étape en est une illustration, lui qui est essentiellement tourné vers la littérature antique, et reste aveugle au présent. Issu d’une famille paysanne, il n’a aucune fortune personnelle, et n’appartient donc pas à la bourgeoisie, au contraire de Victor Ferrand, lui aussi professeur, mais dont les origines bourgeoises lui procurent aisance sociale et matérielle. Généralement dévoués à leur profession, les enseignants du secondaire, comme ceux du primaire, ne se sentaient pas véritablement reconnus par une société qui leur renvoyait l’image dégradée de leur condition, quand ils se percevaient comme détenteurs de la culture et du savoir. Mais ils intégrèrent l’idée de la responsabilité que leur confiait la République, et conservèrent, quelle que fût leur situation, une haute idée de leur mission. Le bon enseignant dédiait sa vie à son apostolat. Cependant, il convient de souligner combien « les mauvais maîtres » furent fustigés par les antidreyfusards qui leur reprochèrent, dans le sillage de Barrès, de livrer la jeunesse à une philosophie rationaliste suspectée d’amoindrir le sentiment national. Dans le même temps, on sommait l’école de le développer, les manuels scolaires lui firent une large place. Du côté dreyfusard, on pensait que l’Affaire avait été en partie permise par l’école dont les personnels étaient trop dévoués à l’Église et trop serviles envers toute forme de pouvoir et de hiérarchie. Zola note sur un feuillet du dossier préparatoire de Vérité :

    Tout nous montre que le problème à résoudre est de faire l’instruction et l’éducation de la foule, de l’aider à conquérir son droit à la vie, à la vie complète, celle du corps et celle de l’esprit. Aussi l’Église tente-t-elle de garder l’instruction. C’est par la vérité qu’on combattra l’ignorance, l’empoisonnement du catholicisme et du militarisme. C’est par la vérité qu’on libérera le peuple. Tout mon sujet de Vérité129.

    74La ligne de fracture dans le traitement littéraire du personnage de l’enseignant se fait à partir d’une conception des valeurs (universalité versus nationalisme) et de l’image du personnel (« boursiers » considérés comme des déclassés, des enseignants besogneux mais dénués d’innéité, ou des saints laïques). Indéniablement, l’Affaire Dreyfus a contribué à ouvrir grand les portes du roman à la question de l’enseignement tant du point de vue thématique que dans la pragmatique des œuvres et leur facture.

    75Les romanciers du corpus, chacun à leur manière, évoquent ces personnages d’enseignants, en proposant, selon leurs sensibilités d’une part une visée anti-universitaire (c’est celle de Bourget et de Barrès qui s’en prennent aux produits d’une philosophie abstraite, et à l’ambition déplacée qui animent ces enseignants « boursiers », qu’il s’agisse de Bouteiller dans Les Déracinés, ou de Joseph Monneron dans L’Étape), d’autre part une visée favorable à une promotion de maîtres rationalistes, républicains et laïques qu’emblématisent les romans zoliens. La déclinaison romanesque de l’enseignant le fait s’apparenter à un professeur de vie et d’énergie qui contribue à une forme de réarmement moral. La littérature montre qu’elle entend demeurer une force agissante, initiatrice de pensées et de valeurs, et signale son implication, son poids, sa place au cœur même de la société, et par là même son prestige. Elle suggérait ainsi la teneur du rôle qu’elle entendait poursuivre. Contestation, didactisme et édification morale sont les données qui accompagnent la facture de l’enseignant dans ces romans, mais aussi dans une forme de spécularité, les visées de la littérature autoritaire.

    76L’écrivain, après s’être effacé durant une longue période derrière son objet, dans un souci de neutralité, est peu à peu apparu à l’avant-scène de la fiction. Si le roman a d’abord mis en texte une image d’écrivain, que l’on pense à Des Esseintes, Marchenoir, Philippe, en semblant se centrer sur la littérature, sur le moi, ou sur le champ littéraire, quitte parfois à ignorer le réel, le contre-pied de cette tendance est le roman de l’écrivain-professeur, qui se charge de délivrer un enseignement de vie. Cette aspiration à la responsabilité, à l’énergie, à l’action suppose l’élaboration de figures estimées exceptionnelles, susceptibles d’incarner cet élan de transformation : le roman n’a pas seulement vocation à représenter, à informer, mais sa finalité est de faire agir et d’engager le lecteur dans la voie d’une éthique particulière. Le roman se fait donc pourvoyeur d’enseignements, délivre un savoir, et sert la nouvelle vocation morale de la littérature : le personnage romanesque, l’ethos du romancier y sont alors déterminants.

    Situation des écrivains : Bourget, Barrès, Zola

    77Sans désirer verser dans l’histoire littéraire, qui n’est pas l’approche dominante de cet essai, il convient cependant de faire état des positions respectives des écrivains de notre corpus. Avant l’Affaire Dreyfus d’ailleurs, ils se connaissent et se fréquentent. Les uns et les autres reconnaissent les mérites de chacun. Zola, évidemment, fait figure d’aîné et de maître, surtout pour Bourget qu’il connaît de longue date. Ils sont devenus assez proches à partir de 1876. Bourget a défendu les écrits de Zola dans divers articles, et il a établi un portrait élogieux130du maître de Médan à plusieurs occasions. D’ailleurs admirateur de Balzac, il voit en 1878 chez les naturalistes une perpétuation prometteuse de ce romancier, ainsi que de Stendhal et Flaubert131. Dans une société où pointe le désenchantement, il admire la force et l’énergie de l’auteur de La Comédie Humaine, mais aussi celles de l’auteur de L’Assommoir qu’il loue en ces termes après la lecture de ce roman : « Il y a dans votre succès une moralité que nul ne voit : vous êtes le seul homme du moment qui croit à la volonté132 ». Faisant relire les derniers chapitres de L’Irréparable (qu’il nomme une étude comme les naturalistes) à une amie, il lui demande de relever les passages « zolaïques »133, qu’il ne modifiera pas, au demeurant. En 1922, se retournant sur son passé et réitérant l’expression de son admiration passée pour le maître de Médan, il écrit : « Zola nous paraissait marcher dans la voie de l’avenir, en introduisant dans la littérature d’imagination la loi biologique par excellence134 ». Pour cette jeune génération, Zola était, à n’en pas douter, l’icône de la modernité, et suscitait des sentiments exaltés auxquels Bourget prenait part avec enthousiasme :

    Les jeunes gens que je vois, nous tous, nous vous mettons au premier rang, et si je vous écris franchement ce que je pense du livre, c’est pour vous prouver combien je suis passionnément pris par votre talent135.

    78Zola a bien sûr prodigué des conseils à son jeune admirateur, lequel partage avec l’écrivain un vif intérêt pour une conception expérimentale du roman. Mais Bourget n’avait pas hésité à formuler des critiques à propos du naturalisme et de ses jeunes représentants, épargnant toujours Zola. Dans sa chronique du Parlement du 27 décembre 1883, intitulée « Vers l’Idéal », il qualifiait le roman naturaliste de « littérature nosographique ». Cependant, la conception du roman psychologique de Bourget ne recueille pas l’assentiment de Zola qui y voit poindre ce qu’il a combattu, le retour en force de l’idéal et des tourments de l’âme. En 1892, Zola lui consacre un article136. Reconnaissant ses talents d’écrivain, et son indépendance littéraire (« ils ne sont pas nombreux, les romanciers de sa génération qui ont su s’affranchir des formules »), il souligne que son domaine se limite à « l’analyse intime » à « la dissection des passions, au point de vue du bonheur individuel et de la morale », sans envisager « les grandes masses » ou « le terrain social ». Mais dans « ce domaine conquis », « il est roi ». Les compliments cèdent cependant la place à l’expression de divergences de vues significatives. Zola reproche à Bourget depuis Le Disciple la présence dans ses œuvres de « la foi catholique, solide encore, réglée par le dogme », et qui excède la sphère privée. Mais surtout ses personnages, « un groupe de belles dames et de beaux messieurs, poussés en serre chaude, ayant l’existence la plus factice et la plus sotte ». Le procès en facticité est sans doute l’attaque la plus virulente que puisse effectuer Zola, c’est la négation même de l’art pour lui, qui est là pour accompagner la vie, pour la chanter. Et la représentation de l’amour est également un point de divergence sensible, parce qu’elle renvoie à une philosophie de l’existence :

    C’est comme la question de l’amour, n’est-elle pas bien simple ? L’enfant doit être au bout, ou il n’y a qu’ordure. N’est-ce pas une stupéfaction, dans tous ces amours mondains, que l’idée de l’enfant n’apparaisse même pas ? […] Tant pis s’ils souffrent ! Ils n’ont qu’à rentrer dans l’ordre : un bon mari, une bonne femme, et un bel enfant dans un berceau137.

    79Même si l’expression du remède est assez radicale, elle suggère un désaccord profond, tant sur le plan idéologique que sur les finalités assignées à la littérature. L’écart ne fera évidemment que s’accroître avec la venue de l’affaire Dreyfus. Mais avant cette crise, les deux hommes, se tenant dans un respect mutuel empreint de grande cordialité, se défendront l’un l’autre pour l’élection à l’Académie française138 (où Bourget est élu en 1895, il en est le benjamin, à l’âge de 43 ans). Il écrit une présentation de Paris fort élogieuse dans Le Journal du 23 octobre 1897 où paraît le roman :

    Je défie qu’un lecteur de bonne foi, arrivé au terme des Rougon-Macquart et des Trois Villes, ne salue pas dans l’auteur de ce vaste monument un grand honnête homme de lettres et le plus robuste talent de notre âge.

    80Les deux hommes se revoient lors d’un déjeuner le 11 novembre au restaurant Durand, place de la Madeleine139. Barrès se joint à eux, il nomme ces rencontres qui scellent les retrouvailles de Zola et Bourget « le déjeuner Zola »140. Le deuxième déjeuner a lieu le 1er décembre, Anatole France est accueilli dans ce petit groupe qui a décidé de constituer une académie.

    J’y étais allé à condition que l’on ne parlerait pas de l’affaire Dreyfus. On a créé le dîner définitif : les deux Daudet et Cherbuliez. On parle de la mémoire que France, moi et Zola (bien qu’il ne fume pas) avons fort abîmée. Après cela on constate que chacun de nous a sa mémoire141.

    81Il fut décidé que ces réunions s’appelleraient « dîner Balzac ». Elles devaient probablement posséder aux yeux de Zola le charme nostalgique d’anciens dîners, dont le fameux dîner Trapp qui réunit en son temps Flaubert, Goncourt, Zola, consacrés par les jeunes écrivains, autour d’agapes joyeuses et vivifiantes pour l’esprit142. La première du groupe eut lieu le 7 décembre 1897 et les Daudet père et fils se joignirent à cette agréable assemblée. Barrès note dans ses Cahiers la conversation qui passe de Taine à Renan, ou à Flaubert et il précise :

    On parle de l’affaire Dreyfus, et Zola, à qui Le Figaro est fermé, se demande où il pourrait faire des brochures. On lui indique un homme. On craint à chaque phrase que lui et moi ne haussions trop le ton sur cette irritante affaire qui nous divise, mais tout va bien. C’est un brave homme143.

    82Cependant, ce groupe devait rapidement se déliter, la mort d’Alphonse Daudet intervint le 16 décembre ; le 13 janvier la publication de « J’accuse » séparerait définitivement ces amitiés littéraires, où seuls France et Zola combattraient côte à côte.

