L’expérience concentrationnaire à l’épreuve de la fiction : Je l’entends encore et Histoire d’une maison
p. 115-127
Texte intégral
1Jean Cayrol, déporté au cours de l’action Nuit et Brouillard dans le camp de concentration de Mauthausen, a expliqué son refus immédiat d’écrire sur les camps par l’existence du livre d’Antelme.
Je n’ai pas écrit vraiment sur les camps, parce qu’il y a eu un livre, admirable de Robert Antelme, L’Espèce humaine. Je trouve que c’est suffisant1.
2Dès les années cinquante, il s’était opposé à l’exploitation de l’expérience concentrationnaire en renvoyant à la représentation exemplaire dans la littérature de témoignage d’Antelme et de Rousset.
Si les lecteurs veulent se documenter véritablement sur les camps, qu’ils prennent en France par exemple les ouvrages de David Rousset, celui si magnifique et qui ne fut pas lu, de Robert Antelme, L’Espèce humaine, ou celui de Germaine Tillon, ou celui de Martin-Chauffier. Les témoins lucides ne manquent pas. Là, vous trouverez un message dans lequel tout a été consigné définitivement2.
3Dans son article Témoignage et littérature publié en 1953, Cayrol percevait auprès du public une soif du spectaculaire à laquelle on répondrait par des romans concentrationnaires :
Une bonne intrigue concentrationnaire, un bourreau-maison, quelques squelettes, une légère fumée de Krema au-dessus de tout cela et nous pouvons avoir le prochain best-seller qui fera frémir l’Ancien et le Nouveau Monde3.
4Si Cayrol ne remet pas en question les témoignages de survivants tels que Rousset ou Antelme, il pense que l’expérience est intransmissible par le biais d’une construction romanesque traditionnelle :
[…] l’expérience concentrationnaire est une expérience intransmissible, solitaire, instable ; elle se vit ou elle se meurt. Elle ne peut être la trame achevée d’un roman, avec des arrangements d’écriture et une pensée simplement consciencieuse4.
1. La fonction intégrative de la parole
5Cayrol plaide pour cette raison pour un sujet moins spectaculaire : celui du retour des déportés,
[…] c’était de rechercher ce qu’avaient pu devenir les témoins de cette orgie du sang, leur comportement dans un monde ordinaire, quotidien, comment on pouvait les sauver, les ramener à n’être qu’eux-mêmes et non les survivants effrayés d’une agonie sans fin5.
6Cayrol désigne les revenus – qui sont pour lui des revenants dans le double sens du mot – à travers la figure biblique de Lazare marqué par la mort et revenu à la vie. Dès 1949, il avait traduit cette conception littéraire à travers un texte programmatique intitulé Pour un romanesque lazaréen. Le roman lazaréen devient alors une forme littéraire marquée par l’expérience concentrationnaire avec les personnages d’une nouvelle « Comédie inhumaine »6. Le cycle balzacien ne pouvait plus être un modèle, car il n’y avait rien à expliquer. La narration linéaire et téléologique était devenue inadéquate. Pour que l’expérience concentrationnaire ne se dilue pas, il fallait inventer une nouvelle forme romanesque qui rendrait tous les événements, même les plus familiers, incompréhensibles et irritants, de sorte qu’aucun lecteur n’ait l’idée d’y retrouver un reflet de ses propres problèmes. Un tel art devait surtout rendre la tension interne de l’homme lazaréen sur deux plans totalement différents, celui de l’ivresse et celui de l’indifférence.
7Les premiers romans que Cayrol écrit après son retour du camp de concentration mettent le personnage du revenant au premier plan. Ce fut le cas dans son premier roman publié sous le titre On vous parle. Celui-ci se nourrit d’une dimension autobiographique ; il s’agit d’une expérience tournée vers l’universel et non de détails personnels :
Mes personnages me résument et résument ce que je pense en gros du monde […]. J’étais pris dans cette rupture entre leurs sentiments discontinus ou ruinés et leur irrésistible vocation d’hommes, entre leur rejet de leur projet7.
8L’écrivain a besoin de la parole, de l’écriture afin de « prendre en charge ce qu’ [il a] vécu, même le moins bon, même des expériences dont je me serais passé »8 :
Personnellement, si j’ai cru me souvenir dans les romans, c’est surtout pour mieux redécouvrir mon unité, c’est pour mieux me récupérer en totalité pour devenir enfin contemporain de toute mon existence. […] Je ne me reconnais que dans la parole, c’est par la parole que je me flaire, que je me hasarde, que je me loge9.
9La parole est importante. Elle est plus qu’un instrument pour retrouver les faits. En mettant en relief la dimension intransitive de la parole, l’auteur fait apparaître sa proximité face à la poésie qu’il n’a cessé de pratiquer. Les Mots aussi sont des demeures, tel est le titre significatif de l’un de ses recueils de poésie, publié en 1952.
