Du texte à l’information dessinée : pratiques socio-langagières et implications didactiques dans le journal 100 % Jeune

Martine Fandio Ndawouo

p. 93-109


Texte intégral

Introduction

1Du fait de l’urbanisation, plusieurs jeunes Africains d’aujourd’hui n’ont qu’une connaissance réduite des langues nationales dont ils connaissent mal les normes. Cette difficulté à maîtriser la langue maternelle est à l’origine d’une insécurité linguistique forte vis-à-vis des cultures et de ces langues qui leur échappent. Les Francophones africains sont ainsi victimes d’une « insécurité bi-linguistique » qui les rend mal à l’aise, tant face aux langues maternelles qu’aux langues officielles. Ce sentiment est atténué dans certains pays comme le Sénégal, la République Centrafricaine, la République Démocratique du Congo ou le Mali qui disposent d’une langue véhiculaire : le wolof, le sango, le lingala, le bambara respectivement. En l’absence de véhiculaire national dans certains pays, ce sont les parlers hybrides qui jouent le rôle compensatoire. Ils permettent alors aux locuteurs de construire une identité nouvelle, spécifiquement urbaine. C’est justement le cas du camfranglais1 qui, au Cameroun, est l’un des éléments quasi obligés du répertoire linguistique de bon nombre d’urbains, toutes classes sociales confondues. Ce parler hybride connaît un grand succès, ce qui justifie le fait que sa forme écrite s’impose de plus en plus.

2Le journal 100 % Jeune se fait l’écho de ce plurilinguisme désormais consubstantiel à la pratique du français au Cameroun. Dans ce mensuel, l’information est dessinée : en effet, le journal qui se veut un relai d’information sur divers sujets brûlants de l’actualité, pose un regard réaliste sur la société camerounaise au moyen de l’iconique et du graphique. Parce que le public cible est constitué avant tout d’adolescents, cette information s’apprécie à travers une praxis spécifique, caractéristique du camfranglais ici dénommé parler des jeunes, forme construite hors normes. L’inventivité lexicale et l’intrusion des langues locales déclinent plusieurs variétés régionales et/ou sociolectales du français propres au Cameroun. La présente communication vise à montrer combien ce journal peut constituer un support pédagogique adapté pour l’enseignement du français. L’analyse s’inscrit ainsi dans la perspective d’une réflexion sur le but de l’enseignement du français comme langue étrangère aujourd’hui en francophonie. Elle amène à postuler que l’enseignement de cette langue, au-delà du fait de permettre l’acquisition d’un certain degré de compétence communicative, devrait contribuer à l’éveil de la conscience linguistique de l’apprenant.

3Après une présentation du background théorique et méthodologique de l’étude, nous allons scruter les pratiques socio-langagières jeunes extraites soit des textes, soit des vignettes ou des planches de BD du journal 100 % Jeune, et voir combien elles apparaissent comme affranchies de toutes les contraintes normatives du français. Ce qui va nous permettre d’esquisser, sous forme de projets, quelques pratiques pédagogiques en vue de montrer comment l’exploitation de ce journal à portée écologique avérée, peut constituer une véritable aide à l’apprentissage.

Background théorique et méthodologique

La norme : le mot et la notion

4Du latin norma, la « norme » désigne au départ une sorte d’équerre utilisée par les maçons et les charpentiers pour tracer des lignes droites. La confusion avec le grec « vὀµoς » (règle, loi) a donné une série de dérivés qui entrent dans son champ lexical avec des nuances sémantiques très précises, fondées sur une double étymologie. On a d’une part normal vs anormal pour signifier « qui est conforme ou non à la norme ». On a d’autre part normatif vs anormal/ non normatif pour signifier « qui est conforme ou non à la norme socialement acceptée, au bon usage défini par des jugements de valeur ».

5En postulant qu’au sein de tout groupe social la langue est un moyen d’exprimer la qualité des rapports sociaux, Jean Dubois (1994 : 342) propose deux définitions à la notion de norme :

  • On appelle norme, dit-il, un système d’instructions définissant ce qui doit être choisi parmi les usages d’une langue si l’on veut se référer à un idéal esthétique ou socioculturel. La norme qui suppose l’existence d’usages prohibés donne son objet à la grammaire prescriptive ou grammaire au sens courant du terme.
  • La norme renvoie à tout ce qui est d’usage commun et courant dans une communauté linguistique. Elle correspond à l’institution sociale que constitue la langue standard.

