Imaginaires sociaux et représentation de l’identité verbale des hommes politiques gabonais à l’aune des bandes dessinées de Lybek
p. 219-231
Texte intégral
Introduction
1L’information dessinée s’est progressivement installée dans le paysage de la presse gabonaise. Lybek1 et Pahe2 apparaissent incontestablement comme les deux figures de proue de ce genre nouveau au Gabon. Dans cette contribution, nous proposons d’appréhender la mise en scène discursive du dessinateur Lybek et envisageons d’interroger son positionnement identitaire dans l’espace social et la manière dont il agit sur un lectorat, destinataire de son message. Le vocable « scène » emprunté à E. Goffman (1973) et repris par D. Maingueneau (1999, 2014 : 123) en termes de « scènes d’énonciations » permet de référer aussi bien à un cadre qu’à un processus de production : c’est à la fois l’espace où se déroule un événement discursif et les séquences d’actions concrétisées dans un environnement situationnel. La problématique sous-jacente à cette contribution est de se demander, quels sont les stéréotypes des acteurs politiques gabonais qui sont entérinés dans les bandes dessinées de Lybek.
2À en croire R. Amossy et A. Herschberg Pierrot, « le stéréotype apparaît comme une croyance, une opinion, une représentation concernant un groupe et ses membres » (2011 : 37). Nous concédons que l’encodage d’images stéréotypées dans des dessins exprime non seulement le point de vue – au sens d’A. Rabatel, – d’un énonciateur –, en l’occurrence le dessinateur –, mais aussi d’autres protagonistes incarnés dans ces planches. Ces images d’hommes politiques relèvent d’un habitus pour emprunter à la terminologie de P. Bourdieu, c’est-à-dire un ensemble de dispositions durables acquises par sociabilité, qui constituent une sorte « d’inconscient culturel » (R. Amossy). Nous proposons d’analyser les pratiques discursives des hommes politiques gabonais telles qu’elles sont représentées dans le quotidien officiel d’information générale qu’est le journal L’« Union », revisitées par Lybek. Mener une réflexion sur les bandes dessinées dans la presse va donc nous conduire à interroger le mode de combinaison de signes iconiques et graphiques3 mis en oeuvre pour représenter les acteurs politiques gabonais selon la posture auctoriale contextualisée de Lybek. Nous nous emploierons à comprendre et à expliquer la manière dont les bandes dessinées mettent en scène un espace de configuration de significations sociales selon une posture énonciative assumée par le dessinateur.
3En d’autres termes, les discours véhiculés dans les planches de Lybek sont une production sémiotique véhiculant des traces de la manifestation de point(s) de vue du sujet-énonciateur, Lybek, qui met en scène le discours représenté des hommes politiques gabonais. C. Kerbrat-Orecchioni (1980), montre dans ses travaux que la production énonciative d’un locuteur n’est pas neutre dans la mesure où elle porte non seulement des traces de la subjectivité, mais aussi de la production des modalités énonciatives. Notre réflexion qui s’appuie sur cet arrière-plan théorique fait référence à des notions opératoires adossées à l’analyse du discours. Elle met en relief l’idée selon laquelle, une production discursive s’ancre dans une situation sociale4.
Les éléments contextuels
4Il est admis que les échanges communicatifs se réalisent selon certaines règles dans un cadre de production donnée (Goffman, 1973 ; Kerbrat-Orecchioni, 1990 ; Mebiame-Akono [2011, 2016]). Le contexte se laisse définir comme l’environnement extralinguistique dans lequel se déroule une interaction. Le contexte se compose du cadre spatio-temporel et de la situation sociale dans laquelle s’inscrit un échange, les participants à cet échange (leur nombre, leurs caractéristiques physiques, identitaires), enfin le type d’activité qu’il s’agit de décrire.
