Le retour des camps dans la trilogie Je vivrai l’amour des autres de Jean Cayrol : du moi anéanti au moi reconstitué
p. 51-64
Texte intégral
1Comme d’innombrables écrits qui ont vu le jour dans la seconde moitié des années 1940 sous la plume de survivants des camps nazis, Je vivrai l’amour des autres1 de Jean Cayrol naît dans l’urgence de la part de l’auteur de se délivrer de ses cauchemars concentrationnaires. Les années de publication en sont un indice significatif : On vous parle, premier volet de l’œuvre en question, rédigé d’un seul jet dès la Libération, est suivi de près par Les Premiers Jours tandis que Le Feu qui prend2, plus tardif, clôt le triptyque en 1950.
2La trilogie ne se présente pourtant pas comme un témoignage traditionnel et son affichage générique de roman, qui nous conduit indubitablement à la classer comme une fiction, ne saurait tromper le lecteur sur sa forte teneur autobiographique3.
3Le régime fictionnel n’est d’ailleurs pas son seul trait d’originalité car, à la différence d’autres textes tombés rapidement dans l’oubli4, sinon ignorés5, Je vivrai l’amour des autres a joui d’une grande considération6 dès sa publication, en 1947. Cette trilogie marque également le moment où notre auteur, foncièrement poète depuis son plus jeune âge, se tourne vers la prose qu’il alternera sa vie durant avec la poésie.
4Cependant, l’aspect saillant sur lequel nous voudrions nous pencher tient davantage au contenu de l’œuvre qu’à sa forme. Alors que dans leurs écrits de la première heure, les écrivains témoins se concentrent généralement sur leur vie dans le camp, c’est essentiellement la condition humaine après le camp qui se trouve au cœur des romans que nous examinerons7.
5Dans cette analyse, nous avons opté pour un angle d’approche principalement psychologique, qui nous semble porter sur la trilogie un éclairage inhabituel et nous permet d’établir une relation nouvelle entre l’œuvre cayrolienne et l’ouvrage Survivre8 de Bruno Bettelheim9.
6Psychanalyste et psychologue américain d’origine autrichienne et juive, Bettelheim a été emprisonné, à la suite de l’annexion de l’Autriche, à Dachau, puis à Buchenwald et libéré en 1940, après avoir signé l’engagement de quitter l’Allemagne sur-le-champ. Dès 1943, il publie, dans un article intitulé « Individual and Mass Behavior in Extreme Situations »10, les résultats d’une enquête qu’il avait menée clandestinement auprès de ses camarades. Survivre reprendra et développera les thèses avancées dans ce premier article, en consacrant, dans une optique strictement scientifique, une partie considérable du livre à la question du traumatisme concentrationnaire11. Il serait superflu à ce propos d’inventorier et de scruter de façon détaillée les abus perpétrés par les nazis. Rappelons seulement que leurs systèmes, violents, dégradants, déshumanisants, aussi bien sur le plan matériel que moral, ôtaient au déporté tout ce dont un être humain a besoin pour préserver l’intégrité de sa propre personne, et menaient le plus souvent à une véritable désagrégation du moi. Son nom propre étant remplacé par un numéro de matricule, son crâne rasé, son aspect effacé sous un uniforme qui le rend identique à tous les autres prisonniers, l’individu perd dans le camp toute marque de personnalité et se fond dans la masse anonyme des déportés. De même, dépouillé du moindre objet personnel, et ses liens familiaux étant souvent brisés12, l’être humain reste coupé de sa vie passée. Cette mutilation morale ainsi que, progressivement, l’oubli volontaire du passé, l’évasion dans le rêve et la léthargie émotionnelle qui lui sont liés, mettent tout d’abord la mémoire en retrait pour finalement la gommer.
7Ayant pu se livrer à l’observation directe d’un grand nombre de déportés dans le camp ainsi qu’à l’extérieur après la Libération, Bettelheim étudie et recense tout un éventail de conditions psychologiques qui se produisent en situations extrêmes ainsi que les conséquences qui en découlent, et il élabore ses thèses au sujet des rescapés des camps.
8Il distingue en particulier trois réactions psychologiques possibles chez le rescapé à l’épreuve du retour.
9La première de ces attitudes est celle du revenant qui a employé toutes ses forces dans le camp pour rester en vie mais qui s’est trouvé totalement démuni à la fin de la guerre car l’expérience concentrationnaire a projeté une zone d’ombre sur sa vie antérieure à l’emprisonnement et lui a retiré tout point de repère. Sa liberté retrouvée ne lui suffit pas pour récupérer tout le système de valeurs sur lequel sa vie d’avant le drame du camp s’était fondée. Privé d’énergie et de volonté, le rescapé finit par sombrer dans la dépression et dans diverses pathologies qui peuvent souvent déboucher sur le suicide, même bien des années après la libération13.
10La deuxième réaction, qui est aussi la plus commune, est celle de vouloir reprendre la vie d’avant le camp à travers le refoulement ou la négation du vécu concentrationnaire. Cette entreprise ne peut s’accomplir qu’au prix d’une fatigue immense pour tenir les souvenirs et les émotions à l’écart – par ailleurs, sans garantie de réussite – dans la mesure où la moindre faille dans cette carapace que le survivant s’est bâtie par une amnésie forcée peut amener celui-ci à l’échec. Bettelheim a remarqué que les moindres faits ou pensées renvoyant à l’expérience concentrationnaire peuvent y reconduire l’ex-déporté et faire ressurgir à tout moment les sensations pénibles éprouvées autrefois au camp.
