Trait de plume et mot d’esprit.
Réflexions sur la grammaire, les fonctions sociales et les valeurs symboliques du dessin de presse en Afrique
p. 19-31
Texte intégral
« L’homme est un animal qui sait rire et qui fait rire »
Henri Bergson, Le rire, 1901
1Dans cette conférence inaugurale je me propose : 1) de caractériser le dessin de presse produit en Afrique et d’en dégager les principaux traits distinctifs, 2) d’en analyser la grammaire, les fonctions sociales et les valeurs symboliques et 3) de montrer son impact en tant qu’objet graphique, dans des sociétés où le plus grand nombre des citoyens n’est pas lettré et dans des contextes politiques particulièrement autoritaires, où la liberté d’expression est hautement surveillée sinon totalement muselée.
2Je retiens les dessins qui proposent ce que Violette Morin (Morin, 1970 : 110) appelle des « anomalies graphiques » destinées à être reconnues comme comiques :
Ces anomalies sont révélées par des jeux-de-traits comparables aux jeux-de-mots étudiés dans les histoires drôles ; comme dans ces dernières elles provoquent des ruptures de sens que nous continuerons à qualifier de disjonctives dans la mesure où elles reposent sur un système narratif spécifiquement calculé pour provoquer le rire. Ces ruptures se disjonctent d’un trait à l’autre du dessin par la juxtaposition ou la succession d’éléments comiques incompatibles.
3Commençons par un exercice de vocabulaire et par une explication du sens des mots.
Dessin de presse, caricature et bande dessinée
4Le dessin de presse, comme la caricature et la bande dessinée, relève de ce qu’il est convenu d’appeler le « neuvième art »1. C’est l’art des « gribouilleurs », ces fous du crayon, qui, en mettant les pieds dans le plat, font se tordre de rire les lecteurs amusés et pleurer de rage les personnalités du microcosme socio-politique. Il est loin le temps où cet art était considéré comme une littérature mineure, une paralittérature (Boyer, 1992 ; Fondaneche, 2005 ; Thoveron, 1996), une sous-littérature voire une contre-littérature (Mouralis, 1975 ; Couegnas, 1992) ou encore une contre-écriture (Peignot, 1983) essentiellement destinée à un public enfantin.
5Le 9e art est devenu, aujourd’hui, un véritable phénomène de société et de librairie qui représente, avec la littérature jeunesse, une part non négligeable sur le marché du livre. Il a désormais droit à des colloques (comme le nôtre), à des festivals2, voire à des cours universitaires et à des articles scientifiques. Car les bédéistes, dessinateurs de presse et autres caricaturistes sont aussi des agitateurs d’idées, donc des acteurs d’un puissant contre-pouvoir. Cependant il s’agit de métiers différents qu’il convient de ne pas confondre.
6Le dessin de presse, encore appelé dessin d’opinion, est une représentation figurative destinée à illustrer l’actualité dans un organe de presse écrite. Il existe deux principales formes de dessin de presse : le croquis c’est-à-dire une esquisse rapide au crayon décrivant un personnage ou une situation qu’il n’est pas autorisé de photographier (par exemple un « croquis d’audience » au tribunal) et la caricature, un dessin humoristique ou satirique représentant un personnage sous des traits peu avantageux, ridicules ou risibles, en tout cas déplaisants. La caricature est un dessin à charge (du verbe latin caricare « porter la charge contre ») car il a pour but d’exagérer les défauts physiques et de grossir les traits les plus saillants du visage afin de rendre le sujet odieux. Une bonne caricature doit permettre, comme un portrait, une identification immédiate du personnage concerné.
7Nous ne traiterons ici que de cette dernière forme de dessin de presse, la caricature, qui est, en réalité, la première et la plus ancienne des composantes du 9e art. Olivier Beauregard (1889 : 70) fait remonter la caricature à l’Égypte pharaonique :
Les Égyptiens n’ont pas fait seulement des momies et l’œuvre cyclopéenne de leurs pyramides, de leurs temples-palais, de leurs obélisques et de leurs hypogées. Assoupli, dès longtemps, à toutes les exigences d’une civilisation raffinée, leur esprit s’est employé aux œuvres d’imagination, qui, partout et de tout temps, ont été le charme des loisirs ; aux œuvres de morale, qui sont la règle de la vie sociale, et, dans une certaine mesure, à la connaissance pratique, plutôt qu’à l’étude, des phénomènes d’analyse et de synthèse, qui constituent la raison d’être de la science.
