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Henri Michaux : instantanés
p. 73-87
Texte intégral
1Michaux multiplie les instantanés. Les gestes, les actions allégués dans ses textes frappent souvent par leur caractère immédiat ; l’écriture, chez lui, vise elle-même à l’immédiateté.
2Un des peuples de la Grande Garabagne donne l’exemple d’une vie dans l’instant : les Hivinizikis :
Toujours pressés, en avant d’eux-mêmes, fébriles, courant de-ci de-là, affairés, ils perdraient jusqu’à leurs mains. Impossible de leur donner une satisfaction un peu prolongée.
Enthousiastes, impétueux et « en pointe », mais toujours pour peu de temps […]1.
3L’Hiviniziki vit « dans la rue », à cheval « toujours monté, toujours galopant »2.
4La violence qui règne dans l’oeuvre de Michaux se déchaîne instantanément. Les têtes s’arrachent « d’un coup »3. Le Malheur n’attend pas :
La fortune aux larges ailes, la fortune par erreur m’ayant emporté avec les autres vers son pays joyeux, tout à coup, mais tout à coup, comme je respirais enfin heureux, d’infinis petits pétards dans l’atmosphère me dynamitèrent et puis des couteaux jaillissant de partout, me lardèrent de coups si bien que je retombai sur le sol dur de ma patrie, à tout jamais la mienne maintenant4.
Les maléfices, les sortilèges s’accomplissent clans l’instant.
5C’est « tout à coup » — locution décidément récurrente — que l’eau savonnée se mue, dans « Vision », en « cristaux tranchants » ou en « dures aiguilles »5.
6Au « pays de la Magie », « tout à coup on se sent touché […] une méduse d’air est entrée ! »6. La fièvre, la maladie suscitent de soudains défilés d’animaux :
Comme ils viennent voir, dès qu’ils vous savent cloué au lit. Ils tombent, ils vous assaillent […]7
7Les métamorphoses se succèdent sans répit :
C’étaient toujours des changements brusques, tout était à refaire et ça n’en valait pas la peine, ça n’allait durer que quelques instants, et pourtant il fallait bien s’adapter, et toujours des changements brusques !8.
8Voilà, par exemple, le sujet devenu baleine : « Mais il est arrivé que subitement je fusse changé en harponneur ».
9Et, plus loin, : « Quelle histoire quand je suis changé en éclair ! C’est là qu’il faut faire vite […] »9.
10Il faut toujours « faire vite » car, toujours, survient une menace, ou se déclare une « instance ». On peut alors fuir en hâte, comme lors d’un spectacle organisé par les Hacs :
Tout à coup d’un encombrement de voitures sortent trois ou quatre panthères noires […] mieux vaut ne pas trop admirer le spectacle ; il faut faire vite car la panthère noire se décide encore bien plus vite, terriblement vite […]10.
11On peut aussi témoigner, pour désarmer l’agresseur, un empressement docile. Plume essuie, au restaurant, l’admonestation du maître d’hôtel ; puis arrivent, tour à tour, le chef de l’établissement, un agent, un commissaire. Et le texte de répéter, chaque fois : « Plume s’excusa aussitôt »11.
12On sert à Plume, en voyage, une grosse racine, avec hargne :
– Allons, mangez. Qu’est-ce que vous attendez ?
– Oh bien, tout de suite, voilà12.
13On retrouve, tout aussi empressé, mais plus sournois, le personnage dans un train avec, cette fois, des compagnons. Le contrôleur leur ordonne de se serrer contre leurs voisins :
« Comment donc ! Bien sûr ! Tout de suite ! »13.
14Plume, victime éternelle, est alors un assassin ; les « voisins » sont des cadavres, des Bulgares ; ils « remuaient tout le temps » ; « on a préféré en finir d’un coup. On a sorti nos revolvers et on a tiré. On a tiré précipitamment parce qu’on ne se fiait pas à eux »14.
15Aux menaces, aux agressions réplique la violence, tout aussi soudaine, de l’être menacé. Violence libératrice :
En vérité, celui qui ne connaît pas la colère ne sait rien. Il ne connaît pas l’immédiat15.
