• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16459 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16459 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Presses Universitaires de Bordeaux
  • ›
  • Sémaphores
  • ›
  • L’Empire vous répond
  • ›
  • 1. Délimitation du terrain
  • Presses Universitaires de Bordeaux
  • Presses Universitaires de Bordeaux
    Presses Universitaires de Bordeaux
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Les modèles nationaux et régionaux Les comparaisons entre deux régions ou plus Le modèle de la « littérature noire » Les modèles comparatifs plus larges Les modèles d’hybridité et de syncréticité Notes de bas de page Notes de fin

    L’Empire vous répond

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    1. Délimitation du terrain

    Les modèles critiques des littératures post-coloniales

    p. 27-51

    Texte intégral Les modèles nationaux et régionaux Les comparaisons entre deux régions ou plus Le modèle de la « littérature noire » Les modèles comparatifs plus larges Le choix d’un nom Le lieu et la langue Les analogies thématiques Colonisateur et colonisé « Dominant » et « dominé » Les modèles d’hybridité et de syncréticité Notes de bas de page Notes de fin

    Texte intégral

    1À mesure qu’écrivains et critiques prenaient conscience du caractère particulier des textes post-coloniaux, ils concevaient aussi la nécessité d’élaborer un modèle approprié pour les expliquer. Quatre modèles principaux ont ainsi émergé à ce jour. Tout d’abord, des modèles nationaux ou régionaux qui mettent l’accent sur les traits distinctifs de telle ou telle culture nationale ou régionale. Viennent ensuite des modèles fondés sur l’identité raciale qui distinguent certaines caractéristiques partagées par diverses littératures nationales, comme celles liées à l’héritage racial commun aux littératures de la diaspora africaine et traitées par le modèle de la « littérature noire ». Puis des modèles comparatifs de complexité variable qui cherchent à expliquer des traits linguistiques, historiques et culturels dans deux littératures post-coloniales ou plus. Enfin, des modèles comparatifs plus étendus qui privilégient des traits tels que l’hybridité et la syncréticité en tant qu’éléments constitutifs de toutes les littératures post-coloniales (le syncrétisme est un processus par lequel des catégories linguistiques – et par extension des formes culturelles – autrefois distinctes, se fondent en une seule forme nouvelle). Ces modèles fonctionnent souvent comme éléments intégrés à une pratique critique plutôt que comme outils appartenant à des écoles spécifiques et distinctes. Dans toute discussion portant sur l’écriture post-coloniale plusieurs d’entre eux peuvent fonctionner en même temps.

    Les modèles nationaux et régionaux

    2Ce sont les États-Unis qui ont été les premiers, en tant que société post-coloniale, à acquérir une littérature « nationale ». L’émergence, à la fin du xviiie siècle, d’une littérature américaine distincte a soulevé d’inévitables questions sur la relation entre littérature et territoire, littérature et nationalité, et en particulier sur la pertinence de formes littéraires héritées du passé. Les idées qui accompagnaient ce nouveau genre de littérature participaient donc à la marche optimiste vers le statut de nation parce que ce champ littéraire offrait un espace privilégié pour exprimer une différence avec la Grande-Bretagne. Des écrivains comme Charles Brockden Brown, qui essaya d’acclimater des formes littéraires britanniques comme le roman gothique ou sentimental, s’aperçurent vite que les changements de lieu et de culture rendaient impossible l’importation de certains concepts et formes sauf à opérer des transformations radicales (Fiedler 1960 ; Ringe 1966).

    3À bien des égards, l’expérience américaine, par ses tentatives de produire un nouveau genre de littérature, peut être considérée comme un modèle pour tous les autres écrits post-coloniaux1. Elle a tout d’abord montré que certains des traits culturels et linguistiques les mieux enracinés dépendent de la relation avec la puissance colonisatrice, en particulier dans le contraste net entre une métropole européenne et sa « Frontière »1 (cf. Fussell 1965). Après que la révolution américaine a fini par imposer l’idée d’une nationalité séparée et que les succès économiques et politiques de cette nation émergente ont commencé à être reconnus, la littérature américaine a aussi progressivement été acceptée en tant que corpus particulier. Mais elle l’a été en tant que « rameau » d’un « arbre parent ». Cette métaphore organique – et d’autres comme « parent-enfant » ou « fleuve-affluent » – a servi à assigner cette nouvelle littérature à sa place. Les métaphores végétales et familiales mettaient l’accent sur l’âge, l’expérience, les racines, les traditions et, chose capitale, sur le lien entre ancienneté et valeur. Elles impliquaient les mêmes distinctions que celles existant entre une métropole et sa « Frontière » : les parents ont plus d’expérience, d’importance, de substance et de sagesse que leur progéniture. Et surtout, ils sont l’origine et peuvent donc prétendre à l’autorité en matière de goût et de valeur.

    4Mais à mesure que l’imposante littérature américaine s’écartait de la britannique en se dotant de caractéristiques différentes et en affirmant ses droits à l’indépendance, le concept de différences littéraires nationales au sein de la langue anglaise était établi. La conséquence en a été que des littératures « neuves » dans des pays comme le Nigéria, l’Australie et l’Inde pouvaient être étudiées comme des phénomènes nationaux distincts plutôt que comme des « branches de l’arbre ». Elles pouvaient être envisagées dans leur relation avec l’histoire politique et sociale de chaque pays et être lues comme sources d’importantes représentations de leur identité nationale.

    5Le développement de littératures et critiques nationales s’avère fondamental pour l’ensemble des études post-coloniales. Sans de tels développements et sans les études comparatives entre traditions nationales auxquelles ceux-ci conduisent, aucun discours post-colonial n’aurait pu émerger. Et il n’est pas non plus simplement question de développement consistant à passer d’un stade à un autre, puisque toutes les études post-coloniales continuent de dépendre des littératures et critiques nationales. L’étude des traditions nationales est la première et la plus importante étape dans le processus consistant à rejeter les prétentions à l’exclusivité avancées par le centre métropolitain. C’est le commencement de ce que l’écrivain nigérian Wole Soyinka a décrit comme le « processus d’appréhension de soi » (Soyinka 1976 : xi). Les théories récentes d’un discours post-colonial général remettent en question les formulations essentialistes pouvant conduire à des orthodoxies nationalistes et racistes, mais elles ne nient pas la grande importance qu’il y a à préserver le sentiment d’une spécificité pour chaque littérature. C’est ce sentiment d’être différent qui constitue le mode d’appréhension de soi pour chaque littérature nationale et lui permet de se revendiquer comme une entité s’engendrant elle-même. Cependant, le nationalisme, à travers lequel certains clichés ou vérités partielles sont élevés au rang d’orthodoxies, peut aussi représenter un danger implicite dans ces conceptions nationales de la production littéraire. Trop souvent, dans les évaluations critiques de la littérature, l’élan vers un accomplissement national ne parvient pas à échapper au mythe nationaliste.

    6Des modèles géographiques plus larges, franchissant les frontières des langues, des nationalités et des races pour générer le concept de littérature régionale, telles les littératures des Antilles ou du Pacifique Sud, peuvent aussi partager quelques-unes des limites du modèle national. Alors que l’idée d’une littérature africaine, par exemple, plaît beaucoup aux écrivains et critiques de divers pays africains, elle n’a qu’une application limitée en tant qu’étiquette descriptive. Les critiques africains et européens ont effectué plusieurs études nationales qui reflètent les vastes différences politiques, économiques et culturelles existant entre les pays africains modernes (Gurr & Calder 1974 ; Lindfors 1975 ; Taiwo 1976 ; Ogungbesan 1979).

    7Il semble donc clair que certains regroupements plutôt que d’autres soient susceptibles d’être acceptés à l’intérieur des régions elles-mêmes parce qu’ils découlent d’une identité collective évidente à d’autres égards. C’est vrai pour les Antilles par exemple. Bien qu’un projet de fédération antillaise n’ait pu voir le jour, les pays anglophones de la zone ont pu constituer une équipe de cricket régionale. Les Antilles, de même que les pays du Pacifique Sud possèdent également des universités régionales contribuant largement aux différents débats et productions littéraires. La littérature « antillaise » a presque toujours été considérée comme une entité régionale plutôt que nationale, et il n’y a jamais eu d’études significatives concernant les littératures de Jamaïque ou Trinidad en tant que traditions distinctes. Un regroupement régional différent, insistant sur l’importance de caractères géographiques et historiques, plutôt que linguistiques, s’est aussi développé afin d’explorer la littérature « caribéenne », en rassemblant les littératures de langues anglaise, espagnole, française et celles issues d’autres langues européennes de la même région.

