D’Amalie (Malchen) à Recha, de la belle-fille de Lessing à la fille adoptive de Nathan
p. 77-88
Texte intégral
1On a l’habitude de considérer le contexte théologique et politique de Nathan le Sage comme décisif pour comprendre la pièce1. Il est vrai que Lessing, interdit de polémique par les autorités ducales à la suite de la Controverse sur les Fragments (Fragmentenstreit) avec le pasteur Goezze, expliquait à son amie hambourgeoise Elise Reimarus2 (1735-1803) qu’il voulait changer de support médiatique et voir s’il avait encore la liberté de prêcher de « sa vieille chaire, le théâtre3 ». On ne s’étonnera donc pas de retrouver dans son « poème dramatique » les éléments de la controverse avec des références aux trois religions du Livre et à la religion naturelle. Le contexte sociopolitique avait aussi son importance comme en témoignait le débat sur la condition des juifs engagé depuis le milieu du siècle. Débat auquel Lessing avait participé lui-même avec sa pièce Die Juden. D’ailleurs, ne disait-on pas que Nathan avait eu pour modèle Mendelssohn, l’ami de Lessing ? Mais il est un troisième niveau contextuel qui relie davantage encore la pièce à l’auteur et qui est d’ordre personnel et familial. C’est le grand biographe de Lessing Hugh B. Nisbet qui le premier, semble-t-il, a attiré l’attention sur ce contexte et son retentissement dans la pièce. Il écrit en effet :
Le récit bouleversant de Nathan dans la 7e scène de l’acte IV relatant la perte de toute sa famille et l’adoption vicariante de Recha rappelle inévitablement la propre perte de Lessing peu de temps auparavant et son attachement profond à sa belle-fille Malchen4.
2Mais Nisbet ne tire pas plus avant le fil de la relation Malchen/Lessing qui pourtant éclaire les rapports Recha/Nathan. Elle ôte à la pièce la sécheresse d’une controverse seulement théologique et lui confère une dimension humaine et sentimentale. D’ailleurs Lessing écrivait à son frère : ce sera une pièce touchante5. Comment se présente donc le contexte personnel et familial de Lessing au moment où il écrit sa pièce et comment s’intègre-t-il dans la pièce ?
3Comme le rappelle Nisbet, Lessing traverse à la fin de l’année 1777 et au début de l’année 1778 un double drame familial. Il perd successivement son fils lors de sa naissance et son épouse des suites de l’accouchement. Il s’en montre très affecté comme en témoignent deux lettres à son ami Eschenburg l’une envoyée après la mort de son fils : « J’aurais voulu être heureux à mon tour comme les autres hommes, mais je n’ai pas eu cette chance6 ». L’autre après la mort de sa femme : « Ma femme est morte et voilà l’expérience que j’ai faite aussi7 ».
4Il avait épousé Eva König un an plus tôt : elle avait déjà quatre enfants dont une fille Amalie (Malchen) âgée alors de seize ans. Lessing se retrouva à la tête de cette famille et c’est Malchen qui assura l’entretien du ménage.
5Malchen de l’avis de ses contemporains était une belle jeune fille. Les regards masculins s’attardaient volontiers sur son visage de Madone et sur la « fermeté de ses formes8 ». Assez rapidement, le bruit courut que son beau-père Lessing n’était pas insensible à sa beauté. Lichtenberg, toujours un peu mauvaise langue et jamais en peine d’un bon mot, écrivait dans une lettre au bibliothécaire de Göttingen, Gottlob Heinrich Heyne, du 21 mai 1780 : « Lessing à ce que j’entends veut épouser sa belle-fille et prend même les dispositions à cet effet. S’il réussit, c’est probablement le pasteur Goezze qui les mariera9 ». Mais le bruit devint si insistant que son amie hambourgeoise déjà citée, Elise Reimarus, probablement amoureuse aussi de Lessing, en conçut quelque inquiétude mêlée d’un peu de jalousie. Elle lui écrivit donc à ce sujet une lettre dont le brouillon a été retrouvé récemment, mais pas encore publié10, pour demander directement à Lessing quelques explications.
6 Nous disposons en revanche de sa longue réponse. Elle mérite d’être commentée car elle renseigne parfaitement sur ces sentiments vis-à-vis de sa belle-fille11.
7Lessing est naturellement au courant de la rumeur hambourgeoise. Voici comment il répond à la rumeur et à son amie en toute franchise, sans s’offusquer de sa curiosité indiscrète, même s’il s’étonne de sa crédulité. D’où la gronderie initiale :
Mais chère, très chère amie, ne devrais – je pas un peu me fâcher (ou préférez-vous que, sans rien en dire à personne, en mon for intérieur je me moque de vous ?) de ce qu’une telle rumeur à force de se répandre ait fini par être crue même de vous ?