11La troisième manière de réagir, qui est la plus difficile mais également, selon Bruno Bettelheim, la seule voie praticable pour vivre une existence aussi normale que possible, est de se réadapter à la vie normale en récupérant de l’expérience négative du camp quelque chose de positif, notamment en élaborant sa souffrance jusqu’à faire le véritable deuil de soi-même.
12Bien que la solution du problème ne soit pas toujours accessible à tous, elle n’en est pas pour autant impossible.
13Ce thème de la destruction identitaire et de la reconquête possible du moi qui traverse les trois livres est précisément ce qui établit un lien avec le travail de Bettelheim. En effet, les trois romans mettent en scène un survivant qui développe les réponses psychologiques exposées par Bettelheim avec, cependant, cette particularité de les présenter non pas de façon disjointe, mais en succession, l’une menant à l’autre et aboutissant à la reconstitution identitaire du héros à la fin de la trilogie14.
14En dépit du fait que le vécu concentrationnaire n’y est mentionné que très rarement, et apparemment de façon quasi-accidentelle, par le sujet qu’elle traite, uni à une structure narrative et à des traits stylistiques qui épousent assurément le contenu, Je vivrai l’amour des autres restitue le malaise post-Libération qui accable les survivants.
15On vous parle15, le plus bref des trois romans, également le plus énigmatique et le plus riche d’éléments sur lesquels réfléchir, en est un exemple. Les anachronies qui le caractérisent remplissent, selon nous, cette double fonction de restituer à la fois l’état d’esprit de l’ex-déporté encore confus suite à l’expérience bouleversante du camp et sa propension à repousser de chapitre en chapitre le moment des aveux gênants.
16Ce texte n’aborde, en effet, le sujet du camp que très tard, dans le deuxième de ses seize chapitres où le narrateur et protagoniste avoue être un ex-déporté. Tout son récit sur le camp tient en quelques affirmations laconiques, telles que « on mourait ferme autour de moi » (OVP, 76), « J’ai vécu je ne sais comment ; je ne sais où » (OVP, 77), mais on chercherait en vain les descriptions horrifiques auxquelles beaucoup d’autres récits des camps ont habitué les lecteurs. Au contraire, le narrateur dit : « pour les détails voir les livres qui ont paru sur les déportations ; ce sera beaucoup mieux expliqué, avec plus de détails… les détails je ne m’en souviens pas » (OVP, 77). Pourtant, même en faisant abstraction de l’épitexte et en ne considérant que le roman, et malgré le fait que plus qu’il ne glisse sur des faits importants, le narrateur les omet complètement16, cette brève partie du texte éclaire les chapitres qui la précèdent.
17On en déduit aisément que, déjà avant la déportation, le protagoniste n’a pas une personnalité forte. Las des restrictions et de la précarité de sa vie, il tend à se laisser aller. On en trouve une preuve dans son impassibilité vis-à-vis des événements, des personnes et des choses qui l’entourent et que traduisent bien des affirmations comme : « je vous avoue que ça ne m’embêtait pas de partir forcé » (OVP, 73) « je ne cherchais plus à apprendre les nouvelles. […] Les nouvelles ? À quoi bon... » (OVP, 73), « Au fond, les boches, pour moi, n’étaient pas plus gênants que des puces dans un fauteuil » (OVP, 74). La passivité avec laquelle il se laisse arrêter en témoigne également. Et, très symboliquement, lors de son arrestation, il peine à trouver sa carte d’identité – qui est, d’ailleurs, déchirée en deux –, mais c’est surtout sa détention à Mauthausen qui lui est fatale puisque c’est dans le camp, au cours des deux années qu’il y passe, que le héros tombe nettement dans l’abjection17.
18La dissolution identitaire opérée par le camp ressort à travers des données significatives puisque tous les éléments de base qui concourent à la formation de l’identité personnelle et qui rendent un individu reconnaissable et reconnu parmi les autres lui font défaut. Tout d’abord, le personnage principal, et narrateur, est un « je » anonyme, d’un bout à l’autre du livre. Tout se passe comme si, après en avoir été privé dans le camp, et après avoir reçu à sa place un numéro de matricule, le revenant qu’il est n’arrivait plus à se réapproprier cet élément constitutif de l’identité personnelle qu’est son nom propre. Celui-ci n’apparaissant jamais, le texte ne contient du protagoniste ni trace sonore ni trace visuelle. Rien, en effet, n’est dit sur son aspect sauf qu’il a perdu des dents, unique détail qui est d’ailleurs un signe de manque. Le narrateur s’efface lui-même avant d’être ignoré par les autres puisqu’il mène, comme il le dit, une vie « de derrière la vie des autres » (OVP, 43). Il n’affirme pas sa présence par la parole ou par des actions. À la fois inerte et silencieux, désœuvré et évidemment incapable de réintégrer un rythme de vie normal, atone et ne cultivant aucun intérêt, il reste en suspens dans un temps indéfini qui renvoie à ce présent éternel du camp dont Cayrol a parlé autre part18.
19C’est aussi un homme qui ne peut pas disposer à son aise d’un espace tout à lui, puisqu’il occupe une petite chambre dans un hôtel miteux, où les conditions de promiscuité rappellent la situation du camp. Finalement, il préfère arpenter la ville qui se présente toujours, dans ses atmosphères les plus glauques et dans un décor de décrépitude, de sorte que l’espace où il évolue résonne comme l’énième référence aux camps.