    8Malgré ces variantes du modèle national, la plupart des littératures anglaises extérieures à la Grande-Bretagne sont considérées comme des entreprises singulières et nationales reflétant et façonnant la culture de chaque pays. La conséquence inévitable en est que la distinction entre « national » et « nationaliste » s’est peu à peu estompée. L’attitude nationaliste a généralement impliqué un rejet salutaire des hégémonies britannique et américaine en matière d’édition, d’éducation et de parrainage officiel des écrivains. Pourtant, la critique nationaliste, en omettant de modifier la terminologie du discours dominant dans lequel elle s’est coulée, a bien trop souvent participé implicitement ou même explicitement à un discours contrôlé en définitive par la puissance coloniale que ses revendications nationalistes avaient pour but de rejeter. Même si l’accent a été mis sur la spécificité nationale de telle ou telle littérature, les hypothèses théoriques, les perspectives critiques et les jugements de valeur ont souvent été calqués sur ceux de l’establishment britannique.

    Les comparaisons entre deux régions ou plus

    9Théories et modèles des littératures post-coloniales n’ont pu émerger que lorsque chacune des colonies a été envisagée dans un cadre ajusté à ses propres traditions littéraires et culturelles. L’Angleterre victorienne s’était réjouie du caractère hétérogène de son Empire, mais, en le représentant surtout comme un réservoir d’exotisme, d’aventures et de richesses à exploiter, elle ne l’avait défini, dans son appréhension britannique du monde, que par le critère de contraste. Les différences entre les diverses colonies étaient subordonnées à leur commune différence avec l’Angleterre. Ainsi, les tentatives de comparaison effectuées par des revues telles que Black and White dont le but était de confronter différentes colonies n’ont jamais pu échapper à la notion d’axe métropole/colonies.

    10Les systèmes d’éducation coloniale ont renforcé cet axe en fournissant aux différentes écoles des « readers » [recueils] (comme le Royal Reader Series aux Antilles ou encore les Queensland Readers en Australie), véritables condensés normatifs des littérature, paysage et histoire britanniques (les pensées de Browning en exil ; les jonquilles de Wordsworth ; les récits chevaleresques de Sir Philip Sidney) auxquels s’ajoute un saupoudrage d’aventures coloniales qui affirment souvent les valeurs britanniques face à un environnement physique et humain hostile (les explorations de Stanley ; le désespoir des joueurs de cricket dépeint par Newbolt). Il a fallu toute l’agressivité des traditions nationalistes pour briser cette incontournable référence à la norme britannique et ouvrir un espace de reconnaissance pour les nouveaux modèles littéraires et culturels que les colonies contribuaient à produire.

    11Les trois principaux types de comparaison qui en ont résulté forment les bases d’un discours post-colonial authentique. Ce sont des comparaisons entre les pays de la diaspora blanche – les USA, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande –, des comparaisons entre régions de la diaspora noire, enfin celles qui établissent un lien entre ces groupes en comparant par exemple les littératures des Antilles et de l’Australie.

    12Parmi les travaux éminents et pionniers de la première catégorie, on trouve Tradition in Exile [Tradition en exil] de J.P. Matthews, qui propose une comparaison des œuvres poétiques au Canada et en Australie au xixe siècle. L’auteur y examine d’importantes similitudes ainsi que des différences significatives aux plans national et régional. Bien que, comme l’indique le titre, il fasse encore référence au lien avec l’Empire, ses recherches sur les développements parallèles générés par le transfert de la langue et des traditions anglaises dans d’autres aires géographiques ont jeté les bases de nouvelles études susceptibles de percevoir la relation Empire/colonies comme une rupture et non une continuité. Citons par exemple un certain nombre d’essais de R. McDougall et G. Whitlock (1987) qui se concentrent sur le Canada et l’Australie, J. Jones (1976) qui examine d’importantes ressemblances d’ordres politique et littéraire entre les USA et l’Australie, et Joan Kirby (1982) qui souligne l’importance de l’influence américaine, plutôt qu’anglaise, sur la poésie australienne contemporaine. À travers une étude exhaustive de la nouvelle au Canada et en Nouvelle-Zélande, le récent ouvrage de W.H. New, Dreams of Speech and Violence [Rêves de discours et de violence], suggère que la relation de ces deux littératures post-coloniales à la Grande-Bretagne est subversive plutôt que filiale, contre-discours plutôt que continuité du discours impérial originel.

    13D’autres critiques, comme G. Moore (1969), T. Ngugi (1972), G. Griffiths (1978) se concentrent sur les analogies d’écriture à l’intérieur de la diaspora noire en comparant les littératures des pays africains à celles des nations antillaises et/ou aux écrits noirs américains (voir p. 43).

    14Moins fréquemment, des comparaisons ont été effectuées entre les diasporas blanches et noires de certains pays ou régions : Caliban without Prospero (1974) [Caliban sans Prospero] de Max Dorsinville, qui traite des littératures du Québec et de la diaspora noire (voir p. 45) et, plus récemment, des comparaisons entre la littérature des forçats australiens et celle des esclaves antillais (McDonald, 1984). De telles études, capables de mieux détailler les descriptions de deux ou trois aires géographiques, constituent d’importantes passerelles pour le discours post-colonial, lequel s’intéresse à toutes les aires, qu’elles soient blanches ou noires.

    Le modèle de la « littérature noire »

    15La « littérature noire » représente un autre groupement transversal dans les littératures des sociétés post-coloniales. À l’origine, il y a l’idée que la race joue un rôle capital dans la discrimination politique et économique et donc rassemble des écrivains de la diaspora africaine, quelle que soit leur nationalité – Afro-Américains, Afro-Antillais et écrivains de nations africaines). Les caractéristiques proprement africaines sont importantes, car, bien que cette classification puisse être étendue pour inclure, par exemple, l’écriture polynésienne, mélanésienne ou celle des Aborigènes d’Australie (et même, pour équilibrer la liste, celle de blancs écrivant sur l’Afrique ou l’Inde), cette extension n’a jamais suscité l’approbation enthousiaste des critiques extérieurs à la diaspora africaine. Même là où l’idée de littérature noire a bien fonctionné, en comparant et opposant la littérature noire américaine à celle de l’Afrique ou des Antilles, elle néglige les profondes différences culturelles entre les littératures produites par une minorité noire dans un pays blanc riche et puissant et celles dont les auteurs appartiennent à la population en majorité noire d’une nation indépendante. Cela se vérifie d’autant plus que ces dernières ressentent encore souvent les effets résiduels d’une domination étrangère dans les domaines politique et économique.

    16Malgré ces réserves, les critiques des littératures noires et des œuvres écrites par les Européens sur les sociétés noires ont exercé leur influence sur le discours post-colonial. Le concept de Négritude élaboré par le Martiniquais Aimé Césaire (1945) avec le poète et homme politique sénégalais Léopold Sedar Senghor (Senghor 1977) reste l’affirmation la plus marquée des qualités inhérentes à la culture et à l’identité noires. Mais en s’exprimant, cette affirmation adoptait des stéréotypes reflétant étrangement les préjugés européens. Selon elle, la culture noire était émotionnelle plutôt que rationnelle, elle mettait l’accent sur le fusionnel et la complétude plutôt que sur l’analyse et la fragmentation, fonctionnait sur des principes rythmiques et temporels distincts, et ainsi de suite. La Négritude revendiquait aussi une conception africaine particulière des rapports espace/temps, de l’éthique, de la métaphysique ainsi qu’une esthétique qui s’écartait des valeurs censément « universelles » imposées par le goût et le style européens.

    17C’est précisément ce que fait remarquer Wole Soyinka dans son analyse de la Négritude dans Myth, Literature and the African World [Mythe, littérature et monde africain] :

    La Négritude, ayant posé ses fondations sur une tradition intellectuelle européenne, même si elle avait courageusement essayé d’en inverser les concepts (sans toucher à ses principes), restait une enfant trouvée méritant d’être attirée dans le giron des intérêts idéologiques européens, voire d’être gentiment adoptée par eux.
    (Soyinka 1976 : 134)

    18Dans l’idée de Soyinka, c’était inévitable, du fait que la Négritude épousait la nature essentiellement binaire de la tradition philosophique européenne.