Le journal, L’Union
5L’Union est un quotidien pro-gouvernemental d’information générale paraissant depuis le 15 mars 1974. C’est le premier quotidien du Gabon. Sa ligne éditoriale est celle de l’idéologie du parti démocratique gabonais, parti au pouvoir depuis 19685, et du gouvernement, dont il est le porte-voix. Le quotidien L’Union comporte 24 pages. Et les dessins de Lybek apparaissent dans la rubrique, Humour/jeux à la page 20. Cette page contient trois rubriques : les mots fléchés, l’insolite du jour et les Gabonitudes, qui occupent la moitié de la page, en couleurs. Il s’avère important de rappeler que l’avènement du multipartisme en 1990, dans le sillage de la chute du mur de Berlin, a vu le paysage de la presse écrite s’enrichir d’une pluralité de publications, proches de l’opposition, parmi lesquelles, on peut citer sans prétendre à l’exhaustivité, entre autres, Échos du Nord, Le Temps, La Loupe, Ezombolo, L’Aube… In fine, l’observation du paysage médiatique au Gabon laisse apparaître une orientation éditoriale très dichotomique : d’un côté, les journaux pro-gouvernementaux et de l’autre, des parutions très inféodées à l’opposition gabonaise6.
Le locuteur/énonciateur Lybek
6Le locuteur/dessinateur des bandes dessinées est un dénommé Lybek. Ce nom correspond à l’anagramme de son patronyme, Yvon Landry Bekale. C’est un Gabonais d’une cinquantaine d’années, appartenant au groupe ethnolinguistique Fang, comme d’ailleurs, Pahe, l’autre figure emblématique des bandes dessinées gabonaises. De nombreuses études attestent le positionnement idéologique majoritaire de ce groupe linguistique dans l’opposition gabonaise. On peut se référer à la dernière publication d’un sociologue gabonais, Jérôme Toung Nzue (2016), Précarité et replis identitaires au Gabon, qui en vient dans cet ouvrage, entre autres, à théoriser sur le « TSF7 » lors des élections présidentielles de 2009 au Gabon. Dans la deuxième partie de son ouvrage, se trouve un chapitre au titre évocateur : « Le sous-entendu majeur du repli ethnique au Gabon : le problème fang ».
Présentation du corpus
7Le corpus qui sert de support à notre contribution est constitué de sept planches à dessins. C’est une reproduction, en format livre des dessins parus entre 2003 et 2005, dans le quotidien l’Union. Le titre de la publication est « Gabonitudes », composé de trois tomes. Le premier tome a pour titre, Gabon y’a bon, duquel nous avons extrait les sept planches composant notre corpus ; le deuxième tome est intitulé, Ce que femme veut et le dernier, L’amère patrie8. Le choix de ces planches se justifie d’une part, par la thématique de la « scène englobante » (pour reprendre la terminologie de D. Maingueneau) de la politique et d’autre part, par la « catégorie sociale » (Amossy, 2010 : 44) affichée dans les formes discursives. Une planche est généralement composée d’un récit de six séquences.
Quelques aspects théoriques et terminologiques
8L’arrière-plan théorique de cette contribution est l’analyse du discours. Notre travail consiste à interroger des énoncés inscrits dans des situations socio-politiques d’énonciation fournies par le contexte gabonais. La question des imaginaires9, des représentations sociales10 et des identités11 inscrit notre réflexion dans le paradigme de la subjectivité de sorte que le point de vue est affiché comme le positionnement énonciatif d’un sujet. En effet, dans un pays où la censure s’exerce sur la presse, notre hypothèse est que, dissimulé sous le couvert de la bande dessinée, Lybek s’autorise à afficher des propos considérés généralement comme transgressifs, dans un organe de presse pro-gouvernemental.
9Cette stratégie discursive est envisageable car la bande dessinée, plus que tout autre type de support médiatique, tolère la praxis linguistique d’un discours empreint de liberté au Gabon, selon Hilaire Ndzeng Nyangone : « Lybek dénonce métaphoriquement des faits à même de lui attirer la colère du CNC » (2017 : 54). Dans l’ensemble, les « Gabonitudes » procèdent d’une « mise en scène » sémiotique de la réalité socio-politique gabonaise. Dans cet ordre d’idées, A. Rabatel admet :
l’énonciateur exprime son PDV à travers des prédications en situation, effectuant des opérations énonciatives […]. La notion de position renvoie en premier lieu à diverses opérations permettant de poser les objets du discours par rapport aux catégories notionnelles dont ils relèvent : l’énonciateur peut inscrire les objets au centre de leur domaine par identification (“C’est un véritable loup”), par rupture (“Ceci n’est pas un loup”) ou par différenciation (“Ceci s’apparente de très loin à un loup”). Dans les exemples précédents, les choix de catégorisation se doublent de choix de quantification, de qualification, de modalisation qui sont tous significatifs de la position de l’énonciateur par rapport à l’objet. (2017 : 51).
