« Ce pouvoir sur certains hommes »
p. 363-370
Texte intégral
« … est-ce bien la chanson des sirènes ? » (André Breton, Poisson soluble, I, 3601)
1Quand André Breton s’engage, durant l’été 1927, dans la rédaction difficile et éprouvante de Nadja, il s’agit bien pour lui de revenir sur un double charme – celui qui séduit, celui qui envoûte. À savoir, le charme qui l’a amené à partager les déambulations parisiennes d’une jeune femme rencontrée en octobre 1926, tout autant que le charme qui a conduit celle-ci dans un asile psychiatrique dont elle ne sortira jamais plus, de sorte que le livre prend aussi la valeur d’un tombeau. Livre singulier, instaurant un nouveau dialogue du texte et de l’image, puisque les photographies visent notamment à remplacer des descriptions dénoncées par le surréalisme comme artifices littéraires. Livre singulier aussi, parce qu’il semble longtemps esquiver le sujet annoncé par son titre, comme si devait se vaincre quelque résistance. La première partie constitue en effet une tentative d’approche autobiographique, éclatée et fragmentaire, sans lien apparent avec la jeune femme. Cependant, si l’incipit nous confronte à l’introspection d’un « Qui suis-je ? », aussitôt la question se module en une autre interrogation donnant une place centrale aux rapports irrationnels qui nous lient à autrui : « pourquoi, interroge ainsi Breton, tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je “hante” ? » (I, 647).
2De fait, cette première partie du livre sera pour l’essentiel consacrée à ce que Breton appelle, « entre certains êtres et moi », « des rapports plus singuliers, moins évitables, plus troublants que je ne pensais » (I, 647) – soit le pouvoir d’un certain charme, qui préserve la magie entre les êtres dans un monde caractérisé, écrira-t-il plus tard, par « la rationalisation progressive de la pensée moderne » (IV, 233). De manière significative, il peut ainsi évoquer « le pouvoir d’incantation que Rimbaud exerça sur moi » – et l’associer à ses flâneries au marché aux puces où l’objet le plus improbable est susceptible de le faire tomber sous le charme (I, 676). Breton parlera dans ses Entretiens d’« une sorte de vertu magique » de la rencontre (III, 516). De fait, rencontres réelles et rencontres rêvées (« la nuit, dans un bois, une femme belle et nue », I, 668) se mêlent pour proposer l’approche d’un je indissociable de ses fantômes – ceux qu’il hante, ceux qui le hantent, puisque ce rapport tend toujours à s’inverser. Cela nous est en effet suggéré quand Breton cherche à rendre compte du charme persistant exercé sur lui par les personnages de la pièce de théâtre Les Détraquées : « ce dont Solange et sa partenaire peuvent exactement être la proie pour devenir ces superbes bêtes de proie » (I, 673).
3En outre, cette première partie esquisse comme une « morale du charme » – j’entends par là l’exigence, selon une expression de la fin de l’ouvrage, de ne pas « démériter de la vie telle que je l’aime et qu’elle s’offre » (I, 744). Breton plaide ainsi coupable à propos d’une passante aperçue lors d’un trajet en automobile : « j’aurais dû m’arrêter » (I, 661). De même, plus explicitement encore, une note ajoutée en 1962 exprime ce repentir au sujet de l’actrice Blanche Derval qu’il n’a pas osé aborder : « Je m’accuse là d’avoir failli à l’“attraction passionnelle” » (I, 673). Évidemment, la question se posera de savoir si là ne s’écrit pas également une prudente justification par rapport à la suite que retarde cette première partie, mais qui assurément commence déjà à s’écrire… L’autobiographie éclatée ouvrant Nadja a en tous cas pour enjeu explicite de définir le sujet par rapport à l’énigme d’un charme, subi ou exercé, Breton répondant à l’énigme du « Qui suis-je ? » par une autre énigme, celle qui se fera entendre quand les portes de l’asile se seront refermées sur Nadja : « Qui vive ? » Il y aurait donc dans le charme tel que nous l’éprouvons comme une vérité de nous-mêmes, une vérité que seul peut nous dévoiler autrui, et qui nous mène du cercle clos de l’introspection à l’élan d’une rencontre révélatrice. Et c’est là naturellement ce qui justifie, pour paraphraser Breton, « l’entrée en scène de Nadja » (I, 682).
