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    Plan détaillé Texte intégral Éloge de la dissidence Le possible du commun Conclusion Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    La littérature caribéenne sous l’angle du rapport esthétique/éthique

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    L’œuvre romanesque de Raphaël Confiant comme riposte citoyenne

    Sylvie Brodziak

    p. 147-156

    Texte intégral Éloge de la dissidence Le possible du commun Conclusion Bibliographie Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Septembre 2016, sur les ondes d’une radio publique, un ancien président de la République, candidat à des élections primaires, reprend l’antienne de l’identité nationale et nous intime l’ordre d’avoir tous et toutes comme ancêtres les Gaulois, puisque, explique-t-il, nous sommes françaises et français :

    Nous ne nous contenterons plus d’une intégration qui ne marche plus, nous exigerons l’assimilation. Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois.1

    2Une telle injonction est à replacer dans le retour très vif du débat sur l’intégration et l’assimilation des étrangers, né lors de la colonisation française au XIXe siècle et réactivé en période d’immigration au XXe et de migration au XXIe siècle. Récemment, une équipe d’historiens et d’historiennes sous la direction de Patrick Boucheron a décidé scientifiquement d’y répondre. Ainsi, dans le bel ouvrage qu’est Histoire mondiale de la France2, Yann Potin dans un article intitulé « Alésia ou le sens de la défaite », Anthony Hostein dans « Des Gaulois au Sénat de Rome », Maurice Sartre dans « Des romains comme les autres » ou encore François-Xavier dans « L’Afrique frappe à la porte du pays des Francs », déconstruisent le thème romantique des origines gauloises de la France. Leur type de réponse est commun à tout spécialiste désireux de réagir aux émotions du quotidien grâce à la mise à distance qu’impose sa discipline.

    3Mais, en voiture, un matin d’automne, les chercheurs que nous sommes peuvent éprouver une certaine lassitude en entendant de telles inepties radiophoniques et, envahis par l’indignation, chercher à répondre immédiatement sur la place publique, hors du secret des laboratoires. De nos jours, les réseaux sociaux sont les médias de l’urgence, et tout particulièrement Twitter. Aussi, ai-je décidé, ce jour-là, de « clasher », c’est-à-dire de répondre vertement dans l’instant. Oui, mais comment ? Qu’allais-je pouvoir expliquer en rétorquant en 140 caractères ? Trouver un compromis était nécessaire. Lisant régulièrement le site de critique littéraire DiaKritik, bien connu sur le net, j’ai proposé de mettre en ligne dans la foulée un article sur Le Bataillon créole de Raphaël Confiant. La seule contrainte que je donnais aux éditeurs était de rajouter au titre initial « Le Bataillon créole ou la mise en abyme des violences historiques », le chapeau volontiers racoleur « Ils n’étaient pas gaulois mais ils ont défendu la France » et de twitter et re-twitter.

    4Quelques mois après, ce recours spontané à l’œuvre de Raphaël Confiant doit être interrogé. Pourquoi, une citoyenne enseignante chercheure a-t-elle éprouvé le besoin d’utiliser la littérature pour émettre publiquement une indignation citoyenne ? Pourquoi avoir choisi un roman antillais pour « clasher » ? Cela pouvait-il être efficace ou était-ce, d’aucuns diront, une confusion des genres ?

    5Après analyse, le texte romanesque de Confiant en me permettant de choisir la dissidence contre la différence, de mettre à mal le concept d’identité et de questionner l’universel répondait de façon parfaite à l’ancien président de la République récidiviste. Le tweet répondant à un entretien médiatique sur la fabrication de la société française au cours de l’histoire, trois ouvrages constituent le corpus : Le Nègre et l’Amiral (1988), La Dissidence (2002), Le Bataillon créole (2013).

