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Les instants « sauvés » de Jean Follain
p. 89-111
Texte intégral
1Saint Jean-Marie Vianney, curé d’Ars, à qui Jean Follain a consacré un livre d’hommage dans la collection « Hommes de Dieu » chez Plon, avait la faculté d’apprécier comme une grâce « la perpétuité vibrante des minutes de l’univers ». Même si l’on est mangé par la temporalité, quel instant, de préférence à l’improviste, ne peut faire encore savourer « un goût très fin d’éternel »1 respirer « la seule odeur nue de métaphysique »2, instaurer la « saveur d’éphémère »3 ? « L’étrangeté terrestre/tenace éblouie » peut constamment nous sauver si nous en sommes dignes, si nous avons l’amour :
Tout fait événement/pour qui sait frémir.4
2Chez Follain, c’est un univers quotidien nécessaire, presque tendrement aimé qui jalonne l’écriture dans ces deux créations longtemps homologues et alternées que sont les poèmes et l’œuvre autobiographique en prose. « Catalogue armorié d’une existence », examen de « l’immense temporel foisonnant d’éternité », témoignage de « l’alliance du périssable et de l’immortel5. »
3Il y eut un temps, disons charismatique, mythe de l’éden, archétype du bonheur simple dans les jeunes années. A l’époque enchantée de cette enfance, élaboration précieuse à jamais d’une durée richesse, fruition d’instants qu’une perspective hédoniste solidarise, confiserie du temps, friandise au « royaume du temporel ». Alors s’est vérifié le concept d’éternité moléculaire : « instant parfait, plus instant parfait, plus instant parfait ». Devant l’immensité du temps à vivre, ressenti comme exempt de mort, l’enfant heureux Follain, magiquement leurré par les promesses d’une existence infinie, se croit en possession d’un capital inépuisable. Tant que l’illusion se prolonge, il se maintient dans l’intemporel. Si bien que le sentiment même du temps fait place en lui à « une sorte de suspension universelle de son cours ». Le temps étant devenu ce spectacle auquel on assiste dans la sérénité, que l’on contemple avec ravissement et reconnaissance, qu’on ne sépare pas des offrandes du monde neuf.
Le dimanche, les hommes jouaient sur la place du bourg au bouchon avec un palet de fer et Ton entendait s’écouler le siècle6.
4De par le silence qui règne sur la scène, en vertu d’un repos de l’espace : les maisons, les objets, les végétaux, les animaux, le ciel, l’enfant vit un enchantement. En ce lieu d’un village normand, Canisy du début du siècle, à un moment donné, le temps n’est pas encore éprouvé comme une perte irréparable, un acheminement inexorable vers le terme, mais comme l’écoulement inoffensif, bienveillant, pouls régulier d’un grand corps mélodieux. Passager de la barque glissant au fil de l’eau, l’enfant n’est guère sensible qu’à un effacement des rives, mouvement harmonieux synchrone avec le rythme cosmique et tout envoûté de présent. Dans ce climat d’une grâce, d’une foi en une perpétuation, la situation existentielle de l’enfant, revue dans le souvenir, ressemble à celle de Jean-Marie Vianney :
Alors il vivait l’éternité sans appréhender l’effarant mystère du temps. A tout instant commençait en lui le monde7.
5Cette durée, récompense de l’amour, n’est constituée que d’instants absolus, « poudroiement d’éternités8 », elle n’est faite de l’extérieur que par la mémoire, elle est « la médiatisation de l’éternité9. »
La construction des maisons remplissait de respect et d’une indicible joie, et la vue des maçons ruraux sur les échafaudages, d’un espoir sans fini10.
6Sommes-nous au bord de la mer, pendant les grandes vacances d’été :
Ce monde en vacances semble voguer dans un temps sans limites11.
7Sommes-nous en classe de troisième à Saint-Lô :
de partout grandit la splendeur de la durée12
8et,
… penché sur son travail, (l’ouvrier qui fabrique les plaques de cuivre) l’heure sonnait lentement pour lui dans les après-midi qui s’étageaient comme pour faire du temps une pièce montée13.
9Le temps suspend son vol. On songe au mot de Kiriloff auquel Stavroguine demandait :
- Vous croyez à la vie éternelle dans l’autre monde ?
- Non ! mais à la vie éternelle dans celui-ci. Il y a des moments, vous arrivez à des moments où le temps s’arrête tout à coup pour faire place à l’éternité.14
10A Saint-Lô, le dimanche peut permettre de vivre une stase temporelle en étroite relation avec l’immobilisation de la scène du monde où presque toute activité a cessé :
Aux portes de la ville se pavanaient les jardins des horticulteurs, leurs serres, leurs châssis, leurs fumiers, leurs terreaux et leurs arrosoirs géants, le tout comme abandonné par la vertu magique d’un immobile dimanche.15
11Si, chez l’adulte, l’éternel retour est recherché, cultivé, c’est parce qu’il représente une consolation, un recours. Dans l’enfance follainienne, il s’imposait comme une révélation enivrante dans la mesure où l’espace et le temps étaient dominés, rassemblés, dans une intuition unique qui leur conférait l’éternité :
La lune au ciel apparaissait […] Je pensais que c’était bien le même astre qui s’était levé sur la plaine de Waterloo le soir de la bataille et cette pensée me remplissait d’une béatitude grisante.16
12Que de fois l’imparfait doré follainien semble encadrer le tableau sacré d’une immuabilité indéfectible, magique ! Ainsi, la ronde des oiseaux, arabesque de permanence :
Les oiseaux passaient à tire-d’aile, les horloges sonnaient et les ombres s’allongeaient sur le sol blanc.17
13Ainsi l’activité inlassable de l’araignée :
Le vent bruissait dans les pois à rames ; l’araignée tissait légendaire.18
14A en croire le poète, le miroir de l’enfance n’aurait guère reflété que le visage du même à travers les règnes, les temps cosmique et historique tout entiers. Ainsi, l’éternel retour des aspects végétaux dont, entourant les calvaires, le buis « d’un vert dur théologique, immuable » ; ainsi, toutes ces invocations à la solennité usée qui continuaient de se fixer dans la trame du langage :
Seigneur, est-il permis… Grands dieux… Grands saints du paradis.19
15L’enfant Follain n’aurait pas vu – ou aurait magistralement écarté – la face redoutable nietzschéenne du retour éternel. Il n’aurait profité que de sa force exaltante, ressenti que sa griserie ; il n’aurait bénéficié que de sa certitude tour à tour enivrante ou apaisante.
