Introduction
p. 9-14
Texte intégral
1Le charme est un sujet au carrefour de plusieurs disciplines, difficile à définir, car il n’est pas un concept philosophique reconnu et a donc été très peu théorisé. La réflexion philosophique sur le charme apparaît avec Jankélévitch dont le traité sur le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien paraît en 1957 : « Exister sans consister en quoi que ce soit, n’est-ce pas le déroutant, décevant, irritant paradoxe du Charme ? »« On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien1 ».
2Notion éminemment subjective, le charme est lié à l’émotion, à la spontanéité. Il contient une part d’inattendu, d’incertain. Il s’oppose à l’habituel, à la routine, aux normes et aux cadres. Il surgit, fragile et instable, entre repos et mouvement, il ne se consomme pas, mais il s’éprouve. Il désigne tout ce qui est léger et fugitif, tout ce qui est vague et vaporeux, échappant ainsi aux tentatives de théorisation. Il comporte une part de mystère, il est au rebours du prévisible et suscite toujours la surprise. Il laisse deviner un monde inconnu qui attire et fascine. Il est promesse de nouveauté et d’imprévu. Le charme, c’est l’ailleurs, c’est une promesse de plaisir, de bonheur possibles, c’est l’appel du rêve, de l’imaginaire. C’est la porte ouverte vers un possible indéterminé, vers une transcendance possible.
3Il s’impose à nous et nous sommes alors « sous le charme » d’un sourire, d’une atmosphère, d’une musique, d’un lieu, d’une personne. Mais on ne sait ni pourquoi ni comment. Le charme relève de l’apparence et de la manifestation. Il est à la surface des choses et des êtres. Mais il ne plaît pas universellement : il n’y a pas de consensus autour du charme. Il s’agit donc de penser, non pas une essence ou une qualité déterminée, mais une manière d’être.
4Il exerce une forme de pouvoir : pouvoir de séduction, de fascination et d’attirance, exercé sur l’imagination par des objets, des lieux, des œuvres d’art ou des personnes qui la frappent vivement. Son étymologie le confirme : le carmen désigne tout d’abord en latin une formule rythmée, notamment une formule magique ; le mot se rencontre à la fois dans la langue religieuse, juridique et didactique. Puis, en pénétrant dans la langue littéraire latine, il désigne toute espèce de chant ou de poème. Son pouvoir de séduction opère à l’image d’un sortilège, d’un enchantement magique. Le charme est lié à la voix, au rythme. Comment expliquer le charme « naturel » de certaines voix ? il semble porté par une mélodie, une douceur, des moments de silence qui créent un effet d’apaisement, mais plus encore par un climat d’intimité et de densité émotionnelle.
5L’histoire du mot en français est celle d’un affaiblissement progressif du sens initial de « formule magique », de « puissance magique ». Cette valeur s’est en partie conservée dans quelques locutions comme jeter un charme (qui désigne le moyen matériel ou psychique d’une action magique), être sous le charme, être en état de charme (dans l’hypnose), se porter comme un charme (comme sous l’effet d’un charme bénéfique, d’un enchantement).
6Le charme désigne ensuite un attrait singulier, mystérieux ; une forme de grâce séduisante, de séduction : une personne, un lieu a du charme ; un tel nous fait du charme ; puis le charme est rompu...
7Jérôme Laurent, dans sa conférence inaugurale, souligne que cette notion suppose, d’une certaine manière, la mort du sujet substantiel, empirique ou transcendantal.