10Faisant écho aux travaux d’A. Rabatel, nous distinguons deux instances de production discursive, un locuteur et un énonciateur. Le locuteur est le sujet qui profère un énoncé. Dans le cas de notre étude, c’est le dessinateur Lybek. Pour ce qui est de l’énonciateur, il s’agit d’une position adoptée par un locuteur, dans une production discursive, pour exprimer un fait sous le prisme d’un point de vue « l’énonciateur correspond à une position (énonciative) qu’adopte le locuteur, dans son discours, pour envisager les faits, les notions, sous tel ou tel point de vue (PDV) » (ibid. : 44). Ajoutons que le sujet d’un PDV peut être un autre sujet que Lybek, incarné dans le dessin.
11En d’autres termes, comme nous l’avons déjà annoncé, cette contribution se propose de décrire les pratiques discursives des hommes politiques gabonais revisitées à l’aune des dessins de Lybek. C’est ainsi que nous considérerons la planche de dessin, comme un reflet des représentations identitaires que les acteurs sociaux ont des hommes politiques gabonais. Plus précisément, l’analyse proposée essaie de décrire les formes linguistiques stéréotypées utilisées par des sujets énonciateurs pour marquer le fonctionnement discursif des imaginaires sociaux, relativement stables, contenus dans les vignettes de Lybek, affichant les représentations identitaires des hommes politiques gabonais.
La représentation des imaginaires sociaux et de l’identité verbale des hommes politiques gabonais dans les bandes dessinées de Lybek
12Si l’on admet, comme D. Maingueneau que « le discours prend sens qu’à l’intérieur d’un immense interdiscours. Pour interpréter le moindre énoncé, il faut le mettre en relation, consciemment ou non, avec toutes sortes d’autres sur lesquels il s’appuie de multiples manières » (2014 : 22), on peut se demander, quel type de stéréotype énonciatif de l’homme politique gabonais est construit et représenté dans cette forme de discours transgressif qu’est la bande dessinée de Lybek. Ce faisant, nous posons que les schèmes énonciatifs actualisés dans ces discours permettent d’inventorier sur un plan formel, cinq types d’imaginaires sociaux consignés dans les bandes dessinées : un imaginaire social mettant en exergue la dimension irresponsable des propos des hommes politiques, leur richesse matérielle, l’inclination égotiste de leur comportement et enfin, les identités construites par le discours attestent de l’occurrence des opérations discursives liées au népotisme.
Forme 1 : La dimension égotique des propos
13Dans les trois premières vignettes de cette planche, Lybek met en scène un homme politique qui se caractérise par la vacuité de son propos : aucun programme de société n’est dévoilé dans son argumentaire ; il se complaît dans des discours égotiques mettant en relief la promotion de sa personne : « votez pour moi, je suis l’élu » ; « je suis celui qui assurera votre prospérité » ; « l’heure du changement a sonné ! Et ce changement ne viendra que d’un homme ! Un seul homme et cet homme c’est moi ! ». Au niveau énonciatif, la posture subjective de cet homme politique construite dans cette planche par Lybek, se réalise par l’usage récurrent du pronom personnel « je » et de la forme anaphorique du substantif « homme » postposée au présentatif, « c’est moi ». Cette dimension égotique est représentée dans une forme de caricature burlesque lorsque le dessinateur-énonciateur en vient à faire dire au politique : « ne cherchez même pas à réfléchir votez-moi », comme si les électeurs ne disposaient pas de capacités cognitives pour apprécier les propositions de l’homme politique.

