Les princesses modernes à la conquête de l’album espagnol : nouveaux enjeux ? nouveaux stéréotypes ?
p. 103-115
Texte intégral
1Comme l’a montré Jack Zipes dans son ouvrage Les contes de fées et l’art de la subversion1, le traitement littéraire des contes par les auteurs classiques (les frères Grimm et Perrault pour ne citer que les plus connus) reflète en grande partie la patriarcalisation de la société dans laquelle ils évoluent. Ainsi le chercheur souligne-t-il qu’« il fallait que l’éthique et la morale d’un ordre chrétien à domination mâle prennent part à l’établissement du conte de fées littéraire et le soutiennent2 ». Cendrillon, La Belle au bois dormant, Raiponce, Blanche-Neige : autant de contes de princesses rendus conformes aux normes masculines dominantes et chargés peu à peu de significations misogynes absentes de la plupart des versions populaires. Antonio Rodríguez Almodóvar, spécialiste du folklore espagnol, n’a en effet pas manqué de souligner l’existence dans la tradition orale, de princesses courageuses, n’ayant rien à envier à leur pendant masculin3.
2Mais celles des contes littéraires sont tout autres : jeunes filles soumises, irresponsables, elles semblent condamnées à vivre dans l’attente d’un prince charmant qui les délivrera d’une solitude mal assumée. Elles n’ont pour seuls atouts que leur beauté et leur grâce, condamnées à un carcan dont elles peinent encore, au xxie siècle, à se défaire. Le succès et la diffusion massive d’un objet littéraire aux fonctions tant socialisantes que prescriptives ne sont pas sans conséquences sur l’éducation des fillettes qui se voient proposer, dans les contes, des modèles féminins assez réducteurs.
3Des siècles se sont écoulés depuis la publication des œuvres de Perrault et de Grimm, et si l’adaptation des contes patrimoniaux fait encore recette, on assiste depuis quelques années à l’apparition, un peu partout en Europe, de nouvelles histoires de princesses à visée émancipatrice. De nombreux albums leur sont consacrés, conséquence de l’impulsion donnée par les mouvements progressistes et anti-autoritaires. Tous ont un point commun : tenter de remettre en question les stéréotypes inhérents aux princesses et à la condition féminine qu’elles incarnent, en proposant de nouvelles représentations de ces personnages incontournables du conte merveilleux. Des albums de l’anglaise Babette Cole4 à ceux des françaises Rébecca Dautremer5 et Nadja6, les nouvelles princesses sont légion.
4En Espagne, ces princesses arrivent sur le tard, à l’instar des mouvements féministes dont l’influence n’est palpable qu’à la fin des années 1970, en réaction à des années de franquisme qui, comme nous le savons, imposèrent à la femme durant près de quarante ans, un modèle de comportement basé sur l’abnégation, la soumission et la patience. On peut souligner la création de l’Institut de la femme en 1983, ainsi que la publication, en littérature de jeunesse, des albums d’Adela Turin au milieu des années 1980, soit plus de dix ans après leur parution en Italie. Pourtant, c’est seulement un quart de siècle plus tard que la condition de la femme et l’égalité entre hommes et femmes semblent venir au cœur des préoccupations du gouvernement socialiste espagnol sous lequel est votée, en 2007 la Ley para la igualdad efectiva de mujeres y hombres. L’apparition des nouvelles princesses coïncide d’ailleurs avec l’adoption de cette loi dont l’influence sur la production de livres pour la jeunesse est indéniable, l’un de ses objectifs étant d’encourager dans les domaines artistiques et éducatifs, les initiatives visant à réduire les inégalités entre les hommes et les femmes7.
5 Nous avons sélectionné un corpus d’albums publiés depuis 2003 ayant pour personnage principal une princesse « moderne » : moderne tant dans son traitement que dans ses aspirations et son positionnement face à la tradition littéraire. Certains de ces albums sont publiés par des maisons d’édition à la ligne éditoriale clairement marquée : Egales par exemple, dont la série « Égalité » regroupe une collection de contes destinés à promouvoir cette valeur, ou Cuentos de luz (« Contes de lumière ») dont l’intention clairement revendiquée est de créer des ouvrages à valeur universelle et d’éduquer à la tolérance. On peut aussi mentionner la maison d’édition Bedascoa et sa collection « Pequeños cuentos desobedientes » (« Petits contes désobéissants ») : série de livres de développement personnel à destination des enfants, ou bien encore la collection « Cuentos para sentir » chez SM qui associe une émotion ou un sentiment, à un conte.