6Ainsi définie, la norme conduit à deux perspectives selon que l’on se place du côté du code de la langue ou du côté des usagers de ce même code : l’une linguistique et l’autre sociale.

7La norme linguistique ou systémique obéit au principe de normalité qui réfère au respect des règles générales de l’usage de la langue, avec le but d’assurer la compréhension d’un code linguistique donné. La normalité appréhende l’ensemble des structures inhérentes à la constitution d’une langue en termes de constantes observées dans ladite langue. Vue sous l’angle de la normalité, la norme des puristes ou des grammairiens n’en constitue qu’une parmi plusieurs. Par conséquent, différentes normes de réalisation d’une même langue peuvent coexister : le parler des paysans, celui des hommes politiques ou celui des jeunes ne suivent pas les mêmes normes.

8La norme sociale, elle, renvoie à un système de règles plus ou moins contraignantes auxquelles l’usager de la langue adhère par nécessité de communiquer efficacement. Elle correspond à la mise en pratique plus ou moins adéquate d’un système normatif auquel on obtempère par crainte de la sanction. La norme sociale obéit au principe de normativité qui scrute des phénomènes internes au fonctionnement des langues et désigne le fait que toute langue obéit à une organisation spécifique, aux plans phonétique, morphologique et syntaxique. Le principe de normativité donne à choisir parmi tous les usages d’une langue, ceux d’entre eux réputés corrects, le « bon usage ».

9La grammaire normative, qui traite des normes prescriptives, scrute la langue en établissant un code normalisé de règles impératives définissant le bon et le mauvais en matière de prononciation, de grammaire, d’orthographe et de style. La grammaire descriptive qui traite des normes objectives, s’attèle à décrire la langue, en prenant en compte son épaisseur synchronique, sa dynamique et les sujets qui parlent cette langue, y compris la langue à enseigner. Dans la perspective esquissée dans cette réflexion, notre intérêt est porté vers l’examen des relations entre la diversité du comportement linguistique du fait de certains clivages sociaux (le normal) et le respect de la règle (le normatif).

De la méthodologie

10Le cadre méthodologique de cette étude est une observation indirecte des pratiques linguistiques établies à partir d’un corpus de près de vingt numéros du journal 100 % Jeune parus entre 2011 et 2015. Projet de l’Association Camerounaise pour le Marketing social-ACMS, ce journal paraît pour la première fois en l’an 2000 et a pour but la sensibilisation et l’information des jeunes Camerounais de quinze à trente ans contre le VIH-SIDA et autres grands fléaux sociaux : échecs scolaires, drogue et alcoolisme, maladies épidémiques (choléra, Ebola, etc.), ou sexuellement transmissibles, etc.

11La structure externe rapproche 100 % Jeune d’un magazine, car l’information y est véritablement dessinée. Le mensuel qui comporte entre dix-huit et vingt pages convoque plusieurs éléments de base intervenant à des niveaux différents : le dessin, forme d’écriture au premier degré, constituant la représentation figurative de l’objet (niveau iconique ou pictographique) ; le texte d’accompagnement, écriture au deuxième degré, correspondant à la représentation symbolique de la parole (niveau verbal ou logographique) ; les couleurs, écriture au troisième degré, correspondant à un espace d’expression esthétique. Le mode d’énonciation de ce journal est donc pluricodal.

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12Quant à l’organisation interne, elle se présente comme une tribune véritable où les jeunes donnent leurs opinions sur les problèmes pratiques de la vie en même temps qu’ils partagent leurs expériences juvéniles, dans un souci d’édification. Ils y sont parallèlement édifiés sur les mêmes faits sociaux à partir des avis recueillis auprès de certains spécialistes. La mise en œuvre du camfranglais répond, dans 100 % Jeune, surtout au besoin de proposer au lecteur-cible un discours quotidien de proximité.