8Vient ensuite, dans un style dialogique fréquent chez Lessing, le démenti :
Et quelle preuve donne-t-on du fait que je serais tombé amoureux de ma belle – fille ? Parce que je ne voudrais pas me séparer d’elle ? Mais alors quelle preuve a-t-on que je ne veuille pas me séparer d’elle ? Parce que je ne l’aurais pas encore chassée de chez moi ? Car vraiment, il aurait fallu au moins que je la chasse si j’avais voulu l’abandonner à l’accueil froid de sa parentèle.
Ou bien a-t-on appris par exemple que je suis déjà la cause de son refus d’épouser un bon parti ? Il n’est pas impossible qu’à Hambourg au cours d’une joyeuse soirée elle ait été plusieurs fois promise et que l’on ait cru voir son fat de beau-père en éprouver un immense désespoir. Seulement voilà, rien de tel ne nous est encore arrivé.
9Donc il n’a pas donné prise à la rumeur. Évoquant l’avenir de Malchen, il va confirmer la nature désintéressée de ses sentiments. Il ne veut que le bien de sa belle-fille et ce « bien » ne passe pas par un mariage avec lui. Mais ce désintéressement, cet altruisme ne viennent pas de la tiédeur de ses sentiments, mais de la fermeté de ses convictions morales. D’ailleurs, il fait l’aveu de cet amour :
Bref, très chère amie, car je n’aime pas beaucoup plaisanter sur un sujet dont on plaisante si facilement – bref, procurez à la pauvre brave fille un mari. Ou faites que celui de sa parenté maternelle qu’elle connaît et qu’elle aime la demande en mariage ou alors qu’une amie compréhensive et complaisante de Hambourg souhaite l’avoir chez elle et voyez alors comment je me comporterai ? Mais, avec mon consentement, elle ne doit s’offrir à aucun de ceux-ci ; et je ne veux absolument pas être celui qui la forcerait à se jeter dans les bras de gens tout à fait étrangers ou bien à trouver refuge dans un pays où sa mère pour d’excellentes raisons tenait si peu à revenir. Qui veut nommer amour les sentiments que j’éprouve pour elle peut choisir ses mots comme il l’entend. Et d’ailleurs cela est effectivement de l’amour et je concède volontiers que cette fille répond à cet amour autant que je puisse le souhaiter.
10 Il est si amoureux de Malchen qu’il ne peut envisager son départ qu’avec beaucoup d’angoisse :
Je vous ai, ma très chère, si je me souviens bien, déjà avoué sans y être invité que ses vertus domestiques seules me rendent encore supportable l’existence que je suis obligé malheureusement de continuer à mener. J’aurais pu ajouter, si je ne l’ai pas fait, que je tremble à la pensée de l’instant qui me l’ôtera quoique je n’aie pas l’intention par pur égoïsme de le repousser. Car je vais retomber dans une terrible solitude où j’aurais de la peine à me sentir aussi bien qu’autrefois et, pour lui échapper, je me jetterai dans une autre extrémité ; de sorte que je terminerai ma vie comme je l’avais commencée, c’est-à-dire comme un vagabond et un bien pire qu’autrefois, car le désir d’étudier ne me retiendra même plus en un lieu aussi longtemps qu’il le faisait dans ma jeunesse lorsque la curiosité et l’ambition étaient plus fortes que tout.
11Il revient ensuite sur l’impossibilité d’une union durable avec sa belle-fille. Il est trop âgé pour elle. Il a compris que Malchen rêve d’un mari du même âge qu’elle. La morale et la raison lui commandent donc de renoncer à toute perspective conjugale. Lessing connaît trop bien d’autre part les ridicules de ces inégalités. La scène les a suffisamment moqués. L’auteur de Nathan le Sage ne peut jouer l’Arnolphe de L’École des femmes :
Soit. Allez-vous m’interrompre : supposez que, sans danger pour elle, vous puissiez vouloir avoir près de vous une jeune et charmante jeune fille, pensez à la jeune fille elle-même. – J’y ai déjà pensé, ma chère. Et voyez-vous, c’est un hasard qui s’est emparé de ma vertu et il m’a conforté dans la croyance que le hasard s’empare toujours de la vertu d’un homme quand il refuse avec force d’être un scélérat. J’ai en effet découvert le secret de son petit cœur qui m’a fait comprendre que son beau-père de 53 ans à l’extrême dépit de sa vanité n’était absolument pas l’homme qui pouvait être un danger pour elle. Le seul qui pourrait l’être en est incapable, car il est dans cette situation où Rousseau souhaitait placer son Émile, afin de le protéger des mauvaises conséquences d’un amour sensuel. Il est si éloigné d’elle que, même dans l’ivresse de la passion, ils ne peuvent s’atteindre.
