La communication des âmes, des cœurs, des consciences dans les romans de Bernanos
p. 127-137
Texte intégral
Et il advint, dès qu’Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein [...]. "Dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein".
Luc 1,41-44 (la Visitation)
1Il s’agira ici d’étudier les scènes des romans de Bernanos où un personnage a la révélation mystérieuse de l’intériorité d’un autre personnage, reçoit la communication soudaine de la situation spirituelle d’un autre personnage. Les trois termes, âme, cœur, conscience, que nous avons utilisés dans l’intitulé de cette intervention et que nous retrouverons dans les textes de Bernanos, tentent de recouvrir ce qui dans l’anthropologie biblique correspond au terme hébreu "lèb" qui désigne le cœur, l’intimité la plus profonde de la personne humaine, là où se joue sa situation intérieure spirituelle. Sans prétendre définir ces trois termes avec trop de rigueur anthropologique, précisons simplement que l’âme désignera ici cette intériorité spirituelle en ce qu’elle est capable de relation à Dieu qui lui donne vie et éternité, – que le cœur désignera ici non pas une dimension sentimentale mais l’intériorité spirituelle en ce qu’elle est capable d’amour, de charité, – et que la conscience désignera ici cette intériorité spirituelle en ce qu’elle est capable de discerner (et libre de choisir) entre le mal et le bien, entre la tentation du néant et la coopération à la création divine. On voit que ces trois termes se recoupent pour une large part, et qu’il ne faudra pas chercher à les dissocier radicalement les uns des autres.
2 L’itinéraire que nous allons suivre à travers l’œuvre de Bernanos tentera de dégager un imaginaire théologique et spirituel de la communication.1
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3C’est dans Sous le Soleil de Satan que nous trouvons la première occurrence de communication surnaturelle de l’intériorité spirituelle d’un personnage à un autre personnage qui en a soudainement la révélation mystérieuse, la vision complète. Peu après sa confrontation avec Satan (p. 167-184), l’abbé Donissan rencontre un homme bon, un carrier, qui le guide à travers la campagne plongée dans la nuit. Suivant son compagnon les yeux baissés, Donissan perçoit une clarté étrange, "une lumière douce et amie, une lumière dorée" (p. 187) qui n’est pas sans rappeler la lumière du Thabor, la gloire de la Transfiguration. Donissan lève alors les yeux : "Il voyait Il voyait de ses yeux de chair ce qui reste caché au plus pénétrant – à l’intuition la plus subtile – [...] : une conscience humaine" (p. 188). Il se trouve "soudain transporté au plus intime d’un autre être" (ibid.) par "ce nouveau mode de connaissance, inaccessible aux autres hommes" (ibid.). Cette connaissance n’a pas été voulue ni cherchée pas Donissan, elle est une "grâce" (ibid.), un "don" (p. 193) qui advient "avec une certitude fulgurante" (p. 187). Ce n’est pas non plus une connaissance captative, qui chercherait à s’emparer de l’autre, car Donissan "regardait l’extraordinaire clarté [...] non point pour la pénétrer, mais sûr d’être pénétré par elle" (p. 188). Ce n’est pas Donissan qui s’empare de cette grâce, mais plutôt cette grâce de connaissance spirituelle qui s’empare de Donissan. Plus précisément encore, Bernanos définit cette vision comme un effet de l’amour : "cette connaissance [...] était seulement et simplement l’effervescence, l’expansion, la dilatation de la charité" (ibid.). Donissan voit d’un regard aimant celui qui le guide, il se sent lié à cet homme par "une amitié céleste, d’une céleste lucidité" (p. 187), il le voit à travers le regard d’amour que Dieu pose sur chaque homme pour en percevoir le meilleur : "Quelle leçon, pour ce pauvre prêtre [...], que la découverte de ce juste ignoré de tous et de lui-même, soumis à sa destinée, à ses devoirs, aux humbles amours de sa vie, sous le regard de Dieu !" (p. 189). Ce que Donissan perçoit à travers le "cœur pur" (ibid.) de cet homme simple, à travers "cette âme tout à coup découverte" (ibid), c’est alors l’image de Saint Joseph : "cet ami de Dieu, ce pauvre entre les pauvres [suscite] l’image d’un autre artisan, non moins obscur, non moins méconnu, le charpentier villageois, gardien de la reine des anges, le juste qui vit le Rédempteur face à face” (ibid.).