    83Peu enclin, dans un premier temps à participer à un débat hors de la sphère littéraire, Bourget refusa en 1898 de prendre position contre Zola144, mais l’année suivante, il signa sur l’insistance de Barrès la pétition antidreyfusarde de la Ligue de la Patrie française. Au plus fort de l’Affaire, il s’adonna à l’un de ses enchantements favoris, les voyages, en Grèce ou en Italie afin de rassembler des notes pour un second volume de Sensations d’Italie. De retour à Paris, face à l’ampleur et à la virulence de la bataille, Bourget qui avait évoqué avec Le Disciple la responsabilité du savant, de l’écrivain, ne pouvait rester davantage silencieux. Il avait d’ailleurs été l’un des rares auteurs reconnus à répondre en 1900 à l’enquête de Charles Maurras sur la monarchie dans La Gazette et s’était déclaré favorable à un monarchisme scientifique. Il apparaissait donc pour des jeunes adeptes de l’Action française comme celui qui tentait dans une synthèse audacieuse, (réunissant Bonald, Le Play et Taine), de théoriser quelque peu le mouvement. Il expliquait ainsi sa position :

    […] la solution monarchiste est la seule qui soit conforme aux enseignements les plus récents de la science […] la science nous donne comme une des lois les plus constamment vérifiées que tous les développements de la Vie se font par continuité. […] Que dit encore la science ? Qu’un des facteurs les plus puissants de la personnalité humaine est la Race, cette énergie accumulée par nos ancêtres, par ces morts qui parlent en nous […] rien de plus contraire à ce principe que cette formule : les Droits de l’Homme qui posent comme donnée première du problème gouvernemental, l’homme en soi, la plus vide, la plus irréelle des abstractions…145

    84Pour Bourget, les fondements de la monarchie relevaient bien des mêmes principes, la continuité, l’hérédité et la race146.

    85Ainsi avec L’Étape, Bourget se fit selon son expression « écrivain civique », composant la « monographie » d’une famille déclassée, victime de la poussée démocratique dont la France pâtit, aux yeux de l’écrivain, dépourvue de ses racines et de l’ancrage moral que confère la religion. Cet engagement au nom de ses croyances religieuses, de son opposition à la démocratie et de son aspiration monarchiste, s’accompagne d’ailleurs d’autres participations, des présidences de banquets politiques où il prononça quelques discours, notamment aux banquets de « l’Appel au soldat », fondé par le groupe d’Action française qu’il soutint activement147.

    86Mais son roman « civique », fustigeant l’égalitarisme démocratique, ne fut pas très bien accueilli, même parmi les monarchistes. Ainsi le comte d’Haussonville, orléaniste apparenté aux de Broglie, dans une lettre ouverte à Paul Bourget148, précisait après les éloges d’usage :

    J’avoue ne pas être aussi pénétré que vous de l’immense danger qui résulte de l’ascension isolée d’un individu, et je ne vois pas bien pourquoi, s’il ne peut traîner sa famille tout entière à sa remorque, il serait tenu de demeurer au niveau de parents inférieurs à lui. […] Que ce soit dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, vous paraît-il que le génie ou le talent ne soit permis qu’aux fils de bourgeois enrichis ou de grands seigneurs ? […] que toutes les carrières soient ouvertes à tous ne m’inspire point d’indignation.

    87Il reprochait ainsi à Bourget sa position d’ultra-monarchiste se référant en fait à la monarchie d’ancien régime149. Du Disciple à L’Étape, la fonction sociale de la littérature s’affirmait pour Bourget, qui enseignait une vision de l’Histoire et la conduite des vies humaines150. Les partis pris de ses œuvres étaient, n’en doutons pas, autant de réponses apportées aux positions des dreyfusards, défenseurs d’une démocratie consciente de ses engagements, et aux espoirs de libération des tutelles de l’Église et des pouvoirs politiques que défendait Zola dans ses Évangiles. Sur l’échiquier des formes et des idées, chacun se positionnait dans l’espace littéraire, également en fonction des mouvements des pairs. L’Étape de 1902 est évidemment un contre-discours lancé de manière oblique aux Évangiles zoliens, (au moins à Travail qui ne pouvait que heurter Bourget par l’organisation d’une société sans classes, l’éducation pour tous et le partage des biens), dont la publication avait commencé le 3 décembre 1900 dans L’Aurore, et le volume fut publié en mai 1901151, de 1898 à 1902 parut le cycle du Roman de l’Énergie nationale.

    88Chacun dans son écriture, tentait d’apporter des réponses, donnant quelques raisons d’espérer face à la crainte ambiante de dégénérescence et de chaos. Le titre même de la trilogie de Barrès, Le Roman de l’Énergie nationale, était à lui seul un programme. Il entendait suggérer les effets de l’altération d’une énergie et les raisons qu’il y avait à en restaurer la puissance. Les jeunes Lorrains du cycle barrésien sont ainsi à la recherche d’une force qui les soutienne, tâtonnant à l’image de Sturel qui momentanément s’exalte au souvenir de Napoléon devenu « professeur d’énergie », ou de Boulanger pris « comme stimulant ». La véritable énergie pour Barrès sera celle qui est issue de l’acceptation de l’héritage d’une tradition, d’une terre, d’une collectivité. Barrès expose ainsi les modulations de sa propre pensée dans sa préface de 1904 d’Un Homme libre :

    Oui, l’Homme libre racontait une recherche sans donner de résultat, mais, cette conclusion est suspendue. Les Déracinés la fournissent. Dans Les Déracinés, l’homme libre distingue et accepte son déterminisme ; un candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d’analyse en analyse, il éprouve le néant du Moi, jusqu’à prendre le sens social. La tradition retrouvée par le néant du Moi […] ma pensée, d’abord si fière d’être libre, arrive à constater sa dépendance de cette terre et de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l’ont commandée jusque dans ses nuances…152

    89Barrès avoue lui-même dans cette préface les effets de ce cheminement intellectuel : « En 1897, le désarroi des amis que l’Homme libre m’avait fait fut extrême153 ». L’inclination politique de Barrès à partir des Déracinés fit s’éloigner de lui quelques-uns de ses admirateurs. Parmi eux, Léon Blum qui vainement tenta de le rallier à la cause dreyfusarde. Il écrivit quelques années plus tard :

    Dans le doute, c’est l’instinct national qu’il choisirait comme point de ralliement… cette lettre tomba sur moi comme un deuil. Quelque chose était brisé, fini ; une des avenues de ma jeunesse était close. Je crois aujourd’hui que Barrès ne se décida pas sans un pénible débat. Il dut sentir que son choix décidait du reste de sa vie. Jusqu’à lors, il était parvenu à concilier le Barrès boulangiste avec le Barrès de Sous l’œil des Barbares et de Un Homme libre. Désormais il optait ; il optait du même coup entre son public préféré d’écrivain, dont il se coupait, et ses compagnons de lutte politique. La solidarité boulangiste l’avait entraîné aussi…154

    90Député à 26 ans en 1889, il ne pouvait demeurer dans la seule nostalgie du boulangisme et cherchait une armature théorique. C’est ainsi qu’il se dit un temps proche des socialistes avant de rejoindre la droite la plus réactionnaire. Il eut toujours à cœur de conserver un engagement dans la vie politique parallèlement à une carrière littéraire. Il précisa d’ailleurs lors de la relecture de ses Cahiers :

    […] je désirais sentir ma vie sans contradictions, ne pas être divisé, tiré à quatre chevaux, être un pour moi. Ma littérature et ma politique devaient se correspondre, se compléter, s’harmoniser puisque j’avais de l’une et de l’autre le même besoin spontané, puisque j’étais allé à l’une et à l’autre sans le vouloir, d’un élan fatal155.

    91Cette double aspiration lui valut une mise en garde de Zola, à laquelle il répondit assez énergiquement, coup de griffe d’un jeune écrivain prometteur à son aîné. Dans un article, paru dans Le Figaro du 9 mai 1896, « L’élite et la politique », Zola s’indignait du fait que le monde politique écartât « du pouvoir tous les cerveaux puissants », « hommes de la science, de l’art et des lettres » pour lui préférer des esprits médiocres. Il fit état des oscillations de son rapport à la politique, après qu’il l’eut méprisée dans sa jeunesse :

    Ensuite la vie m’a corrigé […] Cette politique, elle m’est apparue ce qu’elle est en réalité, le champ passionnant où lutte la vie des nations, où se sème l’histoire des peuples, pour les moissons futures de vérité et de justice […] si je m’étais découvert le moindre talent de parole, je crois bien que j’aurais cédé au besoin de me mettre, moi aussi, à la tâche.

    Et voilà que, sur le tard de ma vie, je sens renaître pour la politique le mépris de ma jeunesse. De nouveau, elle cesse de m’intéresser, elle met en moi un hoquet de dégoût. […] c’est l’homme vieilli, l’homme renseigné, qui sait et qui voit, que blesse surtout la médiocrité de notre monde politique, députés, sénateurs, ministres, tout le personnel de la machine gouvernementale en fonction. Ah ! ce fossé qui se creuse entre l’élite de la nation et ceux qui la gouvernent156 !

    92Dans le constat qu’il dresse des velléités stériles qu’ont manifestées les hommes de lettres, dont le rôle s’est limité à une ornementation, il égratigne Hugo, Chateaubriand, Lamartine, mais aussi de Vogüe et Barrès :

    Maurice Barrès, malgré son originale conception de la vie n’en a rapporté [de la Chambre] que deux bons articles ; et l’on s’étonne de l’âpreté qu’il met à vouloir entrer dans un Parlement, où son action a été d’une nullité si totale157.

    93La réponse fort habile du jeune écrivain soulignait les nécessités de parcours que chacun choisissait et il s’exprimait en ces termes : « Vous comprendrez qu’il a pu m’être pénible d’être traité de zéro, pour un insuccès dont je connais seul toute la dureté, par un aîné intellectuel, par un maître ». Évoquant les diverses candidatures infructueuses de Zola à l’Académie, il ajouta :

    Il y a des nécessités dans chaque tempérament […] apparemment que pour la fortune de votre œuvre, vous jugez bonne cette consécration. […] Personnellement, pour mon développement propre, je crois avoir trouvé un bénéfice incalculable dans la vie publique (la Chambre n’étant qu’un point dans un ensemble). Elle m’a donné le sens des réalités, des vérités, le sentiment de ce qui est commun à tous les hommes, hors de la mode, la compréhension de l’histoire aussi158.

    94Et Zola de répondre, en se ravisant :

    Mais, en y réfléchissant, je vous approuve au contraire de ne pas vous enfermer comme nous l’avons fait, nous autres, vos aînés, dans la seule littérature. Vous vous mêlez aux hommes, et c’est la seule façon de les connaître. Ce n’est pas au succès que je crois, mais à l’œuvre, et si vous rapportez une œuvre de vos voyages au travers de la politique, je serai le premier à vous applaudir159.

    95Soulignons au passage que Barrès en 1894 avait écrit une pièce de théâtre, Une Journée parlementaire, dédiée « aux républicains antiparlementaires » dénonçant la corruption des députés « chéquards » lors d’une affaire similaire à celle de Panama. La pièce interdite par la censure fut jouée sur la scène du Théâtre d’Antoine en séances privées160. Une même détestation des « louches tripotages politiques » dira Zola dans Paris animait les deux auteurs, ainsi qu’un dédain certain du parlementarisme161.

