Vt se mihi misceat : Aréthuse et Alphée. Le temps fugitif du fantasme à la source de l’intime
p. 27-37
Texte intégral
1L’hypothèse théorique choisie pour ce travail relève de mon ancienne étude consacrée à la métamorphose ovidienne, une hypothèse que j’ai pu mettre à l’épreuve, au fil des années, à l’occasion d’autres travaux concernant le retentissement du mythe de la métamorphose dans notre modernité2.
2J’ai concentré dans mon titre la définition poétique et la perspective théorique que je me suis donnée de l’« intime ».
3La définition poétique est celle même de l’hémistiche latin prononcé par la nymphe Aréthuse dans le cinquième livre des Métamorphoses d’Ovide : Vt se mihi misceat, tandis que la perspective théorique renvoie à la théorie analytique du fantasme, qui m’a permis notamment de spécifier l’« intime » comme ce temps fugitif et ponctuel que chacun peut arriver à traverser3. Ce temps coïncide précisément avec la rencontre traumatique (euphorique ou dysphorique, ou bien les deux à la fois) d’un Sujet avec son propre désir, celui même qui l’a engendré, éventuellement déclenché par la confluence avec le désir d’un partenaire amoureux, ou par une expérience limite, voire poétique, ou même par un rêve.
4Je vais donc parler du mythe d’Aréthuse et Alphée tel qu’Ovide l’a traité dans ses Métamorphoses, pour en extraire une figure de l’intime.
5J’avais déjà analysé, dans l’étude plus haut évoquée, le mythe d’Aréthuse à partir de la perspective quasi exclusive de la nymphe, qui est d’ailleurs celle qui raconte son aventure, au point que j’avais parlé de fantasme féminin, à savoir un fantasme sacrificiel qui fixait la nymphe en tant que source sacrée de Diane à Ortygie en Sicile, non sans avoir lui octroyé toutefois l’expérience la plus intime, celle de la traversée du fantasme, c’est-à-dire, avec les mots d’Ovide, celle du Vt se mihi misceat. On verra plus loin comment, en réalité, Aréthuse et Alphée, comme d’ailleurs Daphné et Apollon et d’autres couples mythologiques, ne représentent que la division d’un seul Sujet normalement figurée dans le récit mythologique par deux dramatis personae4.
Le récit ovidien d’Aréthuse et Alphée
6Le voyageur qui a la chance de passer par Syracuse ne peut manquer d’aller voir la célèbre fontaine d’Aréthuse : un petit étang découpé entre terre et mer, une mare verdoyante de papyrus et de lierre grimpant, quelques canards et de jolis poissons ; c’est ce qui reste de la source jadis sacrée.
7D’après la tradition mythologique, cette source est l’issue métamorphique du curieux destin de la nymphe Aréthuse, célébrée par le récit ovidien à travers la scansion des différents moments du mythe.
8La belle Aréthuse – l’une des suivantes de Diane − brisée de fatigue et accablée par la chaleur, décide de se rafraîchir dans les eaux calmes et transparentes d’un fleuve qu’elle rencontre en revenant de la forêt de Stymphale. Mais ces eaux tranquilles se révèlent aussitôt être celles d’Alphée, dieu fluvial qui, excité par la nudité de la nymphe, se lance à sa poursuite. Ne pouvant échapper au désir d’Alphée, Aréthuse fait appel à sa protectrice divine, qui la change en fontaine ; c’est ainsi qu’elle traversera la terre de l’Élide en Grèce, jusqu’à Ortygie en Sicile, d’où elle pourra de nouveau contempler le ciel.
9Le mythe d’Aréthuse se déroule au cinquième livre des Métamorphoses (V, 572-641), enchâssé à l’intérieur d’un mythe majeur, celui de Cérès, qui occupe la deuxième partie du livre (V, 341-642) et qui constitue le sujet du chant de Calliope. Pourquoi Calliope et ses sœurs, les Muses, dans ce chant de nymphes, de sources et de vierges parfois mortifères ? Il y a peut-être un lien intime entre ces Muses qui vont accueillir Pallas sur l’Hélicone, les Sirènes qui font leur apparition dans ce même chant en tant que compagnes de Proserpine, les oiseaux dans lesquels elles vont être métamorphosées, et les sources.
