Lettre de Boris Pasternak (1890-1960) à Pavel Medvedev du 20-viii-1929
p. 175-177
Texte intégral
1À la fin des années vingt (de janv. 1929 à janv. 1930), pour des raisons éditoriales, B. Pasternak s’est trouvé en contact avec P. Medvedev, alors responsable du secteur littéraire des Éditions d’État de Leningrad (LENOT-GIZ). Des lettres furent échangées. Dans l’une d’elle, Pasternak fait part à son interlocuteur des réflexions que lui inspire la lecture de La Méthode formelle en critique littéraire qui vient de paraître (1928). Ce texte est intéressant à plus d’un titre. Il montre que Pasternak connaissait bien l’appareil critique des formalistes, qu’il en avait assimilé les éléments qui l’agréaient tout en formulant ce qui lui semblait être ses insuffisances : le refus de constituer une esthétique (on comprend, sur cette base, sa convergence de vues avec ce qui est le fond de la critique de Bakhtine). D’autre part, pour Pasternak, un aspect essentiel du livre est de réfuter la vulgate sociologique de la fin des années vingt en Russie (« Vous avez proprement réglé leur compte aux constants lapsus de ce marxisme hybride et bon marché...»), ce qui ne correspond guère à l’image de Medvedev (et parlerait donc en faveur de la paternité de Bakhtine) et n’est pas, non plus, ce que retient en priorité la critique occidentale aujourd’hui. Enfin, la phrase « Je ne savais pas que vous cachiez en vous un tel philosophe... » tend à prouver indirectement que Medvedev pouvait difficilement avoir été l’auteur du livre. Dernière remarque : qu’on ne s’étonne pas de trouver dans le tissu verbal, en général assez soutenu, de Pasternak, des expressions familières ; c’est une des particularités de son style épistolaire et poétique.
2Cette lettre a été publiée pour la première fois par G.G. Souperfin dans les Travaux sur les systèmes de signes, V, 284, Tartu, 1971, p. 528-529 (avec de légères coupures, rétablies dans l’édition du volume de la collection Héritage littéraire, 93, M. 1983, p. 708-709.) Ont été traduits uniquement les passages se rapportant au livre de Medvedev et aux réflexions de Pasternak sur le formalisme (on pourra, à ce sujet, consulter l’article de V.V. Ivanov, « Pasternak et l’OPOIAZ », Europe, mars 1993, p. 58-66).
Cher Pavel Nikolaevitch !
3« [...] Ces jours derniers, j’étais occupé à lire votre ouvrage et voulais vous écrire, après en avoir terminé la lecture mais aujourd’hui, arrivé à la page 2701, j’ai ressenti une terrible envie de travailler, ce qui est la louange la plus vive qu’on puisse lui faire [...]. En ce qui me concerne, cette lecture a réactivé et rappelé à ma mémoire des choses essentielles et fondamentales. Je ne savais pas que vous cachiez en vous un tel philosophe. J’ai lu, sans prendre de notes, avec l’espoir – qui s’est réalisé – que même ainsi, je n’oublierais pas les subtilités essentielles de votre travail. Vous avez proprement réglé leur compte aux constants lapsus de ce marxisme hybride et bon marché qui nie l’action fonctionnelle interne s’exerçant au sein même de la littérature et recherche les pressions externes, les influences vaines, inutiles et sans intérêt pour la science. Je ne suis pas très fort sur le plan théorique et j’ai peu lu mais c’est la première fois que je trouve démontée aussi clairement cette confusion bien connue, qui saute au yeux comme le nez au milieu de la figure, si typique de notre critique journalistique. Je partage entièrement votre position à l’égard du formalisme, à la réserve près que, dans le détail, vous êtes injuste à son égard. Vous en conviendrez vous-même vraisemblablement et cela est sans doute voulu de votre part. Je veux parler du traitement insuffisant réservé à des notions telles que défamiliarisation, rapport entre la fable et le sujet2, etc. Il m’a toujours semblé, que d’un point de vue théorique, ce sont des idées très heureuses et j’ai toujours été frappé par la façon dont ces notions, d’une telle portée heuristique, permettent à leurs auteurs d’être ce qu’ils sont. À leur place, je me serais mis sur le champ, emporté par mon élan, à déduire de ces observations un système esthétique et si dès le début du futurisme3 (et avec le temps cela n’a fait qu’augmenter) quelque chose m’a toujours séparé des membres du LEF4 et des formalistes, c’est précisément que je ne comprenais pas qu’ils s’arrêtent ainsi dans leurs élans les plus prometteurs. Je n’ai jamais pu comprendre cette inconstance. Je doute qu’avec la profondeur méthodologique qui vous caractérise on vous considère comme un marxiste orthodoxe. Et vraisemblablement, il ne faut pas vous féliciter de ce succès extérieur. Je vous remercie d’autant plus chaleureusement de la satisfaction et des minutes d’étonnement joyeux que vous m’avez procurées. Me sont particulièrement proches votre conception de l’approche historique, de la perspective sociale et autres subtilités sur lesquelles repose sans doute tout votre édifice. Je vous serre très fort la main. Mes meilleurs souhaits vous accompagnent.
Votre B. Pasternak »
Notes de bas de page
1 Il s’agit vraisemblablement d’une erreur, le livre de Medvedev ne comptant que 232 pages.
2 Notions centrales des premiers travaux formalistes, développées essentiellement par V. Chklovski, cf. par exemple De la théorie de la prose, M., 1925 (Trad. fr. Guy Verret, Lausanne, L’Âge d’homme, 1973).
3 Nom d’une des grandes tendances poétiques du début du xxe siècle en Russie, qui désigne ici plus précisément le groupe cubofuturiste (Maïakovski, Khlebnikov, Kroutchenykh...). Mettant l’accent sur la matière poétique, sur l'expression en elle-même, les cubofuturistes ont, par leur pratique poétique, fortement influencé le formalisme naissant (travaux de V. Chklovski et de R. Jakobson en particulier ; à ce sujet, voir K. Pomorska, Russian formalist theory and its poetic ambiance, 1968). Ayant appartenu, à ses débuts (1914-1917) à un autre groupe futuriste, La Centrifugeuse, Pasternak, a, par la suite, entretenu des relations complexes avec le futurisme dans son ensemble (voir à ce sujet le très bon rappel de J.Cl. Lanne « Pasternak et le futurisme russe », Europe, mars 1993, p. 48-57).
4 Abréviation russe de Front gauche de l’art : mouvement et revue littéraire, des années vingt, fondés à l’initiative de VI. Maïakovski qui rassemblaient des artistes d’avant-garde, favorables dans l’ensemble à la révolution d’Octobre et désireux d’associer révolution artistique et révolution sociale. Acceptant surtout par amitié pour Maïakovski de collaborer au LEF, Pasternak rompit avec le mouvement en 1927 (Voir L. Fleishman, Pasternak dans les années vingt, 1981).
Auteurs
- Boris Pasternak
- Catherine Depretto (trad.)
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