L’écriture célinienne : ascension et vertige
p. 365-373
Texte intégral
Introduction
1Sans doute n’atteint-on jamais l’objet d’amour, comme l’indiquait J.F. Lyotard, et il y a du désespoir dans la rengaine maniaque de l’œuvre critique. Alors, on écrit pour tenter d’approcher l’énigme celée dans une œuvre, pour dire et redire l’étonnement admiratif que suscite toujours – et légitimement – l’œuvre et la carrière d’un grand écrivain. Chez Céline, la grandeur et le pouvoir dérangeant de l’œuvre ne sauraient être dissociées de sa nouveauté stylistique et de l’absolu d’une pratique esthétique. Ascension, apogée, vertige et silence, telles seraient les étapes successives de celui qui a tout sacrifié à sa passion de l’écriture... Il importe alors de mesurer ce long cheminement parcouru ; cheminement difficile à appréhender, pour nous commentateurs, car on se situe dans ces lieux frontaliers, où la vie ressemble étrangement à la mort, où la désincarnation de l’écrivain est la rançon de son éternité.
2Voilà un écrivain dont les mots nous ont appris à mieux rêver... Qui était donc cet homme, véritable forçat de l’écriture, perfectionniste infatigable, qui empêchait les mots de « se laisser habiller en phrases » ? Des mots qu’il a travaillés infiniment et amoureusement afin qu’ils échappent à l’universelle pesanteur et à la nuit, afin qu’ils deviennent l’unique gloire, l’unique transcendance ; des mots comme les promesses fragiles d’une ascension ; des mots aussi qui conduisent un homme tôt ou tard à tourner le dos à la vie et à s’isoler en lui-même.
3Découvrons-le en suivant le mouvement ascensionnel de son écriture, en s’intéressant aux manifestations éclatantes d’un art pleinement maîtrisé, aux techniques de ce style à la fois dense et léger, à sa musique d’émotion.
4Puis, glissons dans l’intimité de l’expérience sacrificielle de l’artiste qui, alors même qu’il accède au sommet de son art, sait pertinemment qu’il lui faut désormais descendre en lui-même et y faire silence... Qui sait encore que ce déploiement de virtuosité appelle sa propre mort, c’est-à-dire sa conversion au vide. Il s’agira alors de faire comprendre que la littérature, quand elle est portée par un tel désir, est fatalement un autre voyage au bout de la nuit...
*
5Mais où situer l’apogée d’un écrivain, si ce n’est dans le réceptacle d’une subjectivité ? L’apogée, c’est probablement ce moment d’évidence, ce moment rare et magique de communion intense, où l’écriture amorce un mouvement vertigineux auquel il est impossible de se soustraire parce qu’insidieusement elle nous a fait gober les principes et la musique aussi. C’est quand une phrase vous enveloppe, quand son émotion vous abreuve, quand l’inconnu et l’inexpérimenté pointent au bout des mots, quand un seul mot vous donne envie de tous, quand le dernier mot d’un livre ne se laisse pas oublier. Ce serait cet instant où une réussite littéraire nous émeut, nous transporte, exploitant l’insatisfaction diffuse que tout être porte en soi. Les mots, chez Céline, peuvent tout, ils nous obligent à acquiescer au-delà de ce que nous désirerions concéder. Il s’agit avec eux de pousser, d’ouvrir la porte de l’infini... Une fois les portes ouvertes toutes grandes, au nom de quoi opposer une limite, à quel moment dire que Céline est allé trop loin ? L’écriture a alors quelque chose de stimulant ; elle incite à se porter ailleurs que là où on se tient d’ordinaire... Comme chez Baudelaire, les mots sont « des élancements vers le Ciel ».