    Éloge de la dissidence

    6Depuis le manifeste Éloge de la créolité publié en 1989, œuvre majeure de la bibliothèque antillaise, Raphaël Confiant décline son vaste projet de Comédie créole, entamé, en 1988, avec son premier roman en français, Le Nègre et l’Amiral, paru aux éditions Grasset. L’intention mémorielle de la « comédie humaine » de Confiant est clairement énoncée. Le Bataillon créole, paru en 2013, y participe :

    C’est un projet vieux de vingt-cinq ans, qui a commencé avec mon premier roman français, Le Nègre et l’Amiral […] Il vise à revisiter les trajectoires historiques des différentes populations qui ont constitué le peuple martiniquais : les Noirs, les Blancs, les Indiens, les Chinois et les Syro-libanais. Il consiste également à remettre en perspective certains évènements marquants de l’histoire martiniquaise, comme la destruction de la ville de Saint Pierre et de ses 30 000 habitants par la montagne Pelée en 1902, la guerre de 1914-1918, le Tricentenaire du rattachement des Antilles à la France en 1935, la Deuxième Guerre mondiale, etc. Cette Comédie créole n’est pas achevée car j’envisage d’évoquer les tout premiers habitants de la Martinique, les Amérindiens Caraïbes, ou encore les Nègres-Congo, venus chez nous après l’abolition de l’esclavage. C’est un projet qui, en fait, n’a pas de fin. Seules la maladie ou la mort pourront m’empêcher de le poursuivre.3

    7Raphaël Confiant en liant projet littéraire et existence donne à sa narration de l’évènement historique une mission proche de celle que souhaitent les auteurs des littératures francophones et de la littérature de la catastrophe, tels Maryse Condé, Evelyne Trouillot, Daniel Maximin ou Scholastique Mukasonga. Il s’agit à la fois de lutter contre les amnésies de l’Histoire et de la mémoire officielles, oublieuses de l’esclavage et de la colonisation mais aussi d’inventer une langue pour écrire le désastre.

    8Cette mission s’accomplit dans une créolisation de la narration revendiquée haut et fort depuis un quart de siècle. Cependant, réintroduire dans l’Histoire de France des événements et des peuples dont la place reste toujours confidentielle, ravauder par la fable le tissu du récit français, faire entendre d’autres voix, dévoiler d’autres pans de la mémoire est insuffisant si l’on ne se penche pas sur la fonction sociale de cette restauration. En effet, la mission romanesque de Confiant n’est pas d’apurer les comptes du passé, il n’a nullement l’intention de rendre une justice posthume en faisant des énièmes romans historiques qui inviteraient à la détestation ou à la repentance.

    9Confiant n’encourage pas à la guerre des mémoires. Ses romans tentent en contant le malentendu de rééquilibrer la situation de mécompte littéraire corollaire de la mésentente politique, tel que le théorise Jacques Rancière. Autrement dit, ses romans ont pour mission première non pas de rétablir la vérité mais de mettre le désordre autant dans le récit de l’histoire que dans l’institution littéraire. Pour cela, l’auteur redistribue la parole et surtout, par divers procédés, rompt l’harmonie entre les mots et les choses, harmonie qui est, traditionnellement, du côté du plus fort, propre à celui qui a maîtrisé le temps jusqu’alors.

    10Raphaël Confiant est particulièrement sensible à la question de la temporalité qu’il distingue en « un temps occidental, mesuré par les horloges ou les montres, et en « un temps des vaincus, des colonisés, qui lui est un temps brisé, imprévisible et surtout non linéaire. »

    11Ce temps des vaincus – qu’il présente comme un temps circulaire dans Le Bataillon créole en entrecroisant des micro-récits qui se répondent – travaille et produit une forme narrative originale qui désorganise la fable traditionnelle, écrite et connue du point de vue du vainqueur.

    12En effet, chez Confiant, ni le thème traité ni les personnages mis en scène ne bousculent l’art du roman. Les motifs traditionnels de la guerre et du peuple souffrant, motifs sont des constantes. Ainsi, l’intrigue des romans Le Bataillon créole, Le Nègre et l’Amiral, et La Dissidence, appartient au récit de l’histoire de la France. Deux faits bien connus sont narrés : la Première Guerre mondiale et le séjour de l’Amiral pétainiste Robert en Martinique à partir du 14 septembre 1939. La chronologie n’est en rien bouleversée. Les personnages sont clairement identifiés, même si certains ont été le plus souvent minorés par le discours historique et littéraire : tirailleurs d’outre-mer pour le Bataillon créole, les résistants martiniquais pour les deux autres romans. En conséquence, ni le sujet ni les acteurs de la fable choisis n’engendrent un effet de surprise, propre à déstabiliser le lecteur. Le trouble et le désordre viennent de l’écriture, de la façon dont Confiant travaille et propose de nouvelles représentations qui, elles, se distinguent par de leur originalité.