8Alors qu’il était interdit aux mortels de dessiner les pharaons et les dieux, des scribes libres penseurs s’ingéniaient à caricaturer les animaux sacrés sous des traits grossiers et dans des postures grotesques. Nos informations montrent que les Égyptiens, qui étaient d’ingénieux savants et de grands artistes, n’étaient pas dépourvus d’humour et d’esprit railleur voire frondeur. On trouve ces curieuses et spirituelles caricatures sur du papyrus, jamais dans le grand art de la peinture, de la gravure ou de la sculpture qui constitue le domaine réservé aux dieux et aux pharaons. La caricature a donc, historiquement, une lointaine origine africaine.
9En Europe le dessin de presse a pénétré le monde journalistique (les périodiques plus que les journaux quotidiens) dès la fin du XIXe siècle. La presse a été illustrée par le dessin avant l’arrivée de la photographie. En France Le Canard enchaîné (fondé en 1915) et Charlie hebdo (créé en 1970) restent aujourd’hui les journaux qui accordent le plus de place au dessin.
10Dans les États africains francophones plusieurs journaux satiriques se sont inspirés du Canard enchaîné. Citons : Le Moustique déchaîné et Le Cafard libéré au Sénégal, Le Kpakpa désenchanté au Togo, Le Lynx en Guinée, le Gbich!3 en Côte-d’Ivoire, Le gri-gri, Le Scorpion au Mali, Le grognon au Congo-Kinshasa, la Rue Meurt au Congo-Brazzaville, Le journal du jeudi au Burkina Faso, Galaxie et Le Messager-Popoli au Cameroun, La Griffe, Le Scribouillard, Le Charognard et La Cigale enchantée au Gabon. Le développement de la caricature africaine est bien sûr tributaire de ces publications chahuteuses et chahutées qui en font un élément essentiel de leur ligne éditoriale.
11Ce qui caractérise un dessin de presse, en particulier la caricature, c’est, avant tout, l’impertinence, l’impétuosité, la fougue, l’insolence, l’irrévérence, l’excès, la liberté de ton et l’anticonformisme de son auteur, le cartoonist. Le dessinateur congolais, Thembo Kashauri dit Kash, l’explique ainsi : « Nous utilisons les outils modernes pour raconter des histoires, dans ce cas précis la politique congolaise, aux gens de la manière la plus simple et la plus adaptée possible. La caricature est une autre façon de regarder et d’appréhender l’actualité avec de l’humour décapant et parfois piquant ». On voit bien qu’il s’agit de concilier le goût de la critique sociale et l’envie de poser un regard humoristique, parfois sarcastique, sur la société dans laquelle on vit, de croquer d’une ligne légère et avec une bonne louche d’ironie l’actualité nationale et internationale.
12Le dessin de presse ne doit pas être confondu avec le dessin industriel, publicitaire ou de mode, encore moins avec le dessin animé (Bonhomme, 2010 ; Delporte, 1993). Il convient également d’établir la différence entre le dessin de presse et la bande dessinée. Celle-ci permet de raconter une histoire vraie ou imaginaire dans des séquences de dessins qui se déroulent d’une manière continue ; c’est une histoire découpée en tableaux consécutifs reliés entre eux dans lesquels le texte et l’image sont indissociables. Pendant la colonisation, les missionnaires chrétiens avaient utilisé cette technique pour traduire la Bible et raconter la vie des Saints aux populations largement analphabètes. Dans les années 1970-1980 ont fleuri de nombreuses bandes dessinées laudatives à la gloire des chefs d’États africains. L’expression bande dessinée s’est imposée dans les années 1960 en remplacement de l’histoire en images, équivalant de manga4 japonais. Aujourd’hui on parle de plus en plus de roman graphique5 (Ghosn, 2009).
