Folie, mensonge et communication dans Henri IV de Pirandello
p. 87-99
Texte intégral
1Dans cette pièce célèbre de son répertoire, Pirandello, en mettant en scène un personnage ayant partie liée avec la folie, personnage à qui il donne le premier rôle de sa pièce et de loin le plus important comme le souligne le titre même de l’oeuvre, pose la question de la folie dans son double aspect du rapport de l’individu à soi-même et de l’individu aux autres. Le titre que nous avons proposé pour cette intervention où, précédant le mot de "communication’’ apparaissent ceux de "folie" et de "mensonge" veut rendre compte des différentes formes d’aliénation par lesquelles passent successivement Henri IV et donc de la relation à autrui, de la communication avec les autres qui en résultent
2Le protagoniste de la pièce, que l’on ne connaît que sous le nom d’Henri IV, est devenu fou en tombant de cheval au cours d’une fête costumée : il avait ce jour-là revêtu les habits de l’empereur d’Allemagne Henri IV car l’organisatrice de ce divertissement, la marquise Matilde Spina, qu’il poursuivait de ses ardeurs sans que celle-ci y réponde, avait choisi d’incarner son homonyme Mathilde de Toscane : or c’est dans le château de Mathilde, à Canossa, que le vrai Henri IV s’humilia devant son ennemi le pape Grégoire VII. Après cette chute, le protagoniste se prend pour Henri IV.
3La pièce débute au moment où, vingt ans après le drame, la marquise Matilde, Belcredi alors rival amoureux d’Henri IV et devenu depuis l’amant de la marquise, et la fille de celle-ci Frida, portrait vivant de sa mère jeune, viennent rendre visite au fou à l’instigation du psychiatre Genoni.
4Ce n’est qu’après confrontations entre les trois autres protagonistes (le docteur, Matilde, Belcredi) dûment déguisés en personnage de l’époque et Henri IV que celui-ci révèle soudainement aux jeunes gens chargés de jouer les conseillers de l’empereur qu’il a recouvré la raison depuis plus de huit ans et qu’il feint depuis la folie. Coup de théâtre donc à la fois pour les personnages de la pièce et pour le spectateur.
5A l’acte suivant doit se réaliser le "choc thérapeutique" imaginé par le psychiatre qui veut ramener Henri IV vingt ans en arrière au moment de l’accident. Frida, revêtue de la robe que portait sa mère ce jour-là se cache dans la salle du trône et interpelle Henri IV. Le choc est en effet violent mais il manque de produire l’effet inverse à celui souhaité : replonger Henri IV dans les ténèbres de la folie. A ce moment précis surviennent les autres personnages qui viennent d’être informés de la supercherie et la dénoncent.
6Désorienté, Henri IV tente d’abord de continuer son jeu, puis de se justifier, de s’expliquer, enfin dans un geste plein de violence il se jette sur Frida en hurlant qu’elle est sienne. Belcredi s’interpose et Henri IV, s’emparant de l’épée d’un de ses conseillers, le blesse mortellement. Ce faisant, il se condamne lui-même à feindre la folie jusqu’à la fin de sa vie.
7La tragédie d’Henri IV est donc celle des différents rapports qu’un homme entretient avec la folie : folie d’abord latente avant l’accident, folie réelle, vécue pendant douze ans, folie simulée ensuite pendant plus de huit ans et, finalement, folie devenue inéluctable dans le tragique dénouement du crime.
8Folie latente tout d’abord. En effet, à travers le discours que tiennent sur lui les autres protagonistes afin de donner au médecin quelques indications sur la personnalité d’Henri IV avant l’accident, celui-ci apparaît d’emblée comme un homme à part, différent des autres. Dans la petite société aristocratique qu’il fréquentait, il était en marge du reste du groupe qui le considérait comme quelqu’un de bizarre, d’exalté dont on se moque mais en cachette car il fait peur. Henri IV lui-même savai t très bien qu’il passait pour fou puisqu’il le reprochera à Belcredi :
Puisqu’on me traitait de fou avant ! Tout le monde !
A Belcredi
Et tu le sais bien toi ! Toi qui étais le plus acharné à contredire ceux qui essayaient de me défendre !1
9Matilde elle-même se rappelle les sentiments qu’elle a éprouvés face à lui :
MATILDE [...] Parmi tous les malheurs qui nous attendent, nous les femmes, cher docteur, il nous arrive de temps en temps de lire dans les yeux qui nous fixent l’ardente et muette promesse d’un amour éternel !
