Imaginaire et transmission dans Le Roman d’un enfant de Pierre Loti
Texte intégral
1Le Roman d’un enfant : pourtant il s’agit bien de l’autobiographie de Julien Viaud, alias Pierre Loti, à la fois auteur et héros de nombre de ses romans. Le terme roman met l’accent non sur une enfance imaginée, mais bien davantage sur l’imaginaire d’une enfance. L’incipit associe d’ailleurs immédiatement imaginaire et transmission :
C’est avec une sorte de crainte que je touche à l’énigme de mes impressions du commencement de la vie – incertain si bien réellement je les éprouvais moi-même ou si plutôt elles n’étaient pas des ressouvenirs mystérieusement transmis…
Rapidement, l’enfant se sent porteur d’une mémoire antérieure à sa propre existence : le passé huguenot de sa famille, mais aussi des voyages au long-court qui n’appartiennent pas à cet héritage.
2On perçoit la complexité du pacte autobiographique que Loti propose à son lecteur. L’imagination, comme faculté, préside au temps de l’enfance et, naturellement, l’écriture autobiographique va tenter d’établir le lien entre l’hier « imaginant les profondeurs du monde et de l’espace » et le « plus tard », où le marin Loti parcourra ce monde en sillonnant les mers du globe et les pays lointains. Mais le mot impression, associé au verbe transmettre dès le premier paragraphe du récit, donne une des clefs de lecture de l’œuvre : c’est le précipité des sensations qui va nourrir l’imaginaire lotien, insérant dans ce réseau saisons, lumières, jeux, lectures, premiers écrits… Il faut donc traduire sans cesse « impressions » en terme d’images et d’imaginaire. Loti ne s’embarrasse guère de protestations de sincérité : au bout du compte la littérature proposera son « grand trompe-l’œil final ».
3Certains, dans l’entourage familial ou parmi les initiateurs institutionnels, vont transmettre, à défaut d’un savoir stabilisé, le réservoir d’images qui finit par former un « roman ». Mais ce sont surtout les « impressions » qui, opérant dans la camera obscura de l’imaginaire enfantin, permettent de dire « aujourd’hui encore… ». De ces impressions acquises dans le « berceau » de l’enfance se dégage une mélancolie nommée avec insistance et présentée comme native : ayant pour emblème les couleurs grisées, elle apparaît comme la grande initiatrice dans Le Roman d’un enfant.
Initiateurs et initiation
4Le Roman d’un enfant constitue bien un récit de formation. Un des premiers jeux d’enfant évoqué par le récit est d’ailleurs celui d’une mue : « on était devenu des cocons des chrysalides1 ». L’ouvrage raconte aussi la naissance d’une vocation, l’enfant souhaitant devenir successivement pasteur, missionnaire et enfin marin, décision écrite au frère sur « le petit carré de papier où je venais de fixer mon avenir » (RE 250). Avenir de marin, mais « scellé » par l’écriture. Mue, vocation, et pourtant fort peu d’initiateurs reconnus comme tels, ou, étonnamment, d’autres enfants : ainsi, la petite Lucette « un de mes professeurs ».
5Apparaît d’abord le cercle familial, féminin, à l’austérité huguenote, tel qu’il se dessine dans la cour, au bout de l’allée du jardin de la maison de l’île d’Oléron, « par-dessous un premier berceau de jasmin de Virginie » (RE 66). Le moi reconnait là un espace originel, matriciel. Le père, absent ici, enseignera, parmi « les feuillages élargis, les buissons touffus […] sur les bords des chemins », les sentiers de l’école buissonnière. Sinon, il sera le lecteur de la Bible chaque soir, et des lettres du frère lorsque celui-ci partira au long cours. Celui-ci, parmi les rares figures masculines – souvent dévalorisées –, joue un rôle d’initiateur bien plus important. Le frère marin est l’être de l’ailleurs, celui qui offre à l’enfant un Voyage en Polynésie française, « le seul livre que j’ai aimé dans ma première enfance » (RE 110). S’il y a un exotisme dans l’œuvre de Loti, il n’a pas attendu pour se manifester les voyages au long cours mais s’enracine dans l’imaginaire enfantin, dans l’afflux des souvenirs qui viennent affleurer dans le présent. De l’enfance à l’âge adulte, une même sensation produit la même impression. Le faubourg de Stamboul se superpose au « recoin paisible » d’une petite ville française sous l’angle d’un rayon filtrant par une fenêtre. On perçoit combien Loti est proche de la solution proustienne.