20Ses relations interpersonnelles entrent elles aussi en ligne de compte. En psychologie, elles constituent cet élément de soutien social par lequel un individu rallie une communauté et se forme une identité personnelle et de groupe, même si des frictions et de légers conflits avec ses semblables peuvent être formatifs. Or, les relations familiales du protagoniste pendant son enfance et son adolescence ont été des plus nuisibles. Négligé par sa mère, critiqué par son père, et surtout tyrannisé par sa grand-mère infirme que, pendant des années, il doit pousser toute la journée sur sa chaise roulante, exaspéré à la mort de celle-ci par la cruauté de ses parents, bien qu’il n’ait que quinze ans, il quitte la maison. Une ellipse consistante dans le récit laisse presque sept ans de sa vie dans l’ombre. En tout état de cause, dans On vous parle, il est sans famille et sans véritables amis. Non seulement dans l’hôtel où il loge, il est contraint de croiser les pensionnaires qui prennent un malin plaisir à le tourmenter, mais sa compagnie à l’extérieur n’est faite que de marginaux divers qui, au mieux, lui ressemblent dans la misère et dans l’aliénation et qui ne l’aident pas à sortir de sa condition.
21Bien qu’il affiche la plus grande insensibilité à l’égard de sa famille – « je n’aime pas mes parents » (OVP, 80) –, certaines des phrases qu’il lâche trahissent son besoin d’affection quand, en se remémorant son retour à la vie civile, il dit : « J’avais partout des amis […] ; ça passe vite ces amitiés de carrefours et de squares ; ce qui me manquait c’était une famille au grand complet » (OVP, 80). Faute d’une famille, il aurait désiré retrouver au moins une personne, « revenir pour un visage » (OVP, 80), mais, à l’hôtel Lutétia, il adopte avec la jeune fille qui le soigne une attitude tellement blessante qu’elle renonce à la mission dans laquelle elle s’était engagée. Par la suite, le protagoniste la cherche en vain et la regrette – « elle aurait pu être ce visage du retour » (OVP, 81) –, en incarnant une des pathologies qui affligent un grand nombre de survivants qui, d’une façon contradictoire, se replient sur eux-mêmes et refusent des relations affectives et le soutien des autres alors qu’en réalité ils en ressentent l’exigence.
22S’aliénant lui-même des apports possibles d’humanité, sa vie ressemble donc à une survie concentrationnaire se perpétuant après la Libération et où, comme à Mauthausen, dans la hiérarchie des besoins, il se limite à satisfaire ses nécessités élémentaires19, ne serait-ce que parce que les efforts qu’il fait pour se donner une contenance, et s’élever parmi ses semblables, échouent de sorte qu’il est frustré dans son attente de reconnaissance sociale.
23Sa personnalité ne reposant évidemment pas sur des bases solides, ses tentatives d’exister aux yeux des autres passent par la visibilité qu’il cherche à se donner à travers des objets. Une cigarette, par exemple, lui donne de l’importance – « la Gauloise ce n’est pas seulement une cigarette, mais une monnaie ; la Gauloise c’est l’unité monétaire dans les prisons » (OVP, 58), « quelle importance elle vous donne » (OVP, 58), « tout le monde est respectueux de celui qui tient une cigarette » (OVP, 58) ; « on s’occupe de lui, on ne perd pas de vue un type qui a de la fumée de tabac autour de lui » (OVP, 58). De même, un veston neuf le revigore, le rassure et lui donne surtout de l’allure :
Je sais qu’avec lui il fait toujours soleil dans mon dos, que ça n’arrête pas de faire soleil dans mon dos ; il attire ; on vient le frôler, le toucher ; les mains s’y font plus amicales […] ; il attire la sympathie, la bienveillance ; […] il me protège, me défend, me rassure ; je ne suis plus le même toutes mes infirmités disparaissent. […] et ses boutons qui s’imposent aux boutonnières ; ils n’ont pas cette « tête basse » qu’ils ont quelquefois quand ils vont tomber (OVP, 17-18).
24Cependant, à défaut d’être, se souciant de paraître, le héros finit par faire les frais de sa propre démarche censée l’émanciper, puisque ses collègues ne le reconnaissent pas. Ainsi, si au début il en est flatté, au bout de quelques heures il en souffre et se sent comme « un mannequin de façade » (OVP, 21). L’image l’emporte complètement sur la substance et l’homme, ayant disparu sous son veston, essuie la déception de ne pas exister aux yeux des autres.
25Incapable d’une quelconque réaction, voire d’action, le protagoniste de On vous parle remplit parfaitement le profil du héros lazaréen décrit dans l’essai Lazare parmi nous. Cayrol y écrit que :
Tout se paralyse autour de sa personne. Il se tient dans l’immobilité ; il est tout de suite affolé quand il est obligé de s’installer dans une action quelconque, de prendre les devants, d’accomplir une péripétie ; il perd tous les moyens20.
26En même temps qu’elle reproduit une vision désenchantée du monde, l’écriture sans oripeaux – une sorte de degré zéro de l’écriture21 – que Cayrol emploie est le reflet du degré zéro de l’identité auquel correspond le premier cas de figure théorisé par Bettelheim.
27Mais, au moment où le héros se sent au bord de l’abîme, ne sachant s’il doit se laisser engloutir ou résister, se présente la possibilité de progresser à travers une épreuve « stupéfiante » et qui marque le moment crucial du roman. Épuisé de faim et de froid, le protagoniste est pris par un malaise qui lui fait vivre, et plus probablement revivre, une expérience de pré-mort évoquant la presque-mort des camps que rapportent tant de témoignages. Les privations lui font ressentir un frisson terrible auquel il cherche d’abord à s’opposer et face auquel il finit par abdiquer, convaincu comme il le dit, qu’« il n’y avait plus rien à faire qu’à se laisser glacer jusqu’au bout » (OVP, 98). Sa tentation de se laisser sombrer rappelle la figure du Musulman dont parlent Levi et Bettelheim, mais à ce point de détresse extrême, lorsqu’il semble être désormais voué au néant, le protagoniste trouve près de lui des restes de pomme et un billet de cent francs qui lui permettent de faire face à ses exigences immédiates.