Elle éclate d’un rire strident
Rien de plus comique ! Si les hommes se voyaient avec cette touche d’" éternel" au fond des yeux... J’en ai toujours ri comme ça ! Et alors plus que jamais. Mais je dois avouer – je peux me le permettre maintenant plus de vingt ans après...– que quand je riais de lui, c’était aussi par peur. Parce qu’on pouvait peut-être croire à une promesse de ces yeux-là Mais rien n’aurait été plus dangereux
LE DOCTEUR (vivement intéressé, se concentrant) : Oui, justement, c’est ce que j’aimerais beaucoup savoir : pourquoi dangereux ?
MATILDE (avec légèreté) : Précisément parce qu’il n’était pas comme les autres ! [...2]
10On voit donc que ce qui effraye tant Matilde c’est ce que lui dit Henri IV et cette communication passe par le regard, garant de l’authenticité du message transmis, de la vérité de la promesse formulée. Henri IV apparaît différent des autres hommes car ses yeux disent que lui ne vivra pas, et ne vivra pas l’amour dans le cas présent, comme les autres. Henri IV lorsqu’il promet l’éternité à Matilde fait "fuir" cette dernière qui n’a pas le "courage” d’affronter pareil gageure. Le message qu’il veut transmettre ne peut être reçu car il bouleverse, il dérange. Le regard d’Henri IV est insoutenable et entraîne immédiatement une réaction qui est à la fois fuite et défense : le rire de Matilde.
11On retrouvera d’ailleurs plus loin dans la pièce une réflexion d’Henri IV lui-même sur la parole dérangeante du fou :
Il y en a que tout le monde a intérêt à faire passer pour fous, pour avoir l’excuse de les enfermer. Tu sais pourquoi ? Parce qu’on ne peut pas supporter d’entendre ce qu’ils disent. Moi, par exemple, qu’est-ce que je dis du beau trio qui vient de nous quitter ? Qu’elle est une garce, lui un salaud et l’autre un imposteur...3
12Est affirmé ici le pouvoir effrayant de la parole du fou : crier la vérité dans un monde où régnent l’hypocrisie et le mensonge. Mais là encore, cette parole ne peut être communication et la réaction de défense consiste à enfermer les "fous", à leur donner l’étiquette de "fous" pour neutraliser par l’excuse de la pathologie le discours qui ne peut être entendu.
13Pour parvenir à délivrer une nouvelle fois à Matilde le message qu’elle refuse d’entendre, Henri IV trouve un subterfuge : celui de la mascarade. Sous couvert de cette fiction historique, il va pouvoir exprimer à Matilde ses véritables sentiments. Il se propose donc d’utiliser un discours à double entente, de coder son message : les propos tenus par Henri IV à Mathilde de Toscane pouvant tout aussi bien être ceux de son soupirant à la marquise Matilde.
14Mais pour Henri IV cette mascarade n’est finalement que l’occasion de faire en compagnie des autres qui ne se livrent à cet exercice que le temps d’un divertissement ce qu’il ne cesse de faire au quotidien : car Henri IV fait partie de ces nombreux personnages pirandelliens qui éprouvent des difficultés à vivre car ils souffrent d’une forme de dédoublement qui fait qu’ils se voient vivre et donc ils ne peuvent plus "adhérer à la vie". Belcredi expliquant au psychiatre qui était Henri IV avant l’accident le qualifie d’ "exalté" et s’explique ainsi :
Je ne dis pas qu’il simulait l’exaltation Je dirais même le contraire : il s’exaltait souvent pour de bon. Mais je pourrais jurer docteur [...] qu’il se voyait lui-même en train de s’exalter. [...] cette brusque lucidité dans le dédoublement le coupait de toute intimité avec son propre sentiment, qui lui apparaissait [...] comme quelque chose à quoi il devait donner la valeur d’un acte intellectuel, pour suppléer à la valeur émotive qu’il sentait lui échapper4.
