Reynald Secher, la transmission de l’histoire et l’imaginaire révolutionnaire
Texte intégral
1Traditionnellement, nous définissons l’imagination comme la faculté de penser par image. En ce sens, l’imaginaire serait l’ensemble de ces images mentales produites par cette faculté de l’esprit. De cette définition simple, nous pouvons facilement déduire que les représentations que nous avons de l’histoire obéissent à un imaginaire spécifique qui dépend du lieu, de la culture et de la manière dont on transmet l’histoire à travers les institutions éducatives et les programmes scolaires.
2Or, cet imaginaire historique a un rôle éminemment politique. La transmission des origines d’un régime politique, quel qu’il soit, produit un imaginaire qui ne correspond pas à la réalité historique, afin de donner une légitimité mythologique au pouvoir en place. La République française trouve sa légitimité sur la grande Révolution de 1789. Depuis quelques décennies, les travaux de différents historiens remettent en cause cette construction mythologique consistant à présenter la Révolution comme une libération du peuple de la tyrannie absolutiste et de l’obscurantisme de l’Église. Parmi eux, Reynald Secher, historien, né en 1955, a présenté une thèse d’État sur les guerres de Vendée1 en 1985, dans laquelle il démontre, avec un travail scientifique et documentaire remarquable, que l’État français a inventé le premier génocide moderne.
3En retraçant la genèse d’une falsification historique apprise dans nos écoles, nous essaierons de comprendre les liens étroits qui se nouent entre la transmission de la mémoire historique, l’imaginaire révolutionnaire et notre devoir de transmettre la vérité.
L’origine de l’origine
4Tout régime politique, aussi démocratique soit-il, cherche à se légitimer en produisant un mythe originaire qu’il transmet par le biais de tous les moyens dont ce régime dispose, y compris et surtout par les moyens éducatifs. C’est pourquoi, imaginer que l’école de la République soit une instance neutre qui transmettrait le savoir scientifique avec un réel souci de vérité, est faux. Un État n’est jamais neutre, dans la mesure où la revendication de la neutralité par un régime politique est déjà un parti pris politique qui annule la neutralité elle-même. La neutralité de l’État laïc français en matière de religion est à comprendre en ce sens.
5Jules Ferry est ministre de l’instruction publique en 1879 et président du Conseil en 1881. La République est encore jeune. Issue de la défaite contre la Prusse en 1870, elle ne s’est dotée d’une véritable constitution qu’en 1875. Toutefois, le peuple de France est encore majoritairement favorable à des formes monarchiques du pouvoir : à peu près un quart de la population est légitimiste, un quart orléaniste et un quart bonapartiste. De plus, après les persécutions religieuses durant la Révolution, le catholicisme français connait une renaissance spectaculaire durant le XIXe siècle. Afin d’assurer la longévité du régime républicain en place, Jules Ferry a inventé l’école laïque pour républicaniser les consciences et déchristianiser les âmes2. L’école de la République a ainsi transmis une histoire de France pour orienter l’imaginaire du citoyen dans le sens qui lui soit favorable. Nous pourrions résumer cette histoire de France en quatre grandes étapes : nous avons un Moyen Âge décadent et soumis à une Église obscurantiste ; un Ancien Régime absolutiste, tyrannique et arbitraire ; des Lumières qui libèrent les esprits du cléricalisme et du fanatisme moyenâgeux ; et enfin, une Révolution présentée comme une libération populaire de la tyrannie du roi et de l’Église.
6Cette présentation de l’histoire de France, qui légitime in fine le régime républicain comme l’aboutissement naturel des progrès de la raison et de la justice, est une histoire fausse. Le XXe siècle, qui a beaucoup progressé sur la connaissance du Moyen Âge, interdit de parler aujourd’hui d’une époque obscurantiste : le Moyen Âge a été une période lumineuse, ponctuée de Renaissances. De même, le fameux absolutisme royal n’a jamais existé ; l’absolutisme est une invention des révolutionnaires de 1796. Le roi n’a jamais eu de pouvoir absolu, et il faudra attendre Napoléon 1er et le Premier Empire pour avoir un authentique monarque aux pouvoirs absolus… Nous pourrions multiplier les exemples de cette représentation erronée de l’histoire de France, qui a été remise en cause tout au long du XXe siècle, mais dont le schéma général reste encore ancré dans nos esprits.