14La quatrième et cinquième vignette mettent en scène un échange entre des journalistes et cet homme politique, au-delà de l’information factuelle donnée par celui-ci pour répondre à la question initiée par un journaliste qui obéit à « la maxime de quantité12 » de H.P. Grice (1979) : « La vérité c’est que j’ai eu du mal à trouver un taxi, vous savez que se déplacer dans notre ville n’est pas chose facile. Mais, ça c’est un petit problème qui sera vite réglé. Parce que dès que je suis élu, la première chose que je fais, c’est de m’acheter plein plein plein plein de voitures et même des avions rien que pour moi ! », le PDV de Lybek qui émerge dans ce segment énonciatif est l’inclination égotique de l’homme politique à assouvir ses besoins de possessions bassement matérielles. L’occurrence du morphème disjonctif « mais » amorce au niveau syntagmatique, la subjectivité de l’énonciateur. Celle-ci est renforcée par un usage de quatre embrayeurs de la première personne du singulier, « je » ou ses déclinaisons. Cet effet d’accumulation est renforcé par l’usage répétitif de la locution adverbiale « plein » qui atteste sur un plan axiologique, son inclination à se servir de la politique, pour assouvir des besoins primaires de consommation et non pas, de promotion d’une politique publique de développement à destination des populations de son pays. Une telle représentation transgressive qui déprécie l’image des hommes politiques gabonais est rendue possible dans le journal L’Union, car elle prend corps dans l’humour.
15Dans la dernière vignette de cette séquence, Lybek fait parler d’autres protagonistes, en l’occurrence des personnes-cibles (le public) qui prennent part à la causerie politique, c’est « un positionnement de rupture » avec les propos de l’homme politique. Par ce positionnement énonciatif, Lybek affiche via ces personnes-cibles, un comique de situation où un interactant de manière tacite, souligne la banalité du programme de société de l’homme politique, tout en raillant sa prise de parole : « J’espère qu’avec un tel programme, vous trouverez quelqu’un qui votera rien que pour vous ! Merci quand même pour la distraction ».
Forme 2 : L’affichage de la richesse matérielle
16Dans cette séquence, Lybek met en scène un échange entre un homme politique – la photographie qui surplombe la tête de l’homme politique représentant le buste officiel de feu Omar Bongo, le défunt Chef de l’État du Gabon – et sa fille. Dans cette vignette, l’homme politique est mis en scène en train d’exhorter sa fille à rejoindre le domicile de sa génitrice. Ce discours met aussi en évidence le PDV de l’énonciateur Lybek qui évoque dans cette planche, un « culturème » de la société gabonaise, la propension des hommes politiques, dans l’imaginaire collectif, à vivre maritalement avec des épouses de seconde noces.
17Révélateur est, à cet égard, l’énoncé produit par la jeune fille, qui motive son refus de rejoindre sa mère, compte tenu de la condition sociale de celle-ci : « M’en fous elle est pauvre ». Ce PDV de la jeune fille au sujet de sa mère via la construction discursive de Lybek témoigne d’un positionnement dissymétrique dans l’imaginaire des Gabonais entre les acteurs politiques, considérés comme des nantis, et le peuple croulant dans la pauvreté.
Forme 3 : Un imaginaire social marqué d’irresponsabilité

18L’échange s’ouvre dans le respect du rituel de politesse par une salutation et un appellatif générique de genre, verbalisé par un citoyen lambda à l’adresse d’un agent administratif, « bonjour Madame ». Il s’ensuit que l’énonciateur se pose dans le discours par l’usage du pronom personnel par « je », subjectif par nature, et du déictique spatio-temporel, « ici » qui viennent légitimer sa requête auprès d’un agent public.
19La réplique de l’agent public est lexicalisée par une unité linguistique exprimant l’embarras, « pfff… ». L’impéritie assumée de l’agent public se traduit par une absence de bienveillance à l’endroit de son interlocuteur. Les déictiques temporels, « demain » ou « après-demain » permettent de situer dans l’avenir, la requête de l’agent-public. En effet, le modalisateur d’incertitude « peut-être » vient contrebalancer, la possibilité de rencontrer l’autorité administrative, le jour même. Une image collective mêlant l’irresponsabilité et une forme de condescendance à l’endroit des citoyens se déclinent dans cette séquence verbale. Cette scène d’énonciation représente aussi « une mise à jour critique des culturèmes et des idéologèmes » (au sens d’Anne-Marie Houbedine-Gravaud, 2015 : 75) de la société gabonaise, où est dénoncée une fréquentation trop assidue par des responsables administratifs et politiques, des débits de boissons.