10Déjà dans son premier roman On vous parle, l’auteur attribue à la parole et à l’écriture pour le revenant une fonction intégrative, une possibilité d’intégrer l’expérience traumatisante. Lorsque le protagoniste d’On vous parle revient dans la famille du colonel avec lequel il avait partagé les cigarettes dans le camp et qui y trouva la mort, il constate la douleur des survivants : « ce n’est pas un chagrin ordinaire, comme les autres ; il est plus secret, plus vivant »10. Il ne lui reste alors que l’évocation du passé par la parole et en même temps le sentiment que le plus important reste indicible :
[…] pendant plus de deux heures, nous nous sommes tous retrouvés à Mauthausen, femme, enfants, vieillard, bonniche, chien et chat, etc. Je n’ai même pas pu manger ; on me faisait trop parler, j’étais en nage11.
11À l’instar du déporté qui s’imaginait dans le camp, à travers le rêve, une réalité autre, le protagoniste d’On vous parle s’invente une belle histoire :
J’écrirai et personne ne m’en empêchera ; je trouverai bien une belle histoire qui puisse me contenter pour tout le reste de la vie […], un roman où la solitude éclatera comme un soleil12.
12Lorsqu’on le déloge de la chambre d’hôte, il demande du papier et de l’encre afin de mimer celui qui est en train d’écrire des lettres, afin de mimer l’écrivain et il se souvient du bonheur de l’écriture : « Vous vous souvenez quand je voulais écrire un roman ? J’étais heureux en ce temps-là »13.
13Tout le roman est soutenu par la voix du protagoniste qui parle à la première personne et ne cesse de s’adresser au lecteur. La voix qui est celle de n’importe quel revenant ne caractérise pas seulement ce premier roman, l’œuvre toute entière de Jean Cayrol, comme l’a si bien relevé Roland Barthes, est voix :
Dans toute l’œuvre de Cayrol quelqu’un vous parle mais on ne sait jamais qui […] l’homme cayrolien est à peine un personnage ; il ne dispose d’aucune certitude pronominale ; soit qu’il reste directement très en deçà de l’identité […] il n’est jamais qu’une voix (qu’on ne peut même pas dire anonyme, car ce serait la qualifier), et encore cette voix ne confie-t-elle son indécision d’origine à aucune technique romanesque : ni collective ni cependant nommée, c’est la voix de quelqu’un14.
14Si le protagoniste de ce premier roman ne dispose guère d’une consistance psychologique, il dispose d’une voix, il est cette voix. « On vous parle » –, une voix marquée par une intensité à laquelle on ne peut échapper. L’auteur parle, dans la préface, pour son protagoniste et demande au lecteur de lui prêter l’oreille :
Il parle.
Laissez-le parler […].
[…]
Il finit vos restes de vie.
[…]
Trop tard pour s’approcher de lui et pourtant il aurait été si facile.
[…].
Il parle.
Laissez-le parler15.
2. Je l’entends encore
15Vingt ans après la publication d’On vous parle, Jean Cayrol publie un roman dont le titre répond, tel un écho, au premier roman : Je l’entends encore (1968)16. À la parole répond l’écoute. La boucle est bouclée. Dans ce roman se concentrent, en quelque sorte comme dans un foyer, des traits importants des œuvres antérieures. La voix tragiquement indifférente du revenant du premier roman continuait à solliciter l’auteur vingt ans après, l’obsession des camps n’a pas faibli, remarqua, à juste titre, Jacques de Decker au moment de la parution du roman. Il semble même que cette obsession croisse sans cesse17. « La mémoire a ses années-lumière », écrit Cayrol dans les quelques pages intitulées « Projet » qui précèdent le roman proprement dit (JEE, 9). Il est vrai que certains souvenirs mettent un temps infini avant de nous atteindre, comme le regard de cet enfant à qui est dédié ce livre, « cet enfant de dix ans que j’ai rencontré un matin dans le camp de concentration de Mauthausen, et qui partait vers sa mort, le regard étonné et fiévreux » (JEE, 5).