6Qui sont ces nouvelles princesses ? Comment constituent-elles un contrepoint aux princesses classiques et aux stéréotypes qu’elles véhiculent ? Quelles nouvelles images identificatoires prétendent-elles donner à leur lectorat ? Quel est le poids du texte et des illustrations sur la représentation du genre ? Telles sont les questions qui seront au centre de notre réflexion. Le corpus d’albums sur lequel se base notre analyse n’est pas exhaustif mais suffisamment important pour être représentatif de la production espagnole actuelle. Il se compose d’une dizaine d’albums d’auteurs et d’illustrateurs espagnols, publiés au cours des dix dernières années. Tous ont pour principale protagoniste une princesse, mais nous avons laissé de côté les reconfigurations de contes classiques. Après analyse, deux grandes tendances semblent s’esquisser.
7Une première catégorie d’albums se distingue tout d’abord. Le personnage de la princesse y occupe une place centrale, comme le suggère le titre qui en fait systématiquement mention : La princesita bombera8 (« La princesse pompière »), ¡Qué fastidio ser princesa9 ! « Comme c’est pénible d’être une princesse ! », La princesa valiente10 (« La Princesse courageuse »), ¿Hay algo más aburrido que ser una princesa rosa11? « Quel ennui d’être une princesse rose ! », La princesa Li12, La princesa que quería escribir13 « La princesse qui voulait écrire ». La plupart de ces titres mettent en exergue une critique de la condition habituellement assignée aux princesses, comme s’il s’agissait d’un discours rapporté émanant de la princesse (¡Qué fastidio ser princesa14!, ¿Hay algo más aburrido que ser una princesa rosa15?), une revendication (La princesa que quería escribir16), ou l’association du mot « princesse » et d’une qualité habituellement attribuée aux personnages masculins des contes17. La couverture, dans un rapport souvent redondant de l’illustration et du titre, représente ces princesses dans une posture mêlant classissisme et transgression.
8Il suffit en effet d’observer attentivement la première et la quatrième de couverture de l’album ¡Qué fastidio ser princesa18! pour entrevoir une remise en question des poncifs traditionnels et comprendre quelle sera l’évolution du personnage au cours de l’intrigue : si la première de couverture met en exergue les atouts de la féminité (très longue chevelure d’une blondeur angélique, robe à crinoline rose qui occupe presque la moitié de la page), ce n’est que pour mieux faire ressortir le contraste avec l’illustration de la quatrième de couverture, prolongement de son anatomie en une jambe de bois qui annonce le premier rôle qu’elle va endosser au cours de l’histoire : celui d’un pirate, qui rompt avec la traditionnelle répartition générique des rôles dans les contes et autres récits d’aventures [ILL. 1].
9L’album ¿Hay algo más aburrido que ser una princesa rosa19? [ILL. 2] se réfère quant à lui de façon explicite aux stéréotypes de couleurs pour poser les bases d’une histoire nouvelle : l’évocation appuyée dans le titre de la couleur rose pour désigner la princesse se place de façon implicite en contrepoint au bleu qui dans la langue espagnole, associé au mot prince signifie « prince charmant ». Ce dernier posséderait donc son équivalent féminin, au rôle radicalement opposé. Si la couverture de l’album représente une jeune princesse à la robe rose et la tête entre les mains, ses cheveux courts et son attitude assez désinvolte (à l’instar de Lucky Luke, elle machouille un brin d’herbe) lui confèrent une attitude plutôt rebelle et davantage propre à l’hexis20 masculine traditionnelle qu’à l’hexis féminine.
10Se jouant des poncifs du conte traditionnel, le péritexte21 de ces albums annonce au lecteur quelle sera la teneur des histoires racontées. Il montre une volonté d’interroger et de remettre en question les stéréotypes habituels et tout particulièrement les représentations genrées stéréotypées des contes de princesses traditionnels.
11Premier poncif auquel s’attaquent les albums : la féminité de la princesse. Cela se traduit le plus souvent par une masculinisation plus ou moins affichée de son attitude ou de ses attributs et par une inversion des représentations génériques habituelles dans le conte.
