Préface
p. 5-12
Texte intégral
En hommage à Nicole Pelletier

1Nicole Pelletier est entrée très vite, c’est-à-dire très jeune dans la carrière de germaniste. Qu’on en juge !
2Elle venait d’avoir vingt-deux ans lorsqu’elle a été reçue première au concours de l’agrégation.
3Qui dit mieux ?
4La réponse est dans la famille. Madame Rigal, sa mère, n’avait que vingt-et-un ans lorsqu’elle obtint, quelques années auparavant, le même concours.
5Ah ! diront les sociologues d’inspiration bourdieusienne, voilà bien la reproduction des élites. Peut-être. On rappellera tout de même que les épreuves sont anonymes et que le succès n’est par conséquent pas garanti. On peut donc saluer sans réserve cette réussite. On remarquera aussi qu’avoir passé l’agrégation à vingt-deux ans cela suppose d’avoir parcouru le chemin antérieur à grandes enjambées. Ce qui fut le cas. Mais si les réussites des générations précédentes ne garantissent pas le succès des générations suivantes, en revanche, personne ne le niera, elles peuvent ne pas être sans influence sur une orientation littéraire, intellectuelle, linguistique.
6Nous avons évoqué, la mère de Nicole Pelletier. Mais on peut remonter un peu plus loin dans le temps. Le grand-père maternel de Nicole Pelletier avait été lui aussi professeur d’allemand. De plus, dans l’arbre généalogique de la famille, on peut repérer une présence plus nettement germanique, une arrière-arrière-grand-mère berlinoise. Enfin, dernier élément, d’ordre plutôt atmosphérique, voire astrologique celui-là, Nicole Pelletier est née en Allemagne à Emmendingen où vécut Cornelia, la sœur de Goethe (et aussi Lenz et plus tard Döblin). On reconnaîtra qu’il y avait là une conjonction de planètes qui pré-orientait (vers) ou préemptait le choix qui fut fait des études d’allemand.
7Études d’allemand, c’est d’ailleurs trop peu dire. Il ne s’agit pas en effet seulement d’ajouter au lexique de la langue maternelle celui d’une autre langue. L’entreprise est plus vaste et plus ambitieuse. Elle dépasse largement le tautologique. Comme disait Lichtenberg, pour une fois sérieusement, apprendre une langue « cela signifie tout connaître du peuple qui la parle1 ». Tel est en tout cas le challenge fondamental. Mais ce défi n’est relevé que lorsqu’on a compris où se situe l’étrangeté définitive de la langue étudiée. La conscience de l’intraduisible est en somme le signe paradoxal de la maîtrise aboutie d’une langue étrangère.
8Dès 1972, la section d’allemand de la faculté des lettres qui connaissait, ô l’heureux temps, une période d’inflation des effectifs, ne pouvait laisser échapper un(e) aussi brillant(e) sujet/sujette. Nicole Pelletier fut donc recrutée comme assistante selon la terminologie de l’époque. Les portes ensuite se refermèrent sur cette prise et longtemps Nicole Pelletier fut la benjamine de ce que l’on continua d’appeler la section d’allemand, au delà des taxinomies changeantes ou passagères, de département ou même d’UFR, tantôt associées à l’anglais, à l’espagnol ou au slave avant de retrouver une autonomie/insularité disciplinaire relative mais bienvenue.
9Les goûts et les recherches de Nicole Pelletier la conduisirent très vite vers la littérature et vers la littérature moderne et contemporaine. Sa thèse de doctorat dirigée par celui qui était alors le maître des études littéraires en germanistique, Claude David, fut consacrée à l’écriture, au style comparé de Franz Kafka et de Robert Walser. Son titre exact : « Franz Kafka et Robert Walser. Étude d’une relation littéraire », elle fut soutenue en 1983.
10Cette recherche fut approfondie et conduisit en 1996 à l’habilitation à diriger des recherches et à l’obtention du titre de professeur. Son HDR avait pour garant notre regretté collègue Paul Gorceix ; elle était intitulée : « À propos de Robert Walser : Contribution à l’étude du renouvellement de l’écriture dans la littérature de langue allemande au début du siècle ». On le voit, le cœur même de l’œuvre littéraire, l’écriture, était visé par ces recherches.
