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    Plan détaillé Texte intégral Qu’entend-on par littératures post-coloniales ? Développement des littératures post-coloniales Hégémonie Langue Trouver sa place/être déplacé Post-colonialité et théorie Notes de bas de page

    L’Empire vous répond

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Introduction

    p. 13-26

    Texte intégral Qu’entend-on par littératures post-coloniales ? Littératures post-coloniales et études d’anglais Développement des littératures post-coloniales Hégémonie Langue Trouver sa place/être déplacé Post-colonialité et théorie Notes de bas de page

    Texte intégral

    1À l’heure actuelle, l’existence de plus des trois quarts de la population mondiale a été façonnée par l’expérience du colonialisme. Il est facile de voir l’importance des répercussions que le colonialisme a générées dans les sphères politiques et économiques, mais son influence générale sur les cadres de perception de nos contemporains est souvent moins bien perçue. La littérature est l’un des principaux modes d’expression de ces nouvelles perceptions et c’est dans l’écriture, ainsi qu’à travers d’autres arts comme la peinture, la sculpture, la musique et la danse, que les réalités quotidiennes vécues par les peuples colonisés ont été le plus puissamment transposées et le plus à même d’exercer une très profonde influence.

    Qu’entend-on par littératures post-coloniales ?

    2Ce livre s’attache à l’étude des écrits des peuples anciennement colonisés par la Grande-Bretagne, mais une grande partie de ce travail peut être intéressant et pertinent pour des pays qui ont été colonisés par d’autres puissances européennes comme la France, le Portugal et l’Espagne. La racine sémantique du terme « post-colonial » semble suggérer qu’on n’appréhende les cultures ainsi caractérisées qu’à partir du départ de la puissance impériale. Ce terme a été employé occasionnellement dans quelques travaux antérieurs s’intéressant à la même aire géographique pour faire la distinction entre périodes antérieures et postérieures à l’indépendance (« période coloniale » et « période post-coloniale »), par exemple pour élaborer des histoires littéraires nationales ou pour entreprendre des études comparatives des différentes étapes de ces histoires. Dans l’usage général cependant, le terme « colonial » a été employé en référence à la période antérieure à l’indépendance et pour distinguer la période postérieure, on a employé des expressions référant à une littérature nationale telles que « littérature canadienne moderne » ou « littérature récente des Antilles ».

    3Nous emploierons toutefois le terme « post-colonial » pour recouvrir toute culture affectée par le processus impérial depuis le moment de la colonisation jusqu’à nos jours. Car il y a une continuité de préoccupations qui court tout au long du processus historique initié par l’agression impériale européenne. Selon nous, il s’agit également du terme le plus approprié pour caractériser la nouvelle critique transculturelle qui a émergé ces dernières années ainsi que le discours par lequel elle s’est constituée. En ce sens, ce livre s’intéresse au monde tel qu’il existe pendant et après la période de la domination des empires coloniaux européens et à ce que cela induit dans les littératures contemporaines.

    4Ainsi, les littératures des pays africains, celles de l’Australie, du Bangladesh, du Canada, des Caraïbes, de l’Inde, de la Malaisie, de Malte, de la Nouvelle-Zélande, du Pakistan, de Singapour, du Pacifique Sud, et du Sri-Lanka sont toutes des littératures post-coloniales. La littérature américaine devrait elle aussi être rangée dans cette catégorie. C’est sans doute du fait de son actuelle position dominante et du rôle néocolonial qu’elle a joué que sa nature postcoloniale n’est généralement pas reconnue. Mais ses relations avec le centre métropolitain, telles qu’elles ont évolué au cours des deux derniers siècles, sont paradigmatiques de toutes les littératures post-coloniales. Ce que ces littératures ont en commun, au-delà de leurs caractéristiques régionales spécifiques et distinctes, c’est le fait d’avoir émergé en tant que telles à partir de l’expérience de la colonisation et de s’être affirmées en mettant en avant une tension à l’égard de l’Empire colonial ainsi qu’en marquant bien leurs distances par rapport aux préjugés impérialo-centristes. C’est cela qui fonde leur particularité de littératures post-coloniales.