12Dans l’album ¡Qué fastidio ser princesa22!, comme l’annonce en page de garde la représentation métonymique de certains personnages emblématiques de la littérature classique, la princesse devient en effet tour à tour chevalière, pirate et troubadoure (rôles évoqués par les illustrations en pages de garde : tête de mort, bouclier, couronne), en écho probablement aux personnages mythiques ayant marqué l’histoire de la littérature (des troubadours de la chanson de geste à Don Quichotte, en passant par le roman d’aventures et ses nombreux pirates). La princesse n’hésite pas au fil des pages à revêtir pantalon, armure et autres pièces vestimentaires traditionnellement associées aux personnages masculins, et à adopter des poses très codifiées : pirate qui s’élance sur le pont d’un navire, chevalier qui combat un dragon, troubadour en train de jongler.
13Dans l’album ¿Hay algo más aburrido que ser una princesa rosa23?, presque toutes les illustrations sont construites selon une opposition chromatique du bleu et du rose, marqueurs genrés apparus à la fin du Moyen Âge, comme l’explique Michel Pastoureau24. Si le bleu est associé aux actions que la princesse envie aux princes charmants (sillonner les mers à la recherche d’aventures, chasser des dragons, chercher des trésors), le rose inhérent à sa condition de princesse et que ses parents n’ont de cesse d’associer à la fleur du même nom, est mentionné de façon insistante dans le texte pour montrer combien la fillette est lasse de sa condition. Dans cet album, non seulement l’histoire joue avec les codes chromatiques pour s’en distancier, mais elle convoque également certains contes ou poncifs en inversant radicalement la tendance : la princesse n’est pas aussi délicate et sensible que la Princesse au petit pois25 car elle peut s’endormir même à dos d’éléphant et méprise les princesses qui s’obstinent à embrasser des crapauds jusqu’à faire apparaître un prince charmant. À la fin de l’histoire, ses parents finissent par abandonner eux-aussi les stéréotypes pourtant tenaces, en l’autorisant à poursuivre ses rêves. L’une des fées conseille même à un prince charmant de s’habiller en rose. La mise à mal des stéréotypes et l’inversion radicale sont systématiques dans l’histoire. À tel point que l’on peut s’interroger sur la part de surprise laissée au lecteur.
14C’est souvent également que les attributs traditionnels de la princesse sont remplacés par des objets habituellement associés à la figure masculine : la lance à eau devient ainsi l’attribut de la princesse pompière (La princesita bombera26), et la moto, le cadeau idéal de la princesse grenouille de El beso de la princesa27 (« Le baiser de la princesse ») qui voit l’humain qu’elle a embrassé se transformer, non pas en prince charmant comme l’auraient souhaité ses parents, mais en véhicule à deux roues, à sa plus grande joie. Cependant, malgré la masculinisation dont fait l’objet la princesse (son intérêt pour la moto est révélateur), l’animalisation des personnages et l’humour avec lequel est traitée l’histoire rendent moins radicale l’inversion des stéréotypes et par conséquent moins dogmatique le message véhiculé.
15La passivité caractérise également les princesses classiques qui vivent dans l’attente du prince charmant ou dans une relation de dépendance envers lui, ne s’autorisant aucune prise de décision, aucune activité. Dans l’imagerie traditionnelle, cette passivité se matérialise bien souvent dans les illustrations par une position figée des corps féminins. Pourtant, dans les albums ¡Qué fastidio ser princesa28! et La princesa que quería escribir29 tous deux illustrés par Daniel Montero Galán, la représentation des corps en déséquilibre, les lignes obliques, les nombreuses arabesques que forment les cheveux reflètent mouvement et dynamisme, défiant les codes de l’iconographie traditionnelle et insistant visuellement sur la mobilité et la flexibilité des princesses. Dans La princesita bombera30, comme l’indique le titre31, le personnage éponyme est à l’origine du sauvetage de toute sa famille. Son goût prononcé dès son plus jeune âge pour le métier de pompière lui permet de sauver des flammes le palais familial et d’obtenir l’aval de son père pour exercer cette activité une fois devenue reine. La princesa valiente32 met en valeur le courage de la princesse. Si à première vue le conte semble renouer avec le folklore, le péritexte (une description en fin d’ouvrage de la notion de courage) vient l’asservir à une volonté marquée, de la part de la maison d’édition, d’inculquer cette valeur aux jeunes lecteurs, dotant explicitement le conte d’une intention moralisatrice.
