Chapitre 2
Les inondations de l’estuaire : quelle situation après une histoire mouvementée ?
p. 48-65
Texte intégral
1Le territoire de l’estuaire de la Gironde est vulnérable face au risque d’inondations fluviomaritimes, avec pour l’Évènement de Référence sans brèche dans le système de protection 320 km² d’espace inondable répartis dans 78 communes. Le lit majeur comporte de nombreux enjeux (environ 12 000 bâtiments et 27 000 habitants) essentiellement concentrés au sein des 15 communes concernées de la métropole bordelaise. L’endiguement de l’estuaire, constitué au cours du temps sans coordination ni vision d’ensemble, représente plus de 300 km de linéaire d’ouvrages en terre ou en pierre dont la hauteur et l’état général sont très variables et qui bordent 5 grands casiers hydrauliques plus ou moins interdépendants les uns avec les autres. De nombreux acteurs sont impliqués à des degrés divers sans véritable coordination. En 2007, l’État a sollicité le SMIDDEST et ses partenaires pour créer un outil de référence, le Référentiel Inondation Gironde (RIG), permettant d’améliorer la connaissance de la vulnérabilité du territoire. Ce référentiel technique, qui a été pensé évolutif et pérenne, constitue aujourd’hui un outil d’aide à la décision pertinent pour les orientations globales et locales d’aménagement, fondé sur une connaissance précise des caractéristiques morphologiques du territoire et sur une modélisation hydraulique des principaux phénomènes dynamiques de crue influençant directement les inondations. Cet outil permet également de se projeter dans l’avenir. Les évènements hydrauliques subis récemment ont renforcé la nécessité d’approfondir toutes les démarches et d’aboutir à un programme destiné à réduire la vulnérabilité du territoire. Un premier projet global porté par le SMIDDEST a été élaboré et il a été validé par l’État au titre du dispositif PAPI en 2016 pour 6 ans. Il doit permettre de poser les bases d’une action collective efficace et de préparer au mieux l’avenir.
Introduction
2L’étude des phénomènes d’inondation et de leurs impacts sur l’estuaire de la Gironde est relativement récente. Des premières modélisations de débordements dans l’aire urbaine bordelaise ont été réalisées au milieu des années 1990 pour le compte de l’État et de la Communauté Urbaine de Bordeaux dans le cadre du Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme, et elles ont ensuite servi à définir les enveloppes inondables du premier Plan de Prévention des Risques d’Inondation de l’Agglomération. La Tempête Martin, qui a durement touché le territoire en décembre 1999 en générant des niveaux d’eau jamais mesurés, a fait prendre conscience aux acteurs du territoire d’une part des incertitudes des outils existants à l’époque, d’autre part de la nécessité de prendre en compte les phénomènes hydrauliques dans leur globalité à l’échelle de l’estuaire de la Gironde pour pouvoir représenter le plus justement possible la réalité. C’est ainsi qu’en 2006, à l’issue de plusieurs années de discussions, une organisation globale a été mise en place avec un coordinateur désigné, le SMIDDEST, et un appui des grandes collectivités et de l’État. Un nouvel outil a été créé, le Référentiel Inondation Gironde, qui sert aujourd’hui à simuler au mieux une réalité toujours plus changeante. Le présent chapitre se veut être une synthèse des principales connaissances acquises et des recherches et programmes de travaux en cours. Il débute par une analyse historique qui démontre le caractère permanent de ces catastrophes d’origine météorologique qui apparaissent souvent à tort comme inédites pour des contemporains recherchant toujours plus le bord de l’eau mais ayant perdu la mémoire du risque.
I. Retour d’expérience historique pour une meilleure résilience : les évènements récents sont-ils inédits ?
3Contre toute attente, les archives historiques traitant du climat et de ses extrêmes dans l’estuaire de la Gironde sont pléthoriques. Ici, comme ailleurs en France, l’historien peut compter sur les archives administratives pour lui offrir continuité chronologique (généralement depuis le xve siècle) et homogénéité de l’information. Pour la période moderne, les fonds urbains de Bordeaux et d’autres cités proches contiennent des données de première main comme les délibérations municipales et les comptes rendus au sein desquels le volet météorologique est omniprésent. De facto, tout évènement extrême avait un impact sur les infrastructures (ponts, moulins, canaux) et le fragile équilibre socio-économique de la ville était documenté. Pour ce qui est des tempêtes, continentales ou maritimes, les archives produites par l’Amirauté de Guyenne (Archives départementales de Gironde) et la Maîtrise des Eaux et Forêts de Bordeaux (Archives départementales de Gironde) livrent des informations inédites et extrêmement précises.
4Avec la période contemporaine, les opportunités archivistiques se multiplient et se renforcent en matière de contenu. Parmi elles, il convient de signaler le fonds de la Préfecture (série M), des Ponts et Chaussées (série S), les délibérations du Conseil Général de la Gironde mais surtout l’exceptionnel et volumineux fonds du port de Bordeaux, en cours de classement aux archives départementales de la Gironde. Ces séries, particulièrement celles du port, contiennent de multiples et exhaustifs dossiers rédigés par les ingénieurs sur les inondations et les tempêtes dans lesquels figurent des rapports décrivant les dommages causés par ces extrêmes (érosion, dunes, digues et submersions), cartes à grande échelle et photographies à la clef.
Les inondations
5Les sources historiques montrent que les crues moyennes ou majeures suivies d’inondations catastrophiques qui affectèrent le secteur depuis le xvie siècle relevaient assez systématiquement de deux types de situations météorologiques (Archives départementales de la Gironde (c) ; Serret J., 1900). La première correspondait aux crues océaniques classiques résultant du passage d’une perturbation, comme ce fut le cas pour les inondations de février 1879, de janvier 1912 et de février 1927. En revanche, les crues fluviales pyrénéennes procèdent d’importantes précipitations provenant de la Montagne Noire et des Pyrénées. Elles sévirent notamment lors des inondations de juin 1875, de mars 1930 et de février 1952. Facteur aggravant s’il en est, le « flot » de la Gironde (marée montante) contribuait à amplifier considérablement l’inondation venue de l’amont en surélevant la crue fluviale, à l’instar des évènements de 1856, 1875 et 1879.