    Littératures post-coloniales et études d’anglais

    5L’étude de l’anglais a toujours été un phénomène foncièrement politique et culturel, une pratique dans laquelle la langue et la littérature ont été instrumentalisées par un nationalisme profond et globalisateur. Le développement de l’anglais comme discipline universitaire privilégiée dans la Grande-Bretagne du xixe siècle – finalement confirmée par son inclusion dans les programmes d’Oxford et Cambridge, et réaffirmée dans le rapport Newbolt de 1921 – a été en partie enclenché par la volonté de trouver un substitut aux lettres classiques au cœur de la formation intellectuelle des humanités. Dès le début, les partisans de cette discipline de l’Anglais ont lié sa méthodologie à celle des Classiques, en mettant l’accent sur l’érudition, la philologie, et l’étude historique – ancrage des textes dans une période historique et recherche continue de tout ce qui peut déterminer un sens unique, unifié et reconnu.

    6La période historique qui a vu l’émergence de « l’Anglais » comme discipline universitaire a aussi produit la forme coloniale de l’impérialisme du xixe siècle (Batsleer et al. 1985 : 14, 19-25). Gauri Viswanathan a exposé de solides arguments permettant de relier « l’institutionnalisation et la valorisation consécutive des études littéraires anglaises [à] une forme et un contenu idéologique établis dans le contexte colonial », en particulier tels qu’ils se sont développés en Inde où :

    Les administrateurs coloniaux britanniques, poussés par les missionnaires d’une part et par la peur de l’insubordination des indigènes d’autre part, ont découvert dans la littérature anglaise un allié capable de les aider à maintenir le contrôle sur les indigènes sous le couvert d’une éducation libérale.
    (Viswanathan 1987 : 17)

    7On peut soutenir que l’étude de l’Anglais et la croissance de l’Empire ont procédé d’un même climat idéologique et que le développement de l’un est intrinsèquement lié à celui de l’autre, aussi bien à un niveau purement utilitaire (la propagande par exemple), qu’à un niveau inconscient conduisant à considérer comme naturelles des valeurs construites (la civilisation, l’humanité, etc.), ce qui, en retour, a institué « le sauvage », « le natif », « le primitif », comme antithèses de ces valeurs et comme objets d’un zèle réformateur.1

    8On a intronisé une « norme de prééminence » au sein de la formation des études d’Anglais, l’érigeant en modèle déniant toute valeur au « périphérique », au « marginal », au « non-canonique ». La littérature devenait donc aussi fondamentale pour l’entreprise culturelle impériale que l’était la monarchie pour son organisation politique. Ainsi, lorsque des éléments périphériques ont menacé les prétentions du centre à l’exclusivité, ils ont rapidement pu être absorbés par l’ensemble. Il s’agissait, selon les termes d’Edward Said, d’un processus d’inféodation délibéré sous couvert de filiation (Said 1984), c’est-à-dire d’une imitation du centre procédant d’une volonté non seulement d’être accepté mais d’être même adopté et absorbé. Cela a conduit bien des sujets de la périphérie à s’immerger dans la culture importée en reniant leurs origines afin d’essayer de devenir « plus anglais que les Anglais ». Des écrivains comme Henry James et T.S. Eliot en sont l’exemple.

