Comment faire vivre la littérature allemande en France ?
L’exemple du Bureau de liaison littéraire du Goethe-Institut de Bordeaux
p. 23-32
Texte intégral
Le succès d’une littérature étrangère est dû à un subtil mélange de facteurs qui voudraient que cette littérature soit d’abord repérée puis achetée, traduite puis lue, et — dans une phase ultime — rêvée, c’est-à-dire donnant lieu à des œuvres littéraires dans la culture d’accueil. (Bernard Lortholary)
1Quand l’Allemagne fut l’invitée d’honneur du Salon du Livre de Paris en 2001, les organisateurs allemands souhaitaient mettre en avant de nouveaux auteurs et une nouvelle littérature pour présenter un nouveau pays : l’Allemagne réunifiée. Étaient conviés une cinquantaine d’auteurs dont beaucoup de jeunes – le plus jeune, Benjamin Lebert avait 16 ans –, de jeunes femmes écrivaines que l’on désignait comme étant « le miracle littéraire des jeunes femmes écrivains » (Literarisches Fräuleinwunder), les soi-disant « nouveaux conteurs » et des auteurs de polar, genre dans lequel l’Allemagne n’avait pas jusqu’alors excellé.
2Très loin de l’image traditionnelle de la littérature allemande en France – sérieuse, introspective et exigeante, s’adressant à un petit public cultivé –, ces auteurs ont transformé en peu de jours cette image et ont ainsi fait connaître une autre Allemagne. Certains des médiateurs traditionnels furent bousculés voire déçus par ces changements. En effet, n’assistait-on pas – avec ces « histoires bien racontées », comme disait la presse, semblables à mille autres sur le grand marché international – à un nivellement, voire une certaine uniformité et à la perte de cette « spécificité allemande » dont le signe distinctif était la culpabilité face au nazisme ? Les bibliothécaires françaises, très soucieuses d’insérer les littératures étrangères dans les rayons des bibliothèques publiques se montraient, quant à elles, très heureuses à la perspective de pouvoir enfin présenter une littérature « plus légère » à un grand public. Elles imaginaient déjà de la mettre en perspective avec des auteurs français du même genre, à l’instar des jeunes femmes écrivaines et prouver par là une certaine normalité européenne.
3C’est dans ce contexte de nouveauté et de grand intérêt que le Bureau de Liaison littéraire du Goethe-Institut de Bordeaux prit ses fonctions. Issus d’une progressive spécialisation des bibliothèques des Goethe-Institut en France, ces bureaux (littérature enfantine à Nancy, théâtre à Lyon, Beaux-arts à Paris) élaboraient des services spécifiques pour s’adresser à un public de spécialistes.
4Peu de temps après le Salon du Livre de Paris, j’ai pu mener une enquête à Paris auprès de nombreux médiateurs de la littérature. Je ne résiste pas à citer ces noms qui sont pour moi prestigieux tels que les éditeurs Christian Bourgois, Olivier Bétourné pour Fayard, Héloïse d’Ormesson pour Denoël, Anne Freyer pour Le Seuil, Martina Wachendorff pour Actes Sud (ces deux dernières par téléphone) et tous ces traducteurs qui travaillaient pour des maisons d’édition tels que Bernard Lortholary pour Gallimard, Anne Weber pour Stock, Jean-Yves Masson pour Verdier, Nicole Bary pour Métailié, Dominique Autrand pour Albin Michel… D’autres traducteurs rencontrés tels que Nicole Casanova, Olivier Mannoni, Alain Lance, Pierre Deshusses… puis des agents littéraires… J’ai pu avoir des entretiens dans le cadre des institutions (CNL Centre National du Livre, Maison des Écrivains, BIEF Bureau International de l’Édition Française…) et pu interroger des journalistes et animateurs tels que Gérard Meudal (Le Monde des livres) et Antoine Spire qui était autrefois à France Culture.
5Ce qui était frappant, dans les entretiens notamment avec les éditeurs, c’était la présence des chiffres. Beaucoup fixaient un papier devant eux, sur la table, contenant les derniers chiffres quotidiens des ventes. J’ai appris qu’un auteur nouveau – français ou étranger – est vendu de 300 à 500 exemplaires, que 1800 étaient considérés comme un succès. À cette époque-là, deux livres émergeaient : Le Parfum (Das Parfum, 1985) de Patrick Süskind, premier grand succès allemand (mais est-ce un livre allemand ? Nous allons creuser cette question), puis Le liseur (Der Vorleser, 1995) de Bernhard Schlink, livre on ne peut plus allemand avec le sujet du nazisme1 ! Il arriva à 300 000 exemplaires vendus, édition de poche incluse. Mais il y a aussi de mauvaises surprises.