4Ce phénomène se reproduira pour l’abbé Donissan : "C’était la première fois que le futur saint de Lumbres assistait au silencieux prodige qui devait lui devenir plus tard si familier" (p. 187). En effet, à la fin de cette même nuit, Donissan rencontre Germaine Malorthy (la première Mouchette), il pose son regard sur elle "comme si l’homme de Dieu [...] eût regardé battre les cœurs” (p. 193), et la "vision intérieure de l’abbé Donissan" (ibid.) se produit de nouveau : "ce qui se découvre à cette heure au regard de l’abbé Donissan n’est point signe ou figure : c’est une âme vivante, un cœur pour tout autre scellé !” (p. 198). Donissan prononce alors une parole de connaissance concernant le crime commis par Mouchette et pourtant ignoré de tous : "vous savez bien que le mort que vous attendez ici n’y est plus” (p. 196), puis : "vous n’êtes point devant Dieu coupable de ce meurtre. Pas plus qu’en ce moment-ci votre volonté n’était libre" (p. 200). Comme tout à l’heure avec le carrier mais cette fois-ci d’une façon qui suppose une véritable divination, Donissan perçoit en Mouchette le bien qui à son insu demeure au plus profond d’elle malgré son crime. Il va plus loin encore : "Quand l’esprit de révolte était en vous, j’ai vu le nom de Dieu écrit dans votre cœur” (p. 197). Donissan a perçu que la révolte de Mouchette venait plus fondamentalement d’une exigence d’absolu. Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu, proclame la sixième Béatitude ; et nous pouvons préciser : ils verront Dieu en eux-mêmes et dans le cœur des autres, car c’est bien ce qui s’est passé ici : "quand l’esprit de révolte était en vous, j’ai vu le nom de Dieu écrit dans votre cœur". C’est en Dieu que communiquent et communient les deux intériorités ici en présence : "la vision extérieure, d’un éclat toujours égal [...] se confond avec la lumière intérieure dont il est lui-même saturé" (p. 198), et Mouchette entend la voix de Donissan "de plus en plus confondue avec le témoignage intérieur, le murmure déchirant de la conscience troublée dans sa source profonde, tellement que les deux voix ne faisaient plus qu’une plainte unique” (p. 201).
5Bernanos commente de nouveau ce phénomène de communication spirituelle comme étant un effet de l’amour : "Quand on l’interrogeait plus tard sur ce don de lire dans les âmes [...] ’Que voyez-vous ? demandait-on au saint homme. Quand voyez-vous ? Quel avertissement ? quel signe ?’ Et il répétait, d’une voix d’enfant studieux auquel échappe le mot du rudiment : ’J’ai pitié... J’ai seulement pitié !...’ Quand il avait rencontré Mlle Malorthy sur le bord du chemin [...] une violente pitié était déjà dans son cœur" (p. 198). Mais, précise encore Bernanos, "non pas cette pitié qui n’est que le déguisement du mépris, mais une pitié douloureuse, ardente, bien que calme et attentive" (p. 193). C’est à dire la compassion : "La charité des grandes âmes, leur surnaturelle compassion, semblent les porter d’un coup au plus intime des êtres. La charité [...] est un des éléments de notre connaissance" (p. 198). Par la charité, par la compassion, le saint bemanosien entre en communion avec ce qui a été blessé dans la personne, y intercède c’est-à-dire littéralement avance un pas parmi cette blessure de l’autre. Sans cela, ce don de connaissance, indissociable donc de la prière, ne serait que superficialité informative. "Aucune curiosité ne me pousse" (p. 195) confie Donissan à Mouchette. L’amour est le critère qui permet de distinguer le don de connaissance spirituelle de tout phénomène de voyance magique ou de télépathie parapsychologique. Saint Paul, dans sa première Épître aux Corinthiens, subordonne d’ailleurs tous les charismes à la charité. Par cette compassion, Donissan peut raconter Mouchette à elle-même, comme du dedans : "ce qu’elle entendait, ce n’était pas l’arrêt du juge [...] mais avec une terrible douceur sa propre histoire, l’histoire de Mouchette [...] vue du dedans” (p. 200). L’emploi, ici, de l’expression qui sert de titre à la première partie du roman ("histoire de Mouchette"), nous montre que cette "vue du dedans" c’est aussi le point de vue de la voix narrative bernanosienne, qui parle au plus près de la conscience intime des personnages ; – et que cette perception d’une intériorité a lieu aussi pour le lecteur, dans cet acte de communication qu’est la lecture du texte bemanosien.