4De fait, la deuxième partie du livre s’ouvre avec la scène de rencontre du 4 octobre 1926, qui se raconte bien moins qu’elle ne se revit par l’écriture quelques mois plus tard. En témoigne un glissement saisissant de l’imparfait au présent : « Je venais de traverser ce carrefour dont j’oublie ou ignore le nom, là, devant une église. Tout à coup, alors qu’elle est peut-être encore à dix pas de moi, venant en sens inverse, je vois une jeune femme, très pauvrement vêtue, qui, elle aussi, me voit ou m’a vu » (I, 683). La forte allitération (venant, inverse, vois, pauvrement, vêtue, voit, vu) n’appuie pas seulement un changement de rythme dans le récit : elle souligne l’importance de la vue dans le charme qui alors s’opère – le verbe voir étant de surcroît décliné trois fois en une phrase. En effet, la jeune femme semble à la fois aimanter le regard et le tenir en échec : « Un sourire imperceptible erre peut-être sur son visage ». Soit le triple aveu, de nouveau fortement scandé par les jeux phonétiques, d’un regard brusquement désorienté. Non seulement le sourire est essentiellement incertain, en-deçà de la perception, mais il échappe à toute fixation dans une image du fait de son caractère erratique, l’adverbe peut-être soulignant enfin l’impossibilité de cerner par le discours ce presque-rien qui fait le charme. D’ailleurs, si le regard charmé est ainsi déstabilisé, le propre du regard charmeur est bien de confronter à une énigme : « Que peut-il bien passer de si extraordinaire dans ces yeux ? », interroge Breton avant une autre interrogation – sans nul doute l’une de ces phrases bouleversantes qui pour le lecteur font le charme persistant d’un tel livre – une interrogation trop contradictoire pour appeler simplement une réponse : « Que s’y mire-t-il à la fois obscurément de détresse et lumineusement d’orgueil ? » (I, 685). On ne s’étonne donc pas que, dès la phrase suivante, Breton emploie précisément le terme d’énigme – de même que, plus loin, il sera vu par Nadja « noir et froid comme un homme foudroyé aux pieds du Sphinx » (I, 714).
5Le charme de Nadja tiendrait donc en premier lieu à une certaine manière de frapper le regard – tout en lui échappant. Il est d’ailleurs remarquable que, dans un livre qui donne une telle importance à son accompagnement iconographique, le visage de Nadja soit étrangement absent – ou, plus précisément, ne soit présent que de manière indirecte ou incomplète, comme pour témoigner de ce charme en elle que nulle image ne saurait fixer. De manière révélatrice, Breton rapporte le refus de Max Ernst de peindre le portrait de Nadja – refus qui pour le lecteur fait forcément sens au-delà de l’explication qui nous est donnée, c’est-à-dire l’avertissement menaçant d’une voyante… Il est vrai que Nadja elle-même dessine, se dessine, et en ce sens se donne à voir. Cependant, les autoportraits dessinés par la jeune femme et reproduits dans le livre ne visent nullement quelque ressemblance réaliste, relevant plutôt, précise Breton, du « portrait symbolique » (I, 721). De plus, son visage apparaît souvent à demi caché, partiellement recouvert par divers motifs, orienté de trois-quarts dos, – ses autoportraits donnant par conséquent à voir ce mouvement décrit par Breton, par lequel elle se soustrait à la vue tout en se donnant en spectacle : « En passant devant le château, Nadja s’est vue en Mme de Chevreuse ; avec quelle grâce elle dérobait son visage derrière la lourde plume inexistante de son chapeau ! » (I, 714). De plus, alors qu’on sait qu’André Breton s’est efforcé de donner à son récit l’illustration photographique la plus complète, et qu’il possédait un portrait de la jeune femme, celui-ci n’est pas reproduit dans l’ouvrage : le lecteur n’y rencontre qu’un curieux montage photographique, qui à la fois isole et multiplie le regard de la jeune femme, de sorte que nous sommes plutôt visés nous-mêmes par ces « yeux de fougère » que nous ne pouvons soumettre l’héroïne à notre propre regard – offerts et soustraits à la fois à son charme…