6L’apogée, il faut encore aller la chercher dans ces véhémences céliniennes, dans cette frénésie verbale... jusque dans ces néologismes, pourvus de patine poétique. Soudain, on est saisi par des mots que personne n’avait jamais agencés de cette façon auparavant... c’est sec, tendu, très rythmique, net, transparent. C’est tout cela qui nous va droit au cœur. Comme dans Guignol’s Band, où l’écrivain a su trouver un style plus volcanique que jamais, torrents, explosions de mots en fusion, charriés dans un rythme étourdissant. La virtuosité éblouissante de l’écriture apparaît précisément dans cette tension entre la musique et le silence :
« On est parti dans la vie avec les conseils des parents. Ils n’ont pas tenu devant l’existence. On est tombé dans les salades qui étaient plus affreuses l’une que l’autre. On est sorti comme a pu de ces conflagrations funestes, plutôt de traviole, tout crabe baveux, à reculons, pattes en moins. […] Rappelons-nous ! On parle souvent des illusions qu’elles perdent la jeunesse. On l’a perdue la jeunesse ! Encore des histoires !… Y a des choses que vous ne voyez pas ! et qui sont essentielles pourtant ! Oh là là ! Minute ! […] Que c’est seulement les initiés en fermant les yeux qui se chuchotent… qu’elle est pas terminée la messe !… que tout n’est pas dit […] avant qu’on soye vifs pour la danse, menuets affranchis, allégés, diaphanes ! ne pesant plus rien dans les ondes, évaporés, tourbillons d’ailes, d’entre Printemps ! d’entre les Vogues ! tout espiègles et furtifs et joies ! gracieux au monde en son secret, tout à la magie renouvelle ! à rafales de fleurs et de mousse !... Plus légers encore virevoltés... parmi vents de roses ! Tout soucis lassés en musique… diffus emportés aux jeux d’air ! Zéphirs... »1
7Alors, naturellement, pour parvenir à cette perfection prosodique, il fallait trouver de nouvelles ordonnances stylistiques et rythmiques pour convoquer et transposer émotions, désirs, nostalgies dans l’infini labeur du style. Il est vrai que l’évolution du style d’un roman à l’autre est intéressante en regard de la maîtrise progressive qu’acquiert Céline, mais aussi en regard du long cheminement mental parcouru. Nous touchons ici à l’enjeu ultime de l’entreprise langagière célinienne, à l’élaboration d’un style qui est aussi une façon d’être. Bien que Céline prétende à la fin de sa vie avoir limiter ses innovations, au niveau stylistique, à une anodine « petite musique », on sait qu’il avait planifié son travail dans les moindres détails. On constate que son écriture trouve progressivement son unité dans une perception intuitive des mots, une unité née des règles de l’art et d’un travail rigoureux, adoucie par une grande maîtrise, et qui nous est révélée dans la vision d’un dessein subconscient au faîte de sa puissance. Une langue qui est alors comme de l’eau. Aisée, simple, fluide et forte, et dont la musicalité crée une immersion sans appel dans les choses. On pourrait citer ces lignes inoubliables inspirées par la mort de sa chienne Bessy dans D’un château l’autre :
« Elle s’est allongée joliment... elle a commencé à râler… c’était la fin... on me l’avait dit je le croyais pas, elle était dans le sens du souvenir, d’où elle était venue, du Nord, du Danemark, le museau au nord, tourné nord… la chienne bien fidèle d’une façon, fidèle aux bois où elle fuguait, Korsor, là-haut… fidèle aussi à la vie atroce... les bois de Meudon lui disaient rien... elle est morte sur deux ou trois petits râles… oh, très discrets... sans du tout le plaindre... ainsi dire... et en position vraiment très belle, comme en plein élan, en fugue... mais sur le côté, abattue finie... le nez vers ses forêts à fugue, là haut d’où elle venait, où elle avait souffert… Dieu sait ! »
8Curieusement, en dépit de la structure accumulative des phrases toujours en mouvement, les mots, dans un effort mimétique, semblent eux aussi s’abandonner, creuser l’absence tout en voulant la combattre ; ils semblent s’effilocher à mesure que la conscience se déchire, et s’ouvrent brusquement sur quelque chose, un sentiment vrai... La phrase laisse découvrir alors une perspective nette et pure qui met à distance le tintamarre historique, puis se redresse, rendant un ultime hommage à l’équilibre spontané de la chienne agonisante.