16Mais lorsque les princesses ne se sont pas, dès le départ, affranchies de leur condition de femme vouée à l’attente, leurs rêves ou leurs pensées en disent long sur leurs intentions (¿Hay algo más aburrido que ser una princesa33?). Elles sont actives par la pensée et trouvent parfois en elles-mêmes les ressources pour évoluer, comme par exemple dans Los príncipes azules destiñen34 (« Les princes bleus – charmants – déteignent »), album dans lequel l’héroïne comprend qu’il est vain d’attendre son prince charmant et décide de prendre sa vie en main, car c’est en elle qu’elle doit puiser les ressources nécessaires à son propre bonheur. Dans La princesa que quería escribir35, la princesse tente de s’évader de son enfermement par l’écriture poétique, initiative qui s’avèrera salvatrice. Conséquence de ce désir d’émancipation, la soumission au père ou aux personnages masculins et au poids de la tradition familiale (caractéristiques du conte traditionnel) est ici remise en question de façon assez radicale. Les princesses doivent insister pour que leur père change d’avis, même si parfois celui-ci le fait très facilement. Mais dans tous les cas, elles arrivent à leurs fins. Cette absence de soumission va de pair avec le caractère dynamique voire effronté des jeunes filles, radicalement opposé au personnage sage et bien élevé des contes traditionnels.
17Dans ces derniers, la soumission des princesses est bien souvent associée à leur enfermement : combien de princesses recluses dans une tour, dans l’attente qu’un prince vienne à leur secours ? Dans La princesa que quería escribir36, l’opposition extérieur/intérieur que Pierre Bourdieu associe à la dichotomie masculin/féminin est manifeste dès la première de couverture représentant une princesse se livrant à l’écriture devant une fenêtre fermée par des barreaux. Un peu plus loin, c’est de l’extérieur qu’est représentée la jeune fille, enfermée dans une tour dont nous reconnaissons la fenêtre. Puis on la voit ensuite, à l’intérieur d’une cage, affairée à tricoter. C’est grâce à l’écriture de poèmes qu’elle parviendra à s’échapper. Comme le montrent les illustrations métaphoriques, les mots qu’elle couche sur le papier lui servent de tremplin pour s’envoler hors de sa tour, puis de tapis, amortissant sa chute [ILL. 3]. L’émancipation de la princesse est donc au cœur de l’intrigue et ne s’avère possible que grâce à ses capacités d’écriture.
18Enfin, l’orientation sexuelle des princesses traditionnelles (l’hétérosexualité prédomine dans le conte) est également souvent remise en question. Ainsi voit-on apparaître des princesses attirées par d’autres princesses (La Princesa Li37) ou des princesses pour qui la rencontre de l’âme sœur, et le mariage qui est censé la couronner, n’est pas une fin en soi : El beso de la princesa38 met en scène une princesse (jeune grenouille à qui ses parents veulent trouver un prétendant) qui embrasse un être humain et a l’agréable surprise de voir qu’il ne se transforme pas en crapaud mais en ce qu’elle désire le plus au monde, une moto. L’objet de ses désirs est désexualisé, la quête d’un mari ne constituant pas l’objectif central de son existence. C’est la même idée qu’exploite l’album Los príncipes azules destiñen39 dans lequel la princesse découvre que la recherche du bonheur et de l’épanouissement personnel passe avant la recherche d’un mari. Dans la plupart de ces albums, l’histoire semble être un prétexte à la diffusion de ces thématiques, destinées à sensibiliser les enfants aux valeurs de tolérance ou à relativiser la place qu’occupe la recherche de l’âme sœur au sein de l’existence.