Les tempêtes à l’origine de phénomènes d’érosion et de submersions
6Le dépouillement des archives a permis de recenser 23 évènements entre 1840 et 1940. Les descriptions de dommages contenues dans les documents ont permis un classement en fonction d’une grille d’indices de vulnérabilité (Ciavola et Garnier, 2015). Sur un total de 23 tempêtes à l’origine de dégâts jugés suffisamment graves pour faire l’objet d’expertises et de campagnes de réparations, près de 30 % ont concerné des aléas de forte intensité compris entre les indices 4 et 5 qui donnèrent lieu à de dispendieux travaux de remise en état. Parmi ces extrêmes particulièrement sévères, le paroxysme tempétueux concerna la période des années 1920-1930 avec 4 catastrophes de grande ampleur en 1924, 1927 et 1934, qui affectèrent d’ailleurs l’ensemble du littoral atlantique.
L’exemple de l’érosion côtière dans les années 1920-1930
7Comme l’affirment les rapports anciens, la « situation à peu près stable de la côte n’a véritablement commencé à inspirer des inquiétudes graves qu’à partir du raz de marée du 9 janvier 1924 ». Celui-ci amena des modifications profondes dans les fonds sous-marins à l’embouchure de la Gironde, spécialement dans les bancs entre lesquels s’ouvre la passe du Sud, de telle sorte que la mer venait désormais frapper, avec une violence nouvelle, la zone des dunes comprise entre le Sud de Soulac et l’épi Saint-Nicolas, l’un des ouvrages de la Pointe de Grave. Lors de la tempête des 18-19 novembre 1927, les dunes du front de mer de Soulac furent considérablement « rongées » et plusieurs immeubles et habitations en partie écroulés en raison du recul dunaire. L’ingénieur du port de Bordeaux en charge de l’expertise des dommages déclare « qu’outre une brèche d’environ 120 mètres dans les digues des Huttes, les lames déferlaient sur les ouvrages à des hauteurs d’une vingtaine de mètres et [qu’]elles firent reculer la dune d’au moins 8 mètres » (Archives départementales de la Gironde (d)). À titre de comparaison, l’épisode exceptionnel des 8 tempêtes qui ont frappé le littoral aquitain pendant l’hiver 2013-2014 avait entraîné un recul de la côte d’environ 10 mètres. Ces observations montrent tout l’intérêt d’une approche historique inscrite dans le temps long pour appréhender la réalité chronologique de ces phénomènes trop souvent qualifiés « d’inédits ». La presse régionale se fait largement l’écho des phénomènes par des articles aux titres qui rappellent les manchettes du journal Sud Ouest au lendemain des tempêtes hivernales de 2014 (figure 1).
Figure 1. Extrait du journal La Petite Gironde du 23 mai 1934 relatant la gravité de la situation sur le littoral estuarien (secteur de Soulac) résultant de la recrudescence des tempêtes dans les années 1920

Source : 2002/086 Archives départementales de la Gironde.
II. Les paramètres générateurs, les niveaux et leurs combinaisons possibles
8L’estuaire de la Gironde est le lieu de confrontation de plusieurs processus physiques qui regroupent des variables d’origines océaniques (cycle des marées, surcotes, houle…), météorologiques (vent, dépression, pluies) et hydrologiques (débits des fleuves et rivières et des bassins-versants secondaires) (figure 2, p. 52).
Figure 2. Représentation simplifiée des processus physiques en œuvre dans l’estuaire de la Gironde.

Quelques notions sur le niveau d’eau
Le niveau d’eau est celui en l’absence de vagues qui comprend la marée astronomique et la surcote issue d’un phénomène météorologique au large.
Le niveau marin (ou niveau d’eau total – NET) désigne le niveau d’eau composé de la marée astronomique, de la surcote issue d’un phénomène météorologique au large et de la surcote liée au déferlement des vagues (wave set-up).
La surcote, ou surcote météorologique, désigne la surélévation du plan d’eau liée à l’action du vent et des variations de pressions atmosphériques.
Le wave set-up, ou surcote liée au déferlement des vagues, est la surélévation du plan d’eau par transfert d’énergie dans la colonne d’eau suite au déferlement des vagues.
Figure 3. Représentation des différentes composantes de l’aléa submersion marine (d’après BRGM).

9Différentes évaluations de ces paramètres physiques sont proposées à partir de la connaissance historique d’évènements caractéristiques mesurés (figure 4) constituant un échantillon statistiquement exploitable (chroniques suffisamment longues), de méthodes statistiques représentatives du phénomène observé ou de modèles complexes (Bardet et Duluc, 2015). Les incertitudes associées à ces résultats expriment la complexité de ces évaluations qui sont toujours une valeur approchée de la valeur probable du paramètre observé. Ce sont ces variables de hauteurs d’eau aux marégraphes qui servent de base à l’évaluation de l’aléa dans l’estuaire de la Gironde.
Figure 4. Localisation des marégraphes et limnimètres sur l’estuaire.

10La caractérisation des évènements récents ayant produit des débordements avérés plus ou moins importants est présentée dans le tableau 1 ci-après dans un ordre chronologique inverse.
Tableau 1. Caractérisation selon le débit, la marée, le vent et la surcote des évènements récents ayant produits des débordements avérés plus ou moins importants.
Évènement | Débit | Marée | Vent | Surcote |
03 mars 2014 | MOYEN | FORTE (114) | FAIBLE (50) | NULLE |
01 février 2014 | MOYEN | FORTE (114) | FAIBLE (50) | MOYENNE (46) |
28 février 2010 (Xynthia) | MOYEN | FORTE (113) | TRES FORT (137) | TRES FORTE (100) |
30 mars 2006 | FAIBLE | FORTE (114) | MOYEN | NULLE |
12 mars 2006 | MOYEN | FAIBLE (73) | FAIBLE | NULLE |
5 mai 2004 | FAIBLE | FORTE (105) | MOYEN | MOYENNE (27) |
6 février 2003 | FORT | FAIBLE (85-59) | FAIBLE | - |
27 décembre 1999 (Martin) | FAIBLE | MOYEN (77) | TRES FORT (194) | TRES FORTE (150) |
29 avril 1998 | MOYEN | FORTE (113) | MOYEN | - |
7 février 1996 | FAIBLE | MOYEN (87) | TRES FORT (119) | MOYENNE (31) |
23 décembre 1995 | FAIBLE | FORTE (108) | FORT | MOYENNE (37) |
18 mars 1988 | FORT | FORTE (115) | TRES FORT (119) | NULLE |
17 décembre 1981 | FORT | FAIBLE (32) | FAIBLE | MOYENNE (37) |
13 décembre 1981 | MOYEN | FORTE (106) | FORT | FORTE (57) |
28 mars 1979 | FAIBLE | FORTE (114) | FORT | MOYENNE (41) |
30 janvier 1979 | FAIBLE | FORTE (113) | FORT | - |
1er novembre 1963 | FAIBLE | FORTE (113) | - | - |
10 décembre 1944 | - | FAIBLE (44) | - | - |
14 mars 1937 | FAIBLE | FORTE (111) | - | - |
6 mars 1930 | FORT | FAIBLE (71) | - | - |
11Ce recensement montre que la génération d’un phénomène d’inondation sur l’estuaire est sous la dépendance d’une conjonction de paramètres et qu’il existe de multiples combinaisons des facteurs pouvant générer des niveaux d’eau importants. Pour quantifier l’influence de ces derniers sur les niveaux d’eau, ainsi que sur les vitesses de remontée de l’onde de marée, il est donc nécessaire de modéliser différents scénarios hydrométéorologiques et de les comparer à une situation de référence.
