Mouloud Feraoun : Journal 1955-1962 ou l’indicible vérité
p. 189-213
Texte intégral
1Journal 1955-1962 de Mouloud Feraoun paraît au Seuil, dans la collection « Méditerranée » dirigée par Emmanuel Roblès, en novembre 1962. C’est quasiment le premier texte littéraire d’un écrivain maghrébin référant à la guerre d’Algérie qui ait été publié. C’est une œuvre bouleversante, qui a été saluée comme telle dès sa parution, et qui garde aujourd’hui un grand pouvoir d’emprise sur le lecteur. Or l’émotion, l’effet d’empathie que produit la lecture de ce texte ne permet pas toujours d’en mesurer la complexité. Je voudrais m’efforcer d’en rendre compte, en insistant sur le fait que cette complexité tient essentiellement à l’ambiguïté, à l’hétérogénéité de son statut générique1. Le fait de ne pouvoir définir le genre littéraire dont elle relève amène en fait à réfléchir à la question primordiale – que Feraoun s’est posée bien sûr : comment peut-on écrire la guerre ?
2Le titre sous lequel l’éditeur publie l’ouvrage (et qui ne relève pas d’un choix de l’auteur) indique deux pistes de lecture possibles, conditionne deux appréhensions : d’abord celle du journal personnel (c’est en effet la mention « Journal » qui prime sur la première de couverture par la disposition et la taille du caractère typographique, les balises chronologiques figurant au-dessous et plus discrètement), donc d’abord celle de l’écrit intime dont on attend qu’il révèle une personne dans sa vérité singulière ; puis celle du journal de guerre, du document, qui cautionne la vérité du témoignage en prise directe avec les événements vécus au quotidien. Ce sont bien en tout cas ces deux types de lecture qu’a effectués la critique immédiatement contemporaine et que réemprunte la majorité de la critique actuelle. Si l’on fait un sondage, on voit que les présentations des anthologies et ouvrages généraux les plus récents qui mentionnent ce texte reprennent quasiment en antienne les mêmes caractéristiques2 que celles contenues dans les premières réactions.
3On peut donner un échantillon de ces réactions critiques de 1962. Le Figaro littéraire du 29 septembre 1962 annonce l’événement de la parution de « cet important et pathétique document », de ce journal « où [...] s’exprimait à chaque page le déchirement de sa conscience [il s’agit de Feraoun bien sûr] entre son sang kabyle, donc son patriotisme algérien, et son éducation, sa culture latine, occidentale, donc son esprit français ». Le même journal, du 6 octobre 1962, précise encore la lecture effectuée, toute en réduction simplificatrice, qui privilégie la personne de l’auteur et prépare même sa légende3 puisqu’ayant obtenu l’exclusivité de la publication d’extraits de Journal 1955-1962, il justifie ainsi sa sélection : « De cet important manuscrit de 400 pages qui paraîtra aux éditions du Seuil, nous avons détaché de courts passages parmi ceux qui mettent en évidence l’esprit libéral de Mouloud Feraoun, son humanité, son souci d’expliquer les réactions des uns et des autres et surtout son espoir de justice et de concorde. Notre choix – puisqu’un choix était indispensable – n’a voulu en effet retenir que les pages d’inspiration fraternelle, à l’exclusion de celles où éclate sa colère. » Et Jean-Marie Garraud de conclure son article en saluant ce « Livre d’une grande violence parfois, mais d’une sincérité poignante, et où la noblesse d’âme est partout ». Les comptes rendus du Monde (du 7 novembre 1962) ou de L’Express (du 8 novembre 1962) vont dans le même sens (« témoignage » d’un écrivain apolitique, écrit P.-H. Simon dans le premier ; « Journal d’un assassiné » titre, d’une formule choc, le second) : celui de la mise en valeur d’une personnalité singulière, attachante et estimable. Même un article fouillé comme celui qu’écrit Pierre Daix, dans Les Lettres françaises (28 sept.-2 oct. 1962) focalise le commentaire sur la personne de l’écrivain. S’il tient pour sa part à recommander la lecture intégrale de ce texte, « parce que ce Journal n’est pas de ses livres où l’on peut picorer [...] », il en donne son mode de lecture, tout à fait univoque : « [...] Voici comme je n’en connais pas d’autre exemple, le livre de raison et de vérité d’un civil au milieu de la guerre [...]. » Il note bien les contradictions qui se font jour, mais pour mieux y appuyer son éloge final : « Et ce que je défends, c’est l’objectivité totale de l’écrivain Feraoun. » La tonalité d’ensemble de l’article était d’ailleurs annoncée par un gros titre étalé à la une : « Le Livre de la Vérité. »
4Sincérité, honnêteté, noblesse d’âme... comment ne pas reconnaître ces qualités à l’écrivain ? Pour ce qui est de l’objectivité ou de la raison, même s’il faut déjà beaucoup nuancer le sens et l’extension des termes, on peut les approuver en certaines acceptions. Mais de quelle Vérité peut-on parler ? Si certaines vérités se dégagent de ce qu’écrit Feraoun, il me semble pourtant qu’avant tout ce texte montre l’impossibilité d’un discours de vérité, l’impossibilité surtout d’une représentation claire et univoque de la guerre, et cela quel que soit le genre dans lequel on le classe, qu’on le considère comme un journal personnel, comme une chronique, ou encore – ce qui s’avérera, me semble-t-il, le plus fondé – comme récit sur la guerre : ces trois genres littéraires bien différents, dont chacun a sa logique de fonctionnement, alternent ou s’entremêlent dans l’œuvre de Feraoun, et donc ne conviennent qu’imparfaitement à le définir. On peut tout de même passer par le biais de ces catégories génériques pour avancer dans l’analyse.
5Bien sûr, on peut lire cette œuvre comme un journal personnel, tel que la tradition occidentale nous a habitués à le concevoir, c’est-à-dire comme une œuvre subjective qui, par les fluctuations mêmes du sujet que met au jour l’écriture diariste, permet d’approcher une personne dans son intimité. En fait, on se rend vite à l’évidence : il y a peu de confidences vraiment personnelles dans ce texte. Certes, ici ou là se lit – très indirectement et très lacunairement – ce qu’est le quotidien de l’instituteur et directeur d’école à Fort National d’abord, puis, à partir de juillet 1957, au Clos Salembier à Alger (où il est muté par mesure de sécurité pour sa personne et où il exercera, les toutes dernières années, les fonctions d’inspecteur des centres sociaux). Ces données, il s’y arrête à peine. Il ne dit jamais explicitement le bouleversement qu’a été pour lui et sa famille l’éloignement de la Kabylie. Sa famille justement n’est qu’exceptionnellement mentionnée, et là se mesure la différence avec de vrais écrits intimes que sont ses lettres – aujourd’hui publiées4. Même si celles-ci restent pudiques, elles parlent tout à fait librement de sa femme (de la dégradation de sa santé à Alger), de ses enfants (études, mariage de la fille aînée par exemple), alors qu’il rapporte ici comme informations personnelles seulement celles qui offrent le prisme réflecteur d’une réalité générale et souvent fort complexe. Ainsi la mort de son père n’est-elle évoquée que parce que l’événement intime permet de montrer les visages contradictoires que présentent les personnes impliquées dans le conflit et la difficulté de porter sur elles un jugement moral définitif. Le 2 novembre 1958 (événement rapporté le 9 décembre), en effet, c’est un télégramme du capitaine Oudinot, intervenant personnellement et spontanément, qui permet à Feraoun de passer les barrages militaires et même d’être escorté par sécurité vers son village natal pour aller se recueillir sur la dépouille de son père. Or ce capitaine de S.A.S. qui sévissait en particulier à Béni Douala est mentionné en plusieurs autres endroits du texte comme un officier particulièrement brutal qui exerçait des exactions terribles sur les populations civiles, au point d’ailleurs qu’il fut traduit devant le tribunal militaire de Paris le 3 août 1961. Une note du journal, à cette date, le résume et énonce la condamnation sans appel de Feraoun :
Ultra, activiste, criminel de guerre, anti-gaulliste, tout ce qu’on voudra. Il en a des morts sur la conscience ! Il en fait hurler du Kabyle !