19Certains des albums que nous venons de mentionner jouent avec l’opposition masculin/féminin en inversant les rôles et en faisant adopter aux princesses un comportement et des activités que la société attribue généralement aux hommes. Mais malgré la volonté affichée de ces ouvrages de remettre en question les stéréotypes et d’atténuer les différences génériques, le fait de reconnaître l’existence d’activités typiquement masculines (même si c’est une réalité sociale indéniable) et de les attribuer à des femmes de façon systématique, ne renforce-t-il pas le clivage homme/femme ? En voulant combattre les stéréotypes sexistes, ne renoue-t-on pas pour le coup avec d’autres stéréotypes traduisant une vision peu nuancée et quelque peu schématique du genre ? Par ailleurs, force est de constater qu’en jouant bien souvent de la même façon avec les stéréotypes, ces albums perdent en originalité. Le message qu’ils proposent est bien souvent clairement explicite et ne donne lieu qu’à un seul niveau de lecture. L’opposition avec la tradition est radicale et les stéréotypes sont, à peu d’exceptions près, pris à contre-pied, sans nuance. Si le but affirmé de ces albums semble être de jouer avec les codes et d’offrir aux petites filles de nouveaux modèles, de nouvelles valeurs en opposition directe avec les valeurs patriarcales du conte traditionnel, on peut se demander si ces nouveaux modèles ne sont pas aussi stéréotypés qu’avant. Est-il nécessaire que la princesse veuille une moto ou se fasse pompière pour s’émanciper et devenir l’égale d’un prince ? N’existe-t-il pas d’autres voies d’émancipation possibles que la masculinisation des princesses ? Dans d’autres albums, ce n’est pas tant l’inversion manichéenne qui prédomine que la dimension psychologisante : les ouvrages, comme l’indique leur péritexte, se présentent comme des livres de développement personnel à destination des enfants, la dimension artistique devenant secondaire. De plus, malgré l’apparente modernité de ces albums et leur volonté de prendre le contre-pied des contes traditionnels et de remettre en question la répartition des rôles, ne subsiste-t-il pas quelques clichés ? Par exemple, dans La princesa que quería escribir40, la poésie est certes source d’émancipation, mais ne reste-t-on pas dans le cliché d’une sensibilité littéraire féminine ?
20L’album devenant le support de ces histoires, on peut parfois se demander s’il n’est pas instrumentalisé, et plus largement, si ce n’est pas le cas de la littérature destinée aux enfants. Ces ouvrages semblent correspondre à une volonté de promouvoir les valeurs défendues par la loi de l’égalité des genres. Bien souvent, l’histoire semble n’être qu’un prétexte à inculquer ces valeurs et il est étrange de ne pas associer cette problématique avec une dimension artistique de l’œuvre, caractéristique de l’évolution de l’album moderne. Dans les albums étudiés, la dimension artistique semble être reléguée au second plan. Aussi, malgré leur volonté affichée de combattre les stéréotypes, on peut se demander si les auteurs de ces albums n’en créent pas de nouveaux. Quels sont alors l’efficacité et l’intérêt de ces ouvrages ? On peut aussi s’interroger sur l’instrumentalisation de la littérature de jeunesse, certes à des fins louables, mais qui semble ne pas se départir finalement de sa dimension prescriptive, aux dépens de sa qualité d’oeuvre d’art, à une époque où l’album joue un véritable rôle dans la création contemporaine.
21Pourtant, si la majorité des albums semble s’inscrire dans cette première tendance, on ne saurait manquer de mentionner quelques réussites. Elles aussi ont pour personnage principal une princesse mais contrairement aux albums évoqués précédemment, celle-ci n’est pas mentionnée dans le titre, plus imagé et évocateur (¡Qué chaparrón41!, La hierba más verde42, Titiritesa43). Ces albums misent avant tout sur l’originalité de leur histoire et de leurs illustrations, tout en interrogeant, de façon beaucoup plus subtile et moins manichéenne, les stéréotypes.