15Henri IV est, avant même que sa folie ne soit cliniquement avérée, en marge, en rupture avec le reste de la société : cette impossibilité de s’agréger au reste du groupe, cette incommunicabilité qui s’instaure entre lui et les autres est la conséquence de la division de son Moi (qui l’empêche de jouer inconsciemment son rôle dans la comédie de la vie, de porter son masque). La chute de cheval ne saurait donc être considérée comme l’événement ayant causé la folie, mais comme un phénomène déclencheur qui précipite et accentue cette double rupture. Ainsi que le souligne Belcredi ce n’est pas la folie qui a fait d’Henri IV "un acteur magnifique et terrible", il l’était déjà avant.
16Désormais, pendant le temps de la folie réelle, Henri IV vit dans son monde à lui : il a rompu toute communication avec la réalité. Et son entourage va s’appliquer à respecter cet isolement, à faire tout ce qui est en son pouvoir pour que le monde clos et immobile dans lequel la folie a enfermé Henri IV ne soit jamais lézardé, qu’aucune brèche pouvant en ébranler la cohésion ne soit pratiquée par quelque chose ou quelqu’un venant de cet extérieur qui a cessé d’exister pour Henri IV. D’où cette seconde mascarade où chacun est tenu de jouer le rôle d’un personnage historique lié à la vie de l’empereur d’Allemagne.
17Cette nouvelle forme d’incommunicabilité n’est cependant pas tragique pour le personnage car il n’en a pas conscience. La folie a le bonheur de l’inconscience. Le véritable drame, le moment tragique dans la vie d’Henri IV, c’est bien évidemment le retour à la réalité. C’est-à-dire la prise de conscience qu’il est désormais radicalement et définitivement exclu de la société.
HENRI IV : Et, là, regarde mes cheveux !
Il lui montre sa nuque
BELCREDI : Mais les miens aussi sont gris !
HENRI IV : Oui, mais avec la différence qu’ils me sont devenus gris ici, à moi, Henri IV, tu comprends ? Et je ne m’en étais pas rendu compte. Je m’en suis aperçu d’un seul coup, un beau jour, en rouvrant les yeux, et ça a été horrible parce que j’ai brusquement compris qu’il n’y avait pas que mes cheveux, mais que tout était devenu gris comme ça, tout s’était écroulé, tout était fini : et que quand je viendrai m’asseoir au banquet, avec une faim de loup, on aurait déjà desservi5.
18Le temps, pour Henri IV, n’a pas coulé de la même façon que pour les autres : il y a dans sa vie une parenthèse ouverte et maintenant refermée, un vide que l’écoulement linéaire du temps ne permet pas de combler. Ce décalage temporel, ces douze années qu’il n’a pas vécues mais qui ont cependant marqué son corps à l’égal de celui des autres représentent pour lui l’impossibilité de se réinsérer dans la société. Le lien brutalement tranché par la chute de cheval ne saurait être renouer, la communication soudain interrompue ne saurait être rétablie : la parenthèse de la folie rend imputable à une cause extérieure le fait qu’Henri IV se soit détaché de la vie.
19Face à cette situation dramatique, le personnage ne voit plus qu’une issue : continuer le jeu, feindre la folie. Désormais sa vie sera parole c’est-à-dire réactualisation de ce qui est écrit dans l’Histoire, de ce qui a une forme fixe et qui pour le personnage qui a sauté du train en marche du temps, de la vie, a le caractère rassurant de l’immuable. C’est ce qu’Henri IV appelle le "plaisir de l’histoire”. Son existence est devenue un pur "acte intellectuel" :
là-bas, tout là-bas les hommes du XX ° siècle s’empoignent et se démènent à qui mieux mieux, sans cesse tourmentés de savoir ce que leur réserve le sort [...] Alors que vous et moi, déjà dans l’Histoire ! Aussi pleine d’horreurs que soit ma vie [...] c’est déjà de l’histoire, elle ne change plus, elle ne peut plus changer vous comprenez ? Tout y est fixé pour toujours : vous pouvez vous complaire à y admirer le docile enchaînement de chaque effet à sa cause, l’impeccable logique des faits6.