    13Raphaël Confiant refuse tous les stéréotypes et fait naître des personnages imprévisibles et pluriels. Loin des archétypes, ils ne confortent pas une lecture binaire qui serait, en l’occurrence, respectueuse du devoir et du droit à la mémoire pour les dominés-colonisés, de la différence aseptisée qui installe d’un côté les Blancs-Français de France ou Blancs-Créoles pensés comme les bourreaux et de l’autre côté, les Noirs, Nègres et mulâtres-chabins pensés comme victimes.

    14Tout en décrivant avec minutie la société créole, Confiant ne la mythifie pas. Il relève toutes ses aspérités, ses insuffisances et ses limites, il ne l’érige pas en modèle. Ainsi, dans Le Bataillon créole comme dans Le Nègre et l’Amiral, la couleur n’est pas une assignation à la morale et à l’humanité. Un Noir peut être aussi raciste et brutal que le Blanc. Confiant n’oppose ni n’universalise les comportements mais les met en relation pour explorer la polyphonie de la mémoire, sans tabou ni préjugés. Pour exemple, au front, comme dans toute guerre, le poilu martiniquais ressemble à n’importe quel soldat, il se brutalise, devient féroce et peut, lui aussi, se comporter comme un animal. De même, aux Dardanelles ou à Verdun, Confiant double l’expérience commune de la camaraderie par celle de la communauté des dominés mais refuse cependant de sanctuariser la mémoire. S’écartant de l’hagiographie, Confiant révèle que l’union des Antillais dans le groupe des coloniaux n’est pas synonyme de solidarité dans la communauté noire. La couleur doublée par la souffrance commune n’efface en rien les préjugés sociaux ou culturels :

    [Au foyer colonial], on se liait d’amicalité sans façon entre Martiniquais, Guadeloupéens et Guyanais, sachant qu’on risquait de ne plus jamais revoir celui avec lequel on avait disputé d’interminables parties de cartes le temps d’une permission.4
    […] Nos frères d’armes africains étaient les plus mal lotis : ils étaient repoussés par les soldats blancs lorsqu’ils tentaient de s’approcher de trop près des feux et leur religion leur interdisait de boire de l’alcool. Peu d’entre eux savaient parler français et ils nous observaient, nous, les Créoles comme des bêtes curieuses, tenant dans leurs langues des propos d’évidence peu amène à notre endroit.5

    15Ce refus de la dichotomie bien-pensante est à l’œuvre dans La Dissidence et Le Nègre et l’Amiral, même si l’ennemi commun est, ici, clairement identifié en la personne de l’Amiral, tortionnaire des Martiniquais et adversaire des gaullistes, et que « le temps-Robert est pire que le temps-esclavage. »6

    16Dans La Dissidence, le personnage du Béké Germain de Gourmanville est l’antidote à toute lecture réductrice. En effet, « connu pour sa bienveillance à l’égard des gens de couleur, pour son esprit tolérant, certes, […] » il organise non seulement la première écoute clandestine de Radio Londres, mais s’empresse de redoubler son acte de désobéissance, « son action de nègre », en jouant de la musique nègre. Ainsi, le narrateur s’étonne :

    […] mais de là à être lui-même l’instigateur d’une « négrerie », comme disait [un autre planteur créole] monsieur Simon, négrerie interdite en plus par le chef de la colonie, il y avait un pas que Firmin se refusait à lui faire franchir.7

    17La surprise est redoublée par le fait que l’auteur creuse jusqu’au bout le malentendu en mettant quelques lignes plus loin le Béké au tambour :

    […] lorsque la B.B.C. reprit son programme musical, chacun demeura sans bouger un bon paquet de temps, à la fois abasourdi et ravi. Le planteur les remercia d’être venus, mais ne donna aucune consigne. Il demanda à deux lutteurs de se mettre en place et se mit lui-même, maladroitement au tambour, ce qui fit rire les nègres. Un damier silencieux comme un ballet se déroula sous les grands arbres aux ombres inquiétantes, accompagné d’encouragements étouffés et d’applaudissements discrets8.