10C’est lors des courses errantes de Cérès à la recherche de sa fille en Sicile qu’Aréthuse fait son apparition pour renseigner tout d’abord la déesse sur la nouvelle demeure infernale de Proserpine (V, 487-508) et pour lui raconter ensuite sa propre aventure : comment, aimée d’Alphée, fleuve de l’Élide, et voulant échapper à sa poursuite, elle fut jadis changée en une source qui, sous la mer, est venue jaillir en Sicile.
11Or, le passage de la première partie à la deuxième partie du cinquième livre des Métamorphoses, se fait par le biais de Pallas (Minerve), sœur de Persée, dont elle avait accompagné et observé les entreprises qui se déroulent tout au long de la première partie.
Le chant des sources
12Passage par parentèle et par la permanence d’un même sujet mythique qui est Méduse, mais dans son glissement métonymique représenté par Pégase et notamment par « une source nouvelle, jaillie / Sous le dur sabot du cheval ailé, né de Méduse » (V, 257 : Dura Medusæi quem præpetis ungula rupit). Il faut rappeler que Pégase est le rejeton engendré par Méduse après son union avec Poséidon. « Son nom évoque une source, pegé, ou selon Hésiode, les eaux courantes d’Okéanos, frontières du monde, pegaí5 ». Les sources semblent tout à fait être les lieux du jaillissement (signifiant) de ce livre où, après le récit de la fin de l’aventure de Persée (V, 1-249), Pallas, sa sœur, entame un voyage juste pour aller visiter cette nouvelle source. Après donc une rapide et première allusion à une Limnée fille du Gange (limnée est proprement une nymphe des étangs), qui avait donné le jour sous les eaux cristallines à Athis6 (V, 46-48), une deuxième source apparaît qui n’est rien moins que le but du voyage de la déesse du Triton (Is mihi causa viae, V, 258). Il s’agit des eaux d’Hippocrène que le cheval Pégase fils de Méduse d’« un coup de pied a fait naître » (factas pedis ictibus undas, V, 264). Une source paradisiaque si l’on songe à ses ancêtres monstrueux (V, 256-2667). Et mis à part la simple mention de la source d’Aganippe (Hyantea Aganippe en V, 312) encore une autre source apparaît dans le même chant, qui précède celle d’Aréthuse.
Cyané l’obscure
13Il s’agit de Cyané, un étang qui prend son nom d’une des nymphes les plus célèbres de la Sicile. Elle aussi, de même qu’Aréthuse, se métamorphose en source pour avoir essayé d’empêcher le passage de Pluton pendant sa course avec Proserpine, dans les eaux dont elle même était la divinité. Elle aussi contre un désir, un viol pour la précision, au prix d’une inconsolable blessure et d’une métamorphose, d’une liquéfaction :
At Cyane, raptamque deam contemptaque fontis
Jura sui mærens, inconsolabile vulnus
Mente gerit tacita lacrimisque absumitur omnis
Et quarum fuerat magnum modo numen, in illas
Extenuatur aquas. Molliri membra videres,
Ossa pati flexus, ungues posuisse rigorem ;
Primaque de tota tenuissima quæque liquescunt,
Cærulei crines digitique et crura pedesque ;
Nam brevis in gelidas membris exilibus undas
Transitus est. Post hæc umeri tergusque latusque
Pectoraque in tenues abeunt evanida rivos.
Denique pro vivo vitiatas sanguine venas
Lympha subit restatque nihil quod prendere possis. (Mét., V, 425-437)
« Or Cyané, affligée par le rapt de la déesse et le mépris des lois
Qui régissaient sa source, garda moralement une blessure
Inguérissable : sans un mot, elle fond en larmes
Et dans ces eaux dont elle était jadis la grande divinité,
Elle se dilue. On pourrait voir ses membres se fluidifier,
Ses os se tordre, ses ongles perdre leur dureté ;
Les parties qui se liquéfient les premières sont les plus fines :
Ses cheveux d’azur, ses doigts, ses jambes et ses pieds ;
Rapide, en effet, est la transformation de membres frêles
En eaux glacées. Puis, ce sont ses épaules, son dos, ses hanches
Et sa poitrine qui se désagrègent en minces filets d’eaux.