6C’est bien en tous cas par un premier regard dans une rue de Paris que tout commence. Mais ensuite ? La conversation à vrai dire semble plutôt s’enliser, entre les bavardages sans suite de la jeune femme et la rhétorique révolutionnaire de Breton un peu convenue. Comme si le charme ne devait pas survivre à la première image – ce que semble confirmer l’attitude de Breton, voulant bientôt « prendre congé d’elle ». Mais c’est alors qu’un autre charme s’exerce, auquel tout d’abord résiste l’écrivain avant de s’y abandonner : le charme d’une voix qui s’éveille en trois temps avant de le tenir sous son emprise. Tout d’abord, la jeune femme répond à l’adieu de Breton par une sorte d’improvisation poétique qui ne peut le laisser insensible, lui qui s’est engagé dans la quête de sa différenciation, dans sa volonté de résoudre l’énigme du « Qui suis-je ? » : « C’était vraiment une étoile, une étoile vers laquelle vous alliez. (…) Vous ne pourrez jamais voir cette étoile comme je la voyais » (I, 688). La réaction de Breton à ces phrases soudainement prophétiques de la jeune femme est double. D’abord ce constat, d’autant plus révélateur qu’il est lapidaire : « je suis extrêmement ému ». Puis une dérobade, comme pour échapper au charme naissant : « Pour faire diversion, je demande où elle dîne ». Diversion en effet, cette manière de renvoyer Nadja à une préoccupation bien prosaïque qui nie en quelque sorte l’élan poétique à la fois prometteur et menaçant. Mais c’est alors que le charme une deuxième fois s’affirme avec, souligne Breton, « cette légèreté que je n’ai vue qu’à elle ». La réponse de la jeune femme à propos de son dîner ne peut manquer en effet de troubler celui qui appelait dans son Manifeste du surréalisme à « pratiquer la poésie » (I, 322) – et qui théorisera plus tard ce qu’il nommera le « hasard objectif » : « Où ? (le doigt tendu : ) mais là, ou là (les deux restaurants les plus proches), où je suis, voyons. C’est toujours ainsi ». (I, 688) En somme, un hasard objectif avant l’heure devenu pratique.
7Suit alors le troisième temps qui fera définitivement tomber Breton sous le charme de ses paroles si curieusement inspirées. « Sur le point de m’en aller », commence Breton toujours décidé malgré tout à mettre fin à la rencontre, « je veux lui poser une question qui résume toutes les autres ». Cette question, le lecteur la connaît déjà, puisqu’il s’agit d’un retournement de la question initiale du livre, énigme entre toutes par laquelle il s’agit clairement de mettre la jeune femme au défi : « Qui êtes-vous ? » Moment décisif du livre où le mouvement de l’introspection devient abandon à l’altérité, pourvu que celle-ci soit, selon l’expression de Breton, « à la hauteur ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que Nadja, brusquement confrontée au questionnement du « Qui suis-je ? », ne démérite pas : « Et elle, sans hésiter : “Je suis l’âme errante” ». Breton ne commente pas, mais la suite est éloquente : « Nous convenons de nous revoir le lendemain » (I, 688-689). Le passage qui, jusqu’alors, distinguait nettement les deux pronoms (« comme je veux prendre congé d’elle ») s’achève avec cette affirmation d’un nous qui trahit assez le pouvoir d’un charme certes initié par la vue, mais rendu irrésistible par la magie de quelques mots qui ont suffi à faire basculer le quotidien dans le poème. La force du passage, et son pouvoir en quelque sorte envoûtant pour le lecteur lui-même, tient à une retenue inaccoutumée chez Breton dont l’écriture se fait presque théâtrale, seules quelques phrases à valeur de didascalies accompagnant le dialogue, comme pour communiquer un charme dont seules l’ellipse, la suggestion et l’allusion permettent de rendre compte, un charme résistant à l’explicitation autant qu’à la monstration.