7Toute la légitimité mythologique de la République repose sur les Lumières et la Révolution. Or, cette Révolution, qui avait été voulue et souhaitée par les Français à la fin de l’Ancien Régime, fit l’unanimité contre elle au fur et à mesure qu’elle révéla son visage totalitaire et sanglant. Lorsque nous faisons le bilan des 200 000 à 300 000 morts de la Terreur, nous nous apercevons qu’ils se composent de 31 % d’ouvriers et d’artisans, 28 % de paysans, 20 % de marchands et de spéculateurs, 9 % de nobles et 7 % d’ecclésiastiques3. Les principales victimes de la Révolution ont été les hommes du peuple : la Révolution comme phénomène de libération populaire est un mythe.
8Reynald Secher a apporté une contribution majeure dans ce débat, lors de la publication de sa thèse de doctorat La Vendée-Vengée, le génocide franco-français en 1986. L’historien rappelle deux éléments qui bouleversent nos images de la Révolution. Tout d’abord, il a établi que la Vendée, avant les terribles événements de 1793-1794, était une région riche ; les paysans sont souvent propriétaires de leurs terres et les Vendéens possèdent des habitations en dur. Ensuite, il a démontré que les Vendéens sont largement favorables à la Révolution en 1789. L’imaginaire républicain, qui représente les Vendéens tels des paysans réactionnaires, arriérés et misérables, s’effondre lorsqu’il est confronté aux faits4.
9Les événements se déroulent en trois étapes.
10Tout d’abord, nous avons une période de préparation du conflit, en raison des libertés fondamentales qui sont continuellement bafouées par l’État républicain. La liberté religieuse est supprimée par la constitution civile du clergé votée le 12 juillet 1790, et l’obligation du serment constitutionnel pour les prêtres à partir du 27 novembre 1790. Cela remettait en cause l’obéissance des prêtres à l’Église de Rome conformément à leurs vœux. En 1791, le diocèse de Nantes comptait 1 058 prêtres ; seuls 159 se plièrent au gouvernement révolutionnaire, sans compter ceux qui se rétractèrent par la suite. En Vendée, seulement 207 prêtres prêtèrent serment sur un total de 7685. Toutefois, les prêtres réfractaires, dans leur grande majorité, ne sont pas partis en exil. Forcés de rentrer dans la clandestinité en raison d’une persécution violente, ils se cachent dans leur paroisse, retournent dans celle de leur naissance ou dans leur famille6. De là, ils feront des messes clandestines, des mariages et des enterrements religieux au péril de leurs vies, les sacrements des prêtres assermentés n’étant pas reconnus par le Saint-Siège7. Ce dévouement et ce courage seront l’une des causes du soutien de la population à ces religieux qui mourront, pour la plupart, de la répression républicaine.
11Outre les attaques contre la liberté de conscience religieuse, la République se constitue en véritable oligarchie par le retour du cens qu’elle était censée abolir. Les administrations locales multiplieront les vexations quotidiennes contre les populations. Régulièrement, les prêtres assermentés sont caillassés et des gardes civils agressés8. Lorsque le gouvernement révolutionnaire veut lever 300 000 hommes à travers toute la France, l’exaspération est à son comble :
Pour finir, l’une des principales revendications du cahier de doléances va être bafouée. Les petits paysans ont demandé l’exemption de la milice, source de ruine pour l’exploitation déjà si fragile. Or, le gouvernement réquisitionne soudain 300 000 hommes pour les envoyer on ne sait où : soit pour appartenir à des troupes pourchassant les prêtres réfractaires, soit pour défendre un régime haï. Quant aux fonctionnaires et aux officiers municipaux oppresseurs, ils sont exemptés de ces services conformément à l’article XX du texte légal. Le départ de ces hommes valides laisserait la population encore plus désarmée devant le pouvoir abusif de l’État : elle est donc acculée à la révolte9.