    9Lorsque les sociétés post-coloniales ont cherché à marquer leurs différences vis-à-vis de la Grande-Bretagne, la réaction de ceux qui avaient bien perçu cette conjonction entre la langue, l’éducation et l’assimilation culturelle a consisté à briser le lien entre les études de langue et les études littéraires en divisant les départements d’« Anglais » des universités en écoles de linguistique ou de littérature bien séparées, les unes et les autres pouvant concevoir leurs programmes dans un contexte national ou international. L’essai de Ngugi wa Thiong’o, « Sur l’abolition du département d’Anglais » (Ngugi 1972), est un compte-rendu qui met particulièrement en lumière les arguments spécifiques appliqués au cas de l’Afrique. L’essai de John Docker, « Les présupposés néocoloniaux de l’enseignement de l’anglais à l’université » (Tiffin 1978 : 26-31), traite des mêmes problèmes dans le contexte d’une colonie de peuplement ; il décrit une situation, à l’opposé de celle du Kenya, où une décolonisation réelle est pour le moment peu envisageable. Comme le démontre l’analyse de John Docker, dans la plupart des nations post-coloniales (Antilles et Inde incluses), le réseau de pouvoir articulant la littérature et la langue à une culture britannique dominante a longtemps résisté aux tentatives de démantèlement. Même après que ces tentatives ont commencé à porter leurs fruits, la nature canonique et le statut incontesté des œuvres de la tradition littéraire anglaise ainsi que les valeurs qu’elles véhiculent ont gardé toute leur influence dans la formation culturelle et dans les institutions idéologiques de l’éducation et de la littérature. Néanmoins, le développement des littératures post-coloniales a conduit à la remise en question de beaucoup de présupposés sur lesquels l’étude de l’« Anglais » était fondée.

    Développement des littératures post-coloniales

    10Les littératures post-coloniales se sont développées en plusieurs étapes, en parallèle à l’évolution des consciences régionales et nationales et au projet d’affirmation d’une différence par rapport au centre impérial. Durant la période de l’Empire colonial, l’écriture dans la langue du centre impérial est, bien sûr, inévitablement produite par une élite cultivée qui s’identifie avant tout au pouvoir colonial. Ainsi, les premiers textes des colonies écrits dans la nouvelle langue sont fréquemment le produit de « représentants » du pouvoir impérial : voyageurs et touristes (L’Oceana et The English of the West Indies de Froude, ou les journaux de voyage de Mary Kingsley), administrateurs indo-anglais [Indo-Anglian] ou d’Afrique de l’Ouest, soldats et boxwallahs [colporteurs] et, encore plus fréquemment, leurs memsahibs [compagnes] (ayant écrit des mémoires).

    11Des textes de ce genre ne constituent en aucun cas la base d’une culture indigène et ne peuvent pas non plus s’intégrer à la culture préexistante du pays occupé. Malgré leurs descriptions détaillées du paysage, des coutumes, et de la langue, ils privilégient inévitablement le centre, mettent l’accent sur le pays d’origine plus que sur ce qui relève de l’« autochtone », sur le « métropolitain » plus que sur le « provincial » ou bien encore sur le « colonial », et ainsi de suite. À un niveau plus profond, leur affirmation d’objectivité sert tout simplement à occulter le discours colonial dont ils émanent. Que cela soit vrai même pour les œuvres à visée littéraire qui ont vu le jour durant cette période peut être illustré par les poèmes et les nouvelles de Rudyard Kipling. Dans le célèbre poème « Christmas in India », par exemple, la description suggestive d’un jour de Noël dans la chaleur de l’Inde ne prend sens que par l’invocation du pendant anglais sous-jacent. En toute vraisemblance, c’est seulement à travers ce signifiant absent et nécessaire que la réalité quotidienne indienne peut acquérir une légitimité en tant qu’objet de discours littéraire.

    12La seconde phase de la production littéraire au sein d’un discours post-colonial en cours de développement est la littérature créée « sous licence impériale » par des « indigènes » ou des « non-autochtones » ; par exemple, l’important corpus de poésie et de prose produit au xixe siècle par la classe supérieure indienne ayant reçu une éducation anglaise, ou la « littérature missionnaire » africaine (ex. Chaka de Thomas Mofolo). Les auteurs signifient par le simple fait d’écrire dans la langue de la culture dominante qu’ils font partie, temporairement ou définitivement, d’une classe spécifique et privilégiée nantie de la langue, l’éducation et le loisir nécessaires pour produire de telles œuvres. Le roman australien Ralph Rashleigh, qu’on sait maintenant avoir été écrit par le détenu James Tucker, est un cas d’école. Tucker, qui avait de l’instruction, a écrit Rasleigh alors qu’il avait un statut de « special » (détenu privilégié) et qu’il travaillait dans l’établissement pénitentiaire de Port Macquarie comme magasinier. Utilisant du papier, de l’encre et des crayons fournis par le gouvernement, l’auteur a visiblement écrit son roman avec l’aide et le soutien du directeur de l’établissement. Tucker avait ainsi momentanément gagné l’accès au privilège de la littérature. Fait révélateur, ce privilège fut de courte durée et Tucker mourut dans la pauvreté à l’âge de cinquante-huit ans à l’asile Liverpool de Sydney.

