S.G. Botcharov : « À propos d’une conversation et autour d’elle »
p. 180-204
Texte intégral
1[...] Sur le lit de Mikhaïl Mikhaïlovitch [Bakhtine]1, se trouvait le livre de V.N. Volochinov, Le marxisme et la philosophie du langage que quelqu’un, visiblement, avait apporté (Bakhtine, selon moi, n’en possédait pas d’exemplaire). Je remarquai l’ouvrage, le pris entre mes mains. Elena Aleksandrovna [l’épouse de Bakhtine] : « Tu te souviens, Mikhaïl, comment tu l’as dicté à Valentin Nikolaevitch [Volochinov] quand nous étions dans cette datcha en Finlande ? » (Souvenir confirmé par la publication récente du procès-verbal de l’interrogatoire de Bakhtine : selon ses indications, pendant l’été 1928, Volochinov vivait, avec lui, à Ioukky2 ; le livre sortit en janvier 1929, Bakhtine étant déjà arrêté).
2J’osai alors lui demander les raisons de la paternité étrange de ce livre et de celui de Medvedev sur la méthode formelle ; nous avons, par la suite, reparlé plus d’une fois de ce sujet. Il répondit par un court monologue, prononcé avec un certain pathos (chez moi, je notai le soir même la conversation) :
3– Voyez-vous, je considérais que je pouvais faire cela pour mes amis, cela ne me coûtait rien, je pensais que j’écrirais mes propres livres, sans ces ajouts désagréables (d’une grimace, il désigna le titre). Je ne savais pas ce qui allait se passer. Et puis quelle importance, l’auteur, le nom ? Tout ce qui a été fait ces cinquante dernières années, sur ce sol déshérité, sous ce ciel privé de liberté, tout est d’une manière ou d’une autre vicié.
4– Mikhaïl Mikhaïlovitch, ne parlons pas de ce livre pour l’instant (celui de Volochinov), c’est une affaire compliquée, mais qu’y a-t-il de vicié dans votre livre sur Dostoïevski ?
5– Voyons, fallait-il vraiment l’écrire ainsi ? J’ai séparé la forme de l’essentiel. Je ne pouvais pas parler directement des choses essentielles.
6– De quelles questions essentielles, M.M. ?
7– Des questions philosophiques, de ce qui a tourmenté Dostoïevski toute sa vie, de l’existence de Dieu. J’étais constamment obligé de louvoyer – d’un côté, de l’autre. Il fallait que je me retienne. A peine ma pensée démarrait-elle qu’il fallait l’arrêter. D’un côté, de l’autre (M.M. le répéta plusieurs fois). J’ai même fait des réserves à l’égard de l’Église (M.M. a ici en vue un passage du premier chapitre de son Dostoïevski où il débat avec B.M. Engelhardt qui, dans l’étude « le roman idéologique de Dostoïevski » explique, de façon hégélienne, le monde de l’écrivain comme l’accomplissement dialectique de l’Esprit unifié. « L’Esprit unifié même comme image, est fondamentalement étranger à Dostoïevski », affirme Bakhtine. J’ose ajouter, en mon nom, que l’esprit hégélien était organiquement étranger à Bakhtine lui-même et que la polémique avec la dialectique hégélienne est profondément ancrée dans les fondements de sa conception du monde, plus loin, j’essaierai encore d’en dire quelques mots. Si on veut chercher une image correspondant à l’univers de Dostoïevski, dans l’esprit de sa conception du monde, poursuit Bakhtine, ce doit être « l’Église comme communauté d’âmes non-confondues... ou peut-être l’image du monde de Dante... » Dans le texte du livre on trouve bien, un peu plus loin, la restriction suivante : « Mais l’image de l’Église reste une simple image qui n’explique rien de la structure du roman... Les liens littéraires concrets entre les différents plans du roman, leur participation à l’unité de l’œuvre doivent être expliqués et montrés sur la base du roman lui-même et “l’esprit hégélien” comme “l’Église” nous éloignent également de cette tâche »3. Et cette restriction, reprise dans l’édition de 1963, le tourmente toujours, des années après, alors qu’il est en pleine célébrité).
8J’émis des objections. Je lui dis, admettons, mais ce n’est qu’une omission, ceux qui ont des oreilles entendent. N’a-t-il pas, par ce livre, dit quelque chose de neuf sur Dostoïevski ? Et voici l’essentiel : je considérais (et considère) que la réorientation opérée par Bakhtine dans son livre, de la critique philosophique du début du siècle vers l’examen structural et eidétique de Dostoïevski a été très productive et lui a permis de dire « quelque chose de neuf ».
9– Dans le premier chapitre, lui disais-je, vous avez réglé son compte à la critique philosophique et avez montré que philosopher avec Dostoïevski ou plus exactement avec ses héros sur des sujets, tels que « tout est-il permis » etc. n’est pas la même chose que de le comprendre en profondeur.
10– Peut-être, répondit M.M., mais c’est de la critique littéraire (nouvelle grimace), cela reste dans le cercle immanent de la critique, or, il doit y avoir une sortie vers les mondes autres. Là-haut, ce « quelque chose » ne sera pas examiné. Là-haut, on ne lit pas cela (à la différence du Maître et Marguerite qui lui fait partie des ouvrages qu’on lit là-haut). Bakhtine avait pris connaissance du texte de Boulgakov avant sa publication d’après une copie dactylographiée spécialement transmise par Elena Sergueevna Boulgakova4, par l’intermédiaire de A.Z. Voulis ; il parla ensuite du livre plusieurs fois, portant, sur la partie évangélique, des jugements qui variaient suivant les conversations. Il disait que, d’un point de vue théologique, c’était assez faible. Cependant, il parlait aussi sérieusement du Christ de Boulgakov disant qu’il suivait la tradition des spiritualistes, des mystiques du Moyen Âge, des partisans de Joachim de Flore, parlant de l’ère à venir de l’Esprit Saint et des nouvelles relations de l’homme et de Dieu, débarrassées des rapports d’autorité et de soumission. La thématique spiritualiste était proche de Bakhtine qui aimait à répéter que la vérité et la force sont incompatibles, que la vérité existe toujours dans une image de soumission, que tout pouvoir, tout triomphe sont dangereux et que l’expression « victoire de la vérité » est un contradictio in adjecto. C’est à cause de ce lien avec la tradition spiritualiste que le Christ de Boulgakov l’intéressait).
11– Soit, en ce qui concerne la critique littéraire, peut-être y a-t-il quelque chose, continua Bakhtine. En ce moment aussi, il se fait beaucoup de choses intéressantes en critique littéraire, par exemple ce que vous écrivez, vous et vos amis. Et, en réponse à un geste sincère de dénégation de ma part : – Au moins, vous ne trahissez pas. Si vous n’affirmez pas, c’est que vous n'êtes pas sûrs. Moi, je louvoyais d’un côté, de l’autre.