6Dans une grande maison d’édition, on me parlait d’un roman vendu à 250 000 exemplaires en Allemagne et 50 en France. Comment cela a-t-il pu être possible ? Il est intéressant de connaître les suppositions de l’éditeur : c’est parce que l’action du roman ne se déroulait pas en Allemagne. Le lecteur souhaiterait donc retrouver « une histoire allemande » dans un roman allemand ? La preuve en serait aussi cette remarque d’un lecteur sur Internet. Reconnaissant les mérites du roman policier qu’il venait de lire, il conclut : « Je suis quand-même déçu que le livre ne parle pas de l’Allemagne ! J’aurais voulu apprendre des choses ». La littérature comme reflet de la vie ? Comme reflet d’un pays ? Sans entrer dans les détails, à savoir s’il faut alors traduire les prénoms, garder certains mots et formules, bref, entretenir un effet d’étrangeté si propice à l’imaginaire ? Mais que faut-il alors penser du Parfum de Süskind dont toute l’action se déroule en France ? « Ce n’est pas de la littérature allemande », dit Nicole Bary, traductrice, éditrice et médiatrice de la littérature allemande, « c’est de la littérature post-moderne ! »
7On ne peut, dans ces quelques pages que résumer la richesse des conversations et échanges. Une chose est certaine. J’ai pu constater un vif intérêt pour la littérature allemande que l’on peut résumer en trois phrases : donnez-nous des informations, aidez-nous à financer les traductions et aidez-nous à promouvoir les livres ; ce dernier point sonnant comme un cri de désespoir.
8Le Bureau de liaison littéraire a élaboré des services répondant à ces trois exigences, informer sur les nouveautés littéraires allemandes, subventionner des traductions et communiquer sur les livres parus. Une newsletter littéraire, des possibilités d’aide à la traduction par le Goethe-Institut et divers listings et bibliographies, puis des rencontres avec des auteurs furent les points forts de ces actions. L’objectif était de coller le plus près à la demande.
9C’est justement dans le domaine de la communication qu’a été menée la première action du Bureau de liaison littéraire. Une petite brochure Littérature allemande contemporaine en traduction française. Un fonds pour bibliothèques avait été conçue et envoyée à quelques 1500 bibliothèques publiques françaises au moment du Salon du Livre. Contenant une cinquantaine de romans et de recueils de nouvelles des cinquante dernières années, issus des trois pays de langue allemande, Allemagne, Autriche et Suisse, cette bibliographie se voulait une « bibliothèque idéale » pour constituer des fonds en bibliothèque publique. L’accueil a été extrêmement favorable. Très vite, d’autres demandes furent formulées.
10Des listings commentés furent élaborés. Ils contenaient dans un premier temps beaucoup plus de titres dans les catégories citées ci-dessus. Puis un fonds représentatif en langue allemande était souhaité, puis des premiers textes de lecture en allemand pour débutants, un riche aperçu de la littérature classique puis des classiques du XXe siècle. Des portraits d’auteurs (très demandés par les éditeurs !) complétaient ce tableau riche qui comportait aussi un mémoire sur la place de la littérature allemande en France qu’une étudiante nous avait permis de publier sur Internet. Ce premier site Internet justement, une sorte de Portail sur la littérature allemande, reçut des félicitations publiques telles que « À voir absolument » dans une émission de radio (France Culture, 2003). Un vide était comblé.
11Une des spécialités du Bureau de liaison littéraire de Bordeaux a été la constitution de grandes bibliographies spécialisées et commentées tels que Wenderomane. Le roman de la chute du mur contenant avec le temps quelques 100 titres de 60 auteurs, unique dans son genre avec son classement selon que le roman relatait directement la chute du mur, qu’il en parlait en passant, que les évènements étaient communiqués par d’autres ou qu’ils évoquaient la suite directe de ce grand bouleversement historique. Des échos nous sont parvenus des États-Unis, d’Allemagne et de Russie.
12La deuxième grande bibliographie a été Tatort – lieu du crime, le polar allemand, base d’un autre service comme nous verrons.