13Si les auteurs de dessins de presse sont considérés comme des journalistes, les auteurs de bandes dessinées se considèrent, eux, comme des écrivains. En réalité, la plupart d’entre eux sont à la fois journalistes et écrivains. C’est le cas de beaucoup d’auteurs africains selon Christophe Cassiau-Haurie (2011) : « Il existe des artistes qui sont à la fois caricaturistes, dessinateurs de presse, peintres, graphistes, illustrateurs, designers et, quand ils le peuvent, dessinateurs de bandes dessinées ! ». Et Christophe Cassiau-Haurie d’ajouter : « Il s’agit le plus souvent d’hommes, car peu de femmes font de la bande dessinée. Enfin, ce dessinateur écrit rarement ses propres scénarios, un talon d’Achille pour la bande dessinée africaine… »6.
14Le dessin de presse est une séquence discursive constituée de quatre éléments de base intervenant à des niveaux différents : 1) un dessin (trait de plume), forme d’écriture au premier degré constituant la représentation figurative de l’objet (niveau pictographique ou iconique), 2) un texte d’accompagnement (mot d’esprit ou groupe phrastique), écriture au deuxième degré correspondant à la représentation symbolique de la parole (niveau logographique ou verbal), 3) un style, écriture au troisième degré entendue comme un espace d’expression poétique et esthétique (niveau littéraire) et 4) une langue, outil servant de médium ou de code à déchiffrer et à comprendre (niveau linguistique).
15La combinaison dessins-textes, dans une mise en page attractive, permet aux lecteurs d’apprendre, de découvrir, dans le sourire et parfois dans le fou rire, des sujets politiques, économiques et ludiques. Le métier de dessinateur est un « combat » qui ne se fait pas à mains nues, mais avec un crayon, des mots et quelques fines idées.
16Le dessin de presse se déploie nécessairement sur trois dimensions : 1) une dimension communicationnelle (informationnelle) qui concerne le contenu du message sous forme d’information, 2) une dimension formelle (linguistique) qui a trait à la matérialité du message au moyen d’un lexique, d’une grammaire et d’une sémantique, et 3) une dimension relationnelle (affective) qui touche au rapport social reliant l’auteur au lecteur, le locuteur à l’allocutaire, le destinateur au destinataire.
17Les fonctions sociales et les valeurs symboliques mises en exergue concourent toutes à illustrer ces trois dimensions fondamentales. Pour tout dessin de presse il y a un sujet qui est l’auteur du dessin, le dessinateur, le caricaturiste, un artiste militant ; un objet c’est-à-dire le dessin, la caricature porteuse d’un message particulier et produite comme moyen de défoulement de la parole libérée ; un public destinataire, le lecteur. Toutes les couches de la société, y compris les non-lettrés peuvent accéder au dessin (car tout le monde sait lire ou regarder le dessin) mais tout le monde (s’il n’est pas lettré) ne peut pas avoir accès au texte écrit (car l’écriture est une pratique spéciale voire spécialisée de décryptage de la parole) ni à la langue d’expression (si celle-ci n’est pas maîtrisée comme langue maternelle ou comme langue seconde).
Grammaire du dessin de presse : trait de plume et mot d’esprit
18J’ai choisi à dessein l’expression trait de plume de préférence au très courant coup de crayon, car le trait de plume est une des techniques de la calligraphie. Il s’agit d’une ligne ou d’un ensemble de lignes tracées d’une façon continue, sans lever la plume. À l’origine, dès le XVe siècle, les calligraphes ou maîtres écrivains avaient pris l’habitude de décorer les pages qu’ils copiaient avec des ornements appelés cadeaux (du verbe cadeler), sorte de croisillons. Ici le trait de plume symbolise la dimension graphique ou iconographique du dessin de presse. Un trait de plume peut correspondre à un trait d’esprit ou mot d’esprit, à un trait d’humour, d’ironie ou de sarcasme et apparaître, quelque fois, comme un trait de génie.