12Telle fut notre conversation ; je ne l’ai notée à ce moment-là qu’en résumé mais, en maintenant, je l’espère, les mots qui furent prononcés. Cette conversation mérite, me semble-t-il, un commentaire : on y retrouve quelques-uns des thèmes qui continuent à préoccuper les lecteurs de Bakhtine.
131. En ce qui concerne les travaux qu’Averintsev propose d’appeler « deutérocanoniques », il en fut, plus d’une fois, question dans la conversation. M.M. n’aimait pas en parler mais, quand on le forçait, il admettait que trois livres (Le freudisme, La méthode formelle en critique littéraire, Le marxisme et la philosophie du langage) ainsi que l’article de 1926 « Le mot dans la vie et en poésie » avaient été écrits par lui et même « du début à la fin » mais l’avaient été pour ses amis auxquels il avait cédé ses droits d’auteur (conversation du 21-XI-1974). Il était moins affirmatif à propos des autres textes de Volochinov mais il se souvenait en souriant et même avec une certaine satisfaction de l’article de 1930 « Les frontières entre poétique et linguistique », contenant une critique assez radicale et pleine d’esprit de la linguistique poétique de Vinogradov5.
14Les explications étaient les suivantes : « C’étaient mes amis, ils avaient besoin de publier, je m’apprêtais à publier mes propres livres » (21-XI-1974). Raison simple mais d’autant plus étonnante. Des raisons plus complexes étaient avancées : « Publier sous un autre nom m’arrangeait : je pensais que je n’étais pas encore prêt. » – « Et le livre sur Dostoïevski ? » – « J’avais décidé de me lancer. Je ne savais pas que ce début serait aussi la fin » (10-IV-1974).
15Il est clair que les indications de Bakhtine sont insuffisantes pour trancher la question. S. Averintsev a proposé avec sagesse «d’abandonner délibérément la question et de la considérer comme sans solution.6 » Vraisemblablement, il en sera ainsi si on considère comme solution ce qui est étayé par des preuves indiscutables. Il n’y a pas de preuves et il n’y en aura vraisemblablement pas, sauf si de nouvelles méthodes d’expertise textologique en fournissent. Ce n’est pas qu’il y ait peu de témoignages mais ils ne peuvent être des preuves. Cependant, le témoignage de Bakhtine noté par plus d’un interlocuteur (V.V. Kojinov, Vjatch. Vs. Ivanov, V.N. Tourbine, Iou. M. Kagan, S.N. Brojtman, le slaviste américain T. Winner ; j’y ajoute ce que j’ai entendu moi-même et dont je garantis l’authenticité) vaut visiblement quelque chose. En outre, il y a les indications des contemporains et des témoins de ces événements éloignés, notées là encore par plus d’un interlocuteur – le témoignage de la veuve de Volochinov (qui en avril 1975 m’a dit du Freudisme et du Marxisme et la philosophie du langage : « Ces livres ont été écrits par M.M., ce qu'elle a confirmé dans sa lettre du 14-III-19787 au traducteur et éditeur yougoslave du Marxisme, Radovan Matijašević) mais aussi de spécialistes éminents, cibles de la critique Volochinov-Medvedev comme V.V. Vinogradov (qui ne doutait pas que Bakhtine fût l’auteur de « Frontières entre poétique et linguistique ») et V.B. Chklovski, qui dans les années soixante-dix, n’avait toujours pas pardonné à Bakhtine son livre sur la méthode formelle8. Il faut dire d’une façon générale que l’attribution de ces textes à Bakhtine n’est pas le résultat de « l’expansion du canon bakhtinien », consécutive à sa gloire montante dans les années 1960-1970, comme le déclarent Emerson et Morson9 qui sont tout à fait sceptiques sur ce point ; cette information s’était conservée dans les cercles de l’intelligentsia de Leningrad depuis les années vingt : je l’ai entendue pour la première fois à Leningrad en 1960 avant même de rencontrer Bakhtine ; au même moment, Vinogradov et N. Berkovsky ont raconté la même chose à V.V. Kojinov, la question des livres deutérocanoniques étant pour eux un « secret de polichinelle ». En ce qui concerne le rôle de Vinogradov dans la diffusion du secret comme dans la sauvegarde de l’information, voici le récit de Bakhtine (21-XI-1974) : celui qui instruisait son affaire en 1929 s’intéressa tout spécialement à ce secret et lui promit le silence. « Et ils ont tenu parole. C’est Vinogradov qui a bavardé à Leningrad ».
16Pour finir, je profite de l’occasion pour révéler un document qui a trait au problème. J’ai la photocopie d’un tiré à part de l’article d’I.I. Kanaev « Le vitalisme contemporain » (L’homme et la nature 1926, 1-2) sur lequel est écrit de la main de Kanaev : « Cet article a entièrement été écrit par M.M. Bakhtine. Je me suis borné à lui fournir la documentation et j’ai facilité sa parution dans cette revue où j’étais connu de la rédaction.
17le 3 novembre 1975, I. Kanaev ».
18Au même moment le 17-XI-1975, Kanaev m’écrivait :
19« Je vous envoie la photocopie de l’article de M.M. écrit sous mon nom. Je vous ai déjà dit, me semble-t-il, que demeurant pendant l’été 1925 ( ?) à Peterhof, M.M., comme toujours à cette époque, avait besoin d’argent et, pour cette raison, écrivit cet article. Je n’ai pas pris part à sa rédaction mais lui ai simplement procuré les livres nécessaires et ai permis ensuite la publication du texte. J’ai envoyé, en son temps, une photocopie identique à Tourbine. On ne peut guère publier cet article aujourd’hui car il a vieilli. Mais, à l’avenir, si les descendants reconnaissants décident de faire une édition complète de ses œuvres, peut-être l’imprimeront-ils en petits caractères à la fin du dernier tome – c’est un article intelligent et bien écrit. »
20Oralement, I.I. Kanaev ajouta que M.M. avait choisi ce travail parce qu’il « s’intéressait à ces questions ». En effet, les problèmes philosophiques de la biologie nouvelle touchaient alors de façon originale la théorie de la littérature. Dix ans plus tard, ce contact engendra la théorie bakhtinienne du chronotope que l’auteur introduisit en renvoyant aux mathématiques expérimentales et à un exposé d’A.A. Oukhtomski sur le chronotope en biologie, entendu pendant l’été 1925, à l’Institut de biologie de Peterhof (ce même été, dans ce même Peterhof où, selon le chercheur pétersbourgeois N.I. Nikolaev, se trouvait, également à l’Institut de Kanaev, un autre membre du cercle de Bakhtine, L.V. Poumpianski ; leur séjour dans la tour de l’Institut a été immortalisé par K. Vaguinov dans son roman Le chant du bouc10).
21Un de ceux qui doutent de la paternité de Bakhtine, N. Vasiliev, a soutenu récemment que le diapason des disciplines est trop large pour avoir pu être pratiqué par une seule personne, même s’il s’agit de Bakhtine : psychanalyse, linguistique théorique, méthodologie de la critique « ne peuvent tenir dans sa vie11 », doute Vasiliev. Eh bien, il faut y ajouter la philosophie de la biologie.