6pour ajouter tout aussitôt, sans la moindre illusion :
Ce soir au journal parlé j’apprendrai qu’il est acquitté. Car enfin on ne condamne pas un officier patriote pour son amour un peu excessif de la Patrie !
7La note du lendemain rapporte en effet l’information confirmée par la une du Journal d’Alger :
Cinq minutes auront suffi pour acquitter le capitaine de S.A.S. Georges Oudinot.
8Et Feraoun d’extrapoler, avec une ironie sarcastique :
Les 26 000 habitants du douar vont aujourd’hui nager dans la joie. Vite qu’on leur rende leur bon Dieu et la France kabyle sera sauvée !
9Pour conclure enfin sur une note d’humour noir :
D’ailleurs, pour ce qui me concerne, il m’a déjà sauvé la vie. Oui, c’est lui, avec son télégramme, en novembre 1958.
10Tel, qui est donc bourreau pour les uns, se montre homme attentionné pour d’autres, soldat irréprochable pour d’autres encore, dans le cadre des mêmes activités. Il n’y a donc pas de vérité unique pour les acteurs impliqués dans la guerre. Y en a-t-il une pour le témoin de celle-ci ?
11Précisons d’emblée qu’en tout cas, ce n’est pas le propos de Feraoun que d’établir une telle vérité, et que pour le moins, l’ouvrage n’est pas apologétique5. En fait, Feraoun n’entendait pas faire un journal. L’intention initiale était de prendre des notes, de garder des traces, pour faire une œuvre romanesque ultérieure. Le 2 février 1956, il écrit :
[...] Bien sûr, je n’ai pas tout noté. Simplement des repères, afin que plus tard, si la vie est longue, je puisse garder palpable le triste souvenir des années noires, des jours lugubres.
12C’est encore la même disposition qu’il expose le 25 janvier 1960, comme un bon romancier naturaliste, soucieux d’accumuler une documentation préalable au travail de fiction :
Je m’en tiendrai, je pense, à la relation objective des faits. Tels que je les vois se dérouler sous mes yeux. Cela me permettra plus tard de recréer l’atmosphère. Si la vie est longue bien sûr.
13Le but n’était donc pas d’être au centre du propos, même à titre de témoin, mais au contraire en retrait, quasiment en position d’effacement devant le sort collectif des acteurs et, plus encore, des victimes du conflit. L’ambition est démesurée, mais bel et bien affichée (note portant une mention de date singulièrement distendue : 21 avril... 27 novembre 1960) :
On devrait pouvoir réunir une multitude d’histoires relatant les milliers de drames, les milliers de morts, les clameurs de rage, les torrents de larmes et les mares de sang qui ont marqué comme des stigmates cette terre où nous avons eu le malheur de naître [...]
14Et le réel excédant inévitablement les possibilités de le représenter, il se résout bien sûr à la limitation d’un témoignage partiel, mais avec le sentiment que ce qu’il relate a valeur d’exemple – il s’en explique le 25 février 1956 :
Ce qui se passe ici se reproduit un peu partout à d’autres moments ou d’autres façons. En effet « la violence appelle la violence ».
15Il rapporte donc essentiellement ce qui se passe en Kabylie (même lorsqu’il vit à Alger) parce que l’osmose ne se réalise bien qu’avec le terroir d’origine et non par patriotisme étroit et parce que c’est là un échantillon qui permet de comprendre la guerre d’Algérie dans son ensemble – et même la guerre en général. Le discours de Feraoun prend de temps à autre la modalité du moraliste énonçant des aphorismes atemporels sur le comportement humain en pareilles circonstances, tel celui-ci, tout en amertume, écrit le 11 mars 1956 :
Tous ceux qui ont pu partir sont déjà loin. D’autres les suivront. Et il suffit d’y songer au départ pour que le cœur déménage : on se détache des connaissances, des camarades, des amis de toujours auxquels vous lient des années d’hypocrisie.
16L’information porte donc quasi exclusivement sur la Kabylie, mais cette limite topographique ne bride pas l’envergure du témoignage. Et surtout cette limite spatiale est compensée par une vision, sinon illimitée, du moins kaléidoscopique. Jamais l’événement n’est rapporté dans un point de vue exclusivement subjectif mais au contraire à travers une polyphonie remarquable. Feraoun tente en effet de réfracter les positions les plus variées, les voix les plus diverses des êtres multiples qui vivent cet événement, en recourant par exemple fréquemment aux effets de discours rapportés (en mode direct, indirect, indirect libre, quelquefois même par la rhétorique de la prosopopée). Prenons pour illustration de cet incessant dialogisme ce qu’il rédige le 13 décembre 1955 :
Désormais, un infranchissable fossé nous sépare, ce ne sont plus des maîtres, des modèles, des égaux, les Français sont nos ennemis.
17Aux argumentations « coloniales » (s’étendant sur une palette large, du discours de domination au discours assimilationiste, en passant par la prétention civilisatrice) s’oppose la réaction « indigène » d’aspiration à l’indépendance. On ne peut tout à fait cependant parler d’objectivité du rapport : la sécheresse de l’apodose condamne sans appel à l’inanité les arguments de la protase. Mais la position personnelle de Feraoun est-elle purement et simplement réductible à cette attitude de rupture ? C’est à l’évidence plus compliqué, et le « nous » utilisé n’implique pas autant qu’on pourrait le croire l’adhésion de l’énonciateur. Prenons à titre d’exemple encore ces phrases du 18 décembre de la même année 1955 :
Le maquis quelle que soit sa politique, sa conception, sa ligne de conduite, sa philosophie, eh bien, tout cela n’importe pas, le maquis a conquis les cœurs du moment qu’il lutte contre l’oppresseur. Et tel apparaît le Français.
18C’est bien le discours dominant des siens qu’il rapporte. Non le sien propre. Le sien se perçoit en creux en quelque sorte (dans la concessive et ses réserves, qu’il pourrait développer justement, à l’égard de l’action du F.L.N. – il l’explicite en d’autres occurrences, nous le verrons), mais il est noté comme incidente mineure, à considérer comme négligeable. Rien d’équivoque dans cela. Feraoun n’est ni timoré, ni apolitique, comme il a beaucoup été dit. Il est clairement pour l’indépendance ; moralement, par solidarité communautaire, et pragmatiquement, parce que l’analyse qu’il fait de la situation la lui montre inéluctable. Mais cette analyse ne le rend pas manichéen. Le confirme ce raisonnement, tenu le 2 février 1956, où le dialogisme apparaît nettement, dans une articulation en deux temps, pivotant sur un connecteur adversatif :
Je ne doute pas que je serais conquis si j’habitais Tizi-Hibel [il est alors éloigné du village natal et vit à Fort National]. Ils [les rebelles du F.L.N.] auraient mon adhésion totale, mon admiration sans réserve. Je suis père de famille après tout. Et sur ce point je n’ignore rien de mes lourdes responsabilités. Mais de loin, je ne peux m’empêcher de demeurer circonspect, moi qui suis précisément instruit, qui connais un peu l’Histoire.