6Le second cadeau que transmet le frère aîné est, de ce point de vue, révélateur : ailleurs, ce peut être ici. L’aîné fait édifier pour son jeune frère une fabrique, véritable microcosme dans le jardin familial : « des pierres rongées et des plaques de mousses pour composer des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes ». Voilà donc le jeune Loti plongé dans un paysage à la Rousseau, qui va devenir un des « berceaux » privilégiés de l’imaginaire enfantin comme de celui de l’adulte :
C’est le coin du monde auquel je reste le plus attaché, après en avoir aimé tant d’autres, comme nulle part ailleurs, je m’y sens en paix, je m’y sens rafraîchi, retrempé de prime jeunesse et de vie neuve. C’est ma sainte Mecque, à moi, ce petit coin-là…
7Du berceau à la tombe, en passant par un présent qui « reste », le lieu offert par le frère est consacré comme microcosme de l’éternel retour, un ailleurs vers lequel Loti demeure sans cesse tendu. Une fois encore, la lointaine Arabie constitue l’envers du jardin familier. Son évocation entraîne une considération existentielle importante pour saisir le sens même de l’écriture autobiographique chez Loti :
La persistance de certaines choses, de tout temps connues, arrive à nous leurrer sur notre propre stabilité, sur notre propre durée ; en les voyant demeurer, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser d’être. Je ne trouve pas d’autre explication à cette sorte de sentiment presque fétichiste. (RE 100)
8La force centrifuge fait aspirer à l’ailleurs du vaste monde et de ses océans ; un mouvement centripète ramène au « point d’appui » constitué par le microcosme de l’enfance. « L’épaisseur du monde » (RE 111) – temps et espace – éprouvée lors d’un voyage du frère réside également dans sa miniaturisation enfantine, « grottes lilliputiennes » mais aussi « petite surface réfléchissante remuée par le jet d’eau ». Miroir où se configure « depuis le départ [du] frère » celui de l’enfant qui en relèvera la vocation. Quant au « fétichisme », c’est une donnée qui joue aussi bien au niveau de l’univers enfantin que du récit qu’il évoque. Fétichistes, en effet, les collections que l’enfant accumule dans son petit musée encombré de papillons, de cailloux et de fossiles. Fétichistes aussi, « la foule de petits objets venu de “l’île” » et qui prennent place dans la maison du continent. Mais pratique fétichiste aussi, la manière de sélectionner dans l’écriture les souvenirs, particulièrement ceux liés aux objets, élevés au statut de « reliques », autour desquels se cristallisent impressions et plaisirs : chiffonnière maternelle ou « corbeau saugrenu charpenté en fil de fer avec des ailes de soie noirs » qui rappelle « les griseries délicieuses des anciens printemps » (RE 214-215), ou objets inconnus rapportés par le frère, « comme si la lointaine Polynésie fût venue à moi pendant mon sommeil… » (RE 234).
9Du frère enfin émane un halo de transgressions. L’enfant surprend des conversations où l’on fait des reproches à son aîné sur sa conduite, et il découvre, avec toute la jouissance liée à l’interdit, dans la bibliothèque fraternelle, le livre d’un « poète défendu » : Alfred de Musset, dont « les premières phrases rythmées, musicales, me furent comme chantées par une dangereuse voix d’or. » Par ailleurs, Le Roman d’un enfant reconnaît explicitement la fragilité de l’environnement masculin : « je ne jouais qu’avec des petites filles ; – toujours correct, soigné, frisé, ayant des mines de petit marquis du XVIIIe siècle » (RE 96). Plus loin, il écrit, à propos de la fillette qui lui apprit à écrire des lettres saugrenues avec dessins intercalés : « Pauvre petite Lucette ou Luçon (Luçon était un nom propre masculin singulier que je lui avait donné ; je disais : Mon bon Luçon) » (RE 125). Curieux et pudique aveu du désir d’avoir un ami et qui s’exprime également dans la fascination exercée sur le jeune garçon pour les viriles complicités des faubourgs, « ces gaités brutales » des « gens revenus de la mer et des lointains pays où le soleil brûle […] – Évidemment, pour mettre au point tout ce que je viens de dire, il faudrait l’atténuer, l’envelopper comme d’un voile blanc » (RE 115-117). Autour de l’informulé du jeune enfant, l’écriture déploie ses questionnements sans aller jusqu’à l’aveu2. Et le viril aîné de s’inquiéter de cette éducation gorgée de « la musique hallucinée de Chopin » et du petit théâtre de Peau d’Âne ; de décréter « qu’il fallait me faire monter à cheval, mais ce fut le seul changement laissé par son passage à mon éducation » (RE 235-236).