22Ainsi le seul des étranges co-auteurs de Bakhtine à être resté en vie jusqu’au moment où fut examinée la question des textes deutérocanoniques a confirmé, par écrit, la paternité totale de Bakhtine – si bien que si on pouvait douter que ce phénomène inhabituel eût pu avoir lieu dans leur cercle d’amis (sur les photos de groupe Kanaev se trouve à côté de Medvedev et Volochinov autour de Bakhtine12) ce cas lève les doutes. Les propos de Kanaev expliquent, en partie, les motifs de leur coopération et sa forme : besoin d’argent, d’un côté ; de l’autre, possibilité de faire passer un texte dans une revue où on le connaissait alors que personne ne connaissait Bakhtine (les auteurs qui, comme Bakhtine, n’étaient pas rattachés à une organisation soviétique quelconque avaient de plus en plus de mal à se faire publier dans la seconde moitié des années vingt). Certes, cette version ne s’applique pas automatiquement aux autres textes deutérocanoniques mais c’est un argument sérieux en faveur d’un raisonnement par analogie. Les autres textes dont la paternité est incertaine n’auraient-ils pas pu surgir selon le même schéma ?
23On peut faire la remarque chronologique suivante. Nous savons aujourd’hui, que, dans la première moitié des années vingt, Bakhtine a beaucoup écrit mais n’a rien publié et les travaux importants de cette période ont été connus, après sa mort, dans les années soixante-dix-quatre-vingt. On n’a aucune trace d’un travail intensif (manuscrits) pour la seconde moitié des années vingt ; le bilan de la décennie, – le livre sur Dostoïevski, fut visiblement préparé pendant toute la période (mention dans la lettre à Kagan du 18-I-192213) On peut supposer qu’un écart aussi manifeste entre les deux moitiés de la décennie s’explique par le fait qu’à partir de 1925, à peu près, l’activité de Bakhtine fut principalement consacrée à la rédaction de travaux « pour autrui », conjointement à l’achèvement du livre sur Dostoïevski.
24On peut aussi supposer que le destin de l’article théorique (« Le problème du contenu, du matériau et de la forme dans l’œuvre littéraire »), écrit en 1924 pour le Contemporain russe poussa Bakhtine en ce sens. La revue fut fermée à la fin de l’année et l’article ne fut publié qu’en 1975. Pour mesurer à sa juste valeur la signification de cet échec, il faut bien voir ce que signifiait la fermeture du « très réactionnaire » Contemporain russe, ainsi que l'appelaient dans la presse soviétique les écrivains prolétariens. Cette entreprise qui rassemblait les meilleures forces littéraires et qui avait le soutien de M. Gorki, alors en Italie, fut la dernière tentative pour créer une revue indépendante, libre de toute pression politique. La fin du Contemporain russe signifiait un changement des conditions d’existence de la littérature14 et Bakhtine put tirer les conclusions de l’échec de son article et de la revue. Comme le pense N.I. Nikolaev15, l’échec de l’article de 1924 put servir de stimulant à une nouvelle forme inhabituelle d’écriture, liée à la nécessité d’adapter ses thèmes au discours dominant de l’époque. « Une publication sous un autre nom m’arrangeait » : il disait ce qu’il avait à dire mais sur des bases dont il n’aurait pas voulu se servir pour s’exprimer en son nom propre. Cela visiblement convenait également à ses amis qui avaient accepté (ou proposé) cette forme étrange de collaboration. Conversation du 10-IV-1974 :
M. M., si vous aviez écrit en votre nom, vous auriez écrit différemment ?
Différemment.
25Mais que montrent, objectivement, ces textes ? Il semble qu’on n’ait pas encore effectué de comparaison large, thématique, conceptuelle, terminologique, stylistique avec les textes de Bakhtine ; un article de souvenirs ne permet pas davantage de le faire. Mais que le lecteur compare lui-même, dans l’article de 1926, « Le mot dans la vie et en poésie » ce qui est dit de la forme artistique, en réponse polémique à la conception formaliste (Opoiaz) de la « forme du matériau », ce qui est dit de la nature « appréciative active » de la forme qui « héroïse », « caresse, chante, pleure ou tourne en dérision » l’homme représenté16 qu’il compare cela à ce qui est dit, sur le même sujet, dans l’article de Bakhtine de 1924, « Problème du contenu, du matériau et de la forme dans l’œuvre littéraire »17. Qu’il compare la thèse de la « nature sociale intérieure, immanente » des œuvres d’art18 qui ouvre l’article de Volochinov de 1926 avec la même thèse qui ouvre le livre de 1929, Problèmes de l’œuvre de Dostoïevski19 ; qu’il compare, à leur tour, les mots de l’introduction à ce livre relatifs à l’imprégnation de la forme artistique par « les appréciations sociales vivantes20 », avec la théorie de l’appréciation sociale, développée dans La méthode formelle en critique littéraire21 ainsi qu’avec la thèse de ce même article de Volochinov de 1926 : « Ces appréciations sociales organisent la forme artistique...22 ». Volochinov, Medvedev, Bakhtine sont ici parfaitement unanimes, c’est leur thèse commune. Que le lecteur ouvre en même temps les pages de ce même article de 1926 (qui constitue, en raison de sa relative concision, une synthèse à la fois complète et résumée de tout un ensemble de thèmes bakhtiniens), ces pages où il est question de la confession, des fols en Christ et de « l’ironie lyrique » dans une situation d’absence de « soutien du chœur »23 et les pages correspondantes du traité esthétique de jeunesse de Bakhtine sur l’auteur et le héros24 : le lecteur verra non seulement des éléments proches mais une parfaite identité se situant aussi bien sur le plan des idées tout à fait originales que sur celui des exemples (Heine, Laforgue, Annenski et autres). On peut poursuivre les recoupements ; cependant, le problème n’est pas dans la quantité des exemples mais dans le fait qu’ils révèlent la présence d’une identité conceptuelle entre les travaux de Bakhtine et le cycle Volochinov-Medvedev.
26Qui ne sait aujourd’hui que les théories du discours d’autrui et des genres du discours sont une découverte philologique de Bakhtine (une découverte digne de celle de C. Colomb, – la découverte de tout un continent de recherches). Or ces thèses apparaissent pour la première fois dans Le marxisme et la philosophie du langage ; Bakhtine pouvait-il ne pas faire référence à l’initiateur de ces thèses, à Volochinov ? Même chose pour Medvedev, étant donné que l’idée des « types d’intervention orale », « des genres intérieurs de vision et de compréhension du réel », « des formes d’énoncés pratiques » était apparue chez lui25 un an plus tôt et qu’elle s’est développée ensuite comme idée « des petits genres verbaux » dans le livre de Volochinov26 et enfin dans le travail spécifique de Bakhtine, « Les genres du discours », écrit dans les années cinquante. Par-delà des différences de formulation, on trouve dans ces différents travaux une conception identique. Il faut dire que dans ces comparaisons, on retrouve précisément une unité, voire une identité conceptuelle, sans qu’il y ait pour autant de similitude textuelle ; dans les textes signés Volochinov et Medvedev, on ne trouve pas de reprise directe de Bakhtine : des idées proches et même identiques sont données dans des formulations différentes et nouvelles. Bakhtine n’a pas recopié ses textes sous des noms d’auteurs différents ; il a écrit de nouveaux textes et a trouvé des variantes qui visiblement correspondaient à un autre type d’auteur et aux circonstances qui y étaient liées, tout en conservant l’authenticité de son propre texte, même s’il ne pouvait toucher le lecteur et n’avait aucun espoir de le faire. La variabilité même de son œuvre correspondait à une particularité profonde de sa pensée qu’il a mentionnée lui-même dans cette autocaractérisation : « Mon amour pour les variations et pour la diversité des termes désignant un seul phénomène...27 ».