9Ainsi, cette évolution du style d’un roman à l’autre est le signe d’une maîtrise accrue de son art, manifeste à l’écoute d’un dire poétique qui, dépouillé de ses atours, est au comble de l’émotion. À partir de Mort à Crédit, l’écriture devient plus syncopée, chevillée par les éternels points de suspension, elle opte plus franchement pour des tournures elliptiques. Or, ce qui est ainsi dénudé ne perd pas en expressivité : au lieu d’insister, de surcharger, l’écriture isole, impose abruptement – mais ce n’est pas une affaire de mots seulement, il s’agit de pensée, et d’une pensée qui se « détache » peu à peu. Ainsi, les nouvelles trouvailles stylistiques de Céline découvrent un horizon, maintiennent la constance d’un climat, le non-dit agit comme un point de fuite où s’engouffre irrésistiblement l’émotion. Qu’il s’agisse du paysage, des personnages, de la menace des bombardements, quelques mots suffisent et les blancs de l’écriture sont plus efficaces que les soulignements de sa manière précédente. Chaque phrase acquiert une sorte de souveraineté triomphale, prend sa place très logiquement dans l’ensemble grandiose et parfaitement achevé de l’œuvre alors que chacun de ses points joue avec une volonté d’inachèvement. Tel serait, à nos yeux, la réussite prodigieuse, le miracle de l’écriture célinienne. L’écrivain est alors en pleine possession de ses moyens ; sa présence est venue s’investir dans les mots pour que chacune de ses phrases soit comme un horizon plein...
10C’est parce que les enjeux et les implications pour l’auteur sont considérables qu’il y a dans l’écriture célinienne quelque chose de vraiment prodigieux : le mélange d’une simplicité limpide et d’une maîtrise technique parfaite, où la forme est là comme la chaleur d’une fournaise. C’est la raison pour laquelle la lecture de ses œuvres provoque un « drôle » d’effet : on ne sait plus s’il s’agit d’un récit autobiographique, d’un délire ; on ne reconnaît plus rien, si ce n’est la force de cette écriture qui nous envahit et nous heurte violemment. L’écriture, dans son espèce de déferlement parfait, est comme un couronnement, un grondement de foudre ; elle est toute la violence du monde, et son apaisement aussi. Si la force de l’écriture apparaît si manifeste, c’est parce que le style est le résultat du travail acharné et de l’enthousiasme inépuisable de l’auteur. Selon nous, l’écriture célinienne est le génie de l’enthousiasme et son enthousiasme est communicatif. On sort des romans céliniens dans un état d’exaltation ; la lecture porte sur les nerfs ; elle excite et en même temps elle allège... Il suffit, pour s’en convaincre définitivement, de se rappeler ses fins de romans rédigées dans une perfection prosodique. La maîtrise de Céline en ses dernières lignes est peut-être le point pour lequel nous le trouvons le plus admirable. Au terme des récits, dépourvus d’épilogues conclusifs, tout demeure suspendu comme dans un apologue. Aucune ombre, ni réserve n’est à apporter à la manifestation d’une si éclatante maîtrise de ses propres moyens, les moyens d’un homme, qui, en l’occasion, ne peuvent être que d’un être divin. Il suffit alors de se laisser porter par la mélodie envoûtante des phrases pour comprendre que l’œuvre célinienne dit la totalité du monde, dans la merveille et la limpidité, et qu’elle se situe dans une problématique céleste, comme en témoigne la fin de Bagatelles :
« Cela suffit au fond ces trois mots qu’on répète : le. temps passe... cela suffit à tout...
Il n’échappe rien au temps… que quelques petits échos... de plus en plus rares...
Et puis voilà...
Tout doucement ils deviendront fantômes… et tous... et tous...[…] tout ça partira fantôme… […] On les verra sur les landes...[…] Ils seront plus heureux, bien plus heureux, dans le vent, dans les plis de l’ombre...[…] dansant en rond […] Et puis ce ballet ?… Il était prêt... J’en étais assez content […] Et puis voilà !… les circonstances... dommage... tant pis !… Je vais vous lire le début de ce long divertissement... une bagatelle […] Un petit sursaut simplement entre la mort et l’existence... cela distrait... vous emporte […] Le rêve nous emporte... Mais la musique ?… Ah ! voici toute mon angoisse […] Musique !… Aile de la Danse !
