Entretien téléphonique avec Michel Tremblay le 20 novembre 1998
p. 189-193
Texte intégral
1– Le titre du livre que je vous consacre, Michel Tremblay, l’enfant multiple, reprend une de vos expressions qui se trouve dans La Grosse Femme d’à côté est enceinte. Vingt ans après, revendiqueriez-vous toujours cette appellation et comment l’entendez-vous ?
2– J’avais la volonté que ce soit clair dès le départ. La multiplicité de l’enfant signifie qu’il va s’exprimer à propos de la famille. Cet enfant est celui qui va empêcher la famille de sombrer en la réhabilitant et en la fixant par l’écriture. L’enfant est multiple parce qu’en tant que narrateur il fait s’exprimer plusieurs personnages.
3– Je pensais que c’était une allusion à l’homosexualité, précisée quelques lignes plus bas par le terme fils/fille.
4– Non pas du tout. Excusez-moi de vous le dire, comme ça. Ce n’était pas du tout mon intention.
5– Vous ayant rencontré pour la première fois en 1980, je vous ai demandé : « quelle est votre pièce préférée ? » Vous m’avez alors répondu Damnée Manon, sacrée Sandra. À la question plus générale, quelle est de vos œuvres votre favorite et votre passage préféré, que répondriez-vous aujourd’hui ?
6– On a tendance en vieillissant à préférer ses enfants mal aimés, un peu comme une mère : ce que la critique a trouvé moins bon. J’ai une affection particulière pour Les Anciennes Odeurs, son ton intimiste, ce que les Américains appellent « soft spot » chuchotis.
7– Les critiques ont été mauvaises ?
8– Non, pas vraiment, mais on avait tendance à considérer cette pièce comme une œuvre mineure. Ce n ‘est pas mon avis, car j’ai réussi, avant l’arrivée du Sida, à exprimer des choses importantes. Je l’aime aussi parce que c’est la première œuvre vraiment autobiographique.
9– Et votre passage favori ?
10– Il y en a deux que je choisirais. Les deux sont tirés de romans.
Le premier dans La Duchesse et le roturier est la scène où Marcel va dans le magasin de musique avec Albertine et se met à jouer du piano. C’est un passage qui exprime bien l’inquiétude de l’artiste incompris.
L’autre passage est « Le jugement dernier » dans Un Objet de beauté.
11– Tous vos héros masculins sont des créateurs : Édouard, Jean-Marc, François et maintenant Marcel. Cette prégnance de la création traduit-elle un souci d’autoreprésentation ?
12– Je ne le sais absolument pas. C’est aux critiques de le découvrir. C’est là, quelque part, sans que cela ait été planifié. Il vaut peut-être mieux que je ne le sache pas trop moi-même. C’est pourquoi je lis très peu les thèses ou les livres qui me sont consacrés.
13– Et puis, si vous lisiez, vous n’auriez plus de temps pour écrire !
14– C’est vrai (rire).
15– L’intertextualité joue un rôle de plus en plus important dans vos œuvres. Dans les dernières, vous allez très loin : Un Objet de beauté reproduit deux pages de La Grosse Femme d’à côté est enceinte et Cette plaine remplie de mon cœur est un pastiche de Gabrielle Roy. Encore une fois, si vous permettez, votre dernière pièce, reprend une vingtaine de pages de la nouvelle intitulée « Patira » dans votre recueil autobiographique Un Ange cornu avec des ailes de tôle. Pourquoi cette tendance semble-t-elle se préciser ?
16– Les citations que je fais de moi-même sont une espèce de ciment, un casse-tête que je suis en train de construire. Avec Acapulco (La Grosse Femme d’à côté est enceinte,), la boucle est bouclée. Au moment de mourir, Nana se souvient de son désir d’un ailleurs qui n’a jamais été comblé, de son rêve d’Acapulco.
Dans le cas de « Patira » c’est par pure honnêteté que je reprends ce texte. En effet, ayant entendu à la radio cette nouvelle lue par Rita Lafontaine, j’ai été frappé par le caractère théâtral du dialogue. C’est ce qui m’a donné l’idée d’écrire ma pièce. Et je voulais, en reprenant le texte, en indiquer l’origine.
Dans le cas de Cette plaine remplie de mon cœur, c’est par admiration pour Madame Roy que j’ai écrit cet hommage. Ce n’est pas un pastiche, c’est vraiment un hommage. Elle a exercé une grande influence sur moi. De plus, elle est née au Manitoba et ma mère, née à Rhode Island, a été élevée dans la province voisine du Manitoba, la Saskatchewan. Elles auraient le même âge et je voulais les réunir.
17– J’ai toutefois l’impression, à travers l’inquiétude de Marcel portant sur le réalisme de ses dialogues, qu’il y a une critique indirecte des dialogues de Gabrielle Roy, peut-être trop « recomposés » pour faire vrai.
18– Cette autocritique de Marcel est celle de tous les créateurs mais c'est aussi un écho de l’autocritique de Madame Roy qui, lors d’une édition ultérieure de Bonheur d’Occasion, refondit ses propres dialogues, en les joualisant, pour faire plus vrai.