27V.V. Kojinov m’a communiqué une lettre de Bakhtine du 10-I1961 et m’a autorisé à la mentionner. La lettre a été écrite en réponse à une question de Kojinov, concernant les informations données par Vinogradov.
28« Je connais bien les livres La méthode formelle en critique littéraire et Le marxisme et la philosophie du langage. Les défunts V.N. Volochinov et P.N. Medvedev étaient mes amis ; à l’époque où furent écrits ces livres, nous travaillions en contact étroit. Bien plus, à la base de ces livres et de mon travail sur Dostoïevski se trouve une conception commune de la langue et de l’œuvre verbale. De ce point de vue, Vinogradov a tout à fait raison. Je dois souligner que l’existence d’une conception commune et de contacts dans le travail ne diminue ni l’autonomie, ni l’originalité de chacun de ces livres. En ce qui concerne les autres travaux de Medvedev et de Volochinov, ils se situent sur un autre registre et ne reflètent pas cette conception commune, je n’ai pris aucune part à leur rédaction.
29Je partage encore aujourd’hui la conception de la langue et du discours qui est exposée dans ces livres de façon incomplète et pas toujours assez claire, bien qu’en trente ans celle-ci ait connu, cela va de soi, une certaine évolution. » Tout est dit très précisément. Une conception commune qui ne se trouve pas dans les autres travaux des auteurs en question qui se situent sur un autre registre. On ne peut guère douter qu’il s’agisse d’une conception originale appartenant à un seul auteur (nous connaissons la puissante pensée philologique et philosophique de Bakhtine) et non du fruit d’une création collective.
30Et le marxisme ? Qu’est-ce que ce titre « Le marxisme et la philosophie du langage », ce titre monstrueux dont Bakhtine se démarqua par une grimace lors de notre conversation ?
31Notre première rencontre avec M.M. en juin 1961 à Saransk (Nous étions trois V.V. Kojinov, G.D. Gatchev et moi-même) commença par une déclaration de sa part : il n’était pas critique littéraire de vocation mais philosophe : « Et pas marxiste », ajouta-t-il aussitôt pour que nous sachions d’emblée à qui nous avions affaire. Ensuite (21-XI-1974), j’ai demandé :
M.M., vous avez peut-être été séduit un moment par le marxisme ?
Non jamais. Je m’y suis intéressé, comme à beaucoup d’autres choses – au freudisme et même au spiritisme. Mais je n’ai jamais été, en aucune façon, un marxiste.
32Il est vrai que la langue philosophique des premiers grands traités ne contient pas d’éléments qui laisseraient penser à une évolution vers le marxisme, quelques années plus tard. Qu’est-ce qui pouvait l’intéresser dans le marxisme ? Le passage sur le matérialisme historique dans « La philosophie de l’acte » peut nous en donner une idée (à l’aube de la perestroïka ce texte ne passa pas la censure et parut avec des coupures28) Au moment où il rédigeait les textes à la paternité non établie, Bakhtine, dans un cours sur A. Biély, parlait ainsi des représentants de l’intelligentsia, héros de la Colombe d’argent :
33« Ce sont des types dégénérés : d’un côté, citations de Marx avec tous leurs raisonnements extraordinairement schématiques...29 ».
34Qu’est-ce que le marxisme des textes de Volochinov et Medvedev ? C’est la première couche, la couche extérieure du texte que le lecteur rencontre dans les premières lignes et ensuite principalement dans les premières parties de ces livres ; au fur et à mesure que l’on s’approche du cœur du problème, le poids de la phraséologie marxiste diminue et dans de grandes parties du texte se résume à rien. Un lecteur attentif remarque que la phraséologie obligée ne touche absolument pas le noyau théorique bakhtinien et qu’il s’en sépare sans peine. La symbiose contre nature du titre « Le marxisme et la philosophie du langage » est un reflet assez net de la nature symbiotique du texte.
35En même temps, selon le jugement de Emerson et Morson30, c’est un marxisme souple qui joue un rôle libéral d’opposition à la langue idéologique primitive de l’époque : il suffit de regarder comment l’auteur du livre sur la méthode formelle utilise les ressorts les plus complexes et les plus subtils de la dialectique marxiste pour fonder son projet de spécification d’une méthodologie de la critique littéraire L’auteur, si l’on veut, utilise avec virtuosité cette langue qui lui est manifestement étrangère comme un sauf-conduit pour sa propre problématique créatrice.
36La question est plus compliquée en ce qui concerne les textes dont la terminologie sociologique ne constitue pas une couche identique à celle du discours marxiste officiel, est plus profondément ancrée et s’approche davantage du noyau problématique. C’est là un sujet particulier.
37La réputation marxiste des textes deutérocanoniques a engendré dans les études bakhtiniennes internationales deux aberrations opposées : soit on constata avec plaisir (essentiellement dans la critique française de gauche) l’existence d’une période marxiste dans l’évolution de Bakhtine, considéré comme l’auteur de ces textes ; soit, sur la base de l’opposition philosophique de Bakhtine au marxisme, on nia sa paternité ou on la soumit à un fort doute. Vraisemblablement la situation s’explique d'une façon plus complexe et inhabituelle.
38Vraisemblablement, il ne faut pas exclure des formes de participation de la part de Volochinov et Medvedev dans la mise en forme et la composition des textes, de même qu’un travail personnel de Volochinov, à partir du canevas de leur « conception commune » dans les articles de 1930 pour la revue Literatournaia outcheba (L'apprentissage littéraire) (quoique le fait qu’il ait cessé après 1930 de publier des articles de linguistique, une fois Bakhtine exilé, ne parle pas en faveur de cette hypothèse) – si bien que l’analogie proposée par Clark et Holquist31 avec les ateliers de la Renaissance où le Maître peignait les parties essentielles, laissant le soin des détails aux élèves, cette analogie est peut-être vraisemblable. [...]
39Des formes de participation ne sont pas à exclure. Cependant – et c’est là l’essentiel – les textes en question se caractérisent par une unité incontestable, on ne voit pas de coutures intérieures, ce qui s’accorde de façon plutôt paradoxale avec leur nature symbiotique et stratifiée mais celle-ci est voulue, organisée, incluant la couche extérieure marxiste. C’est ce qui constitue l’énigme de leur paternité.