6Très vite dans cette section du roman, Bernanos nous fait comprendre que cette communication surnaturelle de l’intériorité de l’autre ne doit être reçue qu’avec prudence et discernement. En effet, à la fin de sa rencontre avec Mouchette, Donissan tente de retrouver, mais volontairement cette fois-ci, cette capacité de vision spirituelle ; mais ses paroles perdent alors la douceur compassionnelle dont elles étaient précédemment empreintes : "Et déjà montait dans ses yeux la même lueur de lucidité surhumaine, cette fois dépouillée de toute pitié. Le don périlleux, il l’avait donc conquis de nouveau, par force, dans un élan désespéré, capable de faire violence, même au ciel" (p. 204). Il ne s’agit donc plus authentiquement ici d’un don, d’une grâce, d’un charisme venu de Dieu. Donissan ne voit d’ailleurs plus en Mouchette que la longue chaîne du péché se développant et se transmettant de générations en générations.
7Au début de L’Imposture, second roman de Bernanos, c’est bien involontairement que le bon abbé Chevance reçoit lui aussi ce don de lire une âme. L’abbé Cénabre, le terrible imposteur spirituel, vient de réaliser qu’il n’a pas la foi, et fait appeler l’humble abbé Chevance ; celui-ci s’en remet alors entièrement à l’action de Dieu : "Par moi-même je ne suis rien : laissez-moi céder la place à Dieu. Je ne ferai pas la folie de me fier à mes propres lumières" (p. 343). Mais Cénabre, au cours de l’entretien, se rétracte, prétend qu’il est maintenant revenu à sa foi première, qu’il ne s’agissait que d’un moment d’égarement. Chevance n’est pas dupe des paroles trompeuses de Cénabre : "Mon Dieu ! je vous vois terriblement ! [...] Je vous jure que l’Esprit m’inspire ceci ! Je jure que vous m’êtes ouvert ! [...] Je vous vois ! Je vois périr votre âme ! Cette révélation [...] je ne puis qu’en témoigner, et en témoigner encore, avec la certitude de mon impuissance [...] Je n’ai de votre malheur qu’une vision incommunicable !” (p. 356), s’exclame l’humble et doux abbé Chevance, effrayé de cette révélation qu’il reçoit soudainement et inexplicablement en lui et qui dément les paroles hypocritement rassurantes de Cénabre. Cette révélation est ici encore un effet de l’amour, d’une "surnaturelle pitié" (p. 356) écrit Bernanos qui commente l’attitude de Chevance par ces mots : "sa charité, elle seule, discernait, [...], agissait” (p. 347). Chevance ne juge pas, ne condamne pas Cénabre ; il ne voit le péché que dans une optique d’amour et de miséricorde, qui lui permet de "voir, avec les yeux de l’ange" (p. 347), expression qui réapparaîtra deux fois encore dans l’œuvre de Bernanos. Mais, plus encore que "voir avec les yeux de l’ange", le saint bemanosien voit avec les yeux de Dieu, "regarde le pécheur avec le regard de Jésus Christ” comme l’écrit Bernanos à propos de Donissan. Regarder la personne humaine avec le regard de Jésus Christ : c’est bien là l’origine de ce don de connaissance, de la vision surnaturelle des âmes.