    18Dans un tel passage, Raphaël Confiant constate la différence mais ne s’y arrête pas. Sans s’y cramponner, il insiste sur la vulnérabilité commune du Blanc et du Noir, la vulnérabilité des hommes qui permet de se rassembler pour combattre contre l’oppresseur. Dans les romans, à plusieurs reprises, « le traitement d’homme à homme » est mis en évidence. Par conséquent, l’œuvre de Raphaël Confiant invite ni à gommer ni à cultiver les différences. Il les laisse en paix et choisit la dissidence, comme le font ses héros en 1943. Il choisit de s’asseoir à côté, de cultiver le décentrement, de contester par la littérature toutes les représentations saturées de dogmes, de normes qui enferment, et des règles de toutes les communautés établies qui asservissent.

    19L’œuvre romanesque de Confiant en affirmant la nécessité de la dissidence permet de faire correspondre les mots à tous les corps que l’on a enchaînés ou que l’on souhaite dominer, elle guérit de tous ces mécomptes, elle est un garde-fou contre toute tentative de mise au pas.

    20Voilà pourquoi à l’injonction stupide, rétrograde d’uniformiser par une communauté supposée des origines et des racines, une société française définitivement multiculturelle, j’ai choisi de twitter sur Le Bataillon créole.

    21Malgré cela, la dissidence est une posture philosophique, intellectuelle et morale qui met à mal des concepts toujours opératoires dans nos sociétés. Il s’ensuit qu’il n’est pas souhaitable de ne l’adopter que pour ses effets contestataires ou destructeurs, et que pour les champs de ruine réels ou virtuels qu’elle laisserait derrière elle. La dissidence ne peut s’arrêter à l’organisation de la riposte, elle doit aussi proposer pour espérer afin que les hommes puissent continuer à vivre.

    22Firmin Léandor, le commandeur de la plantation Bel-Évent nous le rappelle : « Le lendemain soir, il se réveilla avant deux heures du matin pour écouter la rediffusion de l’appel du 18 juin, qu’il finit par connaître par cœur. Un passage avait sa préférence :

    Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! Croyez-vous, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a son vaste Empire derrière elle…9

    23Ainsi, quel monde possible nous offre l’œuvre romanesque de Raphaël Confiant pour nous opposer à celui que souhaitent certains hommes et femmes politiques d’aujourd’hui ?

    Le possible du commun

    24Trois concepts sont revisités dans le monde possible de Confiant. Trois concepts qui sont les fondations de l’ancien monde que certains veulent embaumer. Ce sont ceux de nation, d’identité et d’universalisme. Dans le corpus romanesque étudié, le concept de nation n’est pas opératoire. Les fils de la Martinique qui partent et qui défendent « Là-Bas, nommé dans « l’idiome local » l’Autre bord, l’Autre côté, « chez les Vieux Blancs ou Pays de la Personne »10 ne le font pas par amour de la nation mais de la mère patrie. Le nègre Rigobert dans Le Nègre et l’Amiral l’exprime par le chant :

    C’est alors qu’inexplicablement (lui-même en fut le premier ébahi), Rigobert se mit à chanter la première strophe de l’hymne créole que les tirailleurs antillais avaient composé à la guerre de 14-18 afin de se fortifier le courage : « Camarades, le clairon sonne / Il faut qu’il ne manque personne ;/ voici ton heure, impôt du sang./ En avant pour le régiment. De Saint-Martin jusqu’en Guyane/ du Morne-Vert à la Savane, France, tous tes enfants sont là ;/ On va partir, hardis soldats./ En avant pour la Métropole !11

    25Il en est de même du nègre Constantin, prêt à quitter sa famille, dans La Dissidence :

    Je vais partir, patron, répéta-t-il plusieurs fois. Je vais échapper mon corps de ce pays où le nègre est devenu moins qu’un chien…
     – Quoi ? Partir où ?
     – Je… Je compte enjamber le canal de Sainte-Lucie. Rejoindre les Anglais…
     – Et ta famille ?
     – Quelle famille, patron. Il n’y a plus ni mari ni femme ni frère ni cousin ni rien. Tu sais bien qu’il n’y a plus que des bandes de gens affamés qui peuvent trahir leur propre mère pour une livre de poisson frais ou un pot de farine-manioc.12