16Chez Platon, le même est la substance de l’éternel. Or, les enfances follainiennes protégées seront imprégnées à jamais en raison de la liturgie des rites, vécue dans la grâce, d’un sentiment d’immuabilité, de permanence. Car alors, « le monde le plus fragile offrait la figure même de l’éternité », « dans cette campagne réglée par des êtres chers et la constance de normes apaisées. » Le rite « outil de sérénité », répondant à « un besoin de permanence et de structure, vital dans l’enfance, à une fin de sécurité et de paix. » Donnons au mot « rite » son acception la plus large, en y faisant entrer tout ce qui, dans le quotidien, combat le venin de la temporalité, préserve l’intégrité de l’être menacé au cœur de la temporalité destinale.
Et là sont les maisons des esprits d’amitié.
Ils vivent en commun, lorsque les êtres chastes
doucement sont liés par l’égale coutume.20
17chante Hölderlin dans ses « Poèmes de la folie ». Le foyer étant le temple des rites, le poète Follain devient tout naturellement le chantre de la vie domestique au début du siècle. Et si la partie profonde de l’être est constituée par des structures organiques, alors cette œuvre est la profondeur même qui s’attache si gravement, si continûment à la vie des corps. Elle ne juge pas indigne de s’étendre sur la confection des mets. Parmi, les « sépias de sapience »21, les « merveilleux agrégats moléculaires », les « magnifiques rondes d’atomes »22 :
Aux cuisines rougissant des pelles
pour caraméliser
les sucres ;
l’on casse dans le bol les œufs
pour dorer les gâteaux du soir.23
…
Avant que l’eau ne houille tristement
elle tressaille en son étendue
dans le soir de couleur.24
18Le rite des repas n’a pas moins d’importance que la préparation des nourritures. Quand « l’heure de manger et de boire/a sonné à tous les clochers », la servante met-elle le couvert :
Quand la servante posait une assiette sur l’autre
il se faisait un clair bruit
qui revient du fond des jours chauds
avec les lueurs
des fourchettes d’argent.25
19Les rites du lait revêtaient une importance singulière à une époque où le problème de sa conservation se posait avec acuité. C’est aux enfants qu’était le plus souvent confiée la tâche d’« aller le chercher, de le rapporter. »
[…] frêle sous les firmaments
l’enfant morveux sur les remparts
regarde l’Ourse et le Chariot
son pot de lait pâle dans la main.26
20A côté des « besognes claires » ou des tâches intermédiaires, il y a les « besognes fangeuses » plus mystérieusement peut-être liées à l’éternel dans le quotidien :
Les femmes, le soir, étaient penchées pour récurer, insouciantes de leur belle argile.27
21Le motif de la poussière revient souvent :
L’écolier qui balayait la classe
à tour de rôle était choisi
alors il restait seul
dans la crayeuse poussière
près d’une carte du monde
que la nuit refroidissait
quelquefois il s’arrêtait, s’asseyait
posant son coude sur la table aux entailles
inscrit dans l’ordre universel.28
22Les rites de la toilette et de l’habillage concernent presque exclusivement la femme. Ils firent visiblement forte impression et durent alimenter bien des phantasmes. Dans ces circonstances, la femme ouvre la porte à la sensualité, s’expose aux rêves du désir, place l’imagination sur la pente de l’érotisme. L’atteste l’événement de l’épingle qui tombe. Autres exemples :
Une femme jardinière
défaisait ses bas sombes29
…
Une femme longuement parfumée
farde une bouche amère
attache ses jarretelles usées.30
…
Dans l’épaisseur du vieux monde
ayant enlevé toute parure
et regardant son corps
dans la lumière
exultait la chouanne.31 »
23Il arrive que la « politesse intangible » pervertie dégénère en « obséquiosité doucereuse » : « Qu’a donc Monsieur ? Monsieur n’est pas souffrant, il ne faut pas que Monsieur pleure.32 » Monsieur désigne un bébé de quelques mois dans son landau.
24Ne négligeons pas les rites du vendeur, de l’acheteur :
Une femme tournait la clenche à sonnerie de la boutique, elle entrait, il n’y avait personne, alors elle criait : « Y a-t-il du monde ?33
…
« Elle achetait un élixir
dans la ville
d’un autre temps
il nous faut penser à elle
encore aujourd’hui pourtant
quand les bras sont aussi blancs
et les poignets aussi fins
aussi douce la chair
ô vertigineuse vie !34
25Pour évoquer une coutume des villes de Basse-Normandie, celui qui déplorait que le latin se perdît, que le rite du noir fût en décroissance, qui souffrait de voir us et coutumes inexorablement s’exténuer et mourir a su écrire à propos des vendeuses de sang, les lignes de poésie en prose les plus actives qui soient :
Elles vendaient le sang de cochon cuit, préparé aux oignons et aux boudins hachés, et le proposaient de maison en maison. Et là où il y avait un jardin et une barrière, de la barrière elles criaient : « Faut-il du sang ? » Parfois il n’y avait personne au logis, et le cri se perdait dans la pluie et dans le soleil35.
Pour gagner sur les heures, des hommes jardiniers plantaient leurs choux au cœur de la pleine lune (alors) toute la succulence s’ordonnait sans pareille. Et les oiseaux réalisaient sur les branches ces imperceptibles équilibres pour la beauté du monde36
26Comment négliger les rituelles cueillettes-maraudes des automnes !
Arrive lui-crie-t-on
sauvegarde ta cueillette
avant que ne surviennent
les chapeaux bordés.