40Clark et Holquist notent qu’il y a de l’ironie dans le fait que Bakhtine qui s’est tellement intéressé à la théorie de l’auteur soit lui-même devenu une énigme intéressante pour cette théorie32. En réalité, cette image de l’auteur présente dans les textes deutérocanoniques peut sans doute être interprétée en termes bakhtiniens comme une image seconde de l’auteur, différente de l’image première, « pure33 » en un mot comme un « deutéro-Bakhtine » (si, à la suite d’Averintsev, on poursuit le jeu des associations bibliques et si l’on se rappelle le Deutéro-Isaie, cette partie du Livre d’Isaïe attribuée à un auteur inconnu). Tel est, dans les textes dont nous parlons, leur auteur-marxiste.
41Visiblement la clé du problème est dans le fait que l’auteur s’orientait vers « une image de l’auteur » ; il n’écrivait pas comme s’il avait écrit en son nom, – M. M. me l’a dit ; il écrivait semi-masqué. L’homme qui instruisait son affaire y a fait allusion, se souvenait M.M. : « Nous savons que vous possédez à merveille la méthode marxiste. » Et effectivement, il la possédait ainsi qu’en témoignent non seulement les textes deutérocanoniques mais aussi deux articles sur Tolstoï, écrits sous surveillance, pendant l’instruction (il fut arrêté le 24-XII-1928 et en janvier 1929 libéré avant le verdict, renvoyé chez lui et hospitalisé ; le brouillon de la préface à Résurrection est daté du 14 avril 1929 ; en juin juste avant le verdict est paru le livre sur Dostoïevski, à l’automne, l’article favorable de Lounatcharski sur un auteur déjà condamné ; c’était possible à l’époque, ce qui nous rappelle Tchernychevski écrivant son roman, le publiant dans le Contemporain alors qu’il était incarcéré à la forteresse Pierre et Paul ; et M.M. s’est souvenu le 21-X1-1974 que l’instructeur avait dit à sa femme : « Que M.M. écrive, nous le publierons» et ils l’ont un peu publié : les deux articles sur Tolstoï, servant de préface à des volumes de ses œuvres, sont parus sous son nom à l’automne 1930 quand l’auteur était déjà loin, exilé à Koustanaï ; en revanche, il ne fut plus publié ensuite jusqu’à 1963) ; ces articles contiennent des formules idéologiques typiques avec références à Lénine et Plekhanov ; ce sont les seuls textes signés par Bakhtine qui évoquent les travaux du cycle Medvedev-Volochinov (M. M. était injuste à l’égard de ses articles sur Tolstoï, les traitant de «travail bâclé » et refusant de les republier : devant moi, il les raya d’une liste de ses travaux qui devaient sortir en hongrois).
42Aussi, même si les frontières entre ses travaux et ceux « des autres » n’étaient pas infranchissables, elles existaient bel et bien cependant. Les travaux « des autres » étaient pensés comme un jeu, tout en ayant trait aux problèmes théoriques de l’auteur et du discours d’autrui, qu’il a explorés toute sa vie. C’était un exemple réel, concret, historique du problème du discours d’autrui : sous un nom qui n’était pas le sien était introduit un discours d’autrui qui s’articulait habilement sur son propre discours théorique. Bakhtine comptait aussi avec la langue de l’époque : ainsi, à la fin des années trente, il construisit son Rabelais qui proclamait une vérité, une culture, un discours non officiels, sur les notions alors officiellement reconnues de réalisme et de caractère populaire et national. (Je dois préciser que M.M. ne m’a jamais décrit la situation de cette façon et ne m’a jamais parlé d’une écriture sous un demi-masque ; c’est ma version, version qui s’est forgée à partir de ce que j’ai vu et de ce que je sais).
43Et pour poursuivre, disons qu’il s’agit d’un cas unique, inhabituel de corédaction : un cas textologique qui, semble-t-il, n’a eu aucun précédent. Que Volochinov et Medvedev aient participé ou non à ces livres et quels que soient la forme, le degré, le pourcentage de leur participation (exception faite du cas de Kanaev, nous ne saurons rien de précis à ce sujet), leurs noms dans les titres des livres et des articles constituent une part essentielle de la situation dans son ensemble. Leurs noms, pour cette raison, sont inséparables de ces livres et de ces articles : telle est la volonté de l’auteur, s’exprimant dans le fait que sous les noms de Volochinov, Medvedev, Kanaev ces travaux ont non seulement été édités mais aussi écrits (encore une fois, je rappelle ce qu’il m’a dit le 9-VI-1970 : « Je pensais que j’écrirais mes propres livres »). Cette volonté fut confirmée par Bakhtine à la fin de sa vie quand, admettant en privé sa paternité, il ne voulut pas la reconnaître juridiquement. Ces travaux doivent être réédités en tenant compte de cette volonté, en conservant les noms de Medvedev, Volochinov et même de Kanaev (malgré son témoignage direct sur la paternité de Bakhtine ; une situation identique doit être préservée dans la totalité des cas) : ces noms constituent une partie du texte34.
44En ce qui concerne la qualité bakhtinienne de ces textes, on la sent indépendamment des analyses et des témoignages, on la sent directement et je ne suis pas le seul à le penser : « C’est comme un passage de Gogol », m’a dit à ce sujet L.S. Melikhova. C’était un esprit souverain – c’est ainsi que la veuve de Volochinov a défini la place de Bakhtine dans leur cercle en avril 1975. C’est un esprit souverain qui règne sur ces textes, à un niveau essentiel. Une pensée souveraine domine le texte – et ce trait permet de distinguer les travaux deutérocanoniques des autres travaux des coauteurs qui se situent « sur un autre registre » (travaux de Medvedev sur Blok ou articles de Volochinov sur la musique).
45La célèbre lettre de Pasternak à Medvedev du 20-VIII-1929 est significative, précisément en tant que réaction face à la qualité de la pensée : « Je ne savais pas que vous cachiez en vous un tel philophilosophe.» C’est ainsi que Pasternak, sans le vouloir, s’est prononcé sur la question relative à l’auteur du livre. Il a aussi perçu le conflit interne entre le noyau central et l’enveloppe marxiste : « Je doute qu’avec la profondeur méthodologique qui vous caractérise, on vous considère comme un marxiste orthodoxe.35 » [...]
462. La paternité supposée de Bakhtine intrigue, bien entendu, tout le monde mais, ce n’est en définitive qu’un problème superficiel. Et lors de cet entretien, ce ne fut qu’un épisode, la conversation prit ensuite un tour dramatique. Bakhtine jugea très sévèrement son époque, son livre, ses conclusions.