19Il existe entre l’auteur, dessinateur et caricaturiste, et le public destinataire, une recherche permanente de complicité voire de connivence. Il est, pour cela, indispensable que l’auteur et le lecteur partagent les mêmes normes de déchiffrement (langage, imaginaire, culture) : ils se comprennent à demi-mots voire à mots couverts.
20Tout cela fonctionne sur la base des mots d’esprit ou traits d’esprit déployés par l’auteur (locuteur ou écrivain). C’est Sigmund Freud (1905) qui, en étudiant le rapport entre l’inconscient et le langage dans le cadre du développement sexuel de l’enfant, a théorisé le concept de mot d’esprit (Peignot, 1983). Selon Freud (1905 : 82) il y a deux sortes de mots d’esprit : le mot d’esprit inoffensif et le mot d’esprit tendancieux :
On peut aisément deviner à quel trait caractéristique du mot d’esprit il faut attribuer la diversité des réactions de l’auditeur du dit mot. Tantôt l’esprit se suffit à lui-même en dehors de toute arrière-pensée ; tantôt il relève d’une intention et de ce fait devient tendancieux. Seul le mot d’esprit tendancieux risque de choquer certaines personnes qui se refusent alors à l’entendre. Th. Vischer qualifie d’« abstrait » l’esprit non tendancieux ; je préfère le terme d’« inoffensif ».
21Le premier fonctionne de manière purement ludique et se joue entre le pôle du locuteur et celui de l’allocutaire (auditeur voire auditoire). Les principales caractéristiques du mot d’esprit ce sont sa concision et son mécanisme de substitution néologique. Freud en donne plusieurs exemples. Le premier exemple est tiré d’une scène des Reisebilder (Tableaux de Voyage), intitulée « Les Bains de Lucques » où H. Heine profile les traits d’un buraliste de loterie et chirurgien pédicure qui se targue de ses relations avec le riche baron de Rothschild et termine par ces mots : « Docteur, aussi vrai que Dieu m’accorde ses faveurs, j’étais assis à côté de Salomon Rothschild et il me traitait tout à fait d’égal à égal, de façon toute famillionnaire ». Ce mot d’esprit étonne d’abord par sa concision et par son étrangeté, par son côté comique, donc risible. Freud parle de « sidération et lumière », ce qui explique finalement le caractère spirituel du mot d’esprit. C’est la technique verbale et expressive de ce mot, c’est-à-dire sa forme même, toute elliptique, qui en fait un mot d’esprit, technique en rapport étroit avec l’essence même de l’esprit. Et Freud de faire le commentaire suivant :
La phrase complète serait : « R. me traitait tout à fait d’égal à égal, autant qu’il est possible à un millionnaire ». Le mot « familier » de la version non spirituelle de la pensée a été, dans le mot d’esprit, transformé en « famillionnaire ». C’est sans aucun doute, de ce néologisme que dépendent le caractère spirituel et l’effet risible. Sa première partie est identique au terme « familier » de la première phrase, ses syllabes finales au « millionnaire » de la seconde ; ce néologisme représente, pour ainsi dire, l’élément « millionnaire » qui se trouve dans la seconde phrase, par conséquent la seconde phrase tout entière ; il nous permet ainsi de deviner la seconde phrase qui a été omise dans le texte de ce mot d’esprit. On peut le décrire comme un mélange des deux éléments « familier » et « millionnaire », et l’on serait tenté de figurer cette synthèse par cette image graphique :
FAMI LI ÈRE
MI LIONNAIRE
FAMI LIONNAIRE.
22Le second type de mots d’esprit, dits tendancieux ou offensants, correspond aux insultes et aux injures (Bonvini, 1995 ; Ngalasso-Mwatha, 2015a).
23Pour Henri Bergson (1901 : 10), « il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. […] Plusieurs philosophes ont défini l’homme “un animal qui sait rire”. Ils auraient aussi bien pu le définir “un animal qui fait rire” »7.
24L’étude de la « grammaire » d’un dessin humoristique ou satirique permet de mettre en relief plusieurs éléments.