11Cette attention au texte, à l’écriture, Nicole Pelletier eut l’occasion de l’exercer, de la mettre à l’épreuve aussi dans ses cours et ses réflexions sur la translation/traduction, exercice qui éclaire le texte, lui impose un déchiffrage approfondi permettant de susciter un texte presque équivalent dans la langue maternelle. Se développe alors une dialectique de la fidélité au contenu et de l’exigence formelle. L’allemand dit so nah wie möglich (« aussi proche que possible ») et so frei wie nötig (« aussi libre que nécessaire »). Nicole Pelletier, plus radicale, est du côté de l’élégance, elle affirme : « mieux vaut un contresens qu’un mal dit ». Il y avait pour cet exercice si excitant de la traduction les cours de version classique, mais il y eut aussi les cours du master professionnel de traduction littéraire qui, pendant sa trop brève existence, permit à l’équipe d’enseignants dont Nicole Pelletier faisait partie de goûter aux charmes de la « traduction longue » et à une collaboration enrichissante avec des traducteurs professionnels aussi bien d’ailleurs spécialistes de l’allemand que de l’anglais.
12Mais Nicole Pelletier dispensa des enseignements nourris plus directement de ses recherches en littérature. Qu’il s’agisse de la littérature en RDA avec les romanciers Christa Wolf ou Christoph Hein ; ou des auteurs du début du XXe siècle tels Heinrich Mann et Kafka. Elle enseigna aussi un autre aspect de la discipline littéraire, l’histoire de la littérature que les Allemands nomment plutôt Literaturwissenschaften (« sciences de la littérature ») et qui englobe la ou les théorie(s) de la littérature.
13D’autre part, la mobilisation pour les cours de concours la conduisit à approfondir/étendre ses domaines d’enseignement. Depuis 1983, elle fut en effet requise pratiquement chaque année par les questions au programme du CAPES et/ou de l’agrégation d’allemand. On lui confia la question sur la littérature du XXe siècle voire du XIXe (elle traita des Affinités électives, du conte romantique), mais elle fit aussi un détour par l’histoire des idées, c’est ainsi qu’elle inscrivit Nietzsche, Mitscherlich à son tableau de chasse.
14Dans les années 1990, elle eut aussi l’occasion d’exporter ses cours de CAPES/agrégation à l’université de Toulouse. Elle fut également requise pour la préparation de l’épreuve de littérature comparée de l’agrégation de Lettres modernes à Bordeaux 3.
15Bien entendu elle encadra de nombreux mémoires de maîtrise et de DEA (désormais Master) et assura aussi la direction de thèses et habilitations à diriger des recherches.
16Les recherches personnelles de Nicole Pelletier, ses publications scientifiques portent sur les littératures de langue allemande à partir de 1900, en particulier sur les romans et récits courts de Franz Kafka et de Robert Walser ; les formes et évolutions du récit de 1900 à nos jours ; modernité berlinoise, modernité munichoise ; crise et conscience de crise dans la littérature des années vingt et trente du XXe siècle, qui fut l’occasion d’une coopération entre Bordeaux et Munich ; mais également sur les évolutions contemporaines du récit. Notamment et récemment sur la représentation de l’histoire et du présent dans le récit, et sur la littérature interculturelle qui recouvre en Allemagne la littérature germanophone écrite par des auteurs d’autres nationalités.
17Conjuguant ainsi narratologie, histoire culturelle et histoire des idées, ses travaux scientifiques se caractérisent par la finesse des analyses, la clarté des énoncés et l’élégance du style.
18Il faut dans la rubrique « recherche » signaler également les responsabilités de Nicole Pelletier dans la recherche collective. Citons depuis 1994 la coordination du CIRAMEC (Centre d’Information et de Recherche sur l’Allemagne Moderne et Contemporaine) fondé par Gilbert Merlio. Le lancement et la direction de la collection « Crises 20-21 » (neuf volumes parus2). La direction ou la codirection d’une quinzaine d’ouvrages collectifs.