    96L’inclination nationaliste de Barrès s’affirma en partie aux côtés de Maurras. Le fédéralisme et la décentralisation162 qu’ils prônaient s’arrimaient à l’idée de la famille et des traditions « naturelles ». En 1896, Barrès s’était présenté aux élections à Neuilly-Boulogne, avec l’étiquette de « socialiste, nationaliste et dictatorial ». Il perdit face à un socialiste. Il se représenta en 1898 à Nancy et perdit à nouveau, soutenu par les socialistes du département avec une campagne bâtie sur la question juive, sur celle de « l’ouvrier étranger ». Barrès revendiquait la préférence nationale en France, l’amélioration des conditions de travail des ouvriers, et un protectionnisme économique. Blessé par ce nouvel échec politique, l’écrivain décida de se consacrer à la poursuite de sa trilogie.

    97Ces précisions biographiques n’ont d’autre visée que de montrer combien le refuge dans la littérature est porteur d’un attachement à la chose publique, d’un enseignement politique et éthique que Barrès n’a cessé de vouloir proférer. La littérature ne peut plus se penser hors de l’engagement auquel réfère le reste de sa vie, ni même hors de la souffrance qu’elle lui procure. Il écrivit d’ailleurs dans ses Cahiers en 1911 :

    Le rôle de la politique à un instant donné dans ma vie et dans l’effort que je fis pour saisir mon moi. Oui, j’ai failli être fou. Je ne sais plus ce qui me sauva. Si, je le sais : la politique. Pourquoi j’aime la politique ? D’abord je lui dois la vie163.

    98La trilogie barrésienne doit être envisagée, au même titre que L’Étape de Bourget ou Les Évangiles de Zola, comme le reflet des stigmatisations de tensions politiques, qui se doublent d’une personnalisation du combat, particulièrement entre des personnes qui se sont fréquentées et admirées. Les choix romanesques sont bien à lire comme les ponctuations d’un débat qui se prolonge dans l’espace de la littérature. Les États-Unis d’Europe auxquels pensait Zola dans ses notes préparatoires de Justice164 (allant de pair avec la disparition de l’armée désirée par un personnage de militaire pacifiste) sont aussi une réponse à un nationalisme que Zola exècre et qu’il a retrouvé sous la plume de Barrès. Mais ces romans renvoient également à des fêlures ou à des désillusions personnelles dont la littérature permet le dépassement. Aussi ne faudrait-il pas lire dans ces œuvres qu’une partie d’elles-mêmes, la promotion d’un système idéologique, qu’elles exhibent avec jubilation parfois. Elles sont aussi la part inquiète d’un désir de faire entendre l’émotion d’une position à laquelle on croit, dans une cacophonie ambiante qui ne va pas sans blessure, parfois. Barrès rappelait d’ailleurs dans ses Cahiers : « On ne peut séparer la vie affective de la vie intelligente165 ». Les textes du corpus en portent la trace.

    99Et quelle que soit la position défendue, ces romanciers tentent, face au risque de désagrégation du pays, d’œuvrer pour une régénération et une recomposition de l’individu et de la collectivité166. Zola, se tourne à cette époque résolument vers l’avenir, la fin de Paris ouvrait d’ailleurs sur la promesse de lendemains radieux : « Paris flambait, ensemencé de lumière par le divin soleil, roulant dans sa gloire la moisson future de vérité et de justice167. » C’est maintenant à une échelle supérieure qu’il veut embrasser l’univers romanesque168. Un feuillet contenu dans le dossier de Travail, intitulé « Les Quatre Évangiles » précise :

    100Je voudrais un optimisme éclatant. C’est la conclusion naturelle de toute mon œuvre : après la longue consultation de la réalité, un prolongement dans demain et d’une façon lyrique, mon amour de la force et de la santé, de la fécondité et du travail, mon besoin de vérité et de justice éclatant enfin169.

    101Le présent et le passé proche lui ont laissé quelque amertume. Il rédige Fécondité durant l’exil forcé en Angleterre, avec la peur d’une stérilité après le tourbillon de « J’accuse »170. Il a vu nombre de ses amis se détourner de lui durant l’Affaire, et souffre d’ailleurs d’une solitude qu’il ne cesse de souligner dans sa correspondance171. Il se sent écarté par la presse, ne peut se mouvoir dans les espaces publics au risque de créer des réactions d’hostilité. De plus, la fin de sa carrière et la fin de sa vie sont marquées par le rappel incessant de l’épuisement du roman « naturaliste », et un intérêt pour les poètes symbolistes et le roman idéaliste qu’il désapprouve, évidemment. D’une certaine manière, Zola assiste à la néantisation de ses convictions profondes, au tournant du siècle. S’attaquant à une jeunesse littéraire symboliste qu’il ne comprend pas et dont il se sent banni, il vocifère :

    Elles sont grises et mornes vos revues. Il s’en échappe je ne sais quelle odeur moisie de dogmatisme, de doctrine étroite et intolérante […] Encore des lis, encore des lis, je vous assure que vous n’en avez pas mis assez […] et des vierges pâles, des vierges tout âme se promenant dans les forêts, fondant entre les bras des amants comme des rêves […] Et des symboles, oh ! des symboles, je vous en supplie ne vous arrêtez pas, faites-en sans lassitude, et de plus obscurs, et de plus compliqués […] Si votre moisson de lis, seule cause des migraines contemporaines, dure quelques années encore, le naturalisme, ce vilain naturalisme que vous avez mis en terre, va repousser dru comme les grands blés, nourrisseurs des hommes172.

    102Car, c’est bien cela que vise l’écrivain, l’innutrition des hommes par la littérature qui aide à penser et pourquoi pas, à rêver des réponses politiques, éthiques et littéraires à ce monde qu’il a tenu au bout de sa plume. Ce n’est pas à une nomenclature du réel, auquel ses détracteurs ont voulu réduire ses romans, qu’il pense, mais bien à une nouvelle forme dont il mesure la nécessité et qui permettrait davantage de penser l’individu dans ses rapports avec les autres, c’est aussi ce que l’on nomme la morale politique. Et Zola réfléchit, travaille, s’inquiète pour son dernier cycle romanesque, que l’on pourrait associer à l’idée d’un réalisme expérimental, autrement dit à la recherche d’un perpétuel dépassement de l’acquis, à sa remise en question, et à l’ouverture vers le mouvement et le devenir. Cependant, l’Affaire a opacifié la réception des Évangiles, et on ne les lira qu’à travers son prisme, ce qui les prive d’une approche véritablement littéraire et pas seulement partisane. Péguy indiquait fort justement :

    Il se produisit un phénomène extraordinaire, et peut-être sans exemple dans l’histoire. Zola changea brusquement de clientèle, ou plutôt il quitta une puissante clientèle de lecteurs pour une ardente compagnie d’hommes libres […] Un très grand nombre de jeunes gens qui avaient lu passionnément les premières œuvres de Zola sont devenus de solides antisémites. La plupart des jeunes littérateurs qui se faisaient gloire de ne pas le considérer comme un maître l’ont accompagné ardemment dans la bataille civique173.

    103Et cette image de la force face à tous les pouvoirs que revêt Zola au moment de l’Affaire, se réécrit dans ses œuvres, force des convictions morales et politiques, force des êtres sains et déterminés, et enfin force du verbe. Les valeurs deviennent des pourvoyeurs d’énergie, elles commandent et nourrissent l’action littéraire. Elles suscitent la création littéraire, et informent l’agir des personnages. Et sans doute, le rôle de la littérature pour Zola gagne-t-il encore en intensité, dans ces années terribles où

    […] le roman doit sauter le fleuve infernal et pénétrer dans le domaine de l’inimaginable, se faire conjecture afin de contribuer au progrès de l’esprit humain, hâter la transformation de l’homme et de la nature […] Peut-être que c’est lui qui va sonner devant l’avenir les trompettes qui font s’écrouler les murs, les limites174.

    104Ces mots empruntés à Aragon n’auraient pu disconvenir à Zola.

    Notes de bas de page

    1 Voir sur cette question, Nelly Wolf, Le Roman de la démocratie, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2003.

    2 Essais de psychologie contemporaine, Paris, TEL Gallimard, [1885], 1993, p. 11.

    3 Voir l’ouvrage de René-Pierre Colin Schopenhauer en France, un mythe naturaliste, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1979.

    4 Les personnages « fin de race » deviennent fréquents chez Zola, dans Paris, dans Fécondité, ils concentrent les traits d’épuisement d’un monde, et la promesse d’une fin imminente.

    5 Pour Justice, Œuvres Complètes, Paris, éd. Tchou, 1968, t. VIII, p. 1517. Nous soulignons. Les références aux romans zoliens renverront désormais à cette édition.

    6 Correspondance, lettre à Fernand Labori et à Paul Alexis, du 1er et 2 février 1899, Presses de l’université de Montréal et éd. du CNRS, 1993, t. IX, p. 406 et p. 408. Les références de la Correspondance renverront désormais à cette édition.

    7 Travail, op. cit., p.945.

    8 Publié le 18 août 1887 dans Le Figaro.

    9 Publié dans La Revue des deux mondes, 1er septembre 1887, p. 213-224.

    10 Ibid., p. 224.

    11 Ibid., p. 219.

    12 Voir sur cette question, Michel Raimond, La Crise du roman, des lendemains du naturalisme aux années vingt, Paris, J. Corti, 1966.

    13 Cité par Michel Raimond, op. cit., p. 48.

    14 Enquête du Gaulois, 14-25 mai 1891, présentée par J.-M. Seillan, Romanesque -2, Centre d’études du roman et du romanesque de l’Université de Picardie, 2005, p. 191. De même de Vogüe : « Faites un livre vraiment intéressant, donnant une impression nouvelle : il sera lu. Ce n’est qu’après que viendra l’étiquette, en manière de conclusion…ou de réclame. Les théories d’école, les discussions, un peu pénibles et mesquines, n’ont pas la moindre importance. », p. 237. Et Alphonse Daudet : « je me résume. Il n’y a pas d’école ou plutôt il ne doit pas en exister ; il n’y a que des œuvres bonnes ou mauvaises », p. 195.

    15 Ibid., p. 216.

    16 Le Roman du quotidien, Lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, Paris, Seuil, coll. « Points », 2000, p. 121.

    17 Elle avait paru à partir du 3 mars 1891 dans L’Écho de Paris.

    18 J.-M. Seillan note qu’il s’agit probablement de Charles-Armand Dieudé-Defly, qui écrit dans la presse sous divers noms d’emprunts.

    19 Ainsi Octave Mirbeau, interrogé : « Mais M. Marcel Prévost a trouvé là, il me semble, quelque chose de tout à fait nouveau : un moyen de lançage de livre très ingénieux […] il est probable que M. Marcel Prévost vendra fort bien ses pastilles et débitera de même ses savons, car il a le sens du queldentisme (sic). Cela vaut mieux que le talent. » Enquête du Gaulois, art. cité p. 233. Paul Margueritte parle de « finesse de réclame », ibid., p. 245.

    20 Ibid., p. 183.

    21 Ibid., p. 226. Gyp effectue un constat similaire : « Je comprends parfaitement que le gros public aime le romanesque, pour se reposer de sa vie terre-à-terre ; c’est ce qui explique que le meilleur roman de Maupassant […] se tire à moins d’exemplaires qu’un livre de M. Ohnet », ibid., p. 240.

    22 Léon Cladel affirme ainsi : « le roman de demain ne sera pas celui qui tient de la poudre de riz et du ylang-ylang. Les élégances, les mignardises voulues, les mièvreries recherchées, tout cela va être fini, et pour jamais ». Ibid., p. 219.