8La première partie interroge les rapports entre le charme et la musique, le rythme, le souffle, la voix. Claude-Gilbert Dubois parcourt les charmes suscités par les souffles et les vibrations de l’air. Pierre Sauvanet analyse « le charme du rythme » chez Nietzsche et la temporalité spécifique du charme durable d’une mélodie qui génère le plaisir de la soumission. « Charme », en allemand, se dit d’au moins trois façons : Charme (comme en français), Reiz (notamment pour le charme physique), et surtout Zauber, où il faut entendre la magie de la contrainte (dans le sens du sort français ou du spell anglais). C’est ce dernier mot que Nietzsche (1844-1900) emploie le plus souvent dans son œuvre (1872- 1888). Sans en faire une notion centrale de la philosophie nietzschéenne, ce qui serait un contresens, Pierre Sauvanet révèle quelques subtilités de la pensée de Nietzsche, autant que certains enjeux philosophiques du charme lui-même. À travers deux couples principaux (le dionysiaque et le féminin, le rythme et la mélodie), qui impliquent quatre modalités mineures ou majeures (la tragédie et la distance, l’influence et l’amour), la notion de charme prend une double forme, aliénante ou libératrice : celle d’une contrainte et celle d’un plaisir — plaisir de la contrainte et contrainte du plaisir —, celle d’un envoûtement passif et celle d’un consentement actif.
9Depuis la rhétorique antique jusqu’à la psychanalyse moderne, le charme est associé à la voix. Aux yeux de Cicéron, le charme est plus fort que la correction du langage, aussi parfaite soit-elle ; il relève de l’accent, de la douceur de la voix, d’une manière d’articuler et de former les sons (De oratore, III, 43), il réside dans le son (sonus), dans la voix (uox).
10Geneviève Dubois montre que le charme de la voix est probablement lié à l’espace transitionnel qui se crée entre le moi et le non-moi, et qu’il prend sa source dans le baby-talk au cours des échanges précoces avec la mère. Le charme se distingue de la voix de séduction, de la voix de la passion, de la voix incantatoire, de la voix d’emprise. Ses caractères sont une certaine mélodie, des inflexions, de la douceur, et surtout un timbre particulier, lié aux qualités d’empathie du sujet et à sa résonance émotionnelle.
11La seconde partie aborde la question du charme en peinture.
12Renaud Robert explore la notion de charme à l’aune de la peinture, en particulier, celle du peintre contemporain d’Alexandre, Apelle, et du discours théorique que cette peinture a suscité chez les hommes de l’art à l’époque hellénistique, et par la suite, à Rome, en dégageant les différents niveaux de signification attachés à la notion grecque de χάϱις.
13Katalin Bartha-Kovács révèle le côté aérien et fugitif de la notion de charme dans le discours artistique français du XVIIIe siècle où la réflexion sur le charme va de pair avec celle à propos de la grâce. Elle montre que ces deux catégories, difficiles à définir, sont la réminiscence de la sprezzatura de Baldassare Castiglione. Parmi les motifs picturaux chers au XVIIIe siècle, c’est par celui de l’escarpolette que son article illustre la mise en image du charme et de la grâce. Différents du classicisme qui privilégie la notion de beauté esthétique, le charme, la grâce constituent les bases d’une esthétique « autre ».
14La troisième partie cherche à saisir l’essence du charme de paysages ou de personnages littéraires célèbres :
- le charme des paysages bucoliques et élégiaques décrits dans la littérature latine (Françoise Morzadec)
- l’aura de Bariné, jeune femme au charme ravageur dans l’ode II, 8 d’Horace (Armelle Deschard)
- le charme androgyne de Camille, reine des Volsques, héroïne créée par Virgile dans l’Énéide et réécrite dans le roman médiéval Le Roman d’Enéas, qui incarne la figure fascinante de la femme guerrière (Sandra Delage)
- le charme spécifique des vieilles femmes dans les textes antiques et médiévaux (Julien Maudoux)
- le charme érotique de Dame Petra chez Dante qui s’exprime dans une forme poétique particulière, la sextine (Maria Cristina Panzera)
- le « charme irrésistible » de Mme de Tourvel dans Les liaisons dangereuses, qui réside dans l’abandon du négligé, dans un déshabillé de simple toile qui fait s’enflammer Valmont (Laurence Sieuzac)
- le charme de Don Juan, le « charmeur charmé », qui réside dans la transgression des codes et des normes (Fabienne Marié Liger).