16La colère est source d’invention :
C’est dans la vie de famille, comme il fallait s’y attendre, que je réalisai la mitrailleuse à gifles. Je la réalisai, sans l’avoir méditée. Ma colère tout à coup se projeta hors de ma main, comme un gant de vent qui en serait sorti, comme deux, trois, quatre, dix gants, des gants d’effluves qui, spasmodiquement, et terriblement vite se précipitèrent du bout de mes doigts, vers la tête odieuse qu’elles atteignirent sans tarder ».16
17« Ce jour-là, déclara l’inventeur, je touchai la magie ».
18La magie, comme la colère, opère dans l’instant. Aussi fait-elle rêver les enfants et les fous, tel ce pensionnaire d’un asile, prenant l’oreille d’un de ses compagnons :
Je te la rends tout de suite, et aménagée royalement. Je construirai une ville dans ton oreille. Une sacrée ville, va. Une ville à moi, avec des trains, des trains, des métropolitains, des baleines aussi […]. Des baleines à détente17
19La magie hante l’oeuvre de Michaux comme le révèlent les titres de divers textes : « Magie »18, Au pays de la magie. Le poète invoque aussi ses « exorcismes ». C’est entre 1940 et 1944, qu’il compose, très significativement, le recueil Epreuves, exorcismes.
20« L’exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier est », écrit Michaux dans la préface, « le véritable poème du prisonnier »19.
21L’exorcisme est donc, sous sa forme la plus pure, immédiat, foudroyant. Mais on peut, à défaut, pratiquer l’exorcisme « par ruse », en recourant à l’écriture, en écrivant des poèmes qui, eux aussi « libèrent », quoiqu’ils soient « de nature parfaitement différente » :
Rien là de cet élan en flèche, fougueux et comme suprahumain de l’exorcisme […]20.
22Le poème n’atteint pas la force de l’exorcisme immédiat : « Cette montée verticale et explosive est un des grands moments de l’existence. On ne saurait assez en conseiller l’exercice à ceux qui vivent malgré eux en dépendance malheureuse. Mais la mise en marche du moteur est difficile, le presque-désespoir seul y arrive »21.
23L’exorcisme spontané implique donc, ou quasiment, l’énergie du désespoir. Il est la force des faibles, de Plume, « the thin man », des Meidosems, ces créatures graciles et frissonnantes que Michaux a complaisamment dessinées et décrites dans La Vie dans les plis. Car la ténuité est aussi agilité, vitesse, elle permet la soudaineté dans la fuite, l’attaque ou, pour reprendre un terme cher à l’auteur, le « dégagement »22.
24Dans sa préface à Epreuves, Exorcismes, Michaux écrit encore : « Pour qui l’a compris, les poèmes du début de ce livre ne sont point précisément faits en haine de ceci, ou de cela, mais pour se délivrer d’emprises »23.
25Pires en effet que les agressions ou les maléfices sont les « emprises », celles des oppresseurs, à l’époque où Michaux écrit, mais aussi, plus généralement, la glu des habitudes, de l’entourage, « la colle/la colle les uns les autres/le doux les uns les autres »24.
26Pour traduire, cependant, ses élans soudains, son impatience, pour réussir un « décollement » qui soit aussi un décollage instantané, Michaux sera, on le sait, tenté d’en finir avec les « ruses » patientes du langage, la rhétorique, les mots, ces « collants partenaires ».
27A la langue toujours « en retard », il tend à préférer le tracé aventureux des lignes25 qui traduit, d’une façon quasiment sismographique les « mouvements de l’être intérieur » ou encore les taches d’encre, rageusement jetées sur le papier26 Peinture et dessin sont jugés plus spontanés, instantanés que les mots qui n’ont qu’une valeur « d’après coup »27.
28Mouvements est un texte « écrit sur des signes représentant des mouvements »28. Mais la note qui propose ce bref commentaire est doublement ambiguë ; alors même que Michaux prétend se libérer de l’encombrante médiation du langage, Michaux recourt et renvoie deux fois au langage.
291° — Parce que les tracés figurant les mouvements restent pour lui des « signes », d’étranges silhouettes gesticulantes et simplifiées rappelant les caractères chinois reproduits et commentés dans Idéogrammes en Chine qui, évoluant vers l’abstraction, ont fait appel « à la vitesse, à l’agilité, à la vive gestualité »29.