12La seconde étape est une guerre civile, qui commence les 10 et 11 mars 1793.
13Nous pouvons tout d’abord constater que nous sommes loin de l’imaginaire républicain qui nous a été transmis, celui de Vendéens réactionnaires manipulés par les prêtres et les nobles, qui rentrent en guerre pour le retour à l’Ancien Régime. Les Vendéens n’ont pas bougé lors de l’exécution du roi le 21 janvier 1793, et les revendications en faveur de la Monarchie ne se feront qu’à la mesure de la déception d’une République qui n’a pas tenu ses promesses.
14L’objectif de l’Armée catholique et royale qui se constitue est la prise de la capitale, afin de rétablir la Monarchie capétienne, seule garantie contre la tyrannie. Saumur tombe les 9 et 10 juin 1793. Voulant constituer un grand pôle insurrectionnel, les Vendéens décident de prendre la Bretagne, mais ils ne parviendront pas à leur objectif et Cathelineau, généralissime de l’Armée catholique et royale, trouve la mort durant les combats10. Les Vendéens échouent encore à Cholet (le 17 octobre), mais parviennent jusqu’au port de Granville sans pouvoir le conquérir. Dès lors, les Vendéens sont obligés de se replier sur la Loire inférieure, et de traverser le fleuve en état de déroute. Le gros des troupes sera massacré à Savenay, les 23 et 24 décembre 179311.
15Le processus qui conduira à la catastrophe génocidaire est bien connu. Tout commence par des élites coupées des préoccupations réelles du peuple, gavées de lectures et de théories abstraites, qui prétendent expliquer à la population de quelle façon il convient de vivre pour être libre. La population en question, n’étant ni écoutée, ni prise en considération, se rebelle contre des théories abstraites plaquées sans ménagement dans sa vie réelle et aboutissant à des lois absurdes. Les élites considèrent alors que cette populace ignorante, qui refuse le progrès qui leur est proposé, doit être combattue avec une violence extrême.
16Nous retrouvons-là un processus caractéristique du progressisme révolutionnaire : si l’être humain a pour vocation d’être perfectible, de progresser, toute personne refusant ce progrès ne peut être considérée comme un être humain et doit être traitée comme une bête. Cette bête en question sera nommée, selon les périodes de l’histoire, brigand, ennemi du peuple, réactionnaire, populiste, facho, etc. La période révolutionnaire voit ainsi l’invention de ce que nous appelons aujourd’hui le terrorisme intellectuel.
17En ce sens, l’invention de l’école laïque et la construction de l’Empire colonial français conduit par Jules Ferry font partie d’un même système et obéissent à une même logique. Le 28 juillet 1885, Jules Ferry déclara à la Chambre des députés :
Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures12.
18Inférieures, c’est-à-dire superstitieuses, pas encore acquises à la rationalité scientifique des Lumières, pas encore éclairées. De même qu’il y a des races inférieures et superstitieuses outre-mer que nous devons civiliser, y compris par la violence, de même il y a des races inférieures et superstitieuses sur le territoire national, que nous devons civiliser en les déchristianisant, y compris par la violence. Le fameux humanisme des Lumières doit être compris comme un obscurantisme dogmatique et agressif qui s’est autoproclamé Lumières, et qui n’a eu de cesse à détruire la diversité, qu’elle soit biologique, culturelle ou sexuée, du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours13.
Révolutionner la Révolution
19Si l’imaginaire révolutionnaire inventé par la République française est faux, il convient de revenir sur les faits. Il est impossible de faire un rappel exhaustif du génocide vendéen ; nous nous intéresserons surtout aux principaux événements que nous connaissons grâce aux travaux de Reynald Secher, à ses analyses sur la transmission de l’histoire de France et ses conséquences.