25Il y a d’abord la cible, l’objet du rire, croqué par le caricaturiste. Il peut s’agir d’acteurs politiques, d’événements divers (politiques, économiques, sociaux), de phénomènes sociaux (maladie, misère, etc.), de sujets sensibles (religion, corruption, népotisme, identité nationale, etc.). La cible est toujours clairement identifiable par des traits spécifiques particulièrement soulignés.
26Il y a ensuite l’impact, la matière à rire : défauts, déficiences, vices et travers du corps, du cœur, de l’âme et de l’intelligence propres au genre humain qui sont stigmatisés.
27Il y a le moyen, le matériel employé : le crayon ou la plume qui détermine l’épaisseur ou la finesse du dessin (coup de crayon, du trait de plume) et le mot écrit qui explicite le symbolisme du dessin (violence verbale et valeur performative du coup de gueule).
28Il y a la langue, le code. Si le dessin s’exprime dans un langage universel et s’il est, de ce fait, de lecture monosémique, les paroles sont nécessairement « textualisées » dans une langue particulière.
29Il y a enfin le style, la manière de dire, qui peut être caractérisé comme « oral écrit, écrit parlé, mélange de codes, de registres (soutenu ou trivial) et de niveaux (acrolectal, mésolectal ou basilectal) ».
Fonctions sociales et valeurs symboliques
30Le discours caricatural est réputé être le discours de l’émotivité et de la subjectivité par excellence. C’est ainsi que le dessin de presse se donnerait à voir à travers l’usage systématique de l’humour, de l’ironie, de la satire et du sarcasme. Tourné vers le destinateur et le destinataire, qui constituent ses deux pôles essentiels et existentiels, le discours caricatural serait fondé avant tout sur le parti pris humoristique et sur un tas d’a priori culturels. Il construit ses notions directement sur ces deux pôles, en mettant en avant deux fonctions cardinales : expressive et impressive (Ngalasso-Mwatha, 2015b). Pour autant il n’ignore pas les autres fonctions sociales dévolues au langage (Jakobson, 1963).
Fonction expressive
31La fonction expressive (appelée émotive chez Jakobson), est centrée sur le destinateur, ici le caricaturiste. La subjectivité dans le discours caricatural se manifeste essentiellement par l’emploi du pronom de la première personne (je, nous), par l’usage de verbes de modalité (je crois, je pense, il paraît, il semble, etc.) ou d’adverbes d’opinion (sans doute, peut-être, probablement, vraisemblablement, etc.), et par l’utilisation des mots qui extériorisent l’état d’âme du dessinateur (interjections, onomatopées, jurons, insultes et injures).
Fonction impressive
32La fonction impressive (appelée conative chez Jakobson), est tournée vers le destinataire (lecteur). Elle recouvre tout le champ de l’influence que le discours caricatural peut avoir sur l’opinion et la conduite d’autrui. Les marques linguistiques les plus visibles de l’impressivité sont : le pronom de la deuxième personne (tu, vous), le vocatif et le mode impératif, avec l’usage des formes injonctives (verbe devoir) ou déontiques (il faut, il convient de, il est nécessaire de). Le discours caricatural est à la fois un moyen de dénigrement et un outil stratégique pour conquérir le pouvoir auprès de ses lecteurs, par l’acquisition d’une sorte d’autorité intellectuelle. Même dans sa brièveté le dessin de presse est un lieu d’échange où l’on argumente pour convaincre, persuader ou dissuader le lecteur. On a affaire à la langue du pouvoir, du commandement et de la propagande.
Fonction référentielle
33Cette fonction est tournée vers le référent c’est-à-dire l’objet dont on parle : une personne, un événement, une action. Elle est linguistiquement marquée par un certain nombre de traits liés au lexique (emploi d’un vocabulaire courant susceptible d’être compris par Monsieur Tout-le-monde), à la grammaire (prédominance du pronom de la troisième personne, il, elle, ils, elles, et simplicité de la structure phrastique par l’usage de la parataxe, syntaxe de la juxtaposition) et aux modalités de l’énonciation (prédominance de la modalité assertive, usage de la phrase déclarative, affirmative ou négative).