13Les contacts avec les bibliothécaires français m’ont mise sur la piste des expositions littéraires, un moyen intéressant pour promouvoir la littérature. Le catalogue français existant ne comportait aucune exposition allemande. Il importait donc de créer des expositions capables de susciter l’intérêt du public. Notre choix s’est porté sur le roman policier allemand, peu connu et en plein essor à ce moment-là, avec des auteurs tels que Jakob Arjouni, Bernhard Schlink et Martin Suter, pour ne citer que quelques noms. C’est ensemble avec la collègue de Nancy qui se chargeait des romans policiers pour enfants et jeunes que nous avons conçu cette exposition Tatort — lieu du crime, le polar allemand. Elle comportait un catalogue, des panneaux « auteurs » en langue française, le tout écrit par Olivier Mannoni, écrivain, journaliste et traducteur, des livres et quelques objets tels que casquette, pipe et menottes pour jouer au détective. Cette exposition a rencontré un vif succès auprès des collèges, des lycées, des bibliothèques (souvent ensemble) et des comités de jumelage. Elle a tourné pendant plusieurs années en France, en Allemagne et plusieurs mois au Canada.
14D’autres expositions suivirent : Le Mur dans les têtes ou Le roman de la chute du mur (issus de la bibliographie du même titre élaborée par nos soins et dont il sera question plus tard), Que reste-t-il ? La prose allemande (Est et Ouest) depuis 1945, une exposition conçue par le Goethe-Institut de Bucarest et mise à notre disposition. Deux autres projets étaient programmés mais n’ont pas pu être réalisés : Littérature et cinéma puis Berlin dans la littérature. Les préliminaires de ce dernier projet ont au moins pu nourrir la grande anthologie berlinoise publiée par David Samson en 20142.
15La sensibilisation des bibliothécaires ne s’est pas arrêtée là. Très vite, de grands organismes tels que notamment le CNFPT (Centre National de Formation des Professions Territoriales) se sont adressés à nous pour nous demander des formations pour bibliothécaires. Elles duraient deux jours et s’adressaient à une douzaine de bibliothécaires issus de bibliothèques municipales et départementales, soit en moyenne pour 300 petites bibliothèques d’agglomérations de moins de 10 000 habitants. L’enjeu était énorme. Il importait de faire connaître la littérature allemande, surtout des toutes dernières années, de donner des notions générales voire historiques, de présenter des auteurs et des livres, des éditeurs allemands et français, de présenter les nombreux listings pour constituer des fonds, mis à la disposition des bibliothécaires par nos soins et donner des pistes d’animations, d’échanger des pratiques et passionner un public avide de connaissances. Par moment, un traducteur a pu être invité par le centre pour compléter les présentations par son vécu de « grand traducteur », une expérience que les bibliothécaires ont toujours adorée. Ajoutons, pour conclure ce qui avait motivé ces bibliothécaires à s’inscrire dans ces formations. Selon leurs dires, c’était une constatation toute personnelle : l’Allemagne n’était pas assez présente dans les bibliothèques publiques françaises ce qui – disaient-elles – ne correspondait pas à la place qu’elle occupe en Europe.
16Ces formations ont eu lieu aux quatre coins de la France, à la Roche-sur-Yon, à Montpellier, à Lyon, à Strasbourg (pour des bibliothèques universitaires), à Toulouse… J’ai également rencontré la directrice de la Bibliothèque Nationale de la Tunisie lors d’une rencontre internationale de bibliothécaires. Ces formations suscitaient chez elle aussi de l’intérêt. « Je vais vous inviter », me disait-elle, peu avant que n’éclate le « Printemps arabe ».
17Une conférence de sensibilisation se détache tout particulièrement. Nicole Pelletier a fait une présentation de littérature allemande du début jusqu’à nos jours devant une assemblée importante de bibliothécaires à la Bibliothèque Départementale de Charente. Elle n’avait pourtant jamais eu à faire un tel cours, a-t-elle reconnu, mais quelle maîtrise !
18Nicole Pelletier a été aussi ma meilleure partenaire tout au long de ma carrière. Elle a animé un grand nombre de rencontres avec des écrivains. J’avais été mise sur cette piste par Libuse Monikova, écrivaine allemande d’origine pragoise, hélas disparue. « Ne cherchez pas plus loin, me disait-elle en 1991, vous avez la meilleure animatrice à Bordeaux, celle que nous autres écrivains aimons ». Cette alliance a donc fait notre force dans notre travail.