47Ce qu’il dit de son Dostoïevski nous amène à la question peu claire de ses rapports à la philosophie religieuse russe du XXe siècle. Si Bakhtine a hérité de sa problématique, il modifia néanmoins la façon d’en parler. On peut faire plus d’un parallèle entre les traités de jeunesse de Bakhtine et les idées de Berdiaev ou Karsavin36, mais il faut bien préciser un élément essentiel : il s’est détaché du cours principal de la philosophie russe du début du siècle.
48Dans l’un des premiers articles occidentaux sur Bakhtine, J. Kristeva a donné une description éloquente, quoique quelque peu condescendante du langage de son Dostoïevski, langage humaniste, « et même sourdement chrétien », [démarche] hésitant et se glissant « entre une documentation soignée d’historien de la littérature et une intuition perçante dans la lecture des textes ; ni littéraire, ni linguistique ni philosophique mais tout cela à la fois ; souvent répétitive, parfois imprécise ; déplaçant constamment le sens des termes linguistiques sans jamais les fixer rigoureusement...37 » Si pour Kristeva, ce langage n’est pas assez précis, pour M.L. Gasparov, il est « imprécis de façon provocante38 » ; c’est lui, visiblement, qui est le plus proche de la vérité. C’est ainsi que Bakhtine se situe par rapport à la scientificité positiviste, proposée comme langage de la recherche philologique. Je pense que la raison de l’invective lancée par Gasparov contre Bakhtine vient précisément de là : de l’irritation provoquée, chez quelqu’un de vraiment philologue par ce langage bakhtinien, mélange philosophico-littéraire... Mais, rapporté à autre chose, son langage sonne différemment. Par rapport au style dominant de notre tradition philosophique, Bakhtine apparaît plus exigeant, plus cohérent, plus discipliné sur le plan terminologique et faisant preuve d’une certaine retenue.
49Julia Kristeva a perçu des accents « sourdement chrétiens » dans le livre sur Dostoïevski [...] ; elle ne connaissait pas le traité de jeunesse de Bakhtine sur l’auteur et le héros dont on peut dire qu’il s’agit d’une théologie bakhtinienne sous forme d’esthétique ou de son esthétique posée en termes théologiques. Je ne sais s’il existe des analogies philosophiques pour rendre compte d’une telle alliance. Une note de salut esthétique sonne constamment dans « L’auteur et le héros », cependant même ici elle sonne comme « sourdement chrétienne». Ce travail est cependant « tout à fait profane », comme l’auteur le souligne spécialement et avec insistance dans un passage du texte ; il y est question d’une situation exigeant pour l’homme la prière : « tout acte culturel, profane, immanent sera insuffisant, plat. L’analyse de ce moment dépasse les limites de notre travail entièrement profane39 ».
50Par cette précision, Bakhtine nous fait comprendre que son travail pouvait être autre, qu’il est limité et trace sous nos yeux cette frontière. Il ne fait pas de la philosophie religieuse mais une « description phénoménologique » d’une situation humaine fondamentale qu’il nomme événement esthétique. Mais il truffe la langue de sa description de notions théologiques et montre la profondeur religieuse de l’acte esthétique.
51En lisant Bakhtine, nous devinons que certains modèles fondamentaux de la philosophie chrétienne sont profondément dissimulés dans l’analyse des situations dont il s’occupe. Qu’est-ce que son enseignement sur le « non-alibi dans l’être », si ce n’est la transformation de la parabole sur le talent, enfoui dans la terre, qui est comme un crime moral. Enfouir son talent dans la terre signifie prétendre à un alibi dans l’être. Et ce non-alibi dans l’être chez lui sonne vraiment comme un commandement : un interdit et un devoir – le devoir de réaliser ma part unique dans l’être.
52Prenons une autre thèse célèbre, le paradoxe bakhtinien célèbre de la liberté du héros chez Dostoïevski, sa liberté par rapport à l’auteur, en outre, il est souligné que cette liberté ne contredit pas le fait évident que ce héros libre et cette liberté même sont créés par l’auteur et font partie de son projet, – comme l’a remarqué N.K. Bonetskaia, cette thèse qui a suscité tant d’interrogations est en réalité une reprise du dogme de la liberté cocréée par l’homme40.
53L’aspect religieux de l’esthétique de Bakhtine est profond mais caché, c’est pour cela qu’il est profond, intime, comme un thème non exprimé. Visiblement pas seulement pour des raisons extérieures qui tenaient à l’époque. Enfoui, comme si Bakhtine ne se permettait pas de trancher de façon définitive ces questions.
54Il faut bien savoir que dès ses deux premiers travaux, très personnels, écrits dans la langue pure de sa philosophie, libres de toute concession à la censure, Bakhtine s’écarte déjà de la voie qui est celle de la philosophie religieuse, prise comme principale tradition et par laquelle il avait commencé. Toute l’originalité de Bakhtine-penseur est là, elle est liée à cet élément essentiel, c'est lui qui la détermine.
55Parlant de ses rapports à la philosophie religieuse russe, il déclara (25-I-1971) : « Je me suis intéressé à l’école de Marbourg – et tout est dit ». D’après les remarques qu’il faisait dans la conversation, on pouvait conclure qu’il n’estimait pas trop la philosophie russe moderne, qu’il la considérait plus comme une « libre façon de réfléchir» que comme de la philosophie au sens strict. Il était enclin à considérer la philosophie comme une « discipline scientifique ».
56Quand, lors de notre première rencontre, nous lui avons posé la question : que lire ?, il ne nous cita pas de philosophe du XXe siècle ; il ne dit qu’un nom, celui de Rozanov41, si c’est un philosophe, c’est un philosophe tout à fait particulier.
57Il avait de l’existentialisme européen une opinion semblable à celle qu’il avait de la pensée russe ; il voyait dans Husserl le début de ce « changement », de cette perte de perspective philosophique, « avec déplacement vers une pensée moins rigoureuse ». « La philosophie a voulu être liée à l’actualité » alors qu’au sens strict, elle ne doit pas être proche de « la vie » et lui donner ainsi une perspective (3-VI1971). Un de ses aphorismes lors d’une autre conversation : « La philosophie commence là où s’achève l’actualité. » (29-X-1974).