100 % Jeune, un lieu d’appropriation du français

13S’approprier signifie faire sien. Faire la langue sienne, c’est l’acquérir, c’est l’adapter et agir à travers elle. C’est toujours à travers elle, construire son identité individuelle et sociale. L’appropriation désigne d’abord le processus par lequel le locuteur ou la communauté accède à la compétence linguistique et discursive. L’appropriation désigne ensuite le résultat de ce processus : une compétence linguistique construite autour d’un bagage structural qui accompagne le locuteur dans diverses situations d’échange pertinentes. Ils sont rares les locuteurs pour qui la compétence linguistique n’est pas plurielle en Afrique francophone, qui plus est, au Cameroun. L’appropriation du français chez certains usagers suppose une violation des normes établies. Lorsqu’elle est volontaire, cette violation participe du désir de l’usager de s’affranchir des contraintes que lui impose cette langue normative perçue comme contraignante, et de la recherche d’un mode d’expression apte à représenter l’identité du locuteur et à mieux dépeindre la réalité locale. Donné comme tribune de vulgarisation, 100 % Jeune a tout d’un espace véritable de médiation. La vocation première de ce mensuel étant d’« instruire en divertissant », le dessin de presse qui y est déployé assume, via une représentation iconographique de certains événements et/ou acteurs sociaux en symbiose avec l’écriture, une fonction de transmission des savoirs sur l’actualité sociale camerounaise.

14En effet, les dessins de presse convoqués abondamment dans le journal assument essentiellement une fonction éducative. Toutes les rubriques (7 ou 8) animées soit sous forme de boîtes à dialogues ou vignettes, soit sous forme de mini-reportages, soit sous forme d’interview édifient le public-cible, sur les dangers qui guettent la jeunesse : la drogue, le VIH-SIDA, le terrorisme, l’échec scolaire, être fille-mère, le harcèlement sexuel à l’école, etc. Les jeunes peuvent, par exemple, apprendre / (re)visiter la notion de paragraphe argumentatif dans les colonnes de « Confidences » et partager leurs expériences altéritaires à partir d’un sujet de réflexion qui y est proposé, sous forme de courrier aux lecteurs. « Vox Pop », par contre, est un espace de débat où des avis de jeunes sont recueillis sur divers secteurs de leur vie. Parce que la plupart des dessins abordent en images des thèmes qui sont relayés par d’autres discours sociaux, nombre d’extraits du journal peuvent constituer d’excellents corpus pour le groupement de textes par exemple dans les lycées et collèges du Cameroun. Ce qui est aussi remarquable, c’est que les configurations langagières du journal déroulent des échanges où peuvent être formulées les hypothèses de la mise à distance des formes de discours, de langues ou variétés de langues entendues comme étant autant d’écarts par rapport aux constructions normatives du français.

Le camfranglais, une écriture contre les normes

15100 % Jeune est constitué d’un certain nombre de rubriques dont l’intitulé signale une transgression de la graphie française : Édit’ haut, Ça doz, Rencard, Ondikwa, Miam-miam, etc. Animés par le désir de se faire comprendre, les titres convoquent très souvent l’oral : « C Ki ça ? » pour « Qui est-ce ? », quelquefois les idéophones : « Miam-Miam » pour « coin cuisine et gastronomie ». Ces procédés conduisent à une déformation du matériel acoustique, et oblitèrent l’orthographe du vocable utilisé. D’entrée de jeu donc, l’écriture du journal rompt avec les canons de la langue française standard. Dans 100 % Jeune, plusieurs énoncés proposés dans des bulles à dialogue dénotent ainsi une langue débridée.

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16On décèle, entre autres procédés déployés dans le journal, la création des mots hybrides associant diverses langues, le jeu sur le code, la création néologique, la subversion des règles syntaxiques, la multiplication des procédés du verlan et la troncation, procédés somme toute mis au service d’une virtuosité langagière valorisante pour les utilisateurs de la langue :

[1]2 Ton mag’ préféré reste un lieu de rencard intéressant pour les fans de 100 % Jeune (n° 163, 14).
[2] À l’occazzz de mon 16e anniv’, tous les réglos sont invités à la fiesta que j’organise au domicile de mes parents au Kmer (Cameroun) sis à Ngoa- Ekéllé ce 18 décembre 2013 (n° 157, 17).

17À l’instar des extraits [1] et [2], plusieurs énoncés proposés dans les bulles à dialogues contiennent un nombre considérable de troncations par aphérèse3 (net), par syncope (N’déré pour Ngaoundéré4) ou par apocope (mag, info, compét, déj). Comme on peut le constater, le journal laisse la parole avant tout à une catégorie sociale : les jeunes, dans une praxis langagière qui leur est propre. Au regard d’autres énoncés, on constate que les locuteurs camfranglophones du journal 100 % Jeune transgressent les règles établies de la langue française au profit des créations néologiques :

[3] Le sexinini (le style mannequin) de Serge Beynaud dépasse le ndolonini (style glamour) de Grace Deca (n° 149, 2).
[4] Il y a une nouvelle culotte ma bo yaké (à la manière des prostituées ici appelées ma bo ya) qui chauffe dehors (à la mode, dernier cri) […] J’ajoute que les yoyettes sont en compensées (chaussures à talons prééminents, capables d’augmenter la taille des porteuses) lady Gaga. […] Là la muna for kapo (fille de riche) a fait fort (n’a pas fait dans la dentelle) (n° 146, 15).