12Il revient in fine sur la question de la rumeur pour refuser son jugement – celui du public.
13Ce n’est pas par conformisme social qu’il abandonne l’idée d’une union, mais parce qu’elle ferait à coup sûr du tort à la jeune fille.
Je pourrais vous en dire davantage, mais je vois que je suis déjà à la quatrième page de ma défense qui ferait de moi la risée d’un enfant s’il lui était donné d’en lire quelques passages.
Laissez-moi donc encore d’un mot considérer la chose du troisième point de vue, dont on pourrait la considérer. C’est celui du public aux yeux duquel la jeune fille pourrait bien être perdante. Car ce que je peux, moi, y perdre n’a pas beaucoup d’importance. Sur mon compte, le public est déjà prêt à entendre le pire et, commencer maintenant à me plier à ces caprices ne conduirait qu’à augmenter le nombre de mes faiblesses. Donc la jeune fille à qui je veux tant de bien ! — Ah ! Mon amie, une jeune fille est destinée à faire son bonheur sous les yeux d’un seul être et non par la voix du public et ce que les yeux de ce seul être ne voient pas, ils ne l’entendent pas. Nous ne voyons qu’avec nos oreilles quand nous commençons à devenir impropres à tout amour.
14La dernière phrase renverse la perspective. Lessing n’envisage pas d’épouser sa belle-fille mais il ne peut s’empêcher de l’aimer. C’est l’aveu touchant quoique masqué sur lequel s’achève cette lettre : « Mais ne suis-je pas fou, chère amie, de paraître avoir oublié qu’il n’est pire accusation dans certains cas que sa propre défense ». C’est donc le cœur lourd que Lessing se séparera de Malchen et l’enverra à la fin de l’été chez des parents à Eschweiler. Elle sera néanmoins près de lui lorsqu’il mourra le 15 février 1781.
15Elise Reimarus pour sa part comprit ce que sa demande d’explication avait eu « d’indiscret » (« naseweis ») et s’en excusa dans sa lettre du 13 mai 178012.
16Comment Lessing intègre-t-il le personnage de Malchen dans la pièce ? Tout simplement en donnant une fille adoptive à Nathan. Or ce personnage ne figurait pas dans la nouvelle du Decameron de Boccace dont Lessing parmi d’autres sources s’inspira. On y trouve en revanche l’histoire du juif Melchisedech qui, pour éviter une question piège de Saladin sur la meilleure des religions, invente l’histoire des trois anneaux. Cette réponse allégorique constitue un des deux points forts de la pièce de Lesssing, l’autre étant le récit du drame vécu par Nathan avant l’adoption de Recha que nous avons rappelé en introduction.
17Recha est donc bien une invention de Lessing. La même distance générationnelle structure dans les deux cas les relations Lessing/Malchen et Nathan/ Recha. Lessing prénomme son héroïne d’abord Rahel puis définitivement Recha. L’étymologie du second prénom retenu est un peu controversée mais elle suggère tendresse et douceur et correspond à celle du prénom chrétien Blanda qui renvoie de façon plus convaincante aux mêmes significations13. Mais la révélation de cette double prénomination n’intervient qu’au Ve acte. Elle contribue alors au dénouement qui est en fait un « renouement » de tous les liens familiaux. Sans doute les allusions de Daja, la nourrice et dame de compagnie de Recha, laissent pressentir un lourd secret bien fait pour tenir en éveil la curiosité du spectateur jusqu’à la fin du drame.
Recha et le Templier ou l’esquisse d’une idylle
18Recha est présente directement dans la deuxième scène de l’acte I, puis au début de l’acte III (1, 2, 3) et dans les dernières scènes de l’acte V (6, 7, 8). Au début de la pièce, elle est dans une situation de double attente. Elle attend son père qui doit revenir d’un long voyage d’affaires et elle attend celui qui l’a sauvée des flammes, le Templier qu’elle a entraperçu lors de son sauvetage mais qui depuis s’est soustrait à sa vue. L’attente du père est levée dès l’ouverture du drame. Cela nous donne l’occasion d’assister aux retrouvailles de la fille et du père et de constater l’amour inconditionnel de Nathan pour Recha (« O Recha ! O ma Recha ! ») et de Recha pour son père. Daja, malgré ses insinuations, confirme que Recha n’attendait que son père : « Toute son âme était durant cette période auprès de vous seul14 ». Recha reproche même à son père de n’avoir pas couru immédiatement à sa rencontre. Mais Daja ajoute mystérieuse que son âme était aussi tout occupée de « lui », celui qui l’avait sauvée, suggérant que deux amours presque concurrents se partageaient désormais le cœur de Recha.