12Globalement, 3 familles d’évènements générant des niveaux d’eau importants sont aujourd’hui définies :
Évènement Tempête : Marée moyenne (coefficient entre 75 et 99) et vents très forts (> 100 km/h).
Évènement Maritime : Marée forte (coefficient > 100) et vents moyens à forts (> 50 km/h).
Évènement Fluvial : temps de retour des débits de pointe de la Garonne et/ou de la Dordogne > 10 ans.
13L’influence de la combinaison du vent et d’une surcote est particulièrement majorant. De plus, le vent augmente les niveaux d’eau d’aval en amont. En cas de vent fort orienté dans l’axe de l’estuaire, l’influence sur les niveaux est de plus en plus forte en remontant sur Bordeaux (effet d’entonnoir). La conjonction des différents phénomènes maritimes et fluviaux (surcote à l’embouchure, marée et débit) n’a un effet notable que dans la zone soumise à l’influence fluviomaritime. Les inondations fluviales ont un effet important principalement en amont de Bordeaux.
Analyse statistique des niveaux d’eau aux marégraphes suivant la loi de Gumbel
L’analyse statistique faite sur des enregistrements allant de 1912 à 1999 a servi de base à la détermination des niveaux d’eau et des temps de retour associés. Dans ce tableau de valeurs des niveaux d’eau, la surcote est comprise dans la résultante qui combine hauteur d’eau liée à la marée astronomique et surcote liée à la dépression au large.
Tableau. Niveaux d’eau maximaux aux marégraphes du GPMB (m NGF – IGN 1969) de temps de retour 100 à 1 000 ans obtenues graphiquement à partir de l’étude Artelia RIG 2008 (Loi de Gumbel)
D’autres méthodes sont toutefois proposées dans différentes approches. Dans les analyses menées précédemment, l’échantillon de données recueilli sur une période importante concerne un site d’étude et n’intègre donc pas d’autres événements extrêmes pouvant être identifiés sur d’autres chroniques ou sites de mesures. Les méthodes statistiques utilisées ne sont pas forcément représentatives de ces événements extrêmes, appelés « horsains » (ou « outlier »). Se pose alors la question de la fiabilité et la pertinence des modèles statistiques à l’échelle locale, pour l’estimation de surcotes de période de retour centennale et au-delà. Une méthode d’analyse statistique régionale pour l’estimation des surcotes extrêmes permet d’intégrer de nombreux « horsains » identifiés sur un territoire plus vaste (ici la façade atlantique). Les caractéristiques de surcotes calculées au Verdon sont les suivantes :
Tableau. Surcotes extrêmes calculées selon deux méthodes statistiques pour le port de Port-Bloc
Le CETMEF et le SHOM publient des données actualisées sur la prise en compte des événements extrêmes. Pour le marégraphe du Verdon, les données suivantes sont aujourd’hui retenues : niveau d’eau centennal = 3,70 m (IGN 69 ou NGF) et surcote centennale = 115 cm. Le CETMEF a produit également en 2010 une publication sur l’évaluation statistique des extrêmes appliquée aux conjonctions de vague et de niveau d’eau en site à fort marnage, avec 4 méthodes de calcul de probabilités conjointes de hauteur de vague et de niveau d’eau en site à fort marnage (Manche et Atlantique) proposées. Les méthodes différent par la modélisation de dépendance qui relie les hauteurs de vagues et les surcotes. Suivant les méthodes employées, une application au Verdon met en évidence des différences sur le calcul du niveau d’eau total (NET) comprenant la marée, la surcote et le wave set-up. Au final, une valeur de 5,37 m IGN 69 a été retenue pour le niveau marin centennal intégrant le wave set- up au marégraphe de Port-Bloc au Verdon.
14La propagation d’une onde de marée dans l’estuaire (figure 5) lors d’un évènement de type tempête, se trouve confrontée à la morphologie de l’estuaire en forme d’entonnoir (estuaire asynchrone) qui entraîne un raidissement de l’onde de marée (amplification de l’onde) et à l’obstacle constitué par les différents systèmes de protection (digues, quais…) sur son cheminement. Les secteurs naturels de débordement n’étant plus accessibles – du moins jusqu’à une certaine altitude –, l’onde de marée se propage générant des niveaux d’eau plus conséquents sur les parties amont de l’estuaire.
Figure 5. Propagation de l’onde de marée dans l’estuaire de la Gironde (d’après Allen, 1972).

15Le tableau 2 illustre les différences de niveaux d’eau aux différents marégraphes de l’estuaire entre les enregistrements marégraphiques (suivant le décrochage ou pas du marégraphe) et le calcul sur le modèle hydraulique de l’estuaire sans les ruptures de digues constatées lors de la tempête de 1999 (CETE, 2012). Une cote d’eau augmentée de l’ordre de 30 cm est utilisée à Bordeaux pour un calcul sans les ruptures de digues constatées.
Tableau 2. Comparaison aux marégraphes de l’influence des digues de protection dans l’estuaire de la Gironde.
En (m) NGF | Verdon | Pointe Richard | Laména | Pauillac | Ambes | Le Marquis | Bordeaux |
1999 enregistré | - | - | > 3,13 | > 4,51 | 4,88 | > 5 | > 5,068 |
1999 modélisé | 3,65 | 3,92 | 4,32 | 4,57 | 4,98 | 5,11 | 5,37 |
16Cet exemple illustre l’influence le long de l’estuaire des systèmes de digues mis en place au cours du temps et qui limitent fortement l’atténuation de l’onde de marée pour des évènements marquants.
Quelles surcotes dans le futur ?