30Il est vrai qu’à l’inverse des idéogrammes, les « bonshommes » fébriles de Michaux ignorent les contraintes d’un code préexistant et surgissent au gré de la fantaisie du scripteur.
312° — Michaux éprouve, cependant, la nécessité de rédiger des textes pour commenter ses tracés, comme si un mode d’expression purement graphique ou pictural risquait, en dépit de l’euphorie liée à la « spontanéité » du geste, de rester trop aléatoire dans ses effets.
32Le dessin et la peinture n’en auront pas moins contribué à libérer, en l’accélérant, l’écriture de Michaux. En témoignent le rythme et le temps du texte de Mouvements :
Homme arc-bouté/homme au bond/homme dévalant/homme pour l’opération éclair/pour l’opération tempête/pour l’opération sagaie […]
Homme non selon la chair/mais par le vide et le mal et les flammes intestines/et les bouffées et les décharges nerveuses/[…] et le décollage dans les étincelles30
33Michaux, à partir de 1956, continue à faire alterner écriture et peinture afin de révéler les bouleversements sensoriels et psychiques qu’entraîne, pour lui, l’expérience de la drogue, en particulier de la mescaline. Pour nous en tenir ici aux textes, Misérable miracle, l’Infini turbulent, Connaissance par les gouffres, associent à la rigueur des comptes-rendus d’expériences la traduction poétique d’états inouïs, éblouissement ou panique. Le texte vise alors à rendre l’instantanéité de la vision assaillant le sujet. Dans Misérable miracle « des Himalayas surgissent brusquement »31. Plus loin, Michaux écrit :
Je vois un sillon […] Pfitt, pfitt, pfitt, il file, montrant sur ses flancs d’infinis petits friselis […].
34La simplicité de la syntaxe, la légèreté des allitérations, l’acuité des i miment la vélocité du tracé.
Il y a que c’est torrentiel, il y a que ça déboule, il y a que ça éclate […] Il y a hâte en moi, il y a urgence32
35Le langage contrôlé qui décrit l’expérience s’efforce d’en suivre le rythme, lâche du lest, les phrases s’amenuisent, se fragmentent, tandis que s’imposent, sans contrôle, sous l’effet de la drogue, des éclats de langage, surgissant comme les visions soudaines dont, parfois, ils participent : des signes surgissent en effet à la vue, des lettres de l’alphabet :
De grands Z passent en moi (zébrures — vibrations — zigzags ?) […] »33 ·
36Ou bien l’irruption d’un mot précède et annonce un effet visuel :
Tout à coup, mais précédé d’abord par un mot en avant-garde, un mot-estafette […] précédé par le mot « aveuglant », tout à coup un couteau, tout à coup mille couteaux, tout à coup mille faux éclatantes de lumière […] se jettent, à trancher l’espace de haut en bas, à coups gigantesques, à coups miraculeusement rapides, que je dois accompagner intérieurement, douloureusement, à la même insupportable vitesse […] »34.
37L’usage de la drogue entraîne une « dérive des signes »35, et, pour commencer, une « déterritorialisation de l’énonciation »36.
38Le sujet n’est plus alors qu’un lieu de passage, lieu ouvert où les mots circulent :
La tête me tourne, tête place publique37
39Passent alors des vocables affranchis de toute syntaxe et de tout contexte, mots français (« cristal ») ou étrangers :
Les mots anglais « with gaudy eyes »… « shaped kites » […]. Soudain sortent de la phrase, de la page […]38.
40Les mots sont lancés « à la diable, spasmodiquement »39. Soudain surgi, l’adjectif « intolérable », « mot racoleur », entraîne avec lui, irrésistiblement, ses frères et ses cousins40, « irrémédiable, intarissable, impitoyable […] », etc., « ribambelle », « sotte énumération »41.
41Une sorte d’urgence scinde les mots ou forme, à l’inverse, des assemblages insolites, sortes de « mots-valises » : « Parfois », écrit Michaux dans Misérable miracle, « des mots se soudaient sur le champ »42.
Un nœud de syllabes se forme vivement, fortement : « aristoklas ». En un instant. Je vois les mots, les sens divers qui s’y sont noués43.
42Le sujet de l’expérience doit, là encore, « aller vite ». Sinon ces mots sont « à l’instant de les noter, déjà perdus, incroyablement dépasses et que je ne retrouverai jamais plus »44.