19La polyphonie peut innerver de façon plus remarquable encore les passages du Journal qui se déploient en petites scènes dramatiques. Feraoun excelle à rapporter des conversations entendues ou vécues, comme celle-ci, engagée avec un compatriote, qu’il relate le 12 février 1956. Sans nous attarder sur la saveur de la restitution de l’ensemble de l’échange (l’étude stylistique de la transposition suggestive d’un discours populaire kabyle déborde l’objet de cette communication), citons la fin du dialogue :
Comme j’ai du bon sens paysan, moi aussi, j’ai cligné malicieusement de l’oeil et je lui ai assuré que j’ai parfaitement saisi sa pensée qui rejoint d’ailleurs celle de Mauriac.
– Écoute, lui ai-je dit. Suppose à ton tour que tu sois Français d’Algérie. Alors, franchement, qu’aurais-tu fait ?
– Je n’ai pas à supposer. Je suis Kabyle. Et quand je vais en France on me traite de bicot.
20Il ne faut pas se laisser berner par l’apparente légèreté du récit humoristique et conclure qu’il n’y a là qu’exercice de style d’un conteur rompu à l’art de la saynète. L’effet produit par la chute abrupte, que ne surplombe aucun commentaire conclusif, oblige le lecteur, passé un premier sourire, à conclure lui-même, à mesurer la tragique impossibilité de dialogue entre la communauté française et la communauté indigène. On comprendra par là même l’une des motivations de l’écriture de Feraoun : c’est dans la solitude de la rédaction du Journal qu’il tente ensuite, désespérément, de combler ce fossé symbolique. Après un blanc qui marque une pause, le diariste reprend en effet, le même jour :
Pourtant il faut se mettre à la place des Français. Même si eux ne se mettent pas souvent à notre place6. [...] Je dois donc supposer que subitement je me découvre Français d’origine, d’aïeux bourguignons puis petits colons de Béni Mered. Je suppose aussi que le descendant de ces petits colons n’ait rien pu faire d’autre qu’instituteur laïque de la IIIe et de la IVe République une et indivisible. Je me nomme Durand, je suis père de famille et j’ai vingt ans de service. Ma caboche d’Algéro-Bourguignon en ce mois de février 1956 est aussi tumultueuse que le Plateau des Glières. Mon cœur tourmenté connaît tour à tour l’enthousiasme et le découragement, la haine et la peur. Je ne sais pas comment tout ceci se terminera. Je sais que je suis menacé, tout comme les miens. Et tout comme les miens je me battrai pour me défendre...
21Ce dédoublement, cette projection toute spéculaire sur un représentant emblématique de la communauté adverse (on remarquera que Feraoun l’incarne non en la personne d’un riche et puissant colon mais en celle d’un Français de classe moyenne, beaucoup plus représentatif de la majorité de cette communauté « européenne ») travaillent la conscience de l’écrivain et resurgissent même, trois jours plus tard (le 15 février), dans un discours fictif, tenu à la première personne mais qui, bien entendu, profère une parole française (pas vraiment caricaturale mais dont une position de recul fait percevoir et la pathétique conviction et l’évidente mauvaise foi inextricablement liées) :
Oui, je me battrai parce que j’ai vécu dans ce pays que je crois être le mien. Je m’y suis fait une situation modeste, stable, digne de respect. Les tombes de mes aïeux, de mes parents sont là, à Béni-Méred. Ces Arabes qui se révoltent, qui m’en veulent, qui vont m’égorger, je ne leur ai jamais fait de mal. Je les ignore, moi [...].
22C’est sur le même personnage imaginaire, mais ô combien crédible, que s’enclenche encore la note du 16 février :
Le Français de Béni-Méred aurait beaucoup d’autres choses à dire. Et il aurait certainement raison [...].
23Le Journal, lors même qu’il recourt au discours à la première personne, résonne de voix diverses et même antagonistes qu’il faut donc soigneusement démêler, et en tout état de cause, dissocier de la voix propre à l’écrivain. Cela dit, l’emploi du « je » incite aussi à l’épanchement personnel, et Feraoun s’y abandonne de temps à autre, sans doute un peu plus au fil du temps, soit que le projet s’infléchisse légèrement, soit qu’il prenne conscience que tout « cas particulier » qu’il constitue, ses propres réactions, contradictions, aveuglements, etc. figurent aussi un échantillon intéressant qui permet de comprendre le douloureux impact de la guerre sur les hommes.
24Que le projet s’infléchisse en effet peu à peu, voilà qui se comprend et se constate. Le Journal est commencé, sur les conseils d’E. Roblès, en novembre 1955 : Mouloud Feraoun fait alors un bilan circonstancié de l’année écoulée. Il sait qu’il se déroule des événements historiques qui vont avoir de graves prolongements, il rédige tout au long du mois de décembre 1955 et durant toute l’année suivante des notes régulières. Mais le conflit perdurant, à partir de 1957, la fréquence d’écriture varie en fonction de l’espoir ou du découragement ressentis, selon que futilité de ce travail d’ébauche paraît fondée ou au contraire dérisoire. Néanmoins, bon an mal an, ce travail se poursuit, dans la clandestinité et la solitude – les cahiers sur lesquels sont consignées ces notes constituent des documents compromettants pour l’écrivain en cas de découverte, et ils sont transmis avec force précautions et irrégulièrement à E. Roblès. Pendant les six premières années en tout cas, l’intention reste de sauvegarder ces notes pour les réutiliser « plus tard ». C’est en 1961 qu’est prise la décision de les publier, en l’état, sous la pression des événements. La guerre s’emballe, et les attentats se multiplient. Mouloud Feraoun sait que tout peut arriver, et lui arriver. Dans la prescience, ou du moins devant l’éventualité de sa mort, il éprouve alors le besoin de se justifier devant l’opinion publique : « Ce n’est pas le moment de mourir en traître quand on peut mourir en victime », écrit-il à son éditeur en lui demandant la divulgation des cahiers jusque-là soigneusement cachés7. Celui-ci ne s’y résout pas. C’est malheureusement l’assassinat de Mouloud Feraoun par l’O.A.S. le 15 mars 1962 qui fait tomber les scrupules amicaux. Roblès met alors au point l’édition du texte. Il conserve l’essentiel des manuscrits, c’est-à-dire qu’il respecte ce que Feraoun a écrit, mais il supprime par exemple les coupures de journaux8 que l’écrivain collait dans ces fameux cahiers et avec lesquelles il « dialoguait » quelquefois si vigoureusement. Il place en quatrième de couverture l’avertissement que Feraoun souhaitait en ouverture et préface lui-même l’ouvrage. Belle et sobre préface, tout à fait pathétique, qui rappelle les circonstances révoltantes de la mort et brosse à mots pudiques un portrait de l’ami qu’il vient de perdre. Il ajoute aussi, en clôture du livre, une lettre digne et émouvante d’Ali, le fils aîné, fixant les dernières images de son père (le corps criblé de balles reconnu à la morgue, l’humble tombe du petit cimetière kabyle...). Tous ces seuils, surtout le seuil liminaire, donnent d’emblée au lecteur une entrée dans le livre marquée au sceau du tragique. On ne peut plus lire le Journal dans le vif et le fil des notes quotidiennes, comme habituellement pour une œuvre de diariste, mais sans cesse en superposant à ce qui est écrit tel jour, telle année (que ce soit gai ou triste, optimiste ou pas), l’obstiné rappel de l’issue fatale. Tout conduit donc à resserrer l’attention sur la personnalité de l’écrivain pathétique.