20La forteresse de l’Histoire va protéger le Moi vulnérable de cet être hors de la vie. L’existence d’Henri IV est donc maintenant construite sur le mensonge : il ment aux autres pour pouvoir continuer à être, fût-ce dans l’espace-temps marginal de sa folie. Mais il va tirer de cette situation une véritable jouissance : jouissance du pouvoir de la parole du fou que seule sa conscience retrouvée lui permet de connaître. Le fou est celui que l’on n’ose pas contrarier de peur de provoquer sa colère, de peur de déclencher en lui une réaction violente qui menacerait son interlocuteur : le fou est celui auquel, "par compassion, pour éviter la fureur d’un pauvre type déjà hors du temps, hors du monde, hors de la vie7", on dit oui. Henri IV devient omnipotent, sa parole instaure une dictature à laquelle les autres vont se soumettre. Il devient le souverain maître d’un théâtre de marionnettes, dont il tire les fils au gré de son bon vouloir, jouissant de la déroute de ses interlocuteurs qui cherchent à le suivre, à donner la réponse qu’il semble attendre, à jouer le personnage qu’Henri IV veut qu’ils soient.
Ah, les bouffons ! Les bouffons ! Les bouffons ! Elle, je n’avais qu’à l’effleurer : un piano de couleurs ! Une touche blanche, une touche rouge, une touche blanche, une touche verte...[...] Tu ne vois pas comment je les manipule, comment je les traite, comment je les fais défiler devant moi, comme je les terrorise, ces pauvres clowns !8
21Mais au moment où s’ouvre le rideau le fragile équilibre établi par Henri IV est menacé par la venue de Matilde et Belcredi. L’effet produit par l’apparition des acteurs du drame de la chute n’est pas celui espéré par le psychiatre, mais il n’en est pas moins important : en effet, la rencontre avec Matilde et Belcredi va faire dérailler les rouages pourtant bien huilés de la comédie d’Henri IV. Si d’autres personnes extérieures ont pénétré dans son huis clos, jamais encore un des acteurs du drame initial, de la mascarade lointaine n’était réapparu. Or là c’est la femme aimée, objet du désir qui n’a jamais pu être atteint, et le rival qui a conquis cette femme (et provoqué l’accident) qu’il revoit : autant dire que c’est la vie à laquelle Henri IV a renoncé, la vie qu’il aurait pu vivre et que eux ont effectivement vécue qui revient. Cette impossibilité de vivre, d’aimer comme les autres, à l’origine de la déception amoureuse, le personnage a cherché désespérément à l’oublier, à l’enfouir, à la refouler, à la reléguer dans un passé avec lequel il ne veut plus avoir de contact. Or voilà qu’elle est tout à coup insoutenablement présente, impossible à nier. Henri IV alors ne réussit plus à jouer pleinement son rôle, à faire abstraction devant autrui de son identité d’avant l’accident Celle-ci va progressivement investir son discours. A nouveau, il va employer un discours à double sens qui va semer le trouble chez ses interlocuteurs. Les signes indiquant qu’il les a bien reconnus, identifiés pour ce qu’ils sont, se mêlent de façon tellement inextricable au discours de la fiction historique qu’il paraît impossible à partir des mots prononcés de savoir s’il est encore fou ou s’il feint la folie. Dans ses paroles, il n’y a aucune preuve formelle accréditant la version de la conscience retrouvée, même si plusieurs éléments installent le doute :
22– ainsi, il semble confondre le personnage de la mère dans sa fiction et celle qui le jouait, sa soeur dans la réalité, décédée un mois auparavant
Elle est venue me trouver ici, il y a environ un mois. On m’a dit qu’elle était morte.
Pause soutenue et lourde d’émotion, puis avec un sourire plein de
mélancolie
Je ne peux pas la pleurer car si vous êtres ici maintenant et que moi je porte cette bure
il désigne son froc
cela veut dire que j’ai vingt six ans...
HARALD (presque à mi-voix, doucement pour le réconforter) Et qu’elle est donc encore vivante, Majesté.
ORDULPHE (même jeu) : Encore dans son couvent
HENRI IV (se tournant pour les regarder) : Mais oui, et je peux donc renvoyer ma douleur à plus tard.9
23– puis parlant de la vie qui "glisse et file comme un serpent" :
Et quand vous la retrouvez comme ça, brusquement en face de vous, une fois qu’elle a filé entre les doigts, ça fait un choc et des regrets et des rancoeurs contre soi-même ; ou des remords, oui, des remords. Ah, si vous saviez combien de fois je me suis retrouvé nez à nez avec eux ! Avec un visage identique au mien mais si horrible que je n’ai jamais pu le regarder en face10.
24Ces paroles seront explicitées par la suite. Comme un écho aux mots prononcés ici, lorsqu’il évoque son "réveil" (cf. le passage cité plus haut), il parle de ce visage aux cheveux gris qui est pourtant le sien et qu’il ne reconnaît pas, de son amertume rageuse et impuissante face au temps inexorablement enfui.