    26La distinction entre Nation et Patrie, présente dans les trois romans, trouve son origine dans l’histoire même de la nation française. Celle-ci, amarrée à la conception de l’universalisme du temps des Lumières, se constitue sur la liberté et l’égalité en droits des citoyens sans devoir pour cela avoir la même religion. Pour exemple, le don de citoyenneté aux juifs et aux protestants dans la Constitution de 1791 en est une des premières conséquences. C’est le même combat pour la liberté et l’égalité des droits dans la nation française qui est au cœur de la longue lutte des anciens esclaves et colonisés aux Antilles. Or, en s’appuyant sur la définition non obsolète de la nation par Renan, il est important de constater que la constitution d’un passé commun entre la France et la Martinique a été impossible du fait de la violence de la domination, et que la mémoire qui est faite d’actions – faits et œuvres – mémorables a été empêchée par l’impossibilité de réaffirmer régulièrement la volonté de vivre ensemble. Seules, les deux guerres mondiales du siècle dernier ont créé l’occasion de la rencontre paisible, et ceci en apparence et de façon non satisfaisante. Il s’ensuit que le sentiment d’appartenance à la Nation française n’a pu se construire, à l’échelle de l’Histoire, que depuis très peu de temps et que cette identité nationale demeure, de nos jours, encore virtuelle pour certains. Par là même, que ce soit en 1914 ou en 1939, les tirailleurs ou le peuple de Martinique se sont levés contre l’ennemi ou l’occupant avant tout pour défendre la Patrie, à savoir comme la définit la fin du XVIIIe siècle : la terre des aïeux où se réalisera la liberté. Bien mieux que l’association sentimentale patrie-filiation, l’association politique patrie-liberté, moteur de l’émancipation, explique l’emploi récurrent du substantif « patrie » dans la Comédie Créole. Les tirailleurs et les résistants martiniquais partent par patriotisme parce que « dans la patrie il n’y a pas de bastilles », soulignait, en 1790, le Dictionnaire national et anecdotique du girondin Jacques-Pierre Brissot. Comme ceux de l’an II, les soldats antillais se lèvent pour défendre la liberté tardivement acquise.

    27Par conséquent, tout en considérant l’évolution du contexte, le concept de l’identité nationale telle que certains le proposent est inconcevable dans les romans antillais, et a fortiori ceux de Confiant. D’une part, parce que si l’identité est dite nationale, elle est supposée forcément collective donc réduite à des caractères arbitrairement choisis de façon à être énoncée et modélisée. La définir est, de fait, aboutir à la création artificielle d’une identité éphémère au nom d’un universalisme conçu à partir d’un temps et d’un espace donnés. Selon la tradition confortée par les préjugés racistes, l’identité française serait, pour l’éternité, blanche, chrétienne, de langue française et d’origine européenne. Ce serait une identité du tous et toutes pareils, fondée sur des ancêtres gaulois adoptés pour la cause. Ce serait une identité qui véhiculerait des valeurs fixées arbitrairement à un moment donné par une partie de la population au mépris des ceux et celles qui la composent, une identité impartageable dans une société qui donnerait la parole aux uns et contiendrait dans le mutisme les autres. La réalité de la société française ne peut sécréter une telle définition parce qu’elle est désormais comme la société créole une société vivante, métissée, en perpétuel mouvement. De plus, comme dans la société créole où les laissés pour compte sont aussi des Petits Blancs, les considérations de pigmentation deviennent contingentes pour le système d’appartenance en vigueur dans une société capitaliste fondée avant tout sur la différence de classes.

    28Pour exemple, en 1914, dans Le Bataillon créole, man Hortense se souvient qu’il n’y a pas eu de solidarité entre les Blancs-France et les Blancs-pays soucieux de garder leur main-d’œuvre, et que c’étaient les Noirs qui s’enrôlaient avec enthousiasme :