25Le texte fonctionne donc bien aussi comme un journal personnel, au-delà même de ce que souhaitait son auteur et, par petites touches successives, nous livre un portrait singulier (qui dans sa singularité cependant met au jour des mécanismes universels, sur le plan psychologique en particulier). On peut en effet discerner les grands traits de sa personnalité et de ses opinions. Feraoun est avant tout Kabyle : de bout en bout, il sera solidaire de sa communauté d’origine. Son parcours d’instituteur dans le système éducatif français a beau le distinguer et le destiner à l’assimilation, il reste conscient des injustices coloniales et révolté par l’hypocrisie du système instauré. Cela étant, il n’arrive pas à trouver sa place dans la bipolarisation systématique de la vie politique et sociale à laquelle conduit la guerre. Cette irréductible opposition des attitudes et des opinions met à mal les hommes qui, comme lui, ont une identité multiple9. En temps de paix, les différentes facettes d’une telle identité peuvent coexister et s’enrichir mutuellement, en temps de guerre elles se heurtent, et impulsent des réactions contradictoires.
26Puisqu’il est obligé de choisir son camp, il le choisit donc, aux côtés du peuple, kabyle et arabe, et il fond sa voix dans la voix collective : (novembre-décembre 1955, p. 52-53) :
Le maquis [...] devient le dépositaire de toutes nos illusions, de nos espoirs insensés, le redresseur des torts que nous subissons depuis un siècle, celui qui doit venger nos rancunes particulières et nos humiliations collectives.
27Mais sa méfiance à l’égard de l’idéologie et des méthodes du F.L.N. apparaît très vite. Dès novembre 1955, il ironise (en parodiant la phraséologie, exaltée et idéalisatrice, des maquisards cherchant à rallier les paysans kabyles et en lui opposant l’abject de leurs pratiques d’intimidation) :
Nous qui nous méfions tellement des étrangers, voilà que nous adoptons ces hommes vaillants décidés à mourir pour la bonne cause et à vous entraîner avec eux après avoir brûlé vos maisons et peut-être violé vos femmes.
28S’il aspire à l’indépendance, c’est pour que cessent les violences et, surtout, les humiliations infligées aux gens du peuple : que penser alors de leaders qui recourent aux mêmes exactions ? La brutalité et le mépris des rebelles arabes à l’encontre des Kabyles lui laisse mal augurer de la cohésion nationale. Il est sans illusion sur l’avenir que réservent aux futures générations de tels guides politiques. Il s’inquiète en particulier de la récupération du fait religieux, de son utilisation manipulatrice et des germes de fanatisme ou de régression que cela peut fournir ; c’est dans l’obliquité du discours ironique qu’il l’exprime le plus souvent, comme dans cette note du 11 mars 1956 :
Grande confusion chez Les gens de Tizi-Hibel10. Tout cela était vrai. Il allait falloir remettre Mahomet à la mode, et les prières et les marabouts.11
29Quelquefois, dans l’élan direct et enflammé de l’indignation (8 janvier 1956) :
Abrous me donne quelques précisions sur les réunions qui se tiennent à la mosquée de T.A. Les prétentions des rebelles sont exorbitantes, décevantes. Elles comportent des interdits de toutes sortes, uniquement des interdits, dictés par le fanatisme le plus obtus, le racisme le plus intransigeant, la poigne la plus autoritaire. En somme le vrai terrorisme. Il ne reste aux femmes de T.A. qu’à youyouter avec entrain en l’honneur de la nouvelle ère de libération qui semble pointer pour elles12 à l’horizon brumeux que barrent inexorablement nos montagnes sombres.
30À l’égard du F.L.N. donc, en intellectuel lucide qu’il est, sa position est toute de méfiance et de distance critique. Cela ne l’empêche pas de s’enflammer contre Camus lorsque celui-ci exprime des opinions similaires ; le 18 février 1957, il écrit en effet de lui :
Il croit que le F.L.N. est fasciste et que l’avenir de son pays entre les mains du F.L.N. est proprement impensable.
31Et Roblès, éditeur du texte, se pense alors tenu de préciser par une note personnelle :
L’opinion de Camus était plus nuancée. Il pensait qu’une tendance fasciste, à l’intérieur du Front, risquait de l’emporter.
32Voilà l’exemple même de l’extraordinaire pression de la guerre et de la bipolarisation (« Européens » / « Indigènes ») à laquelle elle force les personnes d’ordinaire les plus mesurées. La susceptibilité des uns et des autres est à tel point exacerbée que toute critique émanant d’un membre de l’autre communauté, fût-il jusque-là un ami proche, incite à défendre tout d’un bloc sa propre communauté.
33Cet inexorable raidissement des positions que dicte la situation de guerre le fait donc osciller dans des contradictions extrêmes qui n’exhibent chaque fois qu’une facette de son identité à l’exclusion des autres. Face à l’attitude méprisante de certains collègues, il sort de ses gonds et proclame (et sa colère transparaît encore au moment de transcrire telle scène vécue le matin, le 30 janvier 1956) :
Alors j’ai pris le plus raciste d’entre eux et je lui ai crié devant les élèves : – M. F., j’en ai assez, j’en ai marre ! Je suis aussi Français que vous et je ne voudrais pas avoir à Le redire !
Pauvre petit Vichyste borné, je suis plus Français que toi, tu le sais bien pourtant et c’est la jalousie qui te dicte tes propos fielleux.
34Mais devant des Français libéraux et amicaux, c’est sa différence d’Algérien qu’il peut afficher ; ainsi, lors d’un rapide séjour à Paris, le 22 décembre 1958 :
Vu toute l’équipe du Seuil, Roblès, Nouelle. Tous ceux que j’ai rencontrés savaient que je n’étais ni français ni intégrable. Pour eux il suffisait que je sois moi-même et ils souhaitaient que beaucoup d’Algériens musulmans me ressemblent.
35Et Feraoun d’ajouter ce qu’il sait n’être qu’un utopique souhait :
J’aurais voulu leur dire que les Algériens me ressemblent, tous y compris les Européens. Rien que pour souligner l’absurdité de cette guerre que la France ne veut pas terminer.
36Lorsqu’il croit justement la guerre terminée, il essaie de renouer entre elles les facettes disjointes et tiraillées de son identité. Le 12 juillet 1959 déjà :
Mais quand l’Algérie vivra et lèvera la tête, je souhaite qu’elle se souvienne de la France et de tout ce qu’elle lui doit.
37Ou le 17 mars 1961, lorsque l’issue de conflit est plus sûrement en vue encore :
Vive la France, telle que je l’ai toujours aimée. Vive l’Algérie, telle que je l’espère.
38Il peut en revenir alors à sa position foncière, toute en nuances et en distinguos. Distinguos par exemple pour ce qui est de la France entre le système, la politique étatiques et les hommes qui les font fonctionner ; parmi ceux-ci, entre les vrais responsables et les exécutants (il se penche avec compassion sur le sort des appelés du contingent, dès le 23 janvier 1956 : « [...] ces pauvres garçons et surtout leurs parents de Bourgogne ou d’Alsace que nous plaignons. Que sont-ils venus faire ici, bon Dieu ? Pourquoi meurent-ils si bêtement ? ») ; distinguo entre les Français métropolitains et ceux d’Algérie ; entre les quelques riches colons et la majorité des modestes Pieds-noirs... la France n’est pas une entité homogène, il le sait.