58Du reste, après des jugements de ce genre suivait brusquement « La libre façon de réfléchir – d’un certain point de vue, c’est plus profond » (25-I-1971). Des correctifs de ce genre étaient tout à fait dans son style. Il considérait le correctif comme quelque chose d’indispensable, qui garantissait l’étendue du jugement et il possédait ce qu’on pourrait appeler l’art du correctif. Un jour, je vins le voir, contrarié par la nécessité de lui transmettre de la part des Questions de littérature qui publiaient un chapitre de son « chronotope », une demande de correction, une modification insignifiante mais la requête m’anéantissait : irrité, je fustigeais notre éternel besoin soviétique de faire des restrictions. « Oui, mais une pensée catégorique qui ne permet aucune nuance, c’est encore pire », me répondit-il en satisfaisant facilement à la demande de la rédaction (31-I-74). Il savait se prononcer de façon définitive et aussitôt désavouer ce caractère tranché par une correction atténuante ; dans la conversation, c’était habituel. Il pouvait dire des formalistes qu’en tant que produits typiques des années vingt, « ils ne valaient rien » tant sur le plan humain que scientifique (c’est en réalité ainsi qu’il les jugeait) mais, interrogé individuellement sur chacun d’eux, il pouvait se montrer plus équitable : « Oui, Tynianov était plus sérieux que les autres. » – Eichenbaum ? « C’était quelqu’un de solide, le plus conservateur d’entre eux, un agelaste. » (10-IV-1974) Je ne sais pas comment concilier ce jugement avec l’humour fin d’Eichenbaum dont beaucoup parlent, mais pour ceux qui ont lu le Rabelais de Bakhtine, le sens d’agelaste est clair : il préférait le brigand à l’agelaste ; dans le même temps, « le plus conservateur » était pour lui une caractéristique positive. Dans la même conversation, il traita Merejkovski d’agelaste42 (il le connaissait par la société philosophique et religieuse de Saint-Pétersbourg où l’avait introduit A.V. Kartachev en 1916).
59Il y a des lignes venimeuses contre les philosophes de la pensée russe dans La méthode formelle en critique littéraire, là où il est question des conditions différentes de constitution du formalisme occidental en critique d’art et de l’école formelle russe. Si en Occident, cette orientation s’est constituée en opposition à l’idéalisme philosophique en tant que puissant adversaire, en Russie, « l’idéalisme n’existait pas en tant que courant bien constitué, bien ancré, possédant une école et une méthodologie rigoureuse. Sa place était occupée par la critique journalistique d’idées et par la critique philosophico-religieuse. Cette pensée russe ne pouvait pas jouer le rôle positif d’adversaire modérateur et obligeant à plus de profondeur qu a joué l’idéalisme par rapport au formalisme occidental. Il était trop facile de rejeter les constructions esthétiques et les expériences critiques de nos penseurs comme n’ayant ouvertement aucun rapport avec le sujet43 ».
60Si on peut considérer que cette analyse est à mettre sur le compte de l’orientation marxiste du livre, on ne peut le faire qu’en partie parce qu’à la fin de sa vie, Bakhtine disait à peu près la même chose. Du reste, il faut bien prendre en considération que, dans le livre de 1928, le formalisme occidental en critique d’art qui, dans l’ensemble, est interprété comme un changement positif du point de vue sur l’art est nettement distingué du formalisme russe de l’Opoiaz (« Dans la seconde édition du livre, Pavel Nikolaevitch [Medvedev] a changé beaucoup de choses et d’une façon déplorable», m’a déclaré M.M. le 21-XI-1974, à propos du Formalisme et des formalistes, L., 1934 ; en fait, c’est un autre livre dans lequel est abondamment utilisé le texte de 1928. Mais comment est-il utilisé ? D’une façon telle qu’il perd toute sa valeur, qu’il sert à justifier le marxisme et pas un marxisme souple mais un marxisme frustre et primaire ; les positions de principe du livre de 1928 sont grossièrement déformées, en particulier, la différence entre le formalisme occidental et russe est pratiquement supprimée, étant donné que ce dernier est qualifié de « réaction idéaliste de l’époque de l’impérialisme occidental44 ». Toute une série de passages excellents du livre de 1928, très riches sur le plan théorique sont tout simplement absents du livre de 1934, en particulier ceux qui avaient provoqué la réaction enflammée de Pasternak dans sa lettre à Medvedev. La réécriture du texte de 1928 dans l’édition de 1934 est très grossière et ne parle pas en faveur de la thèse d’un auteur unique car il est difficile d’imaginer qu’on puisse traiter ainsi son propre texte).
61L’itinéraire de Bakhtine apparaît encore plus distinctement si on le met en parallèle avec celui d’A.A. Meyer45 qui, dans des conditions impossibles, a poursuivi la tradition directe de la philosophie religieuse et qui au Belbaltlag et dans son exil de Kaliazinsk a écrit ses meilleurs travaux. J’ai entendu le nom de Meyer pour la première fois de la bouche de Bakhtine le 5-T1972 ; ils étaient liés par la société philosophique et religieuse et par les cercles de Leningrad des années vingt. Une forte religiosité allait de pair chez Meyer avec un loyalisme convaincu : il considérait qu’il ne fallait pas lutter contre le pouvoir et qu’il fallait éviter de mélanger spiritualité et politique, disait M.M. ; la figure de Meyer, dans son récit, se rapprochait de la tradition des spiritualistes qu’il avait mentionnée à propos du roman de Boulgakov. Il ajoutait aussitôt que « la politique n’est pas une sphère qu’éclaire la vérité ». « J'ai pris dix ans (transformes en cinq) en même temps que Meyer », c'est ainsi que se terminait son récit (selon le verdict du tribunal de l’OGPU du 22-VII-1929, Bakhtine fut condamné à cinq ans46 ; Meyer initialement était condamné à mort).
62Les itinéraires de Bakhtine et de Meyer sont parallèles comme leurs philosophies avec cependant des différences significatives : d’un côté, la métaphysique déclarée de Meyer, de l'autre, chez Bakhtine, une activité dramatique s’accomplissant dans un milieu d’une plus grande densité humaine, une ontologie du monde empirique avec un rejet ouvert de la métaphysique mais éclairée théologiquement et laissant entrevoir des perspectives métaphysiques.
63Le livre de 1929 sur Dostoïevski était aussi une autolimitation comme le traité sur l’auteur et le héros. On avait, là aussi, une description phénoménologique du roman de Dostoïevski comme objet esthétique, comme forme intérieure et pas davantage. Répondant à Bakhtine dans ma conversation du 9-VI-1970, je jugeais très positivement cette autolimitation, l’auteur, lui, allait jusqu'à voir dans son travail quelque chose de « vicie ». Pour lui ce livre avait surgi « sous un ciel privé de liberté » et n'était pas libre.
64Je continue à penser que ces circonstances ont peut-être permis la découverte que représente l’ouvrage Problèmes de la poétique de Dostoïevski. Peut-être que l’impossibilité de philosopher ouvertement « sur l’essentiel » a permis de déplacer la problématique. Il y a dans le livre un rejet polémique, qui ne tient pas uniquement à une contrainte extérieure, de la tradition de critique philosophique à propos de Dostoïevski ; dans le premier chapitre du livre, Bakhtine règle bel et bien son compte à cette tradition. La constance avec laquelle l’auteur réussit à s’abstraire de la couche supérieure du contenu, des dialogues des personnages et de leurs idées ne lui a-t-elle pas permis d’éclairer son objet (son objet esthétique selon la terminologie bakhtinienne) et de découvrir le dialogue comme la forme intérieure du roman et la façon d’y introduire l’idée ? N’est-ce pas grâce à cela qu’au lieu d’avoir une méditation de plus sur les thèmes dostoïevskiens nous avons un nouveau regard sur son roman ? Doit-on le regretter ? Cependant, l’auteur le déplorait et que pouvaient signifier mes arguments face au drame d’un penseur dont les accents résonnaient dans ses propos affligés ?