43Ou bien des mots insolites subsistent, tels des épaves, dans la mémoire ; mais c’est alors leur sens qui s’est perdu : « coulmas », « circulation touribotte »45.
44Ces phénomènes — décomposition, recomposition, invention instantanée — engendrent des effets de polysémie proliférante ou, à l’inverse, et, parfois, l’instant d’après, d’asémie, de non-sens.
45Poète de l’instant, auteur d’un recueil intitulé Moments (1978), Michaux sait pourtant dire la durée, la lenteur, l’attente.
46Dans un long et beau poème, « La ralentie », semble d’abord régner la tranquillité :
Ralentie, on tâte le pouls des choses ; on y ronfle ; on a tout le temps ; tranquillement, toute la vie […]. On fait la perle. On est, on a le temps. On est la ralentie […] »46.
47Le o du pronom « on », à l’entrée des phrases, évoque la rondeur, la clôture d’un oeuf ; mais, bientôt, la lenteur qui règne dans le poème inverse son sens et devient la marque du désespoir :
Tandis qu’on cherche sa clef dans l’horizon, on a la noyée au cou, qui est morte dans l’eau irrespirable.
Elle traîne. Comme elle traîne. Elle n’a cure de nos soucis. Elle a trop de désespoir […] »47. La lenteur est aussi, alors, celle de la fatigue :
Oh, fatigue, effort de ce monde, fatigue universelle, inimitié ! »48.
48La fatigue, ici tragique, et liée à un passage difficile dans la vie du poète, à un accès, semble-t-il, de dépression, se dit, ailleurs, sur un mode à demi-comique :
Je me couche toujours très tôt et fourbu, cependant on ne retrouve aucun travail fatiguant dans ma journée »49.
49Michaux revendique néanmoins le droit à la fatigue, voire « le droit à la paresse ». En témoignent des poèmes comme « La paresse »50 ou « Le sportif au lit »51.
50Mais la lenteur est aussi, pour Michaux, signe de sagesse. Dans Poteaux d’angle, recueil « d’aphorismes » publié en 1971, le poète nous met en garde contre le zèle ou la précipitation :
Avec tes défauts, pas de hâte. Ne va pas à la légère les corriger52 Dans une époque d’agités, garde ton andante […]. Toujours garde en réserve l’inadaptation53.
51Michaux est le plus spontané mais aussi le plus circonspect des poètes. Il exalte enfin la « distance »54, et, parfois, une immobilité quasiment hiératique, gage de permanence, jusque dans la mort :
Icebergs, Icebergs, dos du Nord-Atlantique, augustes Bouddhas gelés sur des mers incontemplées, Phares scintillants de la Mort sans issue, le cri éperdu du silence dure des siècles55.
52L’instant ne cesse, en fait, dans l’œuvre de Michaux, de composer avec la durée, selon des modalités diverses.
53Des alternances, des changements de tempo interviennent, aussi bien dans le temps signifié que dans le mouvement même du texte :
L’être intérieur a tous les mouvements, il se lance à une vitesse de flèche, il rentre ensuite comme une taupe, il a d’infinies hibernations de marmotte56
54Le temps subit, en outre, d’étranges effets de ralentissement ou d’accélération, qui s’écartent de la norme. Au pays des Hivinizikis se donne un drame ; un admirateur se jette aux pieds de la jeune première : « Le drame continue, toujours vite et avant que l’agenouillé se relève dix ou quinze ans se sont passés, peut-être davantage, la jeune femme est grand-mère à présent, on vient lui apporter sa perruque blanche »57.
55La souffrance ou l’angoisse détachent, isolent certains moments. Parmi les apparitions d’ » animaux fantastiques », la pire est peut-être celle d’un insecte dont le dard pourrait évoquer la pointe cruelle de l’instant :
[…] Et quand la grande guêpe-paradis […] s’envole, cherchant son appui, se pose et se courbe en mouvements spasmodiques sur la lèvre du malade affolé qui n’en peut plus, qui n’en peut plus… Oh mortelle minute, mortelle entre les mortelles58
56Plus loin, « la tarière qui s’enfonce dans le cerveau traverse le moment présent du perçant d’une pointe inégalable. Qu’est-ce qui est plus exclusivement actuel ? »59.