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8Arrivé à ce point de notre parcours, je voudrais signaler que Bernanos n’est ni l’inventeur de ce phénomène spirituel, ni le premier romancier à en avoir donné une représentation littéraire. Au niveau spirituel tout d’abord, la scène archétype du charisme de connaissance, du don de lire dans les âmes, est la rencontre du Christ et de la Samaritaine, racontée au chapitre 4 de l’Évangile de Jean :
9 "La femme lui dit : ’Seigneur, donne-moi de cette eau afin que je n’aie plus soif et ne vienne plus ici pour puiser’. Jésus lui dit : ’va, appelle ton mari, et reviens ici’. La femme lui répondit : ’je n’ai pas de mari’. Jésus lui dit : ’tu as bien fait de me dire : je n’ai pas de mari. Car tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; en cela tu dis vrai’. La femme lui dit : ’Seigneur, je vois que tu es un prophète’. [...] La femme laissa là sa cruche, courut à la ville et dit aux gens : ’venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ?’ " (Jean 4,15-30).
10Cet épisode est loin d’être le seul du même ordre : par exemple, rencontrant Nathanaël, Jésus manifeste qu’il le connaît déjà intimement comme un homme "sans ruse et sans détour" (Jean 1, 47-51) ; de même avant la Passion connaîtra-t-il les intentions de Judas et la fragilité de Pierre (Jean 13).
11Toujours au niveau spirituel, nous trouvons des manifestations du don de lire dans les âmes, dans les biographies de certains saints, comme François d’Assise qui perçoit puis déjoue la tentation intérieure subie par l’un de ses fils spirituels ; plus près de nous, on relève des témoignages similaires concernant Saint Jean-Marie Vianney, le curé d’Ars, auquel Bernanos se réfère d’ailleurs plusieurs fois explicitement dans Sous le Soleil de Satan à propos de l’abbé Donissan appelé par exemple "le nouveau curé d’Ars" (p. 232) ou "un autre curé d’Ars”.
12Au niveau littéraire maintenant, c’est chez Dostoïevski qu’apparaissent le plus souvent, avant Bernanos, les manifestations du charisme de connaissance : le Prince Mychkine, dans L’Idiot, reçoit parfois cette grâce de lucidité surnaturelle, et plus encore, dans Les Frères Karamazov, le staretz Zosime, père spirituel du monastère : "À propos du staretz Zosime, beaucoup racontaient qu’à force d’accueillir depuis de nombreuses années tous ceux qui venaient épancher leur cœur, avides de ses conseils et de ses consolations, il avait, vers la fin, acquis une grande perspicacité. Au premier coup d’œil jeté sur un inconnu, il devinait pourquoi il était venu, ce qu’il lui fallait et même ce qui tourmentait sa conscience. Le pénitent était surpris, confondu, parfois même effrayé de se sentir pénétré avant d’avoir proféré une parole" (Les Frères Karamazov, collection Folio, tome 1 p. 65). Ainsi le vieux Karamazov peut-il dire au staretz : "par votre remarque de tout à l’heure [...] vous m’avez comme transpercé, vous avez lu en moi" (ibid., p. 83) ; ou encore : "tu as lu dans mon cœur" lui répond, parmi d’autres, une mère qui souffrait de la mort de son enfant (ibid., p. 92) ; ainsi encore le staretz s’incline-t-il mystérieusement devant Dmitri Karamazov parce que, comme il l’expliquera plus tard, il avait perçu "sa profonde souffrance future" (ibid., p. 383). Aliocha Karamazov lui-même, être profondément aimant, est doté du même charisme que son staretz, par exemple avec Catherine Ivanovna (ibid., p. 270), ou dans sa capacité à "deviner" son frère Ivan (ibid., p. 317 et tome 2, p. 279), ou encore avec le jeune Kolia (tome 2, p. 228).