28Ces circonstances, tenant résolument du miracle, invitent à une réflexion sur la présence de la spiritualité et de l’élément religieux22 dans la trilogie qui nous éloignerait des raisonnements de cette analyse. Une remarque s’impose néanmoins. Qu’il s’agisse d’un accident ou d’une tentative de suicide – le texte reste, selon nous, ambigu sur ce point –, l’épisode narré renvoie à la résurrection de Lazare23, ce personnage de l’Évangile qui est devenu la figure la plus profondément représentative des revenants dans la littérature des camps. L’événement en question, par ailleurs, n’est pas sans lien avec l’histoire personnelle de Cayrol. On s’en souviendra, à un certain moment, à Mauthausen, Jean Cayrol désire mourir24.
29Que ce soit à travers cette volonté renouvelée de vivre qui s’installe et qui oriente ses actions, ou grâce à un nouveau miracle, quand il est accueilli25 par un homme qui voit en lui le fils qu’il a perdu, le héros lazaréen peut alors bénéficier d’une identité de secours. Ce geste de générosité tout à fait inattendu en finale de roman et qui confère au protagoniste une identité d’emprunt représente le premier pas de ce dernier sur la voie de la reconstitution identitaire.
30La suite de la trilogie continue dans cette direction puisque, dès la toute première page de Les Premiers Jours26, le protagoniste a un nom : Armand. Il y a évidemment eu une progression par rapport au « je » lazaréen et anonyme de On vous parle, mais son incapacité d’être lui-même persiste.
31La scène qui ouvre le roman en est un exemple patent : se trouvant à l’heure de pointe dans une gare, Armand imite les autres. Un journal sous son bras, jetant sans cesse un œil à sa montre, il feint d’être pressé et se donne un air affairé alors qu’en réalité il n’a rien à faire et qu’il n’a pas de destination précise. Une fois encore, on peut attribuer une valeur symbolique à la carte d’identité déchirée dont le protagoniste ne possède qu’une moitié.
32L’héritage du vécu concentrationnaire est encore lourd pour Armand. On déduit que c’est en conséquence des humiliations subies dans le camp que, vis-à-vis de son corps, il se comporte comme suit :
A-t-il vu même une fois son corps dans une glace en entier ? Il l’a toujours caché, dérobé. Il se sentait plutôt comme recelant son propre corps, un corps qu’il n’avait vu que par morceau, qui ne lui avait été révélé que pour mieux le détruire (LPJ, 143).
33Ce sentiment de dépossession de soi qui s’installe chez tant de déportés et ne les quitte plus, même après la Libération, ressort des réflexions amères du protagoniste : « son corps lui apparaît comme appartenant à un autre ; il y habite seulement, comme s’il l’avait loué avec sa chambre » (LPJ, 143). Oscillant entre le désir et la crainte de découvrir son aspect, il continue à avoir un rapport conflictuel avec son image. Quand il se regarde dans sa petite glace, celle-ci lui renvoie significativement une image déformée ou incomplète de son visage – « elle lui fait un front de concombre ou parfois elle lui supprime les yeux » (LPJ, 213) –, il fuit devant un appareil photo et il fait passer pour sienne la photo d’un ami d’autrefois, signe qu’un décalage demeure entre les éléments consolidés de son identité et ceux qu’il doit encore récupérer ou se reconstruire.
34Là encore, il est privé d’un espace personnel ; il partage un appartement avec un couple, Albert et Lucette, qu’il regarde vivre et à l’égard duquel il a une attitude étrange, du moins d’attachement excessif. Les ayant fait se rencontrer, il se sent la paternité et la responsabilité de ce rapport et, dans l’impossibilité d’éprouver et de vivre un amour à lui, il vit un amour par procuration que Cayrol a appelé « amour parasitaire »27. Conscient que l’attitude matérialiste tenue par le héros de On vous parle l’exposerait facilement à l’accusation de voyeurisme, le narrateur tient à préciser que « ce n’est pas le bruit glouton des baisers qu’il recherche ou l’éclair d’une main qui s’enfonce sous une robe » (LPJ, 164). Ayant surmonté la phase de retour à la vie où seul l’assouvissement de ses besoins primordiaux comptait, il est désormais à l’écoute d’exigences nouvelles, supérieures, même s’il se sent encore trop faible et maladroit :
[…] non, il les regarde, émerveillé, comme un couple prodigieux, à cent coudées des autres ; il veille sur eux ; il les protège. Il […] a envie de s’écrier : « C’est mon couple à moi ; ils m’appartiennent ». Car c’est sa vie maintenant que leur amour ; il a besoin qu’ils se tiennent enlacés pour que rien ne soit détruit ; il ne peut vivre que de leur enlacement […] : « […] il ne faut pas qu’ils s’écartent l’un de l’autre, car c’est pire pour moi que pour eux... moi je n’ai qu’eux » (LPJ, 164 ; c’est moi qui souligne).
35Dénuées, selon nous, de toute vulgarité, ces affirmations traduisent, à ce moment de l’histoire, une distance qui sépare encore Armand des autres, notamment en raison d’une grande timidité et de sa maladresse. Néanmoins, en mettant dans cet amour une force et une volonté dont il ne se croyait plus capable, il fait preuve d’une évolution par rapport à la nature totalement soumise qu’il avait dans le premier roman.