39Mais ce qu’il aime par-dessus tout, au point de les idéaliser, c’est la culture française et la tradition humaniste qu’elle fonde. Il admire la liberté de jugement et de parole des intellectuels français portant haut l’idée de justice, des journalistes de presse (ceux du Canard enchaîné en particulier l’enchantent par leur esprit frondeur) aux écrivains engagés. Parmi ces derniers, c’est envers Mauriac qu’il éprouve le plus grand respect. Il l’exprime clairement le 12 février 1956 en faisant écho à son argumentaire :
Moi, j’admire beaucoup M. Mauriac qui ose dire nettement ce qu’il pense13, ce que nous pensons tous mais qu’aucun Français à ma connaissance, n’a encore osé dire : ce peuple de huit millions d’hommes n’est pas français et chez lui les Français en désaccord se battent uniquement sur la façon dont ils doivent continuer de s’imposer à lui, continuer de vivre chez lui, continuer de l’exploiter et de le mépriser, au nom de principes impérissables, pour remplir une mission hautement civilisatrice.
40Il en appelle à son autorité morale (ainsi qu’à celle d’autres éveilleurs de conscience) pour qu’il défende la cause algérienne, le 19 novembre 1956, par exemple, en s’étonnant de la disproportion de la mobilisation en faveur de la Hongrie et de l’indifférence de l’opinion française métropolitaine à l’égard des injustices en Algérie14. Mais lorsque Mauriac traite de l’actualité algérienne pour condamner par exemple les massacres de Mélouza15, sa susceptibilité est touchée à vif. Selon un mécanisme psychologique que l’on avait déjà vu a l’œuvre, il ne supporte pas qu’un Français porte un jugement sur des Algériens, lit avec mauvaise foi ce que Mauriac n’a pas écrit (celui-ci n’a bien entendu pas parlé de barbarie « congénitale » !) et le prie sans ménagement de ne balayer que devant sa porte (« La question est de savoir si oui ou non, nous sommes chez nous, si oui ou non vous êtes chez nous. Et si vous voulez nous foutre la paix. Voilà M. Mauriac. Quant à notre barbarie congénitale, héréditaire et tout, c’est une question de linge sale ou une question de bâton à laquelle madame Sganarelle a, jadis, spirituellement répondu »).
41Feraoun aurait dû se sentir encore plus proche d’écrivains qui, à son image, sont à cheval sur deux cultures, deux communautés. C’est paradoxalement l’inverse, en tout cas à l’égard du poète Jean Amrouche qui pourtant lui ressemble sur bien des points, et intellectuellement et politiquement. Mal protégé dans l’édition du Seuil par la simple mention de ses initiales, c’est lui qui subit les diatribes les plus violentes. Le 2 avril 1957, il rétorque avec sarcasme à un article de J. A. paru dans Le Monde du 30 mars : « [...] M. A. est un pharisien sceptique qui cherche à jouer un grand rôle [...] » ; et encore le 17 janvier 1958 :
Lu l’article de A. dans Le Monde. Rien de plus jésuite que ce déchirement qu’il simule, de plus faux que ce complexe d’infériorité qu’il s’avise aujourd’hui d’étaler à longueur de colonnes. Voilà un monsieur qui a tout renié du Kabyle, francisé jusqu’au bout des ongles [...] qui brusquement se découvre une nature de bicot, de bicot brimé, d’homme inférieur qui ne peut être ni assimilé ni intégré [...].
42Rivalité ou rancœur d’écrivain (Amrouche avait déconseillé la publication du Fils du pauvre aux éditions Chariot...) ? Sans doute. Sentiment de différence irréductible entre le Kabyle chrétien et le Kabyle musulman ? Peut-être. Entre le Kabyle vivant à Paris et celui qui reste résolument au pays ? Sûrement. Surtout en ces temps cataclysmiques.
43La guerre, on le voit à ces quelques éléments symptomatiques, perturbe les catégories de jugement, les multiplie de façon vertigineuse. Elle exacerbe les contradictions, les tensions sociales et même les tensions internes. Feraoun, dans sa représentativité aussi bien que dans sa singularité, réfracte ce chaos moral et psychologique.
44De multiples voix travaillent donc de bien des façons celle de l’auteur et traversent le texte pour rendre compte de la multiple réalité. On peut même dire que Feraoun s’efforce de donner voix aux événements autant qu’aux hommes, et qu’à ce titre, l’œuvre relève aussi de la chronique, telle qu’on la définit habituellement.
45Journal 1955-1962 s’inscrit en effet explicitement dans son temps. Feraoun s’intéresse à l’histoire et s’informe sans cesse sur l’actualité. C’est un grand lecteur de journaux, quotidiens et hebdomadaires (parmi les journaux locaux, c’est surtout, mais non exclusivement, Le Journal d’Alger qu’il consulte ; dans la presse métropolitaine, il distingue régulièrement Le Monde, L’Express, L’Observateur, Le Canard enchaîné...). C’est donc d’abord tout un contexte mondial qui sert de toile de fond au Journal, qui fait la part belle à la guerre froide, aux revendications des pays récemment décolonisés et non alignés, aux hésitations de l’O.N.U., à l’implication tardive mais décisive de la communauté internationale... C’est cependant bien sûr l’actualité de la guerre d’Algérie qui prime. On peut, au fil du texte, retrouver les principales dates qui balisent la chronologie du conflit (changements ministériels, crises gouvernementales, infléchissements politiques, manifestations, putsch, conférences, attentats...). En bon chroniqueur, Feraoun accorde beaucoup d’attention aux petits événements du quotidien, qui ont quelquefois plus de conséquences sur la vie et la psychologie des hommes que les actions de premier plan : grève du tabac imposée par l’A.L.N. et le F.L.N, interdiction du jeu, incitation à la démission de tous les élus indigènes, pression sur les élèves pour la désertion de l’école... Il joue alors pleinement un rôle de témoin complétant le point de vue surplombant et distancié de l’historien. Pour celui-ci néanmoins, il fournit des informations essentielles qui relèvent vraiment du document, souvent d’autant plus précieux qu’il force le barrage de la censure officielle. Pour ce qui est par exemple de l’emploi de la torture « dans chaque local de police, dans les camps militaires », non seulement il la dénonce pour évoquer la souffrance et l’humiliation de ceux qui la subissent mais il en décrit, méthodiquement, cliniquement, les modalités concrètes16. Souvent l’écriture est motivée par une réaction à la lecture des journaux qui produisent des versions officielles ou autorisées que Feraoun sait pertinemment mystificatrices ; il se sent donc tenu de rétablir la version populaire, dûment étayée. Ainsi, à la fréquente mention de terroristes « abattus les armes à la main » ou « alors qu’ils tentaient de fuir », Feraoun confronte le récit contradictoire de témoins directs. Le 27 mai 1956, par exemple, il rapporte le témoignage des gens d’Aguemoun qui avaient retiré des hautes herbes d’un terrain vague les cadavres de trois hommes du village (deux frères, qui n’étaient guère liés aux maquisards, et le marabout) :
[...] Selon le gendarme J., [le marabout] n’avait pas répondu aux sommations et avait tenté de s’enfuir. La femme du marabout sait fort bien qu’on est venu chercher son mari vers deux heures du matin et qu’elle a entendu la rafale de mitraillette deux heures plus tard. Les journaux du lendemain signalaient qu’à côté de Fort-National, une petite bande de rebelles avait été accrochée, que trois d’entre eux étaient restés sur le terrain tandis qu’il n’y avait aucune perte du côté des forces de l’ordre. Voilà qui a dû faire plaisir aux honnêtes gens.
