Conclusion
p. 217-221
Texte intégral
1Au terme de ces réflexions sur l’écriture de l’esclavage dans la littérature pour la jeunesse, force est tout d’abord de constater la nature hybride des corpus en présence. Comme le rappelle Aldo Gennaï, Isabelle Nières-Chevrel soulignait le fait que : « Le répertoire des lectures d’enfance et de jeunesse regroupe deux types d’écrits d’origines sensiblement différentes. On y trouve des œuvres qui ont été réorientées vers l’enfance et la jeunesse. […] On y trouve d’autre part ce qui constitue stricto sensu la littérature pour l’enfance et la jeunesse, c’est-à-dire une littérature adressée à l’enfance et la jeunesse1 ». Ainsi, pour ce qui concerne les récits d’esclave authentiques auxquels s’attache l’étude d’Éric Mesnard, on retiendra que deux d’entre eux seulement sont disponibles dans des éditions pour la jeunesse françaises, à savoir Le Prince esclave2, adaptation du récit autobiographique d’Olaudah Equiano et La Vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même3. Ces textes ont été écrits pour un lectorat abolitionniste de même que La Case de l’Oncle Tom a été publiée dans un journal américain antiesclavagiste ; en France, le récit d’Harriet Beecher Stowe a ensuite été, dès le xixe siècle, adapté à plusieurs reprises pour la jeunesse. On remarque également l’existence de textes destinés à différents lectorats comme le roman crossover Rosalie l’Infâme4.
2Parallèlement à ces réorientations et autres déplacements des frontières, ce sont parfois les catégories d’analyse de ces textes pour la jeunesse que l’on va emprunter du côté des travaux sur l’esclavage en littérature générale. Et Marion Mas et Christiane Connan-Pintado font référence aux analyses de Judith Misrahi-Barak5 : la première revient sur les récits de marronnage parus dans les années 1960 pour envisager des récits pour la jeunesse fondés sur la question de la filiation tandis que la seconde retient la catégorie des « néo-récits d’esclaves » pour mieux appréhender entre autres un récit comme Les trois vies d’Antoine Anacharsis6.
3Néanmoins, l’on a aussi affaire à des récits ayant partie liée avec des genres beaucoup plus attendus en littérature de jeunesse. Le roman argentin Le Miroir de la liberté7 ainsi que certains albums du corpus retenu pour le dernier chapitre de notre ouvrage tels que Coton Blues8 ou encore L’Esclave qui parlait aux oiseaux9 font référence au conte. La Case de l’Oncle Tom, et ses adaptations, peuvent ressortir au roman d’aventures : il en va de même de divers récits évoquant le métissage dans lesquels le personnage principal part en quête de ses origines10. Certains récits comme Le Labyrinthe de la liberté11 fondé en grande partie sur un voyage dans le temps appartiennent à ce qu’on a pu désigner comme des « genres de l’imaginaire12 ».
4De plus, ce ne sont pas seulement le numéro de la revue Je lis des histoires vraies portant sur à la vie de Frederick Douglass13 et l’ouvrage de la collection « Sur les traces…14 » abordant l’esclavage qui relèvent du documentaire historique ; plus largement, on trouve au fil des textes des notes de bas de page qui éclairent le contexte (les romans pour la jeunesse de Maryse Condé d’abord parus dans Je Bouquine s’y accompagnaient d’éclairages historiques, géographiques et culturels15) ainsi que des pages introductives ou conclusives qui témoignent du souci réitéré d’éclairer les jeunes lecteurs quant aux réalités de l’esclavage : L’Empire invisible16 comporte d’entrée de jeu une carte des États-Unis vers 1860 ; l’album Un Homme17 se clôt sur quelques extraits marquants du Code noir.
5La référence à des genres hautement fictionnels d’une part et d’autre part la polarité documentaire qui se fait jour de manière récurrente dans ces écrits sont en fait révélatrices de l’un des principaux paradoxes de la littérature de jeunesse. Pour Nathalie Prince, cette littérature est à la fois sommée d’instruire et d’amuser mais « on ne saurait instruire tout à fait en plaisant tout à fait18 ». Or, cette double contrainte n’est pas étrangère au principe même du récit historique : d’après Claudie Bernard, « Le roman historique a pour fonction la représentation (fictionnelle) du passé (effectif)19 ». Le chapitre que Christiane Connan-Pintado et Sylvie Lalagüe-Dulac consacrent aux récits centrés sur l’esclave réunionnais ayant découvert le procédé de fécondation de la vanille, Edmond Albius, est de ce point de vue emblématique : chacun des trois récits retenus20 combine éléments historiques et choix romanesques selon une partition qui lui est propre.