Hors musique tout croule et rampe... Musique édifice du Rêve !… Je suis encore frit... Si vous entendiez causer, par hasard, dans vos relations… d’un musicien assez fragile... qui ne demande qu’à bien faire... Je vous en prie... un petit signe... je lui ferai des conditions... entre la mort et l’existence... une situation légère… Nous pourrons sûrement nous entendre... »2
11On comprend, notamment grâce aux infinies reprises musicales des phrases, que Céline n’abandonne jamais, et qu’il y a en son écriture une volonté incoercible de lutter contre l’oubli, la véritable barbarie. Bien sûr la souffrance et la nostalgie pointent au bout des mots, mais les points de suspension sont des milliers de points de contact avec l’éternité... Les mots – on le sent –, se défont de l’oubli et de l’attente.
12Il y a ainsi une montée en puissance de l’écriture, chez Céline, et elle culmine avec le drame, comme si le devenir de cette écriture n’avait d’autre issue que la mort sacrificielle de l’artiste. La « part d’ombre » alimentera toujours l’énergie et le risque de la création. Jamais peut-être l’évidence du génie de Céline n’a été aussi flagrante que dans ce glissement vers la disparition, dans cette absence au monde. Chez Céline, la création littéraire, parvenue à son apogée, maintient vivante la mort, c’est-à-dire la conscience de vivre un avant-dernier jour. Il est alors difficile de résister au vertige... C’est une nouvelle nuit qui le guette... Désormais Céline sait qu’il ne peut accueillir ou concevoir sa parole que dans ce lieu d’arrachement de soi à soi. Puisqu’il a réussi à créer dans les mots « un massif d’existence », il lui faut disparaître, devenir fantôme, fantôme de l’événement, fantôme de nos vies... Pour s’en convaincre, il suffit de relire l’ultime phrase de son œuvre. Celle-ci indique que lorsque les hordes de chinois arriveront, par la route habituelle des invasions, leur vigueur va se dissoudre dans les profondeurs du vin de champagne :
« Il finira tout saoul heureux, le fameux péril jaune ! encore Cognac est bien loin... milliards par milliards ils auront déjà eu leur compte en passant par où vous savez… Vous savez, Reims, Épernay… De ces profondeurs pétillantes que plus rien n’existe... »
13Cette dernière phrase atteste de son désir de pousser l’écriture à son extrémité, au point de fragilité où elle doit user de toute sa force pour résister, alors que lui est de moins en moins là... juste une présence lointaine, diffuse, légère, à la manière des bulles de champagne. Cette ultime phrase transite vers le silence, vers ce quelque chose qui n’a plus rien à voir avec la vie, et qui ressemble à cette vérité innommable de l’émotion. L’œuvre se referme ainsi sur sa propre nuée...
14C’est là que se mesure le caractère exceptionnel de cette aventure artistique. Il faut penser cette situation singulière : un écrivain accède au bien suprême, c’est-à-dire à la certitude que sa voix sera répercutée universellement. Une telle aventure ne peut avoir été sans conséquences et sans risques. Dès l’exergue du Voyage, Céline savait que la littérature, c’était de « l’autre côté de la vie ». Plus tard, dans Guignol’s band, il condensera la formule : « je me traverse... »– avec les points de suspension, bien sûr ; comment être plus suspendu que Céline, plus élégamment absent au monde, dans le moment même où son œuvre est de plus en plus présente ?
15Le mouvement ascensionnel de sa création est ainsi couplé avec l’acheminement vers la fin de quelque chose. La création poétique ne saurait être séparée, chez lui, d’une expérience d’exil et de mort : c’est une traversée périlleuse, une tentative héroïque, d’unir l’infini d’un langage et l’infini d’une sensibilité. Baudelaire ne l’a que trop répété, l’artiste est en même temps élu et damné... D’ailleurs quand il est question d’art, on est toujours en dehors des raisons humaines. Il faut avouer qu’il est difficile d’adapter nos moyens d’analyse vis-à-vis d’une conduite artistique aussi prenante et risquée, qui engage de fond en comble l’écrivain... Peut-être parce notre champ de perception est limité : il ne peut déborder de l’humain. On peut tout juste tenter d’imaginer ce que signifie, pour une subjectivité, d’être exposée jusqu’à la dépossession. L’art, aimerions-nous ajouter, pour ces quelques élus, est toujours une question de foi et de confiance. La seule dimension vraie de l’artiste, c’est l’éternité. Son angoisse réside dans cette sensation oppressante de ne pouvoir accéder à la réalité, et à ses configurations secrètes. Céline savait la tâche immense qui l’attendait et la masse de mystères qu’il lui fallait approcher dans la création. Il savait cela assez bien pour avoir dû très chèrement payer le droit de s’en approcher.