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13Revenons maintenant à Bernanos. – Le don de lire dans les âmes, le charisme de connaissance, a pu nous sembler jusqu’à présent comme une communication à sens unique, de la personne qui est connue à la personne qui connaît. Nous pouvons nuancer cette impression. En effet, à la personne qui est connue est transmise une libération, une guérison, psychologique ou spirituelle, un apaisement. Par exemple, dans le roman La Joie, la jeune Chantal de Clergerie réussit à déjouer et à dénouer la névrose maniaque de sa grand-mère, névrose matérialisée par l’attachement obsessionnel aux clefs (qui par ailleurs symbolisent la fermeture du cœur de la vieille femme) : "Donnez-moi vos clefs, mama, vos chères clefs [...] Ce sont vos clefs qui vous empêchent de dormir. Chacune d’elles est un petit démon" (p. 661) dit Chantal. C’est une scène d’exorcisme en douceur que nous montre ici Bernanos. En incitant sa grand-mère à se dessaisir de ses clefs, Chantal a visé juste, et la libère de ses démons intérieurs : "Oh ! mama, il y a beau temps que les morts vous ont pardonné ! C’est vous qui vous accrochez exprès au passé. Quoi ! si le Bon Dieu donne des remords, ce n’est pas pour que nous en fassions, à la longue, de vieilles habitudes ! vos vieilles habitudes, ce sont vos clefs" (p. 661-662) continue Chantal. "Tu as tout deviné [...]. Tu devines tout" (p. 662) confirme la grand-mère qui, libérée de ses obsessions, s’endort paisiblement. Cette scène du roman a eu pour témoin le psychiatre rationaliste athée La Pérouse, médusé de ce que la jeune fille ait atteint ce résultat sans faire appel aux méthodes des thérapies classiques fondées sur une conception mécaniste du psychisme. Chez Bernanos, la sphère spirituelle englobe et sous-tend le psychologique, et ne peut lui être réductible.
14Dans le Journal d’un curé de campagne, la paix intérieure retrouvée sera aussi le fruit du charisme de connaissance. Le curé d’Ambricourt rend visite à la Comtesse. "Vous avez le pouvoir de lire dans mon cœur, peut-être ?" demande-t-elle. réticente, au cours de l’entretien ; "je crois que oui, madame, ai-je répondu" (p. 1147). "Vous savez les choses avant qu’on ne vous les dise" (p. 1163) précise-t-elle plus loin. Le "secret" de la Comtesse, secret où pénètre peu à peu l’intuition spirituelle du curé de campagne, c’est la profonde révolte contre Dieu ("la révolte, la vraie révolte", p. 1159) dans laquelle la Comtesse s’est enfermée depuis la mort de son enfant, d’un enfermement qui est celui de l’enfer ("l’enfer, c’est de ne plus aimer", p. 1157 et p. 1163, c’est de se couper de Dieu qui est amour). Comme le staretz Zosime dans un cas très semblable, le curé d’Ambricourt dénoue le blocage psychologique et la fermeture spirituelle de la Comtesse. Le discernement lui vient ici de la prière : "Depuis le début de cet entretien extraordinaire, je n’avais cessé de prier" (p. 1161). La communication par les paroles et l’écoute, et la vision surnaturelle de l’âme, se doublent donc ici d’une communication du curé d’Ambricourt avec le cœur de Dieu où convergent toutes les douleurs de l’homme son image : "Une douleur vraie, qui sort de l’homme, appartient d’abord à Dieu" écrit le curé de campagne dans son journal, et il continue : "j’essaie de la recevoir humblement dans mon cœur, telle quelle, je m’efforce de l’y faire mienne, de l’aimer. Et je comprends tout le sens caché de l’expression devenue banale communier avec, car il est vrai que cette douleur je la communie". Réciproquement à ce mouvement de communion, une paix nouvelle est communiquée au cœur de la Comtesse : "Il me semblait qu’une main mystérieuse venait d’ouvrir une brèche dans on ne sait quelle muraille invisible, et la paix rentrait de toutes parts, prenait majestueusement son niveau, une paix inconnue de la terre, [...] ainsi qu’une eau profonde" (p. 1162). Les derniers mots du curé d’Ambricourt à la Comtesse sont pour confirmer cette paix : "Dieu [...] veut que nous ayons pitié de nous-mêmes. Et d’ailleurs, nos peines ne nous appartiennent pas ; il les assument, elles sont dans son cœur [...]. Soyez en paix, ma fille" (p. 1164). Le soir même, la Comtesse reconnaît les fruits de cet entretien en écrivant au curé d’Ambricourt : "L’espérance, je l’avais tenue morte entre mes bras [...]. Voilà qu’elle m’est rendue" avec "la paix que j’ai reçue de vous" (p. 1165-1166). De son curé de campagne, Bernanos aurait pu écrire ce qu’il écrivait de Donissan : "La paix qu’il ne connaîtra jamais, ce prêtre est nommé pour la dispenser aux aubes" (p. 189).