19Comme on va le voir, il n’en est rien. La première réaction de Nathan après avoir appris le danger auquel Recha avait échappé est de s’enquérir du sauveur de sa fille. A-t-il été dûment récompensé pour son acte de bravoure ? Nathan serait prêt à lui accorder en remerciements tous les trésors rapportés de ses voyages, tant l’existence de Recha lui est précieuse. Mais dans un premier temps, il va s’efforcer de tempérer l’« exaltation » qui s’est emparée d’elle à la suite de son sauvetage « miraculeux » et de l’étrange comportement de son sauveur ce qui ne s’avère pas si facile. Recha prête en effet à son sauveur disparu sitôt le sauvetage accompli des qualités surnaturelles malgré les efforts de Nathan pour la ramener à une vision plus « naturelle » et terrestre de sa personne et de son intervention. Au lieu de se perdre dans des rêveries exaltées, il lui conseille de s’inquiéter de la santé du Templier. Ses intermittences ont peut-être pour seule cause la maladie. Or, affirme Nathan, le souci de l’autre prime sur les spéculations religieuses : car « se perdre en rêverie pieuse est plus facile qu’exécuter une bonne action15 ». Cet appel à la bonne action compassionnelle touche Recha. Le résultat de cette leçon pratique d’humanité sera perceptible un peu plus tard.
20Recha reste néanmoins attirée par ce mystérieux templier. Sans l’avoir vraiment vu, elle aime ce courageux sauveur comme Minna von Barnhelm, autre héroïne de Lessing, était tombée amoureuse de Tellheim avant de l’avoir rencontré parce qu’il avait traité la Saxe après sa défaite avec mansuétude. Elle était amoureuse par patriotisme. Recha est sensible au courage de son sauveur et, sans doute aussi sous l’influence de Daja et de son enthousiasme dévot, à ce qu’elle tient pour une dimension surnaturelle.
21Le « dégrisement » de Recha se fait alors en deux temps. D’abord le retour de Nathan interrompt, nous l’avons vu, la cure d’exaltation dévote entamée par Daja.
22La deuxième étape est la rencontre avec le Templier lui-même. Avant même l’entrevue, comme si la présence et la leçon de Nathan avaient déjà fait leur effet, Recha est revenue de son exaltation. Elle reproche même à Daja de lui avoir fait croire à ce qu’elle appelle cette farce. Il n’empêche qu’elle attend encore avec impatience et le cœur battant l’arrivée du Templier.
23Mais, surprise, l’entrevue commencée par une déclaration très ironique de Recha ne provoque pas un redoublement de ses sentiments. Au contraire. Elle éteint la flamme naissante. Recha s’éloigne du Templier à la fin de la scène avec détachement. Non pas irritée ou déçue, mais sereine, revenue au calme précédant l’incendie dont elle a réchappé. L’idylle prévue n’aura donc pas lieu. En revanche, le Templier, lui, dans un retournement classique, fréquent chez les couples de comédie, tombe amoureux de Recha à la suite de l’entrevue16. Et il ne renoncera définitivement à Recha qu’après l’anagnosis de la dernière scène du dernier acte qui le prive de son amour mais, lot de consolation, lui fait gagner une sœur.
Les relations Recha/Nathan
24À la froideur de Recha devant le Templier, il est facile d’opposer la chaleur de ses sentiments lorsqu’elle retrouve Nathan après des mois d’absence. On se souvient de ses tendres reproches : « Vous respirez dans les mêmes murs qu’elle et vous ne vous précipitez pas pour embrasser votre Recha17 ? ». Il faut se focaliser sur ce couple qui est le véritable couple amoureux de la pièce et qui est la transcription théâtrale et poétique du couple Lessing/Malchen.
25Recha aime son père d’un amour non seulement instinctif et filial mais aussi moral et, du moins dans cette première partie, philosophique. Son dialogue avec Daja, peu avant sa rencontre avec le Templier, montre que Recha est une véritable « disciple » de Nathan. Elle fait la leçon à Daja avec les idées de son père. Elle ne croit pas à un Dieu particulier, local ou régional, qui ait besoin des hommes pour se défendre. Elle reproche à Daja de lui faire miroiter un bonheur éloigné de Nathan et du pays où elle vit. Elle utilise même une métaphore audacieuse pour faire comprendre à Daja les liens qui l’unissent à Nathan. Elle évoque la « semence de raison » qu’il a déposée dans son âme. Et au nom de cette raison, elle récuse et réfute les croyances aux anges de Daja ou, comme elle dit, à ses « farces » (v. 1579). On n’aura pas recours à Freud pour interpréter cette « semence de raison », mais on ne peut s’empêcher d’y lire la force des liens qui relient Recha à Nathan. Cette conception d’une religion naturelle et raisonnable esquissée dans le dialogue avec Daja est pour Recha fondamentale. Au point qu’elle veuille interroger le Templier sur le sujet : « Il m’importe beaucoup de savoir si lui aussi18… », comme si de sa réponse dépendait l’avenir de leur relation.