Dans le cadre du projet européen THESEUS, un modèle avec débordement de l’estuaire de la Gironde a été utilisé pour évaluer les niveaux d’eau du futur (sans prise en compte de rupture de digues et sans modification de l’altitude de celles-ci) sur 6 points de sortie depuis Le Verdon jusqu’à Bordeaux. Les données d’entrée du modèle sont les champs de vent à Royan et Mérignac, le signal global (marée + surcotes) au Verdon, les débits à la Réole pour la Garonne, à Pessac pour la Dordogne et à Libourne pour l’Isle. Un modèle simplifié de surcotes a été ajusté au Verdon en utilisant des mesures instantanées disponibles pour 10 évènements et les champs de vent et de pression du CLM/SGA, de telle sorte que le signal global (marée + surcotes) obtenu au Verdon présente les mêmes quantités extrêmes que les mesures marégraphiques sur ce même point de sortie pour la période passée (1960-2000). Ainsi alimenté, le modèle a été utilisé pour étudier l’évolution des quantités de niveaux d’eau à l’horizon 2100 en utilisant l’hypothèse pessimiste d’élévation du niveau de la mer de l’ONERC (60 cm). L’analyse des surcotes du futur montre une décroissance des quantiles de surcotes au Verdon, en cohérence avec l’analyse des champs climatologiques fournis par le modèle CLM/SGA. L’analyse des niveaux d’eau du futur montre que l’augmentation des quantiles est égale à un pourcentage plus ou moins grand de celle du niveau de la mer et une décroissance de cet effet de l’aval vers l’amont de l’estuaire.
III. Le système de protection
17Dès le xviie siècle, les zones littorales de l’estuaire, qui étaient d’anciens marais, ont pu se développer grâce à l’édification par l’Homme d’un système de protection composé de digues en béton ou en terre et de quais. Ces aménagements étaient destinés à empêcher l’eau de pénétrer dans les terres lors des marées hautes. Or ce système qui s’étend aujourd’hui sur un linéaire de plus de 300 km n’a jamais été pensé de façon homogène. Les différents tronçons qui le composent ont été bâtis indépendamment les uns des autres notamment sur le plan de leur hauteur (figure 6, p. 56) et il s’avère que, globalement, la hauteur des protections diminue au fur et à mesure que l’on remonte l’estuaire alors même que les enjeux sont de plus en plus nombreux.
18Concernant l’état, de nombreux ouvrages sont peu ou mal entretenus faute de moyens techniques et financiers ; ils sont donc soumis aujourd’hui à un risque élevé de rupture. Sur les 355 km de digues examinées visuellement en 2009 par le SMIDDEST, 67 km soit 19 % ont été classés en état dégradé ou impénétrable. De nombreux gestionnaires existent, de nature et de moyen très disparates et sans coordination entre eux.
Figure 6. Hauteurs de digues sur chaque rive par rapport aux hauteurs d’eau générées lors d’évènements.

IV. Définition des aléas
Un outil, le Référentiel Inondation Gironde (RIG)
19Le RIG est un outil d’aide à la décision vis-à-vis des orientations globales et locales d’aménagement, fondé sur une connaissance précise des caractéristiques morphologiques du territoire et une modélisation hydraulique des principaux phénomènes dynamiques de crue influençant directement les inondations. Développé dans le système Telemac 2D par le bureau d’études ARTELIA entre 2008 et 2010, il se compose d’un modèle à grande échelle (RIG phase 1) auquel viennent s’intégrer 5 modèles de détails à mailles fines (RIG phase 2) développés sur chacun des 5 grands casiers hydrauliques de l’estuaire (figure 7).
Figure 7. Les grands casiers hydrauliques de l’estuaire intégrés dans le RIG

Source : SMIDDEST
20Le modèle de phase 1 est un modèle de grande emprise représentant l’ensemble du lit mineur de l’estuaire jusqu’à la limite de l’influence de la marée en amont (230 km de cours d’eau, 310 km de digues). L’emprise sur le lit majeur (1 500 km2) est plus large que la zone inondable. Le maillage est composé de 13 300 nœuds (figure 8, p. 58).
Figure 8. Exemple de maillage du RIG phase 1 pour la partie Nord Médoc

Source : SMIDDEST
21Les données topographiques sont issues à la fois de levés terrestres par géomètres ainsi que d’une restitution photogrammétrique effectuée en 2008. Sur le plan de l’intégration des digues et autres remblais (routes), le modèle élaboré est innovant pour atteindre le degré d’opérationnalité souhaité. Chaque point de calcul représentant la digue est associé automatiquement à un tronçon de la digue et cumule le débit total transitant par-dessus celle-ci. Méthodologiquement, les digues sont représentées comme des coupures dans le maillage. Les données d’entrée de ces lois sont la cote de crête de la digue et les niveaux d’eau amont et aval. Le tracé de la digue est pris en compte dans son intégralité, c’est-à-dire que chaque point levé par le géomètre sera pris en compte. Le modèle de phase 1 allie précision (démontrée lors du calage), représentativité (intégration des phénomènes principaux responsables des débordements, à savoir la marée, les débits des rivières, les apports latéraux principaux, les surcotes et le vent), opérationnalité (le temps de calcul est réduit à 2 h sur PC pour un évènement de 5 jours) et interopérabilité (le modèle est conçu pour fournir les conditions aux limites détaillées pour des modèles locaux développés en phase 2).
22Le RIG phase 2 dispose de mailles beaucoup plus fines que dans le modèle phase 1, variant entre 20 m au niveau des secteurs urbanisés les plus denses et 250 m au maximum dans les secteurs éloignés de la Garonne et de la Dordogne ne présentant pas d’enjeux et de rôle hydraulique sur les écoulements. Les modèles de détail intègrent tous les éléments structurants (remblais, routes, cours d’eau, ouvrages hydrauliques) et tous les bâtiments habités ou non. Tous les ouvrages présents sont intégrés dans leur état actuel, l’altimétrie des digues est représentée à une échelle fine (10 à 50 m).
23La comparaison du modèle de grande échelle (RIG phase 1) avec le modèle de détail (RIG phase 2) (figure 9) montre que l’emprise des inondations ainsi que le zonage des hauteurs d’eau sont beaucoup plus précis dans le modèle de détail. On remarque en particulier que certaines zones inondées à l’échelle globale ne le sont plus avec le modèle de détail. Les zones inondées pour l’évènement de référence sont par ailleurs beaucoup plus visibles, les cartes produites permettant de mieux comprendre la dynamique de l’eau dans le lit majeur, notamment en utilisant les cartes des niveaux d’eau (cotes NGF de l’eau). Elles indiquent également les zones de danger liées aux vitesses d’écoulements.