15Peu de temps avant cette scène avec la Comtesse, le don de lire dans les cœurs s’était manifesté chez le curé d’Ambricourt avec la fille de la Comtesse, et s’était alors accompagné d’un soudain phénomène de divination très concrète : "Il me semblait que je lisais à mesure sur ses lèvres d’autres mots qu’elle ne prononçait pas, qui s’inscrivaient un à un dans mon cerveau [...]. Et il s’est passé un autre petit fait que je rapporte avec l’autre, sans l’expliquer non plus. J’ai parlé au hasard, je suppose. Et cependant j’étais sûr de ne pas me tromper. ’Donnez-moi la lettre, le lettre qui est là, dans votre sac. Donnez-la-moi sur-le-champ !’ Elle n’a pas essayé de résister, elle a seulement eu un profond soupir, elle m’a tendu le papier" (p. 1136-1137). Rien, dans les minutes précédentes, n’avait bien sûr pu laisser rationnellement supposer l’existence de cette lettre dont le curé d’Ambricourt a eu la révélation surnaturelle, et dont le contenu ne sera pas livré au lecteur, même si des indices du roman nous laissent à penser que la fille de la Comtesse avait décidé de se suicider (p. 1144, 1152, 1160), projet dont l’intervention du curé l’aurait ainsi sauvée. Le curé d’Ambricourt détruira d’ailleurs le lettre sans la lire : "La lettre était là, sur la table [...]. Détail étrange, incompréhensible, je n’y pensais plus. Il me faut d’ailleurs un grand effort de volonté, d’attention pour retrouver au fond de moi quelque chose de l’impulsion irrésistible qui m’a fait prononcer ces mots que je crois entendre encore : Donnez-moi votre lettre. Les ai-je prononcés réellement ? Je me le demande. [...] Je viens de jeter cette lettre au feu sans la lire. Je l’ai regardée brûler. De l’enveloppe crevée par la flamme, un coin de papier s’est échappé, bientôt noirci. L’écriture s’y est dessinée une seconde en blanc sur noir, et je crois avoir vu distinctement : A Dieu..." (p. 1144). Ces quelques lignes nous montrent que le charisme de connaissance n’est pas de l’ordre d’un savoir, qu’on acquerrait pour soi-même : brûlant la lettre sans chercher à connaître son contenu, le curé de campagne ne sait même plus s’il a vraiment demandé la lettre. Celui qui reçoit le don de connaissance ne peut se l’approprier : cette révélation ne vient pas de lui, mais de Dieu, et retourne..."à Dieu".
16Juste avant la scène de la demande de la lettre, le curé d’Ambricourt avait eu, malgré l’obscurité, la vision du visage intérieur, du visage spirituel, de la jeune fille : "À ce moment, il s’est passé une chose singulière. Je ne l’explique pas, je la rapporte telle quelle. [...] Tandis que je fixai ce trou d’ombre où, même en plein jour, il m’est difficile de reconnaître un visage, celui de Mlle Chantal a commencé d’apparaître peu à peu, par degrés. L’image se tenait là, sous mes yeux, dans une sorte d’instabilité merveilleuse. [...] Je me demande si cette espèce de vision n’était pas liée à ma prière, elle était ma prière même, peut-être ? [...] elle rétablissait le silence d’autrefois, le bienheureux silence au dedans duquel Dieu va parler. Dieu parle..." (p. 1135). Comme lors des visions de Donissan, il s’agit bien ici de la vision du visage intérieur, de l’intériorité spirituelle qui ne se révèle qu’à la contemplation priante, car lorsque le curé d’Ambricourt retrouve dans la lumière le visage apparent de la jeune fille il ne reconnaît plus sa vision.