6La tension entre instruire et plaire qui caractérise les publications pour la jeunesse considérées évolue aussi en fonction des contextes idéologiques dans lesquels les œuvres apparaissent. Nicolas Rouvière met en évidence trois périodes successives dans l’histoire des bandes dessinées évoquant l’esclavage : les publications des années 1945 aux années 1960 s’adressent plutôt à de jeunes lecteurs et donnent à entendre un discours colonial. Les publications qui vont des années 1970 aux années 1990 s’adressent à des lecteurs plus âgés (adolescents et adultes) et marquent une rupture nette, en particulier du fait du succès de la série Les Passagers du vent de François Bourgeon : il s’agit alors de faire découvrir aux lecteurs toute la complexité de l’histoire de l’esclavage. C’est au sein de la grande diversité des bandes dessinées parues au xxie siècle que se manifeste le risque de voir se développer une forme de bien-pensance dans la mesure où l’évocation de l’esclavage cohabite avec la dénonciation de la domination sexuelle, avec la mise en cause des religions ainsi qu’avec l’évocation de phénomènes migratoires ou climatiques contemporains.
7L’on aurait aussi pu a priori formuler l’hypothèse d’une tendance à l’édulcoration propre au corpus choisi. Sans affirmer qu’il n’en est rien, l’exemple des bandes dessinées nous prouve qu’il convient de nuancer une telle conjecture. Par ailleurs, Christiane Connan-Pintado montre combien certains récits ne taisent pas la réalité des avortements en contexte esclavagiste ; Pauline Franchini et Merveilles Mouloungui expliquent comment Maryse Condé fait fi des passages obligés de ce type de récit : dans Chiens fous dans la brousse21, elle évoque plutôt la période qui précède la traversée de l’Océan, celle de la capture, et s’emploie à éviter le piège d’un didactisme trop insistant22.
8Publiés pour l’essentiel après la promulgation de la loi Taubira en 2001, les ouvrages étudiés cherchent à transmettre une histoire mais aussi une mémoire de l’esclavage. En premier lieu, plusieurs chapitres mentionnent les programmes scolaires et autres documents ressources : on retient la présence de plusieurs des titres analysés sur les listes de lecture pour les cycles 3 et 4 de l’école et du collège23. En second lieu, les deux chapitres de la troisième partie davantage tournés vers les littératures graphiques pointent plus précisément la dénonciation d’un crime contre l’humanité. En dernier lieu, Marion Mas oppose fictions pour la jeunesse françaises et anglophones : les premières semblent minorer la question de la « condition noire24 » au profit d’une intention de réparation des souffrances héritées du passé, contrairement aux secondes.
9On ajoutera pour finir que l’examen de ces œuvres pour la jeunesse conduit à interroger les conditions mêmes de leur lecture. Dans des récits comme Le Labyrinthe vers la liberté25 ou L’Empire invisible26, l’empathie fictionnelle peut constituer un facteur favorisant pour comprendre ce que pouvait signifier le fait être esclave aux dans le Sud des États-Unis au xixe siècle. Mais les corpus étudiés, aussi stimulants soient-ils, peuvent également comporter des obstacles pour des lecteurs enfants ou adolescents : la dichotomie entre texte fictionnel et apports documentaires ne favorise pas la progression de la lecture dans L’Esclave qui parlait aux oiseaux27 ou dans Sur les traces de l’esclavage28 ; l’articulation entre chanson, texte de l’album et richesse des images mérite d’être accompagnée lors de la découverte d’un album comme Tanbou qui se donne aussi à découvrir en tant que conte musical29 ; les bandes dessinées pour adolescents présentent des difficultés inhérentes à leurs choix formels et thématiques.
Notes de bas de page
1 Isabelle Nières-Chevrel, Introduction à la littérature de jeunesse, Paris, Didier jeunesse, « Passeurs d’histoires », 2009, p. 13.
2 Le Prince esclave, adaptation du récit autobiographique d’Olaudah Equiano par Ann Cameron, traduit par Ariane Bataille, Paris, Rageot éditeur, 2002.
3 La Vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même, traduit et annoté par Hélène Tronc, Gallimard, 2006.
4 Évelyne Trouillot, Rosalie l’infâme, Paris, Éditions Dapper, 2003.
5 Judith Misrahi-Barak, « Postérités anglophones et francophones des récits d’esclaves : regards vers le XXe et XXIe siècles », dans S. Moussa (dir.), Littérature et esclavage XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Éditions Desjonquères, « L’esprit des lettres », 2010, p. 385-396.
6 Alex Cousseau, Les trois vies d’Antoine Anacharsis, Rouergue, « Doado », 2012.
7 Liliana Bodoc, Le Miroir de la liberté, trad. de l’espagnol par Faustina Fiore, Paris, Seuil jeunesse, 2009 [El espejo africano, Buenos Aires, Ediciones SM, 2008].