57L’instant, alors, peut s’étirer. Ainsi lors d’une lutte à mort qui s’engage entre deux frères, au pays des Hacs :
Emporté par l’élan, l’aîné tomba avec l’autre dans la boue. Quelle frénésie en dessous ! Immenses secondes ! Ni l’un ni l’autre ne se releva60.
58L’instant peut aussi concentrer une multitude d’expériences :
Mais voici que vient une femme du dehors ; mais me criblant de plaisirs innombrables, mais si rapprochés que ce n’est qu’un instant, et m’emportant, en ce même instant, dans beaucoup, beaucoup de fois le tour du monde61.
59L’élasticité du temps s’accorde, dans l’oeuvre de Michaux, avec la plasticité des formes et des êtres.
60L’instantanéité peut supposer, en outre, une durée antérieure, parfois démesurée :
Pour le malade pas d’espèces éteintes. Elles peuvent se réveiller d’un sommeil de quarante mille ans.
Le Toxodon pour lui revit, pour lui seul, et le Dinornis géant pond pour lui un dernier oeuf, puis aussitôt après fond sur le curieux qui s’était laissé aller à l’observer innocemment62.
61L’acte « instantané » s’accomplit, souvent au terme d’une préparation ; ainsi, dans Mes propriétés, l’attente du chasseur :
Parfois, quand j’ai le temps, j’observe, retenant ma respiration ; à l’affût ; et si je vois quelque chose émerger, je pars comme une halle et saute sur les lieux, mais la tête, car c’est le plus souvent une tête, rentre dans le marais63
62Plus efficace sera, dans Mouvements de l’être intérieur, l’alliance paradoxale de la patience et de la colère, c’est-à-dire, là encore, de la durée et de l’immédiat :
Puis la colère rencontre la patience, lovée sur elle-même. Sitôt touchée, celle-ci se dresse et se confond avec celle-là, et fonce comme un obus et tout ce qu’elle rencontre elle le renie et le transperce64.
63Les calligraphes chinois savent, eux aussi renforcer l’impulsion par la patience. « La détente soudaine » de « la patte du tigre qui bondit » suppose qu’on aura d’abord été « retenu, concentré » :
Semblablement le calligraphe doit d’abord se recueillir, se charger d’énergie pour s’en délivrer ensuite, s’en décharger. D’un coup65.
64… Sans compter les siècles de tradition et de culture que résume le geste du scripteur.
65Avec ces prouesses félines, heureux mariages de la durée et de l’instant, contrastent des tiraillements, des discordances. Les premiers recueils de Michaux répètent la mésaventure d’un sujet apathique ou nonchalant soudain bousculé, harcelé ou pris d’une subite frénésie.
66Aucune catastrophe — maison escamotée, fureur conjugale, train fou, femme retrouvée en morceaux, procès — n’empêche, dans « Un homme paisible », Plume de se rendormir66. A peine, en revanche, le « sportif au lit » a-t-il les yeux fermés qu’il y a foule dans sa chambre : tout le boulevard Quinet s’y écrase, « des camions, des autobus, des cars y passent »67.
67Dans « Encore des changements », le sujet se plaint d’être changé en éclair, « moi », dit-il, « qui traîne toujours et ne sais prendre une décision »68. « Vieillesse de Pollagoras » dit le drame d’un homme devenu, avec l’âge, « semblable à un champ de bataille », « batailles il y a des siècles, bataille hier », un champ où « des morts, jamais tout à fait morts errent en silence ou reposent ».
Mais soudain ils s’animent, les couchés se relèvent, et tout armés attaquent […] obligeant mon cœur surpris à accélérer son mouvement en ma poitrine et en mon être renfrogné qui s’anime à regret.69
[…] Ainsi, tel un manoir livré au Poltergeist, je vis sans vivre, lieu de hantises qui ne m’intéressent plus quoiqu’elles se passionnent encore et se refassent tumultueusement en un fébrile dévidement que je ne puis paralyser70.
68Instant et durée peuvent en outre opérer une fusion paradoxale. Michaux retrouve, à sa façon, l’oxymore de René Char, « l’éclair qui dure »71. Dans la langue « si nette » des Hacs, « des éclairs de colère ont été fixés, auprès desquels les astuces mielleuses des écrivains étrangers paraissent une pâtée insipide »72.