Enfin, une lymphe coule, à la place de son sang vif, dans ses veines
Malades, et d’elle il ne reste rien que l’on puisse saisir. »
14Dans la variante ovidienne du mythe de l’enlèvement de Proserpine, Pluton s’ouvre un passage dans la terre enfonçant son sceptre dans l’étang de Cyané qui, à la suite de cette violence, se change en eau. Cyané, en un sens, subit le même sort qu’Aréthuse. Elle se liquéfie d’après l’outrage à sa virginité. Et il y a encore un trait, celui des cheveux, qui met en relation les deux nymphes : Cyané a des cheveux azurs, caerulei crines (V, 432), Aréthuse verts, viridesque […] capillos (V, 575). Mais l’épithète des cheveux caractérise également Méduse8, Calliope9 et Cérès10.
15C’est proprement Cyané qui fournit une première enseigne (signa manifesta V, 468) de Proserpine à Cérès, une ceinture qui flotte à la surface de ses eaux11, ce qui déclenche sa crise de douleur12 et sa malédiction stérilisante contre la Sicile spécialement, où elle a découvert le signe de sa disgrâce (V, 474-486). Et c’est là qu’Aréthuse à la chevelure ruisselante (rorantesque comas V, 486), intervient une première fois.
16Le chant de Calliope ne fait qu’entrecroiser au milieu du mythe de Cérès, à savoir d’une mère qui fait le deuil de sa fille perdue, d’autres mythes symétriques et comparables à celui-ci, dont la logique textuelle ne s’éclaire qu’en rapprochant leur énonciation profonde, la logique qui les relie dans un même contexte narratif et poétique. La liquéfaction de Cyané et d’Aréthuse n’est qu’une figure particulière de l’écriture de la métamorphose qui est en jeu dans le cinquième livre du poème ovidien, une écriture qui prend peut-être sa forme la plus frappante dans la pétrification dont il est question dans le récit qui précède le chant de Calliope où l’agent de la métamorphose est Méduse, encore une vierge.
17La première apparition d’Aréthuse a lieu donc dans le contexte mythique de l’errance furieuse de Cérès après la perte de sa fille, Proserpine ; la nymphe devenue source adresse à la déesse des paroles apaisantes :
Tum caput Eleis Alpheias extulit undis
Rorantesque comas a fronte removit ad aures
Atque ait : “O toto quæsitæ virgines orbe
Et frugum genetrix, inmensos siste labores,
Neve tibi fidæ violenta irascere terræ.
Terra nihil meruit patuitque invita rapinæ”. (Mét., V, 485-492)
« Alors l’amante d’Alphée leva la tête au-dessus des eaux
De l’Élide et, de son front à ses oreilles secouant ses cheveux
Ruisselants, elle dit : “Ô mère des moissons et d’une vierge
Cherchée dans tout l’univers, mets un terme à ta peine immense,
Et cesse d’en vouloir à la terre qui t’est fidèle.
La terre n’est en rien coupable et s’est ouverte au rapt malgré elle”. »
18Dans cette première partie du récit d’Aréthuse il est déjà question d’un frayage, d’un passage forcé, désiré et obtenu par Pluton, d’un désir extrême et inépuisable dont la nymphe connaît, pour l’avoir elle-même subie, l’impétueuse et fatidique nécessité. Elle plaide néanmoins en faveur de sa nouvelle patrie, une terre hospitalière et innocente. La Sicile, et notamment Ortygie − l’île qui formait le quartier le plus ancien de Syracuse −, est le lieu où la nymphe a arrêté sa fuite souterraine, où elle a pu à nouveau lever les yeux vers les étoiles oubliées. C’est en quelque sorte le lieu où elle a accompli son destin : se consacrer entièrement à Diane, également nommée Ortygie13.