    J’ai souvenance que les Blancs-pays étaient, par contre, enragés comme cela s’écrit. Chaque beau matin, ils se postaient à l’entrée de leurs habitations et de leurs usines, à l’heure de l’embauche, pour tenir des plaidoiries dans un créole plus raide qu’un coup de rhum sec avalé à jeun : – Là-bas, ils n’ont pas besoin de soldats noirs ! C’est un grand pays, mille fois plus vaste que notre Martinique, dix mille fois plus peuplé. Ils ont une armée vaillante qui a toujours su combattre l’ennemi, et même quand elle a pu connaître des défaites, elle a relevé la tête. Elle a toujours fait front. Et la victoire était toujours au rendez-vous !… […] mais Yves Beauchamp de Chasseuil avait beau dégurgiter tout son lot de méchantises, rien n’y faisait : « Là-bas » la guerre avait commencé à faire rage et « Ici-là » tout un concours de jeunes Nègres vaillants frétillaient d’aise à l’idée d’aller défendre la mère patrie.13

    29Ce constat est identique, dans Le Nègre et l’Amiral, en 1939 :

    […] son frère Bérard, deux de ses cousins agriculteurs de Grand Anse, son meilleur ami, Fernand Dalmeida, avec lequel il discutait des heures durant de poésie, tout ce monde-là avait embarqué dès les premiers coups de canon. Deux mille bougres étaient partis dans le même balan. Parmi eux, pas un seul Blanc créole.14

    30Ainsi, les romans de Confiant, tout en dévoilant le contentieux mémoriel, revendiquent le vibrant et fécond métissage de la société créole et, à bien des égards, témoignent de ce que la France hésite ou refuse d’être. À l’instar d’Édouard Glissant et de Patrick Chamoiseau dans leur petit essai polémique Quand les murs tombent, l’identité nationale hors la loi15 ? paru en 2007 ou, plus récemment comme Chamoiseau, en décembre 2016, dans sa Déclaration des poètes aux Frères Migrants16, notre auteur inscrit son œuvre dans la poétique de la relation et mine le concept de l’identité nationale figée et définie une fois pour toutes. Son œuvre romanesque n’a de cesse que de provoquer la rupture avec le convenu, l’historique, l’universel et le normé. Par ses inventions langagières, le mélange des langues, son univers fictionnel nourri de multiples cultures, Confiant pose la question de l’existence de l’identité culturelle fondée sur les différences et les exclusions comme peut le faire à l’heure actuelle, après les attentats, le philosophe sinologue François Jullien. Et même si la Comédie créole n’affirme pas, à la différence de Jullien, qu’il n’y a pas d’identité culturelle, elle reconnaît « que le propre de la culture est de muter » et qu’il existe des « fécondités », ce que Jullien appelle des « ressources ». Celles-ci, en nous extirpant des cultures et des identités, modifient notre perception et notre être au monde. Elles ne créent pas un universel qui divise, comme le revendique le philosophe Étienne Balibar dans son dernier ouvrage17, mais un commun, à savoir un outil de changement social, sur lequel on s’accorde tous et toutes et qui nous laisse l’initiative de déconstruire les asymétries pour repenser la société démocratique et enfin, travailler à ce qu’Achille Mbembe espère un « en-commun », un « pacte de soin où l’identité n’est pas essentielle »18.

    Conclusion

    31La littérature antillaise à laquelle appartient l’œuvre romanesque de Raphaël Confiant récupère l’individuel qu’a abandonné et violenté l’universel. En redisant l’ambiguïté de l’homme, sa souffrance, ses combats, ses oublis, ses erreurs, sa violence, son inconséquence, sa fantaisie, sa vulnérabilité, en récupérant la vie tout simplement, la littérature rassure les hommes, elle leur donne de l’audace et leur permet de répondre, par des tweets, des cours, des recherches, des lectures et des spectacles, à ceux qui souhaitent une pseudo-société idéale pour eux tout seuls. La littérature permet de connaître de nouvelles formes de sentir et d’interprétation, pour inventer de nouvelles formes de vie.

    Bibliographie

    Bibliographie

    Balibar Étienne, Des universels : Essais et conférences, Paris, Galilée, 2016.

    Boucheron Patrick (dir.), Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, 2017.

    Chamoiseau Patrick, Quand les murs tombent, l’identité nationale hors la loi ? Paris, éditions Galaade, 1er octobre 2007, 26 p.

    —, Déclaration des poètes aux Frères Migrants, http://tout-monde.com/downloads/fre300resmigrants-chamoiseau-de301claration.pdf.

    Confiant Raphaël, Entretien avec Émile Rabaté, Libération, Livres, 14 novembre 2013.

    —, Le Bataillon créole, Paris, Mercure de France, 2013.