22L’album ¡Qué chaparrón44! (« Quelle averse ! ») mise sur l’humour et le second degré pour déconstruire de façon très singulière les stéréotypes. Un rapide coup d’œil à la couverture [ILL. 4.1] nous donne tout d’abord l’impression d’être en présence de princesses classiques : la couleur rose de leurs robes et de leurs chapeaux envahit tout l’espace de la couverture, ne laissant aucune place au vide. De plus, leur fémininité est mise en valeur par le port de bustiers. Pourtant, une observation plus fine fait ressortir deux éléments : la forme phallique de leur chapeau (qui contrebalance leur féminité affichée) et la représentation de leurs visages qui ne semble pas mettre en avant la beauté idéalisée et stéréotypée des contes de fées : leurs traits sont plutôt réalistes, à l’image du monde réel. Cette démystification semble se confirmer au fil des pages : les princesses n’attendent pas leur prince charmant mais elles tombent du ciel telles des gouttes de pluie et s’imposent d’elles-même. Le statut de princesse semble alors banalisé : on ne parle pas d’une seule princesse mais d’une pluie de princesses (en référence au titre de l’album) toutes semblablement vêtues, mais de corpulence différente, comme le souligne le texte : « Elles tombaient du ciel les unes après les autres : grandes, petites, rondes et minces, blondes, brunes, rousses ». Pied de nez à la chanson It’s raining men45, cette fois-ci, « It’s raining princesses » et chacune d’entre elles peut aisément trouver chaussure à son pied. C’est ce qui arrive à la prétendante de Manolo, humble ouvrier au physique ingrat (petit, trapu, presque chauve) qui a remplacé le prince charmant. Manolo vit seul dans un environnement banal : chaque matin, selon un rituel des plus grotesques, il coiffe sa moustache [ILL. 4.2], enfile son bleu de travail (la couleur bleue du prince – príncipe azul – est ici reprise mais banalisée), avant d’avaler un bol de thé, seul dans sa cuisine [ILL. 4.3]. Il ne construit pas de châteaux, mais des maisons, comme le veut sa profession d’ouvrier. En effet, le monde moderne a remplacé l’univers des contes de fées, comme le suggèrent les images et le mobilier urbain.
23 Les princesses sont très bavardes et n’ont pour seuls référents que les contes classiques, comme le montrent leurs questions (« Avez-vous vu ma fée marraine ? », « Quelqu’un sait-il où il y a un château ? », « Combien de grenouilles as-tu embrassées ? ») mais très vite, elles s’adaptent au monde réel et, suivant les habitants de la ville, elles vont au bar ou font la connaissance de potentiels prétendants. Certes, les jeunes femmes sont conditionnées par leurs rôles classiques, mais cela ne les empêche pas de s’adapter très facilement à la réalité : la démystification des contes de fées est à l’œuvre. L’époque des princes charmants est révolue : séduire une princesse est désormais à la portée de n’importe qui.
24Les illustrations rajoutent de nombreux non-dits à l’histoire, notamment une dimension érotique indéniable, donnant lieu à différents niveaux de lecture. Il suffit de voir la façon dont est représentée la rencontre de Manolo avec l’une des princesses (sa robe recouvre presque tout le visage de l’homme) ou comment l’accueil des princesses dans chaque foyer n’est pas sans suggérer une sorte de ménage à trois dont on ne sait quelle sera l’issue. Et que penser de la dernière double page qui fait suite à une scène nocturne représentant Manolo, main dans la main avec la princesse et la conduisant chez lui [ILL. 4.4]. L’homme arrose une fleur ayant la même forme que le chapeau de la princesse, scène qui convoque la sagesse populaire : « El amor es como una flor, si no la riegas, se marchita46 », impliquant la nécessité, dans toute histoire d’amour, de faire des efforts.
25La féminité des princesses n’est pas remise en question dans cet album : au contraire les princesses en font une force, un instrument de séduction voire de domination. Elles ne se complaisent plus dans une position d’attente et d’idéalisation du prince charmant mais se cognent à la réalité et s’imposent d’elles-mêmes à des hommes ordinaires. La première de couverture semble dialoguer avec la quatrième, opposant une multitude de princesses à Manolo, représenté tout petit, enfermé dans une sorte de tache rose qui semble faire fusionner les différents chapeaux des princesses : Manolo semble pris à leur piège, victime de leur pouvoir de séduction. Les princesses tiennent les rênes et le prince charmant est quant à lui complètement démystifié. Le sens est moins univoque et s’offre à l’interprétation. De plus, les différents niveaux de lecture que suscite la confrontation du texte et des images enrichissent le sens de l’album qui s’impose comme un véritable objet de création artistique dont le message repose sur un subtil mélange de transgression et de poésie.
26 Dans La hierba más verde47 (« L’herbe plus verte »), c’est le courage de la princesse qui est mis en avant mais l’auteur s’abstient de tout discours didactique et laisse le lecteur tirer ses propres conclusions. L’histoire s’ouvre sur un récit cadre : la Mort donne à manger à une vieille femme moribonde tout en lui racontant une histoire, celle d’une princesse qui décide de prendre son destin en main et de chercher le pays où l’herbe est la plus verte. L’histoire enchâssée, métaphore de la vie, peut donner lieu à diverses interprétations. Après moult péripéties, cette princesse téméraire et aventurière parvient à ses fins grâce à son courage. Mais à aucun moment elle ne renonce à sa féminité, comme le montrent certaines de ses postures, ainsi que sa représentation physique mêlant robe féminine et cheveux courts. L’association de texte et de collages photographiques confère à cet album une portée éminemment poétique, le faisant s’apparenter à un livre d’artiste [ILL. 5].