16Céline n’aimait que les mots et il les détestait en même temps. Mais, oserait-on ajouter, rien n’est plus normal ; quand on porte la langue à un tel point de perfection, à ce point d’incandescence absolue, de limpidité et de maîtrise technique, sans doute sait-on que ce qui parle à votre place, c’est « la violence de parfaire, cousine de la mort. »3, selon la propre formule de Céline. Quand on ambitionne d’écrire ainsi, on sait ce que l’on perd et ce que l’on risque à chaque instant (« Trouvez la palpite…, écrit-il, Transposez, ou c’est la mort »4). Dans cette répulsion/fascination qu’avait Céline pour son art, il y a encore cela : la perfection de son style passe par une sorte d’intériorisation de sa propre mort, « la grande inspiratrice »5.
17L’écriture, chez Céline, – comprenons-le – est l’investissement de toute une vie. Il lui a fallu pratiquer énormément de laisser-aller mental pour élaborer un style qui intégrait non seulement son inconscient mais aussi le nôtre, ainsi confiait-il : « la création, la vraie, ça demande une grande concentration intellectuelle, anormale, pas naturelle... J’en parle en médecin. C’est presque un suicide. »6. Lorsqu’un artiste a réussi à développer cette faculté-là, le reste court le danger de devenir terriblement subalterne. Cet énorme travail mental s’entend très bien dans les interviews : « Si vous êtes chassé c’est une joie, une condition à peu prés essentielle, mais il faut que le bonhomme ait des possibilités techniques, une assiduité féroce... C’est-à-dire que vous ne vivez pas. »7 D’ailleurs, il n’est pas anodin que Céline, en ses entretiens, associe, de façon répétée, la littérature à la mort. Comme l’indiquait Philippe Muray : « S’il y a bien encore un salut par la littérature, si Céline y croit, c’est au sens où la littérature reste seule à pouvoir vous conduire le plus vite possible à la mort, par la répétition des récits. […] Céline, lui, demande à ses récits de le rapprocher de la fin, de lui en ouvrir le passage. »8
18L’écriture, pour cet écrivain, est donc une expérience totale – la formule est à prendre au sens fort. Il importe alors au lecteur de mesurer le recul de Céline, qui a pensé et vécu son écriture, qui a pensé l’inaccessible ; la priorité de l’art sur la vie se soldant par la mort de l’écrivain. Une lettre adressée à Élie Faure le 27 juillet 1935 est à ce titre tout à fait éclairante : « Vous ne savez pas tout ce que je sais. […] Quand vous serez à l’agonie, vous me comprendrez entièrement et là seulement. […] j’ai tout jaugé. Rien de ce que je dis n’est gratuit. Je sais. »9. Pour s’en convaincre encore, il suffit de lire les témoignages des dernières personnes à avoir approché Céline, toutes frappées par son « air fantomatique ». Ainsi, Pierre Audinet commentait sa rencontre avec l’écrivain en ses termes : « … il avait un sourire plein de dérision. De toute évidence revenu de tout et soucieux de le rappeler au moindre propos… Il avait repris cet air très doux, fantomatique, foudroyé qui m’avait frappé en arrivant10. […] Attentif à sa décomposition et témoin de l’universelle putréfaction, étonné, comme surpris d’être encore au milieu de nous, qui poursuit le cauchemar, toujours en proie à ce rêve de vivre qui pour lui n’en finit plus […] »11). Céline ne s’est pas fait écrivain pour raconter ce qui se sait mais pour vivre au lieu où l’on n’a jamais été. C’est cela qu’il faut reconnaître à l’artiste.