25– l’affirmation que Grégoire VII lui a jeté un sortilège en le condamnant à être le pénitent de Canossa est le message crypté dans lequel s’exprime sa détresse de n’avoir pu vivre comme les autres, d’avoir été "chassé de la vie" quand il avait (lui aussi) une vingtaine d’années :
Il n’y a pas un sortilège qu’il ignore. Eh bien Monseigneur, Madame, voilà mon vrai châtiment, là, regardez
il indique son portrait sur le mur2, comme s’il en avait peur
ne plus pouvoir échapper à ce sortilège ! [...] vous devriez tous les deux implorer le pape pour moi de m’arracher de là,
il indique son portrait
et de me rendre ma vie, de me la laisser vivre tout entière, cette pauvre vie dont j’ai été chassé... On ne peut pas toujours avoir vingt six ans, madame ! 3
26et il a, surtout, des propos très troublants sur le déguisement. Après avoir montré à Matilde ses cheveux grossièrement teints en blond, il observe que la marquise, elle aussi, a modifié la couleur des siens :
Et vous, Madame, vous ne les teignez certainement pas pour tromper les autres, pas plus que vous-même ; mais juste un petit peu, un tout petit peu, votre image dans le miroir. Moi je le fais pour rire. Et vous sérieusement. Mais sérieusement ou pas, je vous assure, Madame, que vous n’en êtes pas moins déguisée, vous aussi et je ne le dis pas pour la vénérable couronne qui vous ceint le front et devant laquelle je m’incline, ni pour votre manteau ducal [...] 11
27Ce discours va être repris, analysé, disséqué par les trois personnages qui représentent chacun une opinion différente : Belcredi, au départ très perplexe, va finalement se persuader que ces propos sont bien ceux d’un fou, (version qui l’arrange, il a tout intérêt à ce que le fou ne recouvre pas sa lucidité) Matilde, elle, est persuadée qu’il l’a reconnue, et, s’est adressée à elle, lui a parlé d’elle : à nouveau elle se fonde non pas tant sur ses paroles mais sur son regard, aigu, perçant comme autrefois :
Je suis sûre qu’il m’a reconnue, quand il est venu me parler, tout près, en me regardant dans les yeux, au fond des yeux, oui, il m’a reconnue !2
28Le docteur enfin, caricature du psychiatre, analyse du haut de sa science le comportement d’Henri IV et les failles de son discours :
L’espèce d’élasticité associative qui est le propre de tout délire systématique se trouve déjà chez lui comment dire dans une phase de relâchement avancé. Bref, les éléments de son délire commencent à se désagréger. Il semble avoir beaucoup de mal à se rééquilibrer dans sa personnalité d’emprunt, sous le coup de brusque rappels qui l’arrachent [...] non pas à un état d’apathie naissante mais plutôt à un état de complaisance morbide dans un état de mélancolie réflexive, ce qui témoigne, oui, vraiment d’une activité cérébrale tout à fait importante.3
29La deuxième entrevue, au cours de laquelle Matilde et le psychiatre viennent prendre congé d’Henri IV, est plus brève mais le discours ambigu occupe beaucoup plus de place. Et le deuxième sens est plus évident : avec Matilde (qui joue le rôle de la belle-mère d’Henri IV) il parle de son amour secret pour Mathilde de Toscane, il lui parle également de sa vie sexuelle. Avec le psychiatre, il disserte sur les fantasmes.
30De la première à la deuxième entrevue, la tension s’accroît, il va être impossible à Henri IV d’être le personnage qui "joue au fou en toute sérénité" qu’il était jusqu’alors. La venue des deux amants a fait revivre le passé et a réactivé le conflit qui a déchiré le Moi du personnage. Henri IV avait choisi de ne pas vivre, de ne pas se laisser entraîner dans le courant de l’existence, de ne pas "participer au banquet de la vie", de renoncer à l’amour car il était incapable d’y prendre part. Cependant, incarné par Matilde et Belcredi, resurgit violemment le désespoir de la vie non vécue qui se transforme en haine contre ceux qui ont pu, qui ont su la vivre.