15Le charme touche parfois à la notion d’aura, cette atmosphère immatérielle qui semble entourer certains êtres particuliers, dans une forme de rayonnement immédiat inexplicable. Aura en latin, le souffle, l’air en mouvement, ce petit plus qui fait vibrer et entraîne dans le domaine de l’impalpable. Le charme a partie liée avec la magie de la grâce, différente de la beauté, avec l’éclat et le rayonnement. Il est de l’ordre de l’esquisse, de l’incomplétude et en cela, il s’oppose à la notion de beauté. Il agit à travers les sens, en particulier celui de la vue, et provoque un plaisir immédiat des sens.
16Les questions de poétique et de réception sont abordées dans la dernière partie de l’ouvrage. Le point de départ étant Homère et sa poétique du charme, analysée par Pierre Laforgue. Le charme est d’abord de l’ordre de la poésie. L’historien Thucydide refuse le charme trompeur des mots pour écrire la guerre du Péloponnèse, dévoilant une problématique cruciale : le charme est incompatible avec la vérité. La tension entre parole de charme et vérité est palpable dans la littérature antique. Une parole qui charme est-elle le contraire de la parole de vérité, dénuée de séduction, telle qu’était la parole de Socrate ? peut-elle dire le vrai ?
17Françoise Daspet réfléchit à la notion de douceur à partir du charme de la vie pastorale et de ses travaux dans les Bucoliques de Virgile, pour en dégager ensuite la signification métapoétique.
18Evrard Delbey soutient l’hypothèse selon laquelle Quintilien, dans l’Institution oratoire, aurait pu définir le charme « romanesque » par le biais d’une réflexion sur le plaisir de la vraisemblance fictive. Sans se référer, certes, à un quelconque « romancier » latin ou grec, Quintilien, par son éloge des comédies de Ménandre pour leur « mimèsis » des réalités utile aux narrations judiciaires, défend l’emploi de narrations qui charment le public par leur vraisemblance, leurs effets de réel. Souci de rhéteur conciliant vérité et fiction, qui sera notamment celui d’Apulée.
19Géraldine Puccini montre que la création romanesque, chez un auteur comme Apulée au second siècle de notre ère, repose sur une poétique du charme, inventée à Rome par le poète Catulle. Le roman d’Apulée tente précisément de réconcilier les deux paroles opposées par Socrate, le discours qui cultive l’illusion et celui qui enseigne la vérité.
20Armelle Deschard, en analysant le Traité de la vigne, de la vendange et du vin écrit par l’humaniste Rendella et paru en 1629 à Venise, montre comment la vulgarisation des sciences et des techniques passe par le latin, et particulièrement par le charme des vers latins qui viennent orner la matière elle-même, et lui donner une certaine douceur. On retrouve là le pouvoir de la poésie : un je ne sais quel charme emporte le lecteur au-delà de la matière austère.
21Certains articles étudient comment s’opère le charme de la lecture. Qu’est-ce que charmer le lecteur ? Produire une sensation de plaisir, un effet lénifiant, grâce à une puissance enchanteresse qui chasse la peur, la tristesse ou la souffrance, mais aussi exercer une forme de pouvoir qui influence et manipule le lecteur, par une forme de séduction analogue à la séduction amoureuse ou au charme magique.
22Le charme en littérature vise au plaisir, à une forme d’envoûtement sensoriel et immédiat. L’idée de beauté n’est pas au premier plan : c’est la notion de plaisir qui prime et englobe celle de beauté.
23 Hichem Ismaïl analyse le rôle de la topographie dans la scène topique de la rencontre amoureuse dans Zaïde, un « roman charmant », et dans La Princesse de Clèves.