Figure 9. Différence de précision entre le RIG 1 (à gauche) et 2 (à droite).

24Dans la zone urbaine, la topographie recueillie dans le cadre de la phase 1 a été reprise et intégrée dans le modèle de détail. Bordeaux Métropole dispose d’un Modèle Numérique de Terrain élaboré et enrichi en permanence composé d’un semis de points relevé par ortho-photogrammétrie (IGN2001), de densité 2 pts/ha et d’une précision de +/- 30 cm, et de levés topographiques terrestres réalisés lors de campagnes de mesures spécifiques (figure 10).
Figure 10. Le modèle de détail (phase 2) de la zone urbaine étendue

Source : SMIDDEST
Les aléas de référence
25Les plus hautes eaux observées au xxe siècle au marégraphe de Bordeaux sont présentées dans le tableau 3.
Tableau 3. Principales crues relevées à Bordeaux au XXe siècle.
Date | Cote à l’échelle (m) | Cote (mNGF) | Débit de la Garonne (m3/s) | Coefficient de marée |
27 décembre 1999 | 7,05 | 5,24 | 700 | 77 |
01 février 2014 | 6,88 | 5,06 | 2600 à 2700 | 114 |
13 décembre 1981 | 6,85 | 5,04 | 1500 à 2000 | 99 |
19 mars 1988 | 6,84 | 5,03 | 4000 | 115 |
7 février 1996 | 6,77 | 4,96 | 1000 | 87 |
3 mars 2014 | 6,74 | 4,93 | 1800 | 114 |
28 avril 1998 | 6,73 | 4,92 | 2700 | 113 |
7 février 1974 | 6,68 | 4,87 | 2500 | 103 |
23 décembre 1995 | 6,67 | 4,86 | 700 | 108 |
4 mars 1923 | 6,63 | 4,82 | 3500 | 115 |
15 février 1957 | 6,64 | 4,83 | 1300 | 114 |
27 mars 1979 | 6,61 | 4,80 | 900 | 105 |
26Les deux évènements ayant induit les plus forts niveaux enregistrés au marégraphe de Bordeaux depuis le début du xxe siècle se sont produits ces 15 dernières années et sont à prédominance maritime, même s’ils sont différents. En particulier, alors que la tempête de 1999 (Martin) a généré de nombreuses brèches dans les digues estuariennes, conduisant à une baisse du niveau de l’eau mesuré à Bordeaux estimée à 30 cm, aucune brèche sur l’estuaire n’a été notée lors de l’évènement du 1er février 2014.
27Sur les sept évènements ayant produit les plus hautes eaux à Bordeaux, cinq ont eu lieu pendant les vingt dernières années. Les deux plus fortes crues historiques fluviales enregistrées sur le bassin la Garonne au cours du xxe siècle n’entrent pas dans le tableau 3 (p. 59) : la crue de 1930 n’arrive qu’en vingtième place des hauteurs enregistrées (cote de 4,72 m NGF, coefficient de marée de 61 et surcote inconnue) et la crue du février 1952 n’atteint pas 4,60 m NGF (coefficient de marée de 36 et surcote inconnue).
Les aléas « fréquents »
28Trois aléas « fréquents » (d’occurrence élevée) ont été retenus pour analyser les débordements les plus probables. Il s’agit d’abord des évènements fréquents submersion et fluvial Garonne dont les effets ont été cartographiés en prenant compte de la tenue des ouvrages de protection. Le territoire étant également impacté par les débordements de la Dordogne, l’évènement fréquent Dordogne a également été représenté dans les mêmes conditions (tableau 4).
Tableau 4. Paramètres de formation des évènements modélisés
Évènement | Date | Coefficient de marée maximal | Débit maximal Garonne (m3 s-1) | Débit maximal Dordogne (m3 s-1) | Débit maximal Isle/Dronne (m3 s-1) | Surcôte (m3) | Période de retour |
Maritime fréquent | 13/12/1981 | 106 | 1700 (période retour <5ans) | 900 (<5 ans) | 200 (<5 ans) | 0,57 | 10-30 ans |
Fréquent fluvial Garonne | 17/12/1981 | 62 | 7056 (30-50 ans) | 2329 (5-10 ans) | 500 (<5 ans) | 0,37 | 30-50 ans |
Fréquent fluvial Dordogne | Théorique | 62 | 4700 (5 ans) | 3350 (30 ans) | 1000 (30 ans) | 0,37 | 30 ans |
Source : ARTELIA rapport RIG 1
L’aléa moyen « Tempête 1999 + 20 cm » = l’évènement de référence
29L’évènement modélisé est celui de la tempête du 27 décembre 1999, sans rupture ni brèche dans le système de protection. Il s’agit en effet de l’évènement qui a entraîné les niveaux les plus hauts connus (PHEC) sur la partie girondine de l’estuaire, et il a donc été défini comme évènement de référence sur le territoire. Le coefficient de marée associé à cet évènement est moyen (77) ainsi que les débits fluviaux (temps de retours < à 2 ans pour la Dordogne et à 10 ans pour la Garonne). Le vent a soufflé fort (120 km/h) avec des pointes de 194 km/h, ce qui a entraîné des surcotes de 1,55 m au Verdon et de 2,25 m à Bordeaux. Les temps de retour associés aux niveaux d’eau maximaux dans l’estuaire sont importants, de plus de 50 ans à l’embouchure. Le vent dans l’estuaire a accentué la surcote lors de sa remontée vers Bordeaux. Les niveaux maximaux atteints lors de la tempête ont des périodes de retour de plus de 100 ans entre le milieu de l’estuaire et Bordeaux.
30Conformément à la circulaire du 27 juillet 2011, une surcote de 20 cm à l’embouchure est aujourd’hui ajoutée au niveau de marée réel enregistré afin d’intégrer une première adaptation au changement climatique. La surcote au Verdon associée à l’évènement est donc de 1,70 m. Les débits sont ceux mesurés aux stations de La Réole et de Pessac-sur-Dordogne, avec le décalage observé alors entre le pic de marée et le pic de crue. Le vent modélisé lors des phases de calage (schématisation du vent réel) est conservé.
31La surface totale inondée du lit majeur (figure 11) est d’environ 320 km², tandis que la surface concernée par des hauteurs d’eau supérieure à 1 m équivaut à environ 115 km².