    23 Ibid., p. 193.

    24 Ibid.

    25 Jules Case, associant parfaitement mensonge et fiction, indique pour sa part : « D’ailleurs, tous les romans, depuis les romantiques et très documentés Misérables jusqu’à L’Argent du prodigieux réaliste Zola, sont plus ou moins romanesques, c’est-à-dire plus œuvres d’imagination que fidèles interprètes de la vérité. C’est un défaut que n’évitent pas les plus grands. », ibid, p. 229. Nous soulignons.

    26 Qualificatif employé par le critique Ferragus (Louis Ulbach) dans sa critique de Thérèse Raquin, Le Figaro, 23 janvier 1868, et repris par Zola dans sa réponse, Le Figaro, 31 janvier 1868.

    27 Ainsi Ernest Daudet affirme-t-il : « Une seule conclusion se dégage clairement du mouvement actuel : c’est que les Français qui lisent ont assez des brutalités, des obscénités, de l’ordure qu’on leur a trop longtemps servies, sous prétexte d’alliance nécessaire entre la science et le roman et que, à vérité égale, ils seront plus disposés à préférer la description du beau à la description du laid », Enquête du Gaulois, art. cité, p. 207. Certes ces positions n’augurent pas d’éléments propres à renouveler le débat…

    28 Ibid., p. 159.

    29 La Littérature contemporaine, Georges Le Cardonnel et Charles Vellay, Société du Mercure de France, Paris, 1905, p. 157. Il s’agissait, dans ce recueil d’interviews, de définir notamment « la tendance dominante du roman actuel »

    30 Il évoquait en effet dans son questionnement la « décrépitude de leurs doctrines (celles des naturalistes) », « la déchéance criée sur tous les toits », tenant comme une certitude « la fin du naturalisme », dans une représentation toute déterministe de la littérature. Avant-propos de Jules Huret, L’Enquête sur l’évolution littéraire, Vanves, éd. Thot, 1982, p. 44-45. Et Paul Margueritte d’indiquer au journaliste : « Les Symbolistes ? Vous leur avez fait une grosse réclame, gratuite et libérale. Tant mieux pour eux ! La vie littéraire est dure, la concurrence acharnée, la réclame coûte cher. La vôtre leur permettra bien mieux ! Elle les mettra en demeure de nous donner de beaux livres, et non plus des préfaces. » Ibid., p. 222.

    31 Ibid., p. 155.

    32 Lettre ouverte dénonçant le roman zolien le 18 août 1887 dans Le Figaro après la publication de La Terre. Elle fut signée par Paul Bonnetain, J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte et Gustave Guiches.

    33 Enquête sur l’évolution littéraire, op. cit. p. 167.

    34 Ibid.

    35 La Littérature contemporaine, op. cit., p. 16.

    36 Celle de Jules Huret, celle du Gaulois et celle de Le Cardonnel et Velay, de 1891 à 1905.

    37 Enquête sur l’évolution littéraire de Jules Huret, op. cit., p. 32.

    38 La Littérature contemporaine, op.cit., p. 7.

    39 Ibid., p. 8.

    40 Ibid., p. 43.

    41 « Chronique parisienne », La Vie moderne, 8 août 1885.

    42 La Littérature contemporaine, ibid., p. 78.

    43 Ibid, p. 49.

    44 Ibid, p. 50.

    45 Ibid, p. 102.

    46 Ibid, p. 132.

    47 Ibid., p. 185.

    48 Ibid., p. 300.

    49 Enquête sur le roman romanesque, op. cit., p. 219.

    50 Ibid., p. 217.

    51 La Littérature contemporaine, op. cit., p. 89.

    52 Ibid., p. 128.

    53 « Causerie littéraire » par P. de Lannoy dans L’Univers illustré, 12 mai 1894.

    54 Le Siècle, 20 février 1887.

    55 Le Matin, 10 mars 1894.

    56 Le Matin, 7 novembre 1887 à propos de La Fille adoptive de J. de Glouvet, pseudonyme de M. de Baurepaire.

    57 L’expression est empruntée à la rubrique « Livres » du 24 avril 1896, Paris, « Ce n’est point un roman à thèse, ce n’est point une œuvre à hautes prétentions… ».

    58 Le Siècle, 27 novembre 1900.

    59 Le Matin, 5 mai 1884, critique de George Ohnet sur Le Droit de l’enfant.

    60 Ainsi dans L’Univers du 1er octobre 1892 « sous une forme légère [il faut] dans [les] récits, tout en évitant soigneusement le roman à thèse, généralement ennuyeux, donner d’utiles et profondes leçons ».

    61 La Justice, 18 novembre 1892.

    62 Il s’agit de La Morte.

    63 Journal des débats, 23 février 1886.

    64 Le Temps, 27 avril 1896.

    65 À propos du roman de F. Coppée, Le Coupable, 5 janvier, 1897.

    66 Le Matin, 20 mai 1897.

    67 Le Petit Caporal, 15 décembre 1897.

    68 Le Roman célibataire d’À Rebours à Paludes, Jean-Pierre Bertrand, Michel Biron, Jacques Dubois, Jeannine Paque, Paris, José Corti, 1996, p. 17.

    69 Essais de psychologie contemporaine, Paris, Gallimard, 1993, p. 14.

    70 Notons cependant que chez Barrès, le moi se réalise dans le dépassement de lui-même et dans la communion avec ce qui l’a constitué.

    71 Rappelé par Pierre Citti, Contre la Décadence, Paris, PUF, 1987, p. 69.

    72 Nous renvoyons pour cela à l’ouvrage de Pierre Citti, ibid., notamment le chapitre VII.

    73 Il provient en fait d’un discours prononcé au congrès international d’Éducation sociale de 1900 à Paris, dont le programme concernait « les conditions fondamentales de toute société humaine et les moyens de les faire pénétrer dans l’éducation de tous ».

    74 Léon Bourgeois Solidarité, Lormont, éd. Le Bord de l’eau, 2008, p. 68.

    75 Ibid., p. 77.

    76 C’est ce qu’Alfred Fouillée nommera un « organisme contractuel » évoqué dans La Science sociale contemporaine, Paris, Hachette, 1880.

    77 Léon Bourgeois, Solidarité, op. cit., p. 76.

    78 On parlait à l’époque de « sciences sociales », mais aussi de « physique sociale », dont la paternité était attribuée à Auguste Comte.

    79 Jean-Louis Cabanès, La Fabrique des valeurs dans la littérature du xixe siècle, Presses universitaires de Bordeaux, 2017, p. 75.

    80 Cité par Albert Autin dans sa préface du Disciple, Paris, Société française d’éditions littéraires et techniques, 1930, p. 15.

    81 Henri Chambige, qui était venu par le passé visiter Bourget, tua à Sidi-Mabrouk madame Grille, sa maîtresse, sans se donner finalement la mort comme les deux amants se l’étaient promis.

    82 C’était le titre d’un article de Vallès, Le Figaro, 9 octobre 1862.

    83 Le Disciple, Paris, éd. Livre de Poche, 2010, p. 45.

    84 Voir Denis Pernot, La Jeunesse en discours, Paris, Champion, 2007, p. 14.

    85 « Un crime littéraire : l’affaire Chambige », Le Temps, 11 novembre 1888.

    86 « Une affaire littéraire », Le Temps, 11 novembre 1888.

    87 Le Figaro, « La sensibilité d’Henri Chambige », 11 novembre 1888.

    88 Voir l’article de Jean-Louis Borie, « Esquisse d’une étude littéraire et idéologique du Disciple de Bourget », in Marie-Ange Fougère et Daniel Sangsue (dir.), Avez-vous lu Paul Bourget ?, Dijon, coll. « Écritures » EUD, 2007, p. 9-20.

    89 « Avec sa magnifique sincérité, le philosophe le reconnaissait : le caractère de Robert Greslou, déjà dangereux par nature, avait rencontré dans ses doctrines à lui, comme un terrain où se développer dans le sens de ses pires instincts […] Greslou disait vrai : un maître est uni à l’âme qu’il a dirigée, même s’il n’a pas voulu cette direction », Le Disciple, op. cit., p. 303.

    90 Le Disciple, ibid., p. 327.

    91 L’Étape, Paris, Plon, 1902, p. 10. Toutes les références du roman renverront dorénavant à cette édition.

    92 Voir L’Appel au soldat, « la popularité entraîne une dernière fois celui qui fut trente-trois ans un fonctionnaire, trois ans un agitateur, puis une année un mélancolique », Paris, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1994, p. 1041. Toutes les références du Roman de l’énergie nationale renverront désormais à cette édition.

    93 Le Disciple, op. cit., p. 45.

    94 Ibid., p. 54.

    95 Ibid.

    96 « Nous souhaitions mériter d’être aimés par vous, nos cadets nés de la veille, en vous laissant de quoi valoir mieux que nous ne valions nous-mêmes. », ibid., p. 46.

    97 On trouve parmi eux notamment Saint Georges de Bouhélier, Eugène Montfort, Maurice Le Blond, Albert Fleury, Michel Abadie, Jean Viollis.

    98 Diverses revues naturistes naquirent en province à Toulouse, L’Effort, La Coupe à Montpellier, La Province nouvelle à Auxerre, L’Œuvre à Valence, L’Aube méridionale à Béziers, Méditerranéenne à Marseille, La Revue sentimentale à Albi, La Revue lorraine à Nancy, etc. La Revue naturiste parut de mars 1897 jusqu’en 1903.

    99 Cité par André Billy, L’Époque 1900, 1885-1905, Paris, Taillandier, 1951, p. 207.

    100 Voir Le Figaro, 1er février 1897.

    101 Sur le naturisme et ses liens avec Émile Zola, voir mon article, « Les Naturistes, des héritiers ? », Céline Grenaud-Tostain et Olivier Lumbroso (dir.), Naturalisme. Vous avez dit Naturalismes ?, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2016, p. 65-76.

    102 Saint-Georges de Bouhélier, L’Hiver en méditation, Paris, Mercure de France, 1896, p. 137.

    103 Documents sur le naturisme, septembre 1896, article de Maurice Leblond sur Retté, p. 234.

    104 Jean-Marie Guyau, Paris, Alcan, 1889, p. 21.

    105 « Exposé du Naturisme », éditions de « La Lutte », Bruxelles, 1898, p. 9.

    106 La Plume, « L’Opinion de M. Émile Zola »1er novembre 1897, n° 205.

    107 Voir l’article très éclairant de J.-L. Cabanès, « Les écrivains naturistes et le modèle zolien », in B. Laville (dir.), Champ littéraire fin de siècle, autour de Zola, Modernités 20, Presses universitaires de Bordeaux, 2003, p. 217-229.

    108 Opposé à l’antisémitisme, il s’éloignera de Barrès au moment de l’Affaire.

    109 Il ajoute : « Après Schopenhauer, si noir, si hypocondre, en compagnie duquel nous nous sommes souillés d’une épaisse tristesse, ce furent Wagner, Nietzsche, Ibsen qui nous tinrent dans une servitude spirituelle ». Le Figaro, 10 janvier 1897.

    110 Essais de psychologie contemporaine, op. cit., p. 3.

    111 Barrès écrit ainsi dans L’Appel au soldat : « Honneur aux peintres qui peignirent l’action de l’énergie et de l’enthousiasme ! Ils ne craignirent point de manquer à la nature, ni de paraître savants, ni de nous attaquer par des émotions fortes ; ils cherchaient à nous donner le poids des grandes âmes », op. cit., p. 762.