19Or, à y regarder de près, ce destin apparait analogue à celui de Proserpine : toutes deux ne peuvent regagner la lumière que si leur virginité est restée intacte ou si elle a été, du moins, fermement défendue. Aréthuse a essayé de toutes ses forces d’échapper à l’étreinte d’Alphée, Proserpine fera de même à l’égard de Pluton en sollicitant l’aide maternelle. Cependant, l’obstination qu’elles mettent à sauvegarder leur virginité n’arrête pas le désir de leurs amants – ni peut-être le leur, plus trouble, moins conscient – et elles n’auront encore droit à la lumière du jour (pour Proserpine, V, 641) ou à la vision des cieux et des étoiles (pour Aréthuse, V, 504) qu’en tant que sujets métamorphosés, entravés par conséquent dans leur liberté d’antan. La métamorphose intervient pour bloquer un mouvement, c’est-à-dire pour contraindre une liberté14.
20Ainsi, Proserpine partagera son existence entre deux royaumes et Aréthuse rejoindra Ortygie après sa longue fuite et sa métamorphose en source ; cette proximité de destins lui donne le pouvoir de décrire à Cérès la situation contradictoire dans laquelle se trouve sa fille :
Ergo dum Stygio sub terris gurgite labor,
Visa tua est oculis illic Proserpina nostris,
Illa quidem tristis neque adhuc interrita vultu,
Sed regina tamen, sed opaci maxima mundi,
Sed tamen inferni pollens matrona tyranni. (Mét., V, 504-508)
« Donc, tandis que je coulais sous terre vers l’abîme du Styx,
Ta Proserpine est apparue là, sous mes yeux,
Triste, certes, et la frayeur marquant encore son visage,
Mais reine aussi, mais souveraine du monde des ténèbres,
Mais la puissante épouse du monarque des Enfers. »
21La deuxième apparition d’Aréthuse, celle où elle raconte à Cérès son aventure, se situe à la fin de l’errance de la déesse, lorsque celle-ci, ayant retrouvé sa fille, arrête son deuil et peut rétablir l’écoute de l’autre :
« Exigit alma Ceres, nata secura recepta,
Quae tibi causa fugæ, cur sis, Arethusa, sacer fons. »
Conticuere undæ, quarum dea sustulit alto
Fonte caput viridesque manu siccata capillos
Fluminis Elei veteres narravit amores. (Mét., V, 572-576)
« “Cérès la bienfaitrice, sans inquiétude depuis le retour de sa fille,
Veut savoir, Aréthuse, le motif de ta fuite et pourquoi tu es une source sacrée.”
Les eaux se sont tues ; leur déesse, du fond de la source,
Lève la tête et, ayant essuyé de la main ses cheveux verts,
Elle raconte les lointaines amours du fleuve de l’Élide. »
22On remarquera, dans ce magnifique portrait d’Aréthuse, qui désormais parle en tant que divinité (dea), le détail des « cheveux verts ». La fonction de cet epitheton ornans, est souvent celle d’un objet métonymique qui alimente le désir du séducteur. Aréthuse connaît d’ailleurs son pouvoir de séduction ; mais elle le considère comme un crime : formosa crimenque putavi « (je pensai que plaire est un crime », V, 584), votoque tuo tua forma repugnat (« ta beauté va à l’encontre de tes vœux », I, 289). La condamnation de la féminité est un trait typique, voire structural, de la subjectivité des nymphes-vierges dans le texte d’Ovide, comme dans l’ensemble de la mythologie méditerranéenne : fantasme féminin qui montre ses traits les plus saisissants dans le clivage entre une dépendance à l’égard d’un idéal divin (Diane et la chasse) et une féminité rejetée qui ne cesse toutefois de s’écrire selon les différentes métonymies de l’objet du désir : la fuite phobique, la beauté séductrice, les diverses synecdoques du corps.