Figure 11. Hauteurs d’eau pour l’Événement réglementaire (tempête 1999 + 20 cm au Verdon)

Source : SMIDDEST
L’aléa à l’horizon 2100 « Tempête 1999 + 60 cm »
32La surface en lit majeur inondée équivaut à environ 400 km², tandis que la surface concernée par des hauteurs d’eau supérieure à 1 m équivaut à environ 206 km². Par apport à l’aléa moyen, l’aléa 2100 génère des volumes débordés plus importants dans la partie aval de l’estuaire. En conséquence, à l’amont, l’écart de niveau d’eau en lit mineur n’est plus que de +1 à +2 cm, ce qui conduit à des débordements quasiment similaires. Toutefois, le pic de crue étant légèrement plus large, le temps de débordement au-dessus des digues est également plus important. Les niveaux d’eau dans le lit majeur peuvent donc varier de façon conséquente notamment dans les zones d’accumulation d’eau en point bas.
V. Les enjeux dans la zone inondable
33L’estimation des enjeux bâtis et populations qui sont présentés ci-dessous a été réalisée sur la base de l’enveloppe inondable de l’aléa de Référence (conditions de formation de la tempête de 1999 + 20 cm à l’embouchure au Verdon sans brèche dans le système de protection).
Les bâtiments et la population
34Le comptage des bâtiments qui se situent dans la zone inondable de l’évènement de référence ne fait pas l’objet du même niveau de détail partout dans l’estuaire. Certains secteurs considérés comme stratégiques (zone d’expansion des crues, sites estuariens vulnérables) ont fait l’objet d’une analyse fine menée sur chaque bâti identifié sur le terrain. Pour ces espaces, les études ont permis d’identifier les bâtiments à usage d’habitation et d’en définir la vulnérabilité. Sur les autres secteurs, les analyses précises restent à faire. Deux niveaux d’analyse sont donc utilisables :
les habitations identifiées dans le cadre des études menées par le SMIDDEST depuis 2012 ;
les bâtiments indifférenciés extraits de la BD TOPO de l’IGN.
35À l’échelle de l’estuaire, 13 069 bâtiments indifférenciés sont inclus dans l’enveloppe inondable de l’évènement 99 + 20 (sans rupture ni brèche). Dans les secteurs analysés de manière fine, 750 habitations inondables ont pour l’instant été recensées. Pour les bâtiments isolés recensés dans les marais de la presqu’île d’Ambès et les marais du Sud Médoc (hors centres bourg), 636 sont à usage d’habitat. Parmi ces 636 habitations, 462 sont réellement inondables pour l’évènement de référence (figure 12). Vingt-huit habitations présentent une vulnérabilité très forte, et 3 présentent une vulnérabilité extrême.
Figure 12. Vulnérabilité des bâtiments – Exemple d’étude des zones de rétention des crues de la presqu’île d’Ambès et des Marais du Haut Médoc

Source : SMIDDEST
36Pour estimer la population impactée par l’évènement de référence, deux sources de données différentes ont été utilisées. La première provient des études menées sur l’agglomération bordelaise, secteur pour lequel un semis de points par logement a été élaboré par le CEREMA et permet de connaître le nombre d’individus vivant en un point précis (figure 13, p. 62). La seconde source de données provient de l’INSEE et son format d’exploitation prend la forme d’un carroyage de 200 m² dans lequel la population a été estimée en 2010. Ce format ne garantit pas une aussi bonne précision que le semis de points utilisé sur l’agglomération, néanmoins, à l’échelle de l’estuaire, cette information est suffisante. À l’échelle de l’estuaire, un total de 28 944 personnes vivant dans la zone inondable de l’évènement de référence sans rupture ni brèche dans le système de protection a été calculé. À l’échelle de l’agglomération, on peut estimer ce nombre à 27 000.
Figure 13. Population en zone inondable dans la zone urbaine

Source : SMIDDEST
37Avec 15 023 personnes estimées en zone inondable, la commune de Bordeaux est la plus touchée. Les autres principales poches d’enjeux humains vulnérables se trouvent principalement dans les secteurs du bourg d’Ambes (2 850 personnes), du bas de Cenon (2 278 personnes) et du bourg de Saint-Louis-de-Montferrand (plus de 2 000 personnes).
Les activités industrielles et économiques
38Une étude a été conduite spécifiquement en 2014 sur les activités industrielles soumises au risque d’inondations. Cette étude a permis d’identifier et de diagnostiquer tous les sites de type SEVESO, ICPE, stations d’épuration et autres sites qui présenteraient un risque pour l’homme ou l’environnement en cas d’inondation. Ainsi à l’échelle de l’estuaire, sur les 174 installations qui ont été recensées, 71 se trouvent dans l’enveloppe de la zone inondable pour l’évènement de référence lorsque les digues tiennent. Ces 71 installations sont réparties sur 45 communes et ce sont Bordeaux et Bassens qui regroupent le plus de sites, respectivement 30 et 27. Sur chacun des sites identifiés, un diagnostic de vulnérabilité visuel a été réalisé depuis l’extérieur à partir des critères suivants : hauteur d’eau, présence de produit dangereux et durée de submersion. Ainsi, il a été identifié 50 sites qui présentent une vulnérabilité supérieure ou égale à la moyenne, dont 4 pour lesquels elle est considérée comme très forte. Il existe 5 sites SEVESO potentiellement touchés.
39Avec un total de 370 000 emplois à 70 % tertiaires, la métropole de Bordeaux représente un bassin d’emploi important. Le recensement du nombre d’entreprises et d’emplois touchés par l’évènement de référence fournit les résultats préliminaires suivants :
près de 4 500 entreprises sont impactées par l’évènement 1999 + 20 cm avec les digues pérennes, soit entre 20 000 et 30 000 emplois ;
près de 8 500 entreprises sont impactées par l’évènement 1999 + 20 cm avec les digues non pérennes, soit entre 34 000 et 54 000 emplois.
VI. Perspectives : Quelle stratégie pour réduire la vulnérabilité ?
40De nombreuses études conduites par le SMIDDEST de 2011 à 2013 ont visé à mettre au point un scénario global pour protéger les enjeux prioritaires principalement situés sur l’agglomération bordelaise (zones densément habitées, activités économiques) via la création de digues ou le rehaussement de digues existantes. Les simulations mathématiques conduites avec le RIG (7 scénarios successifs) ont montré que, pour que le projet reste neutre sur un plan hydraulique, il était nécessaire de compenser l’absence de débordements sur ces zones en créant des zones de surinondation dans les marais et les zones agricoles de la presqu’île d’Ambès et du Haut-Médoc (la métropole bordelaise recherchant à équilibrer ses impacts sur son territoire). C’est sur la base de l’ensemble des connaissances acquises et des concertations menées avec les acteurs du territoire que le scénario global d’aménagement, appelé « scénario 7 », a été défini en 2013.