Fonction poétique
34La fonction poétique est tournée vers le message en tant qu’une forme (signifiant) reliée à un sens (signifié). Cette fonction correspond à toute forme d’inventivité linguistique, de jeu avec les mots, de manipulation phonétique, prosodique, morphologique ou syntaxique, de détournement du sens ou d’expérimentation des potentialités de la langue aboutissant à la production de structures considérées comme belles. La fonction poétique est à l’œuvre chaque fois qu’il y a, chez le dessinateur de presse, activité néologique, fabrication de mots ou de sens nouveaux, ce qui suppose une bonne connaissance de la langue ou des langues reliant le caricaturiste et son lecteur. Pour être au plus près de leurs lecteurs, les dessinateurs africains multiplient les usages locaux de la langue française se nourrissant des formes (lexicales, morphologiques, syntaxiques et énonciatives) issues des langues nationales ou des dialectes des jeunes vivant en milieu urbain (Diallo, 2011 ; Lalaoui-Chiali, 2011 ; Kouméalo, 2011). Cette fonction consiste à réinventer la langue pour l’enrichir et la faire évoluer (Guilbert, 1975).
Fonction métalinguistique
35Cette fonction est rare mais elle n’est pas absente du discours caricatural. Elle permet de parler de la langue, de définir les mots et d’expliquer les notions. Elle est à l’œuvre lorsque, par exemple, des mots en langue africaine apparaissant dans des phrases formulées en français. La tâche métalinguistique consiste à parler de la langue en tant qu’instrument de communication et à expliciter le sens des mots employés pour la décrire en tant que code. Cette « interprétation d’un signe linguistique au moyen d’autres signes de la même langue » (Jakobson, 1963 : 54) se fait essentiellement par des gloses, comme dans les dictionnaires.
Des fonctions additionnelles
36Les fonctions qui viennent d’être évoquées n’épuisent pas les possibilités communicatives du dessin de presse. On pourrait souligner d’autres fonctions, que j’appellerai « additionnelles », qui sont plus ou moins intégrables à celles qui viennent d’être énumérées. Ainsi la fonction combative, très caractéristique du dessin de presse, consiste à provoquer le pouvoir en le critiquant, en le dénigrant, en révélant ses travers pour les dénoncer et les combattre. La fonction subversive du rire corrosif est une manifestation de l’indignation et de l’insoumission, donc un exercice de la liberté. Comme le constatent Gary Dejean et Paul Magendie (2011 : 2) :
[…] si le rire laisse supposer l’entente cordiale, il conserve pourtant en sous-main la force de la multiplicité. Le plaisir partagé qu’il suscite ne peut dissimuler sa force critique. […] Comme Aristophane en son temps, ses pairs contemporains provoquent le pouvoir en en révélant les travers. L’excommunication d’un bouffon témoigne ainsi de son talent. C’est peut-être parce qu’il suggère l’insouciance que le rire pourra dissimuler un traitement subversif de la cruauté, la démence, ou même de l’horreur. […].
37On pourrait encore parler d’une fonction moralisatrice du dessin de presse. Il s’agit de moraliser sans faire la morale, de rappeler les valeurs, de jouer les redresseurs de tort en enseignant les bons comportements en société, en créant la bonne entente et la connivence entre les citoyens. Il s’agit de « gueuler » pour évacuer la colère et l’indignation, une colère motrice qui pousse à l’action, à la révolte sinon à la révolution. Il s’agit de rire et de faire rire partout où il y a matière à rire, parfois matière à pleurer, toujours matière à dire et à lire.
38Kofi Annan, l’ancien Secrétaire général de l’ONU et Prix Nobel de la Paix disait : « Les dessins de presse nous font rire. Sans eux, nos vies seraient bien tristes. Mais c’est aussi une chose sérieuse : ils ont le pouvoir d’informer mais aussi d’offenser. » (propos recueillis le 16 octobre 2006 au colloque intitulé Désapprendre l’intolérance, New York).
39Les bornes du réel et de la fiction sont fluctuantes et dépendent du public auquel les caricatures s’adressent. Il semble qu’il soit plus facile de faire rire les enfants que les adultes, les ignorants que les gens instruits (Gauthier, 1902 : 49).