24Vigor Caillet décrypte le journal de voyage Jérusalem de Pierre Loti, marqué par le « grand charme profond » qui se dégage de la Ville Sainte où il se rendit, accompagné de son ami Léo Thémèze, de février à mai 1894. Le charme se trouve dans la déploration, dans la ponctuation suspensive qui laisse rêver à l’anéantissement de toutes choses.
25Fabienne Marié Liger propose une étude comparative de L’Enchanteur pourrissant d’Apollinaire et des premiers poèmes écrits par Maïakovski où la parole poétique se heurte à une possible dissolution par un retournement du charme provoqué par une muse attirante mais trompeuse.
26Béatrice Bloch montre l’évolution qui s’est opérée du XIXe au XXe siècle : si l’esthétique symboliste et impressionniste, en poésie et en musique, est un moment privilégié de l’expression du charme, l’époque contemporaine est davantage rétive au charme, même si l’œuvre de Tristan Corbière, et celle de Philippe Jaccottet peuvent relever du jugement de « charme ». Notre époque privilégie l’humour et l’ironie, dit une vérité par le détour, au plus près du charme, mais ne relève pas du charme, parce qu’elle n’est pas dans une position d’émerveillement devant le monde mais de jeu.
27Agnès Lhermitte étudie La Porte des rêves (1899), une anthologie de contes de Marcel Schwob composée par l’éditeur bibliophile Octave Uzanne. Son charme provient surtout de l’illustration et de l’ornementation confiées à Georges de Feure, qui interprète librement et de façon séduisante, entre harmonie et bizarrerie, symbolisme et Art nouveau, la charge onirique mystérieuse des textes. La pièce maîtresse de l’ouvrage est son remarquable « tripti-frontispice » programmatique.
28Régine Foloppe analyse le charme infaillible de l’inconscient, de l’automatisme et de l’arbitraire qui opère dans la poésie surréaliste.
29Valéry Hugotte montre qu’en relatant sa rencontre avec la mystérieuse Nadja, André Breton interroge un double charme : celui d’un regard énigmatique et celui d’une parole susceptible d’enchanter le quotidien.
30Marie-Andrée Salanié analyse le charme d’une nouvelle de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Lighea (Ligée), où opère le charme d’une sirène envoûtante.
31Marija Džunić-Drinjaković démontre que l’histoire du « charme secret de la petite pomme » qui ouvre le roman Le testament français d’Andreï Makine sert à l’écrivain pour évoquer l’idée du pouvoir magique du génie français, qui a la capacité de transfigurer la réalité. Or, selon certains critiques, Makine aurait délibérément exercé un charme pour séduire le public français en lui offrant une image du Moi idéal, d’un génie français qui serait dépositaire de tout ce qui est beau et noble. S’agit-il d’une fascination prenant source dans son idéalisme ou d’une stratégie rhétorique et d’un discours séducteur ? Autant de questions que l’auteure tente d’élucider dans son article.
32 Wafa Elloumi étudie, dans un roman contemporain tunisien La Créature des Abysses de Fredj Lahouar, la prévalence d’une thématique privilégiée, l’image de la femme sirène qui évoque un fantasme archétypal, l’image d’une créature mythique, réelle ou imaginaire, qui intrigue par son ambiguïté, par le mystère et le charme de la féminité qu’elle illustre.
33Aziza Awad s’interroge sur la poétique du charme dans Les Années d’Annie Ernaux, un recueil de bribes de souvenirs personnels et collectifs rassemblés entre 1940 et 2006, et paru en 2008. L’auteure tente de ressaisir les moments les plus insignifiants, les événements les plus banals d’une vie ordinaire qui coule, avec, comme arrière-plan, les grands événements historiques qui ont profondément marqué l’humanité. Dans cette autobiographie impersonnelle, le charme émane paradoxalement du non-charme qui règne dans ce récit. Si Annie Ernaux refuse toute séduction, c’est dans ce refus que réside tout le charme, toute la beauté de son texte.
Notes de bas de page
1 V. Jankélévitch, Philosophie première, Paris, PUF, 1953, p. 266.
Auteur
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