18Les expressions en gras précédentes, extraites des vignettes, sont autant de formes d’hétérogénéité énonciative qui relèvent d’un code différent du français standard. En effet, les créations néologiques sont étroitement liées à la vie de la communauté linguistique dont elles sont le reflet. « Yoyette », par exemple, est un désignatif en camfranglais qui réfère à la jeune fille. Ce néologisme a investi la « norme » d’usage du français pour devenir une espèce de mot de passe que les jeunes utilisent pour communiquer. C’est ici une marque de distanciation sociale et linguistique, puisque la jeune génération y voit une autre manière d’être, de penser ou de faire, directement inspirée du American way of life qui se traduit tant dans le langage que dans les attitudes corporelles (« sexinini », « ndolonini ») et vestimentaires (« ma bo yaké », « compensées »). Le principe qui consiste à forger un mot dont la teneur sémantique se trouve relayée par une surdétermination pragma-énonciative5 justifie le fait que le procédé devient un marqueur générationnel d’une sociabilité entre jeunes s’exprimant par un recours à des ressources langagières ici néologiques. Ces phénomènes donnent à la langue française son timbre camerounais. On peut par ailleurs relever, comme procédés subversifs, le mélange de codes qui est une autre marque de l’oralité francophone, caractéristique du camfranglais. Le recours d’un usager du français à une langue nationale ou à toute autre langue pratiquée au Cameroun n’a pas seulement une fonction phatique. Cela peut se comprendre comme une marque de rupture sur le plan de la communication et un retour vers l’expressivité :

[5] Dans cette vidéo, la go (demoiselle) porte une culotte hawaïenne avec une supra aux pieds. Un look d’enfer. D’ailleurs, observe la Nana qui vient de traverser la street. Qu’a-t-elle mis de new ? Décolleté DVD, mini culotte destroy. Allons ! ça c’est du mouv ! (n° 146, 15).
[6] Elle le Ndu (la malédiction) du siècle man ! le Ndem (le mauvais sort) (n° 162, 6).

19Ces extraits tirés des photos et des BD sont le reflet de la cohabitation des langues qui se partagent le terrain sociolinguistique camerounais. Les vignettes déclinent ailleurs dans le corpus le Pidgin-English (« pass »), l’italien (« fiesta », « ciao »), le duala (« ndem »), le ghomala (« ndu »), le fulfulde (« wangala »), etc. Le français standard dans 100 % Jeune est ainsi affecté par le substrat linguistique des langues du Cameroun. Il s’ensuit une dimension fortement brassée de la langue française qui affiche désormais une sorte de mélange dans sa constitution discursive. Cet investissement des autres langues aux côtés du français s’explique par le fait que toutes ces langues fonctionnent comme de véritables homologues langagiers. L’appareillage cognitif que construisent les locuteurs camfranglophones intègre par ailleurs la verlanisation et surtout l’invention de sigles assez suggestifs :

[7] Je vous invite à la méga teuf (grande fête) que j’organise pour mon année de plus ce 06 mai 2014 (n° 162, 17).
[8] Chaque jeune doit se référer aux fringues de son temps. Mini-jupe taillée en quart, moulant DVD et VCD, polo violet, coiffure crête multicolore… (n° 146, 15).

20Ces énoncés permettent de constater que certaines marques de transgression du français dans le corpus consistent en la connotation de nouveaux sons qui sont attribués aux lexies. Dans l’extrait [8], le sens des sigles DVD et VCD est détourné. Habituellement connus comme « Digital Versatile Disk » et « Video Compact Disk », les sigles DVD et VCD sont réemployés pour décrire le mode vestimentaire de certains jeunes. Ils signifient alors « Dos et Ventre Dehors » pour le premier et « Ventre Collé au Dos » pour le second.