27Enfin, Titiritesa48 narre avec humour les aventures d’une jeune princesse rebelle du même nom qui, au fil de péripéties, finira par faire la rencontre d’une autre jeune fille, Wendolina, dont elle tombera amoureuse. Si l’homosexualité est présente au cœur de cet album, elle ne semble pas constituer un prétexte à l’histoire qui s’impose avant tout comme un récit d’aventures divertissant, teinté d’humour, tant dans le texte que dans les illustrations qui l’accompagnent, pour mettre en valeur des personnages hauts en couleur.
28Ces trois albums, empreints de poésie et d’humour, offrent avec originalité différents niveaux de lecture. Ils jouent de façon subtile avec les stéréotypes inhérents au personnage de la princesse, en brouillant les traditionnelles représentations sexuées sans renoncer pour autant à sa féminité. Mais surtout, la remise en question des stéréotypes de genre ne semble pas prendre le pas sur l’aspect divertissant de l’histoire qui reste primordial, ni sur la dimension artistique de l’ouvrage.
29Bien que la première catégorie d’albums montre une préoccupation importante pour les questions de genre et l’éducation à de nouvelles valeurs, elle semble privilégier ces aspects au détriment de la dimension littéraire et parfois artistique de l’œuvre, souvent reléguée au second plan. L’album apparaît comme un prétexte à l’inculcation de nouvelles valeurs qui s’opposent de façon manichéenne à celles du conte traditionnel. À l’image d’une société fortement préoccupée par les problématiques de genre, ses créateurs semblent encore tâtonner dans leur façon d’éduquer au changement et créent, malgré eux, de nouveaux stéréotypes. Mais pour d’autres albums, les enjeux sont ailleurs. Évitant toute instrumentalisation et privilégiant la liberté artistique, ces ouvrages remettent en question, de façon très subtile et nuancée mais non moins efficace, les traditionnelles représentations génériques. Ils exploitent au maximum les possibilités offertes par le texte, les images et leur mise en relation, sans imposer à leurs lecteurs une interprétation univoque et dogmatique. L’humour, l’originalité et le divertissement restent au cœur des préoccupations de leurs créateurs, rendant à l’album sa dignité artistique.
Notes de bas de page
1 Jack Zipes, Les contes de fées et l’art de la subversion, Paris, Payot, « Petite bibliothèque Payot », trad. F. Ruy-Vidal, 2007 [1983].
2 Ibid., p. 23.
3 Par exemple : El príncipe Lagarto et El príncipe durmiente, dans Antonio Rodríguez Almodóvar, Cuentos al amor de la lumbre. Recopilación de cuentos populares, Salamanca, ANAYA, 2004.
4 Babette Cole, La princesse Finemouche, Paris, Gallimard Jeunesse, 2012 [1986].
5 Rébecca Dautremer et Philippe Lechermeier, Princesses oubliées ou inconnues, Paris, Gautier-Languereau, 2004.
6 Nadja, L’horrible petite princesse, Paris, L’École des Loisirs, 2005.
7 Voir les articles 24-26 de la loi organique 3/2007, du 22 mars 2007, pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, loi de niveau national. Boletín oficial del Estado (BOE) n° 71 du 23 mars 2007, p. 12611 à 12645. Disponible sur : http://www.boe.es/buscar/doc.php?id=BOE-A-2007-6115.
8 Cristina Mesa, La princesita bombera, Madrid, Bruño, 2003.
9 Carmen Gil, Daniel Montero Galán, ¡Qué fastidio ser princesa !, Madrid, Cuentos de Luz, 2012.
10 Begoña Ibarrola, La princesa valiente, Madrid, SM, 2013.
11 Raquel Díaz Reguera, ¿Hay algo más aburrido que ser una princesa rosa ?, Barcelone, Thule, 2010.
12 Elena Rendeiro, La princesa Li, Madrid, Egales 2012.
13 B. Berrocal Pérez, Daniel Montero Galán, La princesa que quería escribir, León, Amigos de papel, 2012.
14 Carmen Gil, Daniel Montero Galán, op. cit.
15 Album traduit en français et publié par la maison d’édition Talents Hauts sous le titre Rosalie et les princesses roses.