10Il n’en reste pas moins que l’univers dans lequel se développe l’enfant est essentiellement féminin. Nous laisserons de côté les grands-mères, les tantes Claire et Berthe ainsi que la grande sœur, qui occupent chacune une place bien particulière dans ce qu’elles transmettent ; nous voyons la mère entrer, réconfortante, dès le premier souvenir. À proprement parler, la mère ne transmet rien mais fait l’objet d’un culte, auréolée de la valeur esthétique conférée à ce « refuge naturel », cet « asile contre toutes les frayeurs de l’inconnu, contre tous les chagrins noirs qui n’avaient pas de cause définie » (RE 55) : l’écriture procède à l’élaboration d’une icône encadrée dans l’embrasure de la porte. Le regard, la voix, tout contribue à métamorphoser la figure maternelle en « apparition ».
11À côté de la famille, il y a ceux que l’on pourrait appeler les initiateurs institutionnels : professeurs et pasteurs. Or, tout au long du Roman d’un enfant, le personnage affiche du dégoût pour ce type de transmission du savoir : « Toujours pleins de taches d’encre, mes livres ; toujours salis, traînés, couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme on en fait quand l’esprit voyage ailleurs ». Il lui faut la complicité de la tante Claire, qui a appris à lire le grec pour l’enfant et devient en quelque sorte une maîtresse des signes. Si un objet scolaire trouve finalement grâce aux yeux de l’écrivain, c’est parce qu’il est enserré dans un réseau de réminiscences poétiques, tout comme les livres scolaires sont entourés de rêveuses marginalia.
12Il faut bien avouer que les maîtres auxquels est confronté l’enfant n’encouragent guère la transmission du savoir et justifient les souvenirs « platement maussades », les « impressions irraisonnées de fin de toutes choses », le « dégoût de la vie » (RE 186-187). Si le second précepteur, « un bon vieux professeur, à figure ronde »« déplaît moins » (RE 132), sans susciter pour autant le désir de travailler, le premier, « type réalisé du “monsieur Ratin” de Töpffer », dégoûte l’enfant. Quant aux professeurs du collège, leurs surnoms sont éloquents : le Bœuf Apis et le Grand-Singe-Noir. Contre le « détesté » Grand-Singe (RE 192), l’enfant développe seul une sensibilité poétique. Ainsi, deux vers de Virgile, admirés secrètement par le jeune adolescent, éclairent la conception ultérieure de l’écrivain en matière d’impressions :
Hinc adeo media est nobis via ; namque sepulcrum Incipit apparere Bianoris
[…] Oh ! comme je le vis surgir ce tombeau de Bianor ! Ses vieilles pierres marquaient une tache blanche sur les chemins roux […]… Et la sonorité de ce mot Bianoris finissant la phrase, évoqua pour moi, tout-à-coup, avec une extraordinaire magie, l’impression des musiques que les insectes devaient faire autour des deux voyageurs, dans le silence d’un midi très chaud éclairé par un soleil plus jeune. (RE 218-219)
13Point de ressouvenir ici, mais l’imaginaire qui rend sa jeunesse à une mémoire littéraire, la superposant à une expérience personnelle et déclenchée par une « sonorité ». Loti, témoigne ainsi du « goût quasi-charnel qu’un écrivain […] a pour les mots, pour leur corpulence, leur carrure, pour leur poids de fruits ronds qui tombent de l’arbre un à un, ou au contraire pour la vertu qu’ils ont de changer “en délice leur absence”3 ». L’écrivain délivre ici un secret de son propre style, par ailleurs tout en discrétion et en sourdine. La « rondeur » des mots et « l’absence » à laquelle ils renvoient forment une dialectique qui sous-tend toute l’écriture autobiographique du Roman d’un Enfant. Se tenant à distance des figures de construction trop voyantes, l’écriture lotienne est sans cesse parcourue par une musicalité joyeuse ou nostalgique. On pourrait multiplier les exemples qui, de la prose, font une chambre d’échos, un chant mémoriel qui enserre les objets comme les lettres du frère. L’imaginaire et le souvenir, y sont essentiellement chantants, dans leur « ritournelle mélancolique » (RE 154). Ils se nourrissent d’une approche déjà très phénoménologique (et proustienne) des répercussions dans l’intériorité d’un moi créateur :
La somme de charme que le monde extérieur nous fait l’effet d’avoir réside en nous-mêmes, émane de nous-mêmes ; c’est nous qui la répandons – pour nous seuls, bien entendu, – Et elle ne fait que nous revenir. (RE 142)
La réminiscence et le souvenir affleurent sous l’effet d’un « charme » que l’imaginaire a déjà transposé poétiquement.