46Une bonne partie des notes se justifie par cette recherche obsessionnelle de la vérité du fait ; revient, tel un leitmotiv, une précision indéfiniment modulée : « Je suis sorti aux nouvelles. »17 Sans cesse, Feraoun multiplie les sources d’information en interrogeant amis, collègues, autorités ; en écoutant la radio ; en dépouillant la presse... Au début du Journal, cherchant à se dégager de l’approche affective et émotive des événements, il affiche même un scrupule sourcilleux quant à la vérité des chiffres, en particulier pour les macabres statistiques. Sur un accrochage survenu à Taourirt-Moussa, par exemple, il écrit à trois reprises (6 janvier, 7 janvier, 19 janvier 1956), pour infirmer ou confirmer le premier bilan des victimes. En plusieurs occasions, il revient sur une affirmation, une évaluation, un jugement pour corriger une erreur apparue comme telle depuis (ainsi pour ce qui est de l’arrestation d’un collègue indigène commentée le 9 mars 1956, reprise, avec rectification, le 12 mars).
47Mais ce scrupule même, qui finit par faire apparaître l’inévitable partialité ou subjectivité des points de vue, donc le fragile et précaire constat de vérité, le conduit petit à petit à réévaluer l’intérêt des témoignages. Dans cette guerre qui implique aussi une bataille des versions, comment accorder une foncière précellence à tel point de vue sur tel autre ? Sa propre appréhension, lors même qu’il est témoin direct de certains faits, ne saurait prévaloir. La relation des événements se fait donc avec une circonspection qui s’accroît même au fil des mois et des discours ; elle est souvent sapée par le soupçon et le doute. On en prendra pour illustration cette note du 30 mai 1957 :
Aujourd’hui on me dit de source française qu’un sergent a été blessé, de source kabyle que toute la patrouille a été détruite, que l’ambulance était pleine et qu’elle a fait plusieurs voyages. Moi, je l’ai vue descendre une fois, remonter mais non redescendre. Où est la vérité ? Et d’ailleurs pourquoi la vérité ? De toute façon ce n’est pas gai.
48Cela invalide-t-il l’intérêt, la nécessité même du témoignage ? Nullement. D’abord parce que si Feraoun comprend très tôt que sa chronique n’établira pas vraiment une vérité factuelle, selon lui, aucun document ne le pourrait véritablement, surtout pas le reportage journalistique. Il en exprime la conviction, par exemple, le 12 juillet 1956 :
Il y a quatre jours, chez nous, un nouveau ratissage. Je n’ai pas encore de renseignements précis, en dehors de cette coupure de journal18 qui parle de trente rebelles abattus. Un autre journal en signale seulement trois. Il ne s’agit pas d’une erreur de zéro. La vérité doit se situer entre les deux. Non plus, il ne s’agit pas de rebelles mais bel et bien de gens des villages qui figuraient sur une liste, qu’on a fait sortir pour les fusiller [...]. Puis on a rédigé pour la presse un communiqué d’un autre genre. Des renseignements finiront bien par me parvenir, tout au moins en ce qui concerne le nombre de victimes. Car pour le reste, mes compatriotes ont autant d’imagination que les soldats.
49Ensuite parce ce qu’il a le sentiment que le plus important pour un témoin de la guerre, ce n’est pas de courir après une vérité des chiffres et des circonstances qui le plus souvent se dérobe, mais de donner idée de ce que ressentent les gens dans leur quotidien. Il montre clairement l’infléchissement de la chronique dans ce sens, par exemple, le 8 janvier 1957 :
Mon collègue B. qui est rentré de chez lui m’apporte des renseignements sur ce qui s’y passe. Il a l’habitude d’exagérer, le collègue. Mais à travers ses exagérations mêmes, il reste vrai, indiscutable que des crimes affreux et des viols systématiques se sont consommés aux Ouadhias. Les soldats ont eu quartier libre pour souiller, tuer et brûler. Les maquisards de leur côté ont cru bon d’accabler la population et de la terroriser pour éviter qu’elle ne se rallie. C’est à qui se montrera le plus cruel du fellagha ou du soldat.
50Sans doute pourrait-il y avoir, sur ces agissements des soldats et des fellaghas, la version, ou la vérité, des uns s’opposant à celle des autres. Feraoun les renvoie en l’occurrence dos à dos pour ne rendre compte que de la souffrance des hommes. Peu à peu, le Journal ne se motive même que de ce devoir, et de celui, impérieux, de rendre hommage aux morts, en les sortant le plus qu’il est possible de la froide déshumanisation du constat officiel. La pitié de Feraoun pour les victimes quasi anonymes ne s’affaiblit pas dans l’étirement de la guerre, pas même avec la multiplication des attentats. La mort a beau frapper quotidiennement, de façon souvent aveugle, pour ne pas dire absurde, ce qui garde un sens à ses yeux, c’est le poids de la perte de ces êtres de chair. On le sent encore frémissant de compassion ce 31 décembre 1961 lorsqu’il écrit :
Je ne sais si la vraie pagaille va s’installer. C’est-à-dire si l’on finira par tomber au coin des rues comme des mouches. Pour le moment c’est un peu ça. Un peu, parce que, après tout, le nombre de morts et de blessés est encore limité. Les journaux en publient chaque matin une liste sous la rubrique « attentats », une, deux, trois colonnes. Les noms, le lieu, l’arme. Qui et pourquoi, on n’en sait rien.
51Les mots de Feraoun cherchent justement à réparer l’injustice du rapport factuel, à combler cette part de non-dit. Le 17 août 1961, Feraoun rédige une note fiévreuse dont il signale à Roblès qu’il la voudrait en avertissement (Roblès la publiera en fait en son emplacement chronologique, tout en en mettant en exergue une partie, en quatrième de couverture) :
[...] Et pourquoi ai-je ainsi écrit au fur et à mesure si ce n’est pour témoigner, pour clamer à la face du monde la souffrance et le malheur qui ont rôdé autour de moi. [...] Que tout ce que j’ai vu ou su ne soit pas fidèlement, entièrement, exactement rapporté, je l’ai dit et redit au passage. [...] Il n’en reste pas moins que l’événement, lui, n’est pas imaginaire et que chaque fois il s’est inscrit dans la chair vivante des hommes. Ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts pourraient dire des choses et des choses. J’ai voulu timidement en dire un peu à leur place.
52C’est dans cette même note quasi testamentaire que Feraoun manifeste son désir exprès de voir ses notes publiées en l’état, dans la conscience très claire qu’il a désormais de l’impossibilité de les réécrire, non par préoccupation personnelle, mais bien pour des raisons d’éthique (et, nous y reviendrons ultérieurement, également pour de nobles raisons de poétique) :
J’ai passé des heures et des heures à relire toutes mes notes, les articles de presse, les petites coupures de journaux que j’ai gardées. Je me suis replongé dans un triste passé et j’en sors accablé. Je suis effrayé par ma franchise, mon audace, ma cruauté et parfois mon aveuglement, mon parti pris. Pourtant ai-je le droit d’y toucher, de retourner, d’ajuster, de rectifier ?