    Sartre… définissait ce mouvement colonial comme étant issu d’un conditionnement intellectuel de la culture mère ; il supposait à juste titre que tout mouvement fondé sur une antithèse répondant à la formule cartésienne « Je pense, donc je suis » par « Je ressens, donc je suis » était nécessairement soumis à un déterminisme dialectique faisant de tous ceux qui « sont » des personnes soumises à des lois formulées par l’expérience historique européenne. Comment pouvait-il savoir, si les tenants d’une vision universelle de la Négritude ne le savaient pas eux-mêmes, que le monde africain ne pouvait ni ne désirait partager l’histoire de civilisations prises au piège de manichéismes politiques. (ibid. : 135-6)2

    19Ces dernières années, la philosophie de la Négritude a été très influente sous une forme dérivée apparue dans le mouvement de conscience noire afro-américain. L’influence de Senghor se retrouve chez des intellectuels noirs de renom qui ont commencé à écrire dans les années 20 et 30 comme Langston Hughes et Richard Wright ; fait significatif, ce dernier a passé presque toute la fin de sa vie en exil à Paris. Le mouvement « Black Power » possède par ailleurs beaucoup des caractéristiques propres à la théorie de la Négritude dans sa manière d’affirmer les traits distinctifs et uniques de l’émotion et de la pensée noires.

    20Les critiques afro-américains modernes continuent d’affirmer l’existence d’une conscience noire bien caractéristique dans leurs analyses des littératures et des théories. Le recueil d’essais Black Literature and Literary Theory [Littérature noire et théorie littéraire] (Gates 1984) illustre la façon dont des concepts tels que celui de « soul » ou encore l’importance de la répétition dans la structure des musiques noires peuvent être utilisés pour postuler une esthétique noire spécifique. Mais le simple fait que ces caractéristiques soient des sujets d’analyse et que les outils du structuralisme et de l’analyse discursive soient employés pour en rendre compte montre tout le chemin parcouru par la théorie littéraire noire depuis les affirmations polarisantes initialement avancées par les tenants de la Négritude, et à quel point elle s’approprie une inspiration européenne au plan critique et épistémologique (voir par ex. JanMohammed 1983).

    21Les écrivains noirs se sont montrés critiques envers ce qui a paru correspondre à de nouvelles catégories hégémoniques comme « la littérature du Commonwealth », contraignant ainsi les critiques et les écrivains de pays blancs colonisés à réfléchir sur leur propre attitude vis-à-vis de la race et sur leur position souvent ambiguë en tant que colonisés et colonisateurs. Aussi passionnante et audacieuse d’un point de vue théorique qu’ait pu être la critique noire, elle a quelquefois couru le risque d’adopter, selon l’expression d’Edward Said, « une double exclusivité possessive en quelque sorte… l’impression que l’on a d’être un initié exclusif en vertu de son expérience » (Said 1985 : 106).

    Les modèles comparatifs plus larges

    Le choix d’un nom

    22L’une des premières difficultés rencontrées pour élaborer une approche comparative plus large de ces littératures a été de trouver un terme approprié pour les désigner. Certaines tentatives précoces pour proposer un nom qui évoque la variété internationale des écrits en langue anglaise n’ont jamais obtenu l’approbation générale : citons par exemple, le mot « terranglia » employé par Joseph Jones pour désigner tout écrit en anglais de par le monde (Jones 1965). Émergeant également dans les années soixante, l’expression « littérature du Commonwealth », si elle bénéficia d’un accueil immédiatement plus favorable, présentait néanmoins d’indiscutables limitations politiques et géographiques. Elle s’appuyait uniquement sur le fait que les pays y appartenant partageaient une histoire et formaient par conséquent une entité politique. Sous sa forme la plus vague, elle restait un vocable désignant un groupement de littératures nationales unies par leur adhésion passée ou présente au Commonwealth britannique. Cependant, du fait de son acceptation relativement large, elle ouvrit la voie à des conceptions plus rigoureuses qui postulaient aussi une condition commune à toutes les anciennes colonies. Pendant très longtemps celles-ci ont donc existé, ou coexisté, quelquefois même difficilement, sous l’appellation de « littérature du Commonwealth ».

    23Plusieurs tentatives ont été effectuées pour trouver à ces littératures un nom plus approprié que celui de « littérature du Commonwealth », d’un point de vue politique aussi bien que théorique (voir Tiffin 1983). L’appellation étroite et péjorative « littératures du Tiers-Monde » a été utilisée dans certains cours d’université, mais les deux désignations les plus populaires ont été « nouvelles littératures en anglais » et, plus récemment, « littératures post-coloniales ». Bien que la première évite d’inclure en aucune manière la notion de colonialisme ou d’y faire référence, et puisse donc devenir plus acceptable pour les nationalistes désireux de minimiser le passé colonial, elle demeure vague et trompeuse à d’autres égards. Elle privilégie en effet implicitement un point de vue européen dans des régions comme l’Inde ou l’Afrique et ne fournit ni orientation théorique ni cadre comparatif. Elle présente aussi l’inconvénient de situer implicitement la nouveauté de ces littératures en langue anglaise par rapport à de l’« ancien » sans même faire référence explicite à la puissance hégémonique de la tradition britannique.

    24Par « littératures coloniales » on aurait pu désigner ce qui est partagé dans l’écriture et ainsi engager une orientation théorique, mais les connotations politiques de l’épithète sont inacceptables pour les territoires qui ont obtenu leur indépendance. « Post-colonial » semble alors être l’expression qui à la fois englobe la réalité historique et souligne le point d’origine de l’impulsion psychologique et créative la plus à l’œuvre dans ces écritures. Même si elle ne précise pas que son propos se limite aux productions en anglais, elle motive les raisons du regroupement par un passé commun et suggère surtout la vision d’un avenir plus libre et plus positif. Concrètement, la caractérisation que nous adoptons (« post-colonial ») est moins restrictive que celle de « Commonwealth » ; elle partage avec la désignation « nouvelles littératures en anglais » la capacité à inclure, par exemple, la littérature anglaise des Philippines ou des États-Unis ainsi que l’écriture « pakeha » (blanche) ou maori en Nouvelle-Zélande, ou celle à la fois des noirs et des blancs en Afrique du Sud.

    25C’est donc la désignation « littératures post-coloniales » qui doit en définitive être préférée aux autres car elle ouvre la voie à une étude possible des effets du colonialisme sur/entre des écrits en langue anglaise et des écrits en langues indigènes dans les contextes africain et indien, ou même des textes écrits dans d’autres langues de diasporas (français, espagnol, portugais). La littérature irlandaise pourrait elle aussi être étudiée à travers notre perception actuelle du concept post-colonial, et éclairer ainsi de manière originale la tradition littéraire britannique. Cela dit, des termes plus appropriés peuvent encore apparaître. Dans son étude comparative des littératures du Québec et de la diaspora noire, Max Dorsinville, par exemple, a utilisé le terme « post-européen ». Bien qu’il n’ait pas encore été employé de manière extensive dans des ouvrages critiques, ses implications politiques et théoriques demeurent prometteuses.

    Le lieu et la langue

    26Plusieurs modèles comparatifs des littératures post-coloniales ont été élaborés. Un modèle déjà ancien mais prépondérant, proposé par D.E.S. Maxwell (1965), insiste sur la disjonction entre lieu et langue. Implantation et transplantation, comme le suggère l’introduction, constituent des préoccupations majeures pour tous les peuples post-coloniaux et le modèle de Maxwell visant à étudier leurs littératures s’est focalisé sur cette caractéristique en interrogeant l’adéquation d’une langue importée à rendre compte de l’expérience du lieu dans les sociétés post-coloniales. Maxwell a observé combien ces sociétés étaient similaires dans leur usage d’une langue non indigène qui avait toujours été dans une certaine mesure « étrangère » au lieu en question. Il identifie deux groupes : les colonies de peuplement et les colonies d’occupation. Pour ce qui est des colonies de peuplement, comme les États-Unis, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, la terre a été occupée par des colons européens ayant écrasé militairement et dépossédé les populations indigènes. Ces colons ont transplanté une civilisation sur cette terre, laquelle a fini par obtenir son indépendance tout en conservant une langue non indigène. N’ayant aucun lien ancestral avec la terre, ils se sont accommodés de leur sentiment d’être déplacés en se raccrochant aveuglément à leur foi dans la pertinence de la langue importée – lorsqu’on ne pouvait éluder l’inadéquation d’une transposition langagière, c’était la terre ou la saison qu’on accusait d’être « dans l’erreur ». Pourtant, dans toutes ces aires géographiques, les auteurs ont fini, chacun à sa manière, par remettre en question l’ajustement de la langue importée à cet autre lieu (voir chap. 4).