8Parce qu’il y aura donc une suite à cette première journée. En effet, à partir de la première rencontre qui finit par sceller la promesse d’un nouveau rendez-vous, l’écriture prend du 4 au 12 octobre la forme d’un journal, faussement rédigé au présent quelques mois plus tard, comme si le temps de l’écriture permettait de rendre à la magie de la rencontre sa pleine efficacité. Une magie, puisque le charme de Nadja tend toujours à enchanter la vie quotidienne – celle-ci donne d’ailleurs pour titre à l’un de ses dessins : L’Enchantement de Nadja. Cela tient tout d’abord à une certaine manière de frapper le regard, comme dans cette scène étonnamment burlesque où un serveur « pris de vertige » en voyant la jeune femme laisse tomber successivement… onze assiettes. Mais, de nouveau, ce sont surtout les mots de Nadja qui lui permettent d’exercer pleinement un charme qui assurément se communique à ces pages, parmi les plus saisissantes que Breton ait pu écrire.
9C’est que Nadja, telle du moins que Breton la met en scène, apparaît bien comme « la créature toujours inspirée et inspirante » (I, 716), transfigurant la réalité par une parole imprévisible, portée par les associations les plus inattendues, ouverte à toutes les illuminations susceptibles d’arracher le quotidien à son ennui – rien moins qu’une vraie poétique surréaliste en pratique. On comprend donc qu’elle se représente volontiers en sirène, promettant par sa voix l’accès à un autre plan de l’existence – révélant cela même que le discours théorique de Breton cherche à approcher : une surréalité. Ainsi, ses mots ouvrent un au-delà du temps où se mêlent les époques et se prédit l’avenir. De sorte que, pour qui partage l’errance de la jeune femme, c’est le monde tout entier qui apparaît soudain sous l’emprise de quelque charme. À ceci près que, si le charme crée l’illusion, en réalité le temps n’a pas vraiment disparu. Et que, du 4 au 12 octobre, c’est aussi une histoire qui s’écrit, qui finit même par prendre au piège la charmeuse bientôt charmée à son tour. Puisqu’ici André Breton n’est pas seulement l’auteur du livre, mais bien son acteur principal. Et, du fait de ce dédoublement, le texte nous conduit à l’interpréter par-delà les omissions ou le brouillage d’une mauvaise conscience qui est celle d’un homme revenant sur un épisode de sa vie aux très lourdes conséquences. Je veux donc dire que, là encore, le texte nous conduit à interroger une énigme.