    112 Travail, Œuvres Complètes, Paris, Cercle du Livre précieux, éd. Tchou, 1968, t.VIII, p. 930. Les références pour les romans de Zola renverront désormais à cette édition.

    113 Cité par Maurice Dommanget, Les Grands socialistes et l’éducation, Paris, Colin, 1970, p. 428. D’ailleurs Zola dans son dossier préparatoire de Vérité écrit : « Tous nos maux selon Tolstoï viennent de la disparition du sentiment religieux. Jamais il ne tient compte de la science ; il est contre la connaissance (c’est un rétrograde). Nos maux viennent de ce qu’il n’y a pas assez de science, la science intégrale. Une religion de la science, oui ! », BN NAF Ms 10344, f°523. L’idée fortement répandue est que la science remplacera la religion, comme la République a remplacé la monarchie.

    114 Travail, op. cit., p. 889.

    115 Vérité, op. cit., p. 1147.

    116 Ferdinand Buisson (dir.), article « Activité », Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Paris, Hachette, 1887, Partie I, t. I, p. 17. Voir aussi sur ces questions Anne Claire Husser, Ferdinand Buisson penseur de l’autorité, du théologique au pédagogique, Paris, Champion, Paris, 2019.

    117 Discours du 2 juillet 1882, Revue française de l’enseignement, n° de juillet-décembre 1882. Ferdinand Buisson voyait là du courage de la part de Ferry « peut-être le plus grand acte de foi dans la vitalité de la démocratie française qu’on puisse citer de nos jours de la part d’un homme politique », cité par Louis Capéran, in Histoire contemporaine de la laïcité française, Paris, Nouvelles éditions latines,1961, t. II, La Révolution scolaire. Un article de Jacques Dauvelle de La Plume, conservé dans le dossier préparatoire de Vérité, précise : « Aussi avec quelle attention elle (l’Église) veille à garder la femme dans sa sphère d’influence ! Et quelle habileté ne déploie-t-elle pas pour agir et régner par son intermédiaire : on peut dire que, en France, c’est l’Église qui a le monopole de l’éducation des filles…c’est par la femme que l’Église perpétue sa formidable puissance ». BN NAF Ms 10344 f°27.

    118 Vérité, op. cit., p. 1196.

    119 En 1896, il existe 15 738 cours et 400 000 inscrits, en 1897, 24 528 cours et 700 000 inscrits, en 1908 48 565 cours et 779 389 inscrits, chiffres cités par Antoine Léon, Histoire de l’éducation populaire, Paris, Nathan, 1983, p. 39. Cet engouement s’explique aussi par des mesures incitatives.

    120 Bourget précise ainsi dans L’Étape à propos de l’Union Tolstoï : « Des étudiants en droit venaient à certains jours s’y mettre à la disposition de leurs camarades ; à d’autres, des étudiants en médecine ; à d’autres des philosophes et des littérateurs », op. cit., p. 137.

    121 « Les Universités populaires », Revue pédagogique n° 12, 1903.

    122 L’Étape, op. cit., p. 139.

    123 Une première vague de manuels scolaires, notamment ceux d’Ernest Lavisse, donnaient une coloration guerrière au concept de patriotisme. Pierre Nora indique à son sujet qu’avec lui « le patriotisme s’achève en mystique […] et le pédagogue doit moins faire appel à la puissance de la raison qu’aux réflexes de la passion ». Voir « Lavisse instituteur national », Les Lieux de mémoire, Paris, Quarto Gallimard, 1997, t. I, La République, p. 239-275.

    124 La Morale à l’école, Jules Payot, Paris, Armand Colin, p. 29.

    125 Les manuels usent souvent d’un double discours, ainsi celui bien répandu de Jules Payot affirmait de manière quelque peu ambiguë la pacification des relations grâce au savoir en même temps qu’il pointait du doigt l’ennemi : « Ne serait-il pas fou de refuser d’utiliser les rayons X ou la télégraphie sans fil parce que ce sont des étrangers qui ont fait la découverte ? Voyez-vous aussi les Allemands refusant de profiter des découvertes de Pasteur ? Quand un grand génie apparaît dans un pays, nous nous enrichissons de ses pensées ou de ses sentiments ; les travailleurs de toutes les nations finiront par s’apercevoir de la stupidité des haines internationales ». Au paragraphe suivant, l’Allemagne est classée comme l’exemple de la nation batailleuse et querelleuse : « L’Allemagne en annexant malgré elles les populations de l’Alsace-Lorraine, a commis un crime, et depuis, aucune nation européenne ne se sent en sûreté. » À la page suivante après l’injonction, « Soyons prêts ! », on précise « ne cherchons querelle à personne, mais, si, on nous attaque injustement, soyons prêts à repousser l’ennemi hors des frontières ». Ibid, p. 224-225.

    126 Vérité, op. cit., p. 1149.

    127 Voir Eugen Weber, La Fin des terroirs, Paris, Fayard, 1983.

    128 Nous les maîtres d’école, autobiographies d’instituteurs de la belle Époque, présentées par Jacques Ozouf, Gallimard, 1973, p. 117.

    129 Dossier préparatoire de Vérité, B.N, Ms, NAF 10344, f. 561.

    130 Voir Le Parlement 27 janvier 1881 et 28 février (articles consacrés au « Naturalisme au théâtre »), voir Le Globe une chronique sur Nana dans la « Semaine dramatique » 31 janvier 1881.

    131 Voir son article « Genèse du roman contemporain », La Vie littéraire, 15, 22 août et 5 septembre 1878. Il retrouve à la rédaction de ce journal, Daudet, déjà vu dans les bureaux du Siècle, mais aussi Céard, Valabrègue l’ami aixois de Zola ; mais c’est surtout à La République des Lettres, dirigé par Mendès que Bourget côtoie Hennique, Alexis, Maupassant, Huysmans et Zola.

    132 Correspondance Zola, op. cit., t. II, p. 60.

    133 Cité par Michel Mansuy, Un moderne Paul Bourget, Imprimerie Jacques et Demontrond, Besançon, 1961, p. 360.

    134 Nouvelles pages de critique et de doctrine, cité par Marie-Ange Voisin-Fougère, « Émile Zola et Paul Bourget : une rencontre littéraire », in B. Laville (dir.), Champ littéraire fin de siècle, autour de Zola, Modernités n°20, Presses universitaires de Bordeaux, 2004, p. 177-191.

    135 À propos de L’Assommoir, Correspondance, t. II, lettre du 2 février 1877, p. 60.

    136 « Il y a longtemps déjà que je connais et que j’aime Paul Bourget, dix-huit ans, je crois. », Le Gaulois, 7 décembre 1892, Œuvres Complètes, op. cit., t. XII, p. 668.

    137 Ibid., p. 674.

    138 Voir article cité note 134 « Émile Zola et Paul Bourget : une rencontre littéraire » de Marie-Ange Voisin-Fougère.

    139 Voir aussi sur cette question l’introduction biographique par Owen Morgan et Alain Pagès « Le dîner Balzac » Correspondance, op. cit., t. IX, p. 25.

    140 Voir Mes Cahiers I (1896-1904), Paris, éditions des Équateurs, 2010, p. 163.

    141 Ibid.

    142 « Ce soir, Huysmans, Céard, Hennique, Paul Alexis, Octave Mirbeau, Guy de Maupassant, la jeunesse des lettres, réaliste, naturaliste, nous a sacrés, Flaubert, Zola et moi, sacrés officiellement les trois maîtres de l’heure présente, dans un dîner des plus cordiaux et des plus gais. Voici l’armée nouvelle en train de se former. », Journal des Goncourt, 16 avril 1877, Paris, coll. « Bouquins », R. Laffont, 1956, t. II, p. 736.

    143 Mes Cahiers I, op. cit., p. 166. Voir aussi sur cette soirée, Alain Pagès, Émile Zola, un intellectuel dans l’Affaire Dreyfus, Paris, Librairie Séguier, 1991, p. 96-100.

    144 Voir lettre du 26 février 1898, Fonds Barrès, BN. De même au moment de la campagne que Barrès orchestra contre le transfert des cendres de Zola au Panthéon en 1908, Bourget lui écrivit qu’il aurait participé à cette entreprise « s’il n’y avait le souvenir personnel du pauvre Zola, très innocent, je vous jure, de cette farce montée par les dreyfusards de la politique. » lettre du 26 mars 1908, Fonds Barrès, BNF 011.31F.

    145 La Gazette, 22 août 1900.

    146 Sur cette question voir l’article de Mathias Yehoshua. « Paul Bourget, écrivain engagé », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n° 45, janvier-mars 1995. p. 14-29.

    147 Un banquet fut donné en honneur de L’Étape, dont le compte-rendu figure dans Le Gaulois du 8 juillet 1902. Parmi les nombreux invités, du Paty de Clam et Charles Maurras étaient présents.

    148 Le Gaulois, 20 juillet 1902.

    149 Bourget répond à ces attaques en reprécisant ses pensées contenues dans L’Étape dans un article intitulé « L’Ascension sociale » Le Gaulois, 27 juillet 1902 : « […] l’erreur démocratique. Elle consiste à ne pas comprendre la beauté du type plébéien, quand il se développe sur place, normalement, simplement et dans des données plébéiennes. »

    150 Barrès rapporte : « Bourget disait : pour avoir une influence, il faut proposer aux hommes une règle de vie », Mes Cahiers 1896-1923, Paris, Plon 1963, p. 76.

    151 Vérité ne paraît qu’en février 1903 chez Fasquelle, et à partir de septembre 1902 en feuilleton dans L’Aurore.

    152 Un Homme libre, Paris, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1994, p. 93.

    153 Ibid., p. 92.

    154 Souvenirs sur l’Affaire, Paris, Idées Gallimard, 1981, p. 34.

    155 Mes Cahiers I, op. cit., section « Mémoires », p. 57.

    156 « L’élite et la politique », Nouvelle Campagne, Œuvres Complètes, op.cit., t. XIV, p. 774.

    157 Ibid., p. 776.

    158 Lettre de Barrès à Zola, BN, Ms, NAF 24511, f. 50-51, cité dans la Correspondance de Zola, t. VIII, p. 333.

    159 Correspondance de Zola, ibid. lettre du 8 juin 1896, p. 333.

    160 Séverine écrivit en tête du Journal, le 31 janvier 1894 : « Leur liberté la voilà. Ils ont dit à satiété, que l’Empire était un régime d’oppression, de silence ; ils nous ont rebattu les oreilles de tous les interdits frappant alors le journal, le livre, la scène…Bilan, la presse est menacée, la doctrine est proscrite de la littérature ; et le théâtre, toujours soumis à la censure est asservi, par-dessus compte à ces gens-là. […] Allez chez Antoine, mon cher Barrès ! C’est là seulement qu’on est un homme libre et un auteur vengé ! »

    161 Paris, des Trois Villes et Leurs Figures sont à cet égard assez concordants dans leur dénonciation.

    162 Barrès donna une Conférence à Bordeaux intitulée « Assainissement et fédéralisme » le 29 juin 1895, à l’invitation du « comité intransigeant socialiste » dont certains membres n’étaient pas insensibles à ses propositions de décentralisation radicale. Elle fut éditée en brochure par la librairie de La Revue socialiste. Fustigeant la bureaucratie et les fonctionnaires qui lui sont attachés (discours que l’on retrouve évidemment dans Les Déracinés), il précisait : « Ce n’est pas de son parlement mais des masses profondes que naîtra ce renouveau de vie, ce besoin de liberté, en un mot cette énergie nationale. C’est à chaque région de se préciser ses idées administratives et d’économie politique ; c’est chaque groupe, chaque région qui sera appelée à donner force de loi à ses intérêts et à ses instincts. […] Son énergie [celle de la France], citoyens, est tout anémiée. Vous sentez bien que les vrais individus sont rares dans ce temps de domestication universelle ».