21Le succès du camfranglais qui s’écrit de plus en plus au Cameroun, trouve l’une des justifications dans sa profonde adaptabilité. Bâti en partie sur la contestation de la norme du français standard, ce parler hybride semble refuser, de par sa fonctionnalité même, le respect des règles strictes : en tant qu’idiome crypté, il cherche à être le moins intelligible possible pour les non-initiés. La souplesse de ses règles de fonctionnement, de même que la variabilité de ses normes linguistiques qui se transforment suivant les lieux et les interactions, en font un outil polynormé et polymorphe, en adéquation avec les besoins expressifs immédiats de ce groupe d’usagers qui cherchent, avant tout, à se faire comprendre. Cela ne signifie pas toutefois que 100 % Jeune exclut du paysage francophone camerounais la réalité d’une langue française épurée, adéquate à la théorique norme scolaire. Ce même journal allie cette variété camerounaise du français plus proche de l’oral par sa structure simplifiée, à une langue rigoureuse, caractéristique de certains registres de l’écrit comme on peut le constater dans cet extrait :

[9] La pensée précède l’action. Avant d’agir, on réfléchit et on prend la décision, le choix de poser un acte. Devant une difficulté complexe à laquelle on est confronté et pour laquelle on cherche une solution, on doit opérer un choix : le programme de télé à suivre, les études, le choix d’un métier, l’utilisation d’une méthode de contraception, réussir dans la vie… Face à ces situations, il est de ton intérêt de faire le bon choix, de prendre la meilleure décision (n° 149, 5).

22La francophonie camerounaise de 100 % Jeune, c’est donc un ensemble à la fois hétérogène et homogène, un continuum de tensions servant à l’intercommunication, dont les pôles sont d’une part la vernacularisation, marque d’identité, du sentiment d’appartenance à une communauté linguistique, celle des jeunes et, d’autre part, la « standardisation » absolue et théorique. À s’en tenir au français de ce journal, on peut parler de ce que Blanchet (2000 : 126) appelle la « solidarité de communication », autrement dit le fait qu’une langue soit une tout en étant multiple, que la communication soit possible malgré/grâce à la diversité des pratiques. À ce titre, les énoncés qui viennent d’être analysés peuvent être tous considérés, sous l’angle de la normalité, comme des réalisations régulières du français en contexte en même temps qu’ils apparaissent comme des écarts par rapport aux exigences normatives de cette même langue.

L’information dessinée, entre pratiques identitaires et scolaires

23L’identité a deux dimensions inséparables : une individuelle et une sociale. La première est liée à la conscience et à la (re)connaissance de soi. Elle réfère à un ensemble de caractéristiques permettant de distinguer un individu parmi tant d’autres, de se poser comme sujet distinct de la projection que l’on a de l’autre. La seconde dimension renvoie à l’appartenance à un groupe, à un système de valeurs : c’est l’identité collective. Elle est la mise ensemble des identités des différents individus, membres d’un groupe donné. Le camfranglais, en usage dans le magazine et illustré par des éléments diacritiques, voire iconographiques, remplit cette double fonction.

24Pour tout jeune Camerounais, utiliser ce code mixte, c’est se différencier du « vieux », c’est-à-dire de celui (gouvernant, professeur, parent, etc.) qui véhicule des normes sociales et linguistiques rigides que les jeunes maîtrisent mal. Ce parler est donc la manifestation d’une identité individuelle et, partant, générationnelle. Il est la marque la plus visible des revendications d’une classe d’âge dans la société camerounaise à dominance patriarcale et gérontocratique, socialement figée et faisant peu de places aux « cadets ». Le camfranglais est ensuite un moyen d’identification sociale. Son développement est lié à la fois à une nécessité cryptique (ne pas se faire comprendre des autres groupes) et à une volonté de différenciation des marginaux, des « parias » (Queffelec, 2010), tôt exclus d’un système scolaire sélectif, et donc en rupture de ban avec la société. Parler le camfranglais permet ainsi à un locuteur de poser une identité « jeune », « camerounaise » mais surtout « francophone », ce que ne peuvent faire ni les langues nationales camerounaises, ni les langues exogènes/officielles enseignées à l’école, celles-ci étant perçues comme langues des ex-colonisateurs. En empruntant aux différentes langues en présence au Cameroun, ce parler traduit implicitement, par son hybridité, le désir d’une langue commune à tous, dépassant les clivages ethniques, géographiques et même sociaux, puisqu’il est devenu un bien partagé entre jeunes et au-delà entre locuteurs scolarisés et locuteurs peu ou non scolarisés. La syllabe initiale « cam » du vocable n’exhibe-t-elle pas l’affirmation d’une identité nationale ?

