Bakhtine à tout faire
p. 123-131
Texte intégral
1Au cours des dernières années, le nom de Bakhtine a souvent retenti sur le marché aux puces des idées en Russie. Comme dans tous les phénomènes de mode, cette profération remplit diverses fonctions, met en avant divers « Bakhtine ». Il y a, entre autres, un Bakhtine ténébreux qui sert de signe de distinction aux « parleurs » : ceux qui se servent des classiques comme de coussins qu’ils disposent sur leurs divans, afin d’y être installés de manière confortable... et avantageuse. Un Bakhtine-gadget, élément indispensable de la « panoplie du gentleman (composée d’une) veste de cuir, d’un billet pour le théâtre de la Taganka et d’une paire de citations de Bakhtine1 ». Un Bakhtine devenu catalogue de vérités premières, avec lequel on enfonce les portes ouvertes... comme d’autres enfonceraient des clous avec un violon2.
2Ces métaphores qui stigmatisent les « usagers » de Bakhtine prouvent, s’il en est besoin, qu’il a, au sein de l’intelligentsia russe, ses gardiens du temple, veillant à sauver Bakhtine des Bakhtine inventés3. Il ne s’agira pas pour nous de suivre leur trace. Nous nous attacherons non pas à défendre un Bakhtine supposé réel contre les Bakhtine supposés imaginaires, mais à repérer ce que, dans la pensée de Bakhtine, on fait entrer en résonance avec le temps présent, sans nous prononcer sur la pertinence du phénomène d’écho. Bakhtine ne sera pour nous qu’un prétexte pour explorer la recomposition identitaire qu’opère aujourd’hui la société russe : nous essayerons de suivre comment la valorisation de thèmes bakhtiniens, bien ou mal compris, s’inscrit dans le redéploiement des valeurs russes aujourd’hui. Qu’il soit entendu que cette opération ne contribue en revanche pas au déploiement de la pensée bakhtinienne.
Bakhtine, l’homme sans frontière
3Pour une société qui, habituée qu’elle était à se décrire à elle-même comme consensuelle, se trouve projetée dans un monde de rupture et de cloisonnement4, le rôle de passeur est magnifié. Bakhtine est alors invoqué comme celui qui transcende les frontières, de diverses natures.
4Dans un sens quasi géopolitique, il est celui qui, par-delà les frontières, est nécessaire à tous. La multiplication des colloques qui lui sont consacrés de par le monde est un motif de gloriole : Bakhtine est celui qui fait ainsi perdurer, d’une certaine façon, la vocation internationaliste soviétique (laquelle avait pu être inscrite dans la lignée du messianisme russe). Il est un « aimant »5 qui polarise l’attention vers la culture d’un pays dont l'ego a subi bien des humiliations au cours des récentes années.
5L’universalité de Bakhtine ne se borne bien évidemment pas à l’espace, et n’a pas que des vertus balsamiques. Bakhtine est également universel, dans le sens qu’il ignore les cloisonnements intellectuels. Il maîtrise maintes disciplines de la pensée : il est tour à tour et en même temps théoricien de la littérature, linguiste, sémioticien, philosophe, culturologue. Il permet d’investir tous les modes d’être : social, spirituel, logique, émotionnel, éthique, esthétique.6
6Signalons que cette « ubiquité » sert à ranimer la querelle contre le structuralisme, compris comme démarche cloisonnée... et étriquée. À rebours, Bakhtine est donné comme « garant de vie » : il est celui qui « protège contre la dégénérescence de la philosophie en philosophie, de l’art en art, celui qui permet à la science de rester une affaire de la vie7 ».
7Rempart contre la déshumanisation, Bakhtine est également refuge contre l’éclatement des sciences humaines. « Sa partie, c’est le tout8 ». Par-delà le goût pour le bon mot, on ne peut s’empêcher de voir dans une telle affirmation la nostalgie d’une pensée holiste que lègue au temps présent la défunte idéologie soviétique.
8En même temps, la difficulté à classer Bakhtine conduit à le définir comme « penseur » (myslitel) et cette étiquette semble avoir pour effet paradoxal de « vider » d’une certaine façon sa pensée de contenu. Ce qui compte n’est pas tant ses pensées (mysli) que sa pensée (mychlenie)9. Un texte cherchant pourtant à définir le système de pensée de Bakhtine, tourne à la rêverie romantique des ruines : la pensée de Bakhtine est une cathédrale détruite, la nef manque, il ne nous reste que les absides10.
9Bakhtine est finalement le tout sans le système, il comble le vide laissé par la faillite de l’idéologie sans en revêtir la forme désormais honnie. C’est une voix dans les décombres, plutôt qu’une parole constituée-instituée :
« un penseur existe non pour qu'on répète ce qu’il dit mais pour qu'on l’écoute et qu’on l’entende11.»