36Ceci dit, les relations d’Armand avec ses semblables sont encore, bien souvent, une source de frustration, car il demeure intimidé par l’assurance qu’affichent les autres. Il se sent inadéquat, notamment lorsqu’il se compare à son colocataire, même si le modèle de perfection qu’Albert représente à ses yeux s’effrite quand son ami déverse sa brutalité sur Lucette. Le côté violent d’Albert lui fait alors percevoir que leurs différences ne sont pas toujours et pas seulement à son détriment. Armand prend encore plus clairement conscience de sa valeur en rencontrant Fredo, un jeune homme dans lequel il reconnaît certains traits de l’attitude qu’il a lui-même adoptée après la Libération. Comme le protagoniste de On vous parle, Fredo cherche à dissimuler son identité, sa misère et une expérience récente d’emprisonnement. Armand trouve dans « les mêmes gestes, les mêmes réflexes, la même attention du regard, les mêmes objets des poches » (LPJ, 222) le signe d’attitudes dont il ne s’est pas totalement affranchi puisque certains problèmes dont Bettelheim parle dans Survivre persistent. En effet, comme la plupart des ex-déportés, Armand conserve des manies contractées dans le camp telles que, par exemple, accumuler dans ses poches des petits objets de petite valeur comme « [des] bouts de ficelle, [des] clous, [des] boutons » (LPJ, 185). À la manière des prisonniers des camps dont la vie dépendait bien souvent de quelques menus objets28, « il ramasse tout ce qu’il trouve » (LPJ, 185) estimant que « ça peut servir un jour » (LPJ, 185). Qui plus est, il est encore obsédé par ses cauchemars concentrationnaires et il a gardé l’habitude de dormir avec ses vêtements roulés en boule sous sa tête de crainte que, comme à Mauthausen, quelqu’un ne les lui vole pendant la nuit. De même, le protagoniste n’arrive pas à se libérer de sa phobie des uniformes militaires et du sifflement des trains. Une multitude d’images, de petits faits anodins, de détails ramènent constamment son esprit dans le camp. Ainsi, les garçons d’un café, tels des prisonniers, lui semblent avoir « des visages esquintés […] qui ne laissent qu’un maigre sang décoloré sur les joues » (LPJ, 136). Pas moins dévastés que les serveurs de café, des clients sont « des êtres silencieux dans les coins » (LPJ. 136), et, au tir d’une foire, une très jeune fille qui « se tient droite, raidie devant ses fusils » (LPJ, 150) fait penser à une proie à propos de laquelle Armand pense : « on a peur que ce soit elle la victime, le gibier » (LPJ, 150). D’autres nombreux exemples qu’il serait oiseux d’énumérer prouvent que, même après la guérison du corps meurtri, la mémoire du camp demeure enracinée dans l’esprit d’Armand.
37En outre, un certain esprit concentrationnaire semble s’être diffusé au-delà des barbelés et insinué dans le monde civil. Ainsi, dans le restaurant minable où, avec une petite compagnie, Armand prend ses repas, chacun guette la soupe en souhaitant y trouver des morceaux de légume ou de pomme de terre qui est « la plus recherchée » (LPJ, 158) tandis qu’une tête de lapin qui lui semble une « tête hébraïque » (LPJ, 253) et les cheminées des usines qui lui rappellent celles des crémas sont des références indubitables au camp. Loin d’être des détails insignifiants, ces étincelles de mémoire ont le pouvoir de déclencher des souvenirs et des émotions aux conséquences bien plus importantes que le malaise sourd auquel il s’est habitué.
38C’est le cas, vers la fin du roman, où la concentration d’éléments de ce genre et une série de conjonctures engendrent chez Armand un cauchemar dans lequel confluent des souvenirs du camp et des images macabres qui se superposent à celle de Lucette. Terrifié par des hallucinations auditives et visuelles29 qui prennent un certain temps à se dissiper, comme dans On vous parle, il y a un moment décisif, du dénouement même, où le protagoniste a une révélation fulgurante : il se rend compte qu’il est jaloux et, par conséquent, amoureux de Lucette. La découverte de ses sentiments le fait se sentir vivant ; en se disant : « j’ai de tout pour faire un amour en moi » (LPJ, 244), il se sent fort, prêt à s’opposer à Albert et à entrer enfin, lui aussi, dans la vie grâce à des sentiments30 qui ajoutent à sa personnalité un trait encore manquant.
39Dans Le Feu qui prend31, le processus de constitution identitaire s’accomplit chez Armand. La poursuite de son cheminement est évidente dès les premières lignes. Le héros apparaît plus sûr de lui que dans les deux romans précédents. Si, dans le premier volet de Je vivrai l’amour des autres, il reste dans l’anonymat et, tout en ayant un nom propre dans la deuxième partie, il est présenté par le narrateur, dans le roman conclusif de la trilogie, Armand se présente lui-même à sa mère.
40On comprend très vite que ce n’est pas l’amour envers sa famille qui le ramène chez lui, mais le fait qu’il est braqué par la police à cause de ses commerces de marché noir. Du fait de cette menace perpétuelle, il doit vivre sous de faux noms. Cette manière d’agir, qui lui rappelle la déportation, constitue un frein à la recomposition de sa personnalité, d’autant plus qu’il ne peut pas compter sur des relations humaines stables et fiables. Il a vécu, en effet, avec Lucette, mais leur relation sentimentale s’est vite tarie face aux difficultés matérielles de l’après-guerre32. Accablé de dettes et, de surcroît, de déceptions, Armand doit se mesurer à des problèmes qui, comme l’enseigne Bettelheim, ne sont résolus qu’en apparence et ressurgissent ponctuellement dès qu’il se trouve confronté à son passé.