Impact sociétal du dessin de presse et de la bande dessinée
40Quel est l’impact du dessin de presse dans les sociétés africaines ? Très limité, à la vérité. Christophe Cassiau-Haurie (2011, en ligne), qui a étudié plus spécifiquement la bande dessinée, partage cette opinion :
Dans une société où la majorité de la population lit très peu, la bande dessinée est particulièrement perçue comme un média destiné aux plus jeunes. En effet, les petits Africains, comme partout dans le monde, adorent la bande dessinée. Par la suite, le phénomène s’estompe et il est très rare de voir un adulte lisant un album, si ce n’est dans les milieux aisés et urbains. Les raisons en sont culturelles (un adulte ne lit pas de la “littérature pour enfants”) et financières (les albums de bande dessinée coûtent très cher). […] Il est vrai qu’un autre phénomène très important en Afrique est à prendre en compte : l’omnipotence de la “lecture utile” au détriment de la “lecture plaisir”, pourtant nécessaire au développement de la personnalité et à la réussite scolaire. De fait, la bande dessinée reste assimilée à la littérature enfantine, ce qui constitue un véritable paradoxe puisque l’essentiel de la production est plutôt orienté vers les adultes.
41Le Cameroun et la Côte-d’Ivoire s’appuient sur une presse satirique très vivante où les dessinateurs de presse jouent un vrai rôle auprès de l’opinion publique et dans la société (Mbembe, 1996). Le Sénégal, pays qui héberge le plus d’ONG sur le continent africain, a des dessinateurs qui vivent de leur travail grâce à la production de bandes dessinées « à message ».
42Pour la plupart des caricaturistes africains nés sous des régimes autoritaires c’est la chute de la dictature ou la disparition de la censure qui a ouvert le champ de tous les possibles. Voici ce qu’écrit, à ce sujet, le franco-burkinabé Damien Glez (2009, en ligne), une des plumes les plus représentatives du dessin de presse en Afrique :
Dakar, 19 juin 2004, enregistrement de l’émission « Rideau Rouge » de la chaîne TV5-Afrique. L’animateur Claude Sérillon s’étonne : « Les caricaturistes africains y vont dix fois plus fort que les journaux européens. […] Certaines caricatures sur Houphouët-Boigny n’auraient pas pu être faites sur de Gaulle ». Les « cartoonists » africains seraient-ils particulièrement frondeurs ? Ou jouiraient-ils – en dépit de la réputation du continent en matière de dictatures pittoresques – d’une liberté d’expression supérieure à celle des dessinateurs européens ?
Une anecdote récente tend à confirmer les propos du journaliste. Le 9 février 2006, la questure de l’Assemblée nationale française refuse de distribuer aux 577 députés des exemplaires du journal satirique panafricain Le gri-gri international. Le refus aurait été motivé par une caricature du président français en short et chemise à fleurs, représentation jugée « injurieuse ». Ce dessin réalisé au Burkina Faso serait-il « censurable » sous les lambris d’instances démocratiques européennes ?
43Un grand nombre de dessinateurs africains se sont révélés lors des festivals d’Alger, d’Angoulême, de Kinshasa, de l’Estaque, de Tunis, de Châteauroux ou de Ouagadougou. Le dessin de presse est un excellent moyen de contourner l’autoritarisme des régimes en place. Damien Glez (2009, ibid.) note ce qui suit :
Souvent plus à l’abri que les journalistes « rédacteurs », les cartoonists ont compris que le dessin constitue le cheval de Troie qui investira les forteresses des régimes autoritaires. Tout particulièrement dans des pays où le taux d’analphabétisme confère à l’image une force toute spécifique. Le dessinateur ivoirien Mendozza souligne que « dans un pays où 66 % de la population est analphabète, les images sont un bon moyen de faire passer l’information ».