Le locus amœnus
23Ce clivage se lit encore dans le contraste entre l’activité chasseresse d’Aréthuse et sa recherche, sous l’effet de la fatigue et de la chaleur, d’un bain réparateur, jouissance offerte à son corps en dépit de ce qu’elle doit à la déesse protectrice. Or, les eaux calmes, transparentes, silencieuses qui sont prêtes à l’accueillir sont celles du fleuve qui, bientôt, la poursuivra de son désir :
Lassa revertebar, memini, Stymphalide silva ;
Æstus erat magnumque labor geminaverat æstum.
Invenio sine vertice aquas, sine murmure euntes,
Perspicuas ad humum, per quas numerabilis alte
Calculus omnis erat, quas tu vix ire putares.
Cana salicta dabant nutritaque populus unda
Sponte sua natas ripis declivibus umbras
Accessi primumque pedis vestigia tinxi,
Poplite deinde tenus ; neque eo contenta, recingor
Molliaque impono, salici velamina curvæ
Nudaque mergor aquis. (Mét., V, 585-595)
« Je rentrais lasse, je m’en souviens, de la forêt de Stymphale ;
La chaleur était grande et mon activité l’avait accrue.
Je découvre des eaux coulant sans tourbillons, sans murmure,
Transparentes : on pouvait en compter tous les cailloux
Jusqu’au fond ; on aurait cru qu’elles bougeaient à peine.
Des saules blancs et des peupliers bien irrigués
Étendaient une ombre naturelle sur des rives en pente.
J’approchai et d’abord y trempai la plante de mon pied,
Puis y entrai jusqu’aux genoux ; non contente de cela,
Je dénoue ma ceinture et pose ma tunique fluide
Au creux d’un saule et, nue, je plonge dans l’eau. »
24Le contraste entre l’emprise de la chasse, les occupations viriles de la nymphe, son labor doublé d’une chaleur accablante, et la recherche d’un apaisement pour son corps, d’une jouissance autre par rapport à celle entièrement offerte à la divinité protectrice, dévoile le clivage de la nymphe, la division produite par son désir.
25Le locus amœnus n’est que le déplacement métaphorique d’une même énonciation concernant le désir d’Aréthuse et la configuration de son fantasme. Au niveau lexical le contraste qui agite Aréthuse s’énonce dans l’opposition sémantique æstus/aquas, opposition soulignée par la répétition : Æstus… aestum ; aquas ; per quas ; quas (V, 586-589). Il s’agit là d’une répétition sémantique et syntaxique à la fois, une anadiplose syntaxiquement indépendante, Æstus… æstum Æstus erat magnumque labor geminaverat æstum (la chaleur était accablante et ma lassitude la rendait plus accablante encore, V, 586), et une anaphore proche de la gradatio, aquas, lexème répété trois fois, dont deux fois sous la forme pronominale, qui renvoie curieusement par sa forme littérale au mot substitué (aquas/quas, V, 587-589). Ces eaux calmes (sine vertice, V, 587), silencieuses (sine murmure, V, 587), transparentes (perspicuas, V, 588), bref, très accueillantes et séduisantes pour la nymphe fatiguée (lassa, V, 585), sont les eaux du fleuve Alphée, qui va bientôt tomber amoureux d’Aréthuse.
26Centre d’irradiation du locus amœnus sont alors ces eaux extraordinaires trois fois évoquées dans le texte et toujours au milieu des vers : la stratégie de la versification et la figuration métaphorique ne font qu’un.
27Tout autour des eaux d’Alphée une végétation spontanée d’arbres pousse, qui protège de son ombre les rives en pente. À la chaleur étouffante qui introduit l’ekphrasis, une fraîcheur accrue par l’ombre s’oppose en contrepoint final.