16 B. Berrocal Pérez, Daniel Montero Galán, op. cit.
17 Citons La princesa valiente « La princesse courageuse », qui n’est pas sans faire écho à la bande dessinée Prince Valiant, d’Harold Foster, publiée pour la première fois en Espagne dans les années 1950, soit vingt ans après sa création en 1937, et qui connut un succès sans précédent.
18 Carmen Gil, Daniel Montero Galán, op. cit.
19 R. Díaz Reguera, op. cit.
20 Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998. Par « hexis corporelle », le sociologue désigne les mécanismes par lesquels notre identité sociale est inscrite dans notre corps, dans notre langage et dans nos manières d’être.
21 Gérard Genette, Seuils, Paris, Seuil, « Poétique », 1987.
22 Carmen Gil, Daniel Montero Galán, op. cit.
23 R. Díaz Reguera, op. cit.
24 Michel Pastoureau, Dictionnaire des couleurs de notre temps, Paris, Bonneton, 2003.
25 Hans Christian Andersen, 1835.
26 C. Mesa, op. cit.
27 Fernando Almena, Ulrike Müller, El beso de la princesa, Barcelone, Bambú, 2006.
28 C. Gil, D. Montero Galán, op. cit.
29 B. Berrocal Pérez, Daniel Montero Galán, op. cit.
30 C. Mesa, op. cit.
31 « Bombera » signifie pompière en espagnol.
32 B. Ibarrola, op. cit.
33 R. Díaz Reguera, op. cit.
34 Teresa Giménez, Los principes azules destiñen, Barcelone, Beascoa, 2008.
35 B. Berrocal Pérez, Daniel Montero Galán, op. cit.
36 Ibid.
37 Elena Rendeiro, op. cit.
38 F. Almena, U. Müller, op. cit.
39 T. Giménez, op. cit.
40 B. Berrocal Pérez, Daniel Montero Galán, op. cit.
41 Raquel Saiz et Maja Celija, ¡Qué chaparrón !, Pontevedra, OQO, 2008.
42 Olalla H. Ranz y Nafría, La hierba más verde, Barcelone, A Buen Paso, 2012.
43 Xerardo Quintiá & Maurizio A. C. Quarello, Titiritesa, Pontevedra, OQO, 2007.
44 Raquel Saiz et Maja Celija, op. cit.
45 The Weather Girls, Success, Columbia Records, 1983.
46 « L’amour est comme une fleur, si tu ne l’arroses pas, il se fane. »
47 Olalla H. Ranz y Nafría, op. cit.
48 Xerardo Quintiá & Maurizio A. C. Quarello, op. cit.
Auteur
-
Mathilde Jamin
Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand
CELIS EA 4280
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Être une fille, un garçon dans la littérature pour la jeunesse (2)
Europe 1850-2014
Christiane Connan-Pintado et Gilles Béhotéguy (dir.)
2017
Fictions historiques pour la jeunesse en France et au Québec
Brigitte Louichon et Sylvain Brehm (dir.)
2016
Littérature de jeunesse au présent
Genres littéraires en question(s)
Christiane Connan-Pintado et Gilles Béhotéguy (dir.)
2015
Être une fille, un garçon dans la littérature pour la jeunesse
France 1945-2012
Christiane Connan-Pintado et Gilles Béhotéguy (dir.)
2014
Métamorphoses en culture d’enfance et d’adolescence
Questions de genres
Anne-Marie Mercier-Faivre et Dominique Perrin (dir.)
2020
Littérature de jeunesse au présent (2)
Genres graphiques en question(s)
Christiane Connan-Pintado et Gilles Béhotéguy (dir.)
2020
Des Compagnons de la Croix-Rousse aux Six Compagnons
Une série policière pour la jeunesse (1961-1978)
Anne-Marie Mercier-Faivre et François Quet (dir.)
2022
Peut-on tout leur dire ?
Formes de l’indicible en littérature jeunesse
Tonia Raus et Sébastian Thiltges (dir.)
2024
Médiations pour la littérature de jeunesse au XXIe siècle
Enjeux et pratiques
Lydie Laroque et Virginie Tellier (dir.)
2024
Littérature enfantine et communisme
L'exemple de L'École de la nation
Patricia Richard-Principalli
2023