16Le roman Je l’entends encore commence avec l’évocation de l’agonie de l’écrivain Julien Reize qui se penche sur son passé. Il ne dispose que de quelques mots ; mais sans ces mots, il n’a aucun pouvoir sur les choses : « On me glace les mots, c’est à moi de les réchauffer, mais avec quoi ? » (JEE, 14). S’il retrouve les mots, il retrouve la vie. Il s’empare de trois mots : « tisserand », « gravais », « littoral ». À travers ces trois mots qui lui restent, on reconnaît très bien trois thématiques, celle de la création, de la destruction et du départ. « Personne ne comprend », remarque le protagoniste, « que je ne vis qu’avec les mots qui m’apportent du mouvement » (JEE, 14). Et en effet, grâce au langage, l’écrivain-protagoniste renaît à la vie : « J’aborde au rivage, je suis vivant de naissance » (JEE, 17). Il revient de la mort à la vie comme Lazare. Cette dimension lazaréenne est suggérée à plusieurs reprises. D’abord le protagoniste se sent enseveli : « j’étouffe sous les draps et les chemises » (JEE, 17). Auparavant, il s’était endormi, « dix jours endormi sous un coup de fouet dont je me rappelais brusquement la douleur, dix jours de ce tumulus de draps et de couvertures, plus que Lazare ! » (JEE, 75). Comme lui, nous vivons la vie du protagoniste-écrivain à reculons, nous assistons à des scènes de sa vie lorsqu’il avait 63 ans, 60 ans, 55 ans. Nous apprenons à connaître les femmes qui ont marqué sa vie. En même temps, on revit les événements historiques : d’abord la guerre du Vietnam, la guerre d’Algérie, la guerre d’Indochine, la IVe République, la période de l’Occupation. L’écrivain assez vaniteux est adulé, accueilli dans les salons ; il donne des conférences et écrit des pièces de théâtre. Toujours, il vit dans un monde de la parole ; parfois, il est vu de l’extérieur dans les petitesses de sa vie quotidienne. Mais il réussit à transfigurer par des moyens littéraires la banalité de son existence. À la fin de cette vie à reculons, nous rencontrons l’écrivain dans sa 47e année, pendant la période de l’Occupation, lorsqu’il se rend, en 1943, à vélo dans les environs de Paris afin d’échanger des vivres contre des vêtements. Il est pris par une patrouille allemande et sa vie finit dans un fossé. C’est un mort qui avait parlé. Au lieu de remonter de sa mort vers la vie, comme il nous le faisait croire, il ressuscitait à partir de sa mort. L’écrivain Julien Reize fut tué le 3 avril 1943 par des soldats allemands.
17C’est son fils qui a inventé cette vie :
Je lui ai donné [écrit le fils, J.J.] près de vingt-cinq ans de plus à vivre. J’ai imaginé ce qu’il aurait pu devenir au fur et à mesure que l’âge le prenait ; je ne pouvais supporter cet homme jeune à jamais, dans un fossé, seul avec les carnassiers, les mouches, les herbes, l’averse, se défigurant, s’enfouissant dans la boue, dans des tissus déchirés ; je n’arrivais plus à être son propre tombeau. Un cadavre, ce n’est pas une image pour mes vieux jours. Il aurait pu être ce personnage presque brillant, cet écrivain soigneux de lui-même, mais je l’ai embelli, car c’était un buveur effréné, un méchant homme ; il mentait et j’ai réalisé ses mensonges, je lui ai donné plus de talent qu’il n’avait (JEE, 109).
18Toute cette première partie du roman, c’est de la fiction dans la fiction. À travers cette figure de l’homme de lettres roublard et assuré, Cayrol semble conjurer le danger qui guette tout écrivain à succès. Ce n’est pas un hasard que Cayrol introduise de la fiction dans la fiction ; plutôt que des romans de la mémoire, ses romans sont des romans de l’invention. La mémoire est liée à un passé circonscrit ; l’invention est libre. Dans les personnes qui inventent un destin, l’écrivain se reflète comme celui qui vit de l’imagination et de la fiction. « Comme un cosmonaute », le fils, Jean-Pierre, remarque Cayrol, « va passer de ma page blanche dans des univers qu’aucun mur n’enferme, qu’aucun souvenir n’arrive à troubler : c’est la traversée dans le monde purement fictif et présent qui est le mien depuis des années, la trouée vers le plein air de mes recherches, dans cet espace enfin réveillé […] » (JEE, page de quatrième).
19Pour Jean-Pierre, l’écriture, c’est un nouveau départ, une création ex nihilo :
Une feuille blanche me plaît, elle ne m’intimide pas, car j’ai l’impression que c’est moi le premier qui vais parler, contrée vierge, grande étendue immaculée abrupte sur la vie, aucune trace, aucune ombre, tout va commencer à partir de moi, je fais naître, je donne le signal, on m’obéit, j’ordonne le paysage, les premières rumeurs, j’appelle, la horde viendra plus tard, le tremblement, les souillures (JEE, 181).
20Le protagoniste de Cayrol doit inventer, s’inventer pour pouvoir vivre, pour retrouver les traces de sa naissance. Les protagonistes grandissent souvent sans parents et sans mémoire. Jean-Pierre invente aussi l’histoire (virtuelle) de son père. À travers cette invention, il se crée une identité ; à travers l’écriture, il échappe à son existence anonyme et orpheline. Le livre commence en quelque sorte à la page 109 lorsque le fils prend la parole pour raconter ses expériences ; le moment de la mort du père semble séparer l’imaginaire du réel ; mais c’est seulement un réel au niveau de la conscience du fils ; au méta-niveau du roman, c’est également de la fiction. Le premier segment du roman rejoint la mort de l’écrivain comme point central ; le deuxième segment fuit ce point.