Jeunesse de maraude
dans la splendeur de l’ancienne durée37
27Dans le cadre des liturgies, voici deux scènes du passé données « comme enchantement de la vie ». L’église de Canisy fut un jour le théâtre, à l’occasion d’une quête, d’une jouissance toute profane, la scène du triomphe d’un égotisme enfantin singulièrement assorti, il est vrai, d’un respect exceptionnellement exigeant et pur du rituel, du sentiment de la noblesse que confère la stricte observance de la « discipline cérémonielle », d’un émerveillement neuf devant cette surnature vers laquelle il exhausse. Comme si l’honneur du monde eût dépendu de l’enfant quêteur, comme s’il eût été chargé d’assumer la grandeur de l’homme dans la solennité d’un moment.
Suivant le bedeau qui tenait une bourse de velours cerise à gland d’or, soucieux de ne point faillir à un seul merci dans ce bourg de France, loin des Amériques mystérieuses et des plaines de la Chine, je me sentais pénétré d’une solennelle jouissance et je me faisais guider dans l’église froide, serré dans le linge blanc, dans le drap sombre et la dentelle, les mains emprisonnées dans la peau de chevreau38
28Comportement d’esthète et d’homme du monde, de chevalier du temps, tout à la saveur d’une perfection qui « est mirage d’éternité. » La procession de la Fête-Dieu fut bien plus pour l’enfant métaphysicien qu’un « sol jonché de pétales », que chapes et encensoirs, « draps tendus des reposoirs », « versets du Magnificat » et tout ce déploiement de la pompe catholique dans ce pays pieux :
Des bottines blanches
des solennels gants glacés
on garde l’étreinte
sur l’étroit balcon
où l’on se tient
quand passent les trompettes
d’une procession masquant magnifiquement l’avenir39
29Il s’agit bien là de ce sensualisme esthétique qui nous fait tirer jouissance d’une contemplation. Celui qui possède cette sagesse, adulte, ou ce don, enfant, voit son existence transfigurée parce qu’elle est fascinée « par la belle apparence40. » C’est bien sûr l’enfant qui est le plus apte à vivre dans le ravissement faisant reconnaître la « divinité de l’apparence » dans « la divinité de l’instant ». Quand les planteurs de choux œuvrent au clair de lune, que les oiseaux sont installés dans les branches pour leur rêve crépusculaire et nocturne, l’instant se fond en succulence. L’heure presque venue d’allumer les lampes à pétrole, si parvient dans la distance, le bruit des tambours d’un cirque, alors la fruition de l’instant devient sans égale : « Rien n’était plus beau ». Il peut arriver que, dressant ses constructions verticales magiques pour faire échec à la temporalité, le poète transfuse somptueusement le réel de surréalité.
Le jour est dans son plein
quand l’apprenti s’écrie
l’index vers les cieux
voyez maîtresse
ces aigles qui volent si haut
mais elle ne répond pas
ses mains doucement élevées
refaçonnent sa chevelure
et laissent subsister
au bord des abîmes
l’élan des fleurs sombres
à pétales immobiles.41
L’enfant, j’ai été l’enfant/joue sans jamais réfléchir/Aux sombres détours du temps.// Eternel il joue pour rire/Il conserve son printemps.42
30Follain partage avec l’Eluard de ces vers, la nostalgie d’une enfance échappant à la temporalité parce qu’elle pratique d’instinct le meilleur usage du temps en s’adonnant aux activités ludiques. Fasciné, il joue avec une intensité qui stupéfie et émerveille l’adulte :
Certain carrefour était plongé toutes les après-midi dans la léthargie. Parfois, on y voyait seulement un enfant qui fouettait une toupie couleur de lie de vin en forme de navet rond, le ciel, au-dessus de lui pouvait être de toute beauté, il ne s’en préoccupait pas et continuait à fouetter le bois dur.43
31L’œuvre follainienne entière oscillant entre ces deux pôles : temporalité, éternité, témoigne mieux que nulle autre d’une passion, celle du temps installée définitivement à demeure, se subordonnant tout, très tôt centre de tout, dominant la création et la vie. Passion l’espace du cœur, passion l’existence postérieure aux jeunes années et dont l’œuvre fournit le « catalogue armorié ». Si la temporalité est « la réalité fondamentale de l’être », si « le temps est comme séparable de la vie de l’âme »44 ou bien ma temporalité est active, exaltante même : « j’organise le temps », par exemple, grâce au poème ; ou elle est passive : « je le subis »45. « Les usages du temps » « des artisans pleins d’ordre » qui « savent combler l’heure »46 et du poète par qui (grâce à qui) « Se poursuit/par temps mangé/un brûlant/langage écartelé, déchiré »47 se rejoignent. Ils supposent une large part d’acquiescement, la reconnaissance d’un don, cette dernière d’autant plus vive qu’une ambivalence du monde : imperfection et richesse est plus intensément ressentie. A défaut de sanctifier le temps comme a pu le faire l’homme d’Ars, on peut voir en lui le domaine à cultiver sans défaillance. Follain observe que le mot « éternité », même si l’on refuse de croire à une éternité ou même de la concevoir, reste pratiquement irremplaçable. Citant le « Nous ne sommes pas au monde » de Rimbaud et son exaltation dans « Elle est retrouvée. /Quoi ? L’Eternité. /C’est la mer allée/avec le soleil. »48, il voit dans cette quête bouleversante, un cri s’insurgeant contre le temps, l’exigence de la vie éternelle. Reste que pour lui comme pour nous, l’éternel se savoure au moins dans l’instant. C’est le « goût très fin d’éternel » du poème « Les Journaliers »49, c’est, dans un « absolu présent », le « haut goût d’éternité »50 de Collège au moment de fêter l’Armistice. Y. Bonnefoy, dans « L’Improbable », témoigne qu’elle se savoure à la fois fabuleusement et concrètement à l’improviste, visitation d’Absolu, dans la présence du lierre, « le jeu de l’écume au sommet de la vague », le cri « entendu enfant », « d’un oiseau au sommet d’une falaise », ce dernier événement, si proche, semble-t-il, de celui qu’a immortalisé Rilke :