20Lorsque Reynald Secher publia sa thèse de doctorat, il lui fut beaucoup reproché l’utilisation du terme génocide et l’absence de preuves matérielles14. Même si les preuves étaient déjà abondantes dans le travail de Secher, ses détracteurs furent définitivement mis hors-jeu lorsque Secher découvrit en 2011, par hasard, une série de « petits bouts de papier », comme il les appelle, rédigés par le Comité de Salut Public, qui commandaient l’extermination de la Vendée. Ces documents étaient signés, entre autre, par Robespierre, Barère, Carnot15… Secher aboutit donc à la conclusion suivante :
Tous les régimes totalitaires du XXe siècle ont eu, de manière directe ou indirecte, pour modèle la Terreur et pour référence Robespierre. […] Dans le cadre de la modernité, la France est le premier pays à avoir conçu, organisé et planifié l’anéantissement et l’extermination d’une partie d’elle-même au nom de l’idéologie de l’homme nouveau16.
21Deux lois génocidaires sont votées par la Convention. La première date du 1er août 1793, la seconde du 1er octobre 1793 ; elles demandent explicitement la déportation, l’extermination et le changement de population d’une partie de la France17.
22La Vendée était un territoire s’étendant sur 10 000 km2, occupé par 815 000 habitants. Éradiquer la totalité d’une population sur un territoire aussi vaste était un projet nouveau ; les Révolutionnaires se heurteront très vite à une tâche qu’ils avaient sous-estimée lors de son élaboration : ce projet moderne réclamait des moyens modernes.
23Tout d’abord, fut envisagée l’utilisation de gaz. Une expérimentation de gazage en plein air sur des moutons fut élaborée par Proust, pharmacien d’Angers, qui dit avoir inventé « un levain propre à rendre mortel l’air de toute une contrée18 ». Face à l’échec d’un tel procédé, des mines antipersonnelles sont réclamées par le général de division Antoine Santerre le 22 août 1793. Toutefois, les mines ne faisant aucune distinction entre les Vendéens et les Républicains, ces derniers sont obligés de renoncer à ce projet19. Sont alors planifiés l’usage de l’empoisonnement20, de la guillotine21, puis des moyens plus artisanaux comme la décollation, l’éclatement des crânes, le sabrage, l’exécution par balles, etc.22. Tous ces moyens mis en œuvre ne permettront pas l’élimination d’une population entière : contrairement à l’Allemagne nazie 150 ans plus tard, les Révolutionnaires français ne possédaient pas encore les outils technologiques pour mettre leur projet en place.
24Ils procédèrent donc à des exécutions massives par noyade. Des mariages républicains, rituels sadiques consistant à dénuder une religieuse et un prêtre, un frère et une sœur, etc., de les attacher face-à-face et de les jeter dans la Loire, sont organisés ; des galiotes chargés de cargaison humaine sont sabordées et les survivants exécutés à coups de sabre23. L’histoire officielle de la République a limité les noyades à la cruauté d’un seul homme, Carrier, et à une seule ville, Nantes. En réalité, il n’en est rien :
Pendant longtemps, on a cru ces noyades limitées à la seule ville de Nantes : 23 sont recensées sans contestation possible dont une d’au moins 1 200 personnes. En fait, elles ont eu lieu un peu partout : à Angers, aux Pont-de-Cé, à Ancenis, au Pellerin, à Mauves… et à Savenay comme le rapporte Benaben, le 6 nivôse an II, au citoyen administrateur du Maine-et-Loire24.
25Cela a demandé la constitution de véritables camps de concentration, dans lesquels sont entassés hommes, femmes, enfants et vieillards, tous voués à la mort, où règnent la malnutrition, les maladies et les exécutions sommaires25.