53Les seules modifications que Feraoun s’autorisera, à la relecture en 1961, consistent en adjonction de mentions de décès pour les différents protagonistes évoqués ici et là auparavant. Cette litanie de notes nécrologiques (auxquelles s’ajoutent des notes du même type de Roblès lui-même, trop bien en phase avec le souci de Feraoun) renforcent l’effet de double temporalité instaurée par la préface : ce fatum se surimprime sans cesse au temps de la diégèse et le Journal se fait ainsi déploration, lamento sur les morts, de tous bords, qui se succèdent au fil du texte pour le lester de l’épaisseur de l’histoire de la guerre.
54Le fonctionnement de ce texte inclassable déborde donc celui de la stricte chronique. Il relève en fait davantage de la poétique d’un récit sur la guerre.
55D’abord parce qu’il était prévu, rappelons-le, comme trame d’un récit à venir. Des embryons de séquences narratives donnent une idée de ce qu’aurait pu produire une réutilisation plus classiquement narrative du matériau des notes. Certains micro-récits se développent – tel celui de la fillette devenue muette, parce sauvée, avec beaucoup de dévouement, par les soldats mêmes qui avaient torturé à mort son père (note du 9 novembre 1957) ; ou celui du jeune professeur pacifiste, tué par une foule de manifestants indigènes, lors même qu’il crie qu’il est arabe, mais le crie... en français (18 décembre 1960) ; ou celui du directeur d’école de cinquante ans assassiné dans son école sous les yeux des élèves (1er février 1962) ; etc. – et offrent un aperçu de traitements littéraires peut-être envisagés à plus grande échelle : dans ces ébauches de formes codifiées (fabliau, apologue, tragédie...), l’évocation de l’horreur est médiatisée par la sublimation littéraire, qui la rend sans doute supportable. Trop peut-être pour satisfaire le dessein profond de Feraoun.
56Parallèlement au Journal, l’écrivain met aussi en chantier un récit qu’il veut franchement romanesque ; les quelques chapitres de ce roman resté inachevé du fait de sa mort brutale ont été publiés dans un ouvrage posthume19 : on retrouve dans ce texte des passages étonnamment similaires à ceux du Journal, sinon pris à même ses notes. Il s’agit d’un récit violent, disloqué, fait de relances et de butées sur des écueils, et dont on ne sait à vrai dire s’il aurait pu être mené à terme.
57On peut aussi mettre en regard de ce roman ébauché par Feraoun le roman d’un autre grand écrivain algérien référant à la guerre : Qui se souvient de la mer ? de Mohammed Dib, édité dès avril 1962 par Roblès20. Ce récit à la structure disloquée et à l’inspiration cauchemardesque a lui aussi marqué une rupture dans l’écriture jusque-là plutôt classiquement réaliste du romancier arabe. Dib s’en est expliqué dans une fulgurante postface : il y brandit l’exemple pictural du tableau de Picasso intitulé Guernica (et de son pouvoir terrible de suggestion de la violence qu’a été la guerre d’Espagne) pour expliquer sa volonté d’en donner un équivalent en littérature : selon lui, seule une écriture allégorique, ou périphrastique, très déconstruite, pouvait prétendre conserver l’acuité de la douleur, et ne pas banaliser l’horreur de la guerre. Il n’est pas certain, malgré l’intelligence et la sensibilité d’écrivain manifestées par la postface, que cette œuvre de Dib ait été à la hauteur du projet. Le pendant narratif du Guernica de Picasso, n’est-ce pas plutôt Journal 1955-1962 ?
58Sans théoriser autant que Dib, Feraoun en arrive lui aussi de façon concomitante à élaborer une manière de manifeste (précisément dans cette note du 31 décembre 1961 qu’il souhaitait voir en avertissement) prouvant que sa demande de publication relevait bien d’une prise de conscience d’une logique ou d’une poétique de l’écriture de la guerre. Il est évident que l’idée a cheminé dans son esprit, et s’impose petit à petit, que ce texte, tel qu’il a été écrit, constitue non un brouillon, mais une œuvre en soi, un récit. Le sentiment (et la dénomination « récit » qui se substitue à celle de « journal » en atteste) est acquis dès le 12 juillet 1959 :
Pour ce qui me concerne, je pense à présent abandonner ce récit. Un récit sans prologue et qui n’aura pas d’épilogue.
59Même si la résolution d’en rester là est bousculée ensuite par la pression des événements, par le devoir de témoigner encore et encore de l’horreur de la guerre, Feraoun ne changera rien au fractionnement, à l’éclatement nécessaire de son texte.
60Ce morcellement est quelquefois poussé à l’extrême sans qu’on puisse toujours invoquer le caractère discontinu de l’actualité relatée. La relation d’un seul événement comme par exemple celui d’un attentat commis sur un gendarme, en juillet 1956, peut se trouver fragmentée en plusieurs notes distendues sur plusieurs jours : le 12 : « Hier, à une heure et demie, au moment où j’entamais ma sieste, un gendarme a été abattu devant chez L. [...] » ; le 13 : « Vers deux heures [...] » ; le 16 : « Toute la population mâle se retrouva à la gendarmerie [...] » ; le 18 : « Vers six heures on a commencé à lâcher les moins suspects [...]. » Mais cette fragmentation est par ailleurs compensée par des connecteurs (« Donc » ; « Ainsi » ; « Non » ; etc.), des liaisons logiques et thématiques (telle conversation réelle d’un jour, poursuivie sur le mode fictif dans une note ultérieure, etc.) qui, dès l’attaque d’une nouvelle note, assurent le lien avec la précédente, confèrent donc une logique foncière, un fil conducteur à un ensemble apparemment éclaté.
61En effet Feraoun n’avait pas à retoucher son texte. C’est bien dans ses ruptures, ses heurts et contradictions, quasiment dans le fait qu’il ne peut déboucher que sur l’aporie, que se structure son récit, ainsi apte à rendre compte de la violence de la guerre, sans l’affadir ni la banaliser. La perte des repères (valeurs morales, opinions politiques et relations sociales considérablement brouillées) que provoque la guerre devait se transposer dans le brouillage des normes littéraires. Le modèle du journal implose, de même que celui de la chronique. C’est dans le désordre du texte, dans l’impossibilité pour l’écrivain de s’en tenir à un projet d’écriture bien codifiée ou de développer une analyse univoque, c’est dans l’entrelacs des temporalités et le téléscopage des perceptions et des voix que peut s’entrevoir la vérité informe de la guerre.
Notes de bas de page
1 Cette hétérogénéité, qui est la marque même de l’écriture de Mouloud Feraoun (et l’un des traits constitutifs de la littérature francophone maghrébine qu’il contribue à fonder, comme j’ai tenté de le démontrer, en collaboration avec Robert Elbaz, dans Mouloud Feraoun ou l’émergence d’une littérature, Karthala, 2001) est encore plus flagrante et significative dans ce texte que dans les œuvres romanesques par exemple.
2 Pour Jean Déjeux, Karthala, 1984 ; « Que sais-je », 1992 : « document terrible » ; pour Ch. Chaulet-Achour, Silex, 1987 : « chronique de guerre », etc.
3 Celle du doux et pacifiste écrivain kabyle. Épithètes pertinentes il est vrai, mais insuffisantes à rendre compte d’une personnalité riche et contrastée et d’un projet d’écriture plus ambitieux qu’on ne le dit alors.