19Des conférences sur la littérature allemande après la chute du Mur m’avaient été demandées par plusieurs académies notamment celle de Montpellier, en vue de sensibiliser les professeurs d’allemands à la littérature allemande moderne. C’était dans la perspective du salon Comédie du livre. D’autres pour des comités de jumelage tels que Villeneuve-sur-Lot et Saint-Lô, en Normandie, et à Bordeaux à l’occasion du 50e anniversaire du Traité franco-allemand. Cette diversité de la demande d’information me paraît refléter le mieux la réalité de mon travail.
20L’activité la plus importante fut la newsletter littéraire. Elle a été éditée en deux versions sous le titre respectivement livres-allemands-lis, pour la mailingliste, Courrier littérature allemande pour le site Internet. Elle s’adressait aux éditeurs et traducteurs français et relatait en moyenne quatre fois par an les nouveautés littéraires susceptibles d’être traduites en français. S’y ajoutait un bref aperçu de la production littéraire des rentrées de printemps et d’automne, des biographies d’auteurs, des prix littéraires, des possibilités de bourses et d’études, notamment pour traducteurs, des offres de subventions, et une vue d’ensemble de tous les ouvrages littéraires allemands traduits en français. J’étais, en effet, arrivée à avoir des contacts avec une cinquantaine d’éditeurs allemands, autrichiens et suisses, pour le catalogue de leurs nouveautés et des spécimens des livres. Des contacts intenses se sont noués avec les directeurs de collection, agents littéraires et chargés de droits étrangers. J’avoue que c’était l’un des aspects le plus passionnants de mon travail. Je sentais bien la solitude et le besoin d’échange de ces spécialistes, situation qui était la mienne.
21Un comité de lecture rassemblait – à côté d’un noyau de germanistes passionnés de lecture – un grand nombre de futurs jeunes traducteurs, notamment les lauréats de la formation « Goldschmidt » pour jeunes traducteurs franco-allemands. Sur un ensemble d’environ 100 livres par an, ils présentaient des romans et recueils de nouvelles qui les avaient passionnés. C’est ce critère qui est déterminant : n’étaient retenus que des livres qui étaient vécus comme un « coup de cœur ». C’était un parti pris très apprécié des éditeurs. Ce bulletin a pu présenter 450 livres à 475 spécialistes abonnés (éditeurs, traducteurs, mais aussi bibliothécaires) français ou francophones, d’Afrique et du Canada. La version Internet avec 20 000 recherches par an touchait bien plus de monde.
22La personnalité la plus marquante a été pour moi Christian Bourgois, disparu depuis, grand éditeur et grand seigneur qui a toujours eu une écoute attentive. Ancien énarque – il avait commencé sa carrière à la Préfecture de Bordeaux – c’était un homme passionné, doué d’un grand flair pour tout ce qui émergeait d’intéressant. Je pouvais m’adresser à lui, dans mes doutes sur la faisabilité d’un projet, il répondait toujours, très brièvement certes, par lettre, jamais par mail.
23La même complicité me liait aux traducteurs, nos meilleurs amis dans cet échange interculturel. C’était particulièrement précieux dans le cas de demandes d’information de la part de journalistes, notamment d’ARTE, qui provenaient de toute la France. Il a fallu souvent répondre dans les 24 heures concernant des questions pointues, de traduction et de publication notamment. Voilà un autre volet de notre travail !
24Parallèlement à ce service, des demandes de subventions de la part des éditeurs français ont été examinées, commentées et transmises à la maison mère du Goethe-Institut, à Munich. Cette activité m’avait valu de grandes surprises et un succès couronnant cet engagement. C’est ainsi que, recevant un jour un dossier sur un texte particulièrement difficile, avec une orthographe spéciale, mêlé de chiffres, « 1 » au lieu de « un », voire avec une écriture phonétique, je demandais à voir la traduction. C’était un auteur jusqu’alors inconnu en France, de même que l’éditeur français, un débutant, ainsi que la traductrice, jusque-là traductrice seulement technique mais passionnée de littérature. Il s’agissait de l’écrivain berlinois Reinhard Jirgl, de son roman Les Inachevés (Die Unvollendeten, 2003), de Pascal Arnaud, éditeur de Quidam Éditeurs et de Martine Rémon, traductrice. La traduction du livre a non seulement été subventionnée par le Goethe-Institut, mais, en plus je l’ai pressentie comme l’évènement phare de l’Allemagne au Salon du Livre de Paris de 2007. Il a fallu vaincre encore un autre obstacle. Comment, en effet, proposer un titre sur les Sudètes ? Exempt de tout esprit revanchard, placé sur un niveau universel – « un jour réfugié, toujours réfugié » –, ce livre a donné raison à mon flair. Le succès de la manifestation et une interview d’une heure sur France-Culture – presque du jamais-vu – en furent les preuves.