Dans la forêt fanée est un appel d’oiseau
inexplicablement dans la forêt fanée.51 »
32Eternité savourée ici et maintenant, qui, bien qu’elle ruine le temps, n’en est pas moins dans son cours. A propos du cri de l’oiseau, expérience de l’éternel, Bonnefoy poursuit : « Arrachées au temps, à l’espace, je garde l’image des hautes herbes de la pente qui furent avec moi pour cet instant immortelles. » L’éternité émanciperait donc du temps duquel elle est issue, cependant que s’abolirait le sentiment de l’espace. Elle nous situerait dans une sphère extra-spatio-temporelle. On y échapperait au devenir. C’est bien pourquoi, au passage des trompettes, pour l’enfant de Saint-Lô, en « bottines blanches », aux « solennels gants glacés » la procession de la Fête-Dieu, masque « magnifiquement l’avenir52 ». Grimaldi relie plus volontiers éternel et esthétisme ; Simone Weil associe l’éternel à la joie : « La joie nous cloue à l’éternité53 ». Pierre Emmanuel médite profondément sur l’éternel « chant à l’Etre de la réalité totale », « appel bouleversant54 ». Méditant sur l’œuvre de Péguy, André Rousseaux trouve constamment le thème chez ce chrétien, d’une latence de l’éternel dans le temporel, d’une conversion toujours à tout instant possible du second en le premier. Il utilise la métaphore de l’embrayage : « le temporel et l’éternel sont embrayés l’un sur l’autre55 ». Chez l’incroyant Follain, telle qualité d’attention aux choses, peut les situer sur la frontière du temporel et de l’éternel, les mettre comme en bascule : « distraites qu’elles sont du temps ne vont-elles pas se figer dans l’éternité56. » Il évoque « la contemplation rêveuse des êtres et des choses […] considérés dans leur temporalité ressentie, temporalité aspirant à l’éternel. » D’ajouter : « Cette rêverie poétique en arrive alors à ressentir le temps comme une broderie qui se développerait et se continuerait sur un fond d’éternité, comme une sorte de frémissement au cœur de cette éternité même57 ».
33L’éternité ne se cueille pas seulement sur la crête de l’instant ; l’ouverture étant constante de l’une sur l’autre, la durée se transmute en elle : « la durée de pluie et soleil/débouche sur l’éternel58. » « La durée est un effet de l’éternité. Mais la durée n’étant conscience que d’instants absolus et sans devenir, la durée est un poudroiement d’éternités. » « La durée vit d’éternité. La durée est la médiatisation de l’éternité59. » Tout nous convainc donc que, comme l’affirme aussi William Blake : « Des ouvrages du temps, l’éternité reste amoureuse. » Dans un poème d’Espaces D’Instants, Gravité du Temps l’éternité et le temps se font face pour une sorte de confrontation mystérieuse et prenante : « Face à l’Eternité le Temps reste grave/que maintient/la croix baroque du calvaire. »60 présent exclusif, instant ensorcelé. Avec l’enfant à la toupie, seul dans un carrefour atteint d’immobilité et de somnolence, le temps s’est arrêté comme la toupie fouettée qui finit par paraître s’immobiliser et chante la félicité conquise. Comme dans la création poétique, le temps s’est resserré au point sublime et aigu de l’instant. « Le jeu a donc une fonction anesthésiante » : il est « amnésie du futur » :
Puis dans le jeu à son amie
la fillette redit tu brûles
et l’autre cherche si longtemps
si tard – ô longue vie –
que bientôt les feuilles sont noires61
34Car bien sûr, le temps mathématisé poursuit sa marche, le temps destinai continue son œuvre simultanée de construction et de destruction de la matière ; s’inscrit dans le corps de ces enfants dont la croissance se poursuit, attaque « les fleurs dans le damas ». Ces vers opposent bien le temps psychologique « bientôt », au temps de la nature « si longtemps », « si tard ». Le « bientôt » contredisant avec une brutalité non exempte d’ironie amère, le sentiment d’éternité. Les joueuses n’ont pas vu le temps passer mais il s’est empressé de fuir et la nuit de tomber. Illusion, la « longue vie » à laquelle croient les enfants, semblant auquel ils se fient.
35Au hameau de la Vannerie, les enfants jouent dans l’immémorial dirait-on, à ras de terre définissant une humilité :
Là les enfants jouaient à même la poussière fanée62.
36Singulière, émouvante beauté de ces scènes avec un ou des enfants qui jouent :
un enfant de mon âge jouait d’un tambour dans un jardin couleur du temps, des vapeurs chargées d’un arôme entêtant montaient des pressoirs dressés en signe de l’automne63.
37Dans une enfance heureuse, magnifiée de plus par la mémoire et l’imagination, toujours « la promesse sonne » et se glorifie le futur. C’est qu’alors « le devenir est la danse de l’éternel ».64
L’heure où l’enfant s’arrêtait
de jouer avec des coquillages
étincelait de futur65
38La métaphore de l’odeur est une fois choisie pour suggérer l’appétit violent de futur des adolescents d’alors :
le vent leur apporte avec une odeur de lointaine fumée, l’odeur de l’avenir66
39et avec celle de l’étincellement, celle aussi de la scintillation :
Dans les têtes scintille le futur, alentour le paysage s’éclaire d’une grande lumière.67
40André Dhôtel évoque une approche possible de l’éternel grâce aux rapports mystérieux des bruits, des sons, des voix, des cris d’une part, et du silence d’autre part, qui détiennent les uns des autres leur magie. Dans la symbolique, le silence, partie intégrante de la trame des jours, « est un prélude d’ouverture à la révélation ».