26Toutefois, ce projet colossal de suppression complète d’une population entière se heurtera rapidement au problème du coût de l’opération : l’entretien des armées, le salaire des bourreaux, la maintenance du matériel d’exécution (guillotine, fusils, sabres, etc.) se révéleront de plus en plus coûteux, à une époque où la France traverse une crise économique grave. C’est pourquoi l’idée de la rentabilisation des cadavres des Vendéens, considérés comme des animaux, s’imposera très vite. Après la commercialisation des effets personnels, vient celle des produits dérivés du corps, comme les dents et les cheveux. Les corps sont fondus afin d’en récupérer la graisse pour l’utiliser dans les hôpitaux ou graisser les roues des charrettes. Un soldat du général Crouzat racontera à la comtesse de La Bouëre, en mai 1829, avoir fondu 150 femmes pour leur graisse, le 6 avril 179426. Des tanneries de peaux humaines furent installées, afin d’utiliser la peau des brigands pour faire des vêtements ou des bottes. Un témoin oculaire de cette pratique, le berger Robin, déclara le 31 mai 1852 à l’historien Victor Godart-Faultrier que les cadavres « étaient écorchés à mi-corps parce que l’on coupait la peau au-dessous de la ceinture, de manière qu’après son enlèvement le pantalon se trouvait en partie formé ; il ne restait plus qu’à tanner et à coudre27 ». Dans un rapport du 14 août 1793 à la Commission des moyens extraordinaires, Saint-Just déclare :
On tanne à Meudon la peau humaine. La peau qui provient d’hommes est d’une consistance et d’une bonté supérieure à celle des chamois. Celle des sujets féminins est plus souple, mais elle présente moins de solidité28.
27Reynald Secher cite la dénonciation du général Danican :
Quel est le peuple de l’Europe qui ne prend pas pour une fable l’établissement de la tannerie de peau humaine à Meudon ? On se souvient cependant qu’un homme vient à la barre de la Convention annoncer un procédé simple et nouveau pour procurer du cuir en abondance ; que le Comité de salut public (de Carnot) lui accorda l’emplacement du château de Meudon dont les portes furent soigneusement fermées et qu’enfin Barère, Vadier et autres furent les premiers qui portèrent des bottes faites de cuir humain. Ce n’était pas au sens figuré que Robespierre écorchait son peuple ; et comme Paris fournissait des souliers aux armées, il a pu arriver à plus d’un défenseur de la patrie d’être chaussé avec la peau de ses parents et amis. Convention nationale, il y a eu à Meudon une tannerie de peau humaine et c’est à ton existence qu’on doit une conception aussi monstrueuse29.
28Face à l’injustifiable, la République produira un imaginaire historique qui sera transmis aux générations futures, qui permettra d’effectuer un renversement diabolique où les victimes sont présentées comme des bourreaux et les bourreaux comme des victimes. Le cas le plus connu est Bara, ce jeune garçon de treize ans, encerclé par des Vendéens qui lui ordonnèrent de crier « Vive le Roi ! » ; au lieu de quoi il cria « Vive la République ! » et mourut transpercé par les baïonnettes des Brigands. Cette histoire, transmise de génération en génération, a été inventée de toutes pièces par le général Desmarres pour faire oublier un échec militaire et fut montée en épingle par Robespierre pour justifier sa politique d’extermination30.
29Arrive la dernière phase du génocide, avec la mise en place des fameuses Colonnes infernales. 24 colonnes militaires dirigées par le général Turreau parcourront la Vendée militaire à partir du 21 janvier 1794, premier anniversaire de l’exécution de Louis XVI. Leur mission est simple : tout détruire (hommes, femmes, enfants, animaux, récoltes, villages, fermes). Les Républicains auront la volonté affichée de s’attaquer au renouvellement de la population vendéenne ; c’est pourquoi seront visés en priorité les femmes et les enfants. Ainsi, des camps de concentration et d’extermination seront spécifiquement dévolus aux femmes et aux enfants, comme celui de Noirmoutier ou les noyades de la baie de Bourgneuf, le 23 février 179431. Cette volonté d’éradiquer la reproduction des Vendéens est théâtralisée par des rituels sordides : cadavres castrés, femmes enceintes éventrées vivantes pour extraire le fœtus, cartouches que l’on fait exploser dans le vagin des femmes, etc.32. Bien entendu, le viol est utilisé systématiquement comme arme de guerre et d’extermination33. Le plus poignant reste les exécutions d’enfants en masse. Dans la plaine de Mauves, 500 enfants des deux sexes, dont le plus âgé avait 14 ans, furent exécutés par égorgement ou en éclatant leurs têtes à coups de crosses de fusils. Un officier, qui ne supporte plus ces atrocités, demandera la grâce pour ces enfants. Il sera traduit devant un tribunal militaire et exécuté34. Pour terminer cette description du génocide de la Vendée, voici le témoignage émouvant de Marie Trichet, survivante du massacre des Petits et Grands Lucs :