25Les rencontres avec des auteurs étaient un autre volet du Bureau de liaison littéraire, à Bordeaux et si possible dans toute la France et avec des partenaires les plus divers. Je crois avoir été la première au Goethe-Institut à présenter des écrivains allemands avec un interprète, un animateur et, si possible un comédien ou une comédienne, pour lire en français après une lecture en allemand par l’auteur. C’était un compromis entre la « lecture » allemande – l’auteur se contentant de lire des extraits de son livre (avec l’inconvénient de ne s’adresser qu’aux personnes parlant allemand) – et la présentation à la française d’un écrivain sous forme d’interview.
26C’est dans ce contexte que la bibliothèque du Goethe-Institut de Bordeaux a malheureusement été fermée en 2005 à la suite de coupes budgétaires gouvernementales drastiques en Allemagne puis ré-ouverte miraculeusement en 2006 grâce à l’engagement des germanistes de l’université de Bordeaux, Jean Mondot et Nicole Pelletier, et à Anita Largouet, de la Bibliothèque Universitaire. Prise en charge par l’université et les trois collectivités territoriales, la Région, le Département et la ville, cette bibliothèque reçoit un budget pour des acquisitions d’ouvrages et des animations autour du livre. C’est une initiative unique montrant bien la situation aquitaine : les bonnes relations entre le centre culturel, l’université et les collectivités territoriales. S’ajoute en plus la situation bordelaise comme « ville du livre ». Bordeaux possède, en effet, la plus grande librairie indépendante de France qui a fêté ses 120 ans en 2016. À l’occasion de cet évènement, Denis Mollat a parlé de ces Bordelais cultivés sans lesquels un tel succès ne saurait être possible3. Cela est sans doute un témoignage des bases inconnues qui font le succès de nos initiatives.
27Peut-être reste-il aussi le souvenir de ces familles des Chartrons venues des villes hanséatiques allemandes qui avaient installé leurs comptoirs sur les quais, depuis le XVIIIe siècle, pour faire le commerce du vin. Dans leurs salons, on parlait aussi bien l’allemand que le français. Le jeune Arthur Schopenhauer et ses parents y ont été reçus, sans parler de Hölderlin, célèbre hôte de Bordeaux en 1802.
28Il faut mentionner le travail de l’ECLA (Agence de la Région Aquitaine pour l’écrit, le cinéma, le livre et l’audiovisuel). Il entretient des contacts très riches avec la Hesse, région jumelée avec l’Aquitaine. Toute la filière du livre a ainsi noué des contacts avec cette grande ville du livre qu’est Francfort-sur-le-Main. Elle l’est pour son Salon du Livre (Frankfurter Buchmesse), le plus important au monde. Le Goethe-Institut a pu offrir une riche palette de rencontres professionnelles et littéraires et guider le choix d’auteurs invités en résidence entre les deux régions. Un voyage d’études pour éditeurs, traducteurs et libraires a représenté le point culminant d’un échange très riche au niveau des professionnels du livre.
29Le Bureau de liaison littéraire a donc non seulement noué des contacts avec de nombreux salons du Livre en France tels que le Salon du Livre de Paris, pour lequel j’ai organisé pendant de longues années « la » manifestation allemande, mais aussi avec Étonnants Voyageurs à Saint-Malo, le Salon du Livre d’Histoire à Tours, le Salon du Livre Européen de Cognac, puis l’Escale du Livre de Bordeaux, qui est aussi l’un des plus importants festivals littéraires de France. Je suis membre depuis une vingtaine d’années du conseil d’administration et secrétaire générale de l’association. D’autres partenaires sont les librairies – notamment Mollat, cité ci-dessus –, les bibliothèques, les lycées et les universités bien sûr. À côté d’ECLA, il faut parler de Lettres du Monde et de son directeur, Olivier Desmettre, avec lequel nous avons réalisé quelques-uns de nos plus beaux projets, sur la littérature allemande, vingt ans après la chute du Mur notamment.