21Le fils de l’écrivain, Jean-Pierre, a perdu son père à cinq ans. Au moment d’écrire, il en a 29 ; il veut enfin naître en niant la mort du père, en inventant une vie de son père au-delà de sa mort : « Je n’arrivais plus à être mon propre tombeau » (JEE, 109).
22Le fils doit se charger de la mémoire fictive de son père. Il se trouve dans une situation analogue à celle du protagoniste d’On vous parle ; marqué par la mort, il doit se frayer un chemin pour survivre. Le protagoniste du premier roman a reconstitué sa vie à travers les « choses ». Jean-Pierre s’approprie son père en le créant par la force de la parole :
C’est par bonté d’âme que je l’ai pris en 1967, au moment de son agonie, et je l’ai fait revivre ; maintenant je suis rassuré, car c’est moi qui ai fabriqué mon père : il sort tout frais de mes mains, il sent encore le vernis. Je l’ai créé, je l’ai porté, je l’ai entendu crier entre chaque page, il m’appartenait, je l’obligeais à se conduire suivant mes hantises […] (JEE, 110).
23L’imagination se sert de la parole ; le fils existe dans la mesure où il parle du père : « Depuis que j’ai sur ma table les quatre-vingt-quatorze pages du roman de mon père, je pense à moi » (JEE, 121).
24La mémoire, le souvenir et l’invention ont fondu les uns dans les autres. La mémoire ne restitue pas le passé, mais l’invente plutôt. « Je pense », remarqua Cayrol dans un entretien à ce sujet, « qu’on invente sa mémoire ; les embellissements du passé le prouvent. Les rapports anciens que nous gardons avec nous-mêmes ne sont vivants, après hibernation, que lorsque nous en imaginons les conséquences tardives et le résultat dans l’immédiat, au moment où la mémoire prédit ». Au cours du même entretien, Cayrol souligne que la mémoire n’était au camp qu’un faible recours : « Je me suis aperçu que je n’avais pas de mémoire ou seulement des intonations de mémoire. Dans une cellule de prison, cette aide nostalgique du passé n’a pas joué. Je n’ai pu exister que par les mots, non les souvenirs » (JEE, 56).
25Jean-Pierre a ainsi embelli, dans ses souvenirs fictifs, le portrait de son père : « Je l’ai embelli, car c’était un buveur effréné, un méchant homme ; il mentait et j’ai réalisé ses mensonges » (JEE, 109). Ce père n’était pas un héros ; il « n’était pas fait pour la peur », remarqua sa mère (JEE, 169). Ce fut un collaborateur ; il écrivait pour des journaux proches des nazis et voyageait avec ses amis à Berlin. L’écrivain se révèle être le contre-modèle de Cayrol. C’était un traître qui a abandonné sa femme et son enfant ; mais il partagea le sort d’autres victimes de cette période trouble : il fut tué par un soldat allemand. À travers ce sort imaginé, Cayrol se garde d’une vision en noir et blanc et exprime en quelque sorte sa solidarité avec tout ce qui est humain.
26Jean-Pierre, le fils, ne se contente pas de s’inventer un père. L’évocation de son père achevée, il se met à écrire le roman de sa mère qui décéda également lorsqu’il avait cinq ans, mais dont on lui avait tu le sort. Il la cherche en l’imaginant. Il l’imagine comme serveuse à Genève, vivant avec un chauffeur, et déjà, il s’imagine un au revoir. Jean-Pierre s’imagine une famille qu’il n’a pas connue, mais qu’il entend encore. La famille vit dans et par la parole. Lui, le fils, l’entend encore : « Je fais parler mon père comme je l’entends » (JEE, 123).
27En inventant sa famille, il renaît :
[…] demain je commencerai le roman de ma mère. Ce sera plus floral, on y entendra des voix très douces, avec des remuements de plantes, des lenteurs autour de sentiments recueillis, du loisir. Je vais naître dans l’invention, fils de la mémoire et de l’imaginaire, je dérive comme un îlot d’herbes en plein courant (JEE, 139).
28Le fils apparaît ainsi également comme un Lazare, quelqu’un qui ressuscite de sa propre mort. La parole n’est pas seulement le moyen d’une recherche ; la parole est une sorte de naissance. Si le roman commence avec la mort, avec l’agonie imaginée du père, c’est pour aboutir à l’origine, à la naissance. « La naissance, c’est aussi un dénouement », écrit l’auteur dès la première page (JEE, 7). Jean-Pierre conçoit ainsi le roman de son père de cette sorte :
Je comprends pourquoi j’ai commencé cet odieux roman par la fin : je voulais arriver à ma naissance, combler les trous ou me glisser dans les vides, utiliser même l’imagination pour m’associer à une aventure familiale inconnue, parcourir tous les âges d’une existence sans but et revenir dans le ventre de ma mère pour m’y blottir. Quelle fin savoureuse pour les psychiatres ! (JEE, 111-112).