26Il faut noter que cette adhésion de Recha aux idées de Nathan est précisée, peut-être même infléchie, dans la deuxième partie de ses apparitions (Acte V, 6). En effet lorsque Sittah, la sœur de Saladin, s’exclame admirative à l’adresse de Recha « que de choses tu dois avoir lues », elle reçoit un démenti brutal. « Moi lire, je sais à peine lire ». Sittah étonnée lui demande de préciser, et Recha d’expliquer : « mon père aime trop peu la froide érudition livresque. Qui ne s’inscrit dans le cerveau que par des signes morts. Et ce que je sais je le tiens de sa bouche et je serais capable de te dire pour la plupart des choses comment, où, pourquoi il me les a enseignées », et Sittah concède : « Ainsi, c’est toute l’âme qui apprend en même temps19 ». Contradiction entre l’intellectualisme du début et le sentimentalisme de la fin ? Sans doute pas, mais plutôt confiance toute rousseauiste en la nature non corrompue de la jeune fille. D’ailleurs, c’est en se fondant sur ce naturel imprescriptible que Nathan a pu dire de Recha qu’elle a été « créée et élevée pour être la parure de toute maison, de toute croyance20 ». Recha n’est pas prisonnière de dogmes et de rites.
27L’amour de Recha pour Nathan va se manifester encore plus clairement dans les dernières scènes. Recha, bouleversée d’apprendre par Daja que Nathan n’était pas son père naturel, redoute alors de le perdre. Son angoisse est si forte qu’elle se jette en larmes aux pieds de Sittah, comme l’indique la didascalie correspondante21. Elle répète ce geste après avoir raconté à Sittah les circonstances de cette révélation. Elle se traînera à genoux aux pieds de Saladin et, malgré l’insistance de celui-ci, le priera à travers des sanglots de lui conserver Nathan et elle à lui22. Car, dit-elle, « le sang seul ne fait pas un père » et cet argument sera repris et approuvé par Saladin. Il est au cœur de la pièce. Recha doit cependant subir une autre épreuve. Saladin pense que le Templier est l’élu de son cœur et fait donc venir le Templier avec Nathan. Et celui-ci pose à Recha la question décisive : « Si tu n’es pas menacée de perdre ton cœur ! alors ton père n’est pas perdu pour toi » (NdW, v. 3706).
28Recha donne la réponse négative attendue par le spectateur sinon par Saladin et le Templier. Rien ni personne d’autre que son père ne partage son cœur. Cela signifie qu’il n’y a pas de place pour le Templier qui doit entendre cet arrêt brutal et sans ambiguïté comme un rejet définitif de sa proposition. Mutatis mutandis Saladin reprend alors l’argument précédent en l’adaptant aux circonstances. Le sauvetage de Recha ne donne aucun droit de possession au Templier car : « ce que tu as sauvé n’est pas ton bien pour autant. Sans quoi le voleur que sa cupidité pousse dans les flammes serait un héros comme toi23 ». Une nouvelle fois la légitimité de l’amour ne vient pas d’une instance extérieure, elle vient de la vérité intérieure des êtres. La paternité de Nathan lui vient de l’amour qu’il a donné à Recha. Paternité que lui avait reconnue d’ailleurs le Templier. Dans son long monologue de l’acte V, il s’était exclamé : « Hélas ! le vrai père de Recha restera, en dépit du chrétien qui l’a engendrée, pour l’éternité le juif »24. Le frère lai lors de la fameuse scène du quatrième acte avait aussi souligné l’absolue priorité de l’amour y compris par rapport à l’option religieuse : « Or les enfants à cet âge ont plus grand besoin d’amour, fût-ce même l’amour d’une bête sauvage que de christianisme25 ».
L’amour de Nathan
29L’amour de Recha pour Nathan répond à l’amour de Nathan pour Recha. Sans doute les manifestations de cet amour sont-elles du côté de Nathan plus discrètes mais tout aussi significatives. Nous avons vu sa joie de retrouver Recha à son retour et comment il la complimente en passant pour sa beauté26. Nous avons vu sa gratitude à l’égard du Templier pour le sauvetage de Recha, son souci d’une éducation ouverte débarrassée des fausses croyances, sans exaltation ni fanatisme. On a vu aussi qu’il était prêt à la laisser épouser le Templier en renonçant à elle. Mais cet amour oblatif lui coûtait. Par deux fois il avait soupiré : « J’aimerais tant rester le père de Recha27 », « Dieu, si je pouvais seulement garder la jeune fille28 ! ».