19Citons aussi la direction de CLARE (Cultures Littératures Arts Représentations Esthétiques) avec Danièle James-Raoul de 2011 à 2016, équipe de recherche pluridisciplinaire regroupant alors près de 80 membres, dont 58 enseignants-chercheurs d’origines disciplinaires diverses (lettres françaises et latines, arts plastiques, esthétique, études théâtrales, photographiques, cinématographiques, musicologiques, histoire de l’art, histoire, langues et cultures anglaises, italiennes, slaves, germaniques, francophones, japonaises, arabes), au sein de trois axes fédérateurs centrés sur les domaines de l’imaginaire, des arts, de l’histoire et des cultures. Une soixantaine de thèses relèvent de cette équipe d’accueil (EA 4593).
20Enfin, au titre du collectif, il faut signaler les tâches administratives, je dirais plutôt les travaux d’intérêt collectif, mais cela donne un côté sanction pénale à ces activités qui ne rend pas bien compte de la vraie nature de ces tâches.
21Nicole Pelletier a assuré la direction de l’UFR d’Études Germaniques et Scandinaves pendant une quinzaine d’années : directrice adjointe de 1991 à 1998 ; directrice de 1998 à 2006.
22Cela voulait dire élaboration des services, gestion des relations humaines au sein de l’UFR (personnel enseignant, BIATSS), gestion du budget, présidence du conseil d’UFR, des délibérations de jurys ; participation à la conférence des directeurs d’UFR, préparation des contrats quadriennaux, et surtout activité inlassable de réformes et refontes des maquettes successives.
23On peut citer encore de nombreux mandats électifs : Membre du Conseil Scientifique et de la commission des programmes (1989-1993) ; membre du Conseil d’Administration et de la commission de la pédagogie et de la scolarité (1993 à 1997), membre du Conseil des Études et de la Vie Universitaire (1998 à 2001 et 2001 à 2005).
24Autres responsabilités collectives : la responsabilité des accords d’échange Erasmus avec neuf universités allemandes (Berlin/Humboldt, Cologne, Duisbourg, Francfort, Iéna, Hambourg, Munich, Potsdam, Trèves) pendant une vingtaine d’années, jusqu’en septembre 2012 ; la responsabilité de la convention entre les universités de Bordeaux 3 et Hambourg et de la bourse Deininger/Higounet.
25Nicole Pelletier a participé chaque année, depuis 1997, à la commission nationale de sélection pour la formation d’experts franco-allemands (DAAD). Elle a été également conseillère pédagogique du CIES (Centre d’Initiation à l’Enseignement Supérieur) d’Aquitaine-Outremer pour les moniteurs de langues vivantes de Bordeaux 3, de 1996 à 2010.
26À la diversité des tâches accomplies, on mesure combien est variée la carrière des enseignants-chercheurs. Et Nicole Pelletier de ce point de vue là a été plutôt comblée. Elle a coché toutes les cases comme on dit. L’université, elle, ne peut que se féliciter des services rendus depuis son recrutement en 1972. Nicole Pelletier a été une enseignante de devoir, rigoureuse, sérieuse, à tous égards exemplaire, ce qui n’exclut ni le sens de l’humour ni celui de la collégialité.
27Ses amis et collègues ont donc souhaité, au moment où elle passait au statut d’émérite, lui rendre hommage en rassemblant un ensemble de contributions autour d’une thématique qui s’inscrivait dans le cadre de ses recherches
28Le récit et/ou la vie. C’est bien en effet l’alternative, ou le rapport, qui est au principe de l’œuvre ou de l’entreprise littéraire dont Nicole Pelletier a approfondi les termes dans sa recherche.
29La formule le récit et/ou la vie peut s’entendre de multiples façons et nous avons voulu conserver toute son ambiguïté à cette formulation.
30On peut la comprendre comme une alternative brutale, comme on dit la bourse ou la vie. Il y aurait un choix dramatique et exclusif à faire entre un récit qui accaparerait l’intégralité des activités psychiques et intellectuelles, qui mordrait sur la vie, et une vie qui excéderait toujours la narration et par conséquent en rendrait le récit impossible ou vain. Il faudrait ou écrire et raconter ou vivre. Dans son roman L’écriture ou la vie, Jorge Semprun raconte comment, au sortir du camp de Buchenwald, il abandonna son projet littéraire pour pouvoir survivre au souvenir trop envahissant du camp. Nietzsche opposait pour sa part le récit historique à la vie des nations et récusait l’histoire parce que dangereuse pour la vitalité des peuples.