29De fait, il ne retrouve plus sa mère. Dans le récit, il lui trouve un autre espace, un autre temps dans lesquels elle pourra vivre :
Ma douce mere métaphorique, image messie, prodige d une monographie […], je ne dirai que la vérité de mes pages […], tandis que mes lecteurs seront tenus en respect par l’évocation de cette mère entièrement écrite à la main (JEE, 140).
30La grand-mère lui montre quelques photos jaunies, l’image de sa mère qu’il n’avait jamais vue. Elle avait disparu. Il ne se rappelle plus le grand voyage qu’elle avait entrepris avec lui. « Quand je serai grand, j’irai la chercher », assura Jean-Pierre enfant. Sur son lit de mort, sa grand-mère lui révèle son enfance et la raison de son malheur. À cinq ans, il a été emprisonné avec sa mère et déporté dans un camp de concentration, il y a vécu pendant deux ans comme déporté sans le savoir. L’absence de souvenirs est compensée par l’imagination. La grand-mère lui révèle le lieu de ses souffrances et les rattache ainsi à un nom. Ce fut Mauthausen, en Autriche.
[…] Jean-Pierre […] reprenait sa vie depuis le début, entrait dans la clandestinité d’une famille que son enfance n’avait pas eu le loisir de découvrir afin de s’y lover comme une bête qui recherche la chaleur, la laine, l’apprêt du silence, le murmure (JEE, 169).
31Au bout d’un voyage de vingt-deux ans à travers sa vie, il revient sur le lieu de leur souffrance commune. Il la retrouve dans son imagination où il entend sa mère :
Elle me voit, elle se précipite, on la prend par le bras, on la traîne sur le sol, elle me sourit. Comment me donne-t-elle autant de soupe ? Comment fait-elle pour avoir cette double ration de pain ? Ne t’en va pas ! Reste encore. Je l’entends courir entre deux blocks, elle ne veut plus se retourner (JEE, 180).
32Lorsqu’il se rend à Mauthausen, il retrouve le contre-maître de la carrière. Celui-ci se souvient
[…] d’un Français, petit, si maigre, avec plein de croûtes sur les mains. On l’appelait Canari ; il mangeait son pain comme un oiseau, par minuscules bouchées ; on parlait ensemble. C’était, je crois, un écrivain. Je lui avais fait passer de la brioche confectionnée par ma sœur. J’aimerais le revoir, il avait l’amour de son métier, il échangeait de la soupe contre des poèmes (JEE, 220).
33Jamais auparavant, je pense, on avait pu déceler dans une figure des fictions de Cayrol une si grande proximité avec l’expérience personnelle de celui-ci.
34Mauthausen, c’est pour Jean-Pierre un mot avant d’être un lieu. Il en scrute la signification :
Je sais maintenant ce que veut dire le mot Mauthausen. J’ai fait des recherches, je ne voulais plus qu’il soit figé, mais vivant ; d’autres l’avaient prononcé autrefois, des touristes, des paysans (JEE, 222).
35Maut vient de muta – les droits perçus à l’entrée d’un territoire et Haus – la maison. Mauthausen – la maison des douaniers, la maison de la frontière, de la frontière entre la vie et la mort. En scrutant la signification du mot, le protagoniste cherche à conjurer sa réalité :
C’est en répétant ce mot que je nie sa fatalité, la durée du supplice. Je le mélange aux autres mots, à la fumée d’une haleine, je l’évoque dans son origine, je le renvoie aux hommes (JEE, 223).
36Le protagoniste n’arrive pas à faire sauter Mauthausen : « Et dire que Mauthausen ça existe encore » (JEE, 202). Mauthausen, ce n’est pas seulement un point dans un passé révolu. Jean-Pierre n’arrive pas à détruire le camp, mais il réussit à conjurer les conséquences fatales en niant la dimension absolue de Mauthausen, en répétant le mot et en inventant de nouvelles significations. Parce que le secret terrible avait été tu, celui-ci pouvait déployer ses effets fatals. Lorsque le mot a été prononcé et le lieu désigné, Jean-Pierre a retrouvé la parole : « Il fallait bien parler, entretenir la conversation, et Jean-Pierre retrouvait l’usage de la parole, s’appliquant à finir ses phrases […] » (JEE, 252).
37Finalement, ce n’est pas la reproduction parfaite de la réalité, la reconstruction exacte de l’horreur passée qui permet d’affronter le monde concentrationnaire. Ces reconstructions fixent ce monde à moment du passé et négligent les conséquences postérieures.