30C’est peut-être dans ce renoncement de Nathan à Recha que Lessing a pu retrouver ses propres tourments de père adoptif. On se souvient que, dans sa longue lettre à Elise Reimarus, il avait à la fois admis que l’on qualifie d’amour les sentiments qu’il portait à Malchen et que la différence d’âge lui interdise d’envisager une union avec la jeune fille.
31Dans la pièce, la polarité amoureuse est inversée. Elle est plus « favorable » à Nathan. C’est Recha qui ne veut pas envisager de se séparer de son père adoptif et qui n’écoute que son cœur. Malchen à la différence de Recha avait déjà un amoureux et Lessing savait que son cœur était pris et que lui, l’homme de 53 ans, n’avait aucune illusion à se faire. Ce n’était d’ailleurs pas le qu’en dira-t-on qui lui interdisait d’épouser une jeune fille mais l’amour même qu’il lui portait. En cela, il rejoignait Nathan mais l’auteur Lessing accordait à Nathan l’exaucement de ses propres vœux. Recha, à la différence de Malchen, ne quitterait pas Nathan.
32Finalement, la pièce se clôt sous le signe de l’anneau. L’amour désintéressé, non possessif, triomphe. Il s’est étendu à tous les êtres. Le rideau peut se baisser sur une famille recomposée, image et symbole d’une humanité réconciliée, indépendamment des confessions, des origines et des âges. La fiction contredit la réalité et l’accomplit. Grâce au happy end qu’elle autorise, le théâtre peut faire oublier aux spectateurs et à l’auteur les duretés de l’ici-bas, le temps d’une pièce. L’arrière-plan personnel et douloureux de Lessing se fond dans ce finale heureux encore baigné des larmes qui l’ont précédé.
Annexe
Annexe à la note 11
Lessing an Elise Reimarus
Wolfenbüttel den 7. Mai 1780
Empfangen Sie meinen wärmsten Dank für den freundschaftlichen Wink Ihres letzten Briefes!
Aber liebe, liebste Freundin, sollte ich nicht ein wenig schmälen, (oder haben Sie lieber, wenn ich Sie ganz in der Stille bei mir ein wenig auslache?) daß ein solch Gerede seiner Ruchbarkeit wegen, endlich auch bei Ihnen Glauben gefunden?
Und womit beweiset man es, daß ich in meine Stieftochter verliebt bin? Weil ich mich nicht von ihr trennen will? Nun, womit beweiset man denn, daß ich mich nicht von ihr trennen will! Weil ich sie noch nicht von mir gestoßen habe? Denn, wahrlich, nicht viel weniger als von mir stoßen hätte ich sie müssen, wenn ich sie dem kalten Anerbieten ihrer Anverwandten sofort hätte überlassen wollen!
Oder weiß man es etwa, daß ich Ursache bin, dass sie meinetwegen bereits eine Partie ausgeschlagen? Kann sein, daß sie an einem lustigen Abend in Hamburg schon mehrmalen versprochen worden, worüber man den Gecken von Stiefvater in äußerster Verzweiflung zu sehen geglaubt! Hier ist uns so was noch nicht vorgekommen.
Kurz, liebste Freundin, denn ich plaisantiere nicht gern über etwas, worüber sich so leicht plaisantieren läßt — kurz, schaffen Sie dem armen guten Mädchen einen Mann; oder machen Sie, daß derjenige ihrer mütterlichen Anverwandten, den sie kennt und liebt, sie zu sich verlangt; oder auch, daß eine verständige und gefällige Freundin in Hamburg sie bei sich zu haben wünscht: und sehen Sie, wie ich dann handeln werde! Nur antragen soll sie, mit meinem Willen sich Keinem von diesen; und ich will es durchaus nicht sein, der sie nötiget sich stockfremden Leuten in die Arme zu werfen, oder ihre Zuflucht in ein Land zu nehmen, wohin ihre Mutter, aus sehr guten Gründen, so ungern zurück wollte. Wer diese meine Gesinnung gegen sie Liebe nennen will, der kann seine Worte brauchen, wie er will! Auch ist es allerdings Liebe, und ich gestehe gern, daß mir das Mädgen diese Liebe auf alle Art, die ich nur wünschen kann, erwidert.