31Mais il n’est pas que ce rapport conflictuel, combatif entre récit et vie
32D’où la présence de la copule « et » en place du « ou ». Le récit peut aussi aider à vivre. Il réordonne la vie qui sans lui se disperserait, se désunirait. Que l’on songe aux récits autobiographiques d’un Carl Philip Moritz ou d’un Jung-Stilling ou au Rousseau des Rêveries ou des Confessions ou encore à l’écriture continue presque compulsive d’un Robert Walser, qui écrivait pour vivre, vivait en quelque sorte de sa plume, non pas matériellement, mais spirituellement ou psychiquement. Écriture thérapeutique, dira-t-on. Sans doute, mais magie de l’écriture justement, il s’agit d’une thérapie qui guérit ou du moins qui soigne aussi le lecteur. « Ah ! Insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! », dit Victor Hugo à l’adresse du lecteur dans sa préface aux Contemplations3.
33Bien sûr, la formule le récit et/ou la vie ne se cantonne pas qu’au genre autobiographique. Nous avons déjà cité Nietzsche. Mais elle vaut aussi pour les grands romans historiques et sociaux ; songeons aux massifs de prose des grands romans du XIXe et XXe siècles. De Balzac à Proust ou à Thomas et Heinrich Mann, ou encore à Döblin ou Musil pour n’en citer que quelques-uns. Plus près de nous Grass, Jirgl ou Sebald. Le roman, qu’on retienne la formule de Balzac, « histoire privée des peuples », ou celle de Stendhal, « miroir que l’on promène le long du chemin », est indispensable à la compréhension des temps.
34D’ailleurs, le roman qui faisait de larges emprunts à l’histoire s’est presque substitué à elle, puisqu’on parle aujourd’hui de roman national. On a débusqué la part du fictif dans le récit prétendument objectif de l’historien et ainsi étendu l’empire du romanesque.
35En somme, le récit et la vie s’opposeraient moins qu’ils n’exécutent un ballet toujours complexe et recommencé qui se poursuit jusqu’à la dernière ligne du texte ou au dernier instant de la vie.
36C’est à tout ces thèmes et sous-thèmes que s’est attachée Nicole Pelletier dans ses recherches. On en retrouvera, nous l’espérons, l’écho dans ce volume d’hommage qui, au-delà de sa thématique, souhaitait surtout lui manifester notre reconnaissance et notre amitié.
Notes de bas de page
1 G. C. Lichtenberg, Aphorismes, cité dans J. Mondot, G. Ch. Lichtenberg ou les Lumières continuées, Paris, Belin, 2008, p. 102.
2 « La collection « Crises 20-21 » a l’Europe pour champ d’étude. Elle accueille des ouvrages individuels ou collectifs relevant de disciplines diverses des lettres et sciences humaines, qui analysent les phénomènes de crise survenus au cours des XXe et XXIe siècles dans leur réalité factuelle, mais plus encore au prisme des perceptions, discours, interprétations et représentations dont ils ont fait ou font l’objet. » URL : <http://www.pub-editions.fr/index.php/ouvrages/champs-disciplinaires/langues-litteratures-et-cultures-du-monde/etudes-europeennes/collection-crises-du-xxe-siecle.html>.
3 V. Hugo, « Préface (1830-1855) », Les Contemplations, Paris/Londres/Édimbourg/New York, Nelson Éditeurs, 1911, p. 5-6.
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les Dieux cachés de la science fiction française et francophone (1950- 2010)
Natacha Vas-Deyres, Patrick Bergeron, Patrick Guay et al. (dir.)
2014
C’était demain : anticiper la science-fiction en France et au Québec (1880-1950)
Patrick Bergeron, Patrick Guay et Natacha Vas-Deyres (dir.)
2018
Ahmadou Kourouma : mémoire vivante de la géopolitique en Afrique
Jean-Fernand Bédia et Jean-Francis Ekoungoun (dir.)
2015
Littérature du moi, autofiction et hétérographie dans la littérature française et en français du xxe et du xxie siècles
Jean-Michel Devésa (dir.)
2015
Rhétorique, poétique et stylistique
(Moyen Âge - Renaissance)
Danièle James-Raoul et Anne Bouscharain (dir.)
2015