10Ce qui fait qu’une histoire s’écrit par-delà l’instant fulgurant d’une rencontre se joue le 6 octobre, très précisément à cet endroit du texte où des points de suspension nous indiquent et nous dérobent à la fois cela qui, comme dans un conte de fées, pouvait seul rompre le charme – je veux dire un simple baiser : « tout à coup elle s’abandonne, ferme tout à fait les yeux, offre ses lèvres… » (I, 693). Qu’il y ait bien là un tournant décisif, c’est ce que confirme la phrase suivante, que l’on ne saurait donc manquer de lire comme une conséquence du baiser non écrit. En effet, alors qu’il sera question à propos de Nadja de son « pouvoir sur certains hommes » (I, 707), c’est ici le contraire qui s’affirme : « Elle me parle maintenant de mon pouvoir sur elle, de la faculté que j’ai de lui faire penser et faire ce que je veux » (I, 693). Étrange dialectique du charmeur et du charmé, qui pour un baiser inverse les rôles… C’est qu’il faut ici nous souvenir qui est Nadja – ou du moins qui elle veut être dans sa recréation d’elle-même qui est sa vraie création : l’énigme d’une « âme errante » dont le charme tient à un regard et au pouvoir de ses mots, mais que l’on ne saurait enfermer dans un corps. Songeons à cet égard à l’image par laquelle elle explique comment elle vit : « c’est comme le matin quand elle se baigne et que son corps s’éloigne tandis qu’elle fixe la surface de l’eau » (I, 708). De fait, c’est bien ainsi que Breton la décrit, livrée à sa dérive fantomatique, son regard semblant traverser la surface des choses tandis que son corps s’absente. Et c’est bien pourquoi Breton pourra parler à son sujet d’« un de ces esprits de l’air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s’attacher, mais qu’il ne saurait être question de se soumettre » (I, 714). Mais le baiser n’a-t-il pas précisément valeur de soumission, tel qu’il contrarie l’errance de la jeune femme en l’emprisonnant dans une étreinte ? Le lecteur se souviendra d’ailleurs du titre d’un film cité dans la première partie du livre : L’Étreinte de la pieuvre… Au tour de qui a été la proie de quelque charme de se révéler bête de proie.
11La suite du texte le confirme. Tout d’abord parce que, après le baiser, Breton semble là encore « faire diversion », changeant apparemment de sujet ou citant, comme en guise de justification, le titre de l’un de ses propres poèmes : « Un baiser est si vite oublié ». Ensuite, parce que le texte multiplie les allusions à une angoisse croissante chez Nadja à laquelle échappe même une terrible prémonition : « un baiser dans lequel il y a une menace » (I, 697). Si vite oublié, ce baiser ? À voir… Il nous faudrait ici suivre dans le détail cette journée du 6 octobre, attentifs surtout aux ellipses, aux contradictions, aux images révélatrices – à tout ce qui trahit, selon un mot insistant du livre, un certain malaise. Je me contenterai de relever que cette journée s’achève avec une ultime manifestation d’angoisse, bien moins délirante qu’elle n’apparaît tout d’abord : « Nadja s’alarme à la vue d’une bande de mosaïque qui se prolonge du comptoir sur le sol et nous devons partir presque aussitôt » (I, 698). Nullement une divagation, si nous entendons ici la métaphore, et comprenons que sa peur est bien celle d’un prolongement de l’histoire après ce premier baiser qui menace sa liberté désincarnée.
12Cependant, si la jeune femme s’alarme de ce qui « se prolonge », c’est bien une rupture qui constitue pour le lecteur la clé de l’énigme – et il est temps que je m’en approche. Effectivement, si l’histoire de cette rencontre nous est rapportée sous la forme d’un journal du 4 au 12 octobre, pourquoi celui-ci s’interrompt-il brusquement après une semaine, alors que Breton nous dira avoir « revu Nadja bien des fois » (I, 718) ? De plus, pourquoi cette rupture est-elle matérialisée sur la page du livre par une ligne entière de points de suspension, à la fin de la journée du 12 octobre ? On aura compris que, dans cet étrange récit où le charme à la fois promet et menace, s’exerce et se subit, la vérité est souvent à deviner dans ce qui ne s’écrit pas. Ou, en l’occurrence, dans ce qui ne peut plus s’écrire. Puisque, si j’ai fait allusion à la rédaction du texte durant l’été 1927, quelques mois après la rencontre d’octobre 1926, il est temps de préciser que ce n’est pas tout à fait ce texte-là que nous pouvons lire aujourd’hui. Car Breton éprouve le besoin, en 1962, de reprendre le texte publié en 1928. Souci, se justifie-t-il, de « l’améliorer un tant soit peu dans sa forme » (I, 645), d’en enrichir aussi l’accompagnement photographique. Mais il y a autre chose, comme si, près de trente-cinq ans plus tard, le fantôme qu’avait été Nadja, cette âme errante, n’avait pas fini de le hanter, et de le soumettre à un charme insistant.