10Bakhtine parlerait à l’imaginaire actuel en ce qu’il associe une pensée du tout à une esthétique du fragment, énonce une parole de vérité par-delà les catégories rationnelles. Il se déploie dans un espace non euclidien, un univers réconcilié où règne un principe de non-contradiction entre les opposés, toutes choses qui font défaut à la réalité d’aujourd’hui.
11Bakhtine échappe donc aux barrières spatiales et la tendance dominante est de lui refuser également une inscription temporelle. Cela est manifeste dans les nombreuses attaques portées contre le texte de Gasparov, qui s’appliqua jadis12 à montrer en quoi l’œuvre de Bakhtine était à l’image de son temps.
12Bakhtine est désormais soustrait à la tourmente révolutionnaire, inscrit dans le Cosmos :
« Dans l’espace de sa conscience se rencontrent différentes époques, l'Antiquité et le Moyen Âge, la Semaine Sainte et les nouvelles du journal d’hier13. »
13La capacité de Bakhtine à invoquer le passé parle particulièrement à une société désireuse de faire revivre les pans occultés de son histoire. D’où ce choix de citation :
« Il n’y a pas de frontière au contexte dialogique : il s’étend au passé et au futur, sans frontières. Même les sens passés, c’est-à-dire nés dans le dialogue des siècles écoulés, ne sont pas stables. Ils changeront et se renouvelleront au cours des dialogues à venir. A n’importe quel moment du dialogue, il y a une masse de sens oubliés qui revivront, sous une forme rénovée. Il n’y a rien d’absolument mort ; chaque sens connaîtra sa fête de la résurrection14.»
14La réflexion historiographique nous a habitués à ce que le passé soit une configuration instable, et ce texte de Bakhtine ne dit guère autre chose. Il est cependant notable que la version russe de cette assertion garde l’empreinte d’un certain merveilleux. Ce qui amène une perception de Bakhtine comme médium15 :
« Ce n’est pas Bakhtine qui s’est fondu avec ses idées dans la tradition. C’est la tradition qui a trouvé dans l’espace culturel formé par sa pensée un milieu organique où s'exprimer16 ».
15Ce genre de propos nous entraîne bien loin de la théorie de la littérature... dont les textes sont relus à travers le même filtre de préoccupations actuelles. L’intérêt de Bakhtine pour l’analyse des genres, plutôt que des courants littéraires, est valorisé comme privilégiant ce qui constitue un vecteur de mémoire17. Quant à ses conceptions de l’acte esthétique, elles sont tirées du côté de l’intemporel : on y met en exergue le processus de co-création du lecteur avec l’auteur au cours duquel le monde est comme créé pour la première fois à chaque fois, jouissant d’une éternelle jeunesse.
16Ces différentes lectures de Bakhtine sont indéniablement marquées, en négatif, par l’époque : c’est dans le contexte de débâcle d’un système de pensée globale et de vision téléologique de l’histoire que Bakhtine est investi en tant que penseur du tout et de l’intemporel.
Bakhtine, homme du dialogue
17Le présent russe, c’est aussi une société qui doit affronter toutes sortes d’altérités auxquelles son cocon consensuel ne l’avait pas préparée. Sur cette toile de fond, on comprendra mieux l’attachement actuel au terme de dialogue, naguère absent du Parnasse, auquel est donc donné Bakhtine comme saint tutélaire. Nous allons maintenant suivre quelques-uns des avatars de ce mot.
18Le thème du dialogue est d’abord enrégimenté au service de la dénonciation du passé. Le totalitarisme est stigmatisé comme monologue absolu et Bakhtine est valorisé comme étant celui qui a montré le caractère mortifère du monologisme. Dans cette optique, on comprend mieux que les études bakhtiniennes soient annexées par les chaires d’éthique. Voici le texte de présentation de l’une de ces publications : elle se fixe comme but « d’appliquer les principes méthodologiques de Bakhtine pour décrire la pratique éthique de la société réelle18.»
19Dans la foulée, la pensée de Bakhtine est intronisée « philosophie créative, base d’appui de la résurrection morale de la Russie » et Bakhtine est convoqué aux procès de tous les maux de notre ère. Un article, par ailleurs très pointu sur sa philosophie, peut se clore par une mise en garde contre l’apocalypse nucléaire, qui découlerait de l’incapacité à établir le dialogue entre moi et l’autre19.