    27La théorie de Maxwell laisse entendre que dans les cas de sociétés envahies, comme en Inde et au Nigéria où les peuples indigènes ont été colonisés sur leur propre territoire, les écrivains n’ont pas été contraints de s’adapter à un pays et un climat différents mais leur manière traditionnelle et complexe d’en parler s’est trouvée marginalisée par la vision globalisante qu’a impliquée l’acquisition de l’Anglais. Que l’Anglais ait réellement supplanté la langue maternelle de l’auteur ou ait simplement offert la garantie d’un medium de plus large diffusion, son usage fut la cause d’une disjonction entre l’appréhension du monde et la façon dont l’écriture pouvait en rendre compte.

    28Pour Maxwell, quelle que soit leur origine, les écrivains post-coloniaux partagent des caractéristiques frappantes qui les dissocient de la tradition littéraire indigène d’Angleterre :

    Il y a deux grandes catégories. Dans la première, l’écrivain apporte sa propre langue - l’Anglais - dans un milieu étranger et un ensemble d’expériences nouvelles : ainsi de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande. Dans l’autre, c’est dans son propre héritage socioculturel que l’écrivain apporte une langue étrangère - l’Anglais - : cas de l’Inde et de l’Afrique de l’Ouest. Cependant les deux catégories se rejoignent… [La] « lutte rageuse avec les mots et les significations » a pour but de soumettre l’expérience à la langue, la vie exotique à l’expression importée.
    (Maxwell 1965 : 82-3)

    29Est implicité, dans l’analyse qu’effectue Maxwell du fait colonial, un genre particulier de « double vision » qui ne se trouve pas chez les indigènes non colonisés. Il s’agit d’une vision dans laquelle l’identité se constitue par contraste ; elle est intimement liée dans l’amour ou la haine (ou les deux) à une métropole qui exerce son hégémonie sur le monde culturel immédiat de la réalité post-coloniale.

    30Ce modèle comporte deux limites majeures. D’une part, il n’est pas suffisamment compréhensif car il ne prend pas en compte les cas des Antilles ou de l’Afrique du Sud, lesquels sont exceptionnels à bien des égards. D’autre part, son manque de subtilité linguistique risque d’encourager une vue simpliste et essentialiste du rapport entre langue et lieu. Si l’on prend le premier point, on constate qu’aux Antilles, par exemple, les peuples indigènes (les Caraïbes et Arawaks) furent pratiquement exterminés en moins d’un siècle d’invasion européenne. La population actuelle toute entière a par conséquent été transplantée et « exilée » d’Afrique, d’Inde, de Chine, du « Moyen-Orient » et d’Europe. La situation antillaise cumule donc tous les effets les plus violents et destructeurs du processus de colonisation. Comme les populations des colonies de peuplement, tous les Antillais ont été déplacés. Or, à ce déplacement se sont ajoutés, pour ceux qui venaient d’Afrique, la violence de l’asservissement, et pour beaucoup d’autres (les Indiens et les Chinois) le choc à peine un peu moins violent de ce qui a légalement fait suite à l’esclavage : le système de la main-d’œuvre « engagée » sous contrat au xixe siècle. Comme en Inde et en Afrique, la langue et la culture coloniales ont été privilégiées au détriment des traditions populaires autochtones.

    31Les colonies de peuplement pouvaient au moins avoir l’illusion fugace d’une relation filiale avec cette culture dominante, alors que les colonies d’occupation et d’exploitation possédaient, elles, des cultures traditionnelles précoloniales qui ont continué de coexister avec les nouvelles formes impériales. Aux Antilles pourtant, alors que certains groupes raciaux ont continué à préserver des fragments de cultures précoloniales importés de leurs sociétés d’origine et alors que ceux-ci font encore partie intégrante de la réalité complexe de la vie contemporaine antillaise (voir les nombreux traits africains de la culture antillaise contemporaine), les processus visant à maintenir une certaine continuité ou à opérer une « décolonisation » culturelle s’avèrent beaucoup plus problématiques. Ceci est dû en partie à ce que les perturbations provoquées par l’entreprise impérialiste ont été non seulement plus violentes mais aussi plus délibérément destinées à générer des fractures et des dissensions. L’Anglais a joué un rôle historiquement bien peu honorable dans la Caraïbe où les esclaves étaient intentionnellement séparés des autres membres de leur groupe linguistique et, pour minimiser la possibilité d’une révolte, contraints d’utiliser la langue de leurs propriétaires dans les plantations. Pour les esclaves il s’agissait donc là d’une langue de division imposée pour faciliter leur exploitation.

    32Maxwell n’a pas inclus l’Afrique du Sud dans la catégorie des colonies de peuplement, mais la littérature sud-africaine blanche possède des affinités évidentes avec celles de l’Australie, du Canada et de la Nouvelle-Zélande. Quant à la littérature sud-africaine noire, elle pourrait, de manière très fructueuse, être comparée à celle des autres pays d’Afrique. Mais la politique raciste de l’apartheid a créé un tourbillon dans lequel se trouve entraînée une grande partie des littératures de cette zone, qu’elles soient noires ou blanches. Les thèmes communs aux littératures des colonies de peuplement (l’exil, le problème du « chez soi » qu’il faut trouver et définir, la confrontation physique et affective avec une nouvelle « terre » à laquelle sont attachées des significations anciennes et établies) sont encore présents dans les textes écrits par les blancs d’Afrique du Sud, bien qu’assourdis par leur intrication directe dans les politiques raciales. Des motifs communs aux littératures du Nigéria et du Kenya tels que l’expropriation, le morcellement culturel, la domination coloniale et néocoloniale, la crise d’identité, continuent à se faire jour dans la littérature sud-africaine noire mais, là encore, prédominent moins que les questions plus spécifiques et immédiates concernant la race, la liberté individuelle et communautaire sous le régime intransigeant et répressif des blancs.

    33Quant au second point, bien que le travail de Maxwell ait accompli une avancée considérable pour identifier l’étendue et l’unité des littératures postcoloniales, on pourrait penser qu’il encourage l’hypothèse selon laquelle toute langue est en soi peu ou prou inadaptée à son utilisation dans un lieu étranger.

    Les analogies thématiques

    34Les critiques post-coloniaux ont découvert de nombreuses analogies thématiques dans les différentes littératures en langue anglaise (Matthews 1962 ; New 1975 ; Tiffin 1978 ; Slemon 1988). Par exemple, le thème célébrant la lutte pour l’indépendance de la communauté et de l’individu se retrouve dans des romans aussi variés que Kanthapura de S.R. Rao (Inde), A Grain of Wheat [Un grain de blé] de Ngugi (Kenya) et New Day [Un jour nouveau] de V.S. Reid (Jamaïque) ; le thème de l’influence dominante d’une culture étrangère sur la vie des sociétés post-coloniales contemporaines est présent dans des œuvres aussi diverses par leur origine et leur style que No Longer at Ease [Le Malaise] de Ch. Achebe (Nigéria), In the Castle of My Skin [Dans la forteresse de ma peau] de G. Lamming (Barbade) et les poèmes de Honi Tuwhare (Nouvelle-Zélande).

    35On voit aussi émerger d’autres thèmes d’une grande force métonymique. Par exemple, la construction ou la démolition de maisons et édifices divers situés dans des espaces post-coloniaux est une figure récurrente et suggestive de la problématique de l’évolution de l’identité post-coloniale dans des ouvrages émanant de différentes sociétés : A House for Mr Biswas [Une maison pour M. Biswas] de V.S. Naipaul (Trinidad), Remember the House [N’oublie pas la maison] de Santha Rama Rao (Inde), As for Me and My House [Ma maison et moi] de Sinclair Ross (Canada), Bliss [Le Bonheur] de Peter Carey (Australie) et Living on the Manototo [La Vie sur le Manototo] de Janet Frame (Nouvelle-Zélande). Ou bien encore, le thème du voyage en terre inconnue qu’entreprend un intrus européen guidé par un indigène est un trait caractéristique de textes aussi différents que The Palace of the Peacock [Le Palais du paon] de Wilson Harris (Guyana), Voss de Patrick White (Australie), The Radiance of the King [Le Regard du roi] de Camara Laye (Guinée)3.