Forme 4 : Un imaginaire social empreint de népotisme

20Pour le contexte, cette séquence met en exergue un responsable politico-administratif échangeant avec un collaborateur pendant qu’un autre collaborateur, « se tue » à la tâche. Le PDV qui ressort de cette vignette affiche une identité verbale très qualifiante des hommes politiques au Gabon mêlant une inclination à la fainéantise et un népotisme avéré dans le choix des collaborateurs des responsables. C’est ainsi que l’humour de Lybek transparaît dans le cynisme de la situation par la dépréciation volontaire de la valeur « travail » au détriment d’une proximité ethno-linguistique : « En plus, il n’est pas du même village que nous. » Au demeurant, le stéréotype social qui émerge de cet exemple est le repli identitaire des hommes politiques gabonais mis en scène dans le PDV de Lybek.
Forme 5 : Un imaginaire social enclin à la mythomanie
21Pour le contexte, cet échange met en présence un couple. Cet échange entre les deux membres d’un couple de Gabonais, non mariés, est instructif, à plus d’un titre, sur la congruence d’opinions collectives qui se construisent dans l’imaginaire de la société gabonaise.

22Les trois premiers échanges témoignent de la divergence de vues installée depuis plusieurs années dans la vie de ces deux protagonistes. Il s’ensuit que la femme, lasse d’accorder de l’intérêt aux paroles de son compagnon non suivies d’effet, lui demande expressément, de s’initier dans la carrière politique. Cette proposition est rendue dans le discours par la combinaison de l’embrayeur personnel « je » et du verbe d’opinion, « pense » : « au lieu de perdre ton temps à me baratiner tous les jours, tu devrais faire de la politique. » La réplique immédiate de l’interactant, est une demande d’information verbalisée avec une question partielle13, « pourquoi me dis-tu ça ? » dont on sait qu’elle assigne à un interlocuteur sur un plan illocutoire, à donner l’information sollicitée par l’acte questionnant. À la suite, l’énoncé réactif de la protagoniste est appropriée14 en ce qu’il obéit aux « maximes de quantité » de Grice et « d’exhaustivité » de Ducrot. Le tour de parole débute d’ailleurs, avec la locution conjonctive, « parce que » qui permet d’enchaîner une explication relative au propos souhaité. Ce faisant, la tendance à la fabulation de son compagnon est exposée comme une image identitaire des hommes politiques gabonais, c’est pour cela qu’elle l’exhorte à investir le champ politique. Le tour de parole conclusif de l’interactant est une adhésion à l’explication de sa compagne. L’occurrence du connecteur « mais bon sang » permet d’insérer un énoncé rectificatif selon l’opposition argumentative entre ce qui précède « mais » et ce qui suit (cf. Ducrot : 1980b, l’enchaînement P mais Q). Et le locuteur de se poser dans son énonciation, en recourant au « je » : « je crée mon parti ». En définitive, le champ politique est mis en scène dans ces discours, comme le lieu par excellence de contre-vérités et de promesses non tenues.
Conclusion
23Dans cette contribution, notre réflexion a porté sur les stéréotypes sociaux des hommes politiques gabonais revisités par Lybek. Elle a eu pour objet l’étude de la représentation des imaginaires sociaux empruntée au positionnement énonciatif qu’adopte un locuteur dans son discours, pour inscrire sa vision du monde, sous le prisme du point de vue, comme l’entend A. Rabatel (2017). En effet, toute prise de parole implique « une présentation de soi15 » et comme le champ politique, est souvent corseté par un discours politiquement correct – pour ne pas dire, de langue de bois – dans la presse pro-gouvernementale. Il nous a semblé pertinent de questionner, la bande dessinée, ontologiquement qualifiée de transgressive16, voire de subversive, même au Gabon. Comment le dessinateur/énonciateur Lybek affiche-t-il et représente-t-il dans ses dessins, son point de vue en subvertissant les positionnements énonciatifs afin d’afficher une identité verbale des hommes politiques ? Notre intention était de comprendre les imaginaires sociaux qui exercent des pesanteurs culturelles dans les pratiques discursives des hommes politiques gabonais via la bande dessinée car comme l’asserte R. Amossy : « et c’est sans doute, aux yeux du chercheur, l’un des rôles de l’analyse de discours d’établir un pont entre la configuration des discours et cette structuration des imaginaires » (2015 : 15).