44L’image du « cheval de Troie »8, qui revient fréquemment dans le discours de cartoonists, est tout à fait justifiée pour caractériser la situation des dessinateurs de presse en Afrique. Dans des États où la liberté d’expression est hautement surveillée, les autorités s’en prennent plus souvent aux journalistes rédacteurs qu’aux dessinateurs de presse. Ceux-ci se trouvent protégés, au moins partiellement, par leur statut de « fous du roi ». Comme le souligne Colette Braeckman (2007, en ligne) :
Si les journalistes autoproclamés « chevaliers de la plume » étaient souvent bousculés sinon poursuivis et menacés, les caricaturistes bénéficiaient d’une relative impunité. C’est qu’ils avaient les rieurs de leur côté, ils étaient les héros de ces « parlementaires debout » qui, faute de moyens pour acheter les journaux, en parcouraient avidement la première et la dernière page affichées en pleine rue, ou étalées à même le sol… Et il arrivait aussi que leurs dessins, dûment photocopiés, soient distribués ou plutôt vendus dans la cité pour quelques sous…
45Le dessin de presse ou la caricature, comme la bande dessinée en Afrique, est assurément un atout dans la conquête d’un public encore largement analphabète qui, à défaut de lire les textes, sait lire les images pour s’informer, se former et se distraire. En cultivant l’art de rire de la laideur (physique, morale et intellectuelle), en vue de blâmer ou de ridiculiser les puissants de ce monde, les dessins de presse jouent un rôle éminemment pédagogique dans la conscientisation et l’éducation politique des citoyens. C’est à titre qu’ils peuvent constituer de précieux documents pour l’historien des mœurs et des idées. Dans leur apparence de légèreté et de frivolité, les images caricaturales représentent un poids considérable d’art, d’observation et de philosophie.
Bibliographie
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Format
Bibliographie
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Bonvini Emilio, L’injure dans les langues africaines, Faits de langue, 6, 1995, p. 153-162.
Boyer Alain-Michel, La Paralittérature, Paris, PUF, 1992.
Braeckman Colette, Vingt ans de caricatures, Le carnet de Colette Braeckman, 2007, Congo. En ligne : http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2007/01/18/congo-vingt-ans-de-caricatures/.
Cassiau-haurie Christophe (éd.), La caricature et le dessin de presse en Afrique, Africultures, 79, Paris, L’Harmattan, 2009.
––––– (éd.), Dictionnaire de la bande dessinée d’Afrique francophone (illustré par Jason Kibiswa), Africultures, 9495, Paris, L’Harmattan, 2013.
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Notes de bas de page
1 La classification courante des arts est la suivante : 1. architecture, 2. sculpture, 3. peinture, 4. musique, 5. poésie, 6. danse, 7. cinéma et télévision, 8. jeux vidéo et art numérique ou multimédia, 9. bande dessinée et dessin de presse.
2 Comme le bd’farafina de Bamako (Mali), le cocobulles du Grand Bassam (Côte-d’Ivoire), le karika’fete (Fête internationale de la caricature de Kinshasa, République Démocratique du Congo), le fibda (Festival international de la bande dessinée d’Alger), le ficah (Festival international de la caricature et de l’humour) de Niamey (Niger) ou le fescarhy (Festival international de la caricature et de l’humour de Yaoundé, Cameroun).
3 Onomatopée (en une langue ivoirienne) qui imite le bruit produit par une claque, un coup de poing ?
4 Le terme manga signifie « image dérisoire ». Le mangaka est « l’auteur de manga ».
5 Ce terme, traduction littérale de l’anglais Graphic Novel, désigne un type d’ouvrages « qui a le format d’un roman, qui est vendu en librairie aux côtés des romans, mais qui est avant tout une bande dessinée et qui, par opposition aux séries, propose un récit autonome qui ne s’inscrit dans aucune série à suivre ».
6 Voir aussi Cassiau-Haurie (2009 et 2013).
7 Voir Freud (1927).
8 Gigantesque cheval de bois dans les flancs duquel les guerriers grecs se cachèrent pour pénétrer dans la ville de Troie (Homère, Iliade).
Auteur
-
Musanji Ngalasso-Mwatha
Université Bordeaux Montaigne University of Johannesburg (South Africa)
CLARE EA 4593 et LAM UMR-CNRS 5115
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