    163 Maurice Barrès, Cahiers, Paris, Club de l’honnête Homme, 1965-1968, t. XVII, p. 43.

    164 Voir « Pour justice », Œuvres Complètes, op. cit., t. VIII, p. 1515-1520.

    165 Ibid., t. XIII, p. 52.

    166 Dans Le Figaro du 26 novembre 1900, répondant à une interview de Louis Vauxcelles et d’Eugène Allard, Zola indique : « Je crois à une humanité en marche, tant au point de vue littéraire qu’au point de vue social. L’humanité ira quelque part, elle s’y dirige lentement […] Oui, c’est une marche, les littérateurs, les poètes – clairons – marchent en tête. »

    167 Paris, op.cit., t. VII, p. 1567.

    168 Son désir de changement est ancien, déjà il écrivait à Jules Lemaître après son étude de La Bête Humaine parue dans Le Figaro du 8 mars 1890 : « Certes, oui, je commence à être las de ma série, mais ceci entre nous. Mais il faut bien que je la finisse, sans trop changer mes procédés. Ensuite, je verrai, si je ne suis pas trop vieux, et si je ne crains pas trop qu’on m’accuse de retourner ma veste. », Correspondance, op. cit., t. VI, p. 455.

    169 BN NAF Ms 10334, f° 487.

    170 « L’angoisse est revenue, je me suis demandé si j’allais avoir la force de travailler. Un tel torrent vient de passer dans ma vie, si calme, si réglée, que je reste bouleversé, avec toutes mes idées en déroute. Il va me falloir faire un effort considérable pour me remettre à ma tâche littéraire. Je sens que pendant quelques jours, je vais tourner autour de mon roman […] Seulement pourrai-je me retrouver, pourrai-je travailler, hanté comme je le suis ? », Pages d’exil, Œuvres complètes, op. cit., t. XIV, p. 1149.

    171 Ainsi deux exemples à quelques jours d’intervalle : le 5 janvier 1902, à Fernand Labori : « Vous avez raison, la seule joie est de sentir qu’on n’est pas tout à fait seul, au milieu des infamies qui continuent à nous entourer. Vous savez mon régime : me tenir à l’écart, voir le moins de gens possible, et travailler. Mais vos bons souhaits me sont une grande joie, dans ma solitude. » ; à Maurice Le Blond le 20 janvier 1902 : « je vous remercie beaucoup de votre article qui me touche beaucoup, dans le silence de la presse, où il semble défendu d’imprimer mon nom ». Correspondance, op. cit., t. X, p. 350 et p. 354.

    172 « Nouvelle Campagne », Le Figaro, 7 février 1896, t. XIV, p. 727.

    173 « Les récentes œuvres de Zola », Le Mouvement socialiste, novembre 1899. Parmi ces jeunes gens, citons notamment les naturistes (Saint-Georges de Bouhélier, Eugène Montfort, Maurice Le Blond), Proust, Mirbeau, Daniel Halévy, Gabriel Trarieux, les frères Natanson de La Revue Blanche, Blum, Jarry, Renard, Camille Mauclair…

    174 La Fin du « monde réel », Les Communistes, t. IV, Paris, Livre de Poche, 1967, p. 439.

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    1 Voir sur cette question, Nelly Wolf, Le Roman de la démocratie, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2003.

    2 Essais de psychologie contemporaine, Paris, TEL Gallimard, [1885], 1993, p. 11.

    3 Voir l’ouvrage de René-Pierre Colin Schopenhauer en France, un mythe naturaliste, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1979.

    4 Les personnages « fin de race » deviennent fréquents chez Zola, dans Paris, dans Fécondité, ils concentrent les traits d’épuisement d’un monde, et la promesse d’une fin imminente.

    5 Pour Justice, Œuvres Complètes, Paris, éd. Tchou, 1968, t. VIII, p. 1517. Nous soulignons. Les références aux romans zoliens renverront désormais à cette édition.

    6 Correspondance, lettre à Fernand Labori et à Paul Alexis, du 1er et 2 février 1899, Presses de l’université de Montréal et éd. du CNRS, 1993, t. IX, p. 406 et p. 408. Les références de la Correspondance renverront désormais à cette édition.

    7 Travail, op. cit., p.945.

    8 Publié le 18 août 1887 dans Le Figaro.

    9 Publié dans La Revue des deux mondes, 1er septembre 1887, p. 213-224.

    10 Ibid., p. 224.

    11 Ibid., p. 219.

    12 Voir sur cette question, Michel Raimond, La Crise du roman, des lendemains du naturalisme aux années vingt, Paris, J. Corti, 1966.

    13 Cité par Michel Raimond, op. cit., p. 48.

    14 Enquête du Gaulois, 14-25 mai 1891, présentée par J.-M. Seillan, Romanesque -2, Centre d’études du roman et du romanesque de l’Université de Picardie, 2005, p. 191. De même de Vogüe : « Faites un livre vraiment intéressant, donnant une impression nouvelle : il sera lu. Ce n’est qu’après que viendra l’étiquette, en manière de conclusion…ou de réclame. Les théories d’école, les discussions, un peu pénibles et mesquines, n’ont pas la moindre importance. », p. 237. Et Alphonse Daudet : « je me résume. Il n’y a pas d’école ou plutôt il ne doit pas en exister ; il n’y a que des œuvres bonnes ou mauvaises », p. 195.

    15 Ibid., p. 216.

    16 Le Roman du quotidien, Lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, Paris, Seuil, coll. « Points », 2000, p. 121.

    17 Elle avait paru à partir du 3 mars 1891 dans L’Écho de Paris.

    18 J.-M. Seillan note qu’il s’agit probablement de Charles-Armand Dieudé-Defly, qui écrit dans la presse sous divers noms d’emprunts.

    19 Ainsi Octave Mirbeau, interrogé : « Mais M. Marcel Prévost a trouvé là, il me semble, quelque chose de tout à fait nouveau : un moyen de lançage de livre très ingénieux […] il est probable que M. Marcel Prévost vendra fort bien ses pastilles et débitera de même ses savons, car il a le sens du queldentisme (sic). Cela vaut mieux que le talent. » Enquête du Gaulois, art. cité p. 233. Paul Margueritte parle de « finesse de réclame », ibid., p. 245.

    20 Ibid., p. 183.

    21 Ibid., p. 226. Gyp effectue un constat similaire : « Je comprends parfaitement que le gros public aime le romanesque, pour se reposer de sa vie terre-à-terre ; c’est ce qui explique que le meilleur roman de Maupassant […] se tire à moins d’exemplaires qu’un livre de M. Ohnet », ibid., p. 240.

    22 Léon Cladel affirme ainsi : « le roman de demain ne sera pas celui qui tient de la poudre de riz et du ylang-ylang. Les élégances, les mignardises voulues, les mièvreries recherchées, tout cela va être fini, et pour jamais ». Ibid., p. 219.

    23 Ibid., p. 193.

    24 Ibid.

    25 Jules Case, associant parfaitement mensonge et fiction, indique pour sa part : « D’ailleurs, tous les romans, depuis les romantiques et très documentés Misérables jusqu’à L’Argent du prodigieux réaliste Zola, sont plus ou moins romanesques, c’est-à-dire plus œuvres d’imagination que fidèles interprètes de la vérité. C’est un défaut que n’évitent pas les plus grands. », ibid, p. 229. Nous soulignons.

    26 Qualificatif employé par le critique Ferragus (Louis Ulbach) dans sa critique de Thérèse Raquin, Le Figaro, 23 janvier 1868, et repris par Zola dans sa réponse, Le Figaro, 31 janvier 1868.

    27 Ainsi Ernest Daudet affirme-t-il : « Une seule conclusion se dégage clairement du mouvement actuel : c’est que les Français qui lisent ont assez des brutalités, des obscénités, de l’ordure qu’on leur a trop longtemps servies, sous prétexte d’alliance nécessaire entre la science et le roman et que, à vérité égale, ils seront plus disposés à préférer la description du beau à la description du laid », Enquête du Gaulois, art. cité, p. 207. Certes ces positions n’augurent pas d’éléments propres à renouveler le débat…

    28 Ibid., p. 159.

    29 La Littérature contemporaine, Georges Le Cardonnel et Charles Vellay, Société du Mercure de France, Paris, 1905, p. 157. Il s’agissait, dans ce recueil d’interviews, de définir notamment « la tendance dominante du roman actuel »

    30 Il évoquait en effet dans son questionnement la « décrépitude de leurs doctrines (celles des naturalistes) », « la déchéance criée sur tous les toits », tenant comme une certitude « la fin du naturalisme », dans une représentation toute déterministe de la littérature. Avant-propos de Jules Huret, L’Enquête sur l’évolution littéraire, Vanves, éd. Thot, 1982, p. 44-45. Et Paul Margueritte d’indiquer au journaliste : « Les Symbolistes ? Vous leur avez fait une grosse réclame, gratuite et libérale. Tant mieux pour eux ! La vie littéraire est dure, la concurrence acharnée, la réclame coûte cher. La vôtre leur permettra bien mieux ! Elle les mettra en demeure de nous donner de beaux livres, et non plus des préfaces. » Ibid., p. 222.

    31 Ibid., p. 155.

    32 Lettre ouverte dénonçant le roman zolien le 18 août 1887 dans Le Figaro après la publication de La Terre. Elle fut signée par Paul Bonnetain, J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte et Gustave Guiches.

    33 Enquête sur l’évolution littéraire, op. cit. p. 167.

    34 Ibid.

    35 La Littérature contemporaine, op. cit., p. 16.

    36 Celle de Jules Huret, celle du Gaulois et celle de Le Cardonnel et Velay, de 1891 à 1905.

    37 Enquête sur l’évolution littéraire de Jules Huret, op. cit., p. 32.

    38 La Littérature contemporaine, op.cit., p. 7.

    39 Ibid., p. 8.

    40 Ibid., p. 43.

    41 « Chronique parisienne », La Vie moderne, 8 août 1885.

    42 La Littérature contemporaine, ibid., p. 78.

    43 Ibid, p. 49.

    44 Ibid, p. 50.

    45 Ibid, p. 102.

    46 Ibid, p. 132.

    47 Ibid., p. 185.

    48 Ibid., p. 300.

    49 Enquête sur le roman romanesque, op. cit., p. 219.

    50 Ibid., p. 217.

    51 La Littérature contemporaine, op. cit., p. 89.

    52 Ibid., p. 128.

    53 « Causerie littéraire » par P. de Lannoy dans L’Univers illustré, 12 mai 1894.

    54 Le Siècle, 20 février 1887.

    55 Le Matin, 10 mars 1894.

    56 Le Matin, 7 novembre 1887 à propos de La Fille adoptive de J. de Glouvet, pseudonyme de M. de Baurepaire.

    57 L’expression est empruntée à la rubrique « Livres » du 24 avril 1896, Paris, « Ce n’est point un roman à thèse, ce n’est point une œuvre à hautes prétentions… ».