14Avec les pasteurs se pose rapidement le problème de la foi. La Bible nourrit et inquiète l’imaginaire enfantin (ainsi la parabole des Vierges folles), mais, très tôt, elle perd sa magie lorsqu’elle est insérée dans le rituel et, surtout, le commentaire, qui la transforme en convention, en rituel social : l’enfant ne retrouve pas dans « l’eau glacée des sermons banals, des redites, du patois religieux, [qui] continuait de tomber sur [sa] foi première » (RE 139), l’exaltation imaginaire que lui procure la lecture intime de la Bible. Ainsi, avec la Genèse et l’Apocalypse, c’est une sensibilité poétique particulière qui s’éveille et qui s’accomplira dans les ciels romanesques lotiens. Malgré les charmes de la Bible, la foi émoussée laisse place, au milieu de la nature, à un panthéisme très fin de siècle. Dans la méditation provoquées par « la contemplation des choses de la nature », se dessine la figure d’un Loti encore profondément marqué par le romantisme de Hugo, Lamartine, Chateaubriand.
15Plus encore que la Bible, c’est le passé huguenot de la famille de l’écrivain qui ouvre l’imaginaire de l’enfant aux profondeurs du temps, notamment une liasse de lettres sur parchemin timbrées d’aïeux huguenots exilés à la révocation de l’édit de Nantes. « Ces lettres avaient pour moi le charme des choses très anciennes » (RE 127). Secrètement, dans cette plongée dans l’Histoire, se construit l’appel des autres mondes qu’une autre lecture parachèvera « dans un cahier en gros papier rude d’autrefois » :
J’appris alors avec un tressaillement d’émotion, que de midi à quatre heures du soir, le 20 juin 1813, par 110 degrés de longitude et 15 degrés de latitude australe (entre les tropiques par conséquent et dans les parages du Grand Océan), il faisait beau temps, belle mer, jolie brise de sud-est, qu’il y avait au ciel plusieurs de ces petits nuages blancs nommés « queues de chat » et que, le long du navire, des dorades passaient.
[…] Oh ! voir cette mer « belle » et tranquille, ces « queues de chat » jetées sur l’immensité profonde de ciel bleu et ces dorades rapides traversant les solitudes australes ! (RE 220-221)
16Bel atelier d’écriture, où les notes d’un journal de bord font l’objet d’une immédiate transposition au lyrisme feutré. Ainsi travaillera l’écrivain Loti, passant des journaux de bord, et de son journal intime, à ses fictions.
Impressions
Jeux, signes, écritures
17L’écrivain Loti – et c’est une originalité – se montre très attentif aux jeux de l’enfance qui, le plus souvent, reposent sur une manipulation ludique des signes. Ainsi, l’ombre et la lumière, puis les classements dans le petit musée, quand il transcrit dans un cahier, « en face du nom d’un Spirifère ou d’un Térébratule, des mots comme ceux-ci, enchantés et pleins de soleil : “Côte orientale d’Afrique, côte de Guinée, mer des Indes” » ; les jeux avec Lucette, où il s’agit, dans des devinettes, de trouver des « Mots à double sens » (RE 202). De façon plus intime, le journal a d’abord « des aspects de grimoire de fée ou de manuscrit d’Assyrie […] écrit dans une cryptographie de mon invention ! ». Mais, éclairant toute l’enfance, il y la scène du petit théâtre de Peau d’Âne, dont, une fois encore, l’initiatrice est une enfant, la petite Jeanne », et la complice la tante Claire « maîtresse des signes ».
Tous les rêves d’habitations enchantées, de luxes étranges que j’ai plus ou moins réalisés plus tard, dans divers coin du monde, ont pris forme, pour la première fois, sur ce théâtre de Peau-d’Âne. (RE 150)
La scène du théâtre enfantin était déjà littérature et image de l’existence.
18Les impressions qui forment l’imaginaire du jeune enfant donnent lieu à traitement purement littéraire : Loti n’est en rien tributaire de la peinture de son temps, et surtout pas de l’impressionnisme pour lequel il déclare son aversion. « Décision et netteté » (RE 150), comme dans la peinture de la sœur (qui l’a initié à l’art pictural), présideront à la mise en forme des impressions et de leur résonance intérieure. Au chapitre VII s’énonce une véritable théorie de l’écriture avec la métaphore optique de la camera obscura et du panorama :
On a avancé que les gens doués pour bien peindre (avec des couleurs ou avec des mots) sont probablement des espèces de demi-aveugles, qui vivent d’habitude dans la pénombre, dans un brouillard lunaire, le regard tourné en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont impressionnés dix fois plus vivement que les autres. (RE 64-65)
Loti évoque une conversion, le passage du dedans au dehors. Le dedans est noyé dans l’indistinction : pénombre et brouillard. Le dehors est trompe-l’œil. L’impression, couleurs ou mots, est un phénomène de photosensibilité. Et de sensibilité, celle qui, précisément, par la puissance de l’imagination, fait voir le monde autrement.