30Ah, les écrivains, comme je les adorais ! Comme j’aimais ces rituels ! Tout se jouait déjà dans la voiture, entre l’aéroport et la ville. Dans l’espace de trente minutes, la fusion était totale. « On voyait que vous vous entendiez très bien », me disait souvent après mes collègues. Pourtant, j’ai connu de petites surprises.
31Engagée par l’Escale du Livre à animer un débat avec Paul Nizon, grand écrivain suisse vivant à Paris que je vénère, je m’y étais préparée avec soin. J’avais lu trois livres, souligné des pages et des pages et construit un débat impeccable : ce qu’il aurait voulu créer dans sa jeunesse, tout ce à quoi il avait tendu (les livres en question étaient entre autres ses journaux Le livret de l’amour. Journal 1973-1979, Das Drehbuch der Liebe). Rien qu’à regarder les citations, j’étais euphorique : « Mon projet de roman sur la ville […] J’esquisse toutes sortes de théorisations […] une spatialité qui échappe au domaine privé […] C’est la grande ville métropolitaine qui est un des merveilleux apports de l’histoire et est aujourd’hui mourante, sinon déjà défunte et réduite à une illusion. De ce point de vue, mon livre est un adieu à une quintessence (de patrie) européenne […] L’Europe, pour l’essentiel, n’est plus que souvenir […] Je veux maintenant écrire à l’avenant un LIVRE MONDE », puis, évoquant sa relation à Van Gogh, « échouer dans le rêve de sa vie […] J’ai appris le voir pensant, le voir savant », et, à Robert Walser, « Je découvre des vérités effrayantes sur nos parentés »… J’avais seulement oublié que, quarante ans plus tard, ces choses ne lui évoquaient plus rien du tout. Il les balaya d’un revers de main et me dit : « Laissez-moi faire, je lirai quelques textes ». Alors que nous nous trouvions sur la scène de la grande salle du TNBA (Théâtre National de Bordeaux Aquitaine), avec ses sept cents places – dont, il est vrai, seulement une petite partie était prise – Paul Nizon nous fit goûter un de ses textes érotiques dont il a le secret. Il ne manquait rien à la scène de séduction. Et moi, je ne savais pas où regarder et comment enchaîner. J’ai eu la maladresse de confondre le récit et la vie – à ne jamais faire avec un écrivain ! Je le savais pourtant. En plus, j’ai eu le malheur de parler de la découverte de l’amour, à Paris. « Pas de l’amour », s’est-il alors écrié, « du bordel ! » Et il enchaîna avec un texte sur sa jeune épouse qu’il avait quittée pour aller à Paris, se consacrer pleinement à son art (La fourrure de la Truite, Das Fell der Forelle). Dans le passage lu, il lui faisait part de sa décision : « pourquoi se taisait-elle ? Je me souviens d’avoir pensé : cette pure lumière de l’âme […] je t’aime […] mon bouquet de violettes ». C’était poignant. C’était le récit et la vie. Le soir, pendant le dîner, à sa table d’invité d’honneur, il a repris calmement cette conversation et parlé de façon nostalgique des maisons closes de Paris devant le directeur quelque peu étonné de la DRAC.
32Un de mes premiers écrivains invités, dans les années quatre-vingt-dix a été Ernst Augustin, psychiatre et écrivain de Munich (Évelyne ou le tour autour de la folie, Raumlicht oder Der Fall Evelyne B.) que j’avais suggéré pour des résidences croisées entre le Centre Régional des Lettres et la ville de Munich. C’était l’un de mes auteurs préférés à cause de son imagination débordante, de sa finesse, son humour et son humanité. Pendant le débat avec d’autres écrivains munichois dans les Salons Albert Mollat, il évoqua son impression de la ville de Bordeaux. Il aimait cette ville et ses habitants pour leur « politesse du cœur ». Que n’avait-il pas dit ! À cette époque-là, il était de bon ton de se plaindre de Bordeaux comme ville fermée. Plusieurs personnes se sont précipitées sur lui après la manifestation pour lui dire à quel point il se trompait. En me regardant, il dit alors : « Je suis amoureux de “votre” Bordeaux ».