38Quand le discours mémoriel officiel touche à ses limites, c’est peut-être la parole de l’écrivain qui réussit à percer le secret, et aboutit par l’imagination à ce que la mémoire ne saura plus évoquer.
3. Histoire d’une maison
39À peine six ans après la publication de Je l’entends encore, Jean Cayrol est revenu avec son roman Histoire d’une maison (1976)18 à cette thématique, ici encore non pas à travers un témoignage direct, mais par le biais d’une fiction, d’un roman.
40« Je vous envoie Histoire d’une maison », m’écrivit alors Jean Cayrol :
J’aimerais que vous puissiez le lire et l’aimer. Pour moi, c’est important car j’ai dit et j’ai révélé beaucoup de faits de ma vie que j’avais tenus secrets. Je suis toujours porteur d’une vieille guerre dont j’ai étouffé les cris pour ne pas l’entendre, et il est dur de paraître sans être19.
41Le récit se passe entre 1938 et 1942 au moment où justement la demeure, même la plus aimée, peut se changer en une ruine monstrueuse (HM, page de quatrième de couverture). Le protagoniste du roman est un petit comptable, Siméon, qui vit avec sa femme, Odette, et deux enfants dans un petit appartement parisien. Son rêve à lui est de construire dans la banlieue sud de Paris un petit pavillon ; et il s’y met lors de ses week-ends, avec des amis et il arrive à construire les fondations. Le rêve du futur pavillon domine toute la vie familiale : « Ils se replongèrent dans la lecture du magazine [concernant l’habitation, J.J.] Passionnés par la richesse des intérieurs, la prodigalité des meubles, leur projet ne leur paraissait ni insensé, ni fabuleux » (HM, 35). Et Siméon s’imagine déjà un avenir heureux dans la future maison : « Ce sera mon foyer, mes cloisons sans mystère, ma demeure rectangulaire et nous aurons un troisième enfant » (HM, 125).
42Mais ce rêve individuel qui devrait transcender la solitude régnant entre les deux partenaires – « On a dû être heureux ici » dit Siméon lorsqu’il aperçoit la bicoque sur le terrain où il entend construire sa maison – est contrecarré par les événements politiques qui sont évoqués par un narrateur :
Nous étions arrivés à la période critique de 1939. Personne ne pouvait oublier les vociférations de Hitler La Pologne était visée et la France comme l’Angleterre détournaient la conversation devant leur honneur engagée à bas prix […]. Chacun se préparait à la guerre […] (HM, 77).
43Mais Siméon ne se laisse guère intimider ; il ne pense qu’à son projet. « Je désire qu’on me foute la paix, Odette – Toute la France la désire. – Comment veux-tu que je construise ma maison ? » (HM, 78). Et lorsque des voisins inquiets évoquent la « défense anti-aérienne sur l’esplanade des Invalides », Siméon semble s’en désintéresser : « Ma maison me suffit et les soucis qu’elle me donne. La guerre en fait une chose monstrueuse » (HM, 118).
44Dans cette course contre la montre ou plutôt contre l’histoire, Siméon ne peut être vainqueur. Mobilisé, il doit partir et laisser les murs de sa maison inachevés qui apparaît comme une ruine. Cette ruine sera réquisitionnée par les Allemands qui la camouflent et l’utilisent à des fins militaires. Siméon sera pris par les Allemands, obligé de travailler comme prisonnier dans un bureau de la Wehrmacht. Mais il redessine sa maison telle qu’il la voyait : « Bien sûr, je l’embellissais. Le jardin devenait un parc avec des arbres centenaires et la maison, une noble demeure de famille unie » (HM, 216).
45Il s’enfuit et se cache pendant la nuit dans un caveau de cimetière : « C’est tout ce qui me reste comme maison, ce caveau sans porte » (HM, 226). Lorsqu’il sera de nouveau à Paris, la Gestapo fouille leur appartement et trouve les plans de sa maison :
Ils allaient rapporter la preuve de ses méfaits. Et comment leur expliquer ce qui paraissait si simple ? C’était le schéma de son rêve, l’ébauche d’un paradis qui se transformait en accusation (HM, 271).
46Siméon sera jeté en prison à Fresnes et un narrateur derrière lequel on peut imaginer Cayrol évoque sa rencontre : « Il portait un regard lumineux, extasié quand l’eau coulait » (HM, 275). Les deux hommes seront transportés vers l’Est avec d’autres dans un wagon de marchandises sans air : « L’odeur de la défécation nous piquait les yeux. Je partageai avec lui une tablette de chocolat. À l’intérieur du papier d’aluminium, il y avait la photo du château de Versailles » (HM, 279). C’est une fois de plus l’évocation simultanée et paradoxale de deux demeures – le château, le wagon à bestiaux – qui fait voir la situation extrêmement inhumaine.