19Cet art poétique est immédiatement mis en œuvre. Du « milieu presque incolore » où l’enfant fait ses premiers pas dans « la fantasmagorie changeante du monde » surgit, au fond du vestibule des souvenirs, la cour de la maison de Saint-Pierre-d’Oléron. Le passage fait montre d’une transposition des codes picturaux, insistant sur la « perspective fuyante » qui organise ses lignes autour des « vieux petits murs bas », des demi-cercles formant des « berceaux », une « illusion de profondeur » provenant de la disposition des plans. Mais une seule notation lumineuse (et encore est-elle associée à la qualité de l’air), et deux notations colorées : le vert, le gris. Contre l’impressionnisme coloré d’une « écriture artiste », le style de Loti préfère « fleurir » l’évocation avec des noms : vignes, jasmin, treille, lierre. Les arêtes même des phrases laissent la primauté au dessin syntaxique. Mais le trait n’est pas figé. L’impression est celle conférée par la dynamique d’un regard : l’avenue « s’en allait », « s’élargissait ».
La mise en forme littéraire d’un imaginaire
20De manière très précoce, l’enfant ressent le pouvoir destructeur du temps. La « conception des durées antérieures à [lui]-même, du temps passé » (RE 51) est « vague » : le sfumato s’étend même sur les souvenirs fondateurs. Tout l’effort de l’écriture va résider dans une lutte contre cette « vétusté des choses ». Si bien des épisodes sont situés vaguement « vers cette époque » (RE 156), Loti sait donner une densité à l’instant. Les ouvertures de chapitre mentionnent fréquemment une saison, un mois, auxquels sont rattachés immédiatement un précipité de sensations et d’impressions par lequel Loti lance, en quelque sorte, la note d’un chapitre. Mais la densité temporelle repose bien évidemment aussi sur le récit itératif qui permet de hausser les petits riens de la vie de famille à la hauteur de rituels. Rituels religieux bien sûr, dans cette famille huguenote, et surtout, rituels non écrits qui assignent à chacun sa place et son existence autonome.
21L’imaginaire prend forme dans des métaphores optiques : les « glaces sensibilisées » d’un appareil de photographe, les « panoramas ». Les instantanés photographiques conviennent aux souvenirs fragmentaires, notamment ceux de la petite enfance. Mais le texte les relie de manière avouée ou plus discrète en diptyque. Le passage de l’ombre à la lumière, de l’hiver à l’été, de l’intérieur à l’extérieur, articule explicitement, dans un effet de contraste, les deux plus anciens souvenirs. L’articulation plus secrète entre les chapitres IV et V, quant à elle, dit les deux grandes amours de Loti, dans une paronomase que fait jouer leurs incipit :
Chapitre IV : « Je voudrais essayer de dire maintenant l’impression que la mer m’a causée »
Chapitre V : « Ma mère !… Déjà deux ou trois fois »
De même, l’ici et l’ailleurs articulent-ils les chapitres XXIX et XXX :
Explicit du chapitre XXIX : « Dans l’île d’Oléron, oui, c’était là… »
Incipit du chapitre XXX : « Mon frère était arrivé dans l’île délicieuse » (RE 131)
Deux îles, certes, mais d’un côté, l’enracinement ; de l’autre, le déracinement, les antipodes, que choisira finalement Julien Viaud.
22Les « panoramas » évoqués au chapitre VIII métaphoriseraient une autre façon de faire alterner les chapitres de manière à faire sentir l’épaisseur du temps : ainsi l’enchaînement régulier des chapitres concernant les tristes journées au collège et les plages de liberté. L’écrivain parle de « notes », insiste sur la vision fragmentaire du passé ou, au contraire, sur sa dilution dans l’océan des habitudes. Il n’en structure pas moins un ouvrage exactement centré. Le Roman d’un enfant contient quatre-vingt-deux chapitres, dont les chapitres médians (XXXVI à XLVIII) narrent le premier décentrement de l’enfant, quittant le pays de plaine qui a jusqu’ici nourri son imaginaire pour se rendre en pays de montagne, à Castelnau, chez un cousin paternel. Précisément, ce sera à Castelnau, dans un « berceau » au milieu « des pampres roussis » que sera arrêtée la décision d’entrer dans la marine.