    36Les similitudes que l’on retrouve dans les différentes littératures postcoloniales ne se réduisent pas à ces analogies thématiques. Comme l’ont récemment remarqué certains critiques, elles recouvrent des éléments comme l’usage particulier de l’allégorie (Slemon 1986,1987b), de l’ironie (New 1975), du réalisme magique (Dash 1973 ; Slemon 1988a), et de la discontinuité narrative qui sont autant de traits distinctifs de l’écriture post-coloniale. Dans l’ouvrage de V.H. New, Among Worlds [Parmi tant de mondes] (1975), livre qui « décrit les analogies thématiques marquant la contemporanéité littéraire de l’ensemble des cultures du Commonwealth… et la façon dont les écrivains ont exploité les préoccupations liées à leurs cultures respectives pour construire des mondes multiples et distincts », l’auteur postule de manière fort intéressante qu’une modalité ironique prédomine dans les littératures post-coloniales où « temps, espace et communauté… génèrent semblables attitudes et dilemmes contraignants » (New 1975 : 3). La prédominance de l’ironie (et le développement d’un genre d’allégorie commun aux différentes cultures) accentue l’importance de la disjonction langue/lieu dans la construction du réel post-colonial (voir chap. 2, p. 58).

    37L’ouvrage de New insiste également sur l’aspect comparable de cette expérience, en notant « les modèles structurels récurrents dans toutes ces littératures » qui « permettent une approche des sensibilités culturelles sous-jacentes ». De manière significative, « la façon dont ces modèles se chevauchent fournit… une réfutation des affirmations hâtives quant aux caractéristiques nationales en littérature » (New 1975 : 2-3). L’un de ces modèles structurels récurrents mis en évidence par New est celui de l’exil, déjà exploré par Matthews (1962) et plus tard par Gurr (1981). Ngugi (1972), et Griffiths (1978) traitent aussi de l’exil en se focalisant sur les littératures d’Afrique, de la Caraïbe et de la diaspora noire en général.

    38L’existence de ces thèmes et de ces modèles structurels et formels communs n’est pas le fait du hasard. C’est l’expression de conditions psychiques et historiques partagées au-delà des différences distinguant une société post-coloniale d’une autre. Le thème de l’exil, par exemple, est présent d’une manière ou d’une autre dans tous ces écrits en ce qu’il manifeste dans ces sociétés une préoccupation identique quant au lieu (de l’implantation/transplantation), aussi bien qu’aux conséquences matérielles complexes impliquées par le transfert de la langue du lieu d’origine jusqu’au nouvel environnement auquel elle impose et qui lui impose des adaptations. En conséquence, pour rendre compte de ces traits comparables dans l’écriture post-coloniale, il faut que l’on traite le problème plus général de la façon dont ces littératures ont été marquées par les forces politiques, économiques et culturelles qui ont agi sur elles dans le cadre de l’Empire colonial et de la façon dont ceci est lié au déplacement de la langue imposée dans un nouveau contexte géographique et culturel.

    Colonisateur et colonisé

    39Une autre approche post-coloniale majeure, découlant des travaux de théoriciens politiques comme Frantz Fanon (1959, 1961, 1967) et Albert Memmi (1965) trouve sa caractéristique principale dans la notion même de dialectique Empire/colonie. Selon ce modèle, sur l’acte d’écrire quelque texte que ce soit dans une aire post-coloniale, pèse le surplomb, aussi bien sur les plans politique ou social que sur celui de l’imaginaire, de la relation colonisateur/colonisé.

    40Cette relation induit d’importantes questions, par exemple celle de la possibilité de « décoloniser » une culture. Quelques-uns des débats les plus enflammés dans les sociétés post-coloniales se sont focalisés sur l’évaluation exacte de ce qu’implique une telle « décolonisation » et sur la façon dont elle devait être accomplie. Certains critiques ont fortement insisté sur la nécessité de récupérer les langues et les cultures précoloniales. Pour les plus radicaux d’entre eux, la colonisation n’est qu’un trait historique éphémère que l’on peut totalement laisser derrière soi dès lors que l’on a atteint une « pleine indépendance » dans l’organisation culturelle et politique (Ngugi 1986). D’autres ont avancé que cela est non seulement impossible mais que le syncrétisme culturel constitue un trait aussi précieux qu’inévitable de toutes les sociétés post-coloniales ; il pouvait même être considéré comme le générateur de leur force singulière.

    41Dans les pays africains et en Inde, c’est-à-dire dans les pays post-coloniaux où d’autres langues peuvent offrir à l’anglais une alternative qui soit viable, l’un des traits récurrents ayant caractérisé les appels à la décolonisation a été la proposition d’un retour exclusif, ou du moins très large, à l’écriture dans la langue précoloniale. Aussi politiquement attractive qu’elle ait été, cette proposition a été jugée problématique par ceux qui insistent sur la nature syncrétique des sociétés post-coloniales. Les tenants de la syncréticité soutiennent en effet que même un roman en bengali ou en kikuyu ne peut être qu’un hybride transculturel et que les projets de décolonisation doivent le reconnaître. Ne pas le faire revient à confondre décolonisation et reconstitution de la réalité précoloniale. Néanmoins, et particulièrement en Inde où la majeure partie des œuvres littéraires s’écrit en langues indigènes, le rapport entre ce qui s’écrit dans celles-ci et ce qui s’écrit, en moins grand nombre, en langue anglaise a fait d’un tel projet syncrétique un puissant élément d’une affirmation de soi post-coloniale et cela sera peut-être de plus en plus vrai aussi en Afrique. Dans les colonies de peuplement, où les projets de décolonisation sous-tendaient le désir d’établir des cultures nationales, le problème de la langue paraissait à première vue moins crucial. Le fait qu’elle ne semblait pas réellement coller à la « réalité » locale était perçu comme un problème mineur que l’on finirait par résoudre, et il n’y avait de toute façon aucune autre langue disponible (bien que des mouvements comme le Jindy worobak en Australie, qui s’était tourné vers la langue et la culture aborigènes pour créer une parole « native » d’inspiration « authentique », aient suggéré des orientations possibles pour ce genre de recherche). Toutefois, comme certains critiques l’ont compris plus tard, cette position passait aussi sous silence d’importants problèmes de langue et « d’authenticité ».

    42Ce débat entre des théories prônant la récupération culturelle précoloniale et d’autres soutenant qu’un syncrétisme post-colonial est à la fois inévitable et fructueux a surgi un peu partout. Par exemple en Afrique à l’occasion du fameux débat entre l’écrivain nigérian Wole Soyinka et ce que l’on a appelé la « troïka », formée par Chinweizu, Jemie et Madubuike (Soyinka 1975 ; Chinweizu et al 1983), débat qui souleva d’importantes questions sur l’exclusivisme de la nation ou du groupe et l’impossibilité d’éviter le syncrétisme (particulièrement dans la fusion des cultures impliquée par l’usage de l’anglais). On retrouve implicitement ces questions au cœur de l’écriture caribéenne telle qu’illustrée par les premiers écrits d’Edward Brathwaite d’une part et ceux de Derek Walcott et Wilson Harris d’autre part (Ismond 1971). Brathwaite et Chinweizu considèrent un retour aux racines africaines comme essentiel pour les identités antillaise et nigériane ; Soyinka et Harris sont partisans d’un syncrétisme culturel qui, sans nier les affiliations ancestrales, envisage la destinée afro-caribéenne comme inextricablement mêlée à une réalité contemporaine multiculturelle. Ces querelles ont permis de cerner quelques-uns des problèmes théoriques les plus importants de la critique post-coloniale.