47Les deux hommes seront déportés à Mauthausen et seront affectés au travail dans la carrière de Gusen :
Il [Siméon, J.J.] faisait bien son métier de casseur de pierre : il trouait le rocher avec un marteau pneumatique, puis, dans chaque trou, il mettait un coin et frappait fort. Siméon caressait le tranchant tout frais du granit comme s’il devait servir à quelques fondations. Il posa une main sur l’épaule avec une fermeté que je ne lui connaissais pas. – Maintenant, je sais tailler les pierres (HM, 280).
48Le rêve de sa future maison ne le quitte pas, même dans le camp de concentration.
49Cayrol avait par ailleurs très tôt réfléchi sur la fonction du rêve dans la situation concentrationnaire. Dès 1948, dans un article publié dans Les Temps Modernes, il avait souligné l’importance des rêves dans une telle situation20. Dans le sommeil, les détenus se plongeaient dans un monde magnifique de rêves qui rendaient leur vie acceptable. Cayrol évoque aussi les rêves éveillés qui permettent de s’enfuir dans un monde hors des camps, ce qui renforçait sa force de résistance:
Sa force et sa résistance [celle du prisonnier, J. J.] arrivaient à devenir extraordinaires parce qu’au moment où on le battait, où on le bafouait, apparaissaient soudain devant ses yeux le vieux pommier de son jardin ou la démarche apeurée de son chien; il était acculé à une pauvre image, à une prière, à un secret, et il faisait front21.
50Pour Robert Antelme aussi, le sommeil était un des attributs humains que les bourreaux ne pouvaient pas ravir aux détenus:
Nous avons droit au sommeil. Les SS l’acceptent, c’est-à-dire que pendant quelques heures, ils consentent à ne plus être nos SS. S’ils veulent encore avoir demain de la matière SS, il faut que nous dormions. Ils ne peuvent pas échapper à cette nécessité. Et nous, il faut que nous fabriquions de la force. Il faut donc dormir22.
51Aux yeux d’Antelme, les rêves éveillés n’incitaient pas tant à la résistance mais rendaient la vie dans le camp insupportable:
Les autres dormaient […]. Francis avait envie de parler de la mer. J’ai résisté. Le langage était une sorcellerie. La mer, l’eau, le soleil, quand le corps pourrissait, vous faisaient suffoquer. C’était avec ces mots-là comme avec le nom de M… qu’on risquait de ne plus vouloir faire un pas ni se lever […]. Tant que l’avenir était possible il fallait se taire23.
52L’historien allemand Reinhart Koselleck se réfère dans une étude intitulée Terreur et rêve (Terror und Traum) aux rêves concentrationnaires relatés par Cayrol. Cayrol avait distingué entre les rêves pré-concentrationnaires proches de la réalité, où les liens avec le passé commençaient à se distendre, et les rêves concentrationnaires de l’avenir, qui se jouaient dans le passé et se projetaient dans l’avenir tout en niant la réalité du camp. Ces rêves projets annonçaient souvent la mort du détenu. Les rêves ressentis par Cayrol comme rêves salvateurs ne comportaient pas d’action et d’images et correspondaient à la réalité du camp en omettant toute temporalité24.
53Cayrol évoque ainsi dans Lazare parmi nous l’effet des rêves-projets dans le contexte concentrationnaire :
Un très grand nombre de mes camarades commencèrent, dès leur installation au camp, à penser à leur avenir, à esquisser des projets de leur existence future, à dessiner des plans ou des améliorations à apporter dans leur ancienne maison. C’était, pour certains, une sorte d’exaspération désespérée, un état de fébrilité maladive, un signe de leur prochaine déchéance.
[…]
Dès que j’apercevais un de mes chers compagnons avec un crayon à la main, traçant les lignes de sa demeure de demain, je savais qu’il n’en avait pas pour longtemps à résister. C’était la grande euphorie de la fin qui commençait. Peut-être dessinaient-ils leur dernière demeure, ou creusaient-ils ainsi d’eux-mêmes leur tombe. Je vois encore un de mes camarades s’écroulant près de moi, mort, avant d’avoir achevé le plan d’un garage modèle qui s’étalait devant ses yeux. Chacun sentait, au plus secret de son âme, qu’il ne devait rêver ni jour ni nuit à ce qui pouvait arriver ; cela ne nous regardait pas25.
54On retrouve ce rêve-projet presque textuellement à la fin d’Histoire d’une maison :
– Ce n’est pas long, mais tu vas voir la merveille. Alors, il s’assit auprès de moi, sur un petit carré d’herbe ; sa figure s’était illuminée. Il souriait d’aise.
Comme il se penchait sur le sol et qu’il dessinait avec un morceau de bois quelques traits, je lui demandai :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Ma nouvelle maison.