23Lorsqu’on évoque les phénomènes de construction qui informent l’imaginaire dans Le Roman d’un enfant, on ne peut ignorer la guirlande des florales qui parcourt le récit. Les fleurs qui s’y épanouissent et s’y fanent n’ont pas pour unique visée de peupler de manière pittoresque le paradis de l’enfance. Leur présence – prolongée par celle des papillons et des insectes – est essentiellement poétique : leur seul nom suffit fréquemment à en faire naître la présence. Entre les fleurs s’inscrit la rêverie : on voit « par les trous des chèvrefeuilles, les nuages blancs passer sur le ciel bleu » (RE 134). Sous l’effet de cette rêverie, les fleurs enserrent souvent, dans leur profusion, un vide : cieux uniformes, « grand vide bleuâtre des lointains » à Castelnau, « monotonie » du paysage de la Limoise. Elles dessinent, dans Le Roman d’un enfant, une forme d’espace votif, comme semble l’indiquer l’évocation de la chambre de la vieille grand-mère mourante : « Je regardais surtout ces tableaux aux murs, représentant des fleurs dans des vases ». Enfin, au fond des perspectives fleuries du livre, se dessine la vocation marine qui ouvre une vie sur l’expérience sans cesse réitérée du manque. C’est dans ce manque qui confine au vide que s’enracine une humeur que Loti origine dans sa plus tendre enfance : la mélancolie, grande initiatrice du texte.
La mélancolie, déjà
24Le Roman d’un enfant est une œuvre véritablement adossée à une mélancolie native, aux « terreurs des soirs d’hiver qui […] ont beaucoup assombri mon enfance » (RE 134). Ce vague des tristesses enfantines sera assimilé avec insistance, par le narrateur adulte, à des atteintes de mélancolie perçue comme une donnée constitutive de son être. La grand’tante Berthe est, en quelque-sorte, une maîtresse en mélancolie : c’est de sa chambre que l’enfant va contempler les rayonnements du couchant. Dans l’itération du rituel, la mélancolie s’entoure du précipité d’impressions si caractéristique de l’écriture lotienne : couleurs, odeurs, intérieur ou extérieur. Elle s’insinue partout, coexistant avec de chimériques extases toutes chargées de sensations. Même les souvenirs les plus rayonnants ont leur revers amer, qui témoigne bien des oscillations du spleen : « Il est étrange que mon enfance si tendrement choyée m’ait laissé des images tristes » (RE 80). Le second souvenir fixé dans la chambre obscure de l’imaginaire est lié à une lumineuse « impression d’été ». À la fois « effrayé et charmé » par « la splendeur des plantes vertes, qui [l]’enlaçait de si près », l’enfant est assailli par l’étrange sentiment du ressouvenir, cette impression de participer à une temporalité qui excède les limites de l’existence et débouche sur une mélancolique réflexion sur le travail du temps :
Et ce jour-là, [les] pierres grises [des murs], disjointes, mangées de soleil, mouchetées de lichen, me donnèrent l’impression mal définie de la vétusté des choses ; la vague conception des durées antérieures à moi-même, du temps passé. […]
Et c’est le premier souvenir que je retrouve de [Lucette D***], son apparition dans les branches d’un vieux poirier.
Souvenir une fois encore fondateur, la scène où Lucette appelle le jeune enfant par le prénom du pseudonyme de Loti est une sorte de baptême de l’écrivain en mélancolie. L’émergence même du souvenir, nimbée de « vague », est une opération complexe : ce sont des « sentiments » qui ramènent le souvenir à la conscience, et non l’inverse. Quant à l’écriture autobiographique, elle prend une profondeur singulière : sa mélancolie embrasse un temps perdu constitué par une somme de déperditions « antérieures » au vécu.
25La mélancolie constitue, en quelque sorte, l’altération, au sens musical du terme, qui, loin d’obscurcir le passé, en conserve l’acuité :
Oh ! l’Angélus d’Échillais entendu dans ce jardin [de la Limoise] par ces beaux soirs d’autrefois ! Oh ! le son de cette cloche, un peu fêlée mais argentine encore, comme ces voix très vieilles, qui ont été jolies et qui sont restées douces ! Quel charme de passé, de recueillement mélancolique et de paisible mort, ce son-là venait répandre dans l’obscurité limpide de la campagne !… (RE 146)
Le mot charme annonce toujours dans Le Roman d’un enfant l’émergence d’un lyrisme discret que lancent les interjections. Des hémistiches s’insèrent dans la prose (« l’Angélus d’Échillais » servant en quelque sorte de matrice à : « le son de cette cloche » ; « Quel charme de passé », tout comme à l’alexandrin : « qui ont été jolies / et qui sont restées douces » que bémolise la proximité du décasyllabe : « un peu fêlée, mais argentine encore »).
26La première confrontation à l’océan met en jeu, comme le souvenir d’été, une reconnaissance bien noire :
Devant moi, quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant […] ; une étendue en mouvement qui me donnait un vertige mortel… Évidemment c’était ça ; pas une minute d’hésitation, ni même d’étonnement que ce fût ainsi, non, rien que de l’épouvante : je reconnaissais et je tremblais.