Au bout d’un moment, monsieur le Curé revient vers nous. Il était pâle, il sanglotait : « Ah ! Les misérables ! criait-il. Ah ! Les malheureux ! Mon Dieu, miséricorde ! » Il venait de trouver le cadavre de la vieille fille Biron. Les scélérats de Bleus l’avaient surprise dans son lit. Après l’avoir rouée de coups, ils l’avaient portée, enveloppée dans sa couverture, dans le petit pré à côté. Puis, à coups de sabre, ils lui avaient coupé un pied, puis l’autre pied, puis les mains, puis le cou, puis ils l’avaient percée avec leurs baïonnettes. C’était bien elle qui avait poussé ces cris affreux que nous avions entendus la nuit. Voilà que les hommes arrivent au même moment. Ils apportaient le corps du petit de quatre ans que sa malheureuse mère avait délaissé dans sa fuite. Les Bleus l’avaient attrapé ; ils lui avaient percé la gorge avec un sabre et passé un bois dans le trou, puis ils l’avaient planté, en place de barrière, sur le bord du chemin. Dans sa petite main crispée par les tortures de la mort, ils avaient mis un papier où il y avait écrit : « Vive la République. » À cette vue, les hommes reculèrent d’abord d’épouvante. Est-il possible qu’il y ait sur terre des monstres pareils ? Quel tort un enfant âgé de quatre ans pouvait-il causer à la République ? Là, trois femmes tombèrent sans connaissance. L’un des gars présents, qui était un parrain du petit martyr, prit le corps sur ses genoux jusqu’au moment de l’ensevelir. Après un moment, les hommes amènent la malheureuse mère, qu’ils rencontrèrent avec la petite, blottie derrière la grange. Elle ne parlait pas. Elle paraissait tout effarée. On lui cacha le corps du petit et elle sembla ne rien comprendre à ce qui se passait. Elle était devenue folle35.
30La politique d’extermination menée par les Colonnes infernales sera un échec. La population vendéenne n’est pas exterminée ; les survivants parviennent même à organiser une résistance dans les bocages. Turreau est relevé de ses fonctions le 13 mai 1794, et le génocide arrêtera son travail de destruction deux mois plus tard, avec la chute de Robespierre par les Thermidoriens.
31Lorsque Rafaël Lemkin tente de trouver un terme adéquat pour qualifier le crime du régime nazi, il inventa le terme de génocide. Il pensait qu’il avait à faire à un phénomène nouveau, puisque l’extermination de la Vendée n’avait pas été transmise dans les mémoires de la nation française, et a fortiori, dans celles des pays étrangers. Or, les contemporains des crimes de la Ière République se sont retrouvés confrontés au même problème que Rafaël Lemkin en 1945. C’est pourquoi des néologismes furent proposés, dont le plus connu est celui de populicide, inventé par Gracchus Babeuf pour qualifier les crimes en Vendée36.
Conclusion : le mémoricide et ses conséquences
32Dès le début, la transmission du génocide vendéen se heurta à différents obstacles. Le premier vient des rescapés eux-mêmes, dans la mesure où ce qu’ils ont vécu dépasse tellement l’entendement qu’ils sont minés par la peur de n’être pas crus. Aujourd’hui, avec les expériences tragiques du XXe siècle, ce phénomène est bien connu. Si le Ier Empire aura une politique de réparation financière et morale de la Vendée, ce ne sera pas le cas de la Monarchie de juillet, et encore moins de la IIIe République. C’est durant cette période que s’est mis en place ce que Reynald Secher appelle un mémoricide, et qu’il définit de la manière suivante :
Juridiquement un mémoricide peut se définir comme un crime contre l’humanité qui consiste à concevoir, réaliser, être complice, tant dans la conception que dans la réalisation partielle ou totale, d’une volonté ou d’un acte dont la finalité est de nier, relativiser, justifier, partiellement ou totalement dans le temps, un acte premier de génocide37.