Je fus épouvanté à l’idée qu’il allait tracer l’esquisse de son futur logis : c’était mauvais signe. La fin. […] Il devenait euphorique ; c’était comme une sensation de bien-être autour de ce corps léger comme une poignée de tilleul.
– J’ai pensé que je devais ajouter un garage et, au-dessus du garage, mettre ta chambre, car tu pourras vivre avec nous. Je pousse les murs de la cuisine, je fais une buanderie sur le côté. J’ajoute une marquise, tu sais une verrière en tuiles transparentes de Saint-Gobain pour créer une salle à manger d’été. Les enfants seront vite mariés ; je rallonge les chambres, je dispose d’un salon de plus de 4 mètres. On invitera beaucoup. J’achète le terrain de M. Tabulet et je crée une garenne, tu connais, un petit bois.
Je me tournai vers lui ; son bras décharné continuait à dresser le plan de ses agrandissements. Son visage prenait une teinte nacrée, un violet sournois autour des yeux. Il paraissait si détendu ; il rayonnait de joie. Je voulus lui dire quelque chose de fraternel. […] Siméon poursuivait sa description minutieuse et, malgré la toux, sa voix reprenait de l’assurance.
– L’avenir est à nous.
On retrouva Siméon raidi, à l’aube, sur la paillasse, les yeux ouverts encore rieurs, un bon sourire au coin des lèvres (HM, 282-283).
55Cayrol n’évoque pas la mort de Siméon comme une défaite, comme la mort d’un vaincu ; il meurt « un bon sourire au coin des lèvres » ; il meurt en quelque sorte comme un être triomphant et non pas comme une pauvre victime. Contre la fatalité de l’histoire qui s’emploie à broyer les destins individuels, Siméon a su maintenir un rêve. « Le rêve c’est l’espoir de la réalité », m’avait écrit Jean Cayrol à la suite de ma lecture du roman26. C’est le rêve qui permet d’échapper à la fatalité du présent, comme c’est l’imagination – nous l’avons vu à travers le protagoniste de Je l’entends encore – qui permet aux survivants d’affronter cette réalité si terrible qu’a été l’expérience concentrationnaire.
Notes de bas de page
1 Pierre Maury, « Jean Cayrol, la poésie au quotidien », in Magazine littéraire 258 (1988), p. 114-121, ici p. 118.
2 Jean Cayrol, « Témoignage et littérature », in Esprit 201 (1953), p. 575-578, ici p. 577.
3 Ibid., p. 575.
4 Ibid., p. 576.
5 Ibid., p. 577.
6 Jean Cayrol, Lazare parmi nous, Neuchâtel, La Baconnière-Paris, Seuil, 1950, p. 70.
7 Jean Cayrol, « La littérature, aujourd’hui », in Tel Quel 13 (1963), p. 50-60, ici p. 54.
8 Ibid., p. 53.
9 Ibid., p. 52 et 57.
10 Jean Cayrol, Je vivrai l’amour des autres, Paris, Seuil, 1967 (=Le livre de poche), p. 119.
11 Ibid.
12 Ibid., p. 43.
13 Ibid., p. 138.
14 Roland Barthes, « La rature », postface à Les Corps étrangers, Paris, U.B.E., 1964, repris dans R.B., Essais critiques IV. Le bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984, p. 211-220, ici p. 211.
15 Cayrol, Je vivrai l’amour des autres, op. cit., p. 7-9.
16 Jean Cayrol, Je l’entends encore, Paris, Seuil, 1968. – Les références à ce texte seront indiquées par JEE.
17 Jacques de Decker, « À propos de Jean Cayrol. Une offensive cayrolienne », in Marginales 118 (1968), p. 55-57, ici p. 55.
18 Jean Cayrol, Histoire d’une maison. Paris, Seuil, 1976. – Les références à ce texte seront indiquées HM.
19 Lettre personnelle de Jean Cayrol du 29 janvier 1976.
20 Jean Cayrol, « Les Rêves concentrationnaires », in Les Temps Modernes 36 (septembre 1948), p. 520-535, repris sous le titre « Les Rêves lazaréens », dans Cayrol, Lazare parmi nous, op. cit., p. 12-66, ici p. 23.
21 Ibid., p. 22-23.
22 Robert Antelme, L’Espèce humaine, Paris, Gallimard, 1996, p. 35-40.
23 Ibid., p. 169.
24 Reinhard Koselleck, « Terror und Traum. Methodologische Anmerkungen zu Zeiterfahrungen im Dritten Reich », in R.K., Vergangene Zukunfi, Francfort/M., Suhrkamp, 1984, p. 278-299.
25 Cayrol, Lazare parmi nous, op. cit., p. 59-60.
26 Lettre personnelle de Jean Cayrol du 23 juillet 1976.
Auteur
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Joseph Jurt
Bâle/Université de Fribourg-en-Brisgau
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