Dans ce paysage de spleen, le moi reconnaît le « ça » fondamental de sa mélancolie, que le texte commente, dans un approfondissement du vide, dans la déchirure du ciel, sous les auspices d’« une impression de tristesse désolée, d’abandon, d’exil… ». (RE 146)
27Les premiers dessins de l’enfant eux-mêmes figurent l’oscillation mélancolique, avec le Canard heureux et le Canard malheureux qui :
au contraire nageait seul, abandonné sur une sorte de mer brumeuse […]. Le papier mince, feuillet arraché à quelques livres, était imprimé au revers, et les lettres, les lignes transparaissaient en taches grisâtres qui subitement produisirent à mes yeux des nuages du ciel ; alors ce petit dessin […] se compléta étrangement de ces taches du fond, prit tout à coup pour moi une effrayante profondeur ; le crépuscule aidant, il s’agrandit comme une vision, se creusa au loin comme les surfaces pâles de la mer. J’étais épouvanté de mon œuvre. […] Et certainement, pendant une minute furtive, j’eus la prescience complète de ces serrements de cœur que je devais connaître plus tard au cours de ma vie de marin. (RE 170)
La solitude, la séparation – dans le fond, la castration – s’expriment sur un palimpseste qui dit que l’écriture et la création trouveront leur source dans la mélancolie et seront souvent nourries par l’attristant et monotone fondu des mers, lorsque celles-ci se mélangent aux cieux. En place du ressouvenir, l’écriture autobiographique joue ici de la prolepse, inscrivant du destinal au sein d’un « barbouillage d’écolier » (RE 70). C’est une impression qui, une fois encore, prédit l’avenir, celui-ci n’étant d’ailleurs envisagé qu’appesanti de mélancolie : « Il me semble que je m’ennuierai quand je serai grand ! […] en avant de moi, rien que du noir impénétrable, un grand rideau de plomb tendu dans des ténèbres… » (RE 112)
28Si l’écriture lotienne est si attentive au « ça » et au « là-bas », au « vague » et à « l’informulé », c’est qu’elle devine qu’un dessin ou une tristesse d’enfant préfigure inconsciemment ce qui ne peut être pleinement saisi par la raison. Ainsi, le théâtre de Peau-d’Âne, scène d’un imaginaire mélancolique puisque sur elle s’est jouée « toute la chimère [d’une] vie » (RE 150), représente-t-il in fine rien moins que le vide, avec « le grand décor circulaire sans portants ». On n’est d’ailleurs pas loin, auprès de Peau d’Âne aux vêtements couleur du temps, de la façon dont l’enfant, après un départ du frère, se remémore soudain les mots lus dans l’ancien journal de bord, dans le salon vide élargi en ordre cosmique :
les petites phrases écrites d’une encre jaunie sur le papier ancien, me revinrent lentement l’une après l’autre, avec un charme berceur comme doit être celui des incantations de magie :
« Beau temps… belle mer… légère brise de sud-est… Des bancs de dorades… passent par bâbord. »
Et avec un frisson de crainte presque religieuse, d’extase panthéiste, je vis en esprit tout autour de moi le morne et infini resplendissement du Grand Océan austral. (RE 237-238)
29La mélancolie lotienne n’a rien d’un « soleil noir ». C’est bien plutôt une « limpide obscurité » qui s’étoile dans les souvenirs, relevant au passage « la mélancolie sereine de l’été finissant » (RE 232), la « ritournelle mélancolique » (RE 154) d’une procession d’orphelines, la mélancolie conservée dans les plis du « pauvre châle de barège lilas […] sa couleur fanée […] ses petits bouquets rococos » (RE 59). Feutrée, mais initiatrice sans aucun doute, la mélancolie nourrit les précoces « regrets d’ailleurs » (RE 200) que font naître les lettres du frère aîné venues de « là-bas », émaillées de la langue d’Océanie qui « hantait mon imagination comme une patrie chimérique, désirée ardemment, mais inaccessible, située sur une autre planète » (RE 178). Mais initiatrice, la mélancolie l’est aussi car elle interroge sans cesse le réel et l’existence même :
Oh ! il y avait surtout [dans mon petit musée] le papillon « citron-aurore » ! À certains moments, j’éprouvais un amer plaisir à le fixer, pour approfondir et chercher à comprendre la mélancolie qui me venait de lui […]. Ses deux nuances si fraîches et si étranges, comme celle d’une peinture de Chine, d’une robe de fée, s’avivaient l’une par l’autre, formaient un ensemble lumineux quand venait le crépuscule gris. (RE 200)
Gris, jaune, aurore et crépuscule : les nuances précieuses de la mélancolie lotienne se cristallisent sur les ailes d’un papillon, dont la « robe de fée » ramène aux chimères du théâtre de Peau d’Âne, et la « peinture de Chine » aux « regrets d’ailleurs ».
