Préface
p. 7-9
Texte intégral
1À l’origine de toute création littéraire ou artistique, on retrouve le principe agonal qui pousse l’auteur à se mettre en mouvement, à élaborer un mode d’expression singulier, afin d’aller au-delà du connu, du reconnu, parce que la création n’est pas imitation, même si la longue histoire des réalisations qui précède une œuvre, constitue le socle de son innutrition. Le principe agonal nous ramène au binôme imitatio — aemulatio qui traverse toutes les poétiques avant le romantisme. L’émulation désigne une rivalité qui porte un artiste, écrivain, poète à vouloir égaler ou surpasser un contemporain ou un prédécesseur déjà affirmé, célèbre. Il s’agit, en théorie, d’une compétition plutôt pacifique, mais on sait que tous les sports connaissent l’envers du fair play : les coups bas et le dopage. Il n’y a qu’un petit pas de la noble émulation à la basse polémique.
2Ainsi toute création innovante bouscule les représentations antérieures. Elle constitue en elle-même une provocation ou, pour le moins, instaure un écart esthétique avec la production artistique d’une époque donnée. Sa réception peut générer polémiques et parfums de scandale. L’attention portera sur les polémiques explicites (déclarations, manifestes, programmes, etc.) et sur les stratégies implicites (citations, allusions, etc.) dont use l’auteur dans la facture même de son œuvre pour prendre ses distances avec la tradition. Dans cette perspective il convient également d’envisager les provocations intentionnelles, les discours d’escorte qui déclenchent le scandale et permettent à leur auteur un positionnement particulier dans le champ de l’art ainsi reconfiguré. On étudiera également les traces linguistiques, rhétoriques, stylistiques, oratoires d’une discordance entre une conscience singulière et un ensemble social à travers des exemples particuliers.
3Polémiquer !
4Tannhäuser et le tournoi des chanteurs à la Wartburg, l’opéra de Richard Wagner, s’appelle en allemand Tannhäuser und der Sängerkrieg auf Wartburg (la guerre des chanteurs). Si en français la joute poétique rappelle le tournoi, donc un jeu, un simulacre du combat à vie et à mort, en allemand le Wettkampf, la lutte à qui mieux mieux, le Wettstreit, la bagarre à qui mieux mieux, traduisent plus directement l’aspect guerrier de l’adjectif grec polemikós. Alors que l’émule qui cherche à surpasser son maître prendra ses distances avec prudence, de façon plutôt indirecte, le polémiste attaquera son rival à découvert. Cette agression, qui fait la différence spécifique avec l’émulation, ne disparaît pas quand nous passons des polémiques explicites aux stratégies implicites dont use l’auteur dans la facture même de son œuvre pour s’en prendre à la tradition, à l’usage, à ses prédécesseurs ou à ses contemporains.
5Scandaliser !
6Le skandalòn en grec ancien, c’est la détente d’un piège. L’animal qui touche le skandalòn, le petit bâton mobile qui déclenche la trappe, court à sa mort. Sous l’angle de vue de l’étymologie, la personne qui cause le scandale et sa propre perte est tout sauf naïve et les autres, les gardiens de la norme sociale ou religieuse, ne peuvent que se scandaliser. En allemand, il y a un usage plus large, plus souple du verbe scandaliser que la langue française ne connaît pas. Skandalisieren en allemand veut dire « transformer quelque chose ou quelqu’un en scandale ». Si la chose ou la personne en question mérite d’être considérée comme scandaleuse ou non, c’est l’affaire d’un jugement qui n’est pas décidé d’avance. Cette nuance n’est pas sans importance : en allemand, les gardiens de l’ordre (ou ceux qui se prétendent tels) peuvent scandaliser un artiste, c’est-à-dire transformer en scandale public un comportement qui ne veut, en aucune manière, provoquer qui que ce soit. En français, c’est l’artiste qui scandalise, qui cause le scandale, qui est l’auteur du scandale. Quoi qu’il en soit, il faut distinguer le scandale que la personne incriminée provoque de façon délibérée, par son comportement, son attitude, son écriture, son art, et le scandale qui lui arrive sans qu’elle l’ait voulu.
7Provoquer !
8Qui provoque, lance un défi et attend une riposte. Malheureux celui qui voit sa provocation passer inaperçue ! Alors que le scandale suscite une large répercussion, la provocation peut s’adresser à un seul adversaire ou rival qui réagit ou non, en se réservant le choix des armes, de l’allusion discrète à la polémique dure, en passant par l’ironie, la critique, le sarcasme. À l’instar du scandale, un particulier ou un groupe peut se sentir provoqué, sans que l’auteur, par son action, l’ait voulu. Si le groupe réussit à mobiliser l’opinion publique, le scandale n’est pas loin.
9Notre titre Polémiquer — Provoquer — Scandaliser s’intéresse aux comportements, activités, écritures, œuvres ou performances qui sortent l’art de sa tour d’ivoire et l’immergent dans la sphère publique où s’allume le débat controversé autour des enjeux artistiques. Fidèle à l’esprit transséculaire et pluridisciplinaire qui anime les activités du partenariat Salzbourg-Bordeaux, choisissant de faire dialoguer les époques autant que les différents modes d’expression, l’ouvrage accueille des chercheurs en littérature, en art, en philosophie et sciences humaines.
10Le volume fait la part belle aux œuvres littéraires et au rôle heuristique de la fiction dans le questionnement parfois violent adressé à un certain contexte politique, social et culturel ; la religion et la morale interrogées par le théâtre français (Charles Mazouer), les enjeux d’identité nationale ou leur critique (Christopher F. Laferl, Veronika Österbauer, Uta Degner), l’instrumentalisation d’œuvres opportunément associées à un contexte historique (Chloë Money), la rébellion-réaction à l’égard d’une certaine idée de l’art littéraire et théâtral (Susanne Winter, Vérane Partensky). L’écriture y tient souvent le rôle d’aiguillon et de dévoilement du devenir potentiel d’une société (Béatrice Laville) parfois sous une forme très offensive voire militante (Najate Nerci).
11Autour des images, l’ambiguïté attise plus encore les interprétations et les critiques agressives. La confusion volontaire entre œuvre et vie des artistes soulève la provocation au cinéma ou dans la performance (Peter Kuon, Julia Kuon) laissant ouvert le champ de bataille des lectures interprétatives et des partis pris dressés les uns contre les autres. La réception critique perd parfois pied devant la polyphonie des images (Ralph Poole), trop riches pour se laisser enfermer dans un pseudo-message. Même la destruction, le meurtre, la monstration de l’extrême peuvent contenir une certaine jouissance esthétique et une densité révolutionnaire (Emmanuel Plasseraud). Car, que font les artistes lorsqu’ils volent les œuvres pré-existantes (Sabine Forero Mendoza), lorsqu’ils les recouvrent (Philippe Baryga), lorsqu’ils jouent les ambiguïtés du montré/caché afin de gratter le bien penser et la morale bourgeoise (Pierre Bourdareau, Élisabeth Magne) sinon de jouir de leur liberté à faire surgir des questions jamais tranchées là où la morale, le bon goût, la bienséance voudraient imposer leur silence.
12L’empreinte dionysiaque de la littérature, du théâtre, du cinéma et des arts montre ici les dynamiques agonistiques qui sont les leurs ; polémique, provocation et scandale sont les preuves violentes de ces forces et de leur indispensable vivacité à l’œuvre dans le devenir du monde et sa pensée.
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