33On ne peut qu’esquisser l’étendue des rencontres avec des auteurs, à l’occasion des colloques et tables-rondes qui ont été organisés en partenariat avec les institutions. À titre d’exemple, je citerai le débat européen « Barcelone, Berlin, Istanbul : vers de nouvelles capitales culturelles » qui s’est tenu à la Bibliothèque de Bordeaux dans le cadre de l’Escale du Livre en coopération avec EUNIC Bordeaux (European Union National Instituts for Culture). Ce qui a été remarquable si l’on pense à cet angle d’approche intitulé le récit ou/et la vie, c’est qu’Antoine Spire animait ce débat avec Carmen Riera (La moitié de l’âme, Dins la mar blau), Nédim Gürsel (Les filles d’Allah) et Peter Schneider (Chute libre à Berlin, Eduards Heimkehr) sur la base de leurs romans. Loin des débats à la Sciences-Po, prisés par le public, cet animateur a pu élever chaque « histoire » au rang d’universel. Il est vrai que l’écrivaine catalane avait déclaré dès le début qu’elle se refuserait à toute question sociologique, culturelle ou politique. Les auteurs n’aiment pas passer pour des ambassadeurs de leur pays. Ils se veulent surtout artistes et hommes libres comme Jakob Arjouni – disparu depuis, à l’âge de 49 ans – répondant à une question sur l’unification allemande : « Est-ce que croît ensemble ce qui doit être ensemble ? » (« Wächst zusammen, was zusammen gehört ? ») d’après la fameuse phrase de Willy Brandt, au lendemain de la chute du Mur. « Je n’en sais rien », a dit Jakob Arjouni, « je ne connais que quelques personnes, j’ai quelques amis dont je sais l’opinion ; je ne saurais me prononcer sur ce sujet ».
34Pourtant, le dialogue entre les littératures est un vieux rêve des Européens. La preuve en est avec cette manifestation de la Commission Européenne qui avait lieu au Palais du Luxembourg sous le haut patronage de Tzvetan Todorov à laquelle je fus conviée. Réunissant des spécialistes de toute l’Europe, sur la base d’exposés personnels, les participants devaient répondre à la question « Faudrait-il enseigner les littératures européennes à l’école ? » Un vaste programme avec 28 membres, mais quel défi à relever ! N’est-ce pas, pour paraphraser Édouard Herriot, la littérature qui est justement ce qui reste quand on a tout oublié4 ?
35Tout notre travail tendait à ce but : rapprocher les peuples, donner sa place à l’écriture, à l’art et à l’imaginaire, promouvoir la traduction et sensibiliser, dès le plus jeune âge, à ce qui est intraduisible, ce qui nous distingue et nous enrichit.
36Le Bureau de Liaison littéraire a fermé. De tout cet édifice de mesures, fruit d’un parcours de professionnelle du livre sur plusieurs décennies, successivement libraire, bibliothécaire puis « agent littéraire », seules les rencontres littéraires continuent à être organisées grâce à l’étroite coopération entre les Goethe-Institut de Paris et de Bordeaux et l’Université. Reste pour moi le souvenir d’une époque riche en rencontres, d’idées stimulantes et d’échanges dans des partenariats confiants et pleins d’enthousiasme. Vive l’Europe ! Vive la littérature !
Notes de bas de page
1 N. Casanova : « La chose monstrueuse est toujours là, entre les lignes […] et le lecteur souffre à son tour ou fond de pitié – et va goûter ensuite les charmes très vivants, et très littéraires à la fois, des œuvres anglo-saxonnes ou sud-américaines », dans J. Leenhardt et R. Picht (dir.), Au jardin des malentendus. Le commerce franco-allemand des idées, nouvelle édition augmentée et actualisée, Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 1997, p. 542.
2 Berlin. Histoire, promenades, anthologie & dictionnaire, dir. D. Samson, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2014, p. 28 (remerciements).
3 Sud-Ouest, 21 février 2016.
4 « La culture, c’est ce qui reste dans l’esprit quand on a tout oublié », É. Herriot.
Auteur
-
Jutta Bechstein-Mainhagu
Goethe-Institut Bordeaux
A été bibliothécaire, responsable du Bureau de liaison littéraire et directrice du Goethe-Institut de Bordeaux. Elle a reçu les Palmes Académiques (1989) et la Bundesverdienstkreuz (Croix de Mérite de l’Allemagne, 1997). Elle a publié « L’œuvre de Kafka à Bordeaux ou la vie de Jean et Charlotte Carrive à La Girarde », dans Présence de l’Allemagne à Bordeaux du siècle de Montaigne à la veille de la Seconde Guerre mondiale (dir. Alain Ruiz, Presses Universitaires de Bordeaux, 1997).
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