13Figurait en effet dans l’édition de 1928, juste au-dessus de la ligne de points de suspension, une phrase que Breton décide finalement de rayer. Simple souci d’améliorer la forme ? Certainement pas, si l’on considère que cette phrase écrit très précisément le prolongement redouté du premier baiser, qu’elle énonce en fait un aveu que des années de mauvaise conscience, même si Breton s’en défend, ont rendu impossible à assumer. Cette phrase pourrait sembler anodine, si la rature n’en disait long : « Nous y descendons [à Saint-Germain] vers une heure du matin, à l’“Hôtel du Prince de Galles”… ». Ce qui est ainsi rejeté dans les ténèbres du non-dit, c’est cette nuit où l’âme errante doit réintégrer le corps que l’on étreint, y perdant déjà sa liberté d’« esprit de l’air » avant que les portes de l’asile, bientôt, ne se referment sur elle. Cette nuit qui, cette fois, doit fort peu aux contes de fées. Ce que dissimule ainsi Breton, mais dont il s’accuse aussi bien pour le lecteur attaché à résoudre l’énigme, c’est donc d’avoir tué le charme. Ce charme qui permettait à la jeune femme de tenir « peu, mais merveilleusement, à la vie » (I, 701).
14Certes, on pourrait objecter que Breton lui-même dénoncera dans L’Amour fou le redoutable « sophisme » selon lequel « l’accomplissement de l’acte sexuel […] s’accompagn[erait] nécessairement d’une chute du potentiel amoureux entre deux êtres » (II, 757). Mais tomber sous le charme, être livré à la fascination de l’énigme, ce n’est justement pas l’amour fou tel que le conçoit Breton – c’est même tout le contraire. Car, Nadja internée et devenue figure littéraire, à l’image de ces sirènes « cachées au sein de L’Odyssée devenue leur tombeau2 », le livre n’est pas fini encore. Ou plutôt, le livre ne veut pas finir. On sait en effet qu’à la fin de l’été 1927, Breton a achevé le récit de sa rencontre avec Nadja, mais ne peut se résoudre à publier le livre. On se souviendra ici que, lors de la rencontre du 4 octobre, Nadja avait fait cette confidence à Breton : « ce qui me touche le plus, ce pourquoi je donnerais tout le reste, c’est le post-scriptum » (I, 686). De fait, c’est bien un post-scriptum qui finira par s’écrire, quelques mois plus tard, à la fin de l’année 1927. Mais, dans l’intervalle, Breton aura fait une autre rencontre. Si bien que, dans ces dernières pages, bouleversantes autant que terriblement cruelles, se donne à lire une déclaration d’amour à une autre femme, dont la présence ne doit plus rien au charme et à ses jeux dangereux, comme si l’évidence du sentiment amoureux ne pouvait qu’effacer l’énigme :
Tu n’es pas une énigme pour moi.
Je dis que tu me détournes pour toujours de l’énigme. (I, 752)
15 Pour toujours ? On l’aura compris : qui a déjà succombé au charme ne se délivrera pas si facilement de ses hantises – et, pour le lecteur, l’errance insistante d’un fantôme dans ces pages ne saurait manquer de contribuer à son charme décidément énigmatique3.
Notes de bas de page
1 Les chiffres entre parenthèses renvoient à l’édition des Œuvres complètes d’André Breton établie par Marguerite Bonnet (Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1988-2008). Nous indiquons le volume en chiffres romains et la pagination en chiffres arabes.
2 M. Blanchot, Le Livre à venir, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1986, p. 11.
3 Sur le deuil impossible de Breton, nous nous permettons de renvoyer à notre étude : « Journal d’une âme errante », Modernités, 21, « Deuil et littérature », Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2005, p. 237-259.
Auteur
-
Valéry Hugotte
Université Bordeaux Montaigne
TELEM EA 4195
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