41Le retour d’Armand à la maison de sa famille d’origine éveille bientôt des émotions qui le ramènent au temps de son enfance. Cette situation apparemment ordinaire, ne l’est nullement pour le héros lazaréen qu’il est, puisque des pans entiers de son passé ont été effacés par l’expérience concentrationnaire ou demeurent dans la zone d’ombre qu’elle projette. Néanmoins, l’occasion est propice pour retrouver la mémoire qui s’est évanouie ou que, plus ou moins volontairement, le protagoniste a refoulée. En parlant avec sa mère, Armand découvre qu’il n’est pas le fils de celui qu’il a toujours cru être son père. Curieusement, cette vérité ne le dérange pas vraiment parce qu’il est soulagé de savoir que « Parmentier » n’est pas son vrai nom33. Assiégée de questions – car Armand veut en savoir plus –, la femme souligne des points de ressemblance entre le protagoniste et son père naturel : « il te ressemblait » (FQP, 78), « il allait peu chez le coiffeur » (FQP, 79), « il avait la manie de faire tourner une petite clef dans sa main » (FQP, 79). Mais ne pouvant obtenir d’autres renseignements qui lui permettraient de se figurer son vrai père, et, selon nous, de se bâtir un modèle d’imitation34, Armand continue à éprouver un sentiment d’identité suspendue qui l’affaiblit.
42Cette faille dans son armure le rend vulnérable et il est une fois de plus déconcerté lorsque surgissent des sentiments auxquels il n’est pas préparé. Le soir même de son arrivée, bien qu’avec sa rudesse habituelle, et non sans un intérêt35, sa mère évoque quelques souvenirs d’autrefois et prononce des mots qui troublent le protagoniste : « Il avait envie de pleurer. Le mot heureux avait tout déclenché en lui, un très vieux sanglot sans retenue » (FQP, 12).
43Les objets et les odeurs de la maison produisent sur lui le même effet que celui des mots affectueux, mais comme Bettelheim l’a écrit dans Survivre, le revenant lutte contre ses sentiments. Ainsi, Armand, en buvant calmement son café, affiche un cynisme outré alors qu’il est affolé : « il ne savait plus ce qui allait arriver ; on ne peut tout prévoir. Comment se lier à la tendresse si elle éclate ? » (FQP, 13). De même, pendant la nuit, en se réveillant d’un cauchemar, il s’avoue à lui-même qu’il est arrivé à son « ultime refuge » (FQP, 32). Que ce soit en parfaite lucidité ou parce que des mots entendus sur les « enfants prodigues » résonnent dans sa tête, il pense soudain « aux bras de sa mère » (FQP, 32). Ce fait confirme que les pensées qu’il chasse par la porte de la raison rentrent par la fenêtre des rêves. Non préparé au surgissement des sentiments, dans l’état d’âme confus d’un déchiré qui, rêvant d’humanité – « ne plus penser qu’à dormir dans une vieille chaleur d’épaule qui ne se retire pas sous votre poids » (FQP, 33) –, semble s’y résigner à regret, Armand se résout à « courir le risque d’une affection » (FQP, 33). Apparemment blasé, le protagoniste baisse pourtant son bouclier et se laisse enfin aimer par Francine, une jeune femme pour laquelle il affronte la secte qui l’a envoûtée et qui la tient en échec.
44Cette prouesse n’est pas la seule car, en partie de sa propre volonté et en partie du fait qu’il est pris par nombre d’événements, Armand est appelé à la plus grande vigilance et à l’action pour tirer d’affaire les siens. La maladie de sa mère ainsi que l’arrestation de son demi-frère, par exemple, le poussent à sortir de la maison en courant de ce fait des gros risques, vu que la police le recherche. Pour la remise en liberté de son frère, il doit se rendre au commissariat et surmonter sa peur des uniformes tandis que pour sa mère, frappée d’une attaque cardiaque, il doit repérer d’abord un médecin et ensuite un prêtre.
45L’action, donc, accomplie à des fins positives, le rend capable de construire à l’avantage des autres et, de ce fait, également, pour lui-même, vu qu’il peut se sentir lié à un groupe de personnes unies par des liens de solidarité, d’affection, d’amour.
46Si les retrouvailles avec sa mère et les nécessités matérielles de la famille l’acculent à ses responsabilités, les moments tragiques qu’il vit avec la vieille femme malade, de même que sa relation avec Francine, faite d’aide mutuelle, le font accéder à une dimension plus élevée. En effet, Francine, mince, pâle, sous-alimentée, est le miroir dans lequel le héros reconnaît ses souffrances physiques passées, mais également son malaise spirituel présent, puisqu’il est, comme elle, à la recherche de transcendance. Les échanges qu’il a avec l’homme de science et avec l’homme d’église accourus au chevet de sa mère sont l’occasion de réfléchir sur la douleur dans le monde, sur sa propre affliction et, finalement, sur l’expérience concentrationnaire, même si elle n’est pas nommée d’une façon explicite.
47Bien que le médecin soit très critique à l’égard de la religion, le dévouement dont il fait preuve dans sa profession et sa participation sincère à la souffrance de ses patients sont un exemple de la générosité à laquelle l’Évangile exhorte et que le protagoniste accueille de bon gré. Cependant, l’indignation d’Armand lorsque l’homme fait de l’humour au sujet des Saintes Écritures témoigne qu’il respecte le sacré. Ceci ne signifie pas pour autant qu’il accepte aveuglément les propos de l’homme d’église. Au contraire, il ne lui cache pas son hostilité et sa difficulté à croire en Dieu par lequel il s’est senti abandonné jusqu’à affirmer que « Dieu ne vit plus que dans la mort » (FQP, 194).