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25Sur un plan sociolinguistique, on peut relever que 100 % Jeune, produit au Cameroun et à destination d’un public particulier, les jeunes, donne à voir une variété camerounaise de français, puisque les textes illustrés et BD convoqués ici présentent des faits marqués par l’écologie linguistique du Cameroun, en rapport très étroit avec l’univers du public visé. Le titre du journal est d’ailleurs assez suggestif à cet égard : 100 % Jeune. Et comprendre ces usages linguistiques, c’est saisir un pan du patrimoine culturel camerounais dès lors que le journal s’inscrit dans l’histoire et re-présente les réponses que la tranche d’âge des jeunes Camerounais apporte au réel. Nous pensons avec E. Siddig Hassan et A. O. Barry (2013 : 387), que l’exploitation d’une variété de français comme celle de ce journal dans les programmes d’enseignement contribuerait davantage à rendre possible, dans une francophonie multiple et différentielle, la saisie des relations mutuelles et des influences réciproques entre parties : « Dans une société plurilingue, la prise en compte de l’identité complexe et de l’altérité des communautés du partage lors de la planification linguistique est une nécessité pour garantir la justice sociale et le développement » (op. cit.).

26L’on sait que l’école est, avec les médias, un espace où l’élaboration normative est constante. En enseignant, on prescrit les usages, on en tolère certains, on en écarte d’autres ; bref, on construit chez l’élève une conscience normative. Lieu de vigilance métalinguistique d’idéologie monolingue par excellence, l’enseignement dans le sous-système francophone camerounais laisse difficilement entrevoir la présence délibérée d’une contre-norme en son sein. Exploiter cette variété de français à l’école, consiste à admettre implicitement des usages langagiers « déviants » par rapport à la norme scolaire ou académique dans la pratique du français ; c’est aussi s’atteler à accorder une place à la conscience linguistique des locuteurs qui sont, pour la plupart, des jeunes et par conséquent, des élèves qui emploient ces usages non légitimes dans l’espace scolaire.

27En nous situant dans la suite des travaux de Biloa (2013), Eloundou (2013) sur l’importance de la prise en compte de la variation dans l’enseignement du français aujourd’hui en francophonie, nous pensons que le journal 100 % Jeune constitue un espace où la pression scolaire sur la norme exogène est sinon supprimée, du moins suspendue. En posant que la variation recherchée ici concerne aussi le code, l’on peut reconnaître que 100 % Jeune est susceptible de constituer un corpus pour une méthode alternative appropriée dans l’enseignement du français en tant que langue étrangère. En effet, ce journal convoque l’iconographie en symbiose avec l’écriture, afin de dépeindre certains maux de l’univers socio-culturel du Cameroun. L’exploiter comme document authentique dans les salles de classe participerait de la prévention/ lutte contre ces fléaux par le biais de la presse dessinée. Ce serait ainsi un canal propice pour parler aux jeunes des sujets qui les touchent, dans la langue qui est la leur. C’est pourquoi la suite de notre réflexion vise à aider à la mise en œuvre de projets sur les pratiques pédagogiques dès lors que l’exploitation linguistique du répertoire plurilingue constitue un passage obligé si l’on veut résoudre la question des langues locales au Cameroun6. Par conséquent, notre contribution est à interpréter en termes d’émergence potentielle.

Normes et enseignement du français

28En psychologie, les derniers modèles du développement langagier insistent sur le rôle du savoir pragmatique du locuteur dans le choix pertinent des formes linguistiques à sélectionner, selon les visées discursives du projet de communication. D’après MacWhinney (2004), un apprentissage linguistique établi sur une résonance des formes linguistiques potentiellement activées dans la tâche, avec des unités déjà rencontrées et stockées par le jeune locuteur, est plus efficace qu’un apprentissage inhibant les formes qui n’entrent pas en résonance, sur un plan linguistique comme sur un plan pragmatique. Exploiter les usages langagiers endogènes déclinés dans 100 % Jeune sur le terrain scolaire revient, d’une certaine manière, à faire d’une anormalité un vecteur de la norme.