28La beauté d’Aréthuse, que sa nudité dévoile, va provoquer tout d’abord les murmures et les frémissements du fleuve, puis un appel plus pressant, d’une « voix rauque » (rauco ore, V, 595-600) :
Nudaque mergor aquis. Quas dum ferioque trahoque
Mille modis labens excursaque bracchia jacto,
Nescio quod medio sensi sub gurgite murmur
Territaque insisto propiori margine fontis. (Mét., V, 595-598)
« Tandis que j’agite avec vigueur les bras, les lance et les retire,
Que je me laisse aller complètement, j’entends une sorte de murmure
Venu du fond de l’eau et, effrayée, je regagne la rive la plus proche. »
29Il faut de nouveau souligner la répétition aquis/Quas (V, 595), une curieuse anadiplose (il s’agit d’un substantif et du pronom qui le remplace) située cette fois-ci à la limite de la césure. Et une véritable césure va se produire dans les eaux jusque-là tranquilles du fleuve, son inquiétant murmure. Mais ce murmure qui menace Aréthuse n’est que la pulsion invocante − peut-être rude mais ardente − du dieu : son véritable appel amoureux adressé à la nymphe :
“Quo properas, Arethusa ?”, suis Alpheus ab undis
“Quo properas ?” iterum rauco mihi dixerat ore. (Mét., V, 599-600)
« C’était Alphée qui, du milieu de l’onde, me répétait
D’une voix rauque : “Où cours-tu si vite, Aréthuse, où cours-tu si vite ?” »
30À la vierge effrayée par cette rauque invocation réitérée, ne reste que la fuite. Peut-être ce qui est rauque c’est aussi le visage du dieu – rauco… ore – ce qu’on peut entendre comme une synesthésie un peu énigmatique. Une poursuite éperdue à laquelle la nymphe ne peut échapper qu’en invoquant sa protectrice, Diane ; celle-ci l’enveloppe en premier lieu d’un épais nuage mais Alphée ne lâche pas sa proie :
Sicut eram, fugio sine vestibus ; altera vestes
Ripa meas abuit ; tanto magis instat et ardet
Et, quia nuda fui, sum visa paratior illi.
Sic ego currebam, sic me ferus ille premebat
Vt fugere accipitrem penna trepidante columbæ,
Vt solet accipiter trepidas urgere columbas. (Mét., V, 601-606)
« Je fuis comme j’étais, sans vêtements : mes vêtements étaient restés
Sur l’autre rive ; il me poursuit d’autant plus vivement, il brûle
Et, nue comme je l’étais, je me vois totalement à sa merci.
Plus je courais, plus il me serrait de près, le sauvage,
Tout comme les colombes fuient l’épervier d’une aile craintive
Et comme l’épervier talonne les craintives colombes. »
Le processus de la métamorphose et l’écriture fondamentale du fantasme
31Il ne reste plus à Aréthuse, comme dernier rempart contre son agresseur, que la métamorphose, et c’est alors qu’elle devient, curieusement, un objet saisissable pour Alphée :
Occupat obsessos sudor mihi frigidus artus
Cærulequæ cadunt toto de corpore guttæ ;
Quaque pedem movi, manat locus eque capillis
Ros cadit et citius, quam nunc tibi facta renarro,
In latices mutor. Sed enim cognoscit amatas
Amnis aquas positoque viri, quod sumpserat, ore,
Vertitur in proprias, ut se mihi misceat, undas. (Mét., V, 632-638)
« Une sueur froide s’empare de mes membres emprisonnés
Et de mon corps tout entier tombent des gouttes bleues ;
Chaque endroit où j’ai posé le pied ruisselle et de mes cheveux
L’eau s’échappe et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire,
Je suis liquéfiée. Mais le fleuve reconnaît là des eaux chéries
Et, quittant l’apparence virile qu’il avait empruntée
Pour se mêler à moi, il se transforme en eau, sa vraie nature. »
32Le temps fugitif pendant lequel Aréthuse se perd en tant qu’objet dans les eaux d’Alphée, quasi happée par le désir du dieu, ce moment de la métamorphose permet ainsi la traversée du fantasme, son écriture fondamentale, voire l’écriture de l’intime. C’est dans le mélange de ces eaux − l’eau qu’Aréthuse est en train de devenir et l’eau d’Alphée qui redevient fleuve −, que se situe l’espace réel et symbolique à la fois de la perte dans le plus intime de soi-même.