    43Sous un angle différent, on constate que c’est dans le domaine des relations entre colonisateurs et colonisés que l’apport de la critique européenne structuraliste, poststructuraliste et marxiste a été d’une grande portée. L’accent mis sur la prééminence de la textualité trouve une application particulière dans la rencontre littéraire Empire/colonies et des structuralistes comme Tzvetan Todorov ou des analystes du discours comme Edward Said ont beaucoup apporté pour l’élucidation de la rencontre dialectique entre l’Europe et l’Autre (Todorov 1974 ; Said 1978, 1985). Il est clair aussi que les analyses marxistes (par exemple celles d’Althusser, Pêcheux et Jameson), soulignant l’importance de l’idéologie dans la formation de la représentation du sujet colonial, ont fortement influencé les interprétations culturelles et littéraires post-coloniales. Des critiques comme Homi Bhabha (1983, 1985), Abdul JanMohammed (1983, 1985) et Gayatri Spivak (1985a, 1987) ont adapté différents aspects de ces théories euro-américaines contemporaines à une analyse de la rencontre coloniale.

    44Les perspectives féministes prennent aussi une importance croissante dans la critique post-coloniale : les stratégies des théories féministes et postcoloniales récentes se recoupent et se nourrissent en effet mutuellement. Jean Rhys, Doris Lessing, Toni Morrisson, Paule Marshall et Margaret Atwood ont toutes établi une analogie entre les relations hommes/femmes et celles existant entre puissance impériale et colonie, tandis que des critiques comme Gayatri Spivak (1985b, 1987) ont bien articulé le rapport entre féminisme, poststructuralisme et discours post-colonial.

    « Dominant » et « dominé »

    45L’approche comparative de Max Dorsinville (1974, 1983), qui souligne la relation entre sociétés dominantes et sociétés dominées, est très proche de celle fondée sur la tension entre colonisateur et colonisé. Dorsinville explore cette distinction dans ses études des relations sociales et littéraires entre oppresseur et communautés opprimées dans l’Afrique coloniale française, le Québec, l’Amérique noire et la Caraïbe. Il apparaît clairement qu’en l’étendant au rapport historique particulier produit par le colonialisme et en soulignant l’importance d’une politique de domination, ce modèle peut recouvrir une hiérarchie d’oppressions beaucoup plus large. Bien que Dorsinville ne traite pas spécifiquement des sociétés post-coloniales, son approche peut facilement recouvrir leur cas.

    46Les mutations culturelles qui affectent à la fois les sociétés elles-mêmes et les rapports qu’elles entretiennent avec d’autres peuvent être clairement expliquées par cette hiérarchie. À cet égard, on peut très bien utiliser le modèle de Dorsinville pour prolonger celui de Maxwell (voir pp. 37-39). Par exemple, on pourrait expliquer l’évolution des thèmes, des préoccupations et des visées générales dans la littérature américaine du xixe au xxe siècle en se fondant sur un changement relatif de l’importance internationale des États-Unis à mesure qu’ils passaient de la position de dominé à celle de dominant. Leur littérature y gagnait plus d’affinités avec celles de l’Europe en termes de capacité à produire des textes « canoniques » et à influencer d’autres littératures.

    47Le modèle de Dorsinville rend également compte des productions de minorités littéraires et culturelles à l’intérieur d’un pays ou d’une aire géographique, ainsi que des attitudes contradictoires de la société dominante pouvant elle aussi être subtilement dominée par une autre puissance. En Australie, par exemple, l’écriture aborigène fournit un excellent exemple de littérature dominée, alors que celle des Australiens blancs possède par rapport à elle les caractéristiques d’une littérature dominante. Pourtant la littérature australienne blanche est à son tour dominée par la littérature anglaise de Grande-Bretagne. Il serait passionnant d’étudier les contradictions qui apparaissent dans de telles situations ainsi que l’évolution dans le temps du statut Empire/colonie dans, par exemple, les traditions américaines et britanniques.

    48Un modèle comme celui de Dorsinville rend aussi moins problématique la situation des littératures irlandaises, galloises et écossaises dans leur rapport avec le « courant dominant » britannique. S’il est possible d’arguer que ces sociétés ont été les premières victimes de l’expansionnisme britannique, la complicité dont elles ont fait preuve par la suite avec l’entreprise impériale rend difficile la reconnaissance par les autres peuples colonisés de leur identité post-coloniale. Le modèle dominant/dominé de Dorsinville souligne avec force l’acte consistant à imposer à d’autres une langue et une culture et rend possible d’interpréter l’histoire littéraire britannique comme un processus d’échanges hiérarchiques dans des rapports de groupes internes et externes.

    49L’une des caractéristiques des littératures dominées est une tendance inévitable à la subversion ; une étude des stratégies subversives utilisées par certains écrivains post-coloniaux révélerait à la fois les formes prises par la domination et les réponses créatives et imaginatives qu’elles provoquent en retour. Directement et indirectement, comme l’a exprimé Salman Rushdie, « l’Empire contre-attaque par sa littérature », non seulement par une affirmation nationaliste, en proclamant sa centralité et son auto-détermination, mais aussi, de manière encore plus radicale, en remettant en cause les fondements de la métaphysique européenne et britannique, défiant ainsi la conception globale tendant en premier lieu à opposer le centre et la périphérie. Ainsi, les concepts de polarité, de « gouvernant et gouverné, dirigeant et dirigé » (Harris 1960) sont contestés dans leur manière fondamentale d’ordonner la réalité. Des écrivains tels que J.M. Coetzee, Wilson Harris, V.S. Naipaul, George Lamming, Patrick White, Chinua Achebe, Margaret Atwood et Jean Rhys ont tous réécrit des œuvres particulières à partir du « canon » anglais dans le but de restructurer les « réalités » européennes en termes post-coloniaux, pas seulement en renversant l’ordre hiérarchique mais en remettant en question les présupposés philosophiques sur lesquels cet ordre reposait (Brydon 1984b ; Gardiner 1987 ; Slemeon 1987b ; Tiffin 1987).

    Les modèles d’hybridité et de syncréticité

    50La théorie littéraire post-coloniale a fait appel aux systèmes théoriques européens mais de manière prudente et éclectique. L’altérité implique l’altération, et aucune théorie européenne n’est susceptible de s’adapter à des circonstances culturelles différentes sans être repensée, sans subir une « appropriation » par un discours différent.

    51Les théories proposées par des critiques comme Homi Bhabha et des écrivains comme Wilson Harris ou Edward Brathwaite procèdent de considérations sur la nature des sociétés post-coloniales et les types d’hybridation que leurs différentes cultures ont engendrés. Pour une grande partie de la pensée européenne, l’histoire, les aïeux, le passé fournissent des points de référence essentiels à l’épistémologie. Mais dans la pensée post-coloniale, comme l’a exprimé le poète australien Les Murray, « le temps s’élargit en espace » (Murray 1969). Des ouvrages tels que Such is Life [Ainsi va la vie] de Joseph Furphy (1903), Midnight’s Children [Les Enfants de minuit] de Salman Rushdie (1981), All About H. Hatterr [La Vérité sur H. Hatterr] de G.V. Desani (1948), les romans de Wilson Harris et de beaucoup d’autres entreprennent délibérément de brouiller les notions européennes « d’histoire » et de structuration du temps. Des romans comme Voss de Patrick White (1957) ou des séquences poétiques telles que Eyre All Alone (1961) ou Leichhardt in Theatre (1952) de Francis Webb font échouer l’histoire européenne sur un rivage nouveau, réduisant à néant le temps et les desseins impériaux. L’histoire admise jusque-là est ainsi remodelée, réécrite et réalignée sur le point de vue des victimes de sa marche destructrice. C’est aussi vrai pour Kanthapura de Raja Rao (1938), New Day [Un jour nouveau] de V.S. Reid (1949) et The Temptations of Big Bear [Les Tentations de Gros Ours] de Rudy Weibe (1973). Dans tous ces textes, la perspective change pour devenir celle de l’Autre.