Conclusion
19Écrivain triomphal, Céline est parvenu au plus haut sommet de ce qu’il est possible à un homme. Céline a vécu non pas dans l’illusion mais dans l’évidence de son génie. La gloire, oserait-on dire, est son domaine. Lorsqu’on atteint ce genre de suprématie, rien, ni personne, aucune contingence, ne peut venir entraver ou entacher cette réussite. L’œuvre est alors la révélation, c’est-à-dire une victoire sur le chaos ou sur l’immobilité mortifère (la langue doit vivre, c’est là l’œuvre du grand écrivain). Il s’agit d’une victoire humaine, et pas tout à fait seulement pour Céline, qui élève, par la mise au jour de sa propre cohérence, tous les hommes dans la mesure où il montre aux autres que le « ciel » est accessible... Lorsque Céline déclare du bout des lèvres : « J’ai sué toute ma vie. J’ai le ciel pour moi ! Ils verront ! »12, il faut y voir l’affirmation victorieuse de l’être qui accède à la maîtrise de son destin.
20Céline a placé ainsi tout son courage et son espoir dans son œuvre, – et il faut bien cela pour y parvenir. Cette conquête du verbe n’a été possible qu’à travers le détachement, le bond hors du monde... C’est la raison pour laquelle, très logiquement, à la fin de son existence, Céline n’a cessé d’afficher de plus en plus de préoccupations sur la forme, afin de montrer que ce qui s’engageait dans la métamorphose des énoncés, c’était un autre corps supplantant le sien perdu. À la rédaction de Rigodon, Céline savait que c’était fini, qu’il n’irait pas plus loin, qu’il était à bout, qu’il lui fallait céder la place...
21Ainsi, son existence prend fin en s’emboîtant dans la cohérence de son aventure stylistique. La mort de l’écrivain, qui coïncide si exactement avec la fin de son œuvre, induit une réflexion sur son art, d’une façon qui ne peut que nous bouleverser. Alors que la mort rôdait autour de Céline, plus insistante et persuasive que jamais, son écriture, consciente de sa suprématie, forçait la vie à avouer son secret d’émotion.
22À passer de « l’autre côté de la vie », son œuvre nous a légués quelque chose de précieux. Car c’est la vie qui nous revient dans ses mots, plus dansante, plus espiègle, plus rieuse aussi... Sa solitude nous a rendus moins seuls. Son apogée, tout simplement, il se situe là...
23À nous, lecteurs, commentateurs, désormais riches de ses mots, de poursuivre le voyage, pour aller si possible plus loin... Même si – sans doute – n’atteint-on jamais l’objet d’amour... oui, il y a du désespoir dans la rengaine maniaque de l’œuvre critique...
Notes de bas de page
1 Guignol’s Band, p. 23.
2 Bagatelles pour un massacre, pp. 373-374.
3 Confidence terrible de Céline à Henri Mahé : « En vieillissant tu verras ce qui reste. Rien du tout. Hormis la violence de parfaire, cousine de la mort. ». In La Brinquebale avec Céline, d’Henri Mahé, La Table Ronde, 1969, p. 117.
4 Propos de Céline rapportés par Philippe Sollers, in Lettres à la N.R.F., op. cit., p. XIV.
5 « La mort le guettait, et ça inspire la mort ! c’est même la seule chose qui inspire, je la sais quand elle est derrière. Quand la mort est en colère », écrit-il dans son hommage à Rabelais, in « Rabelais, il a raté son coup », publié in Le style contre les idées, op. cit., p. 124.
6 Interview de L.-F. Céline avec Claude Bonnefoy (Arts), in Cahiers Céline 2, op. cit., p. 207.
7 L. F. Céline, in « Rabelais, il a raté son coup », in Le style contre les idées, op. cit., p. 80.
8 Philippe Muray, op. cit., p. 69.
9 Lettre adressée à Élie Faure le 27 juillet 1935, in Cahiers Céline 6, op. cit., p. 71.
10 Interview accordée à Pierre Audinet, in Cahiers Céline 2., op. cit., p. 197.
11 Ibid., p. 199.
12 L.F. Céline, in Cahiers Céline 6, op. cit., pp. 107-8.
Auteur
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