8 Régine Joséphine et Oréli Gouel, Coton Blues, Bilboquet, « Les contes de l’imaginaire », 2011 (première publication, Gecko jeunesse 2007).
9 Yves Pinguilly et Zaü, L’Esclave qui parlait aux oiseaux, Paris, Rue du Monde, « Histoire d’Histoire », 1998.
10 Voir le tableau de synthèse proposé par Christiane Connan-Pintado dans le chapitre intitulé « Naître esclave et/ou métis ? La naissance dans les fictions historiques sur l’esclavage ».
11 Delia Sherman, Le Labyrinthe vers la liberté, trad. Michelle Nikly, Paris, Hélium, 2014 [The Freedom Maze, 2011].
12 Pour une définition de ces genres, voir les références aux travaux d’Anne Besson dans le chapitre intitulé chapitre « Écrire l’histoire de l’esclavage pour la jeunesse, des choix génériques contrastés. Du documentaire fictionnalisé aux littératures de l’imaginaire ».
13 Vivre libre ou mourir. Le combat d’un esclave pour la liberté, Thierry Aprile, illustré par Erwan Fagès, Je lis des histoires vraies, n° 162, mai 2007.
14 Sur les traces des esclaves, raconté par Marie-Thérèse Davidson illustré par Christian Heinrich, pages documentaires par Thierry Aprile, Paris, Gallimard jeunesse, 2003.
15 Maryse Condé, Haïti chérie, Paris, Bayard, Je bouquine, n° 39, mai 1987 (réédité en poche : Haïti chérie, Paris, Bayard Jeunesse, 1991, puis Rêves amers, Paris, Bayard Jeunesse, 2001) ; Victor et les barricades, Paris, Bayard, Je bouquine, n° 61, mars 1989 ; Savannah Blues, Paris, Bayard, Je bouquine, n° 250, novembre 2004 (réédité : Savannah Blues, Saint-Maur-des-Fossés, Sépia, 2009) ; Chiens fous dans la brousse, Paris, Bayard, Je bouquine, n° 268, juin 2006 (réédité en poche : Chiens fous dans la brousse, Paris, Bayard Jeunesse, 2008).
16 Jérôme Noirez, L’Empire invisible, Saint-Herblain, Gulf Stream, « Courants noirs », 2008.
17 Gilles Rapaport, Un Homme, Paris, Circonflexe, 2007.
18 Nathalie Prince, La Littérature de jeunesse. Pour une théorie littéraire, Paris, Armand Colin, « U », 2015 (2010), p. 25. Voir également l’introduction du chapitre « Écrire l’histoire de l’esclavage pour la jeunesse, des choix génériques contrastés. Du documentaire fictionnalisé aux littératures de l’imaginaire ».
19 Claudie Bernard, Le passé recomposé, Le roman historique français du dix-neuvième siècle, Paris, Hachette Supérieur, 1996, p. 7.
20 Béatrice Nicodème, Couleur vanille. Le destin d’un jeune esclave de l’île de la Réunion, Paris, Oskar jeunesse, « Histoire et société », 2011. Christian Grenier, Pour l’amour de Vanille, Paris, Bayard jeunesse, « Estampille », 2012. Sophie Chérer, La vraie couleur de la vanille, Paris, L’École des loisirs, « Médium », 2012.
21 Maryse Condé, 2008 (2006), op. cit.
22 Voir chapitres intitulés « Naître esclave et/ou métis ? La naissance dans les fictions historiques sur l’esclavage » et « Écrire l’esclavage pour les adultes et pour les jeunes : Maryse Condé et les enjeux d’une mixité éditoriale » du présent ouvrage.
23 MEN-DGESCO, La littérature à l’école. Listes de référence. Cycle 3, 2018, p. 14, Éduscol, Disponible sur : https://cache.media.eduscol.education.fr/file/Litterature/87/0/Repro_LISTE_DE_REFERENCE_DES_OUVRAGES_CYCLE_329_04_07_2018_985870.pdf [consulté le 27/10/2019].
MEN-DGESCO, Lectures pour les collégiens, 2017, Éduscol, Disponible sur : https://eduscol.education.fr › lectures-a-l-ecole-des-listes-de-reference
24 En référence à Pap Ndiaye, La Condition noire. Essai sur une minorité française, Paris, Calmann-Lévy, 2008.
25 Delia Sherman, 2014, op. cit.
26 Jérôme Noirez, 2008, op. cit.
27 Yves Pinguilly et Zaü, 1998, op. cit.
28 2003, op. cit.
29 Piotr Barsony et Edmony Krater, Tanbou, Paris, Syros, 2014 (première publication Seuil jeunesse, 2000).
Auteur
-
Gersende Plissonneau
Université de Bordeaux-INSPE/TELEM EA 4195
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