33Il y aurait une histoire de la répression de la Vendée post-génocidaire qui n’a pas encore été faite, mais dont Secher donne des éléments :
Quant à la violence d’État, qui se base sciemment sur une logique mémoricidaire, elle a été permanente tout au long du XIXe siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale. Elle a pris des formes variées. La plus flagrante, qui s’inscrit selon les périodes dans le cadre d’une terreur de haute ou de moyenne intensité, tout aussi méconnue et lorsqu’elle est connue incompréhensible, a été l’occupation militaire quasi permanente de la Vendée militaire, particulièrement brutale en 1815, 1832, 1848 et 1904-1906. Par l’utilisation des forces armées, le pouvoir restaurait une terreur de moyenne intensité. Au-delà des morts d’hommes, des destructions, des pillages, des viols, des réquisitions, des mises en état de sièges, il entretenait les souvenirs douloureux et la menace d’un nouveau génocide38.
34La France a des secrets de famille.
35Le secret n’est pas ce qu’on ne dit pas, mais ce qu’il est interdit à dire, de sorte que la famille n’est plus maître de son secret, mais en devient l’otage. L’événement honteux que nous devons cacher ne disparait pas avec l’interdiction (inter-diction) de le dire ; il deviendra peu à peu un parasite encombrant qui perturbera notre psychisme, et faute de s’exprimer par des mots, il s’exprimera par des comportements ou des réactions du corps. La falsification de l’histoire organisée par la République française, dont Michelet fut le principal auteur en ce qui concerne la Révolution, conduit à un imaginaire mortifère, qui contient en creux un ensemble de non-dits et d’interdits, conditionnant une névrose au niveau de la mémoire nationale. Les conséquences sur la population vendéenne, de nos jours, sont éloquentes :
Les conséquences pour les populations locales sont variées, voire contradictoires, à tout le moins sources de disharmonies. D’un côté, nous avons une Vendée résiliente – combative, constructive et volontaire –, ce qui explique sa réussite économique spectaculaire qui se traduit, entre autres, par un tissu dense de PME-PMI. Ce dynamisme est d’autant plus spectaculaire que la souffrance demeure vive. De l’autre côté, fait peu connu, une partie conséquente de sa population est dépressive, isolée, obnubilée par l’abnégation de soi et du groupe. Ces sentiments sont d’autant plus forts que ces Vendéens sont happés par le processus de destruction, incapables de distinguer bourreaux et victimes. La Vendée militaire connaît un certain nombre de records liés, entre autres, à l’alcoolisme et aux suicides, records dénoncés par les psychologues et assistants sociaux. Ces phénomènes ont été permanents tout au long des XIXe et XXe siècles et bon nombre de médecins locaux en ont fait le triste constat, comme le docteur René Guillot (1896-1954) dans le canton du Loroux-Bottereau dans les années 1920-195039.
36Joseph de Maistre, auteur qui n’est plus lu dans nos écoles parce que réactionnaire, avait prévu cette conséquence de la Révolution sur le peuple français : « Il n’y a pas d’homme d’esprit en France qui ne se méprise plus ou moins. L’ignominie nationale pèse sur tous les cœurs (car jamais peuple ne fut méprisé par des maîtres plus méprisables)40. » D’où les phénomènes que nous connaissons malheureusement trop bien en France de la haine de soi, du mépris pour son pays, ou pour les symboles républicains comme le drapeau tricolore. Reynald Secher ne nourrit aucune rancœur anti-républicaine, ni aucune revendication de repentance malsaine, il veut simplement que la vérité soit connue par tous les Français :
C’est parce qu’une fraction s’est emparée de l’histoire et l’a manipulée que celle-ci est devenue inaudible et illisible. En ce sens, la France d’aujourd’hui comme la Vendée d’hier et d’aujourd’hui sont des victimes41.