    13La caractéristique de ces premiers textes post-coloniaux est que le potentiel subversif de leurs thèmes ne parvient pas à se réaliser complètement. Bien qu’ils traitent de sujets forts comme la brutalité du système pénitentiaire (Rasleigh de Tucker), l’importance historique de cultures indigènes supplantées et dénigrées (Chaka de Mofolo), ou l’existence d’un riche héritage culturel plus ancien et plus vaste que celui de l’Europe (comme en témoignent les nombreux poètes indo-anglais dont Ram Sharma), il leur est impossible d’exploiter complètement leur potentiel anti-impérialiste. Le matériau discursif disponible ainsi que les conditions matérielles de production de la littérature dans ces sociétés postcoloniales précoces restreignent cette possibilité. L’« institution littéraire » de la colonie est sous le contrôle direct de la classe impériale dirigeante qui seule décide des formes acceptables et autorise la publication et la diffusion des créations. Ainsi, les textes de ce type voient le jour sous la contrainte d’un discours et d’une pratique institutionnels émanant d’un système paternaliste qui limite et censure l’expression de points de vue différents. Pour que des littératures indépendantes se développent, il a fallu l’abrogation de ce pouvoir contraignant et l’appropriation de la langue et de l’écriture à des usages nouveaux et différents. Cette appropriation est évidemment le trait le plus significatif de l’émergence des littératures post-coloniales (voir chap. 2 et 3).

    Hégémonie

    14Pourquoi les sociétés post-coloniales continueraient-elles à être liées à l’expérience de l’Empire colonial ? Puisque toutes les sociétés post-coloniales que nous évoquons ont obtenu leur indépendance politique, pourquoi la question coloniale reste-t-elle encore pertinente ? Il est primordial de chercher à savoir pourquoi l’ex-Empire a besoin de « contre-attaquer » le centre par sa littérature alors que la structure de cet Empire colonial a été démantelée du point de vue politique. La Grande-Bretagne, comme les autres puissances coloniales du xixe siècle, a été reléguée à une place relativement mineure sur la scène internationale. Dans les sphères politiques et économiques, et, de plus en plus, sur le récent et essentiel terrain des médias, la Grande-Bretagne et les autres puissances impériales européennes ont été supplantées par l’émergence de la puissance étatsunienne. Néanmoins, pour ce qui est du canon littéraire, c’est le corpus des textes britanniques qui sert encore trop fréquemment de référence en matière de goût et de valeur et, pour ce qui est de l’Anglais standard (Received Standard English), c’est l’anglais du sud-est de l’Angleterre qui s’impose comme norme universelle ; le poids de l’ancien monde continue ainsi à exercer une domination sur la production culturelle de la plus grande partie du monde post-colonial. Cette hégémonie culturelle s’est maintenue grâce aux canons implicites régissant l’activité littéraire, grâce aussi à l’assimilation des littératures post-coloniales à des rejetons isolés de la littérature anglaise qui les a ainsi reléguées à une place marginale et subalterne. Plus récemment, comme la portée et la force de ces littératures sont devenues irréfutables, s’est amorcé un processus d’intégration par lequel, en fonction d’un point de vue bien eurocentrique, le centre s’est mis à revendiquer ces œuvres et ces écrivains validés comme « britanniques »2. À bien des égards, le parallèle entre la situation de l’écriture post-coloniale et celle de l’écriture féministe est saisissant (voir chap. 5).