33L’instant crucial, celui de la rencontre entre les deux amants, qui n’est rien d’autre que la rencontre de son propre désir, s’écrit dans le texte en dehors de toute image ou, si l’on veut, comme une figure sans figure du réel, au moyen d’un syntagme, isolé par une hyperbate et scandé par une allitération, qui aboutit à l’objet, à savoir les ondes : Vertitur in proprias, ut se mihi misceat, undas (V, 638).
34Or, le récit ovidien présente Aréthuse toujours sous le signe d’Alphée (Eleis Alpheias, V, 487, Fluminis Elei, V, 576), un dieu fluvial qui porte inscrite dans son nom une paternité adoptive qui côtoie les fonctions de la nourrice (Alphée signifie le nourricier15). De plus, Artémis (Diane) était vénérée avec l’appellatif de Alpheias en Élide, la patrie d’Aréthuse, et à Ortygie, où il paraît qu’il y avait deux fontaines au même nom. Donc Alpheias, l’amante d’Alphée, se condense avec l’appellatif même de Diane. Cette inaugurale épithète onomastique qui désigne la nymphe anticipe déjà la division qui aura déterminé son destin ; une détermination, − l’aition proprement − inscrite également, dans le nom propre d’Aréthuse qui dérive du grec ardo : (a) irriguer, arroser, abreuver ; (b) rafraîchir, restaurer, ranimer, maintenir, nourrir, fortifier (les fonctions mêmes d’Alphée, le dieu nourricier). On peut donc apercevoir la liquéfaction à laquelle sera réduit l’être d’Aréthuse, dans son nom propre et dans celui de son amant et même dans son origine parentale. Elle est en fait fille d’Océan et de l’Océanide Doris.
35Dans l’histoire d’Aréthuse, le nouage fondamental du fantasme par contre se dessine à la fin du récit, lors de l’appel lancé par la nymphe à la déesse afin d’être soustraite au désir qui la trouble, à l’étreinte – ô combien insaisissable et violente à la fois – d’Alphée. Aréthuse choisit, en définitive, de rester la suivante de Diane et de poursuivre une jouissance qui coïncide plutôt avec celle de son idéal divin, à savoir celle de la métamorphose accomplie, d’une pétrification.
36C’est, d’une certaine façon, Diane qui possède la nymphe à jamais en lui ouvrant un chemin souterrain qui la conduit à Ortygie, d’où elle pourra revoir les cieux ; ce passage de la terre au ciel, de l’enfermement à l’air libre, s’effectue par le biais de la métamorphose en source sacrée et se paie du renoncement éternel au feu du désir. Mais avant cette fixation ultime en sacer fons (V, 573) en Sicile, la nymphe a eu la chance de faire l’expérience la plus bouleversante, celle de s’abîmer dans son propre désir, de toucher au plus intime de soi-même, soit au plus intime du désir de l’autre (d’Alphée). La liquéfaction, à savoir le temps du processus de la métamorphose, du passage d’une forme métamorphosée dans un corps nouveau (In nova fert animus mutatas dicere formas / Corpora […], « Mon intention est de parler de formes métamorphosées / En corps nouveaux […] », I, 1-2), va permettre ainsi la traversée du fantasme, son écriture fondamentale : le temps fugitif où Aréthuse se perd en tant qu’objet, à savoir l’eau, dans les eaux du dieu, pour un instant immergée dans un désir pur, le désir qui l’agite, celui-là inscrit dans son nom Aréthuse (αρδω) et son appellatif Alpheias. On se rappellera qu’Alphée ayant aperçu la présence même de la nymphe dans la liquéfaction de la nuée, va reprendre lui aussi sa forme liquide pour s’unir à elle : ut se mihi misceat (V, 638).
