Préface
p. 9-12
Texte intégral
Dans son ouvrage de 1992, Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental, Robert Harrison cite Gianbattista Vico dans La Science nouvelle (1744) :
« Les choses se sont succédé dans l’ordre suivant : d’abord les forêts, puis les cabanes, les villages, les cités et enfin les académies savantes ».
1Forêts d’hier et de demain : en matière forestière, plus encore que pour d’autres écosystèmes ou dans d’autres secteurs socioéconomiques, le temps, auquel le titre de l’ouvrage fait explicitement référence, est essentiel et l’anticipation est une vertu cardinale. Cette dimension est d’autant plus importante que notre époque est marquée par la simultanéité de plusieurs grandes transitions qui affectent directement ou indirectement les forêts.
2L’évolution démographique se traduit par un besoin accru de biomasse pour différents usages, besoin que les transitions écologique et énergétique renforcent, puisque l’ambition de la bio-économie est de mieux tirer parti des ressources et des processus naturels pour satisfaire les besoins de nos sociétés, notamment pour substituer du carbone renouvelable au carbone fossile.
3Selon les régions du monde, ces transitions se traduisent par des évolutions contrastées pour les forêts qui couvrent aujourd’hui un peu plus de 30 % des terres émergées de la planète. Alors que le déboisement et la dégradation se poursuivent dans beaucoup de pays tropicaux, à un rythme certes moindre qu’il y a quelques décennies, d’autres pays ont connu au cours des siècles récents une « transition forestière », c’est-à-dire le passage d’une longue phase de régression forestière à une phase d’expansion soutenue. C’est notamment le cas de la France dont la surface forestière a doublé depuis le minimum du début du XIXe siècle, sous le double effet des boisements spontanés liés à la déprise agricole et de plantations nouvelles.
4Anticiper les évolutions des forêts est d’autant moins aisé que celles-ci sont par nature, du fait de leurs constantes de temps caractéristiques, sensibles au dérèglement climatique et aux autres changements globaux (changements d’usage des terres, accroissement des échanges, invasions biologiques, …).
5On le comprend donc : le besoin de connaissances scientifiques et techniques est considérable. Les académies, au sens le plus large, ont donc un rôle essentiel à jouer.
650 ans de recherche en Aquitaine : le sous-titre de cet ouvrage renvoie à l’effort de recherche engagé pour répondre à ce besoin et il indique que ce livre est, pour ainsi dire, enraciné en Aquitaine. Les auteurs montrent en effet comment des événements et facteurs régionaux ont été essentiels dans la création de la station de recherches forestières de Pierroton, comme dans le choix et l’évolution de ses thématiques scientifiques : les incendies de la fin des années 1940, la priorité donnée au pin maritime comme objet d’étude, la sécheresse de 1976 et le dépérissement du chêne pédonculé qui en est résulté, le gel de 1985, les tempêtes de 1999 et 2009 en sont quelques exemples marquants.
7Les auteurs montrent aussi l’importance des partenariats territoriaux construits entre les organismes nationaux de recherche - l’INRA bien sûr, mais aussi le CNRS et IRSTEA (autrefois le Cemagref) -, la sphère académique locale - avec les universités de Bordeaux et l’école Bordeaux Sciences Agro -, les implantations locales des centres techniques industriels, aujourd’hui rassemblés dans FCBA, et la profession. Les partenariats avec cette dernière ont d’ailleurs deux particularités régionales fortes, le poids, plus élevé que dans d’autres régions des liens avec les propriétaires privés et les collaborations, plus intenses que dans d’autres territoires, avec l’ensemble des acteurs de la filière forêt - bois - papier, de son amont à son aval. Ces partenariats ont donné lieu à divers arrangements et dispositifs qui ont bénéficié du soutien des collectivités, en tout premier lieu de la région Aquitaine, mais aussi de l’Etat et de l’Europe.
8Mais on ne pourrait pas comprendre - ni d’ailleurs en tirer pleinement parti - l’évolution des recherches forestières menées en Aquitaine sans les situer dans le cadre plus large des transitions esquissées plus haut, ni sans observer, pour s’en féliciter, qu’elles ont une portée bien plus grande et qu’elles rayonnent à ce titre en France, en Europe et dans le monde.
9Dans une large mesure, les recherches présentées dans cet ouvrage concernent les forêts plantées, dont la surface (278 millions d’hectares en 2015, selon la FAO) continue de s’accroître au niveau de la planète (plus de 3 millions d’hectares/an de nouvelles plantations) en réponse au double besoin de production de biomasse et de réhabilitation des terres dégradées. Le massif aquitain fournit ici un modèle d’étude remarquable pour aborder des questions de sylviculture et de stabilité face aux tempêtes, d’amélioration génétique, d’écologie et de durabilité, comme pour étudier la formation et les propriétés du bois et les procédés physiques ou chimiques de sa transformation. Ces questions scientifiques sont naturellement partagées avec les régions européennes de la façade atlantique comme avec les autres pays où les forêts plantées ou cultivées jouent un rôle important.
10Les recherches forestières menées en Aquitaine ont aussi su s’élargir à d’autres thématiques majeures et de portée globale : le climat, la biodiversité, les services écosystémiques. C’est ainsi que, dès la fin des années 1990, elles ont abordé la question des interactions entre climat et forêt sous le triple angle de l’étude des impacts du dérèglement climatique, de l’adaptation des forêts et de la filière, et de la réduction des émissions de gaz à effet de serre par séquestration du carbone dans les sols ou par substitution au carbone fossile par le carbone renouvelable (ie, des produits biosourcés). Elles ont également abordé les liens entre santé des forêts et biodiversité ou élargi leurs objets d’étude à d’autres espèces que le seul pin maritime, par exemple aux chênes. Les résultats sur la recolonisation postglaciaire des chênes en Europe sont ainsi devenus une référence en biologie évolutive ; plus récemment, le séquençage du génome du chêne a ouvert des perspectives pour l’étude de l’adaptation de cette espèce à son environnement ou pour la compréhension de la formation du bois.
11Cet ouvrage témoigne donc de la possibilité de satisfaire la curiosité scientifique, notre besoin profond de comprendre, aussi bien que notre attente de plus en plus pressante de réponses aux défis actuels. En partant de questions concrètes et en traitant les attentes du secteur forestier, en dialoguant avec l’ensemble des acteurs de ce massif singulier au sein de l’Aquitaine, en mobilisant et développant des approches et techniques scientifiques nouvelles, en produisant des connaissances de portée générale pour d’autres forêts, en France ou dans le monde, les chercheurs aquitains contribuent à une science forestière qui est à la fois belle, utile et partagée, illustrant ainsi une autre pensée de Vico.
« L’ingénium a été donné aux humains pour comprendre, c’est-à-dire pour faire »
(De l’antique sagesse de l’Italie, 1710).

Grumes de pin maritime à la suite d’une exploitation forestière en Gironde (© T. Auly).

Peuplement adulte de pins maritimes dans le Médoc (© A. Kremer).
Auteur
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François Houllier
Président directeur-général de l’INRA de 2012 à 2016
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Forêts d’hier et de demain
50 ans de recherches en Aquitaine
Michel Arbez, Jean-Michel Carnus et Antoine Kremer (dir.)
2017