69« Fixer des éclairs », telle est une des fins, selon Michaux, de l’écriture. Michaux écrit, certes, comme il le dit dans Passages, pour « se parcourir » ; il écrit aussi pour « court-circuiter » : « Attention au bourgeonnement ! Ecrire plutôt pour court-circuiter »73.
70L’écriture épouse la vitesse des mouvements de l’être et vise à en dire l’instantanéité ; elle tend aussi à fixer les vertiges. Michaux pratique dans Tranches de savoir, puis dans Poteaux d’angle — recueils aux titres parlants, marquant la coupure ou l’arrêt — « l’aphorisme », manière, peut-être74, de fixer l’instantané.
71L’ellipse règne dans ces aphorismes ; mais Michaux en use volontiers dans les textes les plus divers. Les phrases nominales ou sans déterminant visent sans doute à « faire court », à faire vite, à dire l’instant ; elles disent aussi, parfois, le dénuement : « Peu se disputent les chiens, peu les enfants, peu rient »75 ; la fatigue : « Fatigue ! Fatigue ! Froid partout » écrit Michaux dans « La ralentie » ; elles peuvent, enfin, intensifier, en l’essentialisant, le propos : « Le calme, dit le maître de Ho »76.
72Michaux a néanmoins une manière toute différente et plus archaïque de réconcilier instant et durée, de suggérer, à partir de moments discontinus, la continuité temporelle.
73La fragmentation, l’éclatement des instants suggèrent, dans les textes de Michaux, le drame d’un être agressé ou divisé. Le poète ne cesse de rêver, cependant, d’un « continuum »77 ; nous avons rappelé l’attrait qu’exerçaient sur lui, malgré ses accès de révolte contre le langage articulé, les systèmes de « signes ». Mais les signes, unités discrètes, et qui s’offrent dans une succession discontinue, frustrent son désir de continuité :
Les signes me disent quelque chose. J’en ferais bien, mais un signe, c’est aussi un signal d’arrêt. Or, en ce temps, je garde un autre désir, un par-dessus tous les autres. Je voudrais un continuum. Un continuum comme un murmure, qui ne finit pas, semblable à la vie qui est ce qui nous continue, plus important que toute qualité78.
74Ce « continuum », Michaux tente de l’obtenir par le dessin : « Impossible de dessiner comme si ce continu n’existait pas. C’est lui qu’il faut rendre »79.
75Il trace donc des lignes, lignes « d’aveugles investigations », se lance dans « l’aventure de la ligne »80. Il essaie de « dessiner l’écoulement du temps » :
Au lieu d’une vision à l’exclusion des autres, j’eusse voulu dessiner les moments qui bout à bout font la vie, donner à voir la phrase intérieure, la phrase sans mots, corde qui indéfiniment se déroule sinueuse, et, dans l’intime, accompagne tout ce qui se présente, du dehors comme du dedans.
Je voulais dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps81
76La somme des moments devient ici écoulement continu. Michaux cherche aussi le « continuum » dans la ligne sonore ou mélodique ; il s’étonne, dans « Jouer avec les sons », de la fluidité des sons qu’il obtient d’un instrument, de « ce courant qui se révèle, cet inattendu liquide »82. Il produit une « mélodie », mélodie née d’un instant : « Sortie peut-être du drame d’un microséisme d’une minute ratée dans une après-midi difficile, une mélodie défaite et retombant sans cesse en défaite »83.
77Mélodie têtue, « indéfiniment répétée », répétée comme le mot « mélodie » lui-même qui revient, obstiné, dans le poème.
78Comme le dessin, comme la musique, comme la mer, les effets de la drogue obéissent à un rythme continu qui offre l’équivalent, en outre, des rythmes biologiques ou cosmiques. Connaissance par les gouffres évoque les « ondes » mescaliniennes. L’onde est d’abord « continuation », mais « si l’on considère chaque élément semblable, elle est répétition »84. Et le langage articulé que sa discontinuité semble couper des rythmes vitaux peut au moins, comme la musique, recourir au procédé archaïque, « primitif », qui consiste à reproduire, par intervalle, un moment sonore, à faire retentir « le gong fidèle du mot » : la répétition.