31C’est ce qui provoque l’acte irréfléchi d’Henri IV se jetant sur Frida qui pour lui n’est pas Frida mais est la Matilde d’il y a vingt ans. Et quand Belcredi s’interpose, il le tue. Mais, ainsi que l’a montré le critique italien Elio Gioanola12, ce n’est pas le rival amoureux qu’il assassine, c’est une figure du Double, une incarnation de ce que, dans un autre de ces écrits, Pirandello appelle le "Petit Moi", ce Moi représentant les instances inférieures (les exigences du corps, la sexualité, l’instinct...) auquel Henri IV avait renoncé. La division du Moi déchiré entre l’impossibilité de vivre l’amour et l’impossibilité de vivre sans l’éros provoque chez le sujet une tension qui portée à son paroxysme ne peut être évacuée que par la destruction du Moi et conduit donc normalement au suicide. Ici le suicide prend la forme du meurtre du Double.
32Dans Henri IV de Pirandello, la folie du personnage, qu’elle soit réelle ou qu’elle se dise feinte, est la manifestation de son incapacité à prendre part à la vie, à exister dans la normalité des rapports et des rôles : cette incommunicabilité, cette impossible relation avec autrui qui conduit à l’isolement total du personnage, replié psychiquement dans sa folie et physiquement dans la villa transformée en palais résulte de l’unité perdue de son Moi. Dans son essai intitulé L’Humorisme, Pirandello évoque cette expérience du dédoublement : détachement du flux de la vie et sentiment de vide qui en résulte ; c’est un gouffre qui s’ouvre tout à coup et qui menace d’engloutir celui qui ne peut revenir en arrière, au terme de cette expérience que Pirandello définit comme la découverte de "quelque chose que l’homme ne peut regarder en face sans mourir ou devenir fou.13" C’est bien de cette expérience du dédoublement qu’Henri IV n’a pas su revenir pour se mêler aux autres et qui l’a conduit à la folie, puis à l’homicide-suicide.
Notes de bas de page
1 La traduction française est celle de J.M. Gardait. Henri IV suivi de Le jeu de rôle, Paris, Librairie Générale Française, 1995. (Le livre de poche).
Pour le texte italien : "Enrico IV" in Maschere nude, vol. I, Milano, Mondadori, 1958 :
Ma se già mi chiamavano pazzo, prima, tutti !
A Belcredi
E tu lo sai ! Tu che piú di tutti ti accanivi contro chi tentava di difendermi !
2 DONNA MATILDE [...] Càpita, tra le tante disgrazie a noi donne, caro dottore, di vederci davanti, ogni tanto, due occhi che ci guardano con una contenuta, intensa promessa di sentimento duraturo !
Scoppia a ridere stridulamente
Niente di piú buffo ! Se gli uomini si vedessero con quel "durato" nello sguardo...-Ne ho riso sempre cosí ! E allora piú che mai. – Ma debbo fare una confessione : posso farla, adesso dopo venti e piú anni. – Quando risi cosí di lui, fu anche per paura. Perché forse ad una promessa di quegli occhi si poteva credere. Ma sarebbe stato pericolosissimo.
DOTTORE (con vive interesse, concentrandosi). Ecco, ecco, questo – questo m’interesserebbe molto di sapere. – Pericolosissimo ?
DONNA MATILDE (con leggerezza). Appunto perché non era come gli altri ! [...]
3 Conviene a tutti fare credere pazzi certuni per avere la scusa di tenerli chiusi. Sai perché ? Perché non si resiste a sentirli parlare. Che dico io di quelli là che se ne sono andati ? Che è una baldracca, l’altro un sudicio libertino, l’altro un impostore...
4 Non dico che simulasse l’esaltazione. Al contrario, anzi. S’esaltava spesso veramente. Ma potrei giurare, dottore, che si vedeva subito, lui stesso nell’atto della sua esaltazione, ecco. [...] quella subitanea lucidità di rappresentazione lo poneva fuori, a un tratto, d’ogni intimità col suo stesso sentimento, che gli appariva [...] come qualcosa a cui dovesse dare lí per lí il valore... che so ? di un atto d’intelligenza, per sopperire a quel calore di sincérità cordiale, che si senliva mancare. [...]
5 ENRICO IV. E guardami qua i capelli !
Gli mostra i capelli sulla nuca
BELCREDI : Ma li ho grigi anch’io !