41La célébration du temps charismatique apparaît tout entière dans les vers et la prose de Follain comme un hymne au silence glorieux. Dans le Journal de Vigny, la réflexion : « Le silence est la poésie même pour moi. »
Parfois l’homme dit à l’autre
n’écoute plus rien, tais-toi, ne remue pas
pour que le temps s’immobilise
et ne reparte pas à travers les astres.68
42Son pacte fidèle avec la durée le rend propre à l’élaboration des succulences : « cependant je sentais battre mon cœur dans le silence engourdi, tandis que dans les proches haies les noisetiers façonnaient leur amande et les chèvrefeuilles leur suc doucereux.69 »
43Les attributs du dieu, parangon de saveur, de splendeur, de perfection, sont célébrés aussi bien dans des contextes indépendants de l’enfance recréée : ainsi, dans tel poème historique :
le cri survenu du porteur d’eau
fait éclater l’or d’un silence païen70
44ou pour en définir métaphoriquement l’entité en nous faisant vérifier ou concevoir sa symbiose avec le règne végétal :
Au fond du temps verdoie un merveilleux silence71
45ou pour évoquer des émotions premières :
Il arrivait qu’un bibelot tombât et s’émiettât dans la splendeur du silence72
46Comme en gestation dans la matrice de la durée, c’est progressivement qu’il s’élabore en perfection :
On est seul, on écoute, l’écolier entend bruire les feuilles d’un arbre : au fond du temps s’accomplit le merveilleux silence.73
47En telle circonstance, il se marie à la suavité de la chair :
Un corps suave
se pénètre de silence.74
48Le silence qui s’épanouit au sein d’une profondeur, dans un infini dont il fait partie, le silence qui peut avoir l’importance des couches géologiques, l’envergure cosmique, qui offre la contenance d’un dieu et de l’éternel dans sa puissance tranquille et son extase, le silence phénix constamment menacé qui renaît toujours de ces cendres, dans le mythe de l’enfance acquiert la solidité d’une dynastie immuable, l’importance sacrée d’un règne toujours recommencé. C’est certainement dans l’enfance et l’adolescence que l’on peut le mieux vivre « dans le sein nu/du silence éternel. » confirme Wordworth. Le bruit d’une assiette posée sur une autre, la chute d’une épingle à cheveux :
Mais plus que tout, j’entendais l’épingle à cheveux tomber ; je l’entends toujours.75
49n’ont pu retentir aussi profondément dans l’être du poète qu’en provoquant une ouverture sur l’être. Pouvoir étrange qui se vérifie même dans un contexte prosaïque vulgaire :
Avec la fuite des lumières
on entend mâcher
la venaison.
De tout la profondeur augmente.76
50Si la maxime contribue tôt à définir splendidement la poésie de Follain, l’incorporation du discours en style direct survient plus tard pour s’ajouter aux composantes de ce que l’on pourrait appeler le portrait-robot de ses poèmes. Dans « Curiosité du Soir77 » l’effet est saisissant :
Une fille aux cheveux rouges
s’approche d’une porte et crie :
« C’est moi Hélène. »
51Le poète souligne fréquemment l’inclusion magique des paroles dans la trame ordinaire des jours :
Quand nous étions dans le jardin, nous arrivaient les bruits du pas des gens sur la route ; ceux-ci s’arrêtaient pour deviser et la netteté de leurs paroles dans les soirs purifiés fixait la beauté du monde78.
…
Dans les couleurs de l’utile
celle de l’étoffe grise et noire
de l’acier bleu
des graines rousses
d’aucuns se réfugient pour vivre.
On entend parfois leurs paroles
les appels qu’ils font à la pluie
aux soleils, aux verdures79.
52Pourquoi leur retentissement singulier, émouvant ? On les a dites chargées d’un sourd, élémentaire et indéchiffrable message :
une voix de femme se brisait dans un jardin80
53Quel sortilège peut en faire cristalliser la beauté ? Sans doute y jouent-ils un rôle, ensemble ou séparément : la distance, l’improviste, tel climat affectif, le silence. Dans la jeunesse, les paroles participaient aisément à une félicité, à l’appêtit exalté de vivre, à l’universelle harmonie, à la beauté plurielle : « feuillage amer », « oiseaux à gorge rouge », à la noblesse des « mots humains que gouvernait une syntaxe éprouvée ».
Les mouches sur les mots
du calendrier des jours
se posaient entre les murs étanches
et la phrase se détachait d’entre les lèvres
livrant à l’espace des ondes éternelles81.
54Ils peuvent bouleverser longtemps les échos embrumés des appels venus des chères voix anciennes ; il peut arriver qu’elle déchire « L’inflexion des voix chères qui se sont tues ». Et dire qu’il s’agit souvent des paroles les plus banales, les plus usées : Paris fait l’éloge des mots vulgaires qui stimulent, apportent le don de la vie ». Nombreuses sont celles qui mettent le sceau de l’époque :
Et mon lait, j’ai oublié mon lait82
…
Elle devrait avoir honte de se décolleter comme ça, c’est une honte84.
55Il en est qui frappent à l’improviste du coup de pioche d’un réel sordide :
A ta santé morbus
clame à la porte de la guinguette
l’ivrogne épuisé83
56D’autres séduisent par le mystère d’un insitué dans l’espace-temps des époques :
le trône vacille
déclare-t-elle en regardant les nuages84
…
L’itinéraire sera long
dit le conducteur des convois85
57D’autres se nimbent d’un quotidien étrangement auréolé de métaphysique :
Qu’est-ce que l’âme
interroge le prêtre las
sous le soleil intense86
58Si la plénitude de l’attente comblée se confond avec la béatitude, alors il semble que le court chapitre « Femme » de l’Epicerie d’Enfance en offre un lumineux exemple :
Quand, sortie toute une après-midi, cette forte et fragile femme affectionnée rentre à la fin du jour, on entend qu’elle referme la petite barrière du jardinet et ses pas foulent le gravier.
Spectacle empli à craquer d’éternité que cette rentrée, dans une maison de pierre individualisée, d’un être à vous lié. C’est bien son visage, ses yeux, sa bouche, sa vêture qui n’est pas ce jour-là des plus précieuses et aussi très loin en elle l’acheminement de ses pleurs à venir dont les causes se façonnent et se fignolent dans les infernales chimies du futur.