20Dans cet usage du terme de dialogue on retrouve la fétichisation d’un mot, sacré remède universel (... et couperet pour certains), sous l’égide d’un Père spirituel. Ce n’est pas une particularité soviétique que de reproduire, dans la dénonciation les habitus de ce qui est dénoncé20. Voici, dans ses méandres, un exemple de résistance à la nouvelle Inquisition pratiquée au nom de l’impératif de dialogue. Suite à un article de la Pravda des Komsomols qui, faussement, faisait de Bakhtine une victime de la répression, exilé au camp de Solovki21, Tourbine prend la plume dans la Gazette littéraire22 et proclame qu’au contraire Bakhtine fut un exemple de dialogue avec son époque, avec le Système, auquel, dit-il, il sut pardonner, vertu qui manquerait cruellement aux Inquisiteurs du temps présent. « Dialogue » fonctionne ici clairement plus comme un mot produisant du stigmate que comme un concept23. Cela nous permet du moins de préciser les enjeux du débat. La nécessité d’intégrer l’épisode soviétique, plutôt que de le vouer à la géhenne (ce qui permet mieux de restaurer son intégrité à l’identité russo-soviétique actuelle) amène à projeter le thème du dialogue au cœur de la période en refusant à Bakhtine le statut de la dissidence... et à rejeter ceux qui ne savent pas dialoguer avec ce passé.
21Le dialogue est moteur d’harmonie. On retrouve cette grille de lecture dans le décodage des analyses littéraires de Bakhtine.
22L’analyse polyphonique est ce qui introduit un principe d’ordre dans le chaos des éléments déchaînés. Elle est ce par quoi s’affirme la supériorité de Bakhtine sur Lunatcharski, le premier restaurant dans Dostoïevski un principe d’harmonie, là où le second soulignait le tumulte (raznogolositsa).
23Il en existe aussi une lecture militante, un écho du bonnet rouge mis par Hugo au vieux dictionnaire : le principe polyphonique opérerait un coup d’État dans l’empire des pronoms, le gouvernement de la république dialogique étant remplacé par l’authentique démocratie24.
24Le thème du double est pareillement investi, transplanté de l’analyse des textes littéraires à la dynamique de l’identité nationale. Cessant d’être un avatar douloureux, voire pathologique, il indique comment la Russie peut assumer de façon harmonieuse et dynamique la tension propre à son ambivalence de pays tourné à la fois vers l’Europe et l’Asie.
25Même chose pour la lecture de l’acte littéraire, décrit comme liturgie esthétique, sacrement du salut esthétique, où Je devient l’Autre, où l’art est passeur de l’Autre vers moi, à travers une esthétique de la Rencontre.
26Bakhtine sert donc en toute occasion. Il est au pire un catalogue de truismes, au mieux un bréviaire au long du chemin de la reconquête de l’identité.
27Sont-ce les éléments pérennes d’une hypothétique identité russe qui, présents dans la réflexion de Bakhtine, en favorisent la résurgence aujourd’hui ? Est-ce la plasticité de sa pensée qui lui permet de devenir un réceptacle privilégié pour les préoccupations du temps présent ? Lorsque Averintsev moque les néophytes de Bakhtine en disant qu’ils lui rappellent la façon dont les sauvages s’approprient les objets étrangers à leur culture25, il prononce pourtant un verdict de radicale extériorité.
28Il est clair que ce dialogue si fort prôné fonctionne de façon univoque. On fait dialoguer Bakhtine avec le temps présent26, on ne dialogue-discute pas avec lui. À cet égard, l’époque soviétique témoigne, avec les précautions d’usage, de plus de « savoir faire ». Certains critiques avaient su, avec plus ou moins de tricherie, intégrer ses principes méthodologiques, fût-ce contre Bakhtine. Batkine, par exemple, lui reprochait, comme anachronique, sa présentation monolithique de la culture officielle au Moyen Âge, en même temps que son enthousiasme excessif pour la sagesse du peuple : « il est sage, mais pas plus sage que l’histoire. Sinon, ce n’est pas le peuple, mais le Peuple, c’est-à-dire une abstraction27. » Utilisant un procédé semblable, Pospelov28 avait qualifié le livre sur Dostoïevski de livre monodique sur un roman polyphonique.
29Cela devient un poncif de dire que la production russe en sciences humaines était finalement plus pointue du temps où ces disciplines étaient entravées, qu’elles savaient témoigner alors de plus de jeu, dans les deux sens du terme.
30Ce n’est sans doute pas un hasard si le motif du Carnaval est le plus souvent absent des relectures actuelles de Bakhtine29.
31Il aurait pourtant pu être la voie royale de la redécouverte de Bakhtine dans la mesure où le médiéviste Likhatchev, autorité morale au début de la Perestroïka, avait exprimé sa dette à l’égard de Bakhtine dans sa préface au Monde du rire de la vieille Russie (publié en 1976). Il y a même eu un début d’implantation de la métaphore des masques et du carnaval pour caractériser la période «brejnevienne » au début de la Perestroïka, mais cela a fait long feu.