48Il y a dans ses mots l’écho de la rébellion contre Dieu de Job, cette figure biblique représentant un autre symbole des victimes concentrationnaires – les hommes honnêtes dont les peines sont aussi terribles qu’injustes – faisant encore couler beaucoup d’encre et continuant de questionner aussi bien la philosophie que la littérature. Aucun des péchés qu’Armand a commis ne justifie une pénitence telle que le mal extrême enduré dans le camp. Comme s’il s’adressait directement à Dieu, il fait des reproches au prêtre – « Vous repartez comme si rien n’était et vous nous laissez démunis » (FQP, 195) –, mais il retourne aussitôt son accusation vers l’humanité – « Non, Dieu ne peut plus nous écouter, même en vous. Nous en avons trop fait » (FQP, 195). C’est dans cette logique du renversement que s’insère la réponse du curé – « Tant qu’il y a une révolte comme la vôtre, il y a une patience comme celle de Dieu » (FQP, 195) –, le tout renvoyant finalement, croyons-nous, au fonctionnement par inversions qui caractérise le discours du Christ sur la montagne36. L’idée qui nous semble, ainsi, ressortir de tout l’épisode, est un écho des béatitudes selon lesquelles la douleur du présent est promesse de bonheur dans le futur. Cependant, une analyse approfondie dans la direction de la spiritualité nous engagerait à prendre en compte d’autres éléments forts et récurrents, et à développer une thématique qui dépasserait le cadre de notre étude. Au terme de celle-ci, nous pouvons cependant sans doute affirmer que, comme les autres œuvres abordant d’une manière implicite ou explicite l’inaction et le silence de Dieu dans les camps, la trilogie finit par se heurter à l’aporie d’Auschwitz.
49Pour en rester dans les limites de notre travail37, nous pouvons conclure qu’à la fin d’un parcours ascendant, parsemé d’obstacles et d’embûches, Armand, à l’instar de Job, renonce à une explication rationnelle du Mal et accepte le mystère de la souffrance en cherchant à en tirer des enseignements qui lui permettent de prendre enfin sa place dans une vie normale avec Francine. Ainsi, dans sa perspective chrétienne, coïncidant également avec celle de Jean Cayrol, le protagoniste répond au troisième profil de survivant, élaboré par Bettelheim dans une optique laïque-scientifique, et il représente ce cas peu commun mais possible de rescapé qui arrive à vraiment composer avec son passé du camp, à se ressaisir et même à renaître, en s’affranchissant définitivement de sa condition lazaréenne.
Notes de bas de page
1 Cayrol Jean, Je vivrai l’amour des autres, (2 premiers volumes : 1. On vous parle ; 2. Les Premiers Jours), Paris, Seuil, 1996 (=Points). En ce qui concerne les deux premiers volets de l’œuvre, c’est à cette publication de 1996 que nous ferons désormais référence. Première publication de Je vivrai l’amour des autres : Neuchâtel, Éditions de la Baconnière – Paris, Seuil, 1947 (=Les Cahiers du Rhône). Précisons que On vous parle a paru pour la première fois, seul, en 1947, à Neuchâtel aux Éditions de la Baconnière.
2 Jean Cayrol, Le Feu qui prend, Neuchâtel, Éditions de la Baconnière – Paris, Seuil, 1950.
3 Du point de vue strictement technique, la trilogie ne fournit pas les marqueurs canoniques de l’autobiographie, à savoir la triade auteur-narrateur-personnage telle que l’a théorisée Philippe Lejeune dans Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1996 (=Points Essais). Les deux premiers textes – On vous parle et Les Premiers Jours – sont d’ailleurs considérés comme un seul texte et définis comme un « roman », tandis que le dernier – Le Feu qui prend – a été publié sans affichage générique, mais il est certain, d’après toutes les notices épitextuelles et les commentaires qui ont circulé en dehors du roman, que la trilogie a une valeur autobiographique et testimoniale.
4 À côté des survivants réticents à s’exprimer, existe un groupe fort étoffé de revenants qui ont livré leurs témoignages dès leur retour. De plus en plus d’historiens et de littéraires en rendent compte en soulignant que si cette littérature s’est vite estompée, il s’agissait davantage de difficultés d’écoute et de lecture de la part du public que d’impuissance ou de renonciation à parler de la part des ex-déportés.
5 Le cas de Primo Levi dont le récit Si c’est un homme n’a trouvé un éditeur – De Silva à Turin – qu’en 1947, est ici emblématique.
6 L’œuvre a décroché le prix Renaudot 1947 pour les deux premiers romans.
7 Bien qu’il ne soit pas fréquent dans l’après-guerre immédiat, ce sujet a été abordé par quelques auteurs parmi lesquels se distingue Georges Hyvernaud (cf. Gérard Peylet, « La mémoire et la captivité ou l’exil comme défi à l’esprit dans La peau et les os de Georges Hyvernaud », in Peter Kuon / Danièle Sabbah (éds.), Mémoire et exil, Francfort, Peter Lang, 2007 (=KZ – memoria scripta, 3), p. 105-115).
8 Bettelheim Bruno, Survivre, Paris, Robert Laffont, 1979 (1952).
9 Ce psychologue est devenu célèbre surtout pour ses travaux sur l’enfance, et notamment sur l’autisme ; des travaux pour lesquels il a été par ailleurs contesté à un certain moment, non sans quelques raisons, mais en ce qui concerne son enquête sur l’être humain en situations extrêmes, son travail constitue encore aujourd’hui un point de repère important pour ceux qui abordent la matière concentrationnaire du point de vue psychologique.