    Langue

    15L’une des principales caractéristiques de l’oppression impériale est le contrôle qu’elle exerce sur la langue. Le système d’éducation de l’Empire instaure comme norme une version « standard » de la langue métropolitaine, et marginalise toutes les « variantes » considérées comme impures. Comme le dit un personnage de Policy and passion, roman australien écrit au xixe siècle par Mme Praed Campbell : « Être colonial, c’est parler le jargon australien ; être… tout ce qui est abominable » (Praed Campbell 1881 : 154). La langue devient le medium à travers lequel une structure hiérarchique du pouvoir se perpétue, le medium à travers lequel s’établissent les concepts de « vérité, d’« ordre », et de « réalité ». Tout pouvoir de ce type est contesté par l’émergence d’une voix post-coloniale authentique. C’est pourquoi le débat sur l’écriture post-coloniale qui va suivre est essentiellement un débat sur le processus par lequel la langue, et son pouvoir, ainsi que l’écriture, et sa valeur d’autorité, ont été arrachés à la culture européenne dominante.

    16Afin de focaliser notre attention sur la complexité des usages de la langue anglaise dans ces sociétés, et de signaler leur propre sentiment de différence, nous faisons une distinction dans cet ouvrage entre l’Anglais britannique « standard » hérité de l’Empire et l’anglais qui est devenu la langue des pays post-coloniaux. Bien que l’impérialisme britannique ait imposé l’expansion de la langue anglaise dans le monde entier, l’anglais des Jamaïcains n’est pas l’anglais des Canadiens, des Maoris ou des Kenyans. Nous devons donc faire une distinction entre l’Anglais, envisagé comme code « standard » (langue de l’ancien centre impérial) et l’anglais, code linguistique modifié et subverti qui a donné de nombreuses variantes en usage dans le monde entier. C’est pourquoi nous marquerons la distinction entre « Anglais » et « anglais » tout au long du texte pour signaler les usages variés de la langue selon les différentes communautés linguistiques du monde post-colonial.3

    17L’emploi de ces termes permet d’affirmer l’existence d’un continuum entre les différentes pratiques linguistiques qui constituent l’usage de l’anglais du monde moderne. Bien que, linguistiquement parlant, on soit toujours à même de voir la permanence du lien qui unit l’Anglais et les nombreux anglais post-coloniaux utilisés aujourd’hui, la réalité politique est tout autre : l’Anglais est dissocié de toutes les autres variantes « mineures » ; il faut donc interroger cette prétention à un statut spécial.

    18Dans la pratique, l’histoire de cette distinction entre Anglais et anglais reflète l’opposition entre le positionnement prétentieux d’un « centre » puissant et celui d’une multitude d’usages en recoupement désignés comme « périphéries ». Les langues de ces « périphéries » ont été façonnées par le discours oppressif du pouvoir. Pourtant elles ont aussi été le foyer de créations littéraires parmi les plus stimulantes et les plus novatrices de l’époque moderne, et c’est là le résultat, du moins en partie, des énergies libérées par la tension politique entre la conception d’un code normatif et celle d’une diversité d’usages régionaux.

    Trouver sa place/être déplacé

    19Une des caractéristiques essentielles des littératures post-coloniales est l’intérêt qu’elles portent à l’identification à un lieu et au sentiment de déplacement. C’est sur ce point que se joue cette crise d’identité post-coloniale bien particulière : l’intérêt porté au développement ou à la réappropriation d’une relation d’identification satisfaisante entre le moi et le lieu. Ainsi, des critiques comme D.E.S. Maxwell ont fait de ce critère le modèle de la post-colonialité (voir chap. 1). Il est possible que la dislocation, résultat de la migration, de l’expérience de l’esclavage, de la déportation, ou de la démission « volontaire » d’un travail aliénant ait porté atteinte à une représentation de soi valorisée et constructive. Celle-ci peut aussi avoir été détruite par le dénigrement culturel, oppression consciente et inconsciente de la personnalité indigène et de sa culture par un modèle racial et culturel prétendument supérieur. La dialectique du lieu et du déplacement est toujours une caractéristique des sociétés post-coloniales, qu’elles aient été fondées sur un processus de colonisation de peuplement, d’assujettissement, ou sur un mélange des deux. Au-delà de leurs différences historiques et culturelles, le lieu, le déplacement interfèrent constamment avec les mythes de l’identité et de l’authenticité et sont des caractéristiques communes à toutes les littératures post-coloniales de langue anglaise.