65Il n’estimait pas trop la philosophie russe et à propos de Dostoïevski disait de façon convaincante qu’il était important de voir en lui avant tout un artiste « d’un type particulier, il est vrai », et non un philosophe ou un publiciste, ayant, sous cet angle, écrit un livre-révélation. Cependant sur la fin de ses jours, il regrettait, qu’en son temps, il n’ait pu philosopher tout son soûl... [...]
66Novoe literatournoe obozrenie (Nouvelle revue littéraire), 1993, 2, Extraits p. 71-83.
67S.G. Botcharov (né en 1929) : Philologue, spécialiste de littérature russe du XIXe siècle. A fait partie des proches de Bakhtine dans la dernière période de sa vie et a largement contribué à l’édition de ses textes. Responsable aujourd’hui, avec L.A. Gogotichvili, de la première édition académique de Bakhtine dont un volume vient de paraître à Moscou.
Notes de bas de page
1 Dans la suite du texte, Bakhtine sera désigné par les lettres initiales de son prénom et patronyme, M.M. (NdT).
2 Cf. S. Konkine, « Arrestation et verdict », Sovetskaïa Mordovia, 1991, 26 mars.
3 B1, p. 36.
4 Dans les archives de Bakhtine, on trouve une lettre et une courte note d’E. Boulgakova qui lui sont adressées relativement à cet épisode.
5 V.V. Vinogradov (1895-1969) : philologue russe important dont les recherches, dans les années vingt, ont pu sembler un moment proches de l’école formelle. Considéré par Volochinov comme un partisan de Saussure. (NdT).
6 Droujba narodov (L’amitié des peuples), 1988, 3, p. 259.
7 M. Bahtin (V.N. Volosinov), Marksizam i filozofija jezika, Beograd, 1980, p. XIV.
8 K. Clark, M. Holquist, Mikhaïl Bakhtin, Cambridge, Mass. and London, 1984, p. 375.
9 C. Emerson, G.S. Morson, Mikhail Bakhtin. Creation of a Prosaics, Stanford, 1990, p. 103.
10 K. Vaguinov, Le chant du bouc, M., 1991, p. 551-552. Notes de T.L. Nikolskaïa et V.I. Erl.
11 Literatournoe obozrenie (Revue littéraire), 1991, 9, p. 42.
12 Une photographie de ce genre est reproduite dans le volume 93 de Literatournoe nasledstvo {L’héritage littéraire), M., 1983, p. 707.
13 Pamiat (Mémoire) 4, Paris, 1981, p. 263 ; Bakhtine, Estetika slovesnogo tvortchestva (Esthétique de la création verbale), M. 1979, p. 393.
14 K. Tchoukovski, Journal 1901-1929, M., 1991, p. 287-302,500-501.
15 M.M. Bakhtine et la culture philosophique du XXe siècle, 2e partie, Saint-Pétersbourg, 1991, p. 37.
16 Zvezda (L’étoile), 1926, 6, p. 258-259.
17 M. Bakhtine, Questions de littérature et d’esthétique, M., 1975, p. 14-15, 56-71.
18 Volochinov, art. cit., p. 246.
19 Bakhtine, Problèmes de l'œuvre de Dostoïevski, L., 1929, p. 3-4.
20 Ibid., p. 4.
21 L., 1928, p. 162-174.
22 Volochinov, art. cit., p. 258.
23 Ibid., p. 263-264.
24 Bakhtine, Esthétique de la création verbale, op. cit., p. 135-136, 158-159.
25 Medvedev, op. cit., p. 129-130, 181.
26 Volochinov, Le marxisme et la philosophie du langage, 2e éd., L., 1930, p. 23-24.
27 Bakhtine, op. cit., p. 360.
28 Rétabli dans la reproduction d’un fragment du texte dans la brochure de V.L. Makhline, M. Bakhtine : la philosophie de l'acte, M., 1990, p. 40-41.
29 Cours de Bakhtine sur Biély et Sologoub, Studia Slavica Hungarica, XXIX, 1983, p. 223.
30 Emerson, Morson, op. cit., p. 111.
31 Clark, Holquist, op. cit., p. 150.
32 Ibid., p. 146.
33 Bakhtine, Esthétique de la création verbale, op. cit., p. 353.
34 C’est la solution que propose le philologue français T. Todorov, M. Bakhtine. Le principe dialogique, P., 1981, p. 23.
35 Héritage littéraire, op. cit., p. 708-709.
36 N. Berdiaev (1874-1948) : un des grands philosophes russes du tournant du siècle. D’abord séduit par le marxisme, surtout dans le domaine économique, il revient ensuite à des positions idéalistes. Fait partie des intellectuels expulsés par les bolchéviques en 1922. Auteur, en particulier, de l’ouvrage Les sources et le sens du communisme et L’idée russe, problèmes essentiels de la pensée russe au XIXe et au début du XXe siècles. L. Karsavin (1882-1952) : philosophe et historien. Fait partie des intellectuels expulsés par les bolchéviques en 1922. Se fixe en Lituanie à partir de 1928. Arrêté fin 1947 ou début 1948. Meurt en 1952 dans un camp. (NdT)
37 J. Kristeva, « Une poétique ruinée », préface à Mikhaïl Bakhtine. La poétique de Dostoïevski, Paris, éd. du Seuil, 1970, p. 21.
38 Systèmes modélisants secondaires, Tartu, 1979, p. 114.
39 Bakhtine, Esthétique de la création verbale, op. cit., p. 130.
40 Studia Slavica Hungarica, XXXI, Budapest, 1985, p. 100.
41 V.V. Rozanov (1856-1919) : écrivain et penseur, figure importante du renouveau intellectuel de la fin xixe début xxe siècle en Russie. Auteur paradoxal et controversé tant pour son analyse du christianisme que pour ses propos ouvertement antisémites, en particulier lors de l’affaire Beilis (1913). (NdT).
42 Voir B1, p. 206-207 ; voir aussi « Rabelais dut subir les attaques des agélastes, c’est-à-dire de ceux qui ne reconnaissaient pas les droits particuliers du rire », Ibid., p. 268. D.S. Merejkovski (1866-1941) : écrivain, critique et penseur, une des figures de proue de la vie intellectuelle pétersbourgeoise du début du siècle. Un des animateurs de la Société philosophique et religieuse de Saint-Pétersbourg. Émigre en 1920. (NdT).
43 Medvedev, op. cit., p. 78.
44 Medvedev, Formalisme et formalistes, L., 1934, p. 38.
45 A.A. Meyer (1875-1939) : penseur religieux, anime dans les années vingt à Leningrad le cercle « Résurrection ». Arrêté en 1929 et condamné à dix ans de camp : Solovki, puis chantier du canal Mer Blanche-Baltique (Belbaltlag). Libéré en 1935, meurt d'un cancer du foie en 1939. (NdT).
46 Questions de littérature, 1991, 3, p. 131-132.
Auteur
- Catherine Depretto (trad.)
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