10 Bruno Bettelheim, « Individual and Mass Behavior in Extreme Situations », in Journal of Abnormal and Social Psychology 38 (1943), p. 417-452 (repris sous le titre « Comportement individuel et comportement de masse dans les situations extrêmes », in Bettelheim, Survivre, op. cit., 66-105).
11 Cf. Peter Kuon (éd.), Trauma et Texte, Francfort, Peter Lang, 2008 (=KZ – memoria scripta, 4), notamment la section « Le trauma dans l’écriture concentrationnaire »).
12 Au mieux les membres d’une famille pouvaient rester ensemble. Ainsi, par exemple, Élie Wiesel reste avec son père, Simone Veil avec sa mère et sa sœur.
13 C’est le cas de Jean Améry, de Primo Levi, de Bettelheim lui-même, pour n’en citer que quelques-uns.
14 Le parcours qui y est décrit est finalement le long travail intérieur que Jean Cayrol a accompli.
15 Les références à On vous parle sont codées OVP dans le texte.
16 Ces citations confirment, selon nous, la nature autobiographique de l’écrit. Leur fait écho en particulier l’extrait, sarcastique, suivant : « On découvre que les camps de concentration, en veilleuse dans les écrits publics, peuvent fournir un beau sujet d’histoire pittoresque […]. […] Une bonne intrigue concentrationnaire, un bourreau maison, quelques squelettes, une légère fumée de Krema au dessus de tout cela et nous pouvons avoir le prochain best-seller qui fera frémir l’Ancien et le Nouveau Monde » (Jean Cavrol, « Littérature et témoignage », Esprit 21 (avril 1953), p. 575-578, ici p. 575). Jean Cayrol s’insurgeait en effet contre toute spéculation au sujet des camps.
17 Les conditions de vie lamentables de l’emprisonnement aggravant sa situation de départ déjà critique, il perd toute dignité lorsqu’il arrive à troquer des objets indispensables, et même son pain, contre des cigarettes
18 Cf. Jean Cayrol, « Pour un romanesque lazaréen », in J.C., Lazare parmi nous, Neuchâtel, Éditions de la Baconnière – Paris, Éditions du Seuil, 1950, p. 67-106, ici p. 69.
19 C’est-à-dire les besoins physiologiques et de sécurité qui dans la pyramide des besoins occupent les niveaux les plus bas.
20 Cayrol, Pour un romanesque lazaréen, op. cit., p. 92.
21 Dans le sens que Roland Barthes donne à cette expression dans son essai Le Degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1972 (1953) (=Points).
22 Toute la trilogie est parsemée d’éléments tels que la nourriture, et notamment le pain, la croix, la mort et d’autres encore qui, de par leur agencement dans le texte, prennent une forte valeur symbolique et religieuse.
23 Cette idée s’impose au lecteur à travers les mots aussi car le narrateur emploie des expressions comme « Froid immaculé », « Froid de glacier »« le Froid imminent de ma tombe, le froid de la pierre » (OVP, 98).
24 Il a été sauvé par un prêtre et par ce qu’il a appelé une « entraide communiste », ses camarades ayant renoncé pendant un certain temps à quelques cuillerées de leurs soupes pour lui donner un peu de nourriture supplémentaire.
25 Le protagoniste doit s’enfuir de son logis parce que, sur la base d’une fausse information – le texte n’en dit pas plus –, un locataire l’a dénoncé.
26 Les références à Les Premiers Jours sont codées LPJ dans le texte.
27 Cayrol, Pour un romanesque lazaréen, op. cit., p. 89-91.
28 Par exemple une cuillère, un canif, un morceau de tissu. Que l’on songe à l’importance qu’ont eu pour Cayrol un bout de crayon et quelques feuilles de papier.
29 Il croit entendre des pas qui le suivent et la voix de Lucette ; il croise un homme qu’il décrit comme « fardé de blanc comme un pierrot », à l’air « irréel » et aux « dents [qui] paraissent noires », (LPJ, 236) ; il pense voir une main dans un papier journal (LPJ, 236-237).
30 Lucette le préférera, d’ailleurs, à Albert.
31 Les références à Le Feu qui prend sont codées FQP dans le texte.
32 De plus, c’est elle qui l’a poussé à entreprendre des activités illégales.
33 Le hachis Parmentier figure encore de nos jours sur les menus de restaurant. À l’époque des faits narrés, Parmentier était également la marque d’une purée.
34 Dans le sens freudien du terme.
35 Malgré le fait qu’elle a pris de l’âge, peut-être précisément pour cette raison et du fait que la vie l’a mise à l’épreuve, la mère d’Armand est restée une femme avide d’argent.
36 Rapporté par les évangiles de Mathieu et de Luc.
37 Le point de vue psychologique que nous avons choisi pour ce travail afin d’élucider la question de la reconstitution identitaire n’exclut pas une analyse ultérieure, d’un autre genre, que nous avons menée d’ailleurs dans notre écrit L’esperienza concentrazionaria e i problemi dell’identità nella trilogia « Je vivrai l’amour des autres » di Jean Cayrol, mémoire de licence (dir. Jean-Paul Dufiet), Udine-Italie, 2001. Dans une des sections de ce texte, nous soulignons l’importance de la littérature pour la recomposition du moi désagrégé du survivant-écrivain, et notamment, chez Cayrol, le choix-défi de passer de la poésie à la prose.
Auteur
-
Gianfranca Giro
Université de Vérone
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