Notes de bas de page
2 R. Galvagno, « “Male catubbo”. Les avatars d’une métamorphose dans le roman “Nottetempo, casa per casa” », dans D. Budor (dir.), Vincenzo Consolo, éthique et écriture, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2007, p. 177-191 ; Carlo Levi. Variazioni intorno al ritratto di Dafne, dans Intertestualità leviane, Bari, Settore Editoriale Università di Bari, 2011, p. 343-367 ; Des variations métamorphiques ovidiennes dans la modernité : Orphée-Pygmalion et « Le Chef-d’œuvre inconnu » d’Honoré de Balzac. Arachné et « La Métamorphose » de Franz Kafka, dans H. Vial (dir.), La variatio : l’aventure d’un principe d’écriture de l’Antiquité au XXIe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 229-242.
3 R. Galvagno, Le sacrifice du corps. Frayages du fantasme dans les Métamorphoses d’Ovide, Paris, Panormitis, 1995, p. 55-61.
4 Voir R. Galvagno, Le corps de la Nymphe est-il hybride, métonymique ou métaphorique ? Un specimen : le corps de Daphné, dans H. Casanova-Robin (dir.), Ovide, Figures de l’hybride. Illustrations littéraires et figurées de l’esthétique ovidienne à travers les âges, Paris, Champion, 2009, p. 417-430, en particulier p. 429-430.
5 J.-P. Vernant, La mort dans les yeux, Paris, Hachette, 1985, p. 68-69.
6 À propos de l’Indus Athis (V, 47) qui évoque « l’immagine di un delicato, diafano corpo efebico […], e sembra così anticipare il destino di morte / deflorazione che incombe su Ati », voir G. Rosati (éd.), Ovidio, Metamorfosi, vol. III, trad. G. Chiarini, Milano, Mondadori, coll. « Fondazione Lorenzo Valla », 2009, p. 132.
7 Voir Ibid., p. 167.
8 Mét., IV, 796 : Illa, neque in tota conspectitur ulla capillis / Pars fuit (« Et la partie la plus attirante de sa personne était / Sa chevelure »).
9 Mét., V, 338 : Surgit et inmissos hedera collecta capillos (« Calliope s’est levée et, ayant retenu d’une guirlande / De lierre ses cheveux dénoués »).
10 Mét., V, 472 : inornatos laniavit diva capillos (« La déesse arrache ses cheveux sans parure »).
11 Mét., V, 468-470 : Signa tamen manifesta dedit notamque parenti / Illo forte loco delapsam in gurgite sacro / Persephones zonam summis estendit in undis (« Elle lui donna cependant un indice palpable, lui montrant, à la surface / Des eaux, la ceinture qu’en ce lieu Perséphone avait, sans le vouloir / Fait tomber dans l’onde sacrée, et que sa mère connaissait »). À propos de l’épithète Alpheias, voir G. Rosati (éd.), Ovidio, Metamorfosi, éd. cit., p. 216.
12 Mét., V, 472-473 : Scisset, inornatos laniavit dive capillos / Et repetita suis percussit pectore palmis (« La déesse arrache ses cheveux sans parure / Et se frappe la poitrine à coups répétés »).
13 Voir Ovidio, Opere, vol. II, Le Metamorfosi, trad. G. Paduano, introd. A. Perutelli, comm. L. Galasso, Torino, Einaudi, coll. « Biblioteca della Pléiade », 2000, p. 996.
14 Voir R. Galvagno, Le sacrifice du corps. Frayages du fantasme dans les Métamorphoses d’Ovide, op. cit., p. 19-20.
15 D’après H. De La Ville De Mirmont, La jeunesse d’Ovide, Paris, Albert Fontemoing éditeur, 1905, p. 177. Voir aussi G. Rosati, Tempo del desiderio e fuga delle forme, dans H. Casanova-Robin (dir.), Ovide, Figures de l’hybride, Paris, Champion, 2009, p. 241 : « Alfeo invece è un dio fiume (i fiumi erano venerati come divinità fecondanti della natura, e rappresentati con gli attributi della loro forza generatrice) […] ». Nous soulignons.
Auteur
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Rosalba Galvagno
Université de Catane (Italie) DISUM (Dipartimento di Scienze Umanistiche)
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