30Ce sont d’ailleurs les impressions liées aux ailes de ce papillon qui boucleront le récit, dans un véritable retour métaphorique sur le temps perdu, à Castelnau où le narrateur adulte se rend « en novembre ; ciel sombre et froid ». L’explicit du Roman d’un enfant réorchestre tous les thèmes portés par la mélancolie lotienne. Sa musique, tout d’abord, avec « l’altération » de cette voix d’antan « flûtée » mais « bizarre ». Sa couleur : le gris et, plus précisément « l’heure grise » (RE 74) des moments crépusculaires. Son lieu : ces « berceaux » fleuris où flotte le chimérique imaginaire de l’enfant. Le lien entre le microcosme et le macrocosme, singulièrement réduit par « la mélancolie des paquebots »… Mais aussi sa leçon, à la fois existentielle et esthétique : certes, sous le faix de l’expérience, le monde s’est « décoloré » ; mais sous l’effet de la mémoire et du lien littéraire qui la rassemble, « deux choses » sont associées, portées par les ailes d’un papillon « citron-aurore » : du « porche de Borie » aux pavés de la cour de l’hôtel de Guermantes, il n’y a qu’un pas. Mais, chez Loti, la discrète élégie adressée aux étés définitivement morts de l’enfance est accompagnée d’une comptine : « Ah ! ah ! la bonne histoire ! ». Ultime pudeur, qui atténue l’expression du sentiment, au sortir de ce livre dont Loti constate, au détour d’un incidente, qu’il est « – le plus intime d’ailleurs que j’aie jamais écrit » ? (RE 59)
31La dernière note du Roman d’un Enfant est mélancoliquement chantée sur une tombe. Pourtant, Loti ne confond pas deuil et mélancolie. Dans la vieillesse de sa grand’mère, « le noir mystère de la désorganisation finale », Loti diagnostique un effondrement mélancolique. Son décès, en revanche, assied la mélancolie de l’enfant en ébranlant définitivement sa foi « puisque que ce qui reste pour être enterré est tellement elle-même, et conserve, hélas ! jusqu’à son expression ?… » (RE 92). Le mot ainsi souligné, par un écrivain, fait mesurer « la fin languissante des existences, l’immense effeuillement de tout » (RE 80). Mais la course mélancolique « après l’impossible », tout au long de sa vie, n’est pas que dépense illusoire ; elle est aussi exploration « des dessous très mystérieux » (RE 58) :
Eh bien ! ces traînées d’escargots sur ce livre [d’histoire] ont persisté longtemps, préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C’est qu’elles avaient le don de me rappeler mille choses, – grâce à ces associations comme il s’en est fait tout le temps dans ma tête, entre les images les plus disparates, pourvu qu’elles aient été rapprochées une seule fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité.
La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette couverture […], me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau, le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage. (RE 160)
32Plus besoin de l’objet. « L’enveloppe de papier » est maintenant celle du livre qui rassemble une heure et une musique, lumière dans l’obscurité, au sein « du grand orage » de l’existence.
Notes de bas de page
1 Pierre Loti, Le Roman d’un enfant [1890], éd. Bruno Vercier, Paris, Gallimard, coll. « Folio Classiques » n° 3280, 2008, p. 87. Le titre sera dorénavant noté RE.
2 Roland Barthes parle, à raison, de la pudeur de Loti. Voir Roland Barthes, « Pierre Loti Aziyadé », dans Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, coll. « Points-Essais », n° 35, 1953 et 1972, p. 166. Pudeur n’est pas innocence ou ignorance ; ainsi Loti, au chapitre XIV, raconte-t-il – avec force points de suspension – combien l’avait « jeté dans une rêverie » « l’histoire de la petite fille piquée par une bête ». « Une fois, une petite fille… en ouvrant un fruit des colonies très gros… il était sorti une bête qui l’avait piquée… et puis ça l’avait fait mourir. » La rêverie s’accroche précisément au « … fruit des colonies très gros » qui suscite « l’apparition […] d’arbres, de fruits étranges, de forêts peuplées d’oiseaux merveilleux » (RE 84-85). L’érotisme de la vocation.
3 Julien Gracq, En lisant, en écrivant, Paris, José Corti, 1982, p. 156.
Auteur
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Vigor Caillet
CPGE Lycée Balzac EA 4593 CLARE
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