Ich habe Ihnen, meine Beste, so viel ich mich erinnere, bereits auch unaufgefordert gestanden, daß ihre häusliche Tugenden es allein sind, die mir das Leben, das ich leider so fort führen muß, noch erträglich machen; ich hätte noch hinzufügen können, wenn ich es nicht getan habe, daß ich vor dem Augenblick zittere, der sie von mir nehmen wird, ob ich ihn schon, meines eigenen Nutzens wegen, keinen Augenblick verschieben will. Denn ich werde in eine schreckliche Einsamkeit zurückfallen, in die ich mich schwerlich mehr so gut möchte finden können, als ehedem, und der ich also zu entgehen, mich leicht auf das andere Ende werfen könnte, so daß ich mein Leben beschlösse, wie ich es angefangen habe, als ein Landstreicher, und als ein weit ärgerer, als ehedem, indem mich die Lust zum Studieren auch nicht einmal so lange mehr als einem Orte halten würde, als sie in meiner Jugend, in der Neugierde und Ehrgeiz alles über mich vermochten, getan hat. — Nun gut! werden Sie mir in’s Wort fallen. „Gesetzt daß Sie ohne ihre eigene Gefahr ein junges reizendes Mädgen länger um sich wissen können, denken Sie doch an das Mädgen selbst!“ — Ich habe daran gedacht meine Beste! — Und sehen Sie, da hat sich ein Zufall meiner Tugend angenommen, und hat mich auch hier in dem Glauben bestärkt, daß sich der Zufall immer der Tugend eines Mannes annimmt, der mit Gewalt kein Schurke sein will. Ich bin nemlich hinter ein Geheimnis ihres kleinen Herzens gekommen, aus welchem ihr 53jähriger Stiefvater zur äußersten Kränkung freilich seiner Eitelkeit ersehen, daß er es nun ganz und gar nicht ist, der ihr gefährlich werden könnte. Der einzige, der es ihr werden könnte, kann es aber auch nicht, denn es hat eben die Bewandtnis mit ihm, in welche Rousseau seinen Emil zu setzen wünschte, um ihn vor den übeln Folgen einer sinnlichen Liebe zu schützen; er ist so weit von ihr entfernt, daß sie in einem Taumel der Leidenschaft sich nicht erreichen können.
Ich könnte Ihnen mehr davon sagen: aber ich sehe, ich bin schon am Schlusse der vierten Seite meiner Verteidigung, die mich zum Gespötte eines Kindes machen müßte, wenn es was davon zu lesen bekäme.
Lassen Sie mich also nur noch mit einem Worte das Ding auch von der dritten Seite betrachten, von der es betrachtet werden könnte. — Diese dritte Seite ist das Publicum, in dessen Augen das Mädgen doch immer verlieren könnte. Denn was ich darin verlieren kann, will nicht viel sagen. Von mir ist es doch nur schon das Schlimmste zu glauben geneigt, und nun erst anzufangen, mich nach seinen Capricen zu richten, würde mir nur eine schwache Seite mehr geben.— Also das Mädchen, dem ich so wohl will! — Ach, meine Freundin! Ein Mädgen ist bestimmt, ihr Glück durch die Augen eines Einzigen, nicht durch die Stimme des Publicums zu machen, und was die Augen dieses Einzigen nicht sehen, das hören sie nicht. Wir sehen nur mit unsern Ohren, wenn wir für alle Liebe untauglich zu werden anfangen.
Aber bin ich nicht ein Tor, liebe Freundin, daß ich vergessen zu haben scheine, die schlimmste Anklage sei in gewissen Dingen eigne Verteidigung?
Notes de bas de page
1 Sur l’analyse des contextes, on ne peut que renvoyer à M. Fick, Lessing, Handbuch — Werk — Wirkung, Stuttgart, Metzler, 20164, p. 445-447.
2 Voir A. Spalding, Elise Reimarus (1735-1805), The Muse of Hamburg, A Woman of the German Enlightenment, Würzburg, Königshausen & Neuhausen, 2005.
3 Lettre à Elise Reimarus du 5 septembre 1779, dans Briefe von und an Lessing (1776-1781), éd. H. Kiesel, Frankfurt am Main, Deutscher Klassiker Verlag, 1996, p. 192-193.
4 Nathans erschütternder Bericht in der 7ten Szene des 4. Aktes über den Verlust seiner ganzen Familie und die an ihrer Statt adoptierte Recha erinnert unvermeidlich an Lessings eigenen Verlust nur kurze Zeit zuvor und an seine innige Zuwendung zu seiner Stieftochter Malchen. (H. Barr Nisbet, Lessing, eine Biographie, München, Beck, 2008, p. 786)
5 Lettre à Karl Lessing du 20 octobre 1778, ibid., p. 200.
6 Ich wollte es auch einmal so gut haben wie andere Menschen. Aber es ist mir schlecht bekommen. (Lettre à Eschenburg du 31 décembre 1777, ibid., p. 116)
7 « Meine Frau ist tot und diese Erfahrung habe ich nun auch gemacht », Lettre à Eschenburg du 10 janvier 1778, ibid., p. 119.