100 % Jeune : faire d’une anormalité un vecteur… de la norme

29Dans un contexte francophone multiple et différentiel comme celui du Cameroun, les programmes scolaires ne devraient pas négliger la langue première comme composante de l’identité (linguistique, ethnique, nationale, professionnelle) des apprenants et des autres acteurs sociaux, ni les effets du plurilinguisme sur la cohabitation entre communautés. Sur le plan institutionnel justement, l’un des objectifs des programmes d’enseignement du français au secondaire est de permettre à l’apprenant d’être « enraciné dans sa propre culture et ouvert au monde » (Programmes, 1994 : 34). Cette didactique intégrée des langues et la prise en considération de la langue maternelle comme sécurité affective représentent un enjeu important pour Siddig Hassan et Barry lorsqu’ils déclarent : « L’enseignement scolaire […] devrait penser l’école dans son contexte historique, temporel et l’altérité des acteurs sociaux ainsi que leur identité. Autrement dit la condition humaine est au centre de la didactique de soi, de l’autre et de l’action » (Siddig Hassan et Barry, 2013 : 385-386). Dans cette perspective, l’intégration officielle des variétés régionales ou sociolectales dans les projets pédagogiques, permettrait aux apprenants camerounais de s’imprégner davantage de la socioculture de leur pays. L’on sait que les dessins de presse invitent à appréhender la réalité sociale autrement, sous le prisme de la transgression, de la subversion et de l’humour. Parce que les dessins se déploient dans l’espace scriptural de 100 % Jeune sous une forme narrative à fonction didactique, ce journal a donc vocation d’instruire en divertissant. Son exploitation dans l’espace scolaire intégrerait la BD comme auxiliaire pédagogique.

30Admettre ce magazine comme support d’apprentissage donnerait par ailleurs la possibilité aux apprenants camerounais de disposer d’un français qui leur permette d’exprimer sans contraintes et sans à peu près ce qu’ils pensent et ce qu’ils ressentent. Le but c’est de réintroduire alors le français dans l’univers de la parole camerounaise voire africaine longtemps exclue de l’univers scolaire qui a, jusque-là, fondé son enseignement sur la norme exogène, exclusivement. Exploiter ce journal, c’est par ailleurs, rompre la diglossie qui enferme le français dans un domaine réservé d’où il ne peut sortir que par effraction pour en faire une variété qui fait partie du répertoire communautaire plutôt qu’un supplément à celui-ci. On pourra ainsi cesser de considérer le français comme un élément intangible et intemporel et le ramener sur terre, au niveau des autres langues qui toutes, se présentent, non comme un code rigide mais comme un ensemble de variétés organisées en registres et ouvertes à la variation. Les propositions qui suivent visent à engager une réflexion autour d’un cadre général où les pratiques jugées transgressives ne trouveraient leur concrétisation que dans un terrain hétérogène mais consensuel d’autorités impliquant les actions réciproques de spécialistes : ethno-sociologues, didacticiens, politiciens ou planificateurs linguistiques, acteurs de l’institution scolaire (directeurs, enseignants) et agents actifs des associations.

Pour de nouvelles pratiques pédagogiques

31À la suite de Valdman (2000), nous soutenons qu’il est nécessaire de redéfinir le but de l’enseignement du français comme langue étrangère : il ne doit pas se limiter à l’acquisition d’un certain degré de compétence communicative, mais doit aussi contribuer à l’éveil de la conscience linguistique de l’apprenant. L’introduction de la variation dans l’apprentissage du français comme langue étrangère permet d’insérer dans l’enseignement des langues vivantes une dimension essentielle : la prise de conscience du comportement langagier, l’apprentissage de la tolérance linguistique, et partant, de la tolérance de façon générale, prenant ainsi le relais de l’enseignement des langues maternelles. L’objectif c’est d’éviter une très grande distorsion entre ce qu’on enseigne aux apprenants dans la salle de classe et ce qu’ils entendent autour d’eux soit en classe, soit à l’extérieur de la salle de classe.

32Il n’est pas question, dans le cadre pédagogique, de systématiser l’usage local et de le constituer en objet d’enseignement pour tous les élèves. Il n’est pas question non plus d’exiger de l’apprenant la maîtrise des différentes variantes. Notre démarche recommande plutôt d’introduire cette variation de façon implicite, par le choix de textes, donnant aux apprenants une certaine connaissance passive des variantes, qu’il s’agisse de registres de langue ou de variétés régionales ou sociolectales. Plus concrètement, on pourra prendre acte de l’usage local et en faire un point de départ du processus d’apprentissage. Ce qui offrirait aux apprenants une compétence passive permettant de discerner les situations où cet usage est adéquat de celles où il ne l’est pas. Progressivement, on leur procurerait des ressources pour répondre aux exigences des situations de plus en plus formelles. Cela leur permettrait d’être en mesure de satisfaire aux contraintes de la langue écrite et du langage châtié. Cette approche est susceptible de permettre aux apprenants, par la seule observation, de prendre conscience de la variation, ce qui leur permettrait de comprendre, à l’occasion, un locuteur les employant, et d’avoir vis-à-vis de ce dernier une attitude dénuée de préjugés linguistiques.