    20L’aliénation de la vision et la crise de l’image de soi engendrées par ce déplacement se retrouvent aussi fréquemment dans les récits des « pionniers libres » canadiens que dans ceux des forçats australiens, des travailleurs indo-fidjiens ou indo-trinidadiens « engagés sous contrat », des esclaves antillais, des Nigérians ou des Bengalis colonisés par la force. Bien qu’en pratique on puisse le démontrer sur une large gamme de textes, il est difficile d’en rendre compte à l’aide des théories tant celles-ci tendent à penser cette aliénation sociale et linguistique comme résultant exclusivement des formes de colonisation ouvertement oppressives que sont l’esclavage ou la conquête. Une approche pertinente de cette pratique doit aller au-delà des catégories habituelles de l’aliénation sociale de type maître/esclave, libre/inféodé, gouvernant/gouverné, aussi importantes et répandues que soient ces catégories dans les cultures post-coloniales. Après tout, pourquoi le pionnier volontaire, qui n’a subi aucune contrainte et qui est théoriquement libre de garder la possession et la pratique de « l’anglicité », montre-t-il également des signes patents d’aliénation – et ce dès la première génération – et manifeste-t-il une tendance à se chercher une identité alternative et différenciée ?

    21La pratique discursive la plus largement répandue mettant en évidence cette aliénation porte sur la construction du « lieu ». Le fossé qui se creuse entre l’expérience du lieu et la langue disponible pour le décrire est un trait caractéristique et omniprésent dans les textes post-coloniaux. Ce fossé se fait jour chez ceux à qui la langue paraît inadaptée pour décrire un nouveau lieu, chez ceux dont la langue a été systématiquement détruite par l’esclavage, et ceux dont la langue a été discréditée par l’imposition du pouvoir colonial. On peut rendre compte de la situation de toutes les sociétés post-coloniales par la combinaison d’un ou deux de ces modèles. Dans tous les cas, l’aliénation est inévitable jusqu’à ce que les peuples colonisés aient remplacé la langue colonisatrice par une autre ou qu’elle ait été réappropriée sous forme d’anglais.

    22Il est manifeste que l’impérialisme a créé une profonde aliénation linguistique dans le cas des sociétés où la culture précoloniale a été étouffée par la conquête militaire ou l’esclavage. C’est pourquoi, par exemple, un écrivain indien comme Raja Rao ou un écrivain nigérian comme Chinua Achebe ont eu besoin de transformer la langue, de l’utiliser d’une manière différente dans son nouveau contexte, et ainsi, comme l’explique Achebe citant James Baldwin, de lui faire « porter le fardeau » de leur expérience (Achebe 1975 : 62). Bien que Rao et Achebe écrivent dans leur propre pays et n’aient donc pas souffert d’un déplacement géographique au sens littéral du terme, ils ont eu à surmonter le fossé résultant du déplacement linguistique que l’Anglais avait fait subir à leur langue précoloniale. Ce même processus est également à l’œuvre au sein du large contexte post-colonial dans les discours portant en général sur le lieu et le déplacement. Une telle aliénation est également le lot de ceux qui sont sans conteste anglophones « natifs » (c’est-à-dire qui ont reçu la jouissance de l’Anglais dès leur naissance), et qui commencent pourtant à se sentir aliénés dans leur pratique lorsqu’ils ressentent que le vocabulaire, les catégories et les codes sont inadéquats ou inappropriés pour décrire la faune, les conditions physiques et géographiques ou les pratiques culturelles développées dans un nouveau pays. Le poète canadien Joseph Howe, par exemple, emprunte sa peinture de l’élan à un répertoire de comptines anglaises romantiques :

    … l’élan folâtrant dans la joyeuse gambade du printemps, Broute dans la Nature le feuillage naissant.
    (Howe 1874 : 100)

    23De telles absurdités témoignent du besoin pressant d’échapper à l’inadéquation et aux contraintes de l’Anglais impérial comme pratique sociale que ces anglophones de naissance partagent avec les peuples colonisés ayant été directement opprimés. C’est-à-dire qu’ils ont besoin d’échapper au corpus implicite de préjugés auxquels l’Anglais est attaché, à ses valeurs esthétiques et sociales, aux contraintes formelles de genre historiquement fixées, et à l’oppression politique et culturelle de la domination métropolitaine du centre sur les marges (Ngugi 1986). Cela ne veut pas dire que la langue anglaise soit par nature incapable de rendre compte de l’expérience post-coloniale, mais qu’il faut en développer un usage « approprié » pour pouvoir le faire (cet usage devenant une forme unique et distincte d’anglais). L’aspect le plus intéressant de ce déplacement est sa capacité à remettre en question et à subvertir les formes culturelles impériales.

    24La nécessité de mettre en place un tel usage est très tôt perceptible dans le développement des littératures « anglaises ». C’est ainsi qu’on peut défendre que, même avant l’apparition d’une attitude délibérément décolonisatrice, l’expérience d’un nouveau lieu, différent et identifiable dans ses caractéristiques physiques, contraint, par exemple, les colons à revendiquer une langue qui leur permette d’exprimer leur sentiment d’« altérité ». Le paysage, la faune et la flore, les saisons, les conditions climatiques sont formellement distincts de ceux du lieu d’origine et se trouvent pris dans le réseau d’oppositions pays d’origine/colonie, Europe/Nouveau Monde, Europe/Antipodes, métropolitain/provincial, etc., bien qu’à ce stade, il n’existe évidemment aucun modèle à même d’exprimer ce sentiment d’altérité de manière positive et créative.

    Post-colonialité et théorie

    25L’idée d’une « théorie littéraire post-coloniale » découle de l’incapacité de la théorie européenne à traiter convenablement des complexités et des diverses provenances culturelles propres à l’écriture post-coloniale. Les théories européennes elles-mêmes proviennent de traditions culturelles particulières qui s’abritent sous de fallacieuses notions d’« universalité ». Les théories sur le style et le genre, les présupposés sur les traits universels du langage, les épistémologies et les systèmes de valeur sont tous radicalement remis en question par les pratiques littéraires post-coloniales. La théorie post-coloniale procède de la nécessité d’aborder ces pratiques différentes. Des théories indigènes se sont donc développées afin de prendre en compte les différences existant à l’intérieur des diverses traditions culturelles et l’aspiration à une description comparative des traits partagés par toutes ces traditions.

    26Le monocentrisme politique et culturel de l’entreprise coloniale a été une conséquence naturelle des traditions philosophiques propres au monde européen et aux systèmes de représentation qu’il privilégiait. L’expansion impériale du xixe siècle, apogée de la ruée dominatrice des Européens sur le monde extérieur qui avait commencé au début de la Renaissance, fut renforcée de manière complexe par ces présupposés. En premier lieu, il en résulta des comportements serviles qu’un critique post-colonial qualifia de « courbettes culturelles » (Philips 1958). Puis, l’apparition de théories indigènes identifiables réagissant contre ces conduites constitua un élément important dans le développement d’une conscience nationale et régionale spécifique (voir chap. 4).

    27Paradoxalement, malgré tout, l’expansion impériale a produit un effet extrêmement déstabilisant sur son pouvoir même et ses propres objectifs. En poussant le monde colonial aux marges de l’expérience, le « centre » poussait aussi les consciences au-delà du stade auquel une pensée monocentrique pouvait être acceptée sans discussion. Autrement dit, le processus d’aliénation qui avait d’abord servi à reléguer le monde post-colonial à la « marge » se retournait contre lui-même et faisait en sorte de pousser ce monde, à travers une sorte de barrière mentale, jusqu’au point où toute expérience pouvait être vue comme décentrée, pluraliste, et diverse. La marginalité devenait ainsi une source sans précédent d’énergie créative. L’élan vers le décentrement et la pluralité a toujours été présent dans l’histoire de la pensée européenne et c’est dans le poststructuralisme que s’est manifesté son développement le plus récent. Mais la situation des sociétés et des cultures marginalisées leur a permis d’atteindre ce positionnement beaucoup plus tôt et beaucoup plus directement (Brydon 1984b). Ces notions sont implicites dans les textes post-coloniaux depuis la période impériale jusqu’à nos jours.

    28Le but du présent ouvrage est double : il vise d’abord à identifier la portée et la nature de ces textes post-coloniaux, puis à décrire les diverses théories qui sont apparues jusqu’à présent pour les expliquer. Dans le premier chapitre donc, nous examinerons le développement de modèles descriptifs concernant la littérature post-coloniale. Puisqu’il est impossible de lire des textes post-coloniaux sans rendre compte de la manière dont ils s’approprient et utilisent le matériau linguistique, dans le second chapitre, nous donnerons un aperçu du processus par lequel la langue est appropriée pour servir à une pratique discursive distincte. Dans le troisième chapitre, nous montrerons, à travers des lectures de textes symptomatiques, comment l’écriture post-coloniale interagit avec les pratiques sociales et matérielles du colonialisme. L’un des objectifs majeurs du livre est d’expliquer la nature de la théorie post-coloniale existante et la façon dont elle agit sur quelques présupposés de la théorie européenne pour les mettre à mal. Dans le quatrième chapitre, nous discuterons les problèmes affectant le développement des théories post-coloniales indigènes, et dans le cinquième, nous examinerons les implications plus vastes de la postcolonialité pour les théories linguistiques, la théorie littéraire et l’analyse sociale et politique en général. [N.D.E. Le chapitre 6, ajout de la seconde édition, dresse un bilan de la décennie de diffusion et de discussion de la théorie postcoloniale.]

    Notes de bas de page

    1 L’essor de l’Anglais dans les périodes précédant et suivant la Première Guerre mondiale a aussi été la conséquence d’une rivalité commerciale et impériale croissante entre les grandes puissances avec l’émergence d’une Allemagne forte sous influence prussienne à la fin du xixe siècle. Les Études anglaises avaient pour but de relever le défi de la philologie allemande et de ses velléités de domination dans le domaine des études linguistiques. ➥ Page 15.

    2 Fait révélateur, malgré l’émergence des États-Unis en tant que superpuissance, ce n’est pas chez eux que s’est développé ce processus d’hégémonie littéraire. Bien que beaucoup d’écrivains africains et antillais se soient installés en Amérique, ils ne sont pas revendiqués comme des Américains mais plutôt seulement comme des contributeurs à la littérature noire. ➥ Page 19.

    3 Si l’orthographe utilisée paraît peu heureuse en suggérant par son usage de majuscules et de minuscules que les variantes sont de moindre importance, il est clair que telle n’est pas notre intention. Nous préférons voir dans l’usage des minuscules un signe de subversion vis-à-vis du statut prestigieux et privilégié auquel se cramponne l’usage de l’Anglais. ➥ Page 20.

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    Ashcroft, B., Griffiths, G., & Tiffin, H. (éds.). (2012). Introduction. In L’Empire vous répond. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.3785
    Ashcroft, Bill, Gareth Griffiths, et Helen Tiffin, éd. « Introduction ». In L’Empire vous répond. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2012. doi:10.4000/books.pub.3785.
    Ashcroft, Bill, et al., éditeurs. « Introduction ». L’Empire vous répond, Presses Universitaires de Bordeaux, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pub.3785.

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    Ashcroft, B., Griffiths, G., & Tiffin, H. (éds.). (2012). L’Empire vous répond. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.3752
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