32La perception carnavalesque, la mise à distance ne sont pas le propre de l’actuelle révision des valeurs. Peut-être est-ce ce qui donne la mesure de l’écart qui sépare le temps présent de l’époque où Bakhtine a pu penser ce thème.
Notes de bas de page
1 « Le mot et la gloire » in Novy mir (Le nouveau monde), 1981, 4.
2 V. Tourbine, « Bakhtine aujourd’hui », Literatournaïa Gazeta (Gazette littéraire), 6-2-1991.
3 Les lectures occidentales de Bakhtine ne sont pas davantage exemptes de reproches. Il est hérétique, selon Averintsev, d’asseoir Bakhtine aux côtés de Todorov le formaliste et Foucault le « déshumanisateur ». C’est l’ampleur des vues de Bakhtine qui explique de telles aberrations : chacun peut s’y projeter (vtchityvat’ sebia) (« Rétrospective et perspective », Droujba narodov (L’amitiédes peuples), 1988, 3).
4 C’est un paradoxe qu’il est bon de rappeler que les processus issus de ce que l’on symbolise par la chute du Mur s’accompagnent, pour les Soviétiques, du surgissement de barrières inconnues.
5 Tourbine, op. cit.
6 Il pratique aussi tous les modes d’écriture. Certains voient dans les écrits signés Volochinov et Medvedev les autres Je de Bakhtine, dont un Bakhtine académique privé de son élan (pafos).
7 Averintsev, « Ne pas perdre le goût de l’authentique », Ogoniok, 1986, 32.
8 Averintsev, « La personnalité et le talent d'un savant », Literatournoe obozrenie (Revue littéraire) 1976, 10.
9 Tourbine, op. cit.
10 La métaphore est amenée par la disparition du manuscrit de ce qui serait la pierre angulaire de l’œuvre de Bakhtine. Fridman, « le Carnaval en solo », Voprosy filosofii (Questions de philosophie), 1993, 12.
11 Averintsev, Ogoniok, art. cit.
12 « Bakhtine dans la culture russe du xxe siècle » in Vtoritchnye modelirouïouchtchie systemy (Systèmes modélisants secondaires), Tartu, 1979.
13 Tourbine, op. cit. L'auteur souligne que Bakhtine annotait les éditoriaux de la Pravda.
14 Bakhtine cité par I.N. Sukhikh in « La philosophie de la littérature de Bakhtine », Bulletin de l’université de Léningrad, série linguistique, 1982, 2.
15 Tourbine (op. cit.) parle d’un prichelets, extraterrestre en quelque sorte.
16 Fridman, op. cit.
17 Inversement, lors de leur parution à l’époque soviétique, le caractère a-historique de ces analyses était objet de critique. cf. B. Bursov, « Retour à la polémique », Octobre, 1965, 2.
18 La philosophie de Bakhtine et l’éthique du monde contemporain, Saransk, 1992.
19 Iou. N. Davydov « Les sources de la philosophie sociale de Bakhtine », Recherches sociologiques, 1986, 2.
20 Rappelons la caractérisation comme néo-bolcheviques des pratiques des « démocrates » russes actuels.
21 Le manichéisme, aujourd’hui comme hier, impose que celui au nom duquel on dénonce le système soviétique en ait été une victime.
22 ou bien Pavel Kortchagine », Literatournaïa Gazeta (Gazette littéraire), 18-11-1991.
23 Étant donnée la charge péjorative que revêt dans cette perspective le terme de monologue, Tourbine est également amené à sauver, face à Dostoïevski, Tolstoï et Soljenitsyne du raz-de-marée dialogique en faisant une défense et illustration de la littérature monologique.
24 Fridman, op. cit.
25 Ce type de métaphore est courant. Les Russes, lorsqu’ils multiplient les Bourses de valeurs pour favoriser l’avénement du capitalisme, seraient tels les sauvages qui, ayant croisé un bateau à vapeur et sa cheminée, installent une réplique miniature de celle-ci sur leur pirogue – une boîte de conserve –, espérant décupler ainsi leur vitesse de locomotion.
26 Le chapitre conclusif de la biographie que lui ont consacrée S.S. Konkine et L.S. Konkina (Pages de la vie et de l’œuvre, Saransk 1993) s’intitule « dialogue avec notre époque ».
27 « Le rire de Panurge », Voprosy filosofii (Questions de philosophie), 1967,12.
28 « Les exagérations de la passion » (« Preouvelitchenia ot ouvletchenia »), Voprosy literatury (Questions de littérature), 1965, 1.
29 Qui plus est, il est le refuge des lectures le plus manifestement « soviétiques » : carnaval comme démontrant la créativité langagière du peuple, la « mission historique » du rire appelé à vaincre le mal.
Auteur
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