    52Homi Bhabha a noté la collusion entre narration, histoire et mimétisme réaliste dans la lecture des textes. Prenant comme exemple A House for Mr Biswas de V.S. Naipaul, Bhabha montre combien il peut être dangereux d’interpréter les œuvres post-coloniales comme socialement et historiquement mimétiques car cela entraîne leur réabsorption dans la tradition anglaise. Leur radicalisme se trouve en effet en quelque sorte banalisé par l’ignorance des perturbations coloniales apportées à la surface « anglaise » des textes (Bhabha 1984a). Parallèlement, dans son essai The Muse of History [La Muse de l’Histoire] le poète de Sainte Lucie, Derek Walcott reproche à l’écrivain antillais d’être enferré dans l’obsession des destructions du passé historique et lui conseille plutôt d’abandonner les récriminations perpétuelles pour s’ouvrir à la possibilité d’un monde sans Histoire où une nouvelle, quoique non innocente, toponymie « adamique » lui fournit un matériau infini et la potentialité d’une vision neuve sans être naïve (Walcott 1974b).

    53L’écrivain et historien antillais E.K. Brathwaite propose un modèle qui, tout en soulignant la nécessité de privilégier le lien africain plutôt que l’européen, insiste aussi sur la nature syncrétique et multiculturelle de la réalité antillaise. De la même façon, pour le romancier et critique du Guyana, Wilson Harris, il faut libérer les cultures de la relation dialectique destructrice à l’histoire, et c’est l’imagination qui en fournit la clé. Harris voit en elle le refuge permanent et unique des peuples opprimés, mais l’imagination offre aussi la possibilité d’échapper aux politiques fondées sur la domination et l’assujettissement. L’une des images-clés illustrant ce processus est fournie par le personnage populaire d’Anancy, l’homme-araignée, tiré du folklore akan. Grâce à ses pouvoirs, Anancy apparaît sous de multiples formes dans son nouveau décor antillais, mais pour Harris, il sert surtout à effectuer une retraversée imaginaire du tristement célèbre « Passage du Milieu » emprunté à l’origine par les esclaves venus d’Afrique jusqu’aux Caraïbes (Harris 1970a : 8ff ; voir aussi Brathwaite 1973 : 165-7). Le personnage d’illusionniste campé par l’homme-araignée, à l’instar du portail initiatique du Passage du Milieu, offre un espace psychique étroit à travers lequel des transformations radicales peuvent s’opérer. En mêlant passé, présent, avenir aux cultures impériales et coloniales dans sa propre fiction, Harris tente délibérément de trouver un nouveau langage et de porter un nouveau regard sur le monde. Cette vision rejette les polarités linguistiques prétendument inévitables et utilise les énergies destructrices de la culture européenne au service d’une communauté future dans laquelle division et catégorisation ne constitueront dorénavant plus les bases de la perception.

    54Dans The Womb of Space [La Matrice de l’espace], Harris montre comment cette philosophie peut être utilisée dans une lecture radicale des textes, car, à l’instar de Jameson, il sait faire ressortir les impulsions créatrices multiculturelles sous-jacentes à la structure de surface apparemment antagoniste du texte4. De là, Harris avance que, bien que les textes post-coloniaux puissent sembler traiter des oppositions fortement déterminées de race et de culture, chacun d’eux contient les germes de la « communauté » qui, en se développant dans l’esprit du lecteur, brisent la dialectique apparemment inévitable de l’Histoire.

    55Selon la formulation de Harris, l’hybridité du présent est en lutte constante pour se libérer d’un passé qui mettait l’accent sur les ancêtres et qui valorisait la « pureté » par opposition à son contraire menaçant, le « composite ». Elle remplace la linéarité temporelle par la pluralité spatiale. Le croisement complexe temps/espace dans la théorie littéraire et l’historiographie, avec le choc concomitant entre le « pur » et l’« hybride », est adéquatement illustré par les contradictions ayant surgi dans la situation canadienne. Au Canada, où le modèle de la « mosaïque » a été un élément culturel important, la théorie littéraire canadienne, rompant ainsi avec la domination européenne, a généralement adopté une posture nationaliste affirmant que la mosaïque était une caractéristique bien canadienne par opposition au « melting pot » (creuset) des USA. Mais la perception interne de cette mosaïque n’a pas engendré les théories correspondantes d’une hybridité littéraire pour remplacer l’approche nationaliste. La littérature canadienne, perçue intérieurement comme une mosaïque, demeure généralement monolithique dans l’affirmation de sa différence par rapport au « canon » britannique, ou à la menace plus récente du néocolonialisme américain5. Elle s’est efforcée par ailleurs d’obtenir une reconnaissance extérieure en troquant la dynamique de la différence contre une posture internationaliste et néo-universaliste. Il semble que peu de travail ait été accompli là même où la perception aiguë d’une certaine complexité culturelle aurait pu générer un climat favorable à des études transnationales ou transculturelles.

    56La théorie littéraire post-coloniale a donc commencé à traiter les problèmes de transmutation du temps en espace, alors que le présent s’efforce de sortir du passé et que, comme beaucoup de littératures post-coloniales récentes, elle essaie de se construire un avenir. Le monde post-colonial est un monde dans lequel le choc culturel destructeur se mue en acceptation des différences par des parties égales. Les théoriciens littéraires et les historiens de la culture commencent à reconnaître les phénomènes transculturels comme le point d’arrivée possible d’une histoire humaine apparemment interminable faite de conquêtes et de destructions justifiées par le mythe de la « pureté » du groupe, et comme la base sur laquelle le monde post-colonial peut se stabiliser de façon innovante. Les critiques noirs et nationalistes ont eu beau démystifier les processus impériaux de domination et d’hégémonie permanente, ils n’ont pas su finalement proposer une issue à cette impasse historique et philosophique. À la différence de ces modèles, les approches récentes ont reconnu que la force de la théorie post-coloniale peut très bien résider dans sa méthodologie naturellement comparative et dans la vision à la fois hybride et syncrétique du monde moderne qu’elle implique. Cette vision fournit un cadre pour une « différence d’égal à égal » dans lequel peut se prolonger une exploration fructueuse des théories multiculturelles soit à l’intérieur de chaque société soit dans la confrontation des unes et des autres.

    57Les différents modèles par lesquels les textes et traditions des littératures post-coloniales sont discutés se recoupent en de multiples points. En tout cas, tous insistent sur la notion de « lieu » et de nouvelles épistémologies ont pris forme privilégiant l’espace plutôt que le temps en tant que concept majeur dans l’organisation du réel. De la même manière, les oppositions gouverneur/gouverné, dirigeant/dirigé, etc. sont battues en brèche et le concept de dominance comme régulateur principal des sociétés humaines, s’il est reconnu, est lui aussi remis en question. En outre, la langue se localise et détourne les valeurs de la « norme » britannique pour finalement supplanter la centralité hégémonique véhiculée par l’idée de norme elle-même. Enfin, la « double vision » imposée par la distinction historique entre métropole et colonie rend moins probables les perceptions monolithiques dans les sociétés post-coloniales.

    Notes de bas de page

    1 En Inde par exemple, des critiques comme C.D. Narasimhaiah, qui avait soutenu le développement de cours de littérature américaine, ont ensuite été en mesure de défendre par analogie l’introduction de textes indiens indigènes dans les programmes universitaires.

    2 Bien que l’analyse de Soyinka soit ici fondée sur l’affirmation d’une réalité africaine, laquelle est « le produit et la justification d’une terre et d’une civilisation distinctes », et se trouve donc elle-même sans doute limitée par la tendance polarisante que cela implique, sa référence à un rejet des « manichéismes » fait écho à la critique de ces tendances polarisantes présentes dans les paradigmes intellectuels européens dominants élaborée par des critiques post-coloniaux plus tardifs comme Wilson Harris (voir chap. 5). La position de Sartre sur la Négritude rappelle opportunément que la théorie post-coloniale doit se garder de devenir colonisatrice à son tour et doit équilibrer son rejet de modèles culturels monolithiques avec le besoin d’une conscience permanente des traits bien caractéristiques du climat, de l’histoire, de la société, de l’économie et de la race que son discours doit prendre en compte. Elle ne doit pas confondre le « transculturel » et le comparatif avec un nouvel « universalisme » international.

    3 Les travaux de Laye, bien que rédigés en français, sont un bon exemple de replacement de la langue sur un nouveau territoire et, dans leurs réorientations subversives du sujet par rapport au lieu, ils font écho à des thèmes très courants dans les textes anglais post-coloniaux.

    4 Tandis qu’une hégémonie britannique monolithique est confrontée à des défis visant son centralisme, et que la notion même de centralisme est répudiée, la « littérature » ne semble plus engagée dans un ensemble de pratiques canoniques, mais paraît plutôt générée par une dialectique instable au plan de la créativité, ou, comme le dit Jameson, « par les côtés opposés d’un discours partageant un code commun » (Jameson 1981).