79La répétition est peut-être la forme la plus pauvre du rythme ; elle n’est peut-être, comme l’écrit Henri Meschonnic, qu’ »une limite et une maladie du rythme »85. C’est sur la répétition, pourtant, que Michaux entend se fonder pour retrouver la fluidité du rythme vital : « L’océan, c’est la répétition d’un peu d’eau, la répétition considérable… »86. Et d’admirer un philosophe qui, passionné de répétition, a fini par ne plus voir, dans chaque être, que l’être et y arrive « de bonne foi » : « Sa femme, un chien, un hibou, un saule : être, être, être »87.
80De cette « passion de la répétition »88, l’oeuvre de Michaux ne cesse de témoigner, dans ses thèmes comme dans sa forme.
81Un thème peut se répéter avec de multiples variations. « Naissance » réitère, à propos d’un même personnage, l’événement pourtant supposé unique pour chaque individu, l’instant où il voit le jour ; l’événement se reproduit, cependant, selon les modalités les plus diverses :
Pon naquit d’un oeuf, puis il naquit d’une morue […] puis il naquit d’un soulier89, etc., etc.
82Mais ce sont surtout les répétitions formelles, de tours, de mots, de sons, qui rythment et unifient les textes aux contenus les plus disparates :
C’est être Meidosem que de se muer ainsi en moires changeantes90.
83Les reflets changent ; le tissu reste. C’est « être », ici, que de « se muer » ; la récurrence phonique connote, dans cette phrase, en deçà de la succession des apparences, la persévérance de l’être.
84Michaux ne se borne pas, cependant, à nous bercer de ses rythmes. La répétition du même — d’une chose, d’un moment, d’un mot — finit par affoler car elle excède souvent les limites accoutumées ; en particulier dans les textes « mescaliniens ». Tel passage de Paix dans les brisements allègue, cette fois encore, la répétition d’un moment premier, mais la répétition et le verbe qui la dénote se répètent eux-mêmes, en abyme.
Il naît, il naît des commencements trop trop trop vite qui se répètent et incessamment répètent que je répète que ça se répète, et que je répète que je répète et que je répète que ça se répète91.
85La « passion de la répétition » devient ici folie ; dans le vertige du sur-place, sujet et lecteur risquent de se perdre.
Notes de bas de page
1 Voyage en Grande Garabagne, « Les Hivinizikis », in L’espace du dedans, Paris, Gallimard, 1966, p. 188.
2 Id., p. 191.
3 « L’arrachage des têtes ». Un Certain Plume, Id., p. 96.
4 « Chant de Mort », Id., p. 112.
5 Lointain intérieur, Id., p. 208.
6 Au pays de la magie, Id., p. 260.
7 « Animaux fantastiques », Lointain intérieur, Id., p. 230.
8 « Encore des changements », Mes propriétés, Id., p. 49.
9 Id., p. 50.
10 « Chez les Hacs », Voyage en Grand Garabagne, Id., p. 158 - 159.
11 « Plume au restaurant », Un certain Plume, Id., p. 83 à 85.
12 « Plume voyage », Id., p. 87.
13 « La nuit des Bidgares », Id., p. 90.
14 Ibid.
15 « Mouvements de l’être intérieur », Un certain Plume, Id., p. 116.
16 « La mitrailleuse à gifles », La vie dans les plis, Id., p. 290.
17 « Le drame des constructeurs », Un certain Plume, Id., p. 126.
18 in Lointain intérieur, Id., p. 199 à 203.
19 « Exorcismes », Epreuves, exorcismes, Id., p. 275.
20 Id., p. 276.
21 Ibid.
22 cf. Déplacements, Dégagements, N.R.F. Gallimard, 1985.
23 « Exorcismes », Epreuves, Exorcismes, in L’Espace du dedans, p. 276.
24 « Mouvements ». Face aux verrous, Id. p. 322.
25 cf. Emergences - Résurgences, Skira, repris dans Champs Flammarion, 1972, p. 7 et sq.
26 Id., p. 31 - 32.
27 Ecuador, N.R.F. Gallimard, p. 28.
28 « Mouvements », Face aux verrous, in L’Espace du dedans, note 1, p. 322.
29 Idéogrammes en Chine, Fata Morgana, 1973.
30 « Mouvements », Face aux verrous, in L’Espace du dedans, p. 324.
31 « Avec, la mescaline », Misérable miracle, Id., p. 347.