Alors, vous voulez retenir ce présent souriant : elle lorsqu’elle s’avance, la table mise, la nappe quelque peu tachée, le pain, le cidre : boisson rouge87.
59Cet espace heureux, lieu privilégié de la topophilie follainienne, est le type même de l’espace sublimé, le modèle d’espace affectif où se couronne une attente. En cet instant se savoure et simultanément se subit la vie intense du cœur dans une émotion de jamais plus.
60La scène de promenade au cours de laquelle Clémence, amie de pension de la mère du poète, se penche dangereusement vers l’eau de la rivière « Attention Clémence, tu me fais peur », pour cueillir les fleurs jaunes, contient déjà les prémices de la révélation majeure. C’est l’« ineffable animalité » des seins découverts de la répétitrice évanouie dans une allée des jardins de l’Ecole Supérieure de jeunes filles qui, en bouleversant le monde harmonieux de l’équilibre dans l’innocence, pour faire entrer dans celui de la chair et du trouble, provoque l’absolu de la révélation. Destruction d’un calme moral, désordre indicible de l’être, jouissance sans nom, éternel des premières fois.
Ma participation par le regard à la nudité féminine fut tellement forte, émouvante, que je suis bien tenu à ne pas l’oublier jusqu’à la mort. Je fus saisi par un sentiment de trouble merveilleux88.
61Il est bien d’autres cas de ce chavirement, quand notre participation « à l’absolument différent » vient changer la nature d’un moment pour l’ouvrir sur la dimension de l’éternel. L’acuité d’analyse de Dhôtel lui a fait distinguer d’autres types d’ouverture, de « fissures où passe l’éblouissement ».
62Il y a « l’émotion d’un échange du passé et du présent ». La vision miraculeuse d’un événement très antérieur, plus joyeuse que la vision de cet événement lui-même au présent, car elle est « retrouvée dans une renaissance de ce qui fut », va fasciner l’esprit dans sa contemplation. Le cas dans « Pour un Vin d’Honneur ». Dans un estaminet, on fête l’Armistice mettant fin à la Première Guerre Mondiale, et la félicité du présent fait revivre intensément l’incomparable saveur d’un triomphe ancien aussi serein qu’harmonieux de la science, chez cet adorateur de l’histoire :
l’âme s’allège et les aérostats
ramènent de la nuit des temps
la fïère douceur de leur envol premier89.
63A l’occasion d’une lenteur, il peut y avoir manifestation d’un « pouvoir souterrain propre à éterniser la diversité fugace de l’univers ». Ainsi, dans la torpeur estivale, cette espèce de stase ravie du temps, savourée comme l’éternel :
La torpeur estivale immobilisait la petite herbe jaunissante des carrefours isolés sur laquelle ne tombait nul regard […]. Dans une cour battait un instant un balancier de pompe90
64Tel moment déterminé peut se trouver « par un décalage subtil, indépendant de la chaîne des choses vécues91. » A l’improviste, fugacement, se quitte alors l’orbite temporelle.
Il suffit de toucher verrous et croix de grilles
qu’on vend là virginales
pour sentir le poids du monde inéluctable.
[···]
Ainsi la quincaillerie vogue vers l’éternel92. »
65Jaccottet observe que l’éternité est approchée quelquefois « dans une sorte de suspens ». Cas de « Balances93 » :
Dans l’heure où l’on pesait
la volaille plumée
des voix sollicitaient
l’intangible balance
étincelante de feux
deux livres cent je vous dis
prononçait la plus tendre
tout brillait sur le monde ;
66Dhôtel insiste, lui, sur les fulgurations, observant que cette rhétorique se conformerait à la gestuelle du rite grâce à laquelle une « coupure étrange » se ferait dans le temps. A l’image des rites situant dans un temps étranger à toute computation, cette écriture n’obéirait à une « fragmentation prodigieuse » ainsi que l’atteste le titre « Espaces d’instants », que pour mieux laisser passer l’éternité comme lorsque le présent dans la vie fulgure. C’est l’instant de séparation, de différence qui serait tout. Le temps serait congédié par là même dans cette neuve liturgie.
Au café morne
où tout peut survenir
même le crime
entrant par mégarde
Dieu dit-elle devant les vernis anciens
avant que personne n’arrive
elle repart sous le ciel uni
vêtue en drap noir
brûlé du soleil94.
…
D’un coup dans le salon le soleil éclaire
un grand tableau qui figure
une survenue effarante d’émeutiers95.
67L’accident, lui, produit un « effet déclaratif », en ce sens que l’univers s’y « proclame96 ». En outre, il produit une « déflagration dans l’ordre du temps97 » ; il terrorise ce dernier ; son ébranlement le fait éclater. Par là même, il rompt la durée : « le monde alors n’a plus d’âge98 » ; il est touché de la baguette magique du merveilleux :
la jeune « star » conduisant seule
a capoté dans un tournant
plein de ciel99.
68Selon Dhôtel encore, deux raisons à « l’instant inappréciable » de la mort donnée : « on ne sait quel parfum de nouveauté », « la beauté du plus terrible des instants » :
enfin le meurtre se commet
ô minute embaumée suspendue
entre la vie et la mort,
entre la chair et l’acier100
69C’est encore Dhôtel qui observe que « la plus minime rencontre », « la plus hautement inoffensive » peut dérouter le temps. Aussi bien le futile, l’imperceptible, l’insignifiant sont-ils souvent chez Follain, clefs du royaume de l’éternel. Il n’en faut pas plus pour percevoir « la surnaturelle harmonie » :
l’ongle saccagé du vieux jardinier
écossait les pois ronds
chaque grain tombait dans le bassin d’émail
et remuait toute la terre101.
70Plus stupéfiante encore l’importance de l’insolite dans cette poésie. Enfant, quand son frère aîné et lui jouaient à la ville, Jean Follain était factotum, animé déjà du désir de « détenir un grand et à la fois très précis catalogue armorié de toute la terre, mais qu’en même temps tout fût confondu dans l’exquise minute102. » Poète, il juge qu’il porte la responsabilité de la terre :
Blasons, prenons le temps de vous
bien déchiffrer
prenons le temps de tout compter103.