    5 E.D. Blodgett, par exemple, le fait remarquer dans son attaque des tendances au « monolithisme » affichées par la critique canadienne (Blodgett 1982).

    Notes de fin

    1 La « Frontière » réfère à un mythe historique qui a façonné l’imaginaire américain. Pendant la conquête de l’Ouest, l’expression a désigné la zone limitrophe de l’implantation des populations d’origine européenne. N.D.T.

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    L’Héritage de Bakhtine

    L’Héritage de Bakhtine

    Journée d'études, Bordeaux, mai 1995

    Catherine Depretto

    1997

    Michel Tremblay, l’enfant multiple

    Michel Tremblay, l’enfant multiple

    Marie-Lyne Piccione

    1999

    Écrire le cri

    Écrire le cri

    Le Livre des Questions d’Edmond Jabès. Exégèse

    Éric Benoit

    2000

    Rachid Boudjedra, la passion de l’intertexte

    Rachid Boudjedra, la passion de l’intertexte

    Kangni Alemdjrodo

    2001

    La plume dans la plaie

    La plume dans la plaie

    Les écrivains journalistes et la guerre d’Algérie

    Philippe Baudorre (dir.)

    2003

    Vladimir Nabokov, lecteur de l’autre

    Vladimir Nabokov, lecteur de l’autre

    Incitations

    Isabelle Poulin

    2005

    Driss Chraïbi, une écriture de traverse

    Driss Chraïbi, une écriture de traverse

    Stéphanie Delayre

    2006

    Littérature et sociologie

    Littérature et sociologie

    Philippe Baudorre, Dominique Rabaté et Dominique Viart (dir.)

    2007

    Abécédaire insolite des francophonies

    Abécédaire insolite des francophonies

    Christiane Chaulet-Achour et Brigitte Riéra (dir.)

    2012

    L’Empire vous répond

    L’Empire vous répond

    Théories et pratiques des littératures post-coloniales

    Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin (dir.)

    2012

    La Nouvelle en Europe

    La Nouvelle en Europe

    Destins croisés d’un genre au XXe siècle

    Andrée-Marie Harmat, Yves Iehl, Nathalie Vincent-Arnaud et al. (dir.)

    2014

    La fabrique des valeurs dans la littérature du XIXe siècle

    La fabrique des valeurs dans la littérature du XIXe siècle

    Jean-Louis Cabanès

    2017

    Voir plus de livres
    1 / 12
    L’Héritage de Bakhtine

    L’Héritage de Bakhtine

    Journée d'études, Bordeaux, mai 1995

    Catherine Depretto

    1997

    Michel Tremblay, l’enfant multiple

    Michel Tremblay, l’enfant multiple

    Marie-Lyne Piccione

    1999

    Écrire le cri

    Écrire le cri

    Le Livre des Questions d’Edmond Jabès. Exégèse

    Éric Benoit

    2000

    Rachid Boudjedra, la passion de l’intertexte

    Rachid Boudjedra, la passion de l’intertexte

    Kangni Alemdjrodo

    2001

    La plume dans la plaie

    La plume dans la plaie

    Les écrivains journalistes et la guerre d’Algérie

    Philippe Baudorre (dir.)

    2003

    Vladimir Nabokov, lecteur de l’autre

    Vladimir Nabokov, lecteur de l’autre

    Incitations

    Isabelle Poulin

    2005

    Driss Chraïbi, une écriture de traverse

    Driss Chraïbi, une écriture de traverse

    Stéphanie Delayre

    2006

    Littérature et sociologie

    Littérature et sociologie

    Philippe Baudorre, Dominique Rabaté et Dominique Viart (dir.)

    2007

    Abécédaire insolite des francophonies

    Abécédaire insolite des francophonies

    Christiane Chaulet-Achour et Brigitte Riéra (dir.)

    2012

    L’Empire vous répond

    L’Empire vous répond

    Théories et pratiques des littératures post-coloniales

    Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin (dir.)

    2012

    La Nouvelle en Europe

    La Nouvelle en Europe

    Destins croisés d’un genre au XXe siècle

    Andrée-Marie Harmat, Yves Iehl, Nathalie Vincent-Arnaud et al. (dir.)

    2014

    La fabrique des valeurs dans la littérature du XIXe siècle

    La fabrique des valeurs dans la littérature du XIXe siècle

    Jean-Louis Cabanès

    2017

    Accès ouvert

    Accès ouvert freemium

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Acheter

    Édition imprimée

    • amazon.fr
    • decitre.fr
    • mollat.com
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr
    • lcdpu.fr

    1 En Inde par exemple, des critiques comme C.D. Narasimhaiah, qui avait soutenu le développement de cours de littérature américaine, ont ensuite été en mesure de défendre par analogie l’introduction de textes indiens indigènes dans les programmes universitaires.

    2 Bien que l’analyse de Soyinka soit ici fondée sur l’affirmation d’une réalité africaine, laquelle est « le produit et la justification d’une terre et d’une civilisation distinctes », et se trouve donc elle-même sans doute limitée par la tendance polarisante que cela implique, sa référence à un rejet des « manichéismes » fait écho à la critique de ces tendances polarisantes présentes dans les paradigmes intellectuels européens dominants élaborée par des critiques post-coloniaux plus tardifs comme Wilson Harris (voir chap. 5). La position de Sartre sur la Négritude rappelle opportunément que la théorie post-coloniale doit se garder de devenir colonisatrice à son tour et doit équilibrer son rejet de modèles culturels monolithiques avec le besoin d’une conscience permanente des traits bien caractéristiques du climat, de l’histoire, de la société, de l’économie et de la race que son discours doit prendre en compte. Elle ne doit pas confondre le « transculturel » et le comparatif avec un nouvel « universalisme » international.

    3 Les travaux de Laye, bien que rédigés en français, sont un bon exemple de replacement de la langue sur un nouveau territoire et, dans leurs réorientations subversives du sujet par rapport au lieu, ils font écho à des thèmes très courants dans les textes anglais post-coloniaux.

    4 Tandis qu’une hégémonie britannique monolithique est confrontée à des défis visant son centralisme, et que la notion même de centralisme est répudiée, la « littérature » ne semble plus engagée dans un ensemble de pratiques canoniques, mais paraît plutôt générée par une dialectique instable au plan de la créativité, ou, comme le dit Jameson, « par les côtés opposés d’un discours partageant un code commun » (Jameson 1981).

    5 E.D. Blodgett, par exemple, le fait remarquer dans son attaque des tendances au « monolithisme » affichées par la critique canadienne (Blodgett 1982).

    1 La « Frontière » réfère à un mythe historique qui a façonné l’imaginaire américain. Pendant la conquête de l’Ouest, l’expression a désigné la zone limitrophe de l’implantation des populations d’origine européenne. N.D.T.

    L’Empire vous répond

    X Facebook Email

    L’Empire vous répond

    Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    L’Empire vous répond

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Ashcroft, B., Griffiths, G., & Tiffin, H. (éds.). (2012). 1. Délimitation du terrain. In L’Empire vous répond. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.3788
    Ashcroft, Bill, Gareth Griffiths, et Helen Tiffin, éd. « 1. Délimitation du terrain ». In L’Empire vous répond. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2012. doi:10.4000/books.pub.3788.
    Ashcroft, Bill, et al., éditeurs. « 1. Délimitation du terrain ». L’Empire vous répond, Presses Universitaires de Bordeaux, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pub.3788.

    Référence numérique du livre

    Format

    Ashcroft, B., Griffiths, G., & Tiffin, H. (éds.). (2012). L’Empire vous répond. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.3752
    Ashcroft, Bill, Gareth Griffiths, et Helen Tiffin, éd. L’Empire vous répond. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2012. doi:10.4000/books.pub.3752.
    Ashcroft, Bill, et al., éditeurs. L’Empire vous répond. Presses Universitaires de Bordeaux, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pub.3752.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Presses Universitaires de Bordeaux

    Presses Universitaires de Bordeaux

    • Mentions légales
    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Facebook
    • LinkedIn
    • Instagram
    • X
    • Flux RSS

    URL : http://www.pub-editions.fr

    Email : pub@u-bordeaux-montaigne.fr

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement