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    Plan détaillé Texte intégral Les « corpus » étudiés Le langage théâtral comme témoignage des sociétés du Centre et du Sud Quelques phénomènes phonétiques nés de la rencontre du français et de la langue ewondo La réception Notes de bas de page Auteur

    Environnement francophone en milieu plurilingue

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Une nouvelle langue française créée au Cameroun : le français du théâtre populaire de Daniel Ndo

    Marie-Thérèse Ambassa-Betoko

    p. 571-583

    Texte intégral Les « corpus » étudiés Le langage théâtral comme témoignage des sociétés du Centre et du Sud L’organisation sociale traditionnelle Les sociétés plus ou moins occidentalisées ou de l’entre-deux Les sociétés camerounaises occidentalisées Quelques phénomènes phonétiques nés de la rencontre du français et de la langue ewondo Tendances phonétiques du français d’Otsama La réception Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1La maîtrise des langues européennes a donné naissance à un théâtre camerounais écrit en langue française en particulier. On se souvient de certains dramaturges comme Stanislas Awana avec sa pièce intitulée Le chômeur (1954) : une œuvre d’imitation de la littérature française et qui rappelle Molière. On peut également citer des œuvres de Guillaume Oyono Mbia dont Trois prétendants, un mari, fut la pièce la plus lue et certainement la plus représentée au Cameroun. La pièce d’Oyono Mbia a stigmatisé le fléau que constitue la dot au Cameroun. D’autres dramaturges comme Kum’a Ndumbé III ont abordé des situations sociopolitiques d’avant et après l’indépendance.

    2Depuis les années 1980, le théâtre camerounais a pris un autre tournant. La réappropriation de la langue française par des locuteurs de langues nationales a donné naissance à un nouveau théâtre non pas écrit mais oral cette fois-ci. Ce théâtre populaire, comme on peut l’appeler, développe une langue française assez particulière selon l’appartenance des francophones à tel ou tel environnement socio et écolinguistique. Mon propos est une réflexion sur cette nouvelle langue orale, résultat d’une réappropriation du français dans et par un environnement socio et écolinguistique ewondo-béti.

    3 Je vais m’appuyer ici sur l’œuvre de Daniel Ndo, le plus grand dramaturge de ce nouveau théâtre. Cet auteur est un Ewondo et son théâtre s’exprime dans une langue « française » réappropriée par sa langue maternelle et son milieu naturel.

    4La présente communication va se développer en quatre points principaux à savoir : 1) Les corpus étudiés ; 2) Le langage théâtral comme témoignage des sociétés du Centre et du Sud ; 3) Quelques phénomènes phonétiques nés de la rencontre du français et de la langue ewondo ; 4) La réception.

    Les « corpus » étudiés

    5Daniel Ndo a produit de nombreuses pièces de théâtre. J’ai choisi de prendre mes illustrations dans deux d’entre elles : Au village et Le Sida ne passe pas. Au village présente les aventures de l’Oncle Otsama à Ngomedzap. La caractéristique principale que découvre l’auditeur ou le spectateur est la perpétuelle déroute d’Otsama devant les nouveautés de la vie moderne complètement différentes des aspects de la culture rurale. Son comique se trouve dans cette inadaptation dans laquelle toutes les données de la vie moderne lui paraissent aberrantes et même scandaleuses. À la nouvelle selon laquelle sa fille est allée en mission en France, il s’exclame : « Dzeah ! Elle laisse toutes les missions catholiques du Cameroun, elle ne va qu’à la mission à Paris ? » Car pour lui le mot Mission n’a qu’une seule signification et celle-ci est religieuse. Il signifie donc « établissement de missionnaires », le lieu où l’on va prier et louer Dieu. La réaction du vieil homme explique combien l’Église catholique s’est enracinée au Cameroun et particulièrement dans les régions du Centre et du Sud en même temps que la réception de la langue française par certaines couches de la société camerounaise. Cette croyance ou influence du catholicisme se manifeste également chez le médecin dans la pièce Le sida ne passe pas. En effet le médecin dit : « M. Otsama, laissez la malade Aloumba se confesser. » Le mot se confesser pour désigner l’entretien confidentiel semblable à une confession des péchés. D’autre part, le beau-fils de l’Oncle Otsama est nommé directeur de cabinet par son ministre, nouvelle qui scandalise encore le vieil homme. Voilà qui est déshonorant pense-t-il. Son gendre n’a-t-il pas trouvé mieux que de se faire nommer directeur des latrines ? Pour lui en effet, son beau-fils a pour fonction de s’occuper des toilettes de son ministère. Il a peut-être raison parce que dans les rues au Cameroun, on a l’habitude d’utiliser le mot cabinet pour désigner les latrines. Il faut être d’un certain niveau de culture ou d’un milieu professionnel donné pour appréhender les divers sens de ce mot. Directeur de cabinet devient ainsi une expression technique parce qu’appartenant à un registre professionnel. Ce qui nous amène à dire que le théâtre populaire camerounais en général répond à une double réception : celle de ceux qui sont des professionnels (employés de l’administration camerounaise) et celle de ceux qui ne le sont pas. Tous ces quiproquos accrochent effectivement le spectateur, et cela d’autant plus qu’ils sont appuyés par une irrésistible mise en scène dans laquelle il retrouve son environnement quotidien.

    6Dans la même pièce de Daniel Ndo, Le Sida ne passe pas, l’auteur déclare une véritable guerre au sida à travers un long slogan publicitaire, moyen assez efficace pour faire passer un message. C’est ainsi que l’Oncle Otsama est informé de l’existence de cette pandémie au sujet de laquelle les médias tirent la sonnette d’alarme à travers des campagnes de prévention, des affiches publicitaires, des débats à la radio et à la télévision et dont l’écho résonne même dans les villages les plus reculés du Cameroun. Le vieil homme est scandalisé en apprenant que sa nièce Aloumba a le sida. Il évoque à l’occasion, ses origines nobles comme pour conjurer le déshonneur qui frappe la famille :

    Moi-même, Bikié Bikoura, l’homme d’Ossomba Mva, à côté d’Okomé Ayong, en passant par Olama, pour atteindre Nkouavé Noma Aeyong dans la sous-préfecture de Ngomedzap.1

    7L’Oncle Otsama est désolé pour sa nièce, en même temps qu’il déplore l’inefficacité du traitement du sida par la médecine traditionnelle d’une part et qu’il reconnaît l’efficacité du test du dépistage du VIH Sida d’autre part : « C’est pour éviter ce genre de situation que l’on a toujours conseillé d’éviter plusieurs partenaires sexuels […] »2, dira le docteur.

    Le langage théâtral comme témoignage des sociétés du Centre et du Sud

    8Ce nouveau théâtre populaire ou théâtre social est étroitement lié à l’évolution de la société camerounaise. Ses dramaturges veulent éveiller les consciences. Le langage du théâtre s’adresse à la société et il faut qu’à travers ce langage le peuple se sente réellement interpellé par l’évocation de son passé et de son présent dans lesquels il se reconnaît. C’est ainsi que Au village, pièce de Daniel Ndo présente la société traditionnelle et Le Sida ne passe pas présente la société moderne.

    L’organisation sociale traditionnelle

    9Le terme Bantou se réfère à un groupe de négro-africains dont la langue exprime par le même terme, l’homme. Il s’agit d’une langue qu’on peut localiser dans un vaste triangle constitué du golfe de Guinée, de l’Afrique du Sud et de la région des Grands Lacs. C’est ainsi qu’on note chez Daniel Ndo la création de son personnage principal, Oncle Otsama, le prototype d’homme de la culture fang-béti. Les Fangs et les Béti vivent dans la forêt surtout dans les clairières. Le milieu naturel est très pluvieux et l’homme vit en symbiose avec la nature.

    10Les Fang-Béti sont monothéistes. Ils croient fermement en un Dieu suprême appelé Zamba. Ils sont également convaincus de la place que peut jouer l’ancêtre comme médiateur entre Dieu et les hommes. C’est pourquoi Oncle Otsama emploie comme juron « Zamba ! » dans le sketch de Daniel Ndo intitulé Au village. Chaque fois qu’une situation dépasse son entendement il s’écrie en ces termes : « Ah ! Directeur dzeah ! Ayiah ! Abotbama ! » Il appelle son ethnie au secours face à cette nouvelle dont sa seule personne ne peut supporter la teneur : la nomination de son beau-fils comme « directeur de cabinet ». Ce terme cabinet nous amène à parler de l’habitat du village. Au village, le cabinet est en dehors de la maison principale parce qu’il est insalubre, tandis qu’en ville il est à l’intérieur de la maison. Le deuxième quiproquo c’est le mot chaîne. Au village ce mot veut dire corde en fer servant à attacher les esclaves tandis qu’en ville c’est un appareil de musique. Par ailleurs, cette notion de chaîne évoque l’esclavage. Ce qui signifie qu’au village, il y a des esclaves. Le troisième quiproquo est dans la phrase « l’eau sort du mur ». Au village l’eau sort de terre c’est-à-dire du marigot et non du mur.

    11En ce qui concerne l’organisation de la société traditionnelle, il y a d’abord le mariage. L’expression « bel oncle » ne s’entend pas comme telle. Le bel oncle est le beau-père. Même si le père est mort, son frère le remplace donc, il est quelqu’un qui a le pouvoir de prendre la dot. Dans ce sketch se trouvent des rubriques qui nous ramènent à l’ancienne culture béti et qui nous permettent de connaître celle-ci :

    • l’habitat ;
    • l’esclavage comme classe sociale ;
    • l’anthroponymie ;
    • la communication orale dans laquelle dominent les gestes, les onomatopées, les exclamations et les interrogations.

    Les sociétés plus ou moins occidentalisées ou de l’entre-deux

    12Ces sociétés sont constituées de personnes ayant appris la langue française juste pour servir l’administration ou d’intermédiaire entre l’administrateur public et les populations analphabètes ou alors de gens qui ont appris la langue de manière informelle. Dans la pièce Au village, l’expression « bel oncle » qui n’existe pas en béti est utilisée par le beau-fils qui navigue entre le village et la ville. Le Français dira « l’oncle de ma femme ». L’Oncle Otsama, paysan lettré, dans la pièce Le Sida ne passe pas, explique au médecin tant bien que mal l’état de santé de sa nièce Aloumba en ces termes : « Euhaheu ! Tu sais seulement que tu as contaminé un député. Bebelymen ; tu ne peux pas mourir seul ? Wa dzin eûhna owu émot. » Otsama a déjà exprimé une idée en français mais la reprend dans sa langue maternelle (l’ewondo) pour être sûr que son message est bien passé, qu’il s’est fait comprendre. L’auteur de la pièce, Daniel Ndo, pratique sans doute ici la méthode de l’auto-traduction, procédé qui consiste à faire suivre les termes africains par des mots qui laissent comprendre leurs sens. Ce groupe comprend : les paysans lettrés et ceux qui exercent les petits métiers dans les grandes villes auxquels on peut ajouter les chauffeurs de taxi, les laveurs de voitures.

    Les sociétés camerounaises occidentalisées

    13Elles sont constituées de ceux qu’on appelle « les intellectuels ». C’est le cas du médecin dans la pièce Le sida ne passe pas, qui présente un discours plus soutenu. Mais il s’adresse à un public peu instruit, c’est pourquoi Aloumba énumère sans honte ses partenaires sexuels peut-être dans l’intention d’impressionner son oncle et le médecin. Oncle Otsama est placé au carrefour de la tradition et de la modernité car il semble mieux comprendre que sa nièce court le danger d’avoir plusieurs partenaires sexuels. Malheureusement, il est à cheval entre la société traditionnelle et la société plus ou moins occidentalisée. Ce qui signifie que certains rouages de la langue française lui échappent. D’où l’abondance des questions qu’il pose au médecin au sujet de la pandémie du sida.

    Quelques phénomènes phonétiques nés de la rencontre du français et de la langue ewondo

    14Au cours de la transformation de la société africaine après les indépendances, les citoyens souhaitent voir les changements dans tout leur environnement. Arlette Chemain a ainsi parlé « d’impasse » du roman africain réaliste et social. Elle écrit à cet effet :

    Un jaillissement proviendra dans les années soixante-dix particulièrement de l’oralité reprise en compte. Les mythes qu’elle transmet seront réorganisés avec un sens retrouvé et renouvelé. L’oralité est réintégrée dans ses formes qui modifient la structure des récits et dans la langue africaine parlée réintroduite.3

    15Et nous observerons ainsi dans le théâtre populaire francophone au Cameroun des particularités phonétiques et sémantiques. Le système verbo-tonal de la langue d’origine de Daniel Ndo est différent du système verbo-tonal de la langue française. Le français de Daniel Ndo est d’abord remarquable par les écarts phonologiques ou phonétiques qu’on peut découvrir. L’absence de certaines voyelles et consonnes de la langue française dans les langues nationales conduit les locuteurs à s’exprimer avec un certain nombre d’interférences. L’ewondo, la langue de Daniel Ndo, ne connaît pas les voyelles composées de palatales et bilabiales. Certaines occlusives existent en ewondo et non pas en français et à certains moments, les sons ewondo vont se réapproprier des sons français.

    Tendances phonétiques du français d’Otsama

    16Nous parlerons particulièrement en phonétique du problème du « e » muet, du « i » et l’élimination des hiatus.

    17. Le problème du « e » muet

    18Le « e » muet ne semble pas avoir de statut précis dans le système phonologique français. Il porte d’ailleurs différents noms. Selon les études phonologiques, on l’appelle tantôt « e muet », tantôt « e caduc », tantôt « e instable », tantôt « e atone ». On le représente en alphabet phonétique international par le signe /ә/ appelé le schwa. En ewondo, la langue maternelle d’Otsama, personnage de Daniel Ndo, le schwa présente une très grande stabilité, car il est toujours le « e » même muet en finale monosyllabique.

    19Exemple :

    Français standard→Tu ne peux pas mourir seule ?
    [ty n pøpamurirsœl]
    Français ewondo→Tu ne peux pas mourir seule ?
    [tynopopamurirsolә]

    20. En finale polysyllabique la chute du « e » tend à entraîner celle de la dernière consonne

    21Exemple :

    Français standard→Le quatre novembre [lәkatrnovãbr]
    Français ewondo→Le quatre novembre [lokatnovãmbrә]

    22. Quand un mot se termine par une occlusive suivie d’un « e » muet, la chute de ce dernier tend à entraîner la sonorisation de l’occlusive

    Exemple 1 :
    Français standard→Physique [fizik]
    Français ewondo→Physique [kiziģ] parce que parfois on prononce [k] (gutturale) à la place de [f] (affriquée).
    Exemple 2 :
    Français standard
    Français ewondo
    → →Valise [valiz]
    Valise [valis]

    23. La consonne « r » qui ne possède aucun partenaire corrélatif tend à disparaître quand la chute du « e » exerce sur elle un effet délimitant

    Exemple :
    Français standard→Quatre [katr]
    Français ewondo→Quatre [kat]

    24. Dans d’autres cas, on constate une tendance évolutive du « e » muet.

    25Celui-ci peut-être prononcé o, ø, /e/

    Exemple 1 :
    Français standard→Au revoir [orәvwar]
    Français ewondo→Au revoir [orovwar]
    Exemple 2 :
    Français standard→Oreiller [orεje]
    Français ewondo→Oreiller [oroje]

    26La confusion entre le e muet, le shwa /ә/ et le /o/ et /ø/ chez les sujets ewondo est à l’origine d’une grande insécurité linguistique qui se traduit par des hésitations entre les graphies. Signalons enfin les mutations du « e muet » en [e] :

    Exemple 1 :
    Français standard→venait [vәnε]
    Français ewondo→venait [venε]
    Exemple 2 :
    Français standard→petit [pәti]
    Français ewondo→petit [peti]

    27. Le problème du « i »

    28Le [i] de la langue maternelle d’Otsama est une voyelle qui jouit d’une très grande liberté, son champ de dispersion est plus vaste que celui du [i] de la langue française. Dans le français d’Otsama, on trouve par exemple,

    1 :
    Français standard
    Français ewondo
    → →Jacqueline
    Zonglina
    2 :
    Français standard
    Français ewondo
    → →Ni (qui veut dire « sans ») nii

    29. Élimination des hiatus

    30Un hiatus est un groupe de deux voyelles contiguës appartenant à deux syllabes différentes. Exemple : créer, kaolin, aorte. Au contact des dialectes béti dont la langue maternelle d’Otsama, l’ewondo, fait partie, le français tend à perdre la pratique du hiatus. L’ewondo est basé sur la structure syllabique : consonne + voyelle + consonne. Trois phénomènes principaux permettent au français ewondo de supprimer le hiatus : l’insertion du (h), du (f) et du (w) épenthétiques.

    31– l’insertion du (h) épenthétique

    Exemple :souhaiter→[suhεte]

    32– l’insertion d’un (j) épenthétique

    Exemple :aéroport →[ajeropor]
    préoccupation →[prejokypasjon]

    33– l’insertion du (w) épenthétique

    Exemple : coordinateur→[kowrdinatœr]
    coefficient →[kowfisjã]
    coépouse →[kowepuz]

    34En réalité, Daniel Ndo retourne à ses sources pour créer une littérature dont la langue est « ressourcée » dans sa phonétique. Son écriture adopte des emprunts au niveau des langues dites vernaculaires (formules traditionnelles traduites ou rapportées telles quelles). Elle pose souvent un problème de « dosage ». Pour que la communication demeure entre l’énonciateur et le destinataire, il y a des problèmes d’intégration ou de « collage » afin que les deux idiomes mis en présence réagissent l’un sur l’autre de manière à créer une esthétique heurtée ou harmonieuse, mais permettant des effets utiles. C’est de l’introduction dans l’orthodoxie d’une langue des apports extérieurs qu’il s’agit. L’esthétique intègre aujourd’hui ces apports mais il existe des seuils de tolérance. Car à partir d’un certain seuil de tolérance, la communication ne passe plus. Il faut donc mettre ce théâtre à l’école pour qu’il soit corrigé.

    35Le théâtre de Daniel Ndo est un nouvel apport à l’oralité. On y identifie des emprunts phonétiques et sémantiques de la rue : « je coupais le job avec les tchotchoros. » Bref, le langage du théâtre populaire camerounais dépend de la classe sociale à laquelle appartient le personnage. Cette prépondérance de la langue parlée donne à la littérature ainsi constituée son caractère populaire au bon sens du terme. C’est pourquoi Arlette Chemain clame dans un esprit de réconciliation des cultures : « Nous sommes du monde de la rencontre, gardons-nous de la vivre en étant exclusifs de l’un ou de l’autre apport. »4

    36Ces deux derniers paragraphes permettent de comprendre le langage du théâtre de Daniel Ndo. Ce théâtre « offre au spectateur sans solliciter le truchement d’une lecture mise en espace et en jeu » un environnement dans lequel il se retrouve5.

    La réception

    37Pour Hans Robert Jauss6, il ne faut pas restreindre la recherche littéraire aux observations sur l’auteur et sur l’œuvre, mais il faut aussi prendre en considération le destinataire du message littéraire : le public, le lecteur. Celui qu’il appelle encore « le tiers État » de la littérature (le lecteur, l’auditeur ou le spectateur contemplatif).

    38La réception est l’attitude du spectateur confronté au spectacle ; la façon dont il utilise les informations fournies par la scène pour déchiffrer le spectacle. On distingue ainsi :

    • la réception d’une œuvre par un public, une époque, un groupe donné. C’est l’étude historique de l’accueil d’une œuvre par une époque et un public, l’étude de l’interprétation propre à chaque groupe et période ;
    • la réception ou l’interprétation de l’œuvre par le spectateur ou l’analyse des processus mentaux intellectuels et émotifs de la compréhension du spectacle.

    39Alors qu’est ce que le public camerounais pense de sa culture en général et de son théâtre en particulier ? Nous résumons ici l’ensemble de la pensée des Camerounais par la bouche du professeur Bole Butake, dramaturge et metteur en scène, à la question « votre théâtre par le public ? » qui répond :

    La réception a été intéressante dans l’ensemble. Jusqu’en 1990, l’Université de Yaoundé était une plate-forme culturelle très active. On y venait voir tout ce qui se produisait en théâtre, musique… Avec le vent de 1990 et le multipartisme, on ne pouvait plus se produire à l’Université. Je ne sais pas pourquoi une telle mesure n’a toujours pas été levée. C’est dommage que pour cet établissement d’enseignement supérieur qui enseigne les arts du spectacle, on ne puisse pas avoir des lieux de représentation et des représentations. Les étudiants et les enseignants devraient travailler dans un tel contexte pour monter des spectacles exemplaires… Je suis surpris d’être pris bien plus au sérieux par les institutions étrangères que par mon pays, le Cameroun.7

    40Cette attitude du professeur Bole Butake ne se manifeste pas qu’au niveau du théâtre mais elle fait aussi écho dans le cercle de l’éveil des danses traditionnelles camerounaises. Pourtant Hans Robert Jauss écrit dans la préface de son ouvrage :

    C’est toujours à partir de notre présent que nous essayons de construire les rapports de l’œuvre à ses destinataires successifs : la procédure herméneutique exige constamment que nous opérions la distinction entre l’horizon actuel et celui de l’expérience esthétique révolue […].8

    41Le peuple béti en particulier a créé une nouvelle langue française dont les fondements ont pour origine la société, l’écologie et le parler béti. Notons cependant que la cohabitation d’une multitude de langues a donné naissance à ce qu’on appelle des langues composites. Au Cameroun, la plus représentative est le pidgin-english qui est né au XVIIIe siècle quand l’anglais britannique est entré en contact avec les langues bantoues de la côte ouest-africaine par suite de la colonisation. Les Allemands et les Français lui ont voué une haine sans merci et essayé de l’éradiquer sans y parvenir. Actuellement, le pidgin-english s’étend un peu partout au Cameroun et devient une langue véhiculaire. Dans les régions anglophones du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, le pidgin-english fonctionne non seulement comme une langue véhiculaire (la langue de communication, des échanges, « langues de la piste, du fleuve des marchés, et surtout langues d’intégration à la ville »9), mais il est parfois aussi une langue maternelle (première) pour certains Camerounais. La langue maternelle étant définie comme « la langue dans laquelle on apprend à parler »10. Par ailleurs, de la cohabitation du français, de l’anglais et des langues camerounaises est né le camfranglais, l’autre langue composite du Cameroun, en usage surtout dans les milieux scolaires et universitaires puis dans la rue. Le français du théâtre populaire francophone au Cameroun constitue une synthèse de ces langues composites. Toutefois, la phonologie et la morphologie du français camerounais sont largement tributaires des langues camerounaises comme l’illustrent ces quelques exemples :

    Otsama : A Docteur, tili ! C’est-à-dire : « Docteur, écris ! » (Tili est un mot ewondo qui signifie « écrire »).
    Aloumba : Et j’en avais, â docteur ! J’en ai même et des amants. De temps en temps, je coupais le job avec de petits tchotchoros…

    42La phrase soulignée – en italiques – signifie qu’Aloumba entretenait des relations intimes avec des gens sans assise sociale, sans métier fixe, vivant de petits boulots (vendeurs à la sauvette, laveurs de voitures, démarcheurs…). L’image renvoie certainement à ces jeunes qui traînent dans les quartiers à longueur de journée.

    43Notons enfin que d’autres remarques pertinentes d’ordre syntaxique et d’ordre sémantique peuvent être faites au sujet de cette langue créée au Cameroun par un environnement socio et écolinguistique en ce qui concerne le théâtre populaire de Daniel Ndo.

    Notes de bas de page

    1 Ndo, Daniel, Le Sida ne passe pas, Douala, Ancienne maison d’éditions Dobell, 1992.

    2 Ibid.

    3 Chemain, Arlette, « Contacts de langues et créations littéraires en langue française en Afrique noire », in Écritures d’ailleurs, autres écritures : Afrique, Inde, Antilles, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 28.

    4 Chemain, Arlette, op. cit., p. 68.

    5 Pruner, Michel, L’analyse du texte du théâtre, Paris, Armand Colin, 2010.

    6 Jauss, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, Trad. fr., Paris, Gallimard, 1978.

    7 D.N.T., « Nos universités ont besoin de structure pour les représentations de spectacles », Cameroon Tribune, mars 2003, p. 11.

    8 Jauss, Hans Robert, op. cit., p. 18.

    9 Calvet, Jean Louis, « État des lieux, état des langues », Diagonales, n° 10, 1989.

    10 Tagliante, Christine, La classe de langue, Paris, CLE International, 1994, p. 6.

    Auteur

    • Marie-Thérèse Ambassa-Betoko

      École Normale Supérieure, Université de Yaoundé I

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    Pour un Théâtre-Monde

    Plurilinguisme, interculturalité, transmission

    Yamna Abdelkader, Sandrine Bazile et Omar Fertat (dir.)

    2013

    Environnement francophone en milieu plurilingue

    Environnement francophone en milieu plurilingue

    Musanji Nglasso-Mwatha (dir.)

    2012

    L’imaginaire linguistique dans les discours littéraires politiques et médiatiques en Afrique

    L’imaginaire linguistique dans les discours littéraires politiques et médiatiques en Afrique

    Musanji Nglasso-Mwatha (dir.)

    2011

    Le sentiment de la langue

    Le sentiment de la langue

    Évasion, exotisme et engagement

    Musanji Nglasso-Mwatha et Tunda Kitenge-Ngoy (dir.)

    2011

    L’intertexte à l’œuvre dans les littératures francophones

    L’intertexte à l’œuvre dans les littératures francophones

    Martine Mathieu-Job (dir.)

    2003

    Légitimité, légitimation

    Légitimité, légitimation

    Ozouf Sénamin Amedegnato, Sélom Komlan Gbanou et Musanji Nglasso-Mwatha (dir.)

    2011

    Le discours rapporté dans l’oral spontané

    Le discours rapporté dans l’oral spontané

    L’exemple du français parlé en République du Congo

    Édouard Ngamountskika

    2014

    Le français et les langues partenaires : convivialité et compétitivité

    Le français et les langues partenaires : convivialité et compétitivité

    Musanji Nglasso-Mwatha (dir.)

    2014

    Linguistique et poétique

    Linguistique et poétique

    L’énonciation littéraire francophone

    Musanji Nglasso-Mwatha (dir.)

    2008

    Transmission et théories des littératures francophones

    Transmission et théories des littératures francophones

    Diversité des espaces et des pratiques linguitiques

    Dominique Deblaine, Yamna Abdelkader et Dominique Chancé (dir.)

    2008

    Littératures, savoirs et enseignement

    Littératures, savoirs et enseignement

    Musanji Nglasso-Mwatha (dir.)

    2008

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    1 Ndo, Daniel, Le Sida ne passe pas, Douala, Ancienne maison d’éditions Dobell, 1992.

    2 Ibid.

    3 Chemain, Arlette, « Contacts de langues et créations littéraires en langue française en Afrique noire », in Écritures d’ailleurs, autres écritures : Afrique, Inde, Antilles, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 28.

    4 Chemain, Arlette, op. cit., p. 68.

    5 Pruner, Michel, L’analyse du texte du théâtre, Paris, Armand Colin, 2010.

    6 Jauss, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, Trad. fr., Paris, Gallimard, 1978.

    7 D.N.T., « Nos universités ont besoin de structure pour les représentations de spectacles », Cameroon Tribune, mars 2003, p. 11.

    8 Jauss, Hans Robert, op. cit., p. 18.

    9 Calvet, Jean Louis, « État des lieux, état des langues », Diagonales, n° 10, 1989.

    10 Tagliante, Christine, La classe de langue, Paris, CLE International, 1994, p. 6.

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    Ce livre est cité par

    • Mouzou, Palakyem. (2024) The Palgrave Handbook of Language Policies in Africa. DOI: 10.1007/978-3-031-57308-8_19
    • Benramdane, Farid. (2012) Algérianité et onomastique.Penser le changement : une question de noms propres ?. Insaniyat / إنسانيات. DOI: 10.4000/insaniyat.13740

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    • Le Lay, Maëline. (2013) Pour un Théâtre-Monde. DOI: 10.4000/books.pub.34888

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    Ambassa-Betoko, M.-T. (2012). Une nouvelle langue française créée au Cameroun : le français du théâtre populaire de Daniel Ndo. In M. Nglasso-Mwatha (éd.), Environnement francophone en milieu plurilingue. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.35512
    Ambassa-Betoko, Marie-Thérèse. «  Une nouvelle langue française créée au Cameroun : le français du théâtre populaire de Daniel Ndo ». In Environnement francophone en milieu plurilingue, édité par Musanji Nglasso-Mwatha. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2012. doi:10.4000/books.pub.35512.
    Ambassa-Betoko, Marie-Thérèse. «  Une nouvelle langue française créée au Cameroun : le français du théâtre populaire de Daniel Ndo ». Environnement francophone en milieu plurilingue, édité par Musanji Nglasso-Mwatha, Presses Universitaires de Bordeaux, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pub.35512.

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    Nglasso-Mwatha, M. (éd.). (2012). Environnement francophone en milieu plurilingue. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux. https://doi.org/10.4000/books.pub.35087
    Nglasso-Mwatha, Musanji, éd. Environnement francophone en milieu plurilingue. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2012. doi:10.4000/books.pub.35087.
    Nglasso-Mwatha, Musanji, éditeur. Environnement francophone en milieu plurilingue. Presses Universitaires de Bordeaux, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pub.35087.
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