ENRICO IV : Si, con questa differenza : che li ho fatto grigi qua, io, da Enrico IV, capisci ? E non me ne ero mica accorto ! Me n’accorsi un giorno solo, tutt’a un tratto, riaprendo gli occhi, e fu une spavento, perché capii subito che non solo i capelli, ma doveva essere diventato grigio tutto cosí e tutto crollato, tutta finito : e che sarei arrivato con una famé da lupo a un banchetto già bell’e sparecchiato.
6 [...] in giú, in giú, gli uomini del mille e novecento si abbaruffano intanto, s’arrabattano in un’ansia senza requie di sapere corne si determineranno i loro casi [...] Mentre voi, invece, già nella storia ! Con me ! Per quanta tristi i miei casi, e orrendi i fatti [...] già storia, non cangiano piú, non possono piú cangiare, capite ? Fissati per sempre : che vi ci potete adagiare, ammirando come ogni effetto segua obbediente alla sua causa, con perfetta logica, e ogni avvenimento si svolga précisa e coerente in ogni suo particolare.
7 per compassione, per non fare infuriare un poverino già fuori del mondo, fuori della vita.
8 Buffoni ! Buffoni ! Buffoni ! – Un pianoforte di colori ! Appena la toccavo : bianca, rossa, gialla, verde... [...] Non vedi come li paro, come li concio, come me li faccio comparire davanti, buffoni spaventati !
9 ENRICO IV [...]Venne qua a trovarmi, dal suo convento, or’è circa un mese. Mi hanno detto che è morta. Pausa tenuta, densa di commozione. Poi sorridendo mestissimamente.
E non posso piangerla, perché se voi ora siete qua, e io cost
mostra il sajo che ha indosso
vuol dire che ho ventisei anni.
ARIALDO (quasi sottovoce dolcemente per confortarlo) E che dunque ella è viva, Maestà
ORDULFO (c. s.) Ancora nel suo convento.
Enrico IV (si voila a guardarli). Già, e posso dunque rimandare ad altro tempo il dolore.
10 E sono sorprese quando ve la vedete d’improvviso consistera davanti cosí sfuggita da voi ; dispetti e ire contro voi stesso ; o rimorsi ; anche rimorsi. Ah se sapesle, io me ne sono trovati tanti davanti ! Con una faccia che era la mia stessa, ma cosí orribile, che non ho potuto fissarla...
2
Il s’agit d’un portrait exécuté le jour de la cavalcade historique, le représentant en Henri IV.
3
E non c’è arte di magia che gli sia ignota. Ebbene, Monsignore, Madonna : la mia vera condanna è questa – o quella – guardate
indica il suo ritratto alla parete, quasi con paura,
di non polermi piú distaccare da quest’opera di magia ! [...] dovreste implorarmi questo dal Papa che lo può : di staccarmi di là
indica di nuovo il ritratto
e farmela vivere tutta questa mia pavera vita, da cui sono escluso... Non si può aver sempre ventisei anni, Madonna !
11 Voi, Madonna, certo non ve li tingete per ingannare gli altri, né voi ; ma solo un poco – poco poco – la vostra immagine davanti allo specchio. Io lo faccio per ridere ; Voi lo fate sul serio. Ma vi assicuro che per quanta sul serio, siete mascherata anche voi, Madonna [...]
2
Io sono sicurissima ch’egli m’ha riconosciuta [...] M’ha riconosciuta, vi dico. Quand’è venuto a parlarmi da vicino, guardandomi negli occhi, proprio dentro gli occhi – m’ha riconosciuta.
3
quella certa elasticità analogica, propria di ogni delirio sistematizzato, è evidente che in lui è già molto... corne vorrei dire ? rilassata. Gli elementi, insomma, del suo delirio non si tengono piú saldi a vicenda. Mi pare che si riequilibri a stento, ormai, nella sua personnalità soprammessa, per bruschi richiami che lo strappano [...] non da uno stato di incipiente apatia, ma piuttosto da un morbido adagiamento in uno stato di malinconia riflessiva, che dimoslra una... sí, veramente considerevole attività cerebrale.
12 "Mito e follia nell’Enrico IV", in AA. VV. La "persona" nell’opera di L. Pirandello, Milano, Mursia, 1990 (Atti dd XXm Convegno Intemazionale. Agrigento 6-10 dicembre 1989)
13 "qualcosa a cui l’uomo non può affacciarsi, se non a costo di morire o di impazzire".
Auteur
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