    58 Le Siècle, 27 novembre 1900.

    59 Le Matin, 5 mai 1884, critique de George Ohnet sur Le Droit de l’enfant.

    60 Ainsi dans L’Univers du 1er octobre 1892 « sous une forme légère [il faut] dans [les] récits, tout en évitant soigneusement le roman à thèse, généralement ennuyeux, donner d’utiles et profondes leçons ».

    61 La Justice, 18 novembre 1892.

    62 Il s’agit de La Morte.

    63 Journal des débats, 23 février 1886.

    64 Le Temps, 27 avril 1896.

    65 À propos du roman de F. Coppée, Le Coupable, 5 janvier, 1897.

    66 Le Matin, 20 mai 1897.

    67 Le Petit Caporal, 15 décembre 1897.

    68 Le Roman célibataire d’À Rebours à Paludes, Jean-Pierre Bertrand, Michel Biron, Jacques Dubois, Jeannine Paque, Paris, José Corti, 1996, p. 17.

    69 Essais de psychologie contemporaine, Paris, Gallimard, 1993, p. 14.

    70 Notons cependant que chez Barrès, le moi se réalise dans le dépassement de lui-même et dans la communion avec ce qui l’a constitué.

    71 Rappelé par Pierre Citti, Contre la Décadence, Paris, PUF, 1987, p. 69.

    72 Nous renvoyons pour cela à l’ouvrage de Pierre Citti, ibid., notamment le chapitre VII.

    73 Il provient en fait d’un discours prononcé au congrès international d’Éducation sociale de 1900 à Paris, dont le programme concernait « les conditions fondamentales de toute société humaine et les moyens de les faire pénétrer dans l’éducation de tous ».

    74 Léon Bourgeois Solidarité, Lormont, éd. Le Bord de l’eau, 2008, p. 68.

    75 Ibid., p. 77.

    76 C’est ce qu’Alfred Fouillée nommera un « organisme contractuel » évoqué dans La Science sociale contemporaine, Paris, Hachette, 1880.

    77 Léon Bourgeois, Solidarité, op. cit., p. 76.

    78 On parlait à l’époque de « sciences sociales », mais aussi de « physique sociale », dont la paternité était attribuée à Auguste Comte.

    79 Jean-Louis Cabanès, La Fabrique des valeurs dans la littérature du xixe siècle, Presses universitaires de Bordeaux, 2017, p. 75.

    80 Cité par Albert Autin dans sa préface du Disciple, Paris, Société française d’éditions littéraires et techniques, 1930, p. 15.

    81 Henri Chambige, qui était venu par le passé visiter Bourget, tua à Sidi-Mabrouk madame Grille, sa maîtresse, sans se donner finalement la mort comme les deux amants se l’étaient promis.

    82 C’était le titre d’un article de Vallès, Le Figaro, 9 octobre 1862.

    83 Le Disciple, Paris, éd. Livre de Poche, 2010, p. 45.

    84 Voir Denis Pernot, La Jeunesse en discours, Paris, Champion, 2007, p. 14.

    85 « Un crime littéraire : l’affaire Chambige », Le Temps, 11 novembre 1888.

    86 « Une affaire littéraire », Le Temps, 11 novembre 1888.

    87 Le Figaro, « La sensibilité d’Henri Chambige », 11 novembre 1888.

    88 Voir l’article de Jean-Louis Borie, « Esquisse d’une étude littéraire et idéologique du Disciple de Bourget », in Marie-Ange Fougère et Daniel Sangsue (dir.), Avez-vous lu Paul Bourget ?, Dijon, coll. « Écritures » EUD, 2007, p. 9-20.

    89 « Avec sa magnifique sincérité, le philosophe le reconnaissait : le caractère de Robert Greslou, déjà dangereux par nature, avait rencontré dans ses doctrines à lui, comme un terrain où se développer dans le sens de ses pires instincts […] Greslou disait vrai : un maître est uni à l’âme qu’il a dirigée, même s’il n’a pas voulu cette direction », Le Disciple, op. cit., p. 303.

    90 Le Disciple, ibid., p. 327.

    91 L’Étape, Paris, Plon, 1902, p. 10. Toutes les références du roman renverront dorénavant à cette édition.

    92 Voir L’Appel au soldat, « la popularité entraîne une dernière fois celui qui fut trente-trois ans un fonctionnaire, trois ans un agitateur, puis une année un mélancolique », Paris, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1994, p. 1041. Toutes les références du Roman de l’énergie nationale renverront désormais à cette édition.

    93 Le Disciple, op. cit., p. 45.

    94 Ibid., p. 54.

    95 Ibid.

    96 « Nous souhaitions mériter d’être aimés par vous, nos cadets nés de la veille, en vous laissant de quoi valoir mieux que nous ne valions nous-mêmes. », ibid., p. 46.

    97 On trouve parmi eux notamment Saint Georges de Bouhélier, Eugène Montfort, Maurice Le Blond, Albert Fleury, Michel Abadie, Jean Viollis.

    98 Diverses revues naturistes naquirent en province à Toulouse, L’Effort, La Coupe à Montpellier, La Province nouvelle à Auxerre, L’Œuvre à Valence, L’Aube méridionale à Béziers, Méditerranéenne à Marseille, La Revue sentimentale à Albi, La Revue lorraine à Nancy, etc. La Revue naturiste parut de mars 1897 jusqu’en 1903.

    99 Cité par André Billy, L’Époque 1900, 1885-1905, Paris, Taillandier, 1951, p. 207.

    100 Voir Le Figaro, 1er février 1897.

    101 Sur le naturisme et ses liens avec Émile Zola, voir mon article, « Les Naturistes, des héritiers ? », Céline Grenaud-Tostain et Olivier Lumbroso (dir.), Naturalisme. Vous avez dit Naturalismes ?, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2016, p. 65-76.

    102 Saint-Georges de Bouhélier, L’Hiver en méditation, Paris, Mercure de France, 1896, p. 137.

    103 Documents sur le naturisme, septembre 1896, article de Maurice Leblond sur Retté, p. 234.

    104 Jean-Marie Guyau, Paris, Alcan, 1889, p. 21.

    105 « Exposé du Naturisme », éditions de « La Lutte », Bruxelles, 1898, p. 9.

    106 La Plume, « L’Opinion de M. Émile Zola »1er novembre 1897, n° 205.

    107 Voir l’article très éclairant de J.-L. Cabanès, « Les écrivains naturistes et le modèle zolien », in B. Laville (dir.), Champ littéraire fin de siècle, autour de Zola, Modernités 20, Presses universitaires de Bordeaux, 2003, p. 217-229.

    108 Opposé à l’antisémitisme, il s’éloignera de Barrès au moment de l’Affaire.

    109 Il ajoute : « Après Schopenhauer, si noir, si hypocondre, en compagnie duquel nous nous sommes souillés d’une épaisse tristesse, ce furent Wagner, Nietzsche, Ibsen qui nous tinrent dans une servitude spirituelle ». Le Figaro, 10 janvier 1897.

    110 Essais de psychologie contemporaine, op. cit., p. 3.

    111 Barrès écrit ainsi dans L’Appel au soldat : « Honneur aux peintres qui peignirent l’action de l’énergie et de l’enthousiasme ! Ils ne craignirent point de manquer à la nature, ni de paraître savants, ni de nous attaquer par des émotions fortes ; ils cherchaient à nous donner le poids des grandes âmes », op. cit., p. 762.

    112 Travail, Œuvres Complètes, Paris, Cercle du Livre précieux, éd. Tchou, 1968, t.VIII, p. 930. Les références pour les romans de Zola renverront désormais à cette édition.

    113 Cité par Maurice Dommanget, Les Grands socialistes et l’éducation, Paris, Colin, 1970, p. 428. D’ailleurs Zola dans son dossier préparatoire de Vérité écrit : « Tous nos maux selon Tolstoï viennent de la disparition du sentiment religieux. Jamais il ne tient compte de la science ; il est contre la connaissance (c’est un rétrograde). Nos maux viennent de ce qu’il n’y a pas assez de science, la science intégrale. Une religion de la science, oui ! », BN NAF Ms 10344, f°523. L’idée fortement répandue est que la science remplacera la religion, comme la République a remplacé la monarchie.

    114 Travail, op. cit., p. 889.

    115 Vérité, op. cit., p. 1147.

    116 Ferdinand Buisson (dir.), article « Activité », Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Paris, Hachette, 1887, Partie I, t. I, p. 17. Voir aussi sur ces questions Anne Claire Husser, Ferdinand Buisson penseur de l’autorité, du théologique au pédagogique, Paris, Champion, Paris, 2019.

    117 Discours du 2 juillet 1882, Revue française de l’enseignement, n° de juillet-décembre 1882. Ferdinand Buisson voyait là du courage de la part de Ferry « peut-être le plus grand acte de foi dans la vitalité de la démocratie française qu’on puisse citer de nos jours de la part d’un homme politique », cité par Louis Capéran, in Histoire contemporaine de la laïcité française, Paris, Nouvelles éditions latines,1961, t. II, La Révolution scolaire. Un article de Jacques Dauvelle de La Plume, conservé dans le dossier préparatoire de Vérité, précise : « Aussi avec quelle attention elle (l’Église) veille à garder la femme dans sa sphère d’influence ! Et quelle habileté ne déploie-t-elle pas pour agir et régner par son intermédiaire : on peut dire que, en France, c’est l’Église qui a le monopole de l’éducation des filles…c’est par la femme que l’Église perpétue sa formidable puissance ». BN NAF Ms 10344 f°27.

    118 Vérité, op. cit., p. 1196.

    119 En 1896, il existe 15 738 cours et 400 000 inscrits, en 1897, 24 528 cours et 700 000 inscrits, en 1908 48 565 cours et 779 389 inscrits, chiffres cités par Antoine Léon, Histoire de l’éducation populaire, Paris, Nathan, 1983, p. 39. Cet engouement s’explique aussi par des mesures incitatives.

    120 Bourget précise ainsi dans L’Étape à propos de l’Union Tolstoï : « Des étudiants en droit venaient à certains jours s’y mettre à la disposition de leurs camarades ; à d’autres, des étudiants en médecine ; à d’autres des philosophes et des littérateurs », op. cit., p. 137.

    121 « Les Universités populaires », Revue pédagogique n° 12, 1903.

    122 L’Étape, op. cit., p. 139.

    123 Une première vague de manuels scolaires, notamment ceux d’Ernest Lavisse, donnaient une coloration guerrière au concept de patriotisme. Pierre Nora indique à son sujet qu’avec lui « le patriotisme s’achève en mystique […] et le pédagogue doit moins faire appel à la puissance de la raison qu’aux réflexes de la passion ». Voir « Lavisse instituteur national », Les Lieux de mémoire, Paris, Quarto Gallimard, 1997, t. I, La République, p. 239-275.

    124 La Morale à l’école, Jules Payot, Paris, Armand Colin, p. 29.

    125 Les manuels usent souvent d’un double discours, ainsi celui bien répandu de Jules Payot affirmait de manière quelque peu ambiguë la pacification des relations grâce au savoir en même temps qu’il pointait du doigt l’ennemi : « Ne serait-il pas fou de refuser d’utiliser les rayons X ou la télégraphie sans fil parce que ce sont des étrangers qui ont fait la découverte ? Voyez-vous aussi les Allemands refusant de profiter des découvertes de Pasteur ? Quand un grand génie apparaît dans un pays, nous nous enrichissons de ses pensées ou de ses sentiments ; les travailleurs de toutes les nations finiront par s’apercevoir de la stupidité des haines internationales ». Au paragraphe suivant, l’Allemagne est classée comme l’exemple de la nation batailleuse et querelleuse : « L’Allemagne en annexant malgré elles les populations de l’Alsace-Lorraine, a commis un crime, et depuis, aucune nation européenne ne se sent en sûreté. » À la page suivante après l’injonction, « Soyons prêts ! », on précise « ne cherchons querelle à personne, mais, si, on nous attaque injustement, soyons prêts à repousser l’ennemi hors des frontières ». Ibid, p. 224-225.