24L’analyse proposée dans cette contribution permet, entre autres, d’identifier via les productions discursives des protagonistes incarnés dans les bandes dessinées de Lybek, quelques traits énonciatifs saillants des hommes politiques qui laissent poindre des représentations culturelles identitaires, relativement stables. Il ressort de cette recherche une catégorisation de cinq types d’imaginaires sociaux verbalisés dans les dessins de Lybek qui mêlent ostensiblement cinq stéréotypes : une dimension égotique des propos des hommes politiques gabonais, un affichage de la richesse matérielle, une inclination à l’irresponsabilité, au népotisme et à la mythomanie.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 En témoigne, la récente parution de l’ouvrage coordonné par P. Mvou ép. Ongouori et Hilaire Ndzang Nyangone, 2016, Arrêt sur images : la société gabonaise au miroir des gabonitudes de Lybek, Libreville, Éditions Lilia.
2 De sa vraie identité Patrick Essono Nkouna, le caricaturiste Pahé est l’auteur de plusieurs publications ; on peut citer entre autres, Les choses du pays (2008). C’est aussi un dessinateur qui s’illustre particulièrement dans les nouvelles technologies de l’information. Son compte facebook compte 42 000 abonnés, selon http//pahebd.spot.blogspot. com/, consulté le 26 mars 2018.
3 Nous ne nous appesantirons ni sur la dimension psychosociologique, ni iconique, du corpus, notre perspective d’analyse reste linguistique. Même si, sur un plan sémiotique, nous sommes d’avis de reconnaître la pertinence qu’il peut y avoir à questionner par exemple, la dimension non-verbale de ces bandes dessinées.
4 Pour une présentation plus aboutie du domaine de l’analyse du discours, on peut notamment consulter les publications suivantes : Benveniste (1966) ; Foucault (1971) ; Kerbrat-Orecchioni (1980) ; Charaudeau (1983, 1992) ; Bakhtine (1981) ; Ducrot (1984) ; Maingueneau (1987) ; Charaudeau, Maigueneau (2002, 2014) ; Sarfati (2005) ; Maingueneau (2014) ; Mazière (2015) ; Mebiame-Akono (2016) ; Rabatel (2017).
5 Lire Mebiame-Akono (2005), mais aussi la publication de Ndzang Nyangone (2016).
6 La transhumance politique étant un fait bien ancré dans le landerneau politique gabonais, il peut être très saisissant d’observer le changement radical des écrits journalistiques à l’endroit d’un acteur politique dès qu’il change de bord.
7 L’acronyme TSF signifie, « tout sauf les Fang », à la tête des postes de responsabilité administrative et politique au Gabon.
8 Il se trouve que le dernier tome n’est plus disponible dans les librairies gabonaises. On peut en effet penser, au regard du titre du tome 3, que les sujets traités peuvent concerner le champ politique.
9 La question des imaginaires sociaux renvoie à la doxa, au stéréotype. On peut lire : Amossy et Herschberg Pierrot (2011), Houdebine-Gravaud (2015).
10 La notion de représentation sociale recouvre l’ensemble des croyances, des connaissances, des opinions d’un groupe social. Voir, entre autres, Guimelli (1999), Charaudeau et Maingueneau (2002).
11 L’identité peut être définie comme l’ensemble des caractéristiques relatives aux croyances, aux compétences, aux savoirs, aux systèmes de valeur d’un locuteur, ou d’un groupe social. Voir, entre autres, Kerbrat-Orecchioni (2008 : 2).
12 Grice (1979) a énoncé un « principe de coopération » corrélé à quatre maximes : la quantité, la qualité, la relation et la modalité. La maxime de quantité stipule : 1) « que votre contribution contienne autant d’informations qu’il est requis ». 2) « Que votre contribution ne contienne pas plus d’informations qu’il n’est requis ».
13 À la différence d’autres types de questions partielles, à en croire Cabasino (1992 : 88) « la question avec “pourquoi” revêt un caractère de polimicité marquée ».
14 Voir Lakoff (1973).
15 Pour faire écho à l’ouvrage éponyme de Goffman, La présentation de soi (1959).
16 Au sujet du paradoxe que sous-tend le dilemme entre liberté d’expression et l’humour, on peut lire Charaudeau, 2016.
Auteur
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Pamphile Mebiame-Akono
Université Omar Bongo de Libreville (Gabon)
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