19– Ceci m’amène à vos modèles, vos références. Je sais qu’ils sont nombreux et éclectiques. Vous avez déjà répondu (lors de la remise du prix pour Le Train) : Moi...
20– (Éclat de rire). Oh ! ça. Je n’avais rien écrit à l’époque et c’était pour me venger d’une journée qui avait été atroce !
21– Aujourd’hui, vous n’avez plus aucune raison d’agir ainsi. Que répondriez-vous donc à la question plus générale « Quel est votre écrivain français favori ? Et votre écrivain québécois ? »
22– Pour l'écrivain français, j’aurais tendance à répondre aujourd'hui Émile Zola. Depuis octobre 1997, je suis en train de « passer à travers » toute la série des Rougon-Macquart. J’en suis au 14e. C’est une des grandes lectures de ma vie, une leçon de structure et d’étude de caractères. Mais je vous réponds ainsi aujourd’hui, et dans un an, je vous répondrai sans doute autre chose, suivant mes lectures du moment.
23– Et l’écrivain québécois ? À part Gabrielle Roy, bien sûr...
24– (Hésitation). Voyons, voyons, j’aime surtout des passages plus que des œuvres complètes... Il y en a beaucoup que j’aime... Ducharme ! J’aime Ducharme, c’est très fort.
25– L’Avalée des Avalés ?
26– Tout Ducharme.
27– Même les romans récents ?
28– Ceux-là sont un peu moins forts. Mais j’aime tout ce qu’écrit Ducharme. J’aime aussi beaucoup Marie-Claire Blais. Vous aimez Marie-Claire Blais ?
29– Vous avez déjà dit que l’apocalypse était au centre de votre œuvre et à cet égard « Le jugement dernier » d’Un Objet de beauté peut être considéré comme l’allégorie de votre œuvre entière. Mais l’apocalypse est inséparable de la parousie. Y a-t-il une parousie possible dans votre œuvre et qui l’incarnerait ? L’écrivain ? L’artiste ? Le fou ? L’homosexuel ?
30– Je n'en ai pas la moindre idée. C’est à vous de le découvrir.
31– Vous définiriez-vous comme un écrivain homosexuel ? L’homosexualité est-elle un thème parmi d’autres ou a-t-elle des incidences sur l’œuvre tout entière (par exemple, au plan thématique, une défense de la marginalité, au plan formel, une certaine réserve, voire une défiance à l’égard de l’érotisme) ?
32– Je ne me considère pas comme un écrivain homosexuel. Les écrivains homosexuels « ne parlent que de ça ». Moi, j’ai souvent utilisé l’homosexualité pour parler d’autre chose, par exemple de la crise d’identité.
Ainsi Les Anciennes Odeurs parlent beaucoup plus du couple que de l’homosexualité. De même, les mises en scène actuelles d'Hosanna mettent davantage l’accent sur l’acceptation de l’autre, au sein du couple, que sur le problème de l’identité du travesti.
Quant à l’érotisme, il m’a toujours profondément ennuyé.
33– On sait l’importance des chiffres dans nombre de vos ouvrages : les trois sœurs, les sept femmes enceintes, la récurrence du deux. Il y a un chiffre qui m’intrigue : les 209 damnés du « Jugement dernier ». A-t-il une signification particulière ?
34– Aucune. C’est juste un chiffre au hasard. Bien entendu, je ne les ai pas comptés.
35– On a souvent dit que votre œuvre était très québécoise du fait de l’indignité ou de l’absence de pères. Cette assertion semble plus vraie que jamais dans Un Objet de beauté : Gabriel est inexistant, Gérard réduit à l’état de loque, et le père fantasmé de Marcel sévèrement châtié. Une expression m’a paru étonnante « Même accroupi cet homme ressemblait à son fils ». Pourquoi cette inversion des rapports ?
36– (Hésitation). Je ne sais pas, moi... C’est une image esthétique... Peut-être parce que la quête du Père est une quête de géant. L’échec de cette quête est marqué par la position accroupie du père.
37– La prochaine œuvre ? Est-il toujours question d’Albertine et du Passé intérieur ?
38– Non. Je laisse tomber Albertine. Les critiques qui ont accueilli Un Objet de beauté ont été tellement mauvaises, tellement... méchantes quelles m’ont découragé de reparler d’Albertine.
J’écris un livre sur Jean-Marc qui va s’intituler Le Mentir vrai1. C’est une citation de Cocteau. C’est une œuvre sur les gènes, sur ce qu’on reçoit de ses parents, sur les ressemblances physiques.
Jean-Marc en sortant du cinéma voit son reflet par hasard, alors que, dans un miroir, on prend une pose. Il s’aperçoit qu’il ressemble à son frère qu’il déteste et se pose des questions.
39– Le roman est avancé ?
40– Pas du tout. 27pages seulement.
41– Je vous remercie de m’avoir accordé cet entretien.
42– Merci à vous.
Notes de bas de page
1 Un contact avec les éditions Leméac nous laisse entendre que le titre du roman pourrait changer pour devenir Bristol Hotel, New York, N.Y.
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