Notes de bas de page
1 R. Secher, La Vendée-Vengée, Le génocide franco-français, Paris, Perrin, 1986.
2 J. Sévillia, Historiquement correct, Paris, Perrin, 2013, p. 310-318.
3 Idem, p. 217.
4 R. Secher, La Vendée-Vengée, op. cit., p. 55 et p. 205-206.
5 Ibid., p. 76.
6 Ibid., p. 91-92.
7 Ibid., p. 92-93.
8 Ibid., p. 104-105.
9 Ibid., p. 108. Voir aussi R. Secher, Vendée, du génocide au mémoricide, Paris, Cerf, 2012, p. 30-31.
10 Ibid., p. 36-37.
11 Ibid., p. 39.
12 J. Sévillia, Historiquement correct, op. cit., p. 431.
13 Il y aurait, à ce propos, beaucoup de choses à écrire sur Voltaire, et la légende construite autour de ce personnage qui n’a pas hésité à envoyer des missives à Genève pour faire condamner à mort Rousseau (curieux, pour un défenseur de la liberté d’opinion), qui a armé un navire pour faire massacrer les Guaranis en Amérique du sud, et qui s’est constitué une énorme fortune en spéculant sur les guerres et le commerce du sucre, tout en les dénonçant parallèlement dans ses contes philosophiques. Inventeur du terrorisme intellectuel moderne, il a su utiliser avec habileté certains mots, dont le plus célèbre fut celui de fanatique, désignant en réalité le simple fait d’être catholique. Comme le disait Mme de Grafigny lorsque Voltaire résidait à Cirey : « [Voltaire] est plus fanatique que tous les fanatiques qu’il hait. » Voir à ce sujet l’excellent livre de Xavier Martin : Voltaire méconnu, Paris, Broché, 2007.
14 Reynald Secher raconte dans un petit livre le contexte de l’écriture et de la publication de ses travaux, ainsi que la violence des institutions tant médiatiques qu’universitaires qui s’est déchaînée contre lui : R. Secher, La Désinformation autour des guerres de Vendées et du génocide vendéen, Anet, Atelier Fol’fer, 2009.
15 R. Secher, Vendée, du génocide au mémoricide, op. cit., p. 78-79.
16 Ibid., p. 269.
17 Ibid., p. 53-61. Aussi aberrant que cela puisse paraître, ces deux lois génocidaires font toujours parties du corpus législatif français. Une proposition de loi visant à l’abrogation des lois du génocide vendéen fut déposée par le groupe UMP au sénat au mois de février 2012, sans que cela fût suivi d’effets. Rappelons que les lois du 1er août et du 1er octobre 1793 furent réactivées par le gouvernement de Vichy, afin de servir de support juridique pour la persécution des Juifs.
18 Ibid., p. 94-95.
19 Ibid., p. 96.
20 Ibid., p. 96-97. Ce projet fut officiellement réclamé dans une lettre de Carrier, représentant du peuple à Nantes, datée du 9 novembre 1793. En outre, Jean Savin, un lieutenant de Charrette, saisit un important stock d’arsenic à Palluau.
21 Ibid., p. 98. La logistique pour monter et démonter une guillotine, convoyer les victimes, nettoyer les litres de sang, est trop lente et trop coûteuse pour un trésor public déjà en crise, sans compter le salaire des bourreaux, rémunérés à la tête coupée.
22 Ibid., p. 97-99.
23 Ibid., p. 99.
24 Ibid., p. 102.
25 Ibid., p. 103.
26 Ibid., p. 105.
27 Ibid., p. 106.
28 Idem.
29 Ibid., p. 106-107.
30 Ibid., p. 243. Voir aussi, R. Secher, La Désinformation autour des guerres de Vendées et du génocide vendéen, op. cit., p. 30-31.
31 R. Secher, Vendée, du génocide au mémoricide, op. cit., p. 121.
32 Ibid., p. 122.
33 Ibid., p. 126-127.
34 Ibid., p. 119.
35 Ibid., p. 149-150.
36 Ibid., p. 158.
37 Ibid., p. 267.
38 Ibid., p. 258.
39 Ibid., p. 278-279.
40 Joseph de Maistre, Considérations sur la France, dans Œuvres, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2007, p. 253.
41 Secher, (Reynald), Vendée, du génocide au mémoricide, op. cit., p. 277.
Auteur
-
Christophe Pérez
Université Bordeaux Montaigne EA 4593 CLARE
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