…
(…) dans les champs
de son enfance éternelle
le poète se promène
qui ne veut rien oublier104.
71« Tout n’est pas dit », or « Toujours se passe quelque chose », « le même fond » « réunit tout ». Obtenir la totalité, « fomenter » l’unité, telle est la vocation, tel, le but. Dans ce monde « touffu »105 tout se vaut. Dans « ce fantastique rassemblement égalitaire de différences », « l’insecte apparaît valoir autant que le géant aux bras tatoués ». C’est au point que nous vérifierons le parti pris d’une hiérarchie inversée des différences relativement à la tradition. « Y aurait-il en somme de “petits hystériques” qui tireraient jouissance d’un singulier théâtre […] celui de la médiocrité », confie R. Barthes ?106 Chez Follain, « le simple comme bonjour devient vertigineux », « la platitude de la constatation la plus évidente, sybilline à force d’être directe, prend tournure et résonance d’oracle107. »
Une femme nourrit un oiseau
sans regarder les nuages108.
…
Près de la crevasse où mettre les outils
continue de battre le cœur d’un loir
dans la belle soirée109.
72Que de haïkus, de tankas merveilleux ! Cet intérêt qui confère la promotion magique à l’insignifiant n’est un paradoxe qu’en apparence. En effet, l’infime a des relations intimes, des affinités électives avec l’amour. Rilke le savait bien :
Pour être aimé, rien ne m’est trop petit,
Grand sur fond d’or je l’enlumine
Et le célèbre, afin qu’à je ne sais qui
L’âme en frémisse110.
73Cet amour qui est fraternité sans exclusive, sans frontières, tout venant s’engouffrer pour être aimé dans « la communauté de tout » (Carolus Bovillus, De Sapiente) dispense l’harmonie en soi et hors de soi, prédispose à l’entente et à la paix. Ici l’infime est le maître des forces, « le petit commande le grand », « le minuscule et l’immense sont consonnants111. » L’on pourrait comparer cette efficacité de l’infime qui est gloire, au principe de la thérapeutique homéopathique dont l’action substantielle, quand l’efficace est atteinte, est en raison inverse de la quantité de matière utilisée. « Si l’on pouvait reconstituer le cadastre intime, on reconquerrait sa vie », « les détails de la vie sont bien plus enivrants que le pauvre essentiel », « je ne suis jamais autant ému que par les choses microscopiques », écrit Le Clézio dans L’Extase matérielle. « Il semble que plus l’objet soit petit, mieux il réalise le complexe d’espace-temps, qui est l’essence même du phénomène112. » Ce qui est vrai de la métaphysique, selon Bachelard, peut-il être étendu au domaine le plus spirituel du poétique ? L’œuvre follainienne impose de répondre par l’affirmative tant y ont de prestige à nos yeux des faits minuscules, du « dépôt violet bleu » dans la « bouteille fêlée », au « mouvement des lèvres d’une femme qui pèle une pomme ». Dans l’ordre de l’amour, nul mieux que Follain ne suggère avec une exemplaire pudeur, le pouvoir de « minuscules fleurettes blanches113 » au tablier noir d’une grand-mère, celui du mouchoir d’un grand-père, « mouchoir rouge comme des coquelicots et à pois noirs comme leur cœur114. » Il s’agit de ce qu’ont perçu les cinq sens, de ce qui est le signe de l’éphémère dans les circonstances les plus anodines en apparence et parce que le mentionner sauve d’un vide immense, ce que ne manquerait pas de laisser le seul récit des événements ou officiels ou solennels. L’infime, l’insolite délivrés : « doigt trempé/dans la flaque de vin rouge115 », « un peu d’éraflure/sur le bord d’une ornière116 », dans « un bol fileté bleu », la « tisane de jusquiame117 », quel exorcisme d’irréparable, quel contrepoids pour tant de pertes !
74L’insolite, goût prononcé du bizarre, fait partie de l’idiosyncrasie follainienne. Tout au long de l’œuvre, c’est comme une provocation. Dans les titres : « La Digestion aux Canons », « Appel aux Soldats roux », « La Dame aux Crieurs de Pâtés », « Les Toniques et les Blancs Mirages », « Viande Noire », « Encrier solitaire ». Dans « L’Effraie118 », l’oiseau boit l’huile aux lampes du sanctuaire ; dans « Encrier Solitaire119 », le motif principal est un champignon dénommé « marasme », totalement ignoré du commun des mortels. La feuille qui tombe sur un vêtement fascine le poète, la page qui s’envole, aussi :
La trêve des oiseaux siffleurs
annonçait l’orage
d’un livre il voletait une page
près d’une charrue égarée120
75Le normal contredit, la règle violée excitent le poète : il s’agit de nous situer dans la zone de la fantaisie et du merveilleux pour en forcer les portes :
un rongeur a brisé la radicelle obscure
et mis au jour une bague
qui découverte donne au ciel
un aspect italien121
…
Dans un bureau un jour de moyenne tristesse
le papier boit
près d’un pain éventré l’encre noire
dans l’heure qui sonne.
Un minuscule insecte entièrement vivant
frémit, franchit brun rouge
la page écrite.122
76Tout sera dénombré, donc sauvé, car la vie « ne connaît pas de différence entre ce qui est négligeable et ce qui est important, car tout ce à quoi elle s’arrête devient par là même d’une importance capitale123.
Notes de bas de page
1 Les Journaliers, E., p. 74.
2 Métaphysique, ibid., p. 21.
3 Ephémère, E. D’I., p.36.
4 Événement, d’A.T., p. 52.
5 André Dhôtel, Jean Follain, coll. Poètes d’aujourd’hui, Seghers.
6 Canisy, p. 81.
7 Saint Jean-Marie Vianney.
8 Nicolas Grimaldi, Le désir et le temps, p. 300.
9 ibid., p. 302.
10 Canisy, p. 78.
11 Collège, p. 160.
12 ibid., p. 90.