    126 Vérité, op. cit., p. 1149.

    127 Voir Eugen Weber, La Fin des terroirs, Paris, Fayard, 1983.

    128 Nous les maîtres d’école, autobiographies d’instituteurs de la belle Époque, présentées par Jacques Ozouf, Gallimard, 1973, p. 117.

    129 Dossier préparatoire de Vérité, B.N, Ms, NAF 10344, f. 561.

    130 Voir Le Parlement 27 janvier 1881 et 28 février (articles consacrés au « Naturalisme au théâtre »), voir Le Globe une chronique sur Nana dans la « Semaine dramatique » 31 janvier 1881.

    131 Voir son article « Genèse du roman contemporain », La Vie littéraire, 15, 22 août et 5 septembre 1878. Il retrouve à la rédaction de ce journal, Daudet, déjà vu dans les bureaux du Siècle, mais aussi Céard, Valabrègue l’ami aixois de Zola ; mais c’est surtout à La République des Lettres, dirigé par Mendès que Bourget côtoie Hennique, Alexis, Maupassant, Huysmans et Zola.

    132 Correspondance Zola, op. cit., t. II, p. 60.

    133 Cité par Michel Mansuy, Un moderne Paul Bourget, Imprimerie Jacques et Demontrond, Besançon, 1961, p. 360.

    134 Nouvelles pages de critique et de doctrine, cité par Marie-Ange Voisin-Fougère, « Émile Zola et Paul Bourget : une rencontre littéraire », in B. Laville (dir.), Champ littéraire fin de siècle, autour de Zola, Modernités n°20, Presses universitaires de Bordeaux, 2004, p. 177-191.

    135 À propos de L’Assommoir, Correspondance, t. II, lettre du 2 février 1877, p. 60.

    136 « Il y a longtemps déjà que je connais et que j’aime Paul Bourget, dix-huit ans, je crois. », Le Gaulois, 7 décembre 1892, Œuvres Complètes, op. cit., t. XII, p. 668.

    137 Ibid., p. 674.

    138 Voir article cité note 134 « Émile Zola et Paul Bourget : une rencontre littéraire » de Marie-Ange Voisin-Fougère.

    139 Voir aussi sur cette question l’introduction biographique par Owen Morgan et Alain Pagès « Le dîner Balzac » Correspondance, op. cit., t. IX, p. 25.

    140 Voir Mes Cahiers I (1896-1904), Paris, éditions des Équateurs, 2010, p. 163.

    141 Ibid.

    142 « Ce soir, Huysmans, Céard, Hennique, Paul Alexis, Octave Mirbeau, Guy de Maupassant, la jeunesse des lettres, réaliste, naturaliste, nous a sacrés, Flaubert, Zola et moi, sacrés officiellement les trois maîtres de l’heure présente, dans un dîner des plus cordiaux et des plus gais. Voici l’armée nouvelle en train de se former. », Journal des Goncourt, 16 avril 1877, Paris, coll. « Bouquins », R. Laffont, 1956, t. II, p. 736.

    143 Mes Cahiers I, op. cit., p. 166. Voir aussi sur cette soirée, Alain Pagès, Émile Zola, un intellectuel dans l’Affaire Dreyfus, Paris, Librairie Séguier, 1991, p. 96-100.

    144 Voir lettre du 26 février 1898, Fonds Barrès, BN. De même au moment de la campagne que Barrès orchestra contre le transfert des cendres de Zola au Panthéon en 1908, Bourget lui écrivit qu’il aurait participé à cette entreprise « s’il n’y avait le souvenir personnel du pauvre Zola, très innocent, je vous jure, de cette farce montée par les dreyfusards de la politique. » lettre du 26 mars 1908, Fonds Barrès, BNF 011.31F.

    145 La Gazette, 22 août 1900.

    146 Sur cette question voir l’article de Mathias Yehoshua. « Paul Bourget, écrivain engagé », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n° 45, janvier-mars 1995. p. 14-29.

    147 Un banquet fut donné en honneur de L’Étape, dont le compte-rendu figure dans Le Gaulois du 8 juillet 1902. Parmi les nombreux invités, du Paty de Clam et Charles Maurras étaient présents.

    148 Le Gaulois, 20 juillet 1902.

    149 Bourget répond à ces attaques en reprécisant ses pensées contenues dans L’Étape dans un article intitulé « L’Ascension sociale » Le Gaulois, 27 juillet 1902 : « […] l’erreur démocratique. Elle consiste à ne pas comprendre la beauté du type plébéien, quand il se développe sur place, normalement, simplement et dans des données plébéiennes. »

    150 Barrès rapporte : « Bourget disait : pour avoir une influence, il faut proposer aux hommes une règle de vie », Mes Cahiers 1896-1923, Paris, Plon 1963, p. 76.

    151 Vérité ne paraît qu’en février 1903 chez Fasquelle, et à partir de septembre 1902 en feuilleton dans L’Aurore.

    152 Un Homme libre, Paris, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1994, p. 93.

    153 Ibid., p. 92.

    154 Souvenirs sur l’Affaire, Paris, Idées Gallimard, 1981, p. 34.

    155 Mes Cahiers I, op. cit., section « Mémoires », p. 57.

    156 « L’élite et la politique », Nouvelle Campagne, Œuvres Complètes, op.cit., t. XIV, p. 774.

    157 Ibid., p. 776.

    158 Lettre de Barrès à Zola, BN, Ms, NAF 24511, f. 50-51, cité dans la Correspondance de Zola, t. VIII, p. 333.

    159 Correspondance de Zola, ibid. lettre du 8 juin 1896, p. 333.

    160 Séverine écrivit en tête du Journal, le 31 janvier 1894 : « Leur liberté la voilà. Ils ont dit à satiété, que l’Empire était un régime d’oppression, de silence ; ils nous ont rebattu les oreilles de tous les interdits frappant alors le journal, le livre, la scène…Bilan, la presse est menacée, la doctrine est proscrite de la littérature ; et le théâtre, toujours soumis à la censure est asservi, par-dessus compte à ces gens-là. […] Allez chez Antoine, mon cher Barrès ! C’est là seulement qu’on est un homme libre et un auteur vengé ! »

    161 Paris, des Trois Villes et Leurs Figures sont à cet égard assez concordants dans leur dénonciation.

    162 Barrès donna une Conférence à Bordeaux intitulée « Assainissement et fédéralisme » le 29 juin 1895, à l’invitation du « comité intransigeant socialiste » dont certains membres n’étaient pas insensibles à ses propositions de décentralisation radicale. Elle fut éditée en brochure par la librairie de La Revue socialiste. Fustigeant la bureaucratie et les fonctionnaires qui lui sont attachés (discours que l’on retrouve évidemment dans Les Déracinés), il précisait : « Ce n’est pas de son parlement mais des masses profondes que naîtra ce renouveau de vie, ce besoin de liberté, en un mot cette énergie nationale. C’est à chaque région de se préciser ses idées administratives et d’économie politique ; c’est chaque groupe, chaque région qui sera appelée à donner force de loi à ses intérêts et à ses instincts. […] Son énergie [celle de la France], citoyens, est tout anémiée. Vous sentez bien que les vrais individus sont rares dans ce temps de domestication universelle ».

    163 Maurice Barrès, Cahiers, Paris, Club de l’honnête Homme, 1965-1968, t. XVII, p. 43.

    164 Voir « Pour justice », Œuvres Complètes, op. cit., t. VIII, p. 1515-1520.

    165 Ibid., t. XIII, p. 52.

    166 Dans Le Figaro du 26 novembre 1900, répondant à une interview de Louis Vauxcelles et d’Eugène Allard, Zola indique : « Je crois à une humanité en marche, tant au point de vue littéraire qu’au point de vue social. L’humanité ira quelque part, elle s’y dirige lentement […] Oui, c’est une marche, les littérateurs, les poètes – clairons – marchent en tête. »

    167 Paris, op.cit., t. VII, p. 1567.

    168 Son désir de changement est ancien, déjà il écrivait à Jules Lemaître après son étude de La Bête Humaine parue dans Le Figaro du 8 mars 1890 : « Certes, oui, je commence à être las de ma série, mais ceci entre nous. Mais il faut bien que je la finisse, sans trop changer mes procédés. Ensuite, je verrai, si je ne suis pas trop vieux, et si je ne crains pas trop qu’on m’accuse de retourner ma veste. », Correspondance, op. cit., t. VI, p. 455.

    169 BN NAF Ms 10334, f° 487.

    170 « L’angoisse est revenue, je me suis demandé si j’allais avoir la force de travailler. Un tel torrent vient de passer dans ma vie, si calme, si réglée, que je reste bouleversé, avec toutes mes idées en déroute. Il va me falloir faire un effort considérable pour me remettre à ma tâche littéraire. Je sens que pendant quelques jours, je vais tourner autour de mon roman […] Seulement pourrai-je me retrouver, pourrai-je travailler, hanté comme je le suis ? », Pages d’exil, Œuvres complètes, op. cit., t. XIV, p. 1149.

    171 Ainsi deux exemples à quelques jours d’intervalle : le 5 janvier 1902, à Fernand Labori : « Vous avez raison, la seule joie est de sentir qu’on n’est pas tout à fait seul, au milieu des infamies qui continuent à nous entourer. Vous savez mon régime : me tenir à l’écart, voir le moins de gens possible, et travailler. Mais vos bons souhaits me sont une grande joie, dans ma solitude. » ; à Maurice Le Blond le 20 janvier 1902 : « je vous remercie beaucoup de votre article qui me touche beaucoup, dans le silence de la presse, où il semble défendu d’imprimer mon nom ». Correspondance, op. cit., t. X, p. 350 et p. 354.

    172 « Nouvelle Campagne », Le Figaro, 7 février 1896, t. XIV, p. 727.

    173 « Les récentes œuvres de Zola », Le Mouvement socialiste, novembre 1899. Parmi ces jeunes gens, citons notamment les naturistes (Saint-Georges de Bouhélier, Eugène Montfort, Maurice Le Blond), Proust, Mirbeau, Daniel Halévy, Gabriel Trarieux, les frères Natanson de La Revue Blanche, Blum, Jarry, Renard, Camille Mauclair…

    174 La Fin du « monde réel », Les Communistes, t. IV, Paris, Livre de Poche, 1967, p. 439.

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    Laville, B. (2020). Approches contextuelles, ou de quelques raisons d’écrire. In Une poétique des fictions autoritaires. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.51402
    Laville, Béatrice. « Approches contextuelles, ou de quelques raisons d’écrire ». In Une poétique des fictions autoritaires. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2020. doi:10.4000/books.pub.51402.
    Laville, Béatrice. « Approches contextuelles, ou de quelques raisons d’écrire ». Une poétique des fictions autoritaires, Presses Universitaires de Bordeaux, 2020, https://doi.org/10.4000/books.pub.51402.

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    Laville, B. (2020). Une poétique des fictions autoritaires. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.51396
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    Laville, Béatrice. Une poétique des fictions autoritaires. Presses Universitaires de Bordeaux, 2020, https://doi.org/10.4000/books.pub.51396.
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