Conclusion
Plus anglais que l’Anglais
p. 258-259
Texte intégral
1L’art contemporain, la philosophie et la littérature créés par les sociétés post-coloniales ne sont en aucun cas des prolongements ou de simples adaptations de modèles européens. Cet ouvrage soutient qu’une interaction et une appropriation beaucoup plus profondes se sont produites. En réalité, le processus de décolonisation culturelle a impliqué un démantèlement radical des codes européens ainsi qu’une subversion et une appropriation des discours européens dominants.
2Ce démantèlement a fréquemment été accompagné par une demande de réinvention ou de totale récupération de la « réalité » précoloniale. Une telle demande, compte tenu de la nature de la relation entre colonisateur et colonisé, de sa brutalité sociale et de ses dénigrements culturels, est parfaitement compréhensible. Mais comme nous l’avons montré, elle ne peut être satisfaite. La culture post-coloniale ne peut être qu’un phénomène hybride impliquant un rapport dialectique entre la « greffe » des systèmes culturels européens et une réalité ontologique indigène qui incite à créer ou recréer une identité locale indépendante. Cette construction ou reconstruction ne peut se faire que par une interaction dynamique entre des systèmes européens hégémoniques et leurs subversions « périphériques ». Il n’est pas possible de redécouvrir une pureté culturelle précoloniale absolue ni d’y revenir, et il n’est pas non plus possible de créer des formations nationales ou régionales entièrement détachées de leur implication historique dans l’entreprise coloniale européenne.
3Le projet de l’écriture post-coloniale a donc été d’interroger le discours et les stratégies discursives européens à partir de la position qu’elle occupe à la fois dans et entre deux mondes, ainsi que de comprendre comment l’Europe a imposé et maintenu ses codes de domination coloniale sur une si grande partie du monde. Ainsi la relecture et la réécriture du passé historique et romanesque européen sont des tâches essentielles et indispensables qui se trouvent au cœur de l’entreprise post-coloniale. Ces manœuvres subversives, plutôt que des élaborations d’alternatives « essentiellement » nationales ou régionales, constituent les traits caractéristiques du texte post-colonial. Les littératures/cultures post-coloniales se construisent au moyen de pratiques contre-discursives plutôt qu’analogiques.
4De plus, la littérature post-coloniale et son étude sont fondamentalement politiques en ceci que leur développement et les théories qui l’accompagnent remettent radicalement en question les axiomes superficiels sur lesquels s’est fondée la discipline de l’Anglais toute entière. Ce que l’existence des littératures post-coloniales dynamite, c’est non seulement le canon des « textes classiques », dont le démantèlement par des textes nouveaux et « exotiques » peut être facilement enrayé au moyen d’une stratégie d’incorporation venue du centre, mais l’idée même d’une Littérature Anglaise qui serait susceptible de renoncer à sa base nationale, culturelle et politique spécifique et se présenterait comme nouveau système apte à développer des valeurs humaines « universelles ».
5Bien que la situation laisse encore beaucoup à désirer et que de nombreux combats soient encore à mener, trois conclusions s’imposent quant à l’avenir des études anglaises et de leurs institutions. D’abord, tout comme l’existence de plusieurs variétés d’anglais a signifié la fin du concept d’Anglais standard, l’existence même de littératures postcoloniales sape tout projet d’études littéraires en anglais qui serait fondé sur une seule culture se faisant passer pour le centre originel. Ensuite, une autre implication de ce décentrement veut que le canon Anglais soit réduit de manière drastique dans le nouveau paradigme des études anglaises internationales. Les œuvres correspondant au canon traditionnel qui subsistent peuvent faire l’objet de révisions et relectures radicales. Par exemple, le type de textes « traditionnels » à sélectionner pour examen et étude peut être considérablement revu. Il est très possible que Kipling et Haggard prennent la place de George Eliot et Thomas Hardy, si leur rapport avec les réalités politiques et historiques semble un jour plus pertinent. Les stratégies de lecture post-coloniales admettent que leurs interprétations et les conceptions qui les ont permises sont susceptibles d’être améliorées. Ce ne sont pas des « vérités » immuables mais des constructions sociales et politiques modifiables. En dernier lieu, le concept d’études littéraires sera revitalisé par l’idée que tout texte est traversé par le genre de complexités que révèle l’étude des littératures post-coloniales.
6Depuis la première édition de notre ouvrage, il est apparu clairement que la théorie post-coloniale s’est développée bien au-delà de son émergence dans les études littéraires. Même si nous avons raison de nous souvenir de cette genèse et de garder à l’esprit que la théorie post-coloniale ne prétend pas tout expliquer, les avantages qu’elle présente pour d’autres disciplines et son utilité en tant que cadre conceptuel permettant aux intellectuels postcoloniaux d’intervenir dans des discours sous domination occidentale sont devenus évidents. Tandis que la grande époque de l’impérialisme européen s’éloigne dans le passé, les points soulevés par la théorie post-coloniale, à savoir les questions de résistance, de pouvoir, d’ethnicité, de nationalité, de langue et de culture ainsi que la transformation de discours dominants par des gens ordinaires fournissent d’importants modèles pour comprendre la place des cultures locales dans un monde de plus en plus globalisé.
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