13 Chef-lieu, p. 110.
14 Dostoïevsky, Les Possédés.
15 Chef-lieu, p. 20.
16 Canisy, p. 42
17 ibid. p. 93.
18 Ch. L. p. 110.
19 Canisy, p. 65.
20 Hölderlin, Poèmes de la folie, traduction Pierre-Jean Jouve, Gallimard, 1963, p. 72.
21 E.D’I, p. 15.
22 ibid., p. 33.
23 La Mère, T. du M. p. 230.
24 Près De l’Eau, E., p. 53.
25 Ch. T dans U. du T., p. 134
26 Ch. T. p. 132, in U. du T.
27 Canisy, p. 94.
28 L’Ordre, E. p. 42.
29 Voix, T., p. 80.
30 Fausse Croisade, D’A.T., p. 54.
31 Dans tout pays, D’A.T., p. 11.
32 Chef-lieu, p. 29.
33 Canisy, p. 63.
34 L’Acheteuse, T. p. 16.
35 L’Épicerie d’enfance, p. 10.
36 Id., p. 34.
37 Maraude, E. D’. I., p. 24.
38 Canisy, p. 17.
39 La Procession, E.D’I, P. 62.
40 Nicolas Grimaldi, Le désir et le temps, p. 292.
41 Le Passage des Aigles, Des Heures, p. 27.
42 Paul Eluard, Poésie ininterrompue, Œuvres Complètes, II, Bibliothèque de la Pliéade, p. 689.
43 Chef-lieu, p. 25.
44 Marcel Conche. Temps et destin, p. 18.
45 ibid., p. 59.
46 Artisans, D.H., p. 15.
47 Couleur de sépia, E. D’I. p. 99.
48 Œuvres complètes. Bibliothèque de la Pléiade, p. 183.
49 E., p. 74.
50 Collège, p. 182.
51 Inquiétude, Livre d’Images, p. 95.
52 E. D. I., p. 62.
53 La Connaissance surnaturelle, Gallimard, p. 154.
54 Le Goût de l’Un, Seuil, 1963. p. 249.
55 Prophète Péguy, p. 48.
56 Le Temps du poète pur J. Follain, in Entretien sur le temps publiés par Jeanne Hersch et René Poirier, La Haye, Mouton, 1967.
57 Le Temps « lu poète pur J. Follain, in Entretien sur le temps publiés par Jeanne Hersch et René Poirier, La Haye, Mouton, 1967
58 Sur L’Eternel, C. J., p. 76.
59 Nicolas Grimaldi, Le Désir et le Temps, p. 301, 302.
60 p. 72.
61 Au Pays, Les Ch. D.. p. 23.
62 Canisy, p. 71.
63 ibid., p. 53.
64 Nicolas Grimaldi, op. cit., p. 295.
65 L’Heure, E., p. 73.
66 Collège, pp. 40-41.
67 ibid., p. 62.
68 Demeure l’espace, P. J.
69 Canisy, p. 38.
70 Conspiration, T., p. 44.
71 Le Silence, E., p. 77.
72 L’E.D’I, p. 23.
73 Collège, p. 7.
74 Par ce jour, D’A. T., p. 72.
75 CH. L., p. 63.
76 Viande noire, d’Α.Τ., p. 79.
77 U. du T., Ch. T., p 142.
78 Canisy, p. 36.
79 L’Utile, E., p. 61.
80 Chef-lieu, p. 177.
81 L’Heure, E., p. 73.
82 Chef-lieu, p. 27.
83 Morbus, d’A. Τ., p. 86.
84 Bourgade, d’A.Τ., p. 87.
85 Convois, C.J., p. 16.
86 Par la fenêtre, A. de la T. p. 76.
87 L’E. D’E p. 53-54.
88 CH. L., pp 85-86.
89 Pour un Vin d’honneur, U. du T., p. 126.
90 Canisy, p. 102
91 Dhôtel, op. cit.
92 Quincaillerie. U. du T., I. B., p. 160.
93 E., p. 58.
94 E. d’I., p. 78.
95 La Belle Journée, D’A. T., p. 73.
96 Guillevie, N.R.F., juin 1971.
97 Jacques Borel, ibid.
98 Ε., p. 10.
99 U. du T., CH. T., p. 40.
100 De lu coupe aux lèvres, La M. Ch., U. du Temps, p. 65.
101 Paysage du Jugement, CH. T. in U. du T., p. 108.
102 L’E. D’E., p. 9.
103 Aux Choses Lentes, E., p. 46.
104 L’Histoire, E., p. 37.
105 Aux Choses Lentes. E., p. 46.
106 Le Plaisir du texte, Seuil. 1973, p.85.
107 Gil Jouanard, Présentation de Paris, p. 10.
108 Le Camion, Des Heures, p. 54.
109 Secrète Vie, Des H., p. 54.
110 L’Heure Gravite, Livre d’Heures, trad. Maurice Betz.
111 G. Bachelard, La Poétique de l’espace, p. 154.
112 G. Bachelard, Le Nouvel Esprit scientifique.
113 Canisy,, p. 22.
114 Canisy,, p. 46.
115 Intérieur Vieux, C. J.
116 L’Ile Brûlée, E. D’I., p. 31.
117 Tisane, D’A. T., p. 32.
118 E., p. 23.
119 d’A. T., p. 51.
120 La Poupée, T. p. 51.
121 Ch. T. in U. du T., p. 129.
122 Page Franchie, E.D, I, p. 20.
123 E. Minkowski, Le Temps Vécu, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1968, p. 146.
Notes de fin
1 Les titres des recueils sont désignés par les abréviations suivantes :
Appareil de la terre (A.D.L.T)
Chants terrestres (Ch. T)
D’Après tout (D’A. T.)
Des heures (D. H.)
Exister (E.)
Espaces d’instants (E. D’I.)
Ici-bas (I. B.)
Lu Main chaude (L. M. Ch.)
Les Choses données (L. Ch. D.)
Transparence du monde (T. du M.)
Usage du temps (U. du T.) comprend : La Main chaude, Chants terrestres, Ici-bas, Transparence du monde.
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