32 Ibid., p. 348.
33 « Expérience de la folie », Ibid. p. 354.
34 « Avec-lu mescaline », Ibid., p. 346.
35 Pierre-Jean Founau, « La dérive des signes », Passages et Langages de Henri Michaux, Corti, 1687, p. 243 et sq.
36 Ibid., p. 244.
37 Connaissance par les gouffres, Le Point du Jour, N.R.F., Gallimard, 1967, p. 75, cité par P.-J. Founau, op. cit., p. 244.
38 L’Infini turbulent, Mercure de France, 1964, p. 30 - 31, cité par P.-J. Founau, p. 245.
39 Misérable miracle, N.R.F., Gallimard, p. 35.
40 C’est-à-dire une série de mots isométriques, comportant le même préfixe et le même suffixe.
41 Misérable miracle, N.R.F., Gallimard, p. 35 - 36.
42 Ibid., p. 14.
43 L’Infini turbulent, Mercure de France, p. 65.
44 Ibid., p.66.
45 Connaissance par les gouffres, N.R.F., Gallimard, p. 39 et 106.
46 Lointain intérieur in L’Espace du dedans, p. 216.
47 Ibid., p. 218.
48 Ibid., p. 220.
49 « Une vie de chien », Mes propriétés in L’Espace du dedans, p. 31.
50 Mes propriétés, Id., p. 35.
51 La Nuit remue. Id., p. 137.
52 Poteaux d’angle, Fata Morgana, p. 8.
53 Ibid., p. 60.
54 Cf. A distance, recueil posthume d’inédits, Mercure de France, 1997.
55 « Icebergs », La Nuit remue, in L’Espace du dedans, p. 149.
56 « Mouvements de l’être intérieur », Un certain Plume, Id., p. 117.
57 « Les Hivinizikis », Voyage en Grande Garabagne, Id., p. 189.
58 « Animaux fanstastiques », Lointain intérieur, Id., p. 229.
59 Id., p. 232.
60 « Chez les Hacs », Voyage en Grande Garabagne, Id., p. 157.
61 « Mes Propriétés », in Mes Propriétés, Id., p. 42.
62 « Animaux fantastiques », Lointain intérieur, Id., p. 232.
63 « Mes Propriétés », p. 39.
64 « Mouvements de l’être intérieur », Un certain Plume, in L’Espace du dedans, p. 116.
65 Idéogrammes en Chine, Fata Morgana.
66 Un certain Plume, in L’Espace du dedans, p. 81-82.
67 « Le sportif au lit », La Nuit remue, Id., p. 189.
68 Mes propriétés, Id., p. 50.
69 La vie dans les plis, Id., p. 300.
70 Ibid.
71 Cf. J.-P. Richard, Onze études sur la poésie moderne, Avant-propos, Points Seuil, p. 9.
72 « Chez les Hacs », Voyage en Grande Garabagne, in L’Espace du dedans, p. 162.
73 Tranches de savoir, in L’Espace du dedans, p. 335.
74 En dépit du caractère insolite, « illogique » de certains de ces « aphorismes ».
75 « La Cordillera de los Andes », Ecuador, in L’Espace du dedans, p. 24.
76 « Le calme », Epreuves, Exorcismes, N.R.F., Gallimard, p. 60.
77 Cf. Emergences - Résurgences, Champs - Flammarion, p. 9.
78 Ibid
79 Ibid.
80 Cf. la préface de Henri Michaux à Paul Klee par Will Grohmann : Aventures de lignes, 1954.
81 « Dessiner l’écoulement, lu temps », Passages, in L’Espace du dedans, p. 308.
82 « Jouer avec les sons », Id., p. 310.
83 Id., p. 313.
84 Connaissance par les gouffres, N.R.F., Gallimard, p. 17 - 18.
85 Cf. H. Meschonnic, « Le rythme et le poème », Passages et langages de Henri Michaux, Corti, 1987.
86 Ecuador, Gallimard, nouvelle édition, p. 184.
87 Ibid., p. 184-185.
88 Ibid., p. 184.
89 Un certain Plume, in L’Espace du dedans, p. 110.
90 « Portrait des Meidosems », La vie dans les plis, Gallimard, 1949, p. 183.
91 In L’Espace du dedans, p. 367.
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