33Nous devons relever que l’attitude de l’enseignant(e) quant à ces variantes joue alors un rôle primordial. Il est question d’éviter toute survalorisation de la norme enseignée et d’amener les apprenants à faire un distinguo entre variation et infériorisation. Pendant le processus d’apprentissage, l’enseignant se chargera de compléter et de préciser plutôt que de corriger. Le contrôle pédagogique demeurerait alors limité à l’appareil formel de la langue (grammaire et lexique) sans jamais mettre en cause ce qui correspond à la manière locale de voir et de dire les choses (style). Les apprenants pourront ainsi, de façon générale, être plus en mesure d’acquérir une attitude plus objective vis-à-vis des langues et de leurs locuteurs. Nous pensons que l’entreprise ne met en question ni l’intégrité ni l’unicité du « bon usage ». Au contraire, elle sauvegarde l’universalité en autorisant les différenciations nécessaires, à l’intérieur du continuum dont le pôle supérieur est ce bon usage et le pôle opposé, multiple, les diverses formes populaires du français. L’application d’un tel programme requiert une méthodologie dont l’élaboration est l’affaire des didacticiens7.

Conclusion

34Les rubriques de 100 % Jeune allient textes et illustrations. La quasi-totalité des bulles, des phylactères offrent des dialogues à visée éducative. L’information y est véritablement dessinée. Les discours, quant à eux, émis en partie en camfranglais, reflètent la réalité camerounaise et contribuent à exalter un espace de prise de parole renvoyant nécessairement à un ensemble complexe de pratiques et d’imaginaires linguistiques d’une communauté constituée ici de jeunes. On l’a vu, les innovations linguistiques consciemment instaurées font porter à la langue de Molière les marques d’un milieu socioculturel et linguistique différentiel et hétérogène. Parce que les usages linguistiques de la société ne proposent jusque-là qu’un seul et unique modèle de conduite sociale, le camfranglais, en tant qu’objet social, marque ainsi un désir d’intégration des jeunes au moyen de nouvelles voies ou formes d’expression, à une société surnormée (Becetti, 2010). Ce parler qui se pose, pour ainsi dire, comme une écriture contre les normes du français standard sédimente, au moyen du dynamisme qui existe dans l’usage d’une forme ou d’une autre du continuum francophone camerounais (Njoh Kome, 2010), une identité autour de la langue. Cette identité linguistique apparaît alors comme le ferment de l’identité culturelle et de l’identité nationale. Dans cette perspective, la réflexion montre l’intérêt de l’exploitation de ce journal comme support pédagogique dans le contexte francophone d’aujourd’hui où l’enseignement du français devrait intégrer la variation dès lors que la langue française, même si elle reste normée, se pose de plus en plus comme une langue au défi de la pluralité.

Bibliographie

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Notes de bas de page

1 Le Camfranglais est une langue substratique du Cameroun, ayant pour particularité d’emprunter des lexèmes à plusieurs langues : français, anglais, Pidgin-English, langues locales.

2 Pour plus d’intelligibilité, nous faisons des propositions de traduction de certains énoncés entre parenthèses. À cause des contraintes d’espace, nous avons réduit considérablement les exemples.

3 L’aphérèse, la syncope et l’apocope sont des procédés rhétoriques qui consistent en l’effacement d’unités au début, à l’intérieur ou en fin de mot successivement.

4 Chef-lieu de la région de l’Adamaoua-Cameroun.

5 Nous faisons référence ici au contexte interactionnel où des locuteurs échangent des propos sous forme de tours de parole.

6 L’école étant devenue elle-même le principal lieu d’acquisition de ce parler hybride, nous nous demandons avec Queffelec (2007) si le refus officiel de prendre le camfranglais en compte dans l’enseignement tiendra longtemps car beaucoup d’enseignants en sont eux-mêmes des usagers au moins passifs avec leurs élèves, leurs enfants, etc.

7 Pierre Dumont a déjà esquissé des propositions pédagogiques pour l’établissement des normes pédagogiques à discuter et à expérimenter.


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