8 Voir W. Jasper, Lessing, Aufklärer und Judenfreund, Berlin/München, Propyläen, 2001, p. 92.
9 Lessing will, wie ich höre, seine Stieftochter heiraten und macht sogar Weitläuftigkeiten deswegen. Wenn er durchdringt, so wird ihn vermutlich Pastor Goeze kopulieren. (Lettre de Lichtenberg à Christian Gottlob Heyne du 21 mai 1780, dans Georg Christoph Lichtenberg, Schriften und Briefe, éd. W. Promies, München, Carl Hanser Verlag, 1998, vol. 4, p. 391)
10 Voir A. Spalding, comme note 2, p. 173.
11 Nous présentons ici une version française traduite de la lettre à Elise Reimarus du 7 mai 1780, dans Briefe, comme note 3, p. 325-327.
12 Briefe, comme note 3, p. 327-329.
13 Voir H. Birus, « Das Rätsel der Namen in Lessings Nathan der Weise », dans K. Bohnen (éd.), Lessings Nathan der Weise, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1984, p. 290-327, ici p. 307.
14 « Ihre ganze Seele war die Zeit her nur bei Euch » in Nathan der Weise, Stuttgart, Reclam, 1990, v. 78-79 (désormais cité NdW + versification). La version française citée dans le texte emprunte le plus souvent à la traduction de R. Pitrou, voir Lessing, Nathan le Sage/ Nathan der Weise, Paris, Flammarion, 1997.
15 Wieviel andächtig schwärmen leichter als / Gut handeln ist (NdW, v. 360-61).
16 Liebe ich denn / Zum ersten Male ? (NdW, v. 2235)
17 Ihr atmet Wand an Wand mit ihr / und eilt nicht, Eure Recha zu umarmen ? (NdW, v. 173)
18 Mir liegt daran unendlich, ob auch er… (NdW, v. 1600). On peut songer au « Glaubst Du an Gott ? » de Gretchen dans Faust.
19 Ich gelesen ? […] Ich kann kaum lesen (NdW, v. 3526-28). Mein Vater liebt / Die kalte Buchgelehrsamkeit […] zu wenig (NdW, v. 3532).
20 Sie / Die jedes Hauses, jedes Glaubens Zierde / Zu sein erschaffen und erzogen ward (NdW, v. 3090).
21 Und diesen Vater — (Wirft sich von Tränen überwältigt zu ihren Füßen.) – soll ich verlieren ! (NdW, v. 3255)
22 Als meinem Vater mich zu lassen und / Mich ihm (NdW, v. 3650). Aber macht denn nur das Blut den Vater ? (NdW, v. 3653)
23 Was du gerettet ist deswegen nicht dein Eigentum. Sonst wär’ der Räuber, den sein Geiz ins Feuer jagt so gut ein Held wie du ! (NdW, v. 3722)
24 Ach ! Rechas wahrer Vater / Bleibt, trotz dem Christen, der sie zeugte, — bleibt / in Ewigkeit der Jude (NdW, v. 3250).
25 Und Kinder brauchen Liebe / wär’s eines wilden Tieres Lieb’, auch nur, / In solchen Jahren mehr, als Christentum (NdW, v. 3013). La sagesse du frère lai n’est pas éloignée de celle du juge Azdak dans der kaukasische Kreidekreis de Brecht.
26 Und würde’ an ihm nichts Schöneres sehn, als er / An ihr (NdW, v. 198).
27 […] ich bliebe Rechas Vater / doch gar zu gern ! (NdW, v. 2912)
28 Gott, wenn ich doch das Mädchen noch behalten / […] könnte (NdW, v. 3118).
Auteur
-
Jean Mondot
Univ. Bordeaux Montaigne SPH, EA 4574
Est professeur émérite en études germaniques à l’Université Bordeaux Montaigne, membre de SPH, EA 4574, et rédacteur en chef de la revue Lumières diffusée par les Presses Universitaires de Bordeaux, soutenue par Bordeaux Montaigne, les EA CLARE et SPH. Ses domaines de recherches concernent les Lumières allemandes et européennes et les relations interculturelles et, plus récemment, la notion de tropisme culturel. Il a notamment dirigé la publication de Gallotropismus — Bestandteile eines Zivilisationsmodells und die Formen der Artikulation / Gallotropisme — les composantes d’un modèle civilisationnel et les formes de ses manifestations (en collab. R. Florack et W. Adam, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2016, vol. 1, 257 p.) et Gallotropismus — im Spannungsfeld von Attraktion und Abweisung/Gallotropisme entre attraction et rejet (codir. Y.-G. Mix et W. Adam, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2016, vol. 2 , 377 p.).
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