17Ces scènes, où advient la révélation du visage profond d’un être, se retrouvent ailleurs chez Bernanos, par exemple dans Nouvelle histoire de Mouchette, au moment où Mouchette contemple le visage d’Arsène qui se communique alors dans son authentique humanité au plus profond d’elle-même : "Elle épiait ardemment ce visage pourtant connu, il lui semblait qu’elle le voyait pour la première fois. Ou mieux encore, que c’était là le premier visage humain qu’elle eût réellement regardé, absorbée dans une attention si forte et si tendre qu’elle était comme une effusion de sa propre vie [...]. Elle eût bien désiré porter la main sur ce visage, mais la couleur dorée, aussi chaude que celle du pain, la rendait assez heureuse. [...] [C’était] un visage fraternel, un visage complice. Il lui est devenu tout à coup, en un éclair, aussi familier que le sien. Le plaisir qu’elle trouve à le contempler ne vient pas de lui, mais d’elle, du plus profond de son être, où il était caché, attendant de naître, ainsi que le grain de blé sous la neige [...]. Le visage qu’elle tient si précieusement tout entier dans son regard [...] était cela précisément – un double mystérieux de son propre visage, mais plus cher mille fois" (p. 1288-1289). Arsène étant alors terrassé par une crise d’épilepsie, Mouchette prend ce visage dans ses mains, et la contemplation s’approfondit, avec "une espèce de compassion tendre" (p. 1289) : "Les paupières sont closes maintenant, la bouche esquisse une espèce de sourire. Elle l’essuie d’un coin de son tablier. Il lui semble qu’au dedans d’elle sa vie sourit du même sourire” (p. 1291). C’est donc bien au plus profond de son être que Mouchette communie à la profondeur de ce visage, au plus profond d’elle-même d’où jaillit alors le chant qui est le secret de Mouchette. – Difficile, à lire ces scènes, de ne pas évoquer les pages si définitives que Lévinas a consacrées à la rencontre du visage dans Humanisme de l’autre homme : "Le phénomène qu’est l’apparition d’Autrui est aussi visage [...]. L’épiphanie du visage est vivante [...]. Le visage parle. La manifestation du visage est le premier discours. Parler, c’est, avant toutes choses, cette façon de venir de derrière son apparence, de derrière sa forme, une ouverture dans l’ouverture. [...] L’épiphanie du visage est visitation".2
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18Il nous reste, pour conclure, à nous demander quel peut être le substrat théologique qui rend possible ce mode surnaturel de communication, ce don de lire dans les âmes dont nous avons vu quelques représentations romanesques dans l’œuvre de Bernanos. Nous avons eu l’occasion de remarquer plusieurs fois que l’exercice de ce charisme s’accompagnait, de la part de celui qui le reçoit, d’une intense compassion au cœur de l’autre, et que la vision surnaturelle n’était parfois pas dissociable de la prière et de la communion au cœur de Dieu. Ceci peut être référé à la doctrine paulinienne de la communion de tous les membres de l’humanité à l’unité du Corps du Christ : "Le corps n’est pas un seul membre mais plusieurs. [...] De même, en effet, que le corps est un, tout en étant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ [...]. Or vous êtes, vous, le corps du Christ, et membres chacun pour sa part [...]. Un membre souffre-t-il, tous les membres souffrent avec lui ; un membre est-il à l’honneur, tous les membres se réjouissent avec lui" (1 Corinthiens 12). Ce que la théologie appelle la "communion des saints” n’est autre que cette communication spirituelle de tous les membres de l’humanité dans la solidarité d’un même corps mystique. "Quiconque se sert de son âme, écrit Bernanos, participe aussitôt à la Vie universelle, s’accorde à son rythme immense, entre de plain-pied, du même coup, dans cette communion des saints qui est celle de tous les hommes de bonne volonté auxquels fut promise la Paix" (Nos amis les saints). La communication des cœurs, des âmes, et des consciences, est une des manifestations de cette solidarité mystique universelle, qui est elle-même une des manifestations (ou épiphanie) de l’Amour, et de l’être même de Dieu.
Notes de bas de page
1 La pagination donnée entre parenthèses en référence aux citations sera celle des Œuvres Romanesques de Bernanos éditées dans la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1961.
2 Emmanuel Lévinas, Humanisme de l’autre homme, (Fata Morgana, 1972), le livre de poche, biblio essai, p. 51. Nous avons légèrement modifié l’ordre des phrases. Cest Lévinas qui souligne le mot : visitation.
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