4 Lettres à ses amis, Paris, Le Seuil, coll. « Méditerranée », 1969.
5 Feraoun n’est ni Chateaubriand ni Jean-Jacques Rousseau. Il n’édifie pas sa statue pour la postérité. Lorsqu’il décidera de faire publier ses notes, il n’en retranchera rien ; entre autres, rien de ce qui pouvait le désigner à la vindicte des ultras ni de ce qui pouvait le compromettre auprès du F.L.N. Dans L’Anniversaire, roman auquel il travaille de façon concomitante au Journal, il fait dire au narrateur qui écrit lui aussi un journal – et sur lequel il se projette fortement : « Me voici au pied du mur, bonnes gens, [...] pas du tout comme J.-J. Rousseau brandissant candidement son interminable confession pour épater Dieu et les hommes. »
6 La gravité du propos n’exclut d’ailleurs pas le retour occasionnel à l’humour, puisque Feraoun enchaîne : « Voilà d’ailleurs des expressions équivoques car enfin, ce que nous leur reprochons précisément, c’est de se mettre à notre place, d’avoir pris nos places, toutes nos places, de n’avoir rien laissé et de rien vouloir céder. »
7 II ne pouvait qu’avoir été profondément affecté par la méprise que pouvait susciter sa position mesurée et par la virulence de certains anathèmes proférés à son encontre, tel celui de Maschino, publié dans le quotidien Démocratie le 1er avril 1957 pour railler les œuvres romanesques de Feraoun – dans lesquelles les personnages principaux sont souvent censés tenir un journal : « Tandis qu’avec ses camarades, l’intellectuel algérien fait la révolution, le pense petit du village, lui, fait son journal intime [...]. »
8 Ces cas sont toutefois signalés par Roblès dans des notes infrapaginales. Il résume quelquefois la teneur de l’article de presse et, au minimum, mentionne l’existence du « collage » dans le manuscrit.
9 Contrairement aux analyses sommaires qui ont souvent été faites à ce propos, Feraoun n’a pas de doutes identitaires et il a beau se penser comme un « cas particulier », il est en fait tout à fait représentatif de ces identités composites, mais originales, et chez lui, avant bien d’autres, tout à fait matures qu’a générées la situation coloniale.
10 C’est le village natal de Feraoun ; même à distance, lui en parviennent, par sa famille et divers informateurs, des nouvelles précises.
11 Feraoun marque là une distance certaine vis-à-vis de la pratique religieuse, distance qu’a certainement creusée le passage par l’École normale et sa solide formation d’instituteur laïc, et même libre penseur. Mais la guerre petit à petit le conduit, non à renier cette formation mais à la relier à d’autres marques fondatrices ; il se définit alors, d’abord sans doute à cause du regard des autres, puis délibérément et intimement, comme musulman (ainsi, par exemple, cette clausule – en écho à bien d’autres – formulée le 25 janvier 1960 : « Dieu est grand disent les musulmans de mon espèce »).
12 Que Feraoun accorde considération aux femmes, qu’il ait été soucieux de leur émancipation, en particulier par l’accès à l’instruction à l’égal des hommes, c’est l’évidence. Il est en cela encore le digne produit de l’École normale et du système éducatif français. Mais la guerre fait décidément resurgir en lui des résistances culturelles foncières, dans des moments et des domaines où on ne les attendait peut-être pas. Ainsi, dans une note du 4 mars 1957, il exprime une compassion tout à fait compréhensible pour les violences redoutées par la population kabyle d’un douar qu’il connaît bien : « Le capitaine veut absolument que le village se rallie. Il a dû constater que la meilleure méthode pour cela était de faire violer les femmes par les soldats. Cette méthode a déjà réussi aux Ouadhias. On s’attend à ce qu’elle soit appliquée chez nous. Auparavant, si c’est possible, Guel voudrait ramener sa femme ici pour la mettre à l’abri. » On comprend moins bien l’adjonction qui suit, et son étonnante gradation : « On ne peut que l’approuver et plaindre toutes celles qui ne pourront fuir... ou du moins, leurs maris ! » Si l’on veut tenter cependant une explication, il faut sans doute la chercher dans le code de l’honneur kabyle : plus que la souffrance physique, ce qui est redouté, c’est le déshonneur, et c’est ce qui stigmatise un homme qui ne peut protéger sa femme. Feraoun, sans ignorer la souffrance des femmes, adopte cependant résolument un point de vue masculin. Dans la vision kaléidoscopique qu’il entend donner de la guerre, il est une sérieuse lacune, celle qui concerne l’appréhension féminine de l’événement.
13 Il vient en effet de citer un passage d’un article que Mauriac avait publié dans L’Express.
14 « Depuis l’affaire hongroise, je lis partout des motions, des adresses, des appels en faveur du malheureux peuple hongrois. [...] Je me dis que dans tous ces textes que la presse publie, chaque fois le mot Algérie pourrait remplacer sans exagération le mot Hongrie et ne le remplace jamais. Est-ce par hasard, que le monde qui nous voit souffrir n’est pas convaincu que nous soyons des humains ? Il est vrai que nous ne sommes que des musulmans. C’est peut-être là l’impardonnable crime. Voilà une question que je voudrais bien poser à Sartre ou Camus ou Mauriac. »
15 Feraoun lui-même en parle à chaud dans son Journal le 31 mai 1957 : « La radio annonce que les rebelles ont massacré tous les hommes d’un village (302) de Mélouza qui voulait demander la protection de la troupe. » Il revient sur l’événement le 3 juin pour se mettre à l’unisson de la consternation générale : « Les massacres de Mélouza, hélas ! tous les journaux en parlent et d’horribles photos s’étalent aux premières pages, et l’opinion mondiale alertée commence à manifester sa colère et sa désapprobation. Une honte ! Une honte, un acte imbécile [...]. » Il ne réagit avec véhémence contre la presse française que le 10 juin, en apostrophant particulièrement Mauriac suite à l’article qu’il avait cosigné avec les autres membres du « Comité de résistance spirituelle » qui lui adjoignait notamment René Capitant, Henri Marrou, Régis Blachère, PierreHenri Simon et Jean-Marie Domenach. Ce comité était pourtant autorisé à blâmer en l’occurrence le RL.N. et l’A.L.N. puisqu’il avait en toute impartialité dénoncé auparavant les méthodes scandaleuses de répression de l’armée et de la police françaises.
16 Note du 31 mars 1956, par exemple, même si c’est surtout pour faire comprendre que ceux qui endurent ces sévices « les garderont inscrits dans leur chair et aussi dans leur mémoire », il s’efforce d’objectiver sa description en établissant toute une typologie : « Aux premiers interrogatoires, la police use d’un ton paternel [...] Au deuxième interrogatoire, ils usent d’autres moyens de torture. 1° La baignoire : le supplice consiste à [...] 2° Le courant : il est appliqué [...] 3° La bouteille : une bouteille ordinaire, ayant de préférence le goulot ébréché [...] 4° La corde : nœud coulant au-dessus des mâchoires [...]. »
17 Ainsi, le 29 mars 1956 : « Il y a une heure, je suis sorti “aux nouvelles” pour avoir quelque chose à écrire. J’ai été servi. [...] »
18 À cet endroit s’insère une note de Roblès qui confirme : « Journal d’Alger. Coupure collée en marge du manuscrit. Titre : “Trente rebelles abattus à Taourirt-Moussa”. »
19 L’Anniversaire, Paris, Le Seuil, « Méditerranée », 1972.
20 À cette date, Dib avait dû quitter l’Algérie et vivait à Paris.
Auteur
-
Martine Mathieu-Job
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3
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