    —, La Dissidence, Paris Écriture, 2002.

    —, Le Nègre et l’Amiral, Paris, Le Livre de poche, 2011 ; 1re édition, Paris, Grasset, 1988.

    Notes de bas de page

    1 En savoir plus sur https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2016/09/24/pour-nicolas-sarkozy-nos-ancetres-etaient-les-gaulois-mais-aussi-les-tirailleurs-musulmans_5002989_4854003.html.

    2 P. Boucheron (dir.), Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, 2017.

    3 Libération, Livres, 14 novembre 2013, entretien avec Émile Rabaté.

    4 R. Confiant, Le Bataillon créole, Paris, Mercure de France, 2013, p. 79.

    5 Ibid., p. 137.

    6 R. Confiant, La Dissidence, Paris Écriture, 2002, p. 153.

    7 Ibid., p. 145.

    8 Ibid.

    9 Ibid., p. 146.

    10 R. Confiant, Le Nègre et l’Amiral, Paris, Le Livre de poche, 2011, p. 29.

    11 Ibid., p. 24-25.

    12 R. Confiant, La Dissidence, op. cit., p. 125.

    13 R. Confiant, Le Bataillon…, op. cit., p. 14-16.

    14 R. Confiant, Le Nègre et l’Amiral, op. cit., p. 117.

    15 É. Glissant, P. Chamoiseau, Quand les murs tombent, l’identité nationale hors la loi ?, éditions Galaade, 1er octobre 2007, 26 pages.

    16 P. Chamoiseau, Frères Migrants, déclaration des poètes : http://tout-monde.com/downloads/fre300res-migrants-chamoiseau-de301claration.pdf.

    17 É. Balibar, Des universels : Essais et conférences, Paris, Galilée, 2016.

    18 Le Monde, 26 janvier 2017.

    Auteur

    • Sylvie Brodziak

      CY Cergy Paris université

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    1 En savoir plus sur https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2016/09/24/pour-nicolas-sarkozy-nos-ancetres-etaient-les-gaulois-mais-aussi-les-tirailleurs-musulmans_5002989_4854003.html.

    2 P. Boucheron (dir.), Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, 2017.

    3 Libération, Livres, 14 novembre 2013, entretien avec Émile Rabaté.

    4 R. Confiant, Le Bataillon créole, Paris, Mercure de France, 2013, p. 79.

    5 Ibid., p. 137.

    6 R. Confiant, La Dissidence, Paris Écriture, 2002, p. 153.

    7 Ibid., p. 145.

    8 Ibid.

    9 Ibid., p. 146.

    10 R. Confiant, Le Nègre et l’Amiral, Paris, Le Livre de poche, 2011, p. 29.

    11 Ibid., p. 24-25.

    12 R. Confiant, La Dissidence, op. cit., p. 125.

    13 R. Confiant, Le Bataillon…, op. cit., p. 14-16.

    14 R. Confiant, Le Nègre et l’Amiral, op. cit., p. 117.

    15 É. Glissant, P. Chamoiseau, Quand les murs tombent, l’identité nationale hors la loi ?, éditions Galaade, 1er octobre 2007, 26 pages.

    16 P. Chamoiseau, Frères Migrants, déclaration des poètes : http://tout-monde.com/downloads/fre300res-migrants-chamoiseau-de301claration.pdf.

    17 É. Balibar, Des universels : Essais et conférences, Paris, Galilée, 2016.

    18 Le Monde, 26 janvier 2017.

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    Brodziak, Sylvie. « L’œuvre romanesque de Raphaël Confiant comme riposte citoyenne ». La littérature caribéenne sous l’angle du rapport esthétique/éthique, édité par Dominique Deblaine, Presses Universitaires de Bordeaux, 2021, https://doi.org/10.4000/books.pub.46313.

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    Deblaine, D. (éd.). (2021). La littérature caribéenne sous l’angle du rapport esthétique/éthique. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.46218
    Deblaine, Dominique, éd. La littérature caribéenne sous l’angle du rapport esthétique/éthique. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2021. doi:10.4000/books.pub.46218.
    Deblaine, Dominique, éditeur. La littérature caribéenne sous l’angle du rapport esthétique/éthique. Presses Universitaires de Bordeaux, 2021, https://doi.org/10.4000/books.pub.46218.
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