41Toutefois, ce projet n’a pas réuni l’aval de toutes les communes de l’aire urbaine, et il a fait ressortir une acceptation difficile auprès de la population. De nombreuses réticences se sont en effet élevées face aux propositions d’utilisation renforcée des zones d’expansion, alors même que le réseau de ressuyage n’est pas en état satisfaisant de fonctionnement, et par conséquent pas capable d’évacuer les secteurs inondés et encore moins surinondés. Le projet a donc été abandonné.
42En 2015, il a alors été décidé par le SMIDDEST, en accord avec Bordeaux Métropole, principal maître d’ouvrage, de reprendre le projet global pour aboutir à un dispositif partagé et efficace de prévention tout en permettant le développement urbain en bord de fleuve. Cette stratégie, validée par l’État en 2016 pour 6 ans (dispositif PAPI) et pour un total de 57 M€ HT, s’articule en 6 grandes composantes conformément aux Directives nationales comme décrit ci-après.
L’amélioration de la connaissance, la prévention, la sensibilisation, la gestion de crise et la prévision
43Une bonne connaissance des aléas et des enjeux permet de définir des actions efficaces et adaptées aux risques. Des études de terrain (diagnostic de vulnérabilité) doivent être conduites de manière à estimer la vulnérabilité des enjeux présents. Ces informations seront centralisées dans une base de données spécifique facilitant la gestion du risque inondation dans l’estuaire (extractions, analyse thématique, mise à jour des données). Les crues à venir seront analysées dans le cadre d’un protocole de collecte d’informations qui sera développé pour tout l’estuaire. Les données collectées permettront d’élaborer un retour d’expérience qui mettra en évidence les carences du système en vue de les améliorer. L’outil RIG sera mis à jour et amélioré pour rester fiable dans le temps.
Comparaison du modèle RIG et du modèle SPC
RIG | SPC |
Objectifs de l’étude | |
- Définition du schéma d’aménagement des zones inondables - Pré-définition des aléas réglementaires : - outil de connaissance - outil d’archivage et de suivi - outil d’aide à la décision | - Prévision des crues sur l’estuaire Gironde, et si possible Garonne aval et Dordogne aval. - Outil de prévision opérationnel en temps réel |
Objectifs fixés pour le modèle | |
- Représentation précise des niveaux d’eau en lit mineur pour les évènements extrêmes - Représentation correcte des débordements et des zones inondées en lit majeur - Détermination des enveloppes de zone inondable et des hauteurs d’eau associées - Temps de calcul réduit : 2h pour 5 jours simulés | - Représentation précise des niveaux d’eau en lit mineur (pour tous types de conditions hydrométéorologiques - Prévision à 24-48 h* - Condition de fonctionnement temps réel en permanence - Temps de calcul réduit : 40 min pour 48 h |
Méthodes | |
- Système de modélisation bidimensionnel TELEMAC-2D - Mailles triangulaires de tailles variables Représentation d’évènements passés ou théoriques connus - Prise en compte des paramètres hydrométéorologiques (marée, surcote, vent, débits) - Vent imposé sur le lit mineur par interpolation des données à Royan et Mérignac - Intégration du signal de marée du marégraphe du Verdon à l’aval (ou signal théorique) - Représentation du lit mineur sous influence maritime (représentation du volume oscillant) : Garonne, Dordogne et Isle - Représentation schématique du lit majeur (mailles de 500 m environ) - Représentation du système de protection à échelle très fine (5 m) - Représentation des ouvrages de ressuyage du lit majeur (877 ouvrages) | - Système de modélisation bidimensionnel TELEMAC-2D - Mailles triangulaires de tailles variables représentation d’évènements futurs (prévision) prise en compte des paramètres hydrométéorologiques (marée, surcote, vent, débits, pression) - Intégration fine des données de vent et de pression fournies par Météo-France (grille spatiale) - Intégration des prévisions de surcote au large - Représentation du lit mineur sous influence maritime (représentation du volume oscillant) : Garonne et Dordogne - Pas de prise en compte des débordements |
Caractéristiques | |
- 13 300 nœuds (3 700 pour le lit mineur | - 7 300 nœuds |
Calage | |
- 17 évènements dont 10 identiques au SPC LA - Coefficients de frottement | - 10 événements. - Panel à priori représentatif de tout type de situations, avec 4 événements réputés non débordants - Coefficients de frottement (Strickler) : 4 zones |
44La diminution de la vulnérabilité des populations passe par l’information et la sensibilisation sur le risque et les niveaux de risques encourus (selon leur intensité et leur fréquence). De nombreux outils de communication doivent être développés pour maintenir la mémoire du risque et sensibiliser l’ensemble des acteurs concernés (repère de crues, expositions, DICRIM, sentier pédagogique, formations, cartographies). Il s’agira également de poursuivre l’intégration du risque dans l’urbanisme notamment par la finalisation des PPRI, l’intégration du risque de submersion dans les documents de planification mais aussi dans les autorisations d’occupation du sol et les projets urbains.
45Les retours d’expérience des évènements d’inondation récents ont montré qu’une amélioration de la gestion de crise à l’échelle de l’estuaire était possible. Même si la plupart des communes disposent d’un PCS, une harmonisation et une amélioration de ces documents sont nécessaires.
46La prévision des crues sur l’estuaire est gérée par le SPC Gironde-Adour-Dordogne qui dispose d’un outil de prévision pour lequel des pistes d’amélioration ont été étudiées en 2013. Pour gagner en précision, les possibilités d’amélioration envisagées doivent être mises en œuvre, notamment par le biais de l’enrichissement du modèle du SPC par l’incorporation d’éléments du lit majeur issus du RIG.
Un renforcement des principaux ouvrages à hauteur constante sur l’aire urbaine
47Sur la métropole bordelaise, l’ensemble des études de dangers a été réalisé sur les digues classées. Ces études ont permis d’apporter des informations essentielles sur la sûreté des ouvrages et la sécurité des personnes et des biens des zones protégées. Elles ont également permis de réaliser un diagnostic complet des ouvrages, d’identifier les risques de rupture potentiels et de définir les secteurs pour lesquels les conséquences des ruptures de digues sont importantes. Elles ont permis de prioriser les travaux à engager sur les ouvrages de protection au regard des enjeux qu’ils protègent et de mettre en évidence qu’aucune digue sur le territoire métropolitain ne pouvait être considérée comme pérenne au regard de l’évènement de référence du futur PPR.
48Bordeaux Métropole a décidé de s’engager sur un programme de travaux permettant de réduire l’exposition de ses habitants en zone inondable, tout en garantissant la maîtrise du développement de l’agglomération dans le cadre de la révision du PPRI.
49Ainsi, les travaux prévus portent uniquement sur la restauration des digues sur les secteurs concentrant le plus d’enjeux, à savoir les zones densément peuplées (plaine rive droite, bourgs de la presqu’île d’Ambès, Bordeaux Nord, Bègles) et les zones industrielles (Bassens, Ambès) (figure 14). Ces travaux, qui suppriment les risques de ruptures, vont d’une part protéger les personnes et les biens et d’autre part, permettre aux ouvrages d’être considérés comme pérennes pour l’évènement de référence du futur PPRI. Le projet consiste à réhabiliter les ouvrages sans changer leur hauteur, ce qui se traduit par une absence d’impact hydraulique (augmentation ou réduction du niveau d’eau en lit mineur) à l’amont et à l’aval. Ceci ne règle donc pas les problèmes d’inondation dans une perspective de moyen terme dans le contexte des changements climatiques (élévation du niveau de la mer, augmentation de l’intensité des phénomènes de tempêtes). Le linéaire total concerné par les travaux est de 35 km.
Figure 14. Schéma de restauration à hauteur constante 2016-2022 sur l’aire urbaine.

50L’Analyse Multi-Critères (AMC) des travaux a permis de mettre en évidence que pour le scénario fréquent, l’état aménagé montre un abattement de 48 % des dommages à l’état actuel et de 17 % pour l’évènement moyen. Les dommages évités sont compris entre 40 (évènement extrême) et 50 % (évènement fréquent), sauf pour les entreprises. Le reste se répartit d’une manière générale, sur l’habitat pour 20 à 30 %, 10 à 20 % pour les réseaux de transport et 10 % pour l’ensemble des équipements publics. Le programme de travaux est économiquement rentable 6 ans après sa réalisation et permet un gain de près de 50 M€ à l’échéance 50 ans, horizon temporel visé pour qualifier l’efficience des projets.
Une remise en état du réseau hydraulique de ressuyage
51Les enjeux qui restent exposés, que ce soit l’habitat isolé, les installations industrielles ou les exploitations agricoles, doivent faire l’objet de diagnostics de vulnérabilité et des solutions individuelles de diminution de la vulnérabilité sont à proposer. Les réseaux hydrauliques de la presqu’île d’Ambès et du Haut Médoc doivent faire l’objet de programmes de restauration permettant d’accroître leurs capacités de stockage à marée haute et d’évacuation à marée basse. De tels programmes doivent théoriquement servir à l’acceptation locale, dans le cadre de la définition du projet d’avenir protection/compensation qui devra être redéfini si l’on souhaite que les secteurs à enjeux de l’aire urbaine dense puissent être définitivement protégés des inondations.
Conclusion
52L’étude des phénomènes d’inondations sur l’estuaire de la Gironde est relativement récente et elle a bénéficié de l’apport d’outils mathématiques puissants adaptés au contexte local et calés sur des évènements bien documentés. Les simulations effectuées permettent aujourd’hui de mieux comprendre la génération complexe des phénomènes et les interactions hydrauliques entre les territoires. Les enjeux humains et économiques concernés sont maintenant mieux connus et cette connaissance peut servir de base à la définition de scénarios de protection. Le challenge des années à venir sera de continuer à faire évoluer les outils pour inclure de nouvelles connaissances, notamment les modifications du lit majeur ou des hypothèses plus pessimistes sur le changement climatique. La vulnérabilité du territoire est pour l’instant abordée par la connaissance des enjeux et des activités économiques impactées, c’est dans ce domaine que diverses actions doivent être entreprises pour rendre le territoire plus résilient. L’organisation des acteurs à l’échelle de l’estuaire a été engagée, elle doit se renforcer pour pouvoir mettre en place une véritable stratégie de solidarité amont/aval et rural/urbain qui pourra permettre de répondre aux défis d’avenir auxquels sera nécessairement confronté le territoire. L’éclairage du passé révèle en effet la fragilité de la mémoire et la faible durabilité d’une politique d’adaptation qui se fonderait pour l’avenir sur un recours toujours plus massif à des ouvrages de défense. À n’en pas douter, un tel choix se révélera un jour non soutenable techniquement et financièrement. Car plus que l’aléa, c’est bien la vulnérabilité anthropique qui a augmenté dans l’estuaire au cours des dernières décennies et qui augmente toujours. En conséquence, dans un contexte de changement climatique avéré, avec des phénomènes peut-être pas plus fréquents qu’avant mais plus intenses, les décisions futures les plus pertinentes devront nécessairement reposer sur de nouveaux modèles d’aménagements, à la fois plus durables écologiquement et plus économes pour la collectivité.
Ce qu’il faut retenir
Les inondations sur l’estuaire sont de type fluviomaritime, provoquées par la combinaison de différents paramètres (vent, marée, surcote, débits). La zone inondable pour l’Évènement de référence couvre environ 320 km2, 27 000 habitants et 12 000 bâtiments. Au xxe siècle, 5 des 7 plus hautes eaux mesurées à Bordeaux l’ont été lors des 20 dernières années. La tempête Martin de décembre 1999 a provoqué les plus hautes eaux connues (mesurées) à Bordeaux. Le niveau d’eau aurait pu être 30 cm plus haut s’il n’y avait pas eu de brèches dans les digues à l’aval qui ont conduit aux inondations des zones agricoles et des marais. Les acteurs de l’estuaire au travers du SMIDDEST ont créé un Référentiel Inondation Gironde qui permet de centraliser les données relatives aux inondations et de faire des simulations fiables.
Perspectives
Les inondations sont très liées à la survenue d’évènements extrêmes et les enjeux sur l’estuaire sont d’importance.
Bien que l’augmentation de fréquence et l’intensité des évènements extrêmes ne soient pas avérées, à l’avenir une attention particulière devra être portée sur ce lien potentiel et les trajectoires possibles en termes de gestion.
La protection des enjeux nécessite d’ores et déjà une gestion collective, concertée et coordonnée.
Il est donc nécessaire que :
– la coordination des acteurs soit encore améliorée pour gagner en efficacité,
– que les acteurs locaux établissent collectivement un schéma intégrant protections et compensations.
Auteurs
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Forêts d’hier et de demain
50 ans de recherches en Aquitaine
Michel Arbez, Jean